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Le grain et la grandeur : les origines économiques de la politique européenne du général de Gaulle (1ère partie) - article ; n°4 ; vol.49, pg 507-544

De
40 pages
Revue française de science politique - Année 1999 - Volume 49 - Numéro 4 - Pages 507-544
Les centaines d'ouvrages et d'articles publiés par des historiens, politistes ou commentateurs sur la politique du général de Gaulle à l'égard de l'intégration européenne accordent tous une valeur explicative prépondérante à l'idéologie géopolitique particulière du Général. Les expli­cations de sa politique européenne n 'accordent qu 'un rôle secondaire - lorsqu 'elles lui en don­nent un —aux préoccupations d'ordre commercial. Le présent article entend renverser ce consensus historiographique à travers une analyse des quatre décisions majeures prises sous la présidence du général de Gaulle : le maintien de la France dans le Marché commun et la défense de la politique agricole commune (PAC), la proposition du plan Fouchet au début des années soixante, l'opposition à l'entrée de la Grande-Bretagne dans la CEE et le déclenche­ment de la crise de la « chaise vide » en 1965-1966 qui mènera au Compromis de Luxembourg. Dans chacun de ces cas, la masse énorme de documents de première main - discours, mémoires, entretiens privés et documents ministériels — montre que le général de Gaulle pour­suivait des intérêts plus commerciaux que géopolitiques. A l'instar de ses prédécesseurs et de ses successeurs, de Gaulle voulait promouvoir l'industrie et l'agriculture françaises en instau­rant des marchés protégés pour l'exportation des produits français. S'il poursuivait des buts géopolitiques, les contraintes commerciales imposées par les industriels et surtout par les groupes de producteurs agricoles étaient si fortes qu 'elles rendaient ces buts quasiment impos­sibles à atteindre. De Gaulle était un homme de démocratie avant d'être un visionnaire dans le domaine géopolitique. Son expérience nous en dit long sur les limites que la politique démocra­tique moderne impose à l'homme d'État qui veut mettre son génie au service d'une vision géo­politique personnelle.
Grain and grandeur : the economic origins of general de gaulle's european policy
The thousands of books and articles on Charles de Gaulle's policy toward European integra­tion, whether written by historians, political scientists, or commentators, universally accord primary explanatory importance to the General's distinctive geopolitical ideology. Explana­tions of his European policy place seondary significance, if any at all, on commercial conside­rations. This paper seeks to overturn this historic graphical consensus by examining the four major decisions toward European integration taken under de Gaulle's Presidency : to remain in the Common Market and promote the CAP, to propose the Fouchet Plan in the early 1960s, to veto British accession to the EEC, and to provoke the « empty chair » crisis in 1965-1966, resulting in « Luxembourg Compromise ». In each case, I argue, the overwhelming bulk of the primary evidence - speeches, memoirs, confidential discussions, and government documents -confirms that the interests de Gaulle pursued were more commercial than geopolitical. Like his predecessors and successors, de Gaulle sought to promote French industry and agriculture by establishing protected markets for their export products. Insofar as the General had geopoli­tical aims, commercial constraints imposed by industrial and, above all, agricultural producer groups were so tight that he was hardly able to realize them. De Gaulle was a democratic poli­tician first and a geopolitical visionary second. His experience has much to tell us about the narrow limits modern democratic politics imposes on any effort to make statecraft serve an idio­syncratic geopolitical vision.
38 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Monsieur Andrew Moravcsik
Le grain et la grandeur : les origines économiques de la politique
européenne du général de Gaulle (1ère partie)
In: Revue française de science politique, 49e année, n°4-5, 1999. pp. 507-544.
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Moravcsik Andrew. Le grain et la grandeur : les origines économiques de la politique européenne du général de Gaulle (1ère
partie). In: Revue française de science politique, 49e année, n°4-5, 1999. pp. 507-544.
doi : 10.3406/rfsp.1999.396244
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsp_0035-2950_1999_num_49_4_396244Résumé
Les centaines d'ouvrages et d'articles publiés par des historiens, politistes ou commentateurs sur la
politique du général de Gaulle à l'égard de l'intégration européenne accordent tous une valeur
explicative prépondérante à l'idéologie géopolitique particulière du Général. Les expli-cations de sa
politique européenne n 'accordent qu 'un rôle secondaire - lorsqu 'elles lui en don-nent un —aux
préoccupations d'ordre commercial. Le présent article entend renverser ce consensus historiographique
à travers une analyse des quatre décisions majeures prises sous la présidence du général de Gaulle :
le maintien de la France dans le Marché commun et la défense de la politique agricole commune
(PAC), la proposition du plan Fouchet au début des années soixante, l'opposition à l'entrée de la
Grande-Bretagne dans la CEE et le déclenche-ment de la crise de la « chaise vide » en 1965-1966 qui
mènera au Compromis de Luxembourg. Dans chacun de ces cas, la masse énorme de documents de
première main - discours, mémoires, entretiens privés et documents ministériels — montre que le
général de Gaulle pour-suivait des intérêts plus commerciaux que géopolitiques. A l'instar de ses
prédécesseurs et de ses successeurs, de Gaulle voulait promouvoir l'industrie et l'agriculture françaises
en instau-rant des marchés protégés pour l'exportation des produits français. S'il poursuivait des buts
géopolitiques, les contraintes commerciales imposées par les industriels et surtout par les groupes de
producteurs agricoles étaient si fortes qu 'elles rendaient ces buts quasiment impos-sibles à atteindre.
De Gaulle était un homme de démocratie avant d'être un visionnaire dans le domaine géopolitique. Son
expérience nous en dit long sur les limites que la politique démocra-tique moderne impose à l'homme
d'État qui veut mettre son génie au service d'une vision géo-politique personnelle.
Abstract
Grain and grandeur : the economic origins of general de gaulle's european policy
The thousands of books and articles on Charles de Gaulle's policy toward European integra-tion,
whether written by historians, political scientists, or commentators, universally accord primary
explanatory importance to the General's distinctive geopolitical ideology. Explana-tions of his European
policy place seondary significance, if any at all, on commercial conside-rations. This paper seeks to
overturn this historic graphical consensus by examining the four major decisions toward European
integration taken under de Gaulle's Presidency : to remain in the Common Market and promote the
CAP, to propose the Fouchet Plan in the early 1960s, to veto British accession to the EEC, and to
provoke the « empty chair » crisis in 1965-1966, resulting in « Luxembourg Compromise ». In each
case, I argue, the overwhelming bulk of the primary evidence - speeches, memoirs, confidential
discussions, and government documents -confirms that the interests de Gaulle pursued were more
commercial than geopolitical. Like his predecessors and successors, de sought to promote
French industry and agriculture by establishing protected markets for their export products. Insofar as
the General had geopoli-tical aims, commercial constraints imposed by industrial and, above all,
agricultural producer groups were so tight that he was hardly able to realize them. De Gaulle was a
democratic poli-tician first and a geopolitical visionary second. His experience has much to tell us about
the narrow limits modern democratic politics imposes on any effort to make statecraft serve an
idio-syncratic geopolitical vision.GRAIN ET LA GRANDEUR : LE
LES ORIGINES ÉCONOMIQUES
DE LA POLITIQUE EUROPÉENNE
DU GÉNÉRAL DE GAULLE
PREMIERE PARTIE
ANDREW MORAVCSIK
Plus de deux mille ouvrages et articles écrits dans plus de quarante-cinq langues
ont été consacrés à la vie du général de Gaulle, et davantage encore à son action
dans le cadre de la politique étrangère française '. Dans leur immense majorité,
ces études concordent sur un aspect au moins. Elles voient toutes en de Gaulle l'arché
type de l'homme d'État visionnaire. Biographes et observateurs le décrivent en effet
comme un « leader innovateur », soucieux de « haute » politique plus que de « basse »
politique, hanté par le prestige et la sécurité politico-militaire plus que par le bien-être
économique, guidé par une vision géopolitique personnelle du monde plus que par les
impératifs terre à terre de la gouvernance démocratique. Sa façon de gouverner
incluait la mobilisation des masses par le recours à des symboles et des idées - qu'il
défendait très sincèrement. Son mandat présidentiel, qui s'étend de 1958 à 1969, est
donc une étude des possibilités et des limites de l'art politique du visionnaire à
l'époque moderne 2.
Rien ne démontrerait plus clairement, dit-on, l'importance prépondérante de la
vision géopolitique personnelle de De Gaulle que les actions spectaculaires de la
France sous sa présidence. La politique de De Gaulle vis-à-vis de l'intégration euro
péenne s'ordonne en effet autour de quatre événements. Premièrement, dès sa prise de
fonctions en 1958, le Général surprit les observateurs en se ralliant très vite au traité
1. Sur le nombre d'ouvrages, cf. Philip H. Gordon, A Certain Idea of France. French Secur
ity Policy and the Gaullist Legacy, Princeton, Princeton University Press, 1993, p. 203. Une
compilation sélective sur une décennie dépasse les trois cents pages : Institut Charles-de-
Gaulle, Nouvelle bibliographie internationale sur Charles de Gaulle, 1980-1990, Paris, Pion,
1990.
2. Pour preuve, les ouvrages suivants : Daniel J. Mahoney, De Gaulle : Statesmanship,
Grandeur, and Modem Democracy, Westport, Praeger, 1996 ; John Newhouse, De Gaulle and
the Anglo-Saxons, New York, Viking Press, 1970 ; Stanley Hoffmann, « De Gaulle as an Inno
vative Leader », dans Gabriel Sheffer (éd.), Innovative Leaders in International Politics,
Albany, State University of New York Press, 1993, p. 57-81 ; John Pinder, Europe against de
Gaulle, Londres, Pall Mall, 1963 ; Charles Williams, The Last Great Frenchman. A Life of
General De Gaulle, Londres, Little Brown and Company, 1993 ; Serge Berstein, La France et
l'expansion. La République gaullienne, 1958-1969, Paris, Le Seuil, 1989 ; Lois Pattison de
Ménil, Who Speaks for Europe ? The Vision of Charles de Gaulle, New York, St. Martin's
Press, 1977 ; Stanley Hoffmann, « De Gaulle's Foreign Policy : The Stage and the Play, the
Power and the Glory », dans S. Hoffmann (éd.), Decline or Renewal ? France since the 1930s,
New York, Viking Press, 1974, p. 283-331 ; Anton W. DePorte, De Gaulle's Foreign Policy,
1964-1966, Cambridge, Harvard University Press, 1968 ; Nora Beloff, The General Says No.
Britain's Exclusion from Europe, Harmondsworth, Penguin, 1963.
507
Revue française de science politique, vol. 49, n° 4-5, août-octobre 1999, p. 507-543.
© 1999 Presses de la Fondation nationale des sciences politiques. Andrew Moravcsik
de Rome. Il établit ensuite une étroite collaboration avec les cinq autres États membres
pour accélérer la création de la CEE, comprenant la mise en place d'une politique agri
cole et d'une politique commerciale communes. Deuxièmement, au début des années
soixante, de Gaulle proposa, sans succès, le plan Fouchet, sorte d'arrangement inte
rgouvernemental pour la coordination d'une politique extérieure et économique com
munes. Troisièmement, il s'opposa systématiquement au rapprochement des relations
avec la Grande-Bretagne. Il bloqua par deux fois les propositions britanniques de créa
tion d'une zone de libre-échange en 1959 et de création d'une Association européenne
de libre-échange (AELE) l'année suivante, puis il mit son veto à l'adhésion de la
Grande-Bretagne à la CEE en 1963 et en 1967. Ce veto fut levé en 1970 par son suc
cesseur et proche collaborateur Georges Pompidou, après que de Gaulle lui-même eut
fait les premiers gestes en ce sens. Quatrièmement, de Gaulle provoqua la crise de la
chaise vide en juillet 1965, la France, voulant apparemment changer les structures de
la CEE, boycotta pendant six mois les décisions de Bruxelles. Cette crise, qui menaça
l'existence même de la CEE, fut résolue en 1966 par le « Compromis de
Luxembourg » accordant à chaque État membre un droit de veto sur toute décision de
la CEE menaçant un « intérêt vital ».
Si les opinions divergent sur l'efficacité, la clairvoyance ou l'opportunité de la
politique européenne de De Gaulle, personne, ou quasiment personne, ne questionne
les objectifs sous-jacents à cette politique. Pour tout le monde, en effet, - participants
directs à la construction européenne comme Jean Monnet ou Paul-Henri Spaak, obser
vateurs contemporains comme Miriam Camps ou John Newhouse, politistes comme
Stanley Hoffmann ou Ernst Haas, biographes comme Jean Lacouture ou Charles
Cogan, historiens de la diplomatie comme Maurice Vaïsse ou Françoise de la Serre,
sans compter ses nombreux anciens collaborateurs -, de Gaulle était guidé dans ses
actions par une vision géopolitique particulière '. Chacun s'accorde à dire qu'il était
un leader et un visionnaire hors pair. Il se situait au-dessus des groupes d'intérêts et
des questions commerciales et cherchait avant tout à mettre en œuvre une vision géo
politique différente. Il voulait construire une politique extérieure et militaire euro
péenne autonome, qui constituerait une claire alternative aux efforts américains pour
renforcer l'OTAN, créer une « force multilatérale » et forger avec la Grande-Bretagne
une relation privilégiée en matière nucléaire. Le désir de De Gaulle de renforcer la
grandeur française, sa méfiance, datant de la guerre, à l'égard des Anglo-Saxons, sa
recherche d'une politique étrangère unilatérale reposant sur l'arsenal nucléaire, ses
convictions nationalistes en faveur de la préservation de la souveraineté et sa volonté
de promouvoir une politique étrangère européenne qui soit dégagée de l'influence des
1. Les ouvrages les plus cités, en plus de ceux indiqués dans la note précédente, sont les
suivants : Maurice Vaïsse, La grandeur. Politique étrangère du général de Gaulle (1958-1969),
Paris, Fayard, 1998 ; Alfred Grosser, La politique extérieure de la V République, Paris, Le
Seuil, 1965 ; Institut Charles-de-Gaulle (dir.), De Gaulle en son siècle, vol. 5, Europe, La
Documentation française, 1992 ; Jean Lacouture, De Gaulle, 3 vols, Paris, Le Seuil, 1984-
1988 ; Jean Touchard, Le gaullisme (1940-1969), Paris, Le Seuil, 1978 ; Frédéric Bozo, Deux
stratégies pour l'Europe. De Gaulle, les États-Unis et l'Alliance atlantique (1958-1969), Paris,
Pion/Fondation Charles-de-Gaulle, 1996 ; Stanley Hoffmann, « Obstinate or Obsolete ? The
Fate of the Nation State and the Case of Western Europe », Daedalus, 95, été 1966, p. 892-908 ;
Charles Cogan, Charles de Gaulle. A Brief Biography with Documents, Boston, Bedford Books,
1995 ; Philip Cerny, The Politics of Grandeur. Ideological Aspects of de Gaulle's Foreign
Policy, Cambridge, Cambridge University Press, 1980 ; Miriam Camps, European Integration
inlhe Sixties. From the Veto to the Crisis, New York, McGraw Hill, 1966 ; John Newhouse, Col
lision in Brussels, New York, Norton, 1967.
_ Le grain et la grandeur
superpuissances sont autant d'éléments qui sont censés expliquer la politique euro
péenne française, en particulier le soutien de la France à la CE, la coopération avec
l'Allemagne au détriment des États-Unis et de la Grande-Bretagne et la méfiance à
l'égard des institutions supranationales à cette époque. Dans le langage des théories
néo-fonctionnalistes de l'intégration, de Gaulle était un acteur politique « au cœur du
drame ». Il personnifiait l'opposition nationaliste à une approche technocratique centrée
sur l'économie telle qu'elle était formulée par Monnet '. Les actions de De Gaulle
seraient essentiellement le fait de sa psychologie personnelle et de sa vision du monde.
Notre étude tente de renverser cette image conventionnelle. Les intérêts premiers
qui sous-tendent la politique française dans les quatre épisodes évoqués plus haut —
l'acceptation du traité de Rome et la promotion de la PAC, le plan Fouchet, le veto à
Grande-Bretagne et la crise de la chaise vide — ne sont pas la grandeur ou la sécurité
militaire de la France mais bien plutôt certains avantages commerciaux préférentiels
pour l'industrie et l'agriculture françaises. Et de Gaulle, en cela, poursuivait les
mêmes buts que les autres hommes d'État de la période d'après-guerre : il voulait
s'assurer un large soutien électoral, prévenir les grèves et autres manifestations désta
bilisantes en favorisant la modernisation industrielle et en donnant aux agriculteurs
des garanties de protection économique, et il voulait enfin éviter des déficits gouver
nementaux massifs. La politique extérieure du Général permit d'apaiser les puissants
groupes industriels et agricoles français même si de Gaulle lui-même eût été plutôt
enclin à ne pas céder aux pressions des agriculteurs qui exigeaient des subventions
plus importantes - à preuve les conflits continuels sur la politique agricole - au profit
de l'intérêt national plus large de la modernisation industrielle. À cet égard, et malgré
la verve rhétorique de De Gaulle, les lignes générales de sa politique européenne ne
différaient pas foncièrement de celles de ses prédécesseurs de la Quatrième Répub
lique ou de celle de ses successeurs, gaullistes ou non gaullistes. S'il apporta quelque
chose, ce ne fut pas une vision géopolitique particulière mais plutôt une réforme éco
nomique et politique intérieure réussie qui permit de lever les obstacles à la libéralisa
tion du marché - obstacles qui avaient autrefois entravé l'action de ses prédécesseurs
de la Quatrième République - et facilité, de ce fait, une politique plus positive à
l'égard de l'union douanière. De Gaulle était un homme démocratique
moderne avant d'être un visionnaire géopolitique.
Mais soyons clair. Nous ne prétendons pas que de Gaulle ne défendait pas les
idées géopolitiques qu'on lui attribue. Il eût été certainement heureux de voir se déve
lopper une politique extérieure et de défense européenne plus autonome, des institu
tions plus intergouvernementales au sein de la CEE et une reconnaissance plus large
du caractère essentiel et primordial de F État-nation moderne. Et certainement aussi,
d'autres aspects de sa politique extérieure - en particulier la politique nucléaire, les
critiques à l'égard des États-Unis, la politique vis-à-vis des pays en voie de dévelop
pement, les projets pour surmonter la division Est-Ouest, et le retrait de la France de
certaines fonctions de l'OTAN - étaient bien le fruit de sa vision géopolitique personn
elle. Nous insistons seulement sur le fait que la poursuite des intérêts d'ordre strict
ement industriel et agricole, ajoutée aux réformes économiques intérieures, a eu une
influence majeure sur la politique française à l'égard de la CEE sous de Gaulle et const
itue une base suffisante pour expliquer cette politique. Et si de Gaulle avait effective
ment cherché à réaliser des buts géopolitiques à travers l'intégration européenne, il
1. Ernst B. Haas, « "The Uniting of Europe" and the Uniting of Latin America », Journal
of Common Market Studies, 5 (4), juin 1967, p. 315-344.
1Ô9 Andrew Moravcsik
était lié par des contraintes économiques si fortes que sa vision géopolitique était
réduite à tenir un rôle secondaire, voire tout à fait insignifiant. De Gaulle et ses
proches collaborateurs reconnaissaient explicitement ce fait dans leurs discussions
internes mais aussi, aspect qui fut quelque peu négligé par les observateurs, dans
leurs déclarations publiques. La politique française à l'égard de la CEE dans les
années soixante aurait été la même, ou à peu près la même, indépendamment de la
vision géopolitique qui la sous-tendait (le point de vue du Parti communiste français
mis à part). Si la tactique et la vision géopolitique différaient, l'idée de l'intérêt
national qui présidait aux choix politiques réels de la France était bien, en réalité, la
même '.
Tout ceci va nettement à rencontre des idées reçues. Comme nous l'avons dit
plus haut et comme nous tenterons de le montrer plus en détail dans la suite de cet
article, non seulement la littérature sur de Gaulle sous-estime le rôle des intérêts com
merciaux dans la politique française vis-à-vis de la CEE mais elle nie aussi, de façon
catégorique, le caractère prépondérant de ces intérêts comme cause suffisante de cette
politique. Il n'est pas, à notre connaissance, un seul ouvrage ou article, sur l'ensemble
des travaux publiés sur la politique étrangère de De Gaulle, qui attribue aux intérêts
commerciaux de la France une importance primordiale ou, à tout le moins suffisante,
pour expliquer la politique européenne française. Il y a deux optiques : certains obser
vateurs considèrent que les intérêts commerciaux n'entrent absolument pas en ligne
de compte ; d'autres considèrent qu'ils sont présents, mais très secondaires. Et dans
cette deuxième catégorie, les études les plus subtiles et les plus pesées ne laissent
même aucune équivoque sur la prépondérance de la vision géopolitique du général de
Gaulle dans la définition de sa politique 2.
Nous opposons, à ce consensus général, un argument simple. La masse de docu
ments et autres preuves sur les calculs et motivations de De Gaulle et de ses proches
collaborateurs concernant la CEE confirme la primauté des questions commerciales
et le rôle secondaire, voire insignifiant, des buts géopolitiques. Si la plupart des études
aboutissent à la conclusion contraire - à savoir que la politique européenne du général
1. Cette affirmation suggère, mais n'implique pas nécessairement, que les prédécesseurs
de De Gaulle étaient eux aussi principalement motivés par les intérêts commerciaux. Cf. à ce
propos A. Moravcsik, The Choice for Europe. Social Purpose and State Power from Messina to
Maastricht, Ithaca, Cornell University Press ; Londres, UCL Press, 1998, chap. 2.
2. Par exemple, M. Vaïsse, La grandeur..., op. cit., p. 175 ; Françoise de la Serre, « De
Gaulle et la candidature britannique aux Communautés européennes », Institut Charles-de-
Gaulle, De Gaulle en son siècle, vol. 5, op. cit., p. 192-202 ; Edmond Jouve, Le général de
Gaulle et la construction de l'Europe (1940-1966), vol. 1, Paris, LGDJ, 1967, résumé, p. 718-
725. Si les biographes de De Gaulle et les analyses sur sa politique extérieure accordent syst
ématiquement la priorité aux intérêts géopolitiques, certaines études plus ciblées sur l'agriculture
et l'industrie européennes dans la période d'après-guerre, menées par des économistes spécial
istes d'histoire et de politique économique, tendent à mettre en évidence l'importance des inté
rêts économiques. Cf., par exemple, A. Moravcsik, The Choice for Europe..., op. cit., chap. 1-
3 ; John Keeler, « De Gaulle et la politique agricole commune de l'Europe. Logique et héritages
de l'intégration nationaliste », Institut Charles-de-Gaulle* De Gaulle en son siècle, vol. 5, op.
cit., p. 155-167 ; Leon N. Lindberg, « Integration as a Source of Stress in the European
Community », dans Joseph S. Nye (éd.), International Regionalism, Boston, Little Brown,
1968 ; William F. Averyt, Agropolitics in the European Union, New York, Praeger, 1977 ;
Edmund Neville-Rolfe, The Politics of Agriculture in the European Community, Londres,
Policy Studies Institute, 1984. Cf. aussi certaines approches économiques, assez rares, propo
sées par des collaborateurs de De Gaulle : Jean-Marc Boegner, « Les principes de la politique
européenne du général de Gaulle », Institut ■-Charles-de-Gaullg, De Gaulle en son siècle, vol. 5,
op. cit., p. 67 ; Alan Prate, Les batailles économiques du général de Gaulle, Paris, Pion 1978.
_ grain et la grandeur Le
de Gaulle était essentiellement le fait de sa vision géopolitique personnelle -, ce ne
saurait être que parce que leurs auteurs n'ont pas su tirer parti des nouveaux matériaux,
qu'ils ont utilisé hors contexte certaines déclarations ambiguës du Général, qu'ils ont
fait fi des différences notables entre la politique européenne de De Gaulle et sa poli
tique étrangère en général, qu'ils ont négligé les possibles explications alternatives sur
les intérêts commerciaux ou encore, dans certains cas extrêmes mais non isolés, qu'ils
se sont engagés dans de pures spéculations sur la politique de De Gaulle.
Nous présenterons, au début de cet article, deux interprétations concurrentes de
la politique européenne de De Gaulle, l'une centrée sur la vision géopolitique et l'autre
sur les intérêts commerciaux. Enfin nous analyserons le poids relatif de ces deux inter
prétations dans les quatre épisodes mentionnés plus haut -la promotion de l'union
douanière et de la PAC, le plan Fouchet, le veto à la Grande-Bretagne et la crise de la
chaise vide. Finalement, nous essaierons de montrer à quel moment et pourquoi les
études antérieures se sont trompées et nous tenterons d'élargir le débat à des conclu
sions plus larges. Le cas de De Gaulle illustre clairement, nous semble-t-il, la force des
contraintes qu'impose la politique démocratique, dans une économie qui se mondial
ise, à ceux qui voudraient fonder une politique étrangère sur des idéaux géopolitiques
particuliers, que ce soit dans le cadre du processus d'intégration européenne ou, plus
généralement, dans le cadre du système mondial actuel.
DE GAULLE ET L'EUROPE : UN CASSE-TETE INSOLUBLE
II y a, en gros, deux explications possibles à la politique européenne mise en
œuvre par de Gaulle. L'explication conventionnelle, tout à fait dominante dans les
études existantes, met l'accent sur les idées géopolitiques de De Gaulle et sur les ques
tions d'ordre politico-militaire. L'autre explication, qui est soit reléguée à un second
plan soit tout à fait ignorée, se centre sur les intérêts commerciaux de puissants
groupes de production économique en France. Nous développerons tour à tour ces
deux points de vue.
LES IDÉES ET LES INTÉRÊTS GÉOPOLITIQUES : « UNE CERTAINE IDÉE DE L'EUROPE »
« Toute ma vie », dit le général de Gaulle au tout début de ses Mémoires, « je me
suis fait une certaine idée de la France '. » II n'est donc pas surprenant que les inter
prétations de sa politique européenne tendent à se focaliser sur la teneur particulière
de ses idées géopolitiques. De Gaulle est constamment décrit comme l'archétype
moderne de l'homme d'État visionnaire, un nationaliste pour qui les idées de
« grandeur », de « souveraineté » et de « prestige » figurent au premier rang des fins
politiques. Il est l'incarnation vivante de la persistance d'une conception volontariste
et anti-technocratique de la politique étrangère. De Gaulle a construit un ordre consti
tutionnel qui lui était propre, un système centralisé et durable en matière de politique
étrangère et une idéologie toujours vivante. Aucun chef d'État démocratique d'après-
guerre n'a, comme lui, joui d'une telle indépendance vis-à-vis des contraintes de
1. Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, vol. 1, L'Appel, Paris, Pion, 1954, p. 1.
JTl .
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:
Andrew Moravcsik
partis, de telles prérogatives executives ou ne s'est engagé aussi profondément vis-à-
vis de ses idées géopolitiques personnelles.
Mais en quoi consistaient au juste ces idées géopolitiques ? Si le général de
Gaulle était plutôt pragmatique dans le choix de ses tactiques, la plupart des observat
eurs ont néanmoins reconstitué une philosophie fondée sur trois principes
fondamentaux : le nationalisme, l'indépendance et le pouvoir militaire '.
L'élément le plus caractéristique, dans l'idéologie politique de De Gaulle, était le
nationalisme. De Gaulle croyait dans la primauté incontestable de l'État-nation
moderne comme instrument politique dans la poursuite des intérêts nationaux. Non
seulement les États-nations étaient les acteurs les plus efficaces sur la scène politique
mondiale mais ils étaient aussi les plus légitimes :
« Chaque peuple est différent des autres, incomparable, inaltérable. Il doit rester
lui-même, tel que son histoire et sa culture Font fait, avec ses souvenirs, ses
croyances, ses légendes, sa foi, sa volonté de bâtir son avenir 2. »
II croyait, contrairement au discours public du chancelier Adenauer, dans l'esprit
du peuple allemand et. par conséquent, dans le caractère inéluctable de la réunification
allemande -\ Concernant son propre pays, de Gaulle cherchait à exprimer l'essence de
la nation française en termes de mémoire historique partagée. Il évoquait le ressent
iment des Français vaincus par les puissances de l'Axe et rejetés par les Alliés pendant
la seconde guerre mondiale. Il évoquait aussi l'abandon de la Grande-Bretagne et le
conflit avec les États-Unis lors des événements de Suez. Assez enclin aux généralités
transhistoriques à propos du nationalisme français, le général de Gaulle observa, à plu
sieurs reprises, que depuis la guerre de cent ans, « notre plus grand ennemi héréditaire,
ce n'était pas l'Allemagne, mais l'Angleterre » 4. Il rejetait, par conséquent, tout projet
d'ordre international qui ne fût pas fondé sur des États-nations cohérents. Lors d'une
conférence de presse en 1962, il ridiculisa l'Europe fédéraliste en opinant que Dante,
Goethe ou autres « n'auraient pas beaucoup servi l'Europe s'ils avaient été des apa
trides et s'ils avaient pensé et écrit en quelque espéranto ou volapuk intégrés », et en
concluant qu'il ne peut y avoir « d'autre Europe possible que celle des États » 5.
Ensuite, de Gaulle pensait que chaque État devait chercher à mettre en œuvre une
politique indépendante qui soit en accord avec ses propres buts et qui lui permette de
trouver sa juste place dans le monde. La juste place, pour la France, était selon lui de
retrouver le prestigieux héritage de sa « grandeur » 6. La France devait alors être élevée
au rang d'« acteur principal» sur la scène mondiale. Un historien bien informé en
1. La plupart des ouvrages sur la politique étrangère de De Gaulle (cf. ci-dessus les notes
2 et 3) commencent, comme nous le faisons ici, par une description des idées du Général et les
utilisent ensuite comme justification de ses choix politiques. Par exemple, M. Vaïsse, La gran
deur. ...op. cit., p. 22-52 ; P.H. Gordon, A Certain Idea of France. ..,op. cit., p. 3-22 ; E. Jouve,
Le général de Gaulle..., vol. 1, op. cit., p. 630 et suiv. Lorsque nous parlons d'une
« idéologie », nous ne nous référons pas à une conception téléologique de la lutte des classes
mais à un ensemble cohérent de valeurs et de priorités en matière de politique étrangère.
2. Alain Peyrefitte, C'était de Gaulle, vol. 1. Paris, Fayard, 1994, p. 63, 296. Ceci, d'après
de Gaulle, était l'un des quatre principes directeurs de sa politique européenne. Cf. aussi
P.H. Gordon, A Certain Idea of France..., op. cit.. p. 3-22, en particulier p. 3, 10 ; M. Vaïsse,
La grandeur. .., op. cit., p. 23, S. Hoffmann, « De Gaulle », art. cité., p. 1-2, 16-19 ; Ch. Cogan,
Charles de Gaulle, op. cit., p. 140 ; M. Vaïsse, op. cit., p. 23-24, 34 et suiv.
3. Alain Peyrefitte, C'était de Gaulle, vol. 1, op. cit., p. 160-163.
4. Ibid., p. 153.
5. Roger Massip. De Gaulle et l'Europe, Paris. Flammarion, 1963, p. 147.
d. .M.-Vaïssp. T/i vrnndpur an. <2ïf._p-.35--4f) PJHL Gordon A Qprtnin Ide-n of France . ,
op. cit., p. 15 et suiv. ; A. Peyrefitte, C'était de Gaulle, vol. 1, op. cit.. p. 279-281.
_ Le grain et la grandeur
concluait que les buts suprêmes de la France se situaient sur le terrain psychologique,
autour des questions d'indépendance, de rang et de prestige '. En 1962, de Gaulle se
demandait : « La France va-t-elle décliner elle aussi ? Va-t-elle se portugaliser ? Pourra-
t-elle remonter la pente ?... C'est la seule question 2 ». Et cette question, à son tour, impli
quait un certain degré d'autonomie et d'indépendance. De Gaulle voyait « trois réalités »
dans le monde moderne : l'Amérique, la Russie et la France. « En dehors de ces trois réa
lités internationales, disait-il, il n'y a que des nébuleuses, il n'y a que des pays divisés
contre eux-mêmes, il n'y a que des éternels candidats, il n'y a que de perpétuels
hésitants. 3 » Tout cela supposait, finalement, que la France surmontât sa position de
« brillant second » de la Grande-Bretagne pour devenir « la première en Europe » 4.
Il est certain que de Gaulle voyait en partie la grandeur et l'autonomie comme des
instruments dans la réalisation des buts géopolitiques conventionnels. Au niveau inter
national, grandeur et autonomie augmentaient l'influence politique ; au inté
rieur, elles légitimaient de façon symbolique une plus grande unité nationale autour
d'engagements communs. Mais le général de Gaulle semble aussi avoir cherché à
raviver la fierté, le patriotisme et l'unité de la France pour eux-mêmes. Peut-être, son
obsession du rang de la France dans le système mondial dérivait-elle du souvenir des
affronts anglo-américains pendant la seconde guerre mondiale, et en particulier du fait
que son gouvernement provisoire n'ait pas bénéficié d'une reconnaissance
opportune 5. De Gaulle disait lui-même que la France avait souffert plus que d'autres
pays pendant la seconde guerre mondiale parce qu'elle avait d'abord été vaincue, puis
n'avait été qu'« associée » à -et non directement responsable de -sa propre
libération 6. Il ne faut pas oublier non plus que ces idées lui valaient un solide soutien
électoral parmi les Français et qu'elles justifiaient le transfert de pouvoirs politiques
énormes du Parlement vers l'exécutif7. En tous les cas, comme le souligne Marisol
Touraine à propos de l'héritage gaulliste de nos jours, « plus encore, la position fran
çaise semble davantage guidée par le souci d'affirmer ce qu'est ou doit être la France
que par celui d'atteindre un objectif donné » 8.
Au nationalisme et à l'indépendance, de Gaulle ajoutait un troisième élément qui
était la croyance dans la force militaire comme moyen de faire rayonner l'influence
nationale. De Gaulle croyait en une hiérarchie des problèmes, et les traditionnels pro
blèmes politico-militaires (la « haute politique » selon l'un de ses plus grands inter
prètes) se situaient au sommet de cette hiérarchie. « La défense nationale, déclarait-il,
c'est la première raison d'être de l'État. 9 » Selon lui, l'armement nucléaire et la diplo-
1. Charles G. Cogan, Oldest Allies, Guarded Friends. The United States and France since
1940, Westport, Praeger, 1994, p. 145.
2. A. Peyrefitte, C'était de Gaulle, vol. 1, op. cit., p. 280.
3. Ibid., p. 282-283.
4.p. 295.
5. Pour une argumentation convaincante, cf. Ch. Cogan, Oldest Allies . .., op. cit., p. 19-53,
123-126 ; P.H. Gordon, A Certain Idea of France..., op. cit., p. 17-21.
6. A. Peyrefitte, C'était de Gaulle, vol. 1, op. cit., p. 62-63.
7. Selon une interprétation tout à fait particulière et quelque peu spéculative, Cerny consi
dère la politique de la « grandeur » comme un instrument « bonapartiste » servant d'abord à
consolider le soutien national à une politique intérieure drastique. Même si elle n'est pas en
totale contradiction, cette interprétation diffère néanmoins de la nôtre. Cf. Ph. Cerny, Politics
of Grandeur, op. cit.
8. Marisol Touraine, « La représentation de l'adversaire dans la politique extérieure fran
çaise depuis 1981 », Revue française de science politique, 43 (5), octobre 1993, p. 808.
9. M. Vaïsse, La grandeur. .., op. cit., p. 24-26, p. 44-50. A. Peyrefitte, C'était de Gaulle,
vol. 1, op. cit., p. 323-324. « L'ossature c'est l'État, la colonne vertébrale, c'est l'armée ».
_ Moravcsik Andrew
matie classique devaient faire de la France une puissance avec laquelle il faudrait
compter. Il défendit l'idée d'une réponse militaire occidentale forte lors des crises de
Cuba et de Berlin et manifesta son scepticisme face à tout effort pour remplacer la
force militaire par des projets visant à développer la puissance internationale à travers
l'indépendance économique ou la création d'institutions internationales fortes. « On
le sait depuis 1944, notait un eminent observateur, dans l'esprit du général de Gaulle,
gouverner un État, c'est avant tout le mettre en mesure de peser sur le destin du monde
et lui donner les moyens de défendre ses intérêts propres dans l'impitoyable compétit
ion que se livrent entre elles les nations. ' » Pour cette raison aussi, de Gaulle manif
estait ouvertement son mépris vis-à-vis des tentatives d'imposer quelque contrainte
que ce fût, même modeste, à l'autonomie de l'État au profit d'organisations interna
tionales. Et cela, sans parler de la dissolution de l' État-nation au profit d'une administ
ration politique supranationale.
« Une certaine idée de la France » impliquait-elle « une certaine idée de
l'Europe » ? De Gaulle le pensait 2. Presque toutes les analyses de la politique étran
gère française à cette époque affirment que ces trois principes entraînent à leur tour un
ensemble de règles très spécifiques en matière de politique nationale. En particulier,
cette vision tripartite de la politique mondiale - nationalisme, indépendance, force
militaire - aurait eu trois implications concrètes au regard de la politique européenne
française : la primauté de la haute politique étrangère, l'importance de l'indépendance
européenne vis-à-vis des superpuissances et l'opposition aux institutions supranatio
nales.
Premièrement, de Gaulle aurait jugé les politiques, y compris la coopération
commerciale et agricole, non pas en fonction des bénéfices commerciaux mais en fonc
tion de leur capacité à promouvoir l'indépendance nationale de la France, sa force
militaire, sa grandeur et son prestige, c 'est-à-dire, en résumé, du point de vue de leur
capacité à promouvoir le statut de grande puissance de la France. Par conséquent,
dans la politique européenne de De Gaulle, note Berstein, « pour le pouvoir, l'essentiel
n'est pas [dans l'économie] mais dans la réalisation d'une Europe politique » 3. Et
comme disait de Gaulle à propos de la place française et de la politique nucléaire :
« L'Europe, ça sert à quoi ? Ça doit servir à ne se laisser dominer ni par les Améric
ains, ni par les Russes... L'Europe, c'est le moyen pour la France de redevenir ce
qu'elle a cessé d'être depuis Waterloo : la première au monde » 4. Les interprétations
géopolitiques reconnaissent parfois que les intérêts économiques ont aussi représenté
une motivation, mais, là encore, les aspects économiques sont vus comme des moyens
indirects d'accroître la puissance militaire et le prestige politique de la France et ils
restent, en fin de compte, secondaires. Dans l'analyse magistrale qu'il a récemment
publiée sur la politique étrangère de De Gaulle, Maurice Vaïsse, par exemple, rend
1. S. Berstein, La France et V expansion, op. cit., p. 220 et 221-224.
2. A. Peyrefitte, C'était de Gaulle, vol. 1, op. cit., p. 61. La phrase est de Peyrefitte. Mais
de Gaulle répond en détail à une demande, formulée en ces termes, d'élaborer sa propre idée de
l'Europe.
3. S. Berstein, La France et V expansion, op. cit., p. 246-247, aussi p. 245-251. Cf. aussi
M. Vaïsse, La grandeur..., op. cit., p. 175 ; F. de la Serre, « De Gaulle... », cité. Selon la
théorie des relations internationales, de Gaulle aurait jugé la politique économique étrangère
non pas en tant que telles mais en fonction des « externalités » qu'elles engendraient en matière
de sécurité, lesquelles sont en général considérées comme étant plus élevées dans un système
mondial bipolaire. Joanne Gowa, Allies, Adversaries and International Trade, Princeton, Prin-
cétônTUriïvérsïty Press, 1994.
4. A. Peyrefitte, C'était de Gaulle, vol. 1, op. cit., p. 158-159.
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