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Les classes moyennes mexicaines et la conjoncture économique actuelle - article ; n°101 ; vol.26, pg 103-117

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16 pages
Tiers-Monde - Année 1985 - Volume 26 - Numéro 101 - Pages 103-117
15 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Soledad Loaeza
Les classes moyennes mexicaines et la conjoncture
économique actuelle
In: Tiers-Monde. 1985, tome 26 n°101. pp. 103-117.
Citer ce document / Cite this document :
Loaeza Soledad. Les classes moyennes mexicaines et la conjoncture économique actuelle. In: Tiers-Monde. 1985, tome 26
n°101. pp. 103-117.
doi : 10.3406/tiers.1985.3464
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/tiers_0040-7356_1985_num_26_101_3464CLASSES MOYENNES MEXICAINES LES
ET LA
CONJONCTURE ÉCONOMIQUE ACTUELLE
Texte de Soledad Loaeza*
Traduction de M. D. Sabalcagaray**
II y a plus de quarante ans que s'est amorcé au Mexique le processus
accéléré d'industrialisation qui est à la base de ce qu'on appelle le miracle
mexicain. La combinaison de la croissance économique rapide1 et de la
stabilité sociale a pu se maintenir sur une très longue période (1940-
1982) dans un cadre politique formellement démocratique, bien qu'en
réalité le trait dominant de cette structure institutionnelle ait été la
concentration des pouvoirs politique et économique2. Un des résultats
les plus remarquables de cette expérience est celui de l'expansion des
groupes sociaux situés entre les très riches et les très pauvres. Ce phéno
mène a permis de masquer une structure économique profondément
inégalitaire, tout comme l'essence autoritaire du système politique;
il a également contribué à la croissante stratification de la structure
sociale.
Le développement des classes moyennes au Mexique a sans doute pu
entraîner une certaine stabilité, mais absolument pas la démocratie.
* Enseignant-chercheur du Centre d'Etudes internationales du Colegio de Mexico.
** Assistante à l'Institut de Géographie, Université de Toulouse-Le Mirail.
1. « Si l'on prend 1940 comme année de référence on observe que de cette date à 1983
le produit interne brut a augmenté à un taux moyen annuel de 6,3 %. » Carlos Bazdresch,
Distribución y crecimiento, Dialogos, 110, marzo-abril de 1983, p. 47-54, p. 47.
2. La concentration du revenu au Mexique est l'une des plus élevées du monde. En 1977,
5 % des familles aux plus hauts revenus recevaient 25 % du revenu, alors que 40 % des
familles aux plus bas revenus n'obtenaient pas 12 %. Cf. Gabriel Vera, Carlos Bazdresch y
Graciela Ruiz, Algunas hechos sobre la distribución del ingreso en Mexico, Dialogos, 110,
marzo-abril de 1983, p. 34-41.
Revue Tiers Monde, t. XXVI, n° 101, Janvier-Mars 1985 SOLED AD LOAEZA IO4
Dans ce cas pour le moins, on n'a pas pu observer la relation directe que
la théorie classique de la modernisation aime à établir entre classes
moyennes et démocratie.
Actuellement, le pays traverse une situation inédite qui se traduit
par la convergence d'une récession économique, de l'inflation et du
discrédit des institutions politiques. Cette coïncidence forme un cadre
social sans précédent dans le Mexique contemporain, et offre une
excellente occasion pour l'analyse des classes moyennes à travers leurs
contradictions et leurs relation au système politique.
Les caractéristiques sociologiques des classes moyennes mexicaines
Les grands traits caractéristiques de l'ensemble des classes moyennes
du Mexique se retrouvent dans celles d'autres sociétés. Ces similitudes
s'expliquent par des positions socio-économiques semblables ; cependant
les particularités des structures de la société et du système politique
mexicains leur confèrent une personnalité propre.
Bien qu'il existe des désaccords considérables en ce qui concerne
les critères de définition des groupes intermédiaires, nous pouvons tirer
des discussions méthodologiques quelques points communs qui per
mettent d'établir deux conditions nécessaires mais non suffisantes
à l'identification d'une catégorie sociologique dénommée « classe
moyenne » : le travail autre que manuel et le milieu urbain.
Dans tous les cas, ce qui distingue en premier lieu les groupes sociaux
occupant une position intermédiaire dans la structure économique,
c'est qu'ils ne travaillent pas de leurs mains. Ce critère permet de regrou
per une grande variété de catégories qu'on peut cependant subdiviser
entre salariés et non-salariés, ou si l'on préfère entre dépendants et
autonomes. On compte parmi les salariés : les employés, fonctionnaires
et cadres moyens de l'armée indépendamment du montant de leurs
salaires ; et parmi les non-salariés : les professions libérales, petits et
moyens commerçants et industriels, petits propriétaires et artisans.
Par conséquent, il existe au sein des classes moyennes des situations très
diverses quant aux revenus, à la qualification professionnelle, et au
statut social3.
3. « La notion de classe moyenne seule et unique apparaît comme sociologiquement
absurde », Nonna Mayer et Françoise Vincent-Santarel, Les classes moyennes et la politique enjeu,
Association française de Science politique, Table ronde des 27, 28, 29 novembre 1980, Paris,
miméo p. 3. LES CLASSES MOYENNES MEXICAINES 105
La croissance économique mexicaine soutenue pendant quarante ans
a permis d'accentuer l'hétérogénéité interne de ces groupes. De plus, le
développement d'une structure de l'emploi très complexe, tout comme
le processus d'urbanisation et l'amplification des services sanitaires et
scolaires permettent de supposer qu'un important processus de mobilité
sociale4 a eu lieu, et que, par conséquent, le volume des classes moyennes
s'est accru en chiffres absolus et relatifs.
Les rares études réalisées sur la composition interne des classes
moyennes5 indiquent une tendance constante à la supériorité numérique
des salariés, tendance qui s'explique par la concentration du revenu
comme par l'étendue des activités de l'Etat. La participation de l'Etat
aux travaux d'infrastructure, aux industries stratégiques et aux services
sociaux, principalement l'éducation et la santé, a réduit le poids des
catégories autonomes par excellence que sont les professions libérales.
L'exercice tout à fait indépendant d'une profession libérale a été très
peu fréquent pendant les années de croissance. Rares ont été les médecins
exerçant exclusivement dans le privé; de la même manière, de nombreux
ingénieurs et architectes travaillent pour l'Etat par le biais de contrats
ponctuels ou d'emplois spécialisés; inutile de mentionner le cas très
connu des avocats qui sont devenus le noyau de la bureaucratie. Cette
particularité nous conduit à souligner le fait que, dans un certain sens,
l'Etat mexicain a été le principal promoteur de ces groupes sociaux6.
La seconde condition nécessaire qui ressort des débats généraux
sur les classes moyennes est leur localisation dans le milieu urbain.
Bien que la structure sociale à la campagne comprenne également des
secteurs intermédiaires, dans un pays comme le Mexique c'est l'oppos
ition ville-campagne qui prime sur tout autre critère de différencia
tion7. Les groupes intermédiaires de la campagne mexicaine sont restés
très peu importants, avant comme après la Révolution de 1920; avant
parce que la structure foncière était dominée par le latifundio, après
4. Le processus de mobilité sociale s'est vu contrecarré par un taux annuel de croissance
démographique de plus de 3 %. En 1940, il y avait 20 millions de Mexicains, ils sont aujour
d'hui plus de 70 millions.
5. Voir par exemple : José Calixto Rangel Contla, Lm pequeňa burguesia en la sociedad
mexicana, iSpj a i960, Mexico, Instituto de Investigaciones sociales, unam, 1972.
6. Cette tendance historique pourrait s'inverser à moyen terme ; en effet, un des buts
essentiels du gouvernement actuel du président Miguel de La Madrid (1982-1988) est préci
sément la réduction des activités de l'Etat. Si cet objectif est atteint, la relation entre secteurs
dépendants et autonomes pourrait se modifier. Les effectifs de ces derniers augmenteraient
corrélativement à la baisse de possibilités d'emploi dans la bureaucratie de l'Etat.
7. Maurice Halbwachs, Les caractéristiques des classes moyennes, in Raymond Aron,
Maurice Halbwachs, E. Vermeil, Inventaires III, classes moyennes, Paris, Lib. Félix- Alcan, 1939,
p. 28-52, 34. I об SOLED AD LOAEZA
à cause de l'atomisation de la propriété8. D'autre part, les catégories
professionnelles qui ont été identifiées avec la classe moyenne accentuent
le caractère proprement urbain de ces groupes. De 1940 à nos jours,
le Mexique a enregistré une impressionnante croissance urbaine; alors
qu'à cette époque seulement 20 % des Mexicains vivaient dans des
villes de plus de 5 000 habitants, aujourd'hui les deux tiers se concentrent
dans trois villes : Mexico, Guadalajara et Monterrey.
Les classes moyennes, groupe privilégié de la société mexicaine
Les deux conditions que nous avons retenues pour délimiter les classes
moyennes (groupes dont la source de revenus est le travail non manuel
et dont le milieu naturel est la ville) nous poussent à conclure que
la taille de ces groupes est une variable du développement économique.
Les activités qu'ils exercent font partie du secteur des services, et le
rythme de croissance de ce secteur pourrait donc être considéré comme
un indicateur adéquat du rythme d'expansion des classes moyennes.
En 1980, le secteur des services représentait plus de 57 % du Produit
national brut, alors que 33 % revenaient à l'industrie et 10 % à l'agri
culture. Indépendamment de la faiblesse de la structure de production
que révèle cette distorsion, nous voulons souligner que le secteur des
services employait 48 % de la population économiquement active,
tandis que l'industrie et l'agriculture n'en occupaient chacune qu'un
peu plus de 25 %. Cependant, comme ce phénomène n'est pas le résultat
d'une réelle modernisation de la structure économique mais le produit tertiarisation prématurée (expression d'un grave déséquilibre
structurel), il n'apporte qu'une information indirecte sur la taille des
classes moyennes par rapport aux classes dites majoritaires9. Tout
8. Cf. Juan Felipe Leal, Las clases sociales en Mexico, 1880-1910, in Revista mexicana
de Ciencia politico, julio-septiembre de 1967, vol. 16-17, n° 65, p. 44-57 ; Sergio Reyes Osorio,
El desarrollo polarizado de lo agricultura mexicana, Comercio Exterior, 19, marzo de 1969,
p. 234-235.
9. José Iturraga fit la première tentative d'évaluation des classes moyennes dans : La
estructura social y cultural de Mexico, Mexico, Fondo de cultura économica, 195 1. Bien que
l'auteur n'ait jamais précisé les critères qu'il a utilisés pour construire son tableau de l'évo
lution en pourcentages de la structure de classes au Mexique entre 1895 et 1940 (selon lequel,
dans ce laps de temps, les classes moyennes auraient doublé, passant de 8 % à 16 % de la
population totale), ses statistiques ont servi de base à de nouveaux travaux comme ceux de :
James W. Wilkie, The Mexican Revolution — Federal expenditure and social change since ipio,
Berkeley et Los Angeles, University of California Press, 1970 ; Howard Cline, Mexico :
Revolution to evolution, Londres, Oxford University Press, 1961 ; et Roger Hansen, La politica
del desarrollo mexicano, Mexico, Siglo xxi, 1971. LES CLASSES MOYENNES MEXICAINES I07
employé du secteur des services, tout citadin, n'appartient pas forcé
ment aux classes moyennes ; le cas le plus évident des limites de ce type
de critère est celui du service domestique qui concerne une population
en majorité urbaine que les recensements enregistrent dans le secteur
des services mais qui réalise un travail manuel.
Pour avoir une idée plus ou moins précise de l'importance de ces
groupes dans l'ensemble de la société mexicaine, il faut savoir que dans
ce contexte d'inégalité profonde, les classes moyennes sont des groupes
privilégiés et par conséquent limités. Toute évaluation ne peut être
qu'approximative. Cependant, nous pouvons introduire une troisième
variable pour nous aider à tracer le profil de ces classes moyennes, qui est non seulement nécessaire mais également suffisante :
il s'agit du niveau de scolarité.
La variable éducation présente l'avantage de réunir des critères
objectifs et subjectifs pour déterminer une classe. Au Mexique, le
« capital instruction » est une variable essentielle pour expliquer les
différences de revenu personnel; il existe, en effet, du moins jusqu'ici,
une relation directe certaine entre revenu et niveau de scolarité10. La
variable éducation reflète également l'inégalité caractéristique de la
société mexicaine, inégalité qui est due à la position privilégiée des
classes moyennes et qui a joué un rôle décisif dans la structuration de
leurs attitudes.
Alors que les critères servant à déterminer une classe relèvent de
sa position dans la structure de production, les critères subjectifs
eux de sa position dans la pyramide du prestige social et définissent la
condition de classe, c'est-à-dire l'ensemble des attitudes, des comport
ements et des représentations observables chez un individu ou dans un
groupe déterminé11. Autrement dit, en plus des variables socio-écono
miques qui déterminent l'appartenance de classe, intervient également
dans cette définition l'idée que chaque individu se fait de sa place dans
la structure sociale, et cette appréciation toute subjective est associée
à l'adoption d'une série de rites et de symboles12. La différenciation
symbolique a une grande importance dans le cas des classes moyennes
10. Cf. Coplamar, Necesidades esenciales en Mexico — Education, Mexico, Siglo xxi, 1982,
p. 1 8 ; cf. également Juan Diez Canedo, La distr ibución del ingr eso como reflejo de la sociedad
mexicana, Dia/ogos, 110, marzo-abril de 1983, p. 26-28.
11. Bernard Lacroix et Michel Dobry, A la recherche d'un cadre théorique pour l'analyse
politique des classes moyennes, Annales de la Vacuité de Droit de Clermond-F errand, Paris,
lgdj, p. 381-409, p. 384.
12. Cf. Raymond Aron, La lutte des classes. Nouvelles leçons sur les sociétés industrielles, Paris
Ed. Gallimard, 1964, p. 57-73. IO8 SOLED AD LOAEZA
dont la spécificité s'exprime en grande part à travers une identité cultu
relle qui leur est propre.
Les activités qui ont été définies comme caractéristiques des classes
moyennes supposent que ceux qui les exercent jouissent des qualités
qui accompagnent le capital instruction. Celles-ci peuvent aller de la
connaissance et l'application de certaines techniques (des plus sophis
tiquées de l'énergie nucléaire aux exercices les plus simples de comptab
ilité) jusqu'à l'emploi d'un langage déterminé et de normes et habi
tudes de consommation que l'on associe à un niveau élevé d'éducation.
Il est certain que ce que l'on considère comme un niveau élevé
d'éducation varie selon les contextes et les pays. Alors qu'au Mexique le
certificat d'études primaires (scolarité de six ans) suffisait jusqu'à ces
dernières années pour garantir l'accès à une activité dans le secteur des
services, comme employé de commerce par exemple, par contre, dans
les sociétés développées l'obtention d'un emploi similaire demande
de neuf à douze ans d'études.
Malgré les efforts qu'a développés depuis de longues années l'Etat
mexicain pour assurer une scolarité minimum de six ans à l'ensemble de
la population, de gros retards persistent dans ce domaine13. Par exemple,
à Mexico, le plus grand centre urbain du pays où se concentrent les
activités administratives, politiques et culturelles les plus importantes,
en 1980, moins de 40 % des chefs de famille avaient mené jusqu'au
bout leur cycle primaire14. Le manque de ressources, la croissance démo
graphique et les obstacles imputables au sous-développement concourent
à maintenir l'accès à l'éducation comme un privilège, surtout pour le
secondaire et le supérieur qui ont été implantés pour l'essentiel en ville.
Au Mexique, sans doute plus qu'ailleurs, le système éducatif a la
forme d'une pyramide dont le cycle primaire est très large et dont la
structure se rétrécit au fur et à mesure que l'on atteint les niveaux du
secondaire et du supérieur15. La désertion scolaire est très forte dans le
cycle primaire de telle sorte que le secondaire est une réelle chasse
13. « Le réseau des écoles primaires (avec 6,5 millions d'élèves en 1964, presque 9 millions
en 1970 et 18 millions en 1980) se concentre sur le milieu urbain et les agglomérations rurales
mais ne touche pas la population paysanne dispersée », Olac Fuentes Molinar, Educación
publica y sociedad, in Pablo Gonzalez Casanova et Enrique Florescano, coord., Mexico hoy,
Mexico, Siglo xxi, 1979, p. 230.
14. Coplamar, op. cit., p. 25.
15. « ... Des 16,8 millions d'individus qui avaient plus de 24 ans en 1970, 38 % n'étaient
jamais allés à l'école, 29 % avaient fréquenté l'école primaire de une à trois années, 24 %
avaient suivi l'école primaire de quatre à six années, 6 % avaient fait des études secondaires et
seulement 3 % étaient arrivés à obtenir un diplôme universitaire », Fuentes Molinar, art.
cit., p. 231. LES CLASSES MOYENNES MEXICAINES I09
gardée pour les privilégiés. C'est ainsi que s'accentuent les privilèges
inhérents à la classe moyenne au Mexique, privilèges auxquels s'asso
cient certains avantages comme l'accès à des activités culturelles ou
même politiques ; à la différence des sociétés développées où il y a moins
de distance entre les différentes classes et où, par conséquent, l'apparte
nance aux classes moyennes n'est pas un privilège.
Nous avons jusqu'ici cherché à préciser le profil qualitatif et non
quantitatif des classes moyennes. Nous savons que ce sont des groupes
urbains qui travaillent principalement dans le secteur des services, et
dont le niveau de scolarité est supérieur à celui de la majorité de la popul
ation. Mesurer l'importance de ces groupes pose de graves problèmes
car, comme nous l'avons dit précédemment, l'appartenance aux classes
moyennes est en grande mesure le résultat d'une autodéfinition. Il
existe un problème supplémentaire qui est dû à la nature même de ces
groupes. Leur position en fait une couche sociale ouverte à ses deux
extrêmes et par conséquent un ensemble fluide qui fait preuve d'une
grande sensibilité aux effets du changement social et économique.
Cette fluidité caractéristique qui s'identifie à la flexibilité du système
social et qui alimente le mythe de la classe moyenne comme « passer
elle » dans les sociétés démocratiques s'est accentuée au Mexique
pendant les années de croissance et a appuyé la rhétorique officielle
soutenant qu'a régné dans ce pays l'égalité des chances. On pourrait
même affirmer que, durant les années d'expansion, les classes moyennes
ont connu, pour ce qui est de leurs activités et de leur composition, un
processus de changement permanent.
Dans cette perspective, les classes moyennes apparaissent comme les
groupes sociaux les plus directement associés à la mobilité sociale; elles
ont également la réputation d'absorber d'une part les éléments les plus
progressistes des classes populaires et d'exporter de l'autre de nouveaux
éléments vers les niveaux supérieurs de la hiérarchie sociale; ce qui
explique l'assimilation courante entre classes moyennes et démocratie.
Le rôle politique des classes moyennes au Mexique
Le capital instruction qui définit sociologiquement les classes
moyennes a également déterminé le rôle politique qu'elles jouent;
en effet, l'éducation leur offre un grand avantage pour tout ce qui touche
à l'organisation et à l'administration. Dans leur recherche de sécurité,
les classes moyennes mexicaines ont dressé les profils d'une identité qui
se fonde sur un corpus de croyances, de symboles, d'attitudes qui IIO SOLEDAD LOAEZA
constituent une sous-culture et un code de comportement spécifique.
Ainsi les classes moyennes font-elles preuve d'une certaine cohérence,
d'une certaine consistance, qui contrebalancent leur hétérogénéité object
ive. La relative homogénéité axiologique qui découle de cette parti
cularité a permis d'adoucir les effets de la fragmentation interne et
cimente une identité politique, même si en période de crise des déchire
ments idéologiques se manifestent.
L'individualisme et la défense de la propriété privée, associés à
une éthique du mérite, sont deux valeurs pivots de cette sous-culture.
La révolution mexicaine a réussi à concilier ces valeurs avec des objectifs
de libération sociale dans une formule qui exprimait l'alliance des sec
teurs progressistes et nationalistes des classes moyennes avec les groupes
des ouvriers et des paysans16. Cependant, la modernisation a également
élargi et approfondi l'influence de la société nord-américaine sur les
classes moyennes mexicaines au détriment du nationalisme et de la
tradition populaire dont elles sont pourtant, à plus d'un titre, bénéficiaires.
La position stratégique qu'occupent les classes moyennes dans la
structure du pouvoir politique s'explique par le capital instruction qui
leur a donné les moyens de s'intéresser et de participer à la vie politique;
que ce soit au pouvoir ou dans l'opposition, elles ont orienté la configu
ration des institutions politiques17. De ce point de vue, les classes
moyennes jouent un rôle de médiation entre le système politique et le
système social18 à travers les justifications ou la légitimation qu'elles
peuvent apporter pour alimenter, ou à l'occasion subvertir, la structure
de l'autorité. Ce qui signifie qu'il existe un lien direct entre les classes
moyennes et un consensus politique durable.
16. Cf. Arnaldo Cordova, La ideologia de la Revolution mexicana. La formation del nuevo
régime», Mexico, Ediciones Era-Instituto de Investigaciones sociales, unam, 1973.
17. Dans ce sens, elles présenteraient de grandes ressemblances avec leurs homologues
des autres pays latino-américains... « (les classes moyennes) ont retiré beaucoup plus de force
de leur degré d'organisation politique et de leur efficacité dans ce domaine, de leur capacité
à concevoir des idéologies pour créer des partis politiques, pour conclure des alliances et
pour recourir aux moyens d'action politique dont les a pourvues l'Etat, que des contrôles
économiques et sociaux dont elles disposent en tant que classe », Jorge Graciarena, Poder y
clases sociales en el desarrollo de America Latina, Buenos Aires, Paidos, 1962, p. 174.
18. C'est ce rôle de médiation, plus précisément de « troisième force », que les auteurs
libéraux et les analyses classiques de la modernisation attribuent aux secteurs intermédiaires.
De ce point de vue, les classes moyennes apparaissent comme un élément d'équilibre dans
une structure dominée par l'antagonisme fondamental qui oppose la bourgeoisie au prolét
ariat. Le rôle de médiation que nous avançons ici se réfère plutôt au fait que le capital
instruction dont disposent les classes moyennes leur a permis de s'approprier le droit d'inter
préter la réalité. De plus, grâce à la position stratégique qu'elles occupent dans une société
où l'éducation reste un bien rare, elles ont imposé leur expérience comme si c'était celle de
l'ensemble de la société. CLASSES MOYENNES MEXICAINES III LES
Tant et si bien que, tout au long de l'histoire du Mexique indé
pendant, les exemples sont nombreux de mouvements de revendication
démocratique dirigés par des groupes de la classe moyenne, de même que
les longues périodes de stabilité commencent toujours par la réconcil
iation de l'élite politique et des classes moyennes, ou par la victoire
d'une fraction de ces groupes sur l'autre.
La révolution de 191 о est à l'origine de nombreux changements qui
affectèrent la position des classes moyennes. Pendant la période radicale
du président Lázaro Cárdenas (i 934-1 940), leur légitimité sociale a été
sérieusement menacée par l'importance que l'Etat a donnée aux groupes
populaires. Cependant, en 1940, le président Manuel Avila Camacho
s'est donné comme objectif principal la croissance économique; ce
faisant, il amorça ce que l'on considère comme le virage thermidorien
de la révolution mexicaine et assit les bases d'un consensus avec les classes
moyennes qui étaient le cœur de la résistance au cardénisme. Avec la
modernisation comme prétexte et leur capital instruction comme arme
fondamentale, les classes moyennes ont finalement réussi à imposer leur
sous-culture de classe comme cadre référentiel de valeurs à toute la
société. Grâce à leur éducation, elles ont pu s'ancrer dans la structure
du pouvoir politique19 et grâce à leur relation symbolique à la démoc
ratie leur consolidation a plus été vue comme une évidente légitimation
du statu quo que comme un symptôme de stratification sociale. De fait,
l'expansion de ces groupes a été un des moyens les plus efficaces pour
neutraliser la protestation sociale. C'est ainsi, en quelque sorte, que
l'Etat mexicain est devenu l'otage de ces groupes.
Pour beaucoup, le modèle mexicain démontrait, jusqu'à récemment,
du moins, la validité de l'axiome autoritaire : croître d'abord pour parti
ciper ensuite. Une des clés de la stabilité mexicaine pendant les années
de croissance fut la non-participation des masses à la politique et donc
l'autonomie relative des institutions politiques, ce qui est une condition
nécessaire au libre exercice d'un pouvoir autoritaire. Le symbole de
cette solution est le Parti révolutionnaire institutionnel qui, depuis 1929,
et bien qu'avec des noms différents, a monopolisé le pouvoir politique
et contrôlé la participation, sans pour autant être le parti unique. Le pri
a été, surtout à partir de 1940, une machine électorale et une instance
de gestion administrative bien plus qu'un appareil de mobilisation et de
pénétration idéologique.
19. Les études réalisées sur l'origine sociale des élites mexicaines montrent que les classes
moyennes constituent un terrain privilégié pour le recrutement des leaders politiques,
cf. Peter H. Smith, Los laberintos del poder. El reclutamiento de las élites politicas en Mexico,
Mexico, El Colegio de Mexico, 1981.

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