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Meusy
Note sur l'éducation des enfants arriérés à l'École de la
Salpêtrière
In: L'année psychologique. 1904 vol. 11. pp. 83-93.
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Meusy . Note sur l'éducation des enfants arriérés à l'École de la Salpêtrière. In: L'année psychologique. 1904 vol. 11. pp. 83-
93.
doi : 10.3406/psy.1904.3668
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1904_num_11_1_3668NOTES SUR L'ÉDUCATION DES ENFANTS ARRIÉ
RÉES A L'ÉCOLE DE LA SALPÊTRIÈRE '
Jusqu'à présent nulle loi n'est encore intervenue en France
pour assurer ou réglementer l'instruction des enfants arriérés,
ou bien, si la loi est la même pour tous et si l'instruction doit
être donnée à tous obligatoirement, il n'a pas été pourvu aux
voies et moyens d'arriver à ce résultat en ce qui les concerne.
Sauf de rares établissements d'éducation fondés pour eux par
l'initiative privée, les quelques écoles spéciales existant actuel
lement dans notre pays ont été créées par les soins de l'Assis
tance publique dans les hospices qui reçoivent des enfants
anormaux.
Parmi ces écoles, celle de la Salpêtrière, fondée en 1859, est
la plus ancienne.
Elle compte environ 150 élèves dont l'âge varie de 4 à 21 ans,
épileptiques, arriérées simples, infirmes ou non infirmes,
idiotes plus ou moins profondes, etc.
Parmi ces enfants, les arriérées non épileptiques sont, au
point de vue pédagogique, les plus intéressantes, parce que
les améliorations progressives que l'on peut en obtenir ont un
caractère de stabilité qui n'existe pas cfiez les autres.
Tout d'abord, l'arriéré est-il un être à part? Demande-t-il ime
1. C'est sur notre demande que M"10 Meusy, la très distinguée directrice
de l'École d'arriérées de la Salpêtrière, a bien voulu rédiger cette note.
Nous lui adressons nos vifs remercîments, ainsi qu'aux institutrices de
l'école qui lui ont prêté leur collaboration. 'L'école d'arriérées de la Sal
pêtrière est placée dans le service dii Dr Voisin, notre collègue, qui
nous a permis, avec sa courtoisie habituelle, de faire toutes ces études.
Lorsque le rapport de Mme Meusy fut terminé, je l'interrogeai en détail
sur quelques points importants, et ^"ai mis en note, sous ma signature,
ces renseignements complémentaire
II me semble que ce travail surf l'éducation des arriérées vient à son
heure; nous sommesenfin arrivés II une époque où les pouvoirs publics
s'intéressent vivement au sort «s arriérés de toutes sortes, et ont
compris la nécessité d'organiser pf ur eux des écoles spéciales. (A. Binet.) 84 MÉMOIRES ORIGINAUX
éducation spéciale? N'est-ce pas plutôt un être dont l'enfance
se prolonge un temps indéterminé1 ?.
Une personne atteinte de maladie aiguë réclamera des soins
médicaux particuliers, tandis qu'un être chétif, anémique, d'un
organisme débilité demandera une hygiène plus sévère, mais
non différente de celle des gens vigoureux et bien portants.
L'arriéré est, au point de vue intellectuel, cet être faible dont
l'éducation demandera plus de patience, plus de dévouement,
des efforts plus fréquemment répétés, un enseignement plus
simple, mais non différent de celui des enfants normalement
développés2.
1. Le rapport soulève ici une question d'une certaine gravité. D'après
une recherche que je viens de faire, avec le Dr Simon, sur le sort ulté
rieur des enfants qui quittent l'école d'arriérées de la Salpêtrière, les faits
suivants ont apparu en pleine lumière : sur 120 enfants, il y en a eu 55
qui étaient atteints d'épilepsie (épilepsie simple, 19; épilepsie avec débilité
mentale, 25; épilepsie avec idiotie ou imbécillité, 10) et 32 atteints de
débilité mentale, 11 d'idiotie, 5 d'imbécillité. Parmi les élèves sortis, un
bien petit nombre arrivent à exercer une modeste profession, à peine 12;
on peut en compter aussi 8 qui sont rendus améliorés à leur famille; cela
fait. 20 en tout, qui ont bénéficié de l'école. Pour le reste, les résultats
sont moins brillants : 20 enfants non améliorés sont rendus à la famille,
et 60 sont transférés dans les services d'aliénés, c'est-à-dire sont inutili
sables, et présentent une déchéance plus ou moins marquée. Or si, rap
prochant ces deux classifications, on recherche quels sont les enfants
qui ont réussi à acquérir une profession au sortir de l'école, on trouve
que les seuls dans ce cas sont les enfants atteints de débilité mentale et
d'épilepsie simple. Est-ce donc bien la peine de donner aux autres, pen
dant 10 et 15 ans parfois, une instruction de nature purement intellec
tuelle, dont ils ne profiteront dans presque aucune mesure, et ne vau
drait-il pas mieux, après examen individuel de chaque cas, occuper ceux
qui sont le plus gravement atteints par quelques exercices du travail
manuel le plus simple?
11 est surprenant que cette question n'ait pas encore été examinée, et
de très près, par des personnes ayant un peu d'esprit scientifique, ne
cherchant pas à faire mousser une école quelconque, et voulant juger les
œuvres par leurs conséquences sociales.
Dans cette enquête à laquelle je fais allusion, et dont j'ai résumé si
brièvement les résultats, je me suis aperçu combien il serait utile de
déterminer avec précision le degré d'intelligence et le degré d'instruc
tion des élèves, au moment de leur entrée dans une école, et au moment
de leur sortie. C'est le seul moyen de connaître le profit qu'ils ont retiré
de leurs études. Puisque je suis en train de formuler des vœux, en voici
un autre : que les administrations qui veillent sur les écoles spéciales y
fassent centraliser tous les renseignements possibles sur le sort ultérieur
des élèves, afin que les maîtres puissent toujours se rendre compte de
l'utilité de leur enseignement. A. B.
2. Le rapport tranche ici, d'une façon trop sommaire, une question
complexe. 11 ne faut pas oublier que les anormaux présentent parfois des
facultés spéciales assez bien développées; par exemple le chant, la
mémoire auditive, le goût de la musique. Ce sont ces facultés spéciales
qu'un bon éducateur d'anormaux doit chercher à reconnaître, pour en
favoriser l'essor. A. B. — L'ÉDUCATION DES ENFANTS ARRIÉRÉES 85 MEÜSY.
Tel arriéré doit-il être classé dans la catégorie des idiots
incurables? On ne pourra s'en apercevoir qu'après plusieurs
années de soins ininterrompus; il est impossible de formuler
au début un diagnostic infaillible; souvent des améliorations
imprévues se sont produites. Le point capital est d'éveiller
l'attention de l'enfant (le laps de temps nécessaire variera selon
les sujets), puis de la fixer.
L'éducation des sens s'abordera la première : on comprend
facilement que les sens sont très inégalement développés chez
chacun de nos élèves. L'un sera attiré par les sons, l'autre par
les couleurs, un troisième par le goût, un autre encore par le
mouvement. Il est essentiel de découvrir ce point d'attraction
et de s'en servir non seulement pour l'éducation du sens sur
lequel il s'exerce, mais encore par action réflexe sur les autres
sens; car le développement d'un organe ne saurait être isolé;
l'enfant excité par la vue d'une friandise se décide à tendre la
main pour la saisir et met en jeu le toucher pour servir le
goût. C'est ainsi que peu à peu l'éducation partie d'un point
spécial s'étend sur des sujets très variés.
L'enseignement des arriérés ne doit être ni purement collectif,
ni purement individuel; il doit participer de l'un et de l'autre.
Individuel, il s'efforcera de tirer le meilleur parti des apti
tudes de chaque enfant; collectif, il augmentera l'attrait du
travail et fera quelquefois luire une étincelle par l'instinct
d'imitation1.
L'âge des élèves n'entre jamais en cause dans les considéra
tions qui nous occupent, mais seulement le degré de dévelop
pement intellectuel ; tel arriéré de dix ans comprendra et parlera
comme un bébé normal de trois ans; on devra employer à son
usage les mêmes procédés que pour les très jeunes enfants.
1. Celte formule éclective paraît excellente. L'enseignement individuel
est à recommander à l'entrée de l'élève dans l'école, quand il s'agit de le
connaître et de le débrouiller. L'enseignement collectif est plus intéres
sant, plus vivant. Pour certains travaux manuels, pour les jeux, pour le
chant, l'enseignement collectif rend de grands secours. On a remarqué
que quelquefois les arriérées s'entendent bien, se comprennent mieux
entre elles que la maîtresse ne les comprend, et elles expliquent à leur
maîtresse ce que l'une d'elles a voulu dire. Quant au nombre d'enfants
qu'on doit réunir par classe, et confier à un seul maître, tous les péda
gogues sont d'avis que ce nombre doit être très réduit, s'il s'agit d'anor
maux; il faut pouvoir s'occuper un peu de chacun individuellement, et il ne
saurait être question de ces classes de 50 à 70 élèves qui existent encore
actuellement dans les écoles primaires de Paris, et qui, sous la direction
d'un maître habile, fonctionnent très bien. Une classe d'anormaux ne
doit comprendre que 12 à 15 élèves; 20 est un maximum. A. B. 86 MÉMOIRES ORIGINAUX
Pour cette raison, on peut voir, dans chacune des 4 classes qui
composent l'école de la Salpêtrière, des enfants d'une très
grande différence d'âge.
Les fillettes les plus malades, pour la plupart gâteuses, sont
réunies au nombre de 40 dans la quatrième classe appelée
encore asile * .
Toutes sont turbulentes et facilement agitées; il est très dif
ficile de fixer leur attention; la musique (chant, orgue ou piano)
est notre auxiliaire le plus précieux; presque toutes écoutent les
airs avec plaisir et essayent de les retenir et de les répéter.
De petites chansons très simples, accompagnées de gestes,
apprises par celles qui commencent à parler et qui ont quelque
mémoire, servent de base d'études. L'institutrice insiste sur
l'articulation de chaque mot, en explique le sens et des images
appropriées facilitent la compréhension.
C'est par ce procédé que les enfants apprennent à connaître
et à nommer chaque partie de leur corps, de leur vêtement,
quelques animaux, quelques objets usuels.
Les exercices manuels tiennent une large place dans notre
enseignement et pendant toute sa durée, car nous avons pu
constater fréquemment de quelle importance est le travail de la
main pour le développement intellectuel.
Les petites filles de l'asile sont exercées à faire des nœuds,
des « rosettes », à lacer leurs chaussures, à boutonner leurs
tabliers, à agrafer leurs robes; elles font des petits paquets,
des pelotons de laine.
Dès qu'elles savent enfiler de très grosses perles, on leur en
confie de plus en plus petites. Elles font aussi du pliage avec
du papier de couleur, du piquage sur carton perforé, du point
de chaînette en laine, d'abord avec leurs doigts, ensuite avec
1. Il est peut-être intéressant de donner ici quelques renseignements
sur la durée des classes, La classe du matin va de 8 h. 1/2 àll h. 1/2,
elle comprend des travaux scolaires, coupés par une récréation d'un quart
d'heure. Chaque exercice dure d'un quart d'heure à une demi-heure, on
repose l'attention par la variété. De 11 h. 1/2 à midi et demi, déjeuner.
Puis récréation de midi 1/2 à 1 h. 1/2. Pendant la récréation, il faut
s'occuper de faire jouer ces enfants; car, abandonnées à elles-mêmes, elles
ne joueraient pas. Les études reprennent à 1 h. 1/2, et se prolongent
jusqu'à 4 h. 1/2, avec une interruption d'un quart d'heure, à 3 heures,
pour la récréation. Ensuite, les enfants partent dans les services. Elles se
couchent à la tombée de la nuit, et se lèvent avec la lumière du jour.
Ces enfants restent à l'école pendant des temps bien variables; il n'y
a pas de règle fixe pour leur scolarité. Certaines ont quitté l'école à
22 ans, d'autres à 20 ans; l'âge le plus fréquent de la sortie est celui de
18 ans. A. B. Y. — L'ÉDUCATION DES ENFANTS ARRIÉRÉES 87 MEUS
un crochet en bois. Les moins maladroites arrivent à faire dif
férents points sur le canevas, de petits ourlets, etc. l.
Les enfants de cotte classe apprennent à connaître les lettres
au moyen de la méthode phonomimique Grosselin, qui force
l'attention, aide la mémoire et occupe les mains; les exercices
d'écriture commencent simultanément; chaque lettre dessinée
sur l'ardoise doit être énoncée et accompagnée du geste qui la
représente. Chaque jour, ces enfants sont soumises aux exer
cices de la gymnastique Pichery (échelles et ressorts) et on
leur apprend à sauter, à monter et à descendre un escalier à
l'aide d'un escabeau.
Ainsi préparées et dès qu'elles ne sont plus gâteuses, les
enfants passent dans la troisième classe (30 élèves) et y continuent
l'étude de la lecture et de l'écriture. Pour la lecture, la méthode
Régimbeau est suivie de préférence surtout pour les débuts :
articulation d'une consonne avec une voyelle; elle est excellente
pour des arriérés par la répétition de la même consonne avec
toutes les voyelles. La méthode Cuissard pour les articulations
composées est employée concurremment à la méthode Régimb
eau. Dans toutes les leçons de lecture, il est fait usage du
procédé phonomimique.
Pour les débutantes, les caractères mobiles en bois ou en
carton sont employés, ensuite elles lisent sur des tableaux de
lecture, enfin elles apprennent à suivre sur le livre syllabaire.
Pour éviter la monotonie, les progrès étant très lents, et par
suite le passage d'un exercice à l'autre peu fréquent, l'insti
tutrice a recours au tableau noir; elle y trace, sur les éléments
imparfaitement sus, des phrases nouvelles qui intéressent et
amusent les enfants par l'imprévu de la nouveauté. Le sens de
chaque mot lu est expliqué; les mots écrits sur les images qui
aident aux leçons orales sont lus également; les élèves sont
1. On s'est demandé parfois s'il n'est pas dangereux de confier à des
arriérés des objets pointus, comme des épingles, des aiguilles, des alênes,
elc. Ils pourraient se blesser ou blesser leurs camarades avec ces objets.
J'ai interrogé là-dessus Mme Meusy, qui m'a pleinement rassuré. On n'a
jamais eu d'accidents à déplorer. Les épileptiques n'ont pas la permission
de faire du crochet, quand elles sont debout. Les autres, on les sur
veille, et cela suffit. On ne leur laisse des épingles et des aiguilles que
lorsqu'elles sont surveillées. Les enfants qui font des fleurs artificielles se
servent même du gaz, et il ne se produit pas d'accident. Au réfectoire,
elles ont des fourchettes, des timbales, pas de couteau. Dans les services
d'aliénés, les adultes ont des couteaux à bouts ronds. J'ai demandé aussi
des renseignements au Dr Bourneville, qui a dans son service de Bicêtre
des ateliers de tailleur et de cordonnier. Aucun accident grave ne s'est
produit.
I MÉMOIRES ORIGINAUX 88
exercées à la lecture, non seulement à l'heure déterminée par
l'emploi du temps, mais toutes les fois que l'occasion en est
offerte; cela contribue à les intéresser à cette étude, et, d'elles-
mêmes, elles cherchent à déchiffrer les mots qu'elles voient,
même en dehors de la classe. Leur intelligence s'éveille donc à
ce point de vue.
L'écriture est un des exercices favoris; nous y obtenons plus
de résultats qu'à la lecture; telle arriérée, capable d'ailleurs de
se livrer à des travaux manuels, sait écrire mais ne lit pas co
uramment; chaque lettre peut être reconnue, nommée, repro
duite, mais le travail d'articulation phonétique lui reste
étranger1.
Les enfants apprennent à écrire au moyen de pages d'écri
ture d'abord sur l'ardoise, puis sur des cahiers spéciaux ayant
des caractères de grosseur moyenne. Les modèles d'une seule
lettre sont employés au début, puis ceux de deux et enfin des
mots simples pris dans la lecture.
Les élèves qui réussissent à imiter le modèle de leur page,
s'exercent ensuite à reproduire sur l'ardoise, puis sur un cahier
à double réglure au demi-centimètre, des modèles écrits au
tableau, soit en caractères d'imprimerie, soit en cursive; elles
écrivent également le nom des objets qu'elles reproduisent en
dessin, piquage ou pliage, en regard du travail.
L'étude des formes, des couleurs â, leur reproduction se fait
1. J'avais demandé quelques mois auparavant à Mme Meusy, ainsi qu'à
M. Rover, instituteur de la maison d'arriérés du Dr Bourneville, quelques
renseignements sur le développement de la lecture et de l'écriture chez
les anormaux. Leurs réponses écrites ont paru dans le Bulletin de la
Société libre pour l'éluda psychologique de V enfant (janvier 1905, n° 20).
Ils sont d'accord pour constater que l'arriéré apprend plus facilement à
écrire qu'à lire. 11 faut entendre ici par écriture la copie d'un modèle, et
non l'écriture sous dictée. A. B.
2. J'ai assisté à une leçon sur l'étude des formes et des couleurs, qu'a
bien voulu faire devant moi la maîtresse de la troisième classe. On montre
aux enfants des petits papiers coloriés, et de formes diverses; on leur
demande de dire que ceci est rouge, que cela est bleu, cet autre est
mauve, que cette forme est un triangle, que ce triangle-ci est plus petit
que celui-là; dans une boite de papiers coloriés, on leur fait chercher le
jaune, l'indigo, etc. Ces exercices m'ont paru vraiment bien peu intéres
sants. Ils aboutissent surtout à des leçons de vocabulaire; on apprend
aux enfants les noms des couleurs et des formes; c'est une leçon du même
genre que celle qui consiste à apprendre les noms des cinq doigts de la
main. L'enseignement de ce genre est celui de Pestallozzi et de Frœbel. Il
paraît fondé surtout sur des idées théoriques. Je crois que les enfants
s'intéressent peu aux couleurs, et moins encore aux formes. Je suis même
persuadé que la forme abstraite dés choses les laisse profondément indif
férents. Ils sont surtout utilitaires. Ce qui les préoccupe, c'est l'usage des — L'ÉDUCATION DES ENFANTS ARRIÉRÉES 89 MEUSY.
à l'aide de surfaces; lattes, bâtonnets; exercices de pliage,
piquage, tissage (méthode Frœbel). Concurremment, on se sert
de l'ardoise pour le tracé de dessins très simples.
Le calcul oral est le plus employé; il se fait au moyen d'ob
jets (boules, cailloux, bonbons, bons points) mis entre les
mains des élèves ; cependant, on leur demande de calculer le
prix des friandises qu'elles ont achetées pendant la récréation,
d'énumérer un nombre déterminé d'objets, d'animaux, de per
sonnes.
Aux enfants incapables d'écrire, on remet des chiffres en
bois; elles apprennent à les ranger dans l'ordre, à placer en
regard de l'un d'eux le nombre d'objets qu'il indique.
Les leçons orales occupent une grande partie du programme;
celles sur les animaux, les plantes, les choses, les couleurs,
faites à l'aide d'images, ont toujours un grand succès ; la vue
des images est un facteur puissant pour attirer et retenir l'at
tention, forcer la parole des plus apathiques.
Nos causeries abordent les sujets les plus divers : notions de
morale, premières connaissances usuelles. La récitation de
courtes poésies, l'audition d'histoires très simples, fixent mieux
dans leur mémoire ces premiers éléments de vie intellectuelle.
Le langage chez nos élèves est le plus souvent très défec
tueux, la prononciation vicieuse ; nos efforts porteront donc
sur les exercices d'articulation, sur les constructions de
phrases.
La durée de chaque leçon doit être courte; les occupations
manuelles occupent une large part du temps, afin que la ten
sion intellectuelle imposée à ces faibles cerveaux puisse être
supportée.
Les exercices de chant fréquemment répétés et très variés
apportent une diversion heureuse et calmante, quand ils sont
bien dirigés 1.
objets. Le « à quoi ça sert? » est la question qui répond le plus direct
ement à leur curiosité. Or, en bonne pédagogie, c'est leur curiosité qu'il
faut connaître, pour en tirer parti, comme d'une force naturelle. Les
leçons de choses devraient surtout insister sur l'utilité des choses. J'es
père revenir longuement sur cette question, dans un article, avec
Mme Fuster. Mais au moment où j'écris ces lignes, j'ignore encore si
l'article pourra paraître dans ce volume de l'Année. A. B.
1. Si le chant n'est pas dirigé, elles crient trop, elles braillent, elles
s'excitent, et cela pourrait dégénérer en bataille. On m'a montré à l'école
d'arriérées de la Salpètrière une petite idiote qui a une mémoire musicale
extraordinaire, qui reproduit tout ce qu'elle entend, qui a du reste de
l'écholalie, qui chante très juste, et qui commence à jouer du piano
assez bien, trouvant les notes de tous les airs qu'on lui chante. A ce 90 MÉMOIRES ORIGINAUX
Dès que les enfants savent lire et écrire, elles passent dans
la deuxième classe (36 élèves). Cette classe est répartie en deux
divisions, qui ont chacune une demi-journée de travaux sco
laires et une demi-journée de travaux manuels à l'ouvroir.
Le niveau des études y correspond à peu près à celui du cours
préparatoire de renseignement. Les élèves commencent à faire
de petites dictées, très courtes, dont les mots difficiles sont
préalablement écrits au tableau noir ; le sens de chaque mot est
expliqué par les enfants à tour de rôle ou à leur défaut par
l'institutrice.
Les éléments de l'histoire et de la géographie de la France
sont enseignés à l'aide d'images et de cartes murales. De petites
rédactions écrites sur ces premières connaissances suivent les
constructions de phrases sur les mêmes sujets.
Le calcul offre des difficultés incroyables ; nos fillettes recon
naissent les chiffres, mais les nombres de dizaines les arrêtent
longtemps ; il faut leur mettre des objets en main pour l'appré
ciation de la valeur numérique : cailloux, bâtonnets, bonbons,
bons points ; ces derniers surtout, qui sont leur propriété et qui
les intéressent pour cela, sont d'une aide puissante pour la
démonstration des trois premières opérations. Naturellement,
la notion des valeurs conventionnelles des diverses pièces de
monnaie ou des bons points est difficilement acquise et, pendant
assez longtemps, les enfants se refusent à accepter l'échange
de 10 bons points contre un seul marqué 10 i.
On essaie de développer et de cultiver leur mémoire en leur
faisant apprendre « par cœur » de petites leçons de grammaire,
des fables et la table de multiplication.
Quand les élèves sont admises dans la première classe
(36 élèves), qui se rapproche sensiblement d'une classe primaire
d'enfants normaux, elles sont donc capables de suivre la dictée,
propos, j'ai été curieux de savoir quel est le nombre de ces enfants arrié
rées qui chantent juste. Une petite enquête à l'école de la Salpêtrière
m'a appris qu'on trouve sur 87 élèves, 10 qui chantent faux, 13 qui ne
chantent pas, et le reste chante juste. On voit de quelle importance serait
une éducation rationnelle du chant. Je crois bien que chez les sujets
normaux, la proportion de ceux qui chantent juste ne doit pas être sens
iblement plus élevée. J'ai demandé sur ce point des renseignements à
M. Belot, inspecteur primaire. D'après des observations qu'il a fait faire
sur environ 3000 enfants d'école, il y a 15 p. 100 de voix fausses chez les
normaux. A. B.
1. Dans des recherches que j'ai faites il y a environ S ans dans les
Écoles primaires de Paris, avec le bienveillant appui de feu M. l'inspecteur
Flamand, j'ai vu que les derniers enfants des classes au point de vue intel
lectuel sont surtout faibles en calcul. A. B. — L'ÉDUCATION DES ENFANTS ARRIÉRÉES 91 MEUSY.
de compter l'addition, la soustraction et la multiplication, et de
faire de petites rédactions. Les programmes des cours moyens
et élémentaires sont, autant que possible, suivis dans cette
classe, mais la lenteur de conception de la majeure partie des
élèves oblige souvent l'institutrice à s'arrêter plus longtemps
sur certaines matières ou à éluder les choses les plus abstraites.
Là encore, calcul et rédaction sont de véritables pierres
d'achoppement ; quoique déjà familiarisées avec les trois pre
mières règles d'arithmétique, les enfants ont besoin de fr
équentes leçons au tableau noir avant de pouvoir comprendre la
solution raisonnée des problèmes les plus simples.
L'étude de la division est également très laborieuse et nécess
ite de longs mois. (La même observation a été faite dans plu
sieurs écoles étrangères d'anormaux.) On arrive à leur faire
apprendre plus facilement le système métrique à la condition
de ne pas s'appesantir sur les mesures de surface et de volume.
De même pour la rédaction, de nombreuses difficultés se
présentent; nos élèves manquent de jugement, d'imagination
et ne disposent que d'un vocabulaire très restreint; elles ne
peuvent traiter que des sujets faciles, d'après un récit, une
leçon de choses, une image; seules, les plus avancées sont
capables défaire, avec plus ou moins dé succès, des narrations
exigeant quelques idées personnelles.
Chaque année, cependant, plusieurs enfants de cette classe
sont en état de subir l'examen du certificat d'études.
Cinq d'entre elles sont actuellement pourvues de ce certificat
et quatre seront présentées à la prochaine session.
Une jeune fille arriérée et infirme a même pu obtenir en 1904,
après huit ans d'études à l'école de la ' Salpêtrière, le brevet
simple d'institutrice1.
A Touvroir, l'enseignement professionnel se donne sous
quatre formes : couture, fabrication de fleurs artificielles, bro-
1. Le Dr Bourneville fait présenter, lui aussi, des enfants de Bicêtre tous
les ans au certificat d'études, et quelques uns sont reçus. Il est évident
que les instituteurs d'anormaux mettent un point d'honneur à produire
devant un jury d'examinateurs des sujets aussi brillants. Les sceptiques
se demandent si l'enfant qui obtient un certificat d'études est à sa place
dans un asile-école, réservé aux arriérés et anormaux. L'objection n'est
pas toujours juste, car on n'admet pas seulement des arriérés de l'inte
lligence dans ces écoles, on y admet aussi des instables et des vicieux, qui
sont parfois assez intelligents. Je ferai une autre remarque, d'un carac
tère plus grave: c'est que la citation des résultats brillants, ne devrait
pas dispenser les écoles d'arriérés de fournir des renseignements sur tous
leurs élèves. Ce sont les statistiques complètes qui sont seules instruct
ives, et elles font toujours défaut. A. B.

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