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Étude comparative des statuettes féminines de Sireuil et Tursac (Dordogne) - article ; n°1 ; vol.35, pg 283-291

De
10 pages
Gallia préhistoire - Année 1993 - Volume 35 - Numéro 1 - Pages 283-291
Après une étude comparative des deux statuettes féminines de Tursac et de Sireuil, et devant les nombreuses similitudes qu'elles offrent (origine, matière, proportions, posture, état physiologique présenté), l'auteur émet l'hypothèse d'une main créatrice commune.
After a comparative study of two female statuettes from Tursac and Sireuil, which have many similarities (origin, material, proportions, posture, physiological condition), the author suggests that they were made by the same artist.
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Dr Jean-Pierre Duhard
Étude comparative des statuettes féminines de Sireuil et Tursac
(Dordogne)
In: Gallia préhistoire. Tome 35, 1993. pp. 283-291.
Résumé
Après une étude comparative des deux statuettes féminines de Tursac et de Sireuil, et devant les nombreuses similitudes
qu'elles offrent (origine, matière, proportions, posture, état physiologique présenté), l'auteur émet l'hypothèse d'une main
créatrice commune.
Abstract
After a comparative study of two female statuettes from Tursac and Sireuil, which have many similarities (origin, material,
proportions, posture, physiological condition), the author suggests that they were made by the same artist.
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Duhard Jean-Pierre. Étude comparative des statuettes féminines de Sireuil et Tursac (Dordogne). In: Gallia préhistoire. Tome
35, 1993. pp. 283-291.
doi : 10.3406/galip.1993.2090
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/galip_0016-4127_1993_num_35_1_2090NOTE
ÉTUDE COMPARATIVE DES STATUETTES FÉMININES
DE SIREUIL ET TURSAC (DORDOGNE)
par Jean-Pierre DUHARD
Résumé
Après une étude comparative des deux statuettes féminines de Tursac et de Sireuil, et devant les nomb
reuses similitudes qu'elles offrent (origine, matière, proportions, posture, état physiologique présenté), l'auteur
émet l'hypothèse d'une main créatrice commune.
Abstract
After a comparative study of two female statuettes from Tursac and Sireuil, which have many similarities
(origin, material, proportions, posture, physiological condition), the author suggests that they were made by the same
artist.
Mots clefs : Sireuil et Tursac, statuettes féminines, Paléolithique supérieur, Gravettien.
Key words : Sireuil and Tursac, female statuettes, Upper Palaeolithic, Gravettian.
L'inventeur de la figurine de Tursac, H. Del- la posture, la morphologie, le style et le réalisme
porte, a insisté à différentes reprises sur les ressem- physiologique,
blances manifestées avec celle de Sireuil. Bien
qu'elles présentent des différences non négligeables, DF^CRJPTJON
on pourrait s'interroger sur leur possible parenté,
voire l'éventualité d'une commune origine. La statuette de sireuil
Après les avoir décrites, nous envisagerons suc
cessivement leurs similitudes et différences, en Elle a été trouvée en 1900 par M. Prat, dans un
détaillant : la provenance géographique, le support, chemin desservant une carrière de pierres, au lieu-dit
Gallia Préhistoire, 1993, tome 35, p. 283-291. 284 J.-P. DUHARD
Fig. 1 — Statuette de Sireuil.
Goulet-de-Gazelle, dans la commune de Sireuil, près rant qu'en lui étendant les membres, la cambrure
lombaire et la saillie fessière s'effaceraient. Il ne nous des Eyzies-de-Tayac, en Dordogne. La roue de char
rette qui la redressa de l'ornière boueuse où elle semble pas possible d'admettre que l'angulation
gisait l'amputa malheureusement de la tête et de la lombo-sacrée puisse disparaître avec l'extension des
main gauche (fig. 1)1. «La matière de l'objet est de la membres inférieurs ; ces fesses qui partent à angle
calcite ambrée [...] légèrement diaphane» et il mesure droit, comme celles du «Polichinelle» de Grimaldi,
92 mm de hauteur nous disent H. Breuil et D. Pey- présentent bien une stéatopygie postérieure, variété
rony qui la publieront trente ans après sa décou moins fréquente que l'étalée, mais pourtant aussi
verte, en donnant une assez bonne description physiologique (Cornil, .Vague, 1946).
Le volume de l'abdomen est important, il pré(1930).
La présence de seins évite d'avoir à discuter de sente une forte saillie régulière, du thorax au pelvis,
son sexe. Il n'y a pas de mamelon, mais à sa place avec une ligne pubo-ombilicale fortement oblique
une petite cupule, comme chez certaines patientes à vers le haut. Il s'agit, selon nous, d'un abdomen gra
seins ombiliqués (7 % de nos consultantes environ) ; vide.
La posture de cette jeune femme ne fait pas son absence pourrait aussi être simplement due à une
difficulté technique de réalisation, car nous obser l'unanimité : «gisant sur le ventre» pour H. Breuil et
D. Peyrony qui admettaient pourtant que l'objet vons un aspect comparable sur des figurines repré
sentant à l'évidence des femmes pares et nourrices, était destiné à être porté suspendu grâce à un trou
comme Willendorf I. Il n'y a aucune indication d'or percé entre les pieds, elle serait à genoux pour F.
Regnault et accroupie pour H. Delporte (1979). Nous ganes génitaux externes mais les autres caractères
sexuels secondaires féminins sont probants, associant ne croyons pas que H. Breuil et D. Peyrony soient
dans le vrai en la décrivant sur le ventre « redressant à un segment pelvi-crural assez fortement développé
son buste en s' appuyant sur les bras, et contractant les et à des hanches plus larges que les épaules (32 mm
jambes en relevant les pieds», ni qu'il s'agisse d'une contre 25 mm), une forte saillie fessière.
H. Breuil et D. Peyrony l'avaient trouvée stéa- posture contrefaite, de contorsionniste, comme le
pensait L. Passemard. Nous ne négligeons pas les topyge, ce que démentiront F. Regnault (1931), L.
Passemard (1938) et L. Pales (1972), ce dernier assu- arguments de H. Delporte qui, la mettant en parall
èle avec la statuette de Tursac, l'imagine verticale
et supportée par une tige enfoncée dans l'orifice de
forme conique placé entre les pieds, mais remarquons 1. Les photographies sont du Musée des Antiquités qu'il ne présente aucune trace d'usure. Nous pensons Nationales et les dessins : fig. 1, 2 et 4 de J.-P. Duhard et fig. 3
de H. Delporte. que cette jeune femme gravide peut être vue en STATUETTES DE SIREUIL ET TURSAC 285
-5 cm
Fig. 2 — Statuette de Tursac.
décubitus dorsal, en appui fessier et céphalique, le La statuette de tursac
dos cambré faisant bomber le thorax, d'où l'orienta
C'est une des rares statuettes trouvée en strattion des seins vers le haut de la figurine.
igraphie ces trente dernières années, et l'on doit cette Si la statuette de Lespugue présente un exemple
chance à H. Delporte et R. Antoine qui l'exhurare d'abduction du bras, celle-ci en offre un autre,
mèrent en 1959 de l'abri du Facteur à Tursac, égaleaussi peu courant dans la ronde-bosse, de dégage
ment près des Eyzies-de-Tayac, dans un niveau du ment des avant-bras en avant du corps. Les deux
Périgordien V (fig. 2). Grâce à plusieurs publications seuls autres cas connus sont une statuette de Lauge-
(Delporte, 1959, 1960, 1965, 1969, 1979; Delporte et rie-Basse (MAN n° 47018) et une autre de Gagarino
alii, 1968), elle est parfaitement connue de tous. (Abramova, 1967; Delporte, 1979). C'est surtout au
Faite dans de la calcite ambrée, elle mesure 80 mm Magdalénien, et dans la gravure, que cette posture
de hauteur, 22 mm de largeur et 37 mm d'épaisseur existe. Elle y est décrite comme une attitude en
dans ses plus grandes dimensions ; elle est dépourvue «orant», bien qu'il soit difficile de prouver qu'il
de tête, de seins et des membres supérieurs, porte les s'agisse d'un geste de prière ou de supplication et que
membres inférieurs en flexion, présente un gros toute autre explication pourrait être avancée, sans
ventre et possède un appendice périnéal. davantage de certitude il est vrai.
La nature féminine mérite d'être discutée, d'auSans doute ce corps n'est-il pas la représentation tant qu'elle a pu, un temps, être considérée comme fidèle d'un modèle réel et, sur ce point, cet avis fait un «être androgyne» (Delporte, 1968, s'appuyant sur l'unanimité. Mais nous sommes habitués à cette une théorie de Zotz, 1951) voire un «pseudo-hermapdéformation des corps dans la statuaire paléoli hrodite» (Jelinek, 1975). Ce dernier terme nous thique, avec réduction des membres et accentuation paraît tout à fait impropre : dans le pseudo-hermades caractères morphophysiologiques, dont trois phrodisme féminin, le sujet est dépourvu de seins et nous semblent dominer : nanti d'une pseudo-verge, mais il est stérile et ne
• l'aspect juvénile des seins; peut donc avoir un gros ventre gravide. Nous ver
• la proéminence de l'abdomen ; rons par ailleurs qu'il existe une autre possibilité
• le fort développement du segment pelvi-crural pour le pédoncule inférieur que celle d'un phallus.
avec une saillie marquée des fesses et une forte angu- S'il manque les seins et la vulve, nous avons cepen
lation lombo-sacrée. dant deux autres caractères sexuels féminins : les
fesses et l'abdomen. Les petits seins, le gros ventre, les fortes fesses
et l'absence d'obésité nous incitent à voir dans cette Le massif fessier est sommairement rendu, sans
figurine une femme gravide à stéatopygie posté sillon interfessier ni plis fessiers, mais sa saillie posté
rieure. rieure est bien celle des silhouettes fessières que nous 286 J.-P. DUHARD
selon l'interprétation que l'on fait du pédoncule pellivrera le Magdalénien avec ses figurations féminines
gravées de profil et certaines autres sculptées. L. vien ; nous y reviendrons plus loin.
Pales (Pales, Tassin de Saint-Péreuse, 1976) considér
ait comme caractère sexuel secondaire présomptif
COMPARAISON de féminité la puissance du segment pelvi-crural, et
nous le retiendrons ici. Il considérait aussi l'abdomen
Les similitudes (tabl. I) gravide comme un caractère sexuel primaire substi
tutif de certitude, ce qui va dans le sens de la physiol La proximité d'origine ogie, l'existence d'ovaires étant la condition sine qua
non d'installation d'une grossesse. La statuette de H. Delporte a été trouvée à Tur-
L'abdomen volumineux est, avec les fesses, une sac, commune qui se trouve sur la rive est de la
des deux seules parties réalistes de cette figurine Vézère, sur la route entre Les Eyzies-de-Tayac et
schématique. Rien ne permettant de parler d'obésité Montignac. Celle de F. Prat provient de la commune
chez elle, il est hautement probable que ce gros de Sireuil, distante de 4 km à vol d'oiseau, et située
ventre soit celui d'une femme gravide. A la diffé entre les deux petites vallées des Beunes. Concernant
rence de celui de la statuette de Sireuil qui pointe cette dernière, malgré la découverte en surface par
vers le haut, celui-ci est plutôt orienté vers le bas. H. Breuil et D. Peyrony de quelques rares pièces de
Son volume et sa forme sont ceux d'une grossesse silex, rien ne permet de certifier qu'existait sur place
près du terme chez une femme à sangle abdominale un site gravettien et rien, par conséquent, n'interdit
déficiente. Le «sillon vertical faible» observé sur l'a de penser que la statuette puisse provenir d'ailleurs.
bdomen par H. Delporte (1959) trouve une correspon Le site d'origine, s'il est paléolithique, a des
dance clinique, la ligne brune abdominale gravi chances d'être voisin. Dans les environs de Tursac, à
dique, et conforte notre diagnostic obstétrical. moins de 6 km, nous trouvons plusieurs stations à
figures féminines : deux gravettiennes (Laussel, Après avoir évoqué une stéatopygie (Delporte,
Pataud) et quatre magdaléniennes (abri de La Madel1959), cet auteur finit par conclure qu'il n'y en a pas
eine, grotte des Combarelles, grotte de Comarque, de véritable (Delporte et alii, 1968). Son hésitation
abris de Laugerie-Basse). Il en est bien d'autres dans découle de la cambrure lombaire et de la flexion des
cette région qui offrent autant de lieux d'origine poscuisses qui accentuent la saillie postérieure de la
sible. fesse. Nous savons qu'il existe deux variétés cl
iniques de stéatopygie : étalée et ; c'est
dans la seconde que l'on doit ranger cette figure Leur caractère isolé
féminine.
Le fait que la statuette de Sireuil ait été ramassUne autre question est celle de l'orientation de
ée en surface (comme celle de Monpazier) ôte de la la figurine, la verticalité choisie pour la représenter
valeur à la comparaison. Rappelons cependant que n'étant qu'une commodité et une coutume (la « verti
la grande majorité des figurations gravettiennes calité arbitraire» de Pales). Pour H. Delporte, elle
trouvées en place étaient associées à d'autres (Brasserait en position accroupie et verticale, son pédonc
sempouy, Grimaldi, Laussel) et que trois seulement ule lui servant de support pour la ficher en terre ou
étaient isolées (Tursac, Pataud, Lespugue). La stal'emmancher. Ses arguments sont la présence d'un
tuette du Péchialet, attribuée classiquement au Graenlèvement d'éclat dans la partie terminale pour la
vettien, pourrait être magdalénienne, comme la rendre plus pointue, et l'existence de statuettes à
scène gravée de même provenance associant deux membres inférieurs terminés en pointe. S'il n'y a rien
humains à un ours. On ne peut rien dire du bas-relief à redire sur le premier point, pour le second on peut
du Terme Pialat découvert dans un tas de pierres et faire observer que le petit bas-relief de l'abri Pataud
qui provenait sans doute d'un gisement détruit par le a bien les membres en extension et terminés ainsi,
propriétaire du terrain. Il y aurait donc plus de sans que l'on puisse imaginer que ce soit pour la
chances statistiques en faveur d'un regroupement, même raison, alors que la statuette féminine de Lau-
que l'inverse. gerie-Basse a les deux jambes écartées, comme le
«Torse» de Brassempouy et certaines statuettes
orientales (Willendorf, Gagarino, Avdeevo, Kos- L'identité du support
tienki). H. Delporte est peut-être dans le vrai, mais
Leur support en calcite est un autre élément de nous n'en sommes pas convaincu, nous pensons
rapprochement, autant par sa nature que par sa même que d'autres orientations sont envisageables, STATUETTES DE SIREUIL ET TURSAC 287
forme aplatie. La couleur ambrée, l'aspect translu
cide, le poli de surface concourent à leur esthétique
et leur donnent un aspect précieux, ce qui a beau
coup fait pour leur célébrité.
Aucune autre figurine gravettienne française
n'est dans cette matière. A Brassempouy, toutes
sont en ivoire ; à Grimaldi, en steatite (sauf la femme
au goitre et la figurine non décrite) ; à Péchialet, en
os fossile ; à Lespugue, en ivoire ; à Monpazier, en
limonite et les bas-reliefs de Laussel, Pataud et du
Terme Pialat sont en calcaire. Il en est de même au
Magdalénien : nous avons de l'ivoire, du bois de
renne et de la steatite à Laugerie-Basse, une incisive
de cheval et du bois de renne au Mas d'Azil, de l'os à Fig. 3 — Superposition des Fontalès, du grès à Enval et à Courbet, du calcaire à contours des deux statuettes. Angles-sur-1'Anglin, du bois de renne à Gourdan. A
la rareté de cette matière, s'ajoute la forme parti
culière du support.
Dans les deux cas nous avons des figurines où
l'épaisseur du corps l'emporte sur sa largeur, ce qui nuancée car nous ne savons pas comment étaient les est contraire aux lois anatomiques humaines. Si l'on membres inférieurs des figurines en partie brisées. établit le rapport entre le diamètre transverse du Les auteurs soviétiques ont signalé la flexion des corps (ou largeur) et le antéro-postérieur cuisses de certaines, Kostienki 13 en a même livré (ou épaisseur), on trouve un même indice de 0,6 une agenouillée. Pour notre compte, nous avons (30/50 à Sireuil, 22/37 à Tursac). H. Breuil et D. Pey- observé que chez la «figurine non décrite» de Grirony supposaient que le bloc ou galet de calcite dans maldi devaient exister à l'origine des cuisses fléchies lequel avait été sculptée la statuette de M. Prat à angle droit sur le bassin. était, à l'origine, de forme aplatie, idée reprise par H.
Delporte pour la sienne, et que rien ne permet de
contredire. Ce même rapport d'étroitesse est un nou Les déformations du corps
vel élément, important, de similitude.
Déjà H. Breuil et D. Peyrony faisaient observer
chez la statuette de Sireuil : les proportions du corps
La posture «sont volontairement altérées». C. Zervos (1959) ajou
tait : «Les seins [...] sont placés un peu haut, ce qui Chez les deux, les membres inférieurs sont en donne une plus grande étendue à la région pectorale et flexion complète (cuisse et jambe), avec un dos cam allonge l'ensemble du torse». L'examen de l'original bré et un abdomen saillant, et c'est à juste titre que confirme et précise ces observations. H. Delporte a insisté sur cette analogie, une telle
• Au niveau du thorax, le diamètre longitudinal posture n'existant chez aucune autre figurine gravet
mesuré sous les bras est plus grand que le transversal tienne (fig. 3). Cette assertion doit cependant être
(26 mm contre 21 mm), ce qui est contraire à la
nature ; l'aplatissement latéral du tronc est général
ement attribué à la forme initiale du bloc de calcite,
ce que l'on peut admettre. Tabl. I — Tableau des convergences des statuettes de Sireuil
et Tursac. • Si l'on mettait le membre supérieur en extens
ion, il atteindrait à peine l'angle lombo-fessier, alors sexe féminin
origine environ des Eyzies qu'il devrait descendre jusqu'au milieu de la cuisse ;
matière calcite cela semble résulter autant d'un raccourcissement
posture fléchie anormal de ce membre que d'un allongement du fesses stéatopygie postérieure tronc. proportions étroitesse du tronc et brièveté des
membres • Le thorax semble réduit et l'abdomen aug
abdomen gravide menté. Chez un être vivant, la limite inférieure du physiologie parturiente thorax est au niveau du pli du coude : on ne peut 288 J.-P. DUHARD
des figurations gravettiennes, comme l'a soutenu A. utiliser ce repère ici, du fait des disproportions exis
Leroi-Gourhan (1965). Comme pour d'autres œuvres, tantes ; mais, en estimant que le thorax se termine
dans celle-ci, présentant à nos yeux modernes d'inau moment où commence à se profiler l'arrondi du
contestables qualités esthétiques, si le corps peut ventre, on peut en préciser la limite et observer qu'il
éventuellement s'inscrire dans un losange (comme est deux fois moins haut que l'abdomen, alors qu'ils
chez le vivant), l'inverse n'est pas vrai. Quant aux sont normalement sensiblement égaux (rapport égal
intervalles isométriques, ils seraient beaucoup plus ou supérieur à 0,8).
convaincants si le même était répété, sous forme de • L'ombilic, dont le niveau normal est à hauteur
module, délimitant par exemple des segments anatodu disque L4-L5, est situé bien au-dessous de la
miques de même hauteur; ce n'est pas le cas. Nous charnière lombo-sacrée.
pensons que l'alternance d'élargissements et de
• Le périnée descend beaucoup trop bas entre rétrécissements, s'ils donnent un rythme et une
les cuisses. symétrie à la figurine vue de profil, n'ont certain
Chez la statuette de Tursac, les mesures prati ement pas été tracés au compas et n'obéissent pro
quées par H. Delporte lui ont fait également bablement pas à une règle isométrique aussi rigou
conclure à une déformation du corps féminin repré reuse que le schéma de H. Delporte (1979) peut le
senté avec, notamment, une exagération du dia laisser supposer.
mètre abdomino-fessier et une hypertrophie de la
cuisse. Nous contestons un peu ces mesures pour des
Les différences (tabl. II) raisons à la fois pratiques, dues à l'impossibilité de
localiser exactement les repères, et anatomiques. Il
Les dimensions est évident que la cuisse ne peut pas être mesurée
depuis la saillie fessière postérieure car elle s'étend de La statuette de Sireuil fait plutôt partie du l'articulation coxo-fémorale au genou et la cavité groupe des grandes, comme par exemple la «grosse cotyloïde se trouve plus près du pubis que du figurine» ou le «Torse» de Brassempouy et la stasacrum, à l'union du tiers antérieur et des deux tiers tuette de Lespugue. Celle de Tursac serait à ranger postérieurs. En réalité, la cuisse est donc beaucoup plutôt parmi les petites, comme les «fragments de plus courte que ne l'estime H. Delporte, et elle est de sculpture» de Brassempouy ou les figurines de Gri- longueur sensiblement égale à celle de la jambe. On maldi. Mais, le cas de Brassempouy le démontre, il ne peut guère aller plus loin dans les mesures de ce peut y avoir des figurines de dimensions diverses membre schématique, en raison de la difficulté à net dans la même station. tement séparer la cuisse du genou, le genou de la
jambe et celle-ci du pied.
H. Delporte, analysant la construction de cette La construction
statuette, décrit des intervalles isométriques, une
H. Delporte a peut-être raison de prétendre que construction losangique et deux cercles d'inscription
de l'abdomen et du membre inférieur. Comme L. la statuette de Tursac a été construite selon des lois
géométriques mais, malgré les similitudes qu'il Pales et M. Tassin de Saint-Péreuse (1976), nous
avons beaucoup de réticences à accepter l'idée que détaille entre les deux figurines, il n'a pas défendu la
même idée pour celle de Sireuil. Sans doute est-ce des règles géométriques aient présidé à l'élaboration
Tabl. II — Tableau des divergences des statuettes de Sireuil et Tursac.
Sireuil Tursac
datation gravettienne supposée gravettienne sûre (Périgordien Vc)
dimensions grande petite
style descriptif elliptique
sustentation trou pédoncule (?)
gestuelle antérieure absente
rapport des volumes fessier dominant abdominal dominant
physiologie pré-expulsion expulsion STATUETTES DE SIREUIL ET TURSAC 289
parce que la figurine n'est pas entière, à moins que
ces supposées lois ne soient justement pas appli
cables.
Le style
Malgré un irrespect certain des proportions, la
statuette de Sireuil montre un sujet complet, qui
présentait à l'origine une tête, des membres, des
seins, des mains et des pieds. Le réalisme est poussé
assez loin puisqu'on devine une coiffure et que
mamelons et ombilic sont indiqués par des cupules.
C'est ce que nous appelons une œuvre de style des
criptif, avec réalisme et pluralisme du détail. Nous
avons observé, en étudiant les figurines féminines AF françaises, que celles de ce type étaient essentiell
ement gravettiennes, ce qui est un argument en
faveur d'une telle attribution pour cette ronde-bosse.
Pour celle de Tursac, c'est un peu l'opposé : Fig. 4 — Rapport des volumes abdomino-pelviens : a, sta
tuette de Sireuil; b, statuette de Tursac; AL, abdomen- tête, seins et membres supérieurs font défaut et les
lombes ; AF, abdomen-fesses. pieds sont absents ; par contre il existe un appendice
périnéal. C'est une œuvre de style elliptique, avec
détails réduits et schématiques, comme en offre le
Magdalénien et pourtant elle provient indiscutabl
ement d'un niveau gravettien. Une première explica
tion possible est que la statuette, brisée d'une quel même lien, ou un autre, ait pu entourer la base du
conque façon, ait été retravaillée pour aboutir à sa pédoncule.
forme actuelle. Une deuxième est que l'artiste ait
manqué de matière pour faire figurer la partie supé
Les rapports des volumes abdomino-pelviens rieure du corps. Une troisième, qu'il ait voulu privi
légier la partie inférieure, afin d'attirer l'attention Les formes obtenues sont très sensiblement difsur l'événement qu'il désirait montrer. C'est dire la férentes : chez la première est privilégiée la saillie valeur relative du style, quand il s'agit d'une œuvre fessière, alors que c'est l'abdominale qui l'est chez la isolée. seconde (fig. 4). Cela est assez facile à démontrer, en
faisant pour chacune le rapport de la distance abdo
men-lombes (AL) et abdomen-fesses (AF) ; pour
Les moyens de sustentation Sireuil, il est de 0,73 (27/37) et pour Tursac, de 0,57
(29/51). Dans le premier cas, c'est la saillie fessière La statuette de Sireuil présente, entre les qui est la plus marquée, dans le second, la saillie membres inférieurs, un orifice conique qui pourrait abdominale. A partir de deux supports probableavoir servi de moyen de support sur une tige enfon ment identiques, ce sont donc deux œuvres assez difcée en terre ou de trou de suspension. Mais on n'ob férentes qui ont été obtenues, sans doute parce que serve pas de trace d'usure, ce qui laisse penser qu'elle l'on voulait montrer des situations physiologiques n'a peut-être jamais été utilisée et qu'elle a pu être distinctes. perdue peu après avoir été sculptée.
Celle de Tursac aurait pu, selon son inventeur,
être enfoncée en terre par son pédoncule. Rien Les situations physiologiques
cependant, au moment de la découverte, n'ayant
permis de conforter cette hypothèse, une autre doit Nous avons démontré dans notre thèse que dans
être évoquée : celle d'une suspension au moyen d'un les figurines féminines paléolithiques, si l'on ne pou
lien passant par exemple sous l'abdomen puis dans la vait pas parler de réalisme vrai, au sens photogra
séparation entre ventre et cuisse et se terminant phique du terme, il n'en existait pas moins un réa
dans la dépression lombaire ; il n'est pas exclu que le lisme du détail anatomique permettant de 290 J.-P. DUHARD
gique qui est représenté, la grossesse, et la même reconnaître l'organe (ou région) figuré et l'état phy
action, l'accouchement. Il faut aller jusqu'à Monpa- siologique de la femme représentée.
zier (à une trentaine de kilomètres) pour trouver une Les deux figurines ont un gros ventre et, comme
scène semblable, qu'évoque l'association gros ventre- elles ne manifestent ni l'une ni l'autre d'adiposité
vulve béante de la statuette de Cérou, mais nous exagérée, il est légitime d'y voir le signe d'un état de
avons tout près les bas-reliefs de Pataud et Laussel grossesse déjà bien avancé. L'abdomen de la sta
(«Femme à la corne») avec, eux aussi, un gros ventre tuette de Sireuil est projeté vers l'avant et en haut,
gravide. comme on le voit chez les femmes à paroi abdomin
ale tonique, paucigestes essentiellement. H. Breuil
* et D. Peyrony en 1930 décrivaient un aspect «bombé **
et conique», des seins «fortement saillants, mais petits
Pour ces deux figurines en ronde bosse aplatie, comme ceux d'une jeune fille», et l'abbé précisera en
les éléments de similitude nous semblent l'emporter 1959 : «II s'agit bien clairement d'une jeune fille aux
sur les dissemblances et, en raison notamment de la seins naissants», ce qui ne peut échapper à un obser
nature identique du support, de la similitude des vateur, même supposé novice ou profane, et vient
proportions, de l'identité de la posture, de l'analogie confirmer l'aspect du ventre. Celui de la statuette de
de l'état et de l'action physiologique, de leur proxiH. Delporte pointe par contre vers le bas, comme le
mité géographique enfin, nous ne trouvons pas ferait celui d'une multigeste, ce que rien d'autre ne
inconcevable l'existence d'une main créatrice permet de confirmer.
commune. Nous pensons que la première est représentée en
décubitus dorsal et en posture possible d'efforts d'ex Jean-Pierre Duhard 2
pulsion, alors que la seconde, assise, accroupie ou
couchée sur le dos, est en cours d'expulsion, le
pédoncule périnéal étant un mobile fœtal schémat 2. Docteur es Sciences et en Médecine, gynécologue, 18,
ique. Dans les deux cas, c'est le même état rue de l'Estagnas, 64200 Biarritz. DE SIREUIL ET TURSAC 291 STATUETTES
BIBLIOGRAPHIE
Abramova Z. DUHARD J.-P.
1967 : Palaeolithic Art in the U.S.S.R., Artie Anthropology, IV, 1989 : Le réalisme physiologique des figurations féminines du
2, p. 1-179. Paléolithique supérieur en France, Thèse de Doctorat es
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