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Images du corps et manipulations sexuelles chez les Tikar du Mbam (Cameroun) - article ; n°144 ; vol.37, pg 31-49

De
20 pages
L'Homme - Année 1997 - Volume 37 - Numéro 144 - Pages 31-49
19 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Séverin Cécile Abega
Julienne Ngoundoung Anoko
Images du corps et manipulations sexuelles chez les Tikar du
Mbam (Cameroun)
In: L'Homme, 1997, tome 37 n°144. pp. 31-49.
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Abega Séverin Cécile, Anoko Julienne Ngoundoung. Images du corps et manipulations sexuelles chez les Tikar du Mbam
(Cameroun). In: L'Homme, 1997, tome 37 n°144. pp. 31-49.
doi : 10.3406/hom.1997.370357
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hom_0439-4216_1997_num_37_144_370357SÉVERIN CÉCILE AßEGA & JULIENNE NgOUNDOUNG AnOKO
Images du corps et manipulations sexuelles
chez les Tikar du Mbam (Cameroun)*
La pandémie du sida a relancé les études sur la sexualité. Les pratiques
retiennent maintenant particulièrement l'attention dans la mesure où elles
peuvent augmenter les risques de transmission du virus VIH. Les muti
lations sexuelles par exemple, notamment les ablations imposées aux femmes,
sont combattues avec une nouvelle vigueur. En raison du danger réel qu'elles
peuvent créer au sein d'une population touchée par la maladie, elles fournissent
d'ailleurs au militantisme féministe un terrain fertile à l'activisme : les muti
lations sont spectaculaires, douloureuses, injustifiables sur le plan scientifique,
et pratiquées dans des conditions d'hygiène et d'asepsie plus qu'approximatives
par des analphabètes ignorant tout du virus maudit. Bien mieux, souvent attr
ibuées à l'islam, elles ne figurent pas dans le Coran et sont condamnées par les
imams.
On relèvera cependant que les hommes sont plus nombreux que les femmes à
être mutilés, le nombre de circoncis augmentant régulièrement, les populations
camerounaises qui ignoraient la circoncision jusqu'au siècle dernier par exemple
l'ayant progressivement adoptée1. Par ailleurs, ces pratiques manifestent une autre
réalité, peut-être plus difficile à percevoir, à savoir celle d'une certaine image du
corps par rapport au sexe, chaque culture concevant l'anatomie humaine selon des
représentations qui lui sont propres et marquant de son empreinte le corps ainsi
transformé en mémoire sociale, selon Pierre Clastres (1974).
* Cette étude se fonde sur des données collectées par S. C. Abega dans le cadre d'une recherche financée
par l'OMS (GPA-SSB) et intitulée « Apprentissages, pratiques, manières de dire et représentations de
la sexualité chez les jeunes Camerounais de 15 à 30 ans ». Les travaux effectués à Nditam ont été pris
en charge par l'ORSTOM au sein de l'opération de recherche sur « l'Exploitation des écosystèmes et
équilibre du milieu dans les sociétés à économie d' autosubsistance en Afrique centrale ». Nous tenons
à remercier F. Bâillon, M. Delneuf, E. Dounias, A. Froment, O. Iyébi, L. T. Mebenga, P. Tonkoung,
Wang Sonne et tous les habitants de Nditam pour leur aide dans la réalisation de ce travail.
1. La circoncision gagne du terrain grâce à l'islam, mais aussi parce qu'elle appartient à un modèle
dominant en expansion avec l'urbanisation rapide du continent et la multiplication des contacts
entre les différents groupes de populations.
L'Homme 144, oct.-déc. 1997, pp. 31-49. SÉVERIN CÉCILE AßEGA & JULIENNE NGOUNDOUNG ANOKO 32
C. G. Helman (1994 : 12) synthétise cette problématique de l'image du
corps de la manière suivante :
In general, concepts of body image can be divided in four main areas :
1. Beliefs about the shape and size of the body, including the clothing and
decoration of its surface.
2. Beliefs about the boundary of the body.
3.the body's inner structure.
4. Beliefs about how body functions.
All four are influenced by social and cultural backgrounds, as well as by
individual factors, and can effect on the health of individuals.
Les observations de Helman sur les facteurs individuels sont essentielles car
si son enumeration semble n'avoir trait qu'à des croyances, la lecture de Freud,
De véreux ou Bettelheim montre bien l'étroite relation entre les fantasmes tra
duits dans les contes, les mythes, les rituels, les interdits, et ceux observés par
les psychanalystes.
Cette image du corps définit les formes, les couleurs, les volumes, les pro
portions, mais aussi les performances, les émanations, notamment sonores2. On
peut mesurer son impact à la faveur des élections des Miss, à l'importance du
marché des cosmétiques et à l'entêtement des Africaines à se dépigmenter mal
gré les dangers réels de cette pratique. Bien que plus quotidienne et non moins
mutilante, la dépigmentation ne jouit pas de la même publicité que l'excision ou
l'infibulation, peut-être parce qu'elle ne permet pas de démontrer la tyrannie
d'un sexe sur l'autre, et dérangerait la bonne conscience de ceux qui sont lents à
s'émouvoir des dangers de l'uniformisation culturelle dans le village planétaire.
La dépigmentation, lorsqu'on garde en mémoire comme C. Pétonnet (1986)
tous les subtils jeux sociaux engendrés par les mille nuances de l' épidémie des
Noirs américains par exemple, nous amène cependant à penser à ces us plus
quotidiens, plus discrets, comportant peut-être aussi beaucoup plus de risques
parce que favorisant la transmission du VIH là où la chirurgie plastique artisa
nale n'opère qu'une seule fois. Cependant, l'œil n'est pas le seul juge, et les
représentations culturelles de l'anatomie humaine peuvent aussi se définir par le
toucher, l'odorat, l'ouïe.
Nous voulons donc montrer ici comment joue le lien entre l'image que l'on
peut avoir de son propre corps ou du corps de l'autre, et les manipulations
sexuelles comme le dry sex, courantes en Afrique. On sait que cette dernière
lutte contre les sécrétions intimes, de telle manière que l'organe féminin est
peu lubrifié pendant le coït, la femme s 'exposant ainsi à un frottement plus
accentué et donc à une irritation des muqueuses pouvant les rendre plus vulné
rables à l'agression des germes sexuellement transmissibles. Bien que l'on
2. On a généralement une idée unilatérale des bruits du corps humain, en dehors de la voix.
Cependant, le spectacle des Koma des monts Alantika du Cameroun, dansant joyeusement au son
de leurs propres pets après avoir absorbé des substances capables de leur procurer de substantielles
flatulences, devrait ramener au premier plan les réflexions sur la diversité des cultures. Images du corps chez les Tikar du Cameroun 33
n'ait pas encore définitivement identifié ce comportement comme facilitant la
transmission du VIH, la présomption reste forte et les hypothèses convergent
dans cette direction. L. Sandala et al. (1995) signalent cette coutume en
Zambie, au Nigeria, au Zaïre, au Malawi, au Zimbabwe et en Afrique du Sud.
Nous pouvons confirmer sa présence au Cameroun, où nous la trouvons dans
des groupes aussi divers que les Beti, les Maka, les Badjue et les Tikar, pour ne
citer que ceux que nous avons personnellement étudiés. Nous remonterons
aussi en amont pour tenter d'en comprendre la raison, la plupart des descrip
tions étant jusqu'à présent trop succinctes et plutôt inspirées par l'inquiétude
dictée par les risques d'infection que par le souci d'en connaître l'explication.
Cet aspect purement utilitaire n'a pas toujours facilité la compréhension, l'e
nvironnement culturel étant souvent négligé. Nous essayerons donc de replacer
les faits dans leur ensemble pour saisir les valeurs sociales, politiques et psy
chologiques qui les justifient aux yeux de ceux qui les pratiquent. Nous évo
querons au passage la prolongation de l'érection, phénomène augmentant la
durée de l'acte sexuel, et donc l'exposition au contact du partenaire et aux
risques d'infection.
Nos enquêtes dévoilent le lien entre ces pratiques et la conception du corps
comme objet sexuel attrayant, conception attachée à la recherche de la plénitude
sexuelle. Pour mettre ce lien en lumière, le chemin peut être direct, et une
réponse dissiper le brouillard de l'incertitude. Mais en matière de sexualité,
connaître les questions n'autorise pas toujours à les poser car les règles de la
bienséance contraignent presque toujours la langue. La bonne question éloigne
parfois la réponse, et il faut alors interroger les représentations mentales pour
bien discerner le phénomène étudié. Nous nous intéresserons ici à deux rituels
tikar de Nditam, narj et ngâré, pour appréhender le corps et éclairer certains
aspects de la sexualité révélés dans ces manifestations publiques, notamment les
rapports de pouvoir entre les sexes. L'objectif avoué reste de comprendre com
ment ces représentations justifient certaines pratiques sexuelles au sein de cette
culture, étape préalable à toute tentative d'éducation et de vulgarisation liée à la
prévention du sida par exemple. Le premier de ces deux rites est masculin, le
second typiquement féminin, mais ils semblent constituer les deux volets d'un
diptyque. On ne peut donc les appréhender qu'à travers la confrontation de leurs
éléments. Ils peuvent aussi nous renseigner au passage sur la conception duelle
du pouvoir à Nditam.
Nditam est une chefferie située dans le département du Mbam et Kim, dans
l'arrondissement de Ngambe Tikar, à 220 km au nord de Yaounde, capitale du
Cameroun, et à une centaine de Bafia, sur l'axe qui sépare l'Afrique bantoue et
non bantoue, l'aire de la primauté de l'islam et les régions à prédominance chré
tienne et de cultes plus anciens, à partir duquel la savane recule devant la forêt
dans le Cameroun central. Nous y menons une enquête anthropologique depuis
1994. 34 SÉVERIN CÉCILE AßEGA & JULIENNE NGOUNDOUNG AnOKO
Féminité hypertrophiée
Le narj comprend une partie ésotérique et une partie publique. Cette der
nière nous suffit pour son intelligibilité, encore que le propre du secret in
itiatique soit de ne pas avoir de secret. D'ailleurs, promesse a été faite à la
confrérie du narj de n'en pas dévoiler les aspects cachés.
Le narj se tenait quand on avait tué un cobra (Naja nigricolis nigricolis et
Naja melanoleuca). On peut aussi le danser aux fêtes de funérailles, sorties de
deuil et circonstances joyeuses comme aujourd'hui l'arrivée d'un fils du village
qui a réussi en ville. A cette occasion, on offre au chef deux litres de vin, sou
vent du nkárj, boisson à base de maïs fermenté, ou du vin de palme, accompa
gnés de noix de cola. Ces fruits doivent toujours être en nombre impair, trois
pour une cérémonie modeste, sept en cas de faste particulier. On envoie les
mêmes présents aux principaux responsables de la danse. En effet, les danses
appartiennent chacune à une confrérie issue d'un quartier ou de plusieurs au
sein de la chefferie. Cette sorte de club veille jalousement sur le rituel et n'auto
rise son exécution qu'à des initiés ayant versé une certaine redevance. Ainsi
nous avait-on demandé du vin de palme et des noix de cola pour être admis au
sein de la corporation. Le corps de ballet, le savoir et les accessoires sont sous la
garde du premier notable du quartier auquel ils appartiennent, et qu'on pourrait
appeler chef de quartier. Ainsi, à Nditam, il y a plusieurs narj, dont ceux des
quartiers Mbwinye, Nami, Pweng et Fwembweng. Le narj de Mwenduge est
gardé par le notable qui porte le titre de ménjingbe. Ce dignitaire est le chef du
quartier Domenshi et est assimilé à la première épouse du chef. On lui donne ce
nom parce qu'il est le seul homme autorisé à voir le monarque couché. Il goûte
le premier à tous les aliments qui sont servis à celui-ci et subit avec lui tous les
traitements lors des cures et des rituels. Les femmes du chef l'appellent familiè
rement « notre coépouse ».
Inventé par les Saang, sous-groupe tikar3 il fut introduit à Nditam il y a deux
générations par un de leurs neveux utérins alors notable à Shumwe, quartier des
gardiens des crânes royaux qui, autrefois, procédaient au meurtre rituel du chef
au terme d'un septennat. Ce notable, du nom de Ngbéré, occupait les fonctions
de nésarj, premier notable du quartier. Ce poste étant vacant aujourd'hui, l'int
érim est assuré par le titulaire du titre de múnámí, premier notable de Nami : les
deux quartiers ont fusionné et se confondent aujourd'hui avec Shumwe à la
suite d'une baisse drastique de la population de Nditam, décimée tour à tour par
la déportation, l'esclavage et les épidémies qui continuent à sévir de nos jours.
Quand les responsables se rendent à un narj, ils s'installent sur le chemin, à
une certaine distance du lieu de la cérémonie, jusqu'à ce qu'on leur ait offert
cinq litres de nkárj. Ils arrivent en chantant et, ce faisant, entrent dans la case du
narj pour signifier leur présence.
3. À distinguer des Saang, groupe autochtone subjugué par l'occupant tikar et revendiquant une ori
gine céleste. Images du corps chez les Tikar du Cameroun 35
Au début, le rituel est public, tout le monde dansant dans la cour de l'organi
sateur. Ensuite, on passe à une seconde phase. L'orchestre est enfermé dans une
case avec les initiés, tandis que les profanes, surtout les femmes, restent dehors
et dansent. Les initiés entrent dans le sanctuaire en tenant des cornes d'antilope.
Parfois, cette phase secrète peut se dérouler dans la cour, les non-initiés étant
alors priés de se retirer. Lors du narj organisé du 16 au 24 octobre 1995 pour les
cérémonies d'intronisation d'un nouveau titulaire au poste de mámbwínyd, titre
porté par le chef du quartier Mbwinye, certaines femmes furent arrêtées et
enfermées dans une case à proximité du lieu de la danse afin de les garder à por
tée de la voix des initiés. Nous verrons plus loin la teneur des discours qui leur
étaient destinés.
s' aidant De l'extérieur, d'une corne. on entend Le nasillement nasiller une renvoie voix à contrefaite. la voix des Le esprits. son est C'est obtenu ainsi en
que parle nsiis par exemple, créature sylvestre, incarnation bonne ou méchante
de certains morts dont on peut recevoir aussi bien une malédiction que la
science des herbes aux vertus thérapeutiques. Le protagoniste parlant du nez est
donc conjoint au sacré, au monde des puissances tutélaires ancestrales.
Il s'installe un dialogue entre les tambours de l'orchestre, les initiés enfer
més dans la case et le meneur nasillard4. Sa voix est celle du naij. Quand il parle,
on lui répond par l'interjection mw~, expression d'acquiescement que les sujets
emploient pour répondre exclusivement au chef et à la cheftaine.
La voix nasillarde clame :
— Y a-t-il dans ce village un être qui peut se prétendre supérieur à moi ?
— Pas du tout, répondent les participants. Tu es le dénd0, ce qui veut dire :
tu es l'homme mâle.
— Quand je parle, peut-on remettre en question mon autorité ?
— Pas du tout, tu es le seul à avoir la parole ici. Nul ne peut oser te contredire.
— Y a-t-il quelqu'un qui y trouve à redire ?
— Oh, vraiment pas du tout.
Interpellant un initié :
— Toi, as-tu un mot à dire ?
— Je couve une parole dans mon ventre, répond l'interpellé.
— Parle !
L'homme se plaint alors à haute voix, de manière à être entendu de l'exté
rieur, et surtout de la case voisine où sont les femmes dont certaines seront
interpellées au cours de la cérémonie :
La femme nommée A a envahi la rivière Sundzi. Je suis parti à la pêche, mais
je n'ai pas pu pêcher et j'ai failli me noyer. Sa vulve est si grande que je suis
tombé dedans. Pour la traverser, il m'a fallu prendre ma pirogue. Comme je
n'avais pas de pagaie, elle m'a prêté son clitoris, et j'ai pu ramer avec.
4. Rappelant à certains égards le dialogue instrumental des différents pupitres d'un orchestre de jazz. SÉVERIN CÉCILE AbEGA & JULIENNE NGOUNDOUNG AnOKO 36
Ces gentillesses sont adressées exclusivement, soit à la femme de l'oncle
maternel, soit à celle du grand frère, soit à celle d'un ami. En revanche, le mari
n'a pas l'autorisation de s'en prendre à celui qui manifeste ces marques de cour
toisie à son épouse, pas même en manière de plaisanterie. On verra cependant
que ces civilités sont souvent rendues avec usure.
La forme n'en est pas canonique, et le corpus des nsdénarj, les injures du narj,
à condition d'en respecter la thématique sexuelle, n'a d'autres limites que l'i
nventivité des initiés. Les phrases du genre tié, tdd numd td « regarde, ton vagin
pue », ou encore tea ncié « ton vagin ruisselle » ne sont que d'aimables banalités
traduisant le manque d'inspiration d'un beau-frère ou d'un neveu.
Voici un deuxième dialogue entre la voix nasillarde et un autre initié :
— Qui commande ici ?
— Il n'y a qu'un seul chef dans le village, et c'est toi.
— As-tu pu traverser la rivière aujourd'hui ?
— Impossible. J'ai rencontré [nom d'une femme]. Son vagin ruisselait te
llement qu'il s'est produit une inondation, et j'ai craint de me noyer.
Les mieux inspirés crient à leur belle-sœur ou à leur tante :
Je n'ai pu aller au champ aujourd'hui, car ton vagin est si monstrueux qu'il
a obstrué le chemin de ma plantation.
L'hyperbole peut se faire plus audacieuse :
On dirait qu'il va pleuvoir. Ton sexe est si immense qu'il a recouvert enti
èrement le ciel ;
ou encore,
Ton sexe est si monstrueux qu'il a englouti le soleil.
Dans la mesure où elles dessinent du corps féminin une image abjecte et ter
rifiante, et concourent à imposer aux femmes des soins au résultat parfois dou
loureux5, mais susceptible de les éloigner du modèle ainsi décrit comme on le
verra plus loin, on peut déceler dans ces injures une violence faite aux femmes.
Conclusion prématurée, répondra l'observateur attentif de la société tikar, même
si la cible de ces attaques ne réagit pas. Bien que celui qui l'a insultée soit tenu de
la dédommager à la fin du rituel en lui offrant à boire soit du nkárj, soit du vin de
palme, la femme attend en fait le jour du ngarê pour prendre sa revanche.
Mâles atrophiés
Le ngárá est l'équivalent féminin du narj. Nous n'avons pas encore pu
retrouver son origine, mais il en va de même pour la plupart des institutions
féminines de Nditam. La mémoire sociale des femmes semble plus courte.
Alors que tous les notables de sexe masculin peuvent donner l'historique de leur
5. Mais, en matière de sexualité, douleur et déplaisir sont-ils toujours synonymes ? Images du corps chez les Tikar du Cameroun 37
office en mentionnant par exemple comment leur poste fut créé, et parfois le
nom du souverain qui l'a institué, les femmes notables n'ont jamais pu nous
fournir de détails sur l'origine de leurs fonctions. Elles en connaissent les attr
ibutions, relatent les circonstances dans lesquelles elles ont été désignées mais
ne peuvent en donner l'historique. J'ai pu recueillir des tableaux dynastiques
assez élaborés des chefs de Nditam, lesquels citent dix-neuf souverains et au
moins deux régences depuis la création de la chefferie, mais la cheftaine ne
connaît que le nom des deux dernières qui l'ont précédée sur le trône. Nous
reviendrons d'ailleurs plus loin sur ce personnage féminin.
Cependant, le notable múnámí, à cause de son pouvoir religieux, nous a révélé
que le vrai nom du ngârà est lwend0, qui signifie « notre chose ». C'est donc la
chose des femmes. Il y a en fait deux groupes de danse sous ce nom, celui de
Nyiwe, quartier princier de Nditam dont les habitants peuvent briguer le trône, ce
qui en fait des princes de premier rang par rapport à certains autres, et le ngárá
bsyíkdbaá. Au départ, c'était une danse qui excluait certaines femmes. Elle était
réservée aux seules femmes du quartier Nami. Les autres femmes ont voulu parti
ciper à cette société fermée. Celles de Nyiwe se sont donc présentées, et les
détenteurs de la danse leur ont cédé le droit d'y participer moyennant certaines
prestations en boisson, nourriture et d'autres biens. Cependant des restrictions
existaient : les chansons ne devaient pas être altérées et certains airs restèrent
d'ailleurs le privilège des premières propriétaires, de même que la possession des
instruments de musique les plus importants de l'orchestre. Seuls les plus vul
gaires, ou plutôt le droit d'en user lors des cérémonies, furent cédés. Ces restric
tions ne traduisent pas un simple caprice. Comme on s'en doute, les femmes de
Nami se donnaient ainsi le pouvoir de contrôler la nouvelle société de danse, obli
geant le ngáré de Nyiwe à recourir à leurs services, services rétribués bien sûr.
S 'agissant de la gestion de la société du ngârê, la responsabilité est attribuée
à nyd ngàrâ, la mère du ngárá, qui travaille avec ncúo ngárá, laquelle porte un
sac muni d'objets rituels propres au ngârâ, et que seules les initiées peuvent
voir. Le ngârà connaît aussi une phase publique et une phase secrète. Dans le
sanctuaire secret, en fait une case interdite aux non-initiés pendant la cérémon
ie, un seul homme est admis, múnámí, animateur des deux rites que nous étu
dions ici. D'après certains informateurs, la voix du personnage nasillard est la
sienne, ce qui logiquement s'expliquerait, l'intéressé assumant l'intérim de
l'initiateur du narj à Nditam. À lui aussi, on répond au cours du rituel comme à
un chef, et chacun s'incline devant son autorité, reconnaissant à haute voix que
nul ne peut contredire ses ordres.
Quand le meneur parle, les femmes lui répondent en chantant :
Nous sommes contentes de ta présence,
Elle va nous apporter
beaucoup de nourriture,
Et nous prendrons de l'embonpoint6.
6. La belle femme est bien en chair, potelée. 38 SÉVERIN CÉCILE AßEGA & JULIENNE NGOUNDOUNG AnOKO
Le lendemain de cette séance a lieu ce que la terminologie moderne de
Nditam a baptisé le procès. Les femmes vont se saisir de ceux qui sont engagés
avec elles dans ce duel de plaisanteries, c'est-à-dire les fils des sœurs de leurs
époux, les frères cadets de leurs maris et les amis de ce dernier. Il s'agit, on s'en
souvient, de ceux qui peuvent leur adresser des injures lors du nan. On nous a
aussi parlé des amis des maris ayant osé faire la cour à ces femmes. Les
hommes ainsi honorés n'ont pas le droit d'opposer une quelconque résistance.
Chacune noue une corde faite de fibres de bananier au cou de sa victime et la
tient en laisse jusqu'au lieu de la cérémonie, transformé rapidement en lieu de
supplice. Si le vocabulaire des hommes se montre particulièrement relevé, les
facéties des femmes trahissent une imagination si débordante que pour la plu
part des informateurs, elle confine à la magie. Ainsi nous a-t-on signalé qu'il
pleut toujours pendant la nuit d'un ngarê, et le lendemain le village est boueux
et constellé de flaques d'eau.
Les hommes encordés sont roulés dans la boue et dans les mares sans pou
voir se soustraire à ce traitement. En réponse à leurs brocards des jours de nan,
leurs bourreaux leur chantent :
L'homme dit à la femme qu'elle n'accouche pas, dit à la ne sait pas faire sa toilette intime,
Mais toi, tu es nul,
Tu es impuissant.
Quand tu fais l'amour, ton pénis ne pénètre pas aussi loin que les autres.
Et la chanteuse, transformée subitement en médecin, décide d'imposer au
malheureux une « visite ». Il est déshabillé publiquement, fouillé méthodique
ment, palpé et manipulé dans tous ses organes, car elle tient à s'assurer qu'il est
vraiment « en bonne santé ».
Les Tikar de Ngambe connaissent aussi ce rite, qu'ils nomment ngbányá. Il
est reconnu comme l'exact équivalent du ngárá de Nditam, malgré quelques
variantes. Ainsi, dans cette localité, le rituel comporte l'apparition d'un masque
à la chorégraphie tumultueuse, porté par une femme. Il impose des exhibitions
publiques où la danseuse tient en laisse un vieil homme qui nous a été présenté
comme le responsable principal de la danse. Celui-ci prend un air malheureux et
suppliant, et sa corde se fait parfois pressante. Le même masque est connu à
Nditam mais n'apparaît ici que dans les cérémonies du hndzatj, autre rituel typ
iquement féminin.
Une princesse de Ngambe affirme que lors d'un ngárá, des femmes se
munissent d'un énorme phallus de bois sculpté et se l'attachent aux reins. Puis,
ayant fini de chanter l'asthénie sexuelle des hommes et le rachitisme de leurs
organes sexuels, l'une renverse sur le dos le partenaire soumis à son autorité, lui
écarte les jambes, se débarrasse de son pagne et, nue, se met à chevaucher le
monsieur en actionnant son accessoire de bois pour lui « enseigner comment
faire l'amour». Ces scènes échevelées peuvent revêtir des formes ahurissantes.
On rapporte ainsi celle où un homme est couché sur le dos, la bouche remplie Images du corps chez les Tikar du Cameroun 39
de la tumeur d'une hemieuse de sa famille qui l'avait pris en charge au cours
d'un ngáré.
Lorsque s'achève la cérémonie, les femmes invitent leurs victimes à parta
ger un repas et leur offrent du couscous accompagné d'une purée de feuilles de
giraumont (cucurbitacées). Cette gentillesse clôt les méchancetés énumérées
plus haut et peut étonner. Bien plus, hors de ces circonstances rituelles, il sera
difficile de surprendre une parole grivoise de la bouche de ces messieurs, un
geste équivoque de la part de ces dames. La plupart sont des chrétiens ou des
musulmans actifs dans leur communauté, militant pour une doctrine qu'ils
oublient ce jour-là. On peut donc se demander pourquoi ce déferlement, ce
déchaînement, quelle est la signification profonde de ces bacchanales, si l'on
écarte le poncif anthropologique du rite de fécondité. Les circonstances prési
dant à leur organisation peuvent nous permettre de répondre à ces questions.
Castration collective
Le narj, nous l'avons dit, s'il est devenu une circonstance festive, avait lieu
autrefois surtout lorsqu'on avait tué un naja. Cela n'est pas un hasard. Jiri Félix
(1979 : 146) nous apprend ce qui suit :
Ce cobra [Naja nigricolis] vit dans l'ouest de l'Afrique, d'où il monte vers le
nord jusqu'au sud de l'Egypte, et descend vers le sud jusqu'au Transvaal. Il
mesure environ deux mètres. Sa coloration est assez variable : certains individus
sont noirs, d'autres ardoise ou olive avec des tâches jaunes, et l'on en a même
trouvé de roses. Mais ils ont toujours autour du cou une bande noire. Ses écailles
ont un aspect velouté.
C'est un des cobras dits cracheurs. En réalité, le cobra ne crache pas, mais
projette son venin par un orifice situé à l'avant de ses crochets venimeux de la
mâchoire supérieure. Cet orifice étroit est situé au-dessus de la pointe du crochet.
Quand une pression s'exerce sur les glandes venimeuses, le venin est projeté à
l'extérieur comme le liquide d'une seringue à injection. Le cobra peut projeter
son venin jusqu'à quatre mètres de distance. Le venin est rapidement absorbé par
la muqueuse oculaire et cela provoque une cécité temporaire ou durable chez les
grands animaux. Les petits animaux en meurent. [...]
Dans la journée, le cobra se réfugie dans les cavités et ne se met en chasse
qu'après le coucher du soleil. Il poursuit surtout les petits rongeurs.
Au moment de la reproduction, le mâle recherche une femelle et reste avec
elle, tant que les jeunes ne sont pas sortis des œufs. La femelle pond dans un trou
du sol une vingtaine d'œufs, protégés par une membrane coriace. Elle ne se
couche pas sur les œufs, mais les surveille à tour de rôle avec le mâle.
Certain aspects méritent d'être retenus pour étayer notre analyse. Cet ophi-
dien, comme tous ceux de son espèce, redresse la tête à une certaine hauteur
quand il est excité et gonfle latéralement les flancs. La littérature et le cinéma,
nourris certainement des lectures de l'œuvre de Kipling, font croire que le cobra
est alors terriblement dangereux. Les paysans que nous avons interrogés, et qui
ont tué chacun plus d'un serpent, affirment que c'est le moment où il est le plus