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Comment comprenons-nous les métaphores ? - article ; n°3 ; vol.99, pg 447-492

De
48 pages
L'année psychologique - Année 1999 - Volume 99 - Numéro 3 - Pages 447-492
Résumé
Cet article a pour but de présenter un état de la recherche cognitive sur la compréhension des métaphores. Après un bref exposé des principales théories — théorie de la comparaison et théorie de l'interaction —, sont décrites les études expérimentales reposant sur deux grandes classes de méthodes : les méthodes macroscopiques incluant les tâches de compréhension de phrases, de jugement, de rappel, et les méthodes microscopiques qui incluent les tâches de décision lexicale, de temps de lecture, et les techniques d'imagerie fonctionnelle, d'introduction récente. Les premières permettent d'appréhender ce qui subsiste de l'interprétation de la métaphore, les secondes tentent d'en suivre le cours. Parallèlement à l'examen attentif des résultats obtenus par ces deux types de méthodes, un bilan des principaux facteurs étudiés (ressemblance, contexte, compréhensibilité) est présenté. On conclut sur l'impossibilité de privilégier l'une ou l'autre des deux théories et sur les perspectives qu'offriraient les rapprochements disciplinaires.
Mots-clés : compréhension des métaphores, comparaison, émergence de représentations.
Summary : How do we understand metaphors ?
This article is a review of the experimental research on metaphor. We describe briefly the concept of metaphor and present two main theories about metaphor : the comparison theory (or similarity theory) and the interaction theory. According to the comparison theory, a comparison of features between the two concepts involved in the metaphor is the fundamental process underlying the interpretation of metaphor. According to the interaction theory, a metaphor induces the emergence of features that are associated neither with the topic nor with the vehicle ofthe metaphor. In order tofind arguments infavour of one or the other theory, we present the experimental results which were obtained using two kinds ofmethods : macroscopic methods including sentence completion tasks, judgment tasks, and memory tasks ; and microscopic methods which include lexical decision tasks, reading time, and functional imaging techniques. Macroscopic methods aim at describing what the characteristics of metaphors and apprehending the resuit of metaphor interpretation. Microscopic methods try to follow the comprehension of a metaphor. While examining data, a synthesis of main factors which have been investigated (similarity, comprehensibility, context) is presenled. We conclude on the difflculty to favor one or the other theory, and the necessity to develop interdisciplinary research.
46 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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M.-D. Gineste
V. Scart-Lhomme
Comment comprenons-nous les métaphores ?
In: L'année psychologique. 1999 vol. 99, n°3. pp. 447-492.
Citer ce document / Cite this document :
Gineste M.-D., Scart-Lhomme V. Comment comprenons-nous les métaphores ?. In: L'année psychologique. 1999 vol. 99, n°3.
pp. 447-492.
doi : 10.3406/psy.1999.28517
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1999_num_99_3_28517Résumé
Résumé
Cet article a pour but de présenter un état de la recherche cognitive sur la compréhension des
métaphores. Après un bref exposé des principales théories — théorie de la comparaison et théorie de
l'interaction —, sont décrites les études expérimentales reposant sur deux grandes classes de
méthodes : les méthodes macroscopiques incluant les tâches de compréhension de phrases, de
jugement, de rappel, et les méthodes microscopiques qui incluent les tâches de décision lexicale, de
temps de lecture, et les techniques d'imagerie fonctionnelle, d'introduction récente. Les premières
permettent d'appréhender ce qui subsiste de l'interprétation de la métaphore, les secondes tentent d'en
suivre le cours. Parallèlement à l'examen attentif des résultats obtenus par ces deux types de
méthodes, un bilan des principaux facteurs étudiés (ressemblance, contexte, compréhensibilité) est
présenté. On conclut sur l'impossibilité de privilégier l'une ou l'autre des deux théories et sur les
perspectives qu'offriraient les rapprochements disciplinaires.
Mots-clés : compréhension des métaphores, comparaison, émergence de représentations.
Abstract
Summary : How do we understand metaphors ?
This article is a review of the experimental research on metaphor. We describe briefly the concept of
metaphor and present two main theories about metaphor : the comparison theory (or similarity theory)
and the interaction theory. According to the comparison theory, a of features between the
two concepts involved in the metaphor is the fundamental process underlying the interpretation of
metaphor. According to the interaction theory, a metaphor induces the emergence of features that are
associated neither with the topic nor with the vehicle ofthe metaphor. In order tofind arguments infavour
of one or the other theory, we present the experimental results which were obtained using two kinds
ofmethods : macroscopic methods including sentence completion tasks, judgment tasks, and memory
tasks ; and microscopic which include lexical decision tasks, reading time, and functional
imaging techniques. Macroscopic methods aim at describing what the characteristics of metaphors and
apprehending the resuit of metaphor interpretation. Microscopic methods try to follow the
comprehension of a metaphor. While examining data, a synthesis of main factors which have been
investigated (similarity, comprehensibility, context) is presenled. We conclude on the difflculty to favor
one or the other theory, and the necessity to develop interdisciplinary research.L'Année psychologique, 1999, 99, 447-492
REVUES CRITIQUES
Laboratoire de Psychologie
Université Paris XIIP *
LIMSI-CNRS Paris-Sud2 **
COMMENT COMPRENONS-NOUS LES METAPHORES ?
par Marie-Dominique GlNESTE*
et Véronique SCART-LHOMME* **
SUMMARY : How do we understand metaphors ?
This article is a review of the experimental research on metaphor. We
describe briefly the concept of metaphor and present two main theories about
metaphor : the comparison theory (or similarity theory) and the interaction
theory. According to the comparison theory, a comparison of features between
the two concepts involved in the metaphor is the fundamental process
underlying the interpretation of metaphor. According to the interaction theory,
a metaphor induces the emergence of features that are associated neither with the
topic nor with the vehicle of the In order to find arguments in favour
of one or the other theory, we present the experimental results which were
obtained using two kinds of methods : macroscopic methods including sentence
completion tasks, judgment tasks, and memory tasks ; and microscopic
methods which include lexical decision tasks, reading time, and functional
imaging techniques. Macroscopic methods aim at describing what the
characteristics of metaphors and apprehending the result of metaphor
interpretation. Microscopic methods try to follow the comprehension of a
metaphor. While examining data, a synthesis of main factors which have been
investigated (similarity, comprehensibility, context) is presented. We conclude
on the difficulty to favor one or the other theory, and the necessity to develop
interdisciplinary research.
Key words : comprehension of metaphors, similarity, emergent
representations, context.
1. UFR LSHS, avenue Jean-Baptiste Clément, F 93430 Villetaneuse. E-mail :
gineste@lshs.univ-parisl3.fr.
2. BP 133, Groupe cognition humaine, F 91403 Orsay Cedex. Marie-Dominique Gineste et Véronique Scart-Lhomme 448
Les avancées notables des connaissances en compréhension du langage
naturel et la précision des hypothèses sur les processus de traitement ont
permis d'aborder, en psychologie notamment, une forme d'expression par
ticulière, la métaphore. Cette dernière décennie est marquée par une explo
sion des publications dans ce domaine, aussi bien en psychologie qu'en li
nguistique. Le dernier recensement opéré en 1990 par Van Noppen et Hols,
toutes disciplines confondues, n'en dénombre pas moins de 350 pour la
période 1985-1990.
En psychologie, les techniques d'études de la compréhension des méta
phores se sont sophistiquées au fil des ans (Katz, 1996) : on est passé en
quinze années, des simples tâches de jugement de la qualité des métaphores
à l'analyse des structures cérébrales impliquées grâce à la tomographie par
émission de positons. Mais cette sophistication s'est-elle pour autant
accompagnée d'une meilleure connaissance des activités de compréhension
du langage figuratif dont la métaphore est un cas particulier ? Les modèles
de fonctionnement se sont-ils enrichis et précisés ?
Le but de cet article est de présenter un état1 des recherches expériment
ales sur la métaphore, figure de signification qui, par sa diversité séman
tique et sa diversité syntaxique, se distingue des autres figures que sont la
synecdoque et la métonymie2. Cette présentation est articulée autour de
deux grandes classes de méthodes, les méthodes macroscopiques et les
méthodes microscopiques. Par méthodes macroscopiques, nous désignons
l'ensemble des méthodes que l'on peut considérer comme une systématisa
tion des conduites habituelles (lecture, rappel, résumé, jugement, interpré
tation, etc.). Les méthodes microscopiques qui reposent sur les techniques
chronométriques (déjà anciennes) et neurophysiologiques (d'introduction
récente) visent à suivre dans son cours la compréhension des métaphores.
Mais, préalablement à cet exposé nous procéderons à une brève description
de ce qu'est une métaphore et des conceptions psychologiques qui, à l'heure
actuelle, sont en débat.
1. Nous traiterons essentiellement des travaux de ces quinze dernières
années. Pour les travaux antérieurs, le lecteur dispose de la synthèse de Berni-
cot (1981). Par ailleurs les aspects développementaux ne seront pas abordés
dans cet article.
2. Dans ces deux figures, on désigne un concept A par le nom d'un autre
concept B. Dans le cas de la synecdoque, on étend ou restreint la signification
de B (on emploiera « voile » pour désigner un « navire »). Dans le cas de la
métonymie, la désignation de A par B repose sur un lien de contiguïté, spatiale
ou temporelle, entre A et B (on dira « tombe » pour « mort »). Ces figures, si
elles présentent un rôle important dans le système conceptuel, ne requièrent pas
d'effort particulier d'interprétation. C'est une des raisons du moindre intérêt
des psychologues pour ces figures. La compréhension des métaphores 449
LA MÉTAPHORE : DE LA TRADITION ARISTOTÉLICIENNE
A LA THÉORIE DE L'INTERACTION
L'intérêt grandissant pour la métaphore est en fait déterminé par sa
spécificité même. Cette figure du discours, définie il y a vingt-quatre siècles
par Aristote (382-322 av. J.-C), se caractérise par le « transport à une
chose d'un nom qui en désigne une autre » (Aristote, Poétique, 14576), le
transfert lui-même pouvant être réalisé selon différentes modalités « du
genre à l'espèce, ou de l'espèce au genre, ou de l'espèce à l'espèce, ou d'après
le rapport d'analogie » (Aristote, ibid.). Depuis cette définition, on a res
treint le domaine de la métaphore aux deux dernières modalités, celui de
synecdoque désignant les deux premières. Mais la caractérisation de la
métaphore par l'attribution d'un nom a pesé très fortement sur l'étude des
formes de la métaphore : on a porté une attention toute particulière aux
métaphores nominales, de la forme « A est B » dont le langage quotidien
est émaillé. On a vu, par exemple, dans le discours politique actuel, fleurir
des énoncés tels que « cet homme est un dinosaure » pour signifier
l'attachement de tel homme politique à un passé et à une idéologie révolus.
Moins malignement, dans les commentaires sportifs sur les qualités
d'athlète de Marie- José Pérec, on a dit d'elle « c'est une gazelle », pour
exprimer l'élégance, la grâce et la rapidité de sa course. Se souvient-on
encore du « rossignol » qu'était Mado Robin, dont la voix fut l'objet de
bien des curiosités ? Mais il est une autre classe de métaphores, plus comp
lexes, qui ont été mises, de fait, à l'écart : il s'agit des métaphores verbales
et adjectivales, dans lesquelles le terme en emploi métaphorique appartient
à la classe du verbe, ou de l'adjectif1 (Murât, 1981). La quasi-totalité des
études psychologiques de la métaphore porte essentiellement sur les méta
phores nominales2.
Avec une métaphore nominale, dans la désignation d'une chose par
le nom d'une autre « A est B », on transfère un mot hors de sa sphère
conceptuelle (Prandi, 1993). Et c'est là que réside tout le paradoxe de la
métaphore : décrire un objet, une situation, une personne, un concept, non
pas par ses caractéristiques propres, c'est-à-dire par une expression litté
rale, mais par l'attribution du nom d'un autre objet, d'une autre situation,
d'un autre concept. Par cette désignation nouvelle, l'objet décrit — la
1. Murât, dans son article de 1981, procède à une analyse détaillée des
métaphores verbales comme par exemple « la bise pleurait » et des métaphores
adjectivales « les steppes grelottantes ». Son point de vue est celui du linguiste,
intéressé essentiellement par leurs propriétés syntaxiques et sémantiques, et
notamment par les violations des contraintes sémantiques qui les caractérisent.
2. Hormis Nicole Watteau (1996), mais cela dans une optique de dévelop
pement. Marie- Dominique Gineste et Véronique Scart-Lhomme 450
topique1 — se voit attribuer les propriétés d'un autre objet — le véhicule.
S'enrichit-il de ces nouvelles ? Par ailleurs, celui qui lit ou
entend un énoncé métaphorique accepte-t-il cette désignation ? Comment
en fait, le lecteur ou l'auditeur interprète-t-il la métaphore ? Quels sont les
processus et les structures impliqués dans l'activité de traitement de cette
forme particulière d'énoncés ? Ces questions ont reçu des réponses différen
tes en dépit d'un accord sur la définition même de la métaphore.
En général, on suppose que le lecteur, au moment où il traite cet
énoncé, active en même temps les sèmes associés au véhicule et ceux asso
ciés à la topique. Quel type de traitement est-il alors opéré sur ces représen
tations activées ? S'agit-il d'une procédure d'appariement de traits ou bien
d'une combinaison de ces traits aboutissant à l'émergence de traits nou
veaux ? Deux conceptions s'affrontent actuellement :
L'une — la théorie de la comparaison ou de la ressemblance (Henlé,
1965) —, considère que la est le processus de base qui sous-tend
la compréhension d'une métaphore. Ainsi que le souligne Miller (1993),
n'importe quel lecteur qui traite la métaphore « l'homme est un loup » sait
que l'énoncé est faux en réalité. Pour le comprendre, il doit le traiter
comme un énoncé de comparaison « l'homme est comme un loup » ou bien
« l'homme ressemble à un loup ». Puis les caractéristiques de « homme » et
de « loup » seront examinées. C'est la communauté des sèmes partagés qui
permet la compréhension de l'énoncé métaphorique. Au moment du trait
ement, tous les sèmes associés à la topique et au véhicule sont des candidats
potentiels mais une sélection du ou des sèmes pertinents est opérée. Cepen
dant, aucune indication ni donnée précise sur les mécanismes de sélection
ne sont fournies à l'heure actuelle, même si certains ont proposé que ce
soient les traits de faible relief de la topique et ceux de relief élevé du véhi
cule qui forment la base de l'interprétation de la métaphore (Anderson et
Ortony, 1975).
L'autre conception - la théorie de l'interaction -, dont le fondateur fut
Richards (1936) et qui fut développée ensuite par Black (1962, 1993) et
Ricœur (1975, 1982), postule que les métaphores sont tout à fait comprises
sans passer par la comparaison. L'une des principales critiques que les
tenants de la théorie de l'interaction portent à la théorie de la comparaison
repose sur le constat d'asymétrie de la métaphore, ce que ne peut pas expli
quer la théorie de la comparaison. En effet, il n'est pas équivalent de dire
« ce chirurgien est un boucher » et « ce boucher est un chirurgien », pour
tant les sèmes partagés par la topique et le véhicule sont identiques pour
ces deux métaphores. La représentation qui en résulte est complètement
différente. Ainsi, l'expression métaphorique en imposant le groupement de
1. Le terme de « topique » ou de « teneur » désigne ce que dans la littéra
ture consacrée à l'analogie on appelle la « cible » et le terme de « véhicule » ce
qu'on appelle la « source ». Parfois, on observe une oscillation entre ces termes,
certains auteurs utilisant indifféremment les termes de « véhicule, source,
base » et de « topique, teneur, cible ». La compréhension des métaphores 451
deux « choses » dans une même catégorie induirait la relation de ressem
blance (Glucksberg, 1989 ; Glucksberg et Keysar, 1990 ; Glusksberg,
McGlone et Manfredi, 1997). Des sèmes nouveaux émergeraient à la fois
pour le véhicule et pour la topique. Cette émergence de traits serait néces
saire dans le sens où l'énoncé métaphorique ne saurait être compris s'il n'y
avait pas cette attribution de prédicats nouveaux. Comprendre une méta
phore est, pour les tenants de cette conception, un acte de création sémant
ique. C'est le lecteur qui aperçoit des ressemblances entre deux concepts
qui, jusqu'à cette comparaison, ne partageaient rien qui puisse présider à
l'appariement. L'autre argument qui est avancé en faveur de la théorie de
l'interaction est celui de la difficulté à paraphraser les métaphores sans leur
faire perdre une partie de leur sens (Reynolds et Schwartz, 1983).
Ces deux grandes conceptions, issues de la linguistique et plus particu
lièrement de la sémantique, forment les références générales à l'ensemble
des recherches psychologiques sur la métaphore. Mais ces conceptions sont
elles-mêmes critiquées par les tenants de la pragmatique qui leur repro
chent de localiser le sens métaphorique dans la phrase elle-même, d'opposer
le sens littéral et le sens et de confondre le sens de la phrase
et le sens du locuteur (Searle, 1982).
En fait le débat qui s'est instauré entre les théories de la comparaison
et de l'interaction sémantique d'une part et les inscrites dans la
pragmatique1 est très vif en linguistique. Même si cette dimension pragmat
ique est importante, elle n'est pas, en tant que telle, au centre des études
psychologiques sur la métaphore.
Aussi nous attacherons-nous à décrire les études expérimentales — nomb
reuses —, qui dans leur ensemble relèvent des théories de la comparaison et
de l'interaction. L'examen attentif de ces diverses procédures devrait per
mettre d'éclairer ce paysage théorique, issu des préoccupations des linguis
tes et que les psychologues tentent d'intégrer aux théories de la compréhens
ion du langage et de la mémoire.
LES PROCEDURES EXPERIMENTALES
Dans la diversité apparente des procédures, deux grands ensembles se
dégagent : les méthodes macroscopiques et les méthodes microscopiques.
Les premières incluent notamment des tâches dans lesquelles il s'agit de
compléter des énoncés, des tâches de jugement au moyen d'une échelle de
critères prédéfinis par l'expérimentateur, ou encore de rappel des énoncés.
Quant aux techniques microscopiques, elles englobent aussi bien les
1. La perspective pragmatique embrasse l'ensemble des énonciations
(énonciations littérales, allusions, ironie, métaphores, langage indirect, etc.).
Elle nécessiterait à elle seule un développement qui déborderait le cadre de cet
article. Marie- Dominique Gineste et Véronique Scart-Lhomme 452
mesures de temps de décision lexicale, celles des temps de lecture
d'énoncés. Leur ont été adjointes depuis deux à trois ans les techniques
d'imagerie cérébrale.
LES ÉPREUVES MACROSCOPIQUES :
L'idée sous-jacente à ce type de tâche est de permettre, du point de vue
du psychologue, de caractériser la métaphore. Les recherches qui les util
isent s'attachent donc à la description de la métaphore, à son expression
syntaxique et à son interprétation.
LE COMPLETEMENT DE PHRASES LACUNAIRES
Gibb et Wales (1990) demandent aux sujets de compléter des phrases
par « est » ou bien par « est comme » de sorte que la phrase soit plus facile
à lire. Les énoncés proposés sont des comparaisons figuratives présentées
sous la forme :
« Un A (nom)... un B (nom) »,
comme dans l'exemple suivant :
« A bushfïre... an uncaged devil »' ( « Un feu de brindilles... un démon en
liberté. »)
Ces auteurs veulent ainsi tester l'éventuelle préférence des sujets pour
une comparaison figurative « A est comme B » ( « un feu de brindilles est
comme un démon en liberté » ).
Le facteur étudié est le niveau de concrétude de la topique (A) et du
véhicule (B).
Les résultats indiquent que les sujets préfèrent l'expression comparat
ive introduite par « est comme » lorsque les véhicules sont concrets, alors
que l'expression métaphorique « A est B » est plus fréquemment choisie
lorsque les véhicules sont abstraits et les topiques générales et lorsque
l'item A n'est pas précédé d'un article. Ainsi les sujets complètent général
ement l'expression2 « Le temps... une route sans signalisation » avec est
comme, alors que l'expression « La rosée... le sacrement du matin » est comp
létée simplement par est.
Ces résultats permettent d'établir un début de classification des carac
téristiques particulières à chaque type d'expression que sont la métaphore
1. Dans la suite de l'article, tous les énoncés traduits l'ont été par les
auteurs du présent article.
2. La traduction a été faite à partir des énoncés suivants : « Time... a sign
less road » ; « Dew... the morning's sacrament ». La compréhension des métaphores 453
et la comparaison et d'en préciser la fonction. Les comparaisons se présen
tent comme des dispositifs linguistiques adaptés pour décrire une relation
figurative, insistant sur les propriétés perceptives spécifiques. Les méta
phores quant à elles auraient pour rôle de mettre en lumière des caractéris
tiques ou qualités générales de la topique.
LES TÂCHES DE JUGEMENT
La tâche qui reste la plus utilisée parmi les épreuves traditionnelles
dans l'étude de la métaphore est la tâche de jugement. Les auteurs du
domaine ont ainsi demandé aux sujets de juger, à l'aide d'une échelle, des
métaphores sur un grand nombre de critères comme la présence
d'éléments non verbaux (images mentales et sentiments), la difficulté de
compréhension, les caractéristiques de la topique et du véhicule pris isol
ément puis de la métaphore dans laquelle ils sont inclus et enfin le degré de
similitude.
Les éléments non verbaux
C'est aux éléments non verbaux (valeur d'imagerie et valeur émotionn
elle) supposés présents dans l'interprétation des métaphores que se sont
intéressés quelques auteurs pour qui on ne saurait réduire l'analyse aux
seuls éléments verbaux. Les premières investigations de ces éléments non
verbaux furent centrées sur la question de l'imagerie mentale. On a alors
assisté à un débat contradictoire entre ceux pour qui l'imagerie joue un rôle
central dans la compréhension des métaphores (Paivio, 1979 ; Marschark,
Katz et Paivio, 1983) et les opposants à cette thèse. Cependant, des nuanc
es apparaissent dans l'expression de la contradiction. Pour certains,
l'imagerie est un phénomène tout à fait secondaire (Honeck, 1973 ; Reich -
mann et Coste, 1980), pour d'autres, même si on ne peut pas réellement
parler de la génération d'images mentales, il ne serait pas illégitime de sup
poser l'intervention de processus analogues à la perception (Johnson et
Malgady, 1980 ; Katz, 1982 ; Verbrugge, 1977).
Les épreuves dans lesquelles ont été placés les sujets sont des épreuves
d'estimation de la valeur d'imagerie des métaphores sur des échelles
variant de 5 à 10 points. Dans un souci de contrôle des effets liés au rôle
respectif de la topique et du véhicule, la valeur d'imagerie de chacun de
ces deux termes a été également estimée et comparée à la valeur
d'imagerie de la métaphore. Les résultats ne sont pas tranchés et on ne
peut pas conclure que la valeur d'imagerie du véhicule joue un rôle plus
important que celle de la topique dans la compréhension d'une métaphore
(Katz, Paivio et Marschark, 1985). Pour Fainsilber et Kogan (1984), la
valeur d'imagerie d'une métaphore dépend en fait, non pas du degré de
concrétude de chacun des constituants de la métaphore (topique et véhi- Marie- Dominique Gineste et Véronique Scart-Lhomme 454
cule), mais de la relation même entre la topique et le véhicule, une méta
phore n'étant affectée d'un haut degré d'imagerie que lorsqu'une image
permet la fusion des deux termes. Enfin, d'après Gibb et Wales (1990),
qui eux ont demandé à leurs sujets de juger le degré d'imagerie des énonc
és, la métaphore construit une ressemblance fortement évocatrice qui
met en exergue non pas les propriétés perceptives de la topique mais plu
tôt les traits généraux qui la caractérisent.
Outre la valeur d'imagerie, les chercheurs se sont intéressés à la valeur
émotionnelle des métaphores. Une métaphore pourrait déclencher des sen
timents et des émotions dont il est nécessaire de rendre compte pour
décrire tous les aspects intervenant dans la compréhension des métaphor
es. La métaphore entraînerait une émotion plus intense qu'une simple
comparaison. Dans leur expérience citée plus haut, Gibb et Wales demand
ent à leurs sujets de lire des énoncés — des comparaisons et des métaphor
es —, et d'indiquer l'intensité du sentiment qu'ils éprouvent à la lecture
de chacun d'eux. Il s'avère que les métaphores induisent chez les sujets
des sentiments plus intenses que ne le font les comparaisons. Par ailleurs,
cette intensité du sentiment est plus forte lorsque les véhicules sont abs
traits que lorsqu'ils sont concrets. En revanche, la nature de la topique
n'a aucune incidence.
La compréhensibilité
Un des aspects qui n'a pas manqué de susciter de nombreuses questions
est celui de l'extrême hétérogénéité observée dans les jugements des sujets
sur la facilité d'interprétation des métaphores : une même métaphore peut
être jugée par un sujet facile à comprendre et jugée fort difficile par un
autre. Aussi a-t-on exploré les conditions qui favorisent l'interprétation des
métaphores. Il en a été ainsi du rôle du contexte dans lequel une métaphore
est insérée et de celui de la similitude exprimée entre la topique et le véhi
cule. L'objectif était de rendre compte de leur poids respectif dans
l'intelligibilité des métaphores.
Le contexte
Shinjo et Myers (1987) s'intéressent à l'influence du contexte sur la dif
ficulté relative de compréhension d'une phrase métaphorique et d'un
énoncé littéral. Le contexte est constitué d'un petit paragraphe d'environ
une quarantaine de mots. Ce paragraphe s'achève par une phrase,
dénommée « amorce » par les auteurs. Cette dernière est définie par la com
binaison de deux caractéristiques : générale/spécifique et littérale/figurée1.
Après l'amorce, un énoncé cible est présenté ; il s'agit soit d'un énoncé litté-
1. Les auteurs entendent par amorce spécifique le fait que cette amorce
appartient au champ sémantique spécifique de la métaphore.