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Paul Rivet
Cesáreo de Armellada.
Les Indiens Motilones.
In: Journal de la Société des Américanistes. Tome 39, 1950. pp. 15-58.
Citer ce document / Cite this document :
Rivet Paul, de Armellada. Cesáreo. Les Indiens Motilones. In: Journal de la Société des Américanistes. Tome 39, 1950. pp. 15-
58.
doi : 10.3406/jsa.1950.2379
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jsa_0037-9174_1950_num_39_1_2379LES INDIENS MOTILONES,
Par Paul RIVET et le Père Cesáreo de ARMELLADA.
Sous le nom de « Motilones », les ethnologues classent des tribus diff
érentes les unes des autres (2; 26).
Un premier groupe motilón est constitué par les Yupa (2) ou Yúko (24).
Cette différence de dénomination s'explique aisément. Yúko a le sens de
« gente brava » et Yupka celui de « gente mansa » (28). Par suite, chaque
tribu emploie le second terme pour se dénommer et le premier pour dési
gner ses voisins. Yúko provient de la racine yu-, yo-, du mot yoba, к forêt»,
et du suffixe -ko (ou -koto), «gens» et signifie exactement les «hommes de
la forêt» (24, 18).
Les Yupa ou Yúko parlent un dialecte karib. Ils occupent les pentes occi
dentales ou colombiennes de la Cordillère de Perijá et de Bobali, depuis
Manaure au Nord jusqu'au río Maracá au Sud (28) ^ ne dépassant pas à l'Est
une ligne parallèle à la route Chiriguana-La Paz (24, 16), et les pentes orien
tales ou vénézuéliennes de la dite Cordillère depuis le río Macoa jusqu'au
río Aguas blancas (28) ou au río Tucucú (2).
* * *
Du côté colombien, on a cité la tribu de Manaure, les Manastará, sans
doute sur les pentes de la montagne de même nom, les Súsa aux sources
du río del Espiritu Santo, lesSikarare, sur le río de ce nom, les Kasakará (ou
Sakara), les Tukúžmo et les Iróka, aux sources du río Casacará, les Yukurí
(Yukure, Yiikumare ou Yukurare), les Yuxka et les Sokómba, dans le bas
sin du río Socómba et aux sources du Maracá (28; 24, 19), les Akanayuto
ou Akanayuta, qui ont souvent attaqué Becerril (21, 621) et leurs voisins
les Pampanillas (21, 622). Bolinder (7, 208) répartit ces Indiens en cinq
districts successifs qui sont, en allant du Nord au Sud : Tolima, Tocaima,
Milagru, Casacará et Socómba, près de Maracá. I б SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES
Les Capucins, depuis 19 14, ont établi chez les Yúko colombiens des
centres de « réduction » qui portent les noms suivants : El Avemaria et
Tocaimo (ce dernier avec 60 familles), au Nord de la Cordillère, El Milagro,
Manastará, Sitio Manso, El Rosario (région de Tuerto de Origas), Espiritu
Santo, Fernambuco, Sicarare, Casacará, Iróca, Maracá (Becerril) et, tant sur
le haut Maracá que sur son affluent le Yujca, à l'Est de Becerril, San Jenaro,
la Hondonada, avec un effectif de 472 Indiens; enfin, au sommet de la Cord
illère, près de la frontière vénézuélienne, le groupe de Sicacau, qui se rat
tache sans doute aux Pšikakáo du versant vénézuélien, comprend de 300 à
400 individus (13, 149 ; 19, 156-157, 159-162, 166; 20, 81-85). Les mêmes
missionnaires affirment que, grâce à leurs efforts civilisateurs, les habitants
de La Paz, de San Diego, Codazzi (appelé successivement El Pueblo, Pueblito,
puis Espiritu Santo), Becerril (autrefois appelé Maracá) et La Jagua (autre
fois appelé El Rincón) ne sont plus exposés aux attaques des Indiens (19,
155), et que, plus au Sud^du territoire qu'ils ont tenté d'évangéliser, d'autres
tribus dominent la région peu connue qui s'étend jusqu'à Teorama, San Pedro
et San Calixto (19, 178-179).
Ce renseignement rejoint celui de Alvarez José Nicolas de la Rosa, qui,
en 1739, classait comme Karib les Motilones des montagnes d'Ocana, dont
une partie avait constitué la mission de La Cruz (21, 624).
De même, Reichel-Dolmatoff pense que les Indiens Yúko colombiens
atteignaient autrefois au Sud la limite de la colonisation blanche marquée
par les villages de Mercedes, Hacari ou La Palma, Teorama, Convención
et Tamalameque. Selon lui, ils dominaient également le pays jusqu'au rio
César et à la lagune de Zapatoza à l'Ouest (26, 383).
Cette expansion méridionale des Yúko colombiens nous conduit à la
région d'Ocana, ville que nous savons avoir été fondée en 1572 dans le ter
ritoire des Karate (39, III, 244 ; 22, I, 209).
On peut toutefois se demander si ees Indiens, qui s'étendaient au Nord
d'Ocana (39, I, 229), sans doute sur le haut Catatumbo, et aux confins et de Pamplona (39, II, 69), c'est-à-dire vers le Sud-Sud-Est, aux
sources du Tarra et du Zulia, ne devraient pas plutôt être rattachés au
groupe motilón vénézuélien, les Kunaguasáya, dont nous nous occupons
plus loin. C'est une question qui ne pourra être tranchée que par une
exploration systématique de toute cette immense région encore si mal
connue.
Quoi qu'il en soit, le domaine des Yúko colombiens se confond complè
tement avec le domaine occupé autrefois par les Тире ou Koyaima, ainsi
qu'il ressort des renseignements consignés par Pedro Castro Trespalacios
dans une intéressante brochure (11), où malheureusement l'indication des LES INDIENS MOTILONES 17
sources n'est pas précisée, encore qu'il semble que les documents proviennent
surtout des Archives Nationales de Bogota.
Les Tupe, primitivement appelés Koyaima, vivaient entre le rio Zazare,
Zezare (30, I, 44), Cisar (21, 619), Cesari (30, I, 61), c'est-à-dire l'actuel
rio César, et la Cordillère, s'étendant au Sud jusqu'au territoire des Indiens
Rincón, où fut fondée Jagua ou El Rincón et au Nord jusqu'à la Cordillère
de Villanueva (39, V, 46 ; 10, II, 40 ; 11, 60-61, 67 ; 40, 3 1 3). De fait, dans
cette vaste région, les cartes modernes indiquent un village de Tupez sur le
Churiniamo, affluent de gauche du rio César, et le caňo Тире, affluent de
gauche du même rio, tout près de Chiriguaná. Leurs principaux centres étaient :
Tocaimo ', San Diego, Jobo, Palmira, Tuerto de Origas 2, El Pueblo (l'ac
tuel Codazzi), Fernambuco (fondé en 1780), Casacará, Maracá (l'actuel
Becerril), El Rincón (l'actuel Jagua) (11, 63-65, 67, 108).
En 1824, pour lutter contre eux, José Manuel Martinez proposa d'établir
des postes de surveillance à Jobo, Palmira, Pueblito (Codazzi), Fernamb
uco, Becerril et Buenavista 3 (11, 68).
La toponymie des Тире parle également en faveur de l'identification de
cette tribu avec les Yuko. Elle est caractérisée par la finale -imo, -amo :
churini-amo, affluent de gauche du rio César ;
majicia-imo ou majiria-imo, affluent de gauche du rio César;
quiria-imo, affluent de gauche du rio César et cacique de San Diego (11,
37, 74; 9, 353);
curiria-ymo, affluent du rio César (11, 73) et cacique tupe, frère de Coro
pona-imo (39, V, 47) ;
chiria-ymo, cacique et région tupe, où fut fondé San Diego (11, 108;
39, V, 47) ;
coropona-imo, cacique tupe (39, V, 46, 47, 49; 11, 77 ; 9, 353, 354, 356) ;
curuna-imo, tupe, frère de Coropona-imo (39, V, 49 ; 11, 37; 9,
353,356);
toca-imo, centre et cacique tupe (11, 61, 108) ;
pona-imo, cacique tupe, frère de Cona-imo (11, 61, 78; 30, I, 186 ; 9, 353,
354, З56);
cona-imo, fils de Coropona-imo (11, 77; 30, I, 186).
Ce suffixe est typiquement karib; il exprime l'idée de grandeur et est
attesté en Hianákoto-Umáua, en Karixona, en Rukuyen, en Apalai, en
Arekuna, en Ingarikó, en Yabarana, en Uayana, en Galibi, en Kalina, en
Karaib des îles, en Makuši, en Taulepáng, en Čayma, en Trio, en Bakairi,
1. Tocaimo était le nom d'un cacique tupe, qui accepta la fondation de San Diego, dans
la région de Chiriaymo (11, 108).
2. Village tupe sur le rio Majiciaymo, affluent de gauche du rio César (11, 63).
3. Un cafio, affluent de droite du rio Tucuy, porte ce nom.
Société des Americanist es, 1950. 2 1 8 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES
en Coko, en Cake, en Uaika, en Kolima, en Pantagora, en Panče, en Pixáo-
(34, 166 ; 17, 962-964 ; 33, 80-84, 92).
Les Тире, surnommés Cerrado en raison de leur caractère fermé (21, 623),
sont dépeints, comme les Yúko, comme ennemis des Espagnols, enclins à la
révolte et au pillage. Ce sont eux qui attaquèrent en 1580 et détruisirent
pour un temps Valle de Upar (39, V, 47-48 ; 30, I, 204; 11, 77-78 ; 9, 352-
З56).
Un autre synonyme des Yúko de Colombie serait Jemenos ou Patajame-
nos (11, 70).
Dangereux pour les Espagnols, les Тире ne l'étaient pas moins pour leurs,
voisins immédiats de l'Ouest, les Cimila, à qui ils disputaient les terrains,
de Valle x, de Poponi, de Poponte et les Playones del César, etc. (11, 38).
Les Čimila ou Čimile (21, 617) étaient également des Indiens redoutables.
Le Père Julian les qualifie de « corsarios, inquietos, crueles y traidores »
(16, 154).
Les groupes čimila actuels comptent de 400 à 500 individus, répandus
entre le bas Magdalena, le rio César et la Sierra Nevada, surtout dans la
région de El Dificil, La Pena, San Angel, Caracolicito, Monterrubio2, c'est-
à-dire dans l'immense forêt qui s'étend entre le Chimiquica, le César et
l'Ariguani ; certains groupes se sont retirés aux sources de ce dernier fleuve,,
déjà sur les pentes de la Cordillère de Santa Marta, d'autres atteignent les
plaines de Chimichaguá, mais le noyau principal est dans là région qui est
au Sud de El Dificil (25, 98; 12, 158, 160; 23, 4; 27; 6; 8, 460-466,.
476-478).
Les Cimila ont autrefois, sinon occupé, du moins dominé et rendu dan
gereux pour les Espagnols tout le territoire compris entre Fonseca, sur le
rio Rancheria, Molino et Villanueva, aux sources du rio César, au Nord-
Est, Tamalameque, au S\iàt le Magdalena, dont ils occupaient les rives sur
plus de 40 lieues, atteignant même la côte du Pacifique au niveau de
Zamba 3, à l'Ouest, et remontant au Nord jusqu'aux rios Turunca(sans doute.
1. Valle est Valle de Upar.
2. Hameau à 40 km. au Sud-Ouest de Santa Rosa, municipe de Pivijay (29 b).
3. P. Castro Trespalacios (11, 110) cite un rapport du Gouverneur de Santa Marta„
Diego Fernandez de Argote y Córdoba au Conseil royal des Indes, en date du 20 octobre
161 7, qui dit exactement : « Los Indios Chimilas que poblablan desde el Molino y Fonseca
(ocupada por la parcialidad de los Cariachiles) hasta el Garupal y región de Zamba, enel rio
Magdalena »... Nous pensons qu'il s'agit du village de la côte du Pacifique, entre Cartagena
et Barranquilla, appelé actuellement Galéra Zamba, hypothèse que le rattachement des.
Malibú et des Mokana aux Čimila confirme, ainsi que nous le verrons plus loin (Cf. p. 21). LES INDIENS MOTILONES
le rio Tucurinca) et Sevilla, aux sources du río Frío et même au Manzanares,
à. moins de trois heures de Santa Marta. (21, 617; 30, l\y 189, 209, 221 ;
11, 45, 108, no; 16, 154-162).
Deux localités portent actuellement le nom de Chimila, l'une située non
loin de la rive droite du Magdalena, sur la rive méridionale de la lagune de
Chilloa, l'autre sur le haut Ariguaní.
Le Père Julian nous dit que Ciénaga était proche du territoire čimila
(16, 154) et, dans ses propositions pour pacifier cette redoutable tribu,
indique comme points de départ des expéditions projetées : Santa Marta au
Nord, Tenerife à l'Ouest, Tamalameque ou mieux Chiriguaná au Sud,
Pueblo nuevo ou Nueva Valencia à l'Est (16, 171-172), localités situées à
quelques heures de marche du pays čimila.
Le territoire ancien des Čimila peut être également délimité par leurs
connaissances géographiques telles qu'elles nous sont révélées par leur voca
bulaire (14, 209-213 ; 27; 11, 26-27) :
río Ariguaní, Ariguanaxniy
Kariguaňá, Ta : mana níčemle křísne , río Magdalena,
río Sevilla, Kraxnč, Naená,
río Fundación, Potalaxnaxné,
río Aracataca, Takalaxné,
río Tucurinca, Tukuerinka,
Mompós, Meínéro,
río César, Ponipatao,
Socuigua. río Badillo,r
Nous savons également qu'en Čimila :
Socuigua, signifait « abondant» (11, 27),
Pompatao, seigneur de tous les neuves (11, 26; 30,1, 159),
Guataporí, fleuve froid (11, 6, 26 ; 3Qt l, 159),
Upar, fleuve sec (11, 22; 30, I, 159),
Ariguaní, eau claire (11, 7).
Les Čimila étaient répartis en de nombreuses tribus dont le nom et l'em
placement de quelques-unes sont connus :
Les Upar ou Eupari, qui occupaient les bassins des nos Socuigua (l'actuel
río Badillo) et Guatapurí et s'étendaient depuis Molino et Fonseca au Nord
jusqu'à Г Ariguaní et au Garupare au Sud et dont les principaux centres
étaient sur la rive droite du rio César : Valle de Upar, fondé le 6 janvier
1550, Socuigua (ou Badillo), Cerrito (?), Valencia et Garupare, sur la rive
gauche et aux sources du rio César : Molino, Villanueva, Uramita (30, 1, 44,
61, 71, 91 ; 11, 7, 3,8,, 40, 60); les Kariadl, qui peuplèrent Molino et SOCIÉTÉ DES AMERICANISTES 20
Fonseca; les Itoto ou Ocanopân du nom de leur cacique, qui vivaient dans
les grottes et forêts qui entourent le Cerro Pintado et furent réunis dans les
villages de San Luis de Villanueva et de Uramita (11, 37, 108, 1 10 ; 39, V,
48; 10,11, 40 ; 9, 353, 355, 357); les Samirua, voisins du rio Badillo,
affluent de droite du rio César (30, I, 73) ; les Tomoko ou Tomoka, dont le
nom signifie « Mocos de oro », en raison de l'ornement de nez qu'ils portaient,
surnommés Orejones par les Espagnols, indiens riverains du rio César, q?ii
étaient liés religieusement avec les Indiens de Guataca (Belén) ' de la lagune
de Zapatoza et s'unissaient parfois aux Akanayuto (que nous classons parmi
les Yúko) pour des expéditions de pillage 2 (21, 619-620, 622) ; les Pintados
de la juridiction de Tenerife (21, 317, 319) et les Alcoholados ou Alcojo-
lados des environs de la lagune de Zapatoza (21, 618-619; 22, I, 48, 377;
39,1,40).
C'est sur le territoire čimila que furent fondés, vers 1581, sur l'ordre de
Lope de Orozco, San Angel, sur le haut Ariguani, et San Sebastián, aux
sources du rio Fundación (39, V, 51; 9, 357; 30, I, 787-189), et que le
Père Capucin Murcîa établit un village, en 1750, dans une île de la Ciénaga
de Soledad (30,11, 213).
Les Cimila avaient des chefs, dont nous connaissons les deux plus import
ants: le cacique Tamalameque, qui gouvernait Panquiche, Malibii, Barbudo,
Simichagua, Sempeche et Tamalaguataca, le cacique Sopatin, qui gouvernait
Garupal, Santo Angel, Don Pedro et Zárate et avait de bonnes relations
avec le cacique Upar (11, 38).
La plupart de ces noms sont localisables actuellement : Tamalameque
était un village indien installé dans une île de la lagune de Zapatoza (36,
141); Panquiche est Pancuiche des cartes modernes, sur la rive occident
ale de cette lagune; Barbudo correspond sans doute à Ladera de Barbudo
sur la rive droite du Magdalena, un peu en aval de son confluent avec le
Cauca ; Simichagua au village actuel de Chimichaguá sur la rive occidentale
de la lagune de Zapatoza ; Sopatin (Sopati ou même Lompatin) était un village
situé à l'extrémité d'une péninsule de la même lagune, non loin de Tamal
ameque, entre ce village et le village de Sompallón (30, I, 72, 80; 36,
140) ; Garupal correspond sans doute au nom d'un affluent de gauche du
rio César, le Garupare ; Santo Angel survit dans le nom d'un petit village du
haut Ariguani, et un peu à l'Est de ce village se trouvent les Playones de
Don Pedro ; Zárate est le nom d'une petite agglomération sur les rives
orientales de la Ciénaga de Plato.
1. Les derniers de ces Indiens furent transférés à Pefión, sur le bas Magdalena, au cours
du xvine siècle (21, 620).
.2. La grande case, qui servait de temple aux Tomoko, s'appelait tupe (21, 619). L'identité
de ce mot avec le nom des Indiens Тире n'est peut-être pas fortuite. LES INDIENS MOTILONES 21
Ceci permet d'identifier ces deux tribus čimila avec les Pacabuey (Poca-
bus) de la lagune de Zapatoza, les Indiens de Sompallón, les Malibú ou
Malebii", qui vivaient sur le Magdalena et les lagunes qui le bordent, depuis
Tamalameque jusqu'à Tenerife et même jusqu'à Malambo, atteignant à
l'Ouest la région de Cartagena, et les Mokana, installés entre Cartagena et
l'embouchure du Magdalena (36). Ainsi se trouve confirmé le renseignement,
surprenant de prime abord, du rapport de Diego Fernandez de Argote
relatif à l'extension des Čimila jusqu'à la région de Zamba, que nous avons
cité plus haut (note 3, p. 18).
Malheureusement, les documents linguistiques que nous possédons sur la
langue des Malibú sont si insignifiants et si limités que leur comparaison
avec le Čimila ne peut donner une confirmation de leur parenté. Toutefois,
le mot par lequel les Malibú désignaient le prêtre indigène et le sorcier-
médecin, mayhan, maihan (36, 143) est exactement celui que les Čimila
donnaient au grand prêtre-médecin (11, 40).
Du côté vénézuélien, les Yupa ou Yûko comprennent les Čake divisés
en Apón, Aponcito, Makoa (Makoita, Mokoita), dans le bassin du río Apon,
au Nord et au Nord-Ouest de Machiques, les Río-Negrinos, Parirí, Čapárro '
ou Šapáro et Yasá, sur le haut río Negro et le haut Yasá, les Tukukú ou Irápa
sur le haut Tucucú (15, 79-80; 4a), et enfin les Kirikire, qui occupaient
autrefois la rive méridionale du lac Maracaibo 2.
Comme les Yûko colombiens, les Yûko ou Yupa vénézuéliens ont occupé
autrefois un territoire plus étendu que celui où ils sont actuellement confi
nés. Un document publié par Jahn le démontre. Ce document, établi en
1810, donne la liste de dix missions fondées par les Capucins, de 1735 à
1795, chez les Yûko (15, 70). Sur ces dix missions, trois se trouvaient dans
la partie septentrionale du territoire yûko : Piche ou Belén de Piche, qui
devait être non loin de Rosario dans le bassin du río Palmar, où vivait la
tribu Sabril, sur laquelle nous reviendrons plus loin, Apón D., vraisembla
blement sur le río de même nom, et Limoncito, sans doute dans le bassin
du río Limón.
Les sept autres se répartissent entre le bas Catatumbo (Nuestra Seňora
del Pilar), le bas Zulia (Santa Rosa, Buena Vista et San José) et le bas Esca-
lante (Santa Barbara, Santa Cruz et La Victoria).
1. Un village de ce nom se trouve sur le río Paujil, affluent du río César, c'est-à-dire
sur le versant colombien de la Cordillère.
2. G. Reich el-Dolmatoff (28) cite encore les Manastará, sur le haut Apón, que nous
avons déjà signalés sur le versant colombien, les Uasámo, sur le haut Yasá, les Mišórka,
les Pšikakáo, sur le Tucucú. .
22 SOCIÉTÉ DES AMÉ'RÏCANISTES
Ainsi se trouve établie une continuité géographique entre les Yúko ou
Yupa actuels et les Kirikire qui vivaient sur le bas Zulia et le bas Catatumbo,
au Sud du lac Maracaibo, jusqu'à Gibraltar (39, I, 373; III, 90).
jusqu'où remontent ces Yoïko dans le bassin du Catatumbo ? A cette
question il ne pourra être répondu que lorsqu'une minutieuse prospection
de Ta région aura été faîte. Tout ce que nous savons, c'est qu'un petit Indien
de cinq ans, capturé par les employés de la Columbian Petroleum C° dans
la région où le rio de Oro sort de la Cordillère pour entrer dans la plaine,
et adopté par Mme de Short, répétait le mot šišímpa, qui, en Yúko du rio
Магдса, signifie « manger ». Par contre, ce petit enfant a dit à G. Reichel-
Dolmatoff que le mot « eau » se disait éda dans sa langue et ce mot n'est
pas yúko (29) r.
1. Un vocabulaire recueilli près de Tarra, dans le municipe de La Palma (aujourd'hui
Hacari) et publié par Justiniano J. Páez (22 a) n'éclaire pas la question. Nous connaissons
ce document par les quelques mots qui en ont été reproduits par Pedro Castro Trespa-
lacios (11, 71) et Roberto Pineda Giraldo (22c, 352) et par la réédition intégrale de l'ar
ticle de J. J. Páez (22 b). Bien que les transcriptions données par ces t/ois auteurs soient
assez différentes, il est certain que ces mots appartiennent à là langue guaxiro :
Guaxiro.
œil w-ôu, t-ôu,
dent wa-ri, ua-ri,
nez wë-ièe, ici,
main wa-xâp, ua-xapu', ta-xdpu, ta-hdp,
tête wè-ki, te-ki, huè-ki,
ongle wa-pátaus, ta-pátaúša,
banane plarina, plana,
moustache wa-rima, ta-lima,
nuque wa-nur, a-núru,
barbe wa-riàis, gua-ráš, cheveu,
poitrine wa-intàu, na-intau, tà-intau,
estomac wa-rix, ua-le, ta-ré, gua-re, ventre,
jambe wa-sdp, ua-sd, ta-sd,
manioc ai, a'i, ai,
pied w-ouri, u-oli., uli,
bras iva-tóna, ua-tuna, ta-tiïna,
bouche wé-wimat, ue-imatâ, te-imata,
cheveu wa-wàra, tw-huard, gua-guara,
oreille iua-čé, hua-čé, ta-čé,
langue wa-yé, gua-yé, ta-yé,
doigt гиа-xápira, ma-xdpuira, pouce.
ta-, te-, t- est le préfixe possessif de la ire personne du singulier ;gua-,gne-, ua-, wa-, w-,, le pré
fixe possessif de la ire personne du pluriel. Tout s'éclaire quand on connaît les circonstances
dans lesquelles ce vocabulaire a été recueilli ; le 28 décembre 19 12, une terrible attaque
indienne se produisit contre le campement agricole de Tarra, dans le municipe de La Palma.
Un seul travailleur échappa au massacre. Quelques jours après, la gendarmerie de Teorama
arrêta trois Indiens, qui passaient par là et qui s'étaient égarés, car ils venaient de San Calixto.
Ces Indiens avaient l'aspect des Indiens Motilones. Amenés à la police, on chercha à iden- LES INDIENS MOTILONES 2}
* * *
A côté de ces Yúko ou Yupa vénézuéliens, qui appartiennent sans aucun
doute à la famille linguistique karib, on classe, sous le nom général de Moti-
lones, deux autres groupes indiens.
Le premier est représenté par les anciens Sabril qui vivent aux sources du
rio Palmár et du ri о Socuy et qui sont appelés Jápreria ou Sápreria par les
Indiens du Macoa et de l'Apon. Ces Indiens se montraient autrefois assez
souvent dans les fermes dépendant de la ville de Rosario. Leur disparition
avait fait supposer qu'ils s'étaient éteints ou qu'ils avaient émigré en Colomb
ie, mais récemment, ils sont revenus visiter ces exploitations agricoles (2 ;
3; 4a; 15, 79), en sorte qu'on peut espérer avoir prochainement des ren
seignements sur leur langue, qui, d'après un renseignement recueilli par
l'ingénieur Clark de la bouche des Iróka, ne serait pas un dialecte karib
(29 b).
Le second groupe est constitué par les Kunaguasáya (= les hommes de
l'eau) qui vivent dans les hautes vallées des rios Catatumbo et de Oro (24,
19 ; 22 b, 349)- Ces Indiens n'ont été que très superficiellement étudiés, en
raison de leur hostilité.
Seule, une mission ethnographique colombienne a pu établir avec eux un
contact précaire (26). Comme le fait noter le chef de cette mission, Gérard
Reichel-Dolmatoff, le cours du Catatumbo, entre son confluent avec le rio
Orú et son confluent avec le rio de Oro, est complètement inexploré, pour
la raison qu'il se trouve en dehors des deux principales voies de communic
ation de la région, l'une qui, du Magdalena, par le rio César, gagne la
côte et la Guajira, l'autre qui, de Cúcuta, aboutit par le rio Zulia au lac de
Maracaibo (26, 383). Dans une communication personnelle (29), G. Re
ichel-Dolmatoff ajoute qu'il ne peut pas affirmer si les Indiens de la vallée
du rio Ariguaisá appartiennent à ce groupe et signale que dernièrement des
Kunaguasáya, en provenance des rios de Oro, Motilones, Duda, etc., ont
pénétré sur les pentes occidentales de la Cordillère de Perijá, attaqué les
colons du rio Tucuy, et sont apparus sporadiquement à Tamalameque,
Rincón hondo et Poponte.
Cette localisation des Kunaguasáya coïncide avec les limites que Jahn fixe
au groupe Mape, puisqu'il le situe au Sud du rio Tucucú, et y inclut les
Indiens du rio Ariguaisá, du Santa Ana, du Catatumbo et du Rio de Oro
(15, 80).
tifier ieur langue. Le rapport de police ne dit pas pourquoi ces Indiens Guaxiro se trouvaient
si loin de leur pays d'origine (22 c, 351), mais G. Reichel-Dolmatoff (29 a) nous écrit
qu'il a vu deux indiens Guaxiro dans les rues d'Ocana, et qu'il en a rencontrés à Cúcuta,
El Banco, Santa Marta, Barranquilla et dans tout le bassin du rio César.