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Perspective sociologique et théorie de l'Etat. Remarques à propos d'un article de Pierre Birnbaum - article ; n°2 ; vol.18, pg 317-330

De
17 pages
Revue française de sociologie - Année 1977 - Volume 18 - Numéro 2 - Pages 317-330
Evelyne Pisier-Kouchner : Социологическая перспектива и теория государства.
Заметки по поводу статьи Пьера Бирнбаума.
Анализированная Пьером Бирнбаумом дюркхеймская концепция государства вызывает здесь несколько оговорок. С одной стороны кажется неправильным приписывать Дюркхейму некоторую « гегелевскую» концепцию государства, чтобы прояснить свою общность классовых интересов и свой отказ от функционального синдикализма. С другой стороны сравнение учений Дюркхейма и Дюгюи проводится в спорной манере : фактически имеется больше преемственности, чем разлада. Кажется невозможным, наконец, разделить оптимизм Пьера Бирнбаума в отношении современной защиты функционального синдикализма посредством административной юристпруденции.
Evelyne Pisier-Kouchner : Soziologische Perspektiven und Staatstheorie. Bemerkungen zu einem Aufsatz von Pierre Birnbaum.
Pierre Birnbaums Analyse des durkheimschen Begriffs des Staats ruft einige Vorbehalte hervor. Einerseits scheint es übertrieben, Durkheim irgendeine hegelianische Auffassung des Staates zu unterschieben, die seinen Korporatismus oder seine Verweigerung der Beamtengewerkschaften erklaren konnte. Andererseits wird der Vergleich der Werke von Durkheim und Duguit in fragwtirdiger Weise geführt : in Wirklichkeit liegt eher eine Kontinuität als ein Bruch vor. Schliesslich scheint es moglich Pierre Birnbaums optimistische Einstellung gegenuber dem heutigen Schutz der Beamtengewerkschaften durch die Rechtssprechung der Verwaltungsgerichte zu teilen.
Evelyne Pisier-Kouchner : Perspective sociologies y teoria del Estado. Reflexiones a propósito de un artículo de Pierre Birnbaum.
El análisis que hace Pierre Birnbaum de la concepción del Estado según Durkheim suscita aquí algunas reservas. Por una parte parece exagerado atribuir a Durkheim cualquier concepción hegeliana del Estado para explicar su corporatismo y su rechazo del sindicalismo de los funcionarios. Por otra parte la comparacion de las obras de Durkheim con las de Duguit se hace de modo contestable. De hecho se nota más continuidad que interrupción. Por fin parece imposible compartir el optimismo que manifiesta Pierre Birnbaum a propósito de la protección actual del sindicalismo de los funcionarios por la jurisprudencia administrativa.
Evelyne Pisier-Kouchner : Sociological perspectives and theory of the state : remarks about an article by Pierre Birnbaum. P. Birnbaum's analysis of the Durkheimian concept of the State gives rise to some reticence. On the one hand, saying that Durkheim had some kind of 'Hegelian' conception of the State — in order to throw light upon his 'corporatism' and his refusal of civil service unionism — seems incorrect. On the other hand, the way Durkheim's and Duguit's works are compared is questionable. There is, in fact, more continuity than rupture. Finally, sharing Birnbaum's optimism about the actual protection of civil servant unionism by administrative jurisprudence seems impossible.
Evelyne Pisier-Kouchner : Perspectives sociologique et théorie de l'Etat. Remarques à propos d'un article de Pierre Birnbaum.
L'analyse, par Pierre Birnbaum, de la conception durkheimienne de l'Etat suscite ici quelques réserves. D'une part, il semble abusif de prêter à Durkheim une quelconque conception « hégélienne » de l'Etat afin d'éclairer son corporatisme et son refus du syndicalisme des fonctionnaires. D'autre part, la comparaison des œuvres de Durkheim et de Duguit est menée de manière contestable : en fait, il y a plus continuité que rupture. Il paraît impossible, enfin, de partager l'optimisme de Pierre Birnbaum à l'égard de la protection actuelle du syndicalisme des fonctionnaires par la jurisprudence administrative.
14 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Evelyne Pisier-Kouchner
Perspective sociologique et théorie de l'Etat. Remarques à
propos d'un article de Pierre Birnbaum
In: Revue française de sociologie. 1977, 18-2. pp. 317-330.
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Pisier-Kouchner Evelyne. Perspective sociologique et théorie de l'Etat. Remarques à propos d'un article de Pierre Birnbaum. In:
Revue française de sociologie. 1977, 18-2. pp. 317-330.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsoc_0035-2969_1977_num_18_2_4934резюме
Evelyne Pisier-Kouchner : Социологическая перспектива и теория государства.
Заметки по поводу статьи Пьера Бирнбаума.
Анализированная Пьером Бирнбаумом дюркхеймская концепция государства вызывает здесь
несколько оговорок. С одной стороны кажется неправильным приписывать Дюркхейму некоторую
« гегелевскую» концепцию государства, чтобы прояснить свою общность классовых интересов и
свой отказ от функционального синдикализма. С другой стороны сравнение учений Дюркхейма и
Дюгюи проводится в спорной манере : фактически имеется больше преемственности, чем
разлада. Кажется невозможным, наконец, разделить оптимизм Пьера Бирнбаума в отношении
современной защиты функционального синдикализма посредством административной
юристпруденции.
Zusammenfassung
Evelyne Pisier-Kouchner : Soziologische Perspektiven und Staatstheorie. Bemerkungen zu einem
Aufsatz von Pierre Birnbaum.
Pierre Birnbaums Analyse des durkheimschen Begriffs des Staats ruft einige Vorbehalte hervor.
Einerseits scheint es übertrieben, Durkheim irgendeine hegelianische Auffassung des Staates zu
unterschieben, die seinen Korporatismus oder seine Verweigerung der Beamtengewerkschaften
erklaren konnte. Andererseits wird der Vergleich der Werke von Durkheim und Duguit in fragwtirdiger
Weise geführt : in Wirklichkeit liegt eher eine Kontinuität als ein Bruch vor. Schliesslich scheint es
moglich Pierre Birnbaums optimistische Einstellung gegenuber dem heutigen Schutz der
Beamtengewerkschaften durch die Rechtssprechung der Verwaltungsgerichte zu teilen.
Resumen
Evelyne Pisier-Kouchner : Perspective sociologies y teoria del Estado. Reflexiones a propósito de un
artículo de Pierre Birnbaum.
El análisis que hace Pierre Birnbaum de la concepción del Estado según Durkheim suscita aquí
algunas reservas. Por una parte parece exagerado atribuir a Durkheim cualquier concepción
"hegeliana" del Estado para explicar su corporatismo y su rechazo del sindicalismo de los funcionarios.
Por otra parte la comparacion de las obras de Durkheim con las de Duguit se hace de modo
contestable. De hecho se nota más continuidad que interrupción. Por fin parece imposible compartir el
optimismo que manifiesta Pierre Birnbaum a propósito de la protección actual del sindicalismo de los
funcionarios por la jurisprudencia administrativa.
Abstract
Evelyne Pisier-Kouchner : Sociological perspectives and theory of the state : remarks about an article
by Pierre Birnbaum. P. Birnbaum's analysis of the Durkheimian concept of the State gives rise to some
reticence. On the one hand, saying that Durkheim had some kind of 'Hegelian' conception of the State
— in order to throw light upon his 'corporatism' and his refusal of civil service unionism — seems
incorrect. On the other hand, the way Durkheim's and Duguit's works are compared is questionable.
There is, in fact, more continuity than rupture. Finally, sharing Birnbaum's optimism about the actual
protection of civil servant unionism by administrative jurisprudence seems impossible.
Résumé
Evelyne Pisier-Kouchner : Perspectives sociologique et théorie de l'Etat. Remarques à propos d'un
article de Pierre Birnbaum.
L'analyse, par Pierre Birnbaum, de la conception durkheimienne de l'Etat suscite ici quelques réserves.
D'une part, il semble abusif de prêter à Durkheim une quelconque conception « hégélienne » de l'Etat
afin d'éclairer son corporatisme et son refus du syndicalisme des fonctionnaires. D'autre part, la
comparaison des œuvres de Durkheim et de Duguit est menée de manière contestable : en fait, il y a
plus continuité que rupture. Il paraît impossible, enfin, de partager l'optimisme de Pierre Birnbaum à
l'égard de la protection actuelle du syndicalisme des fonctionnaires par la jurisprudence administrative.R. franc. Sociol, XVIII, 1977, 317-330.
Evelyne PISIER-KOUCHNER
Perspective sociologique
et théorie de l'Etat
Remarques à propos
d'un article de Pierre Birnbaum
L'article de Pierre Birnbaum, paru dans un numéro spécial de la
Revue française de sociologie consacré à Emile Durkheim et intitulé
« La conception durkheimienne de l'Etat : l'apolitisme des fonctionnaires »,
me paraît devoir susciter quelques réserves. Elles porteront à la fois
sur l'axiomatique générale à savoir cette correspondance nécessaire que
suggère Pierre Birnbaum entre une conception « hégélienne » de l'Etat
et le refus du syndicalisme des fonctionnaires (I) et sur l'ensemble
de l'argumentation qui prétend soutenir cette axiomatique, c'est-à-dire
pour l'essentiel la comparaison entre les œuvres de Durkheim et de
Duguit (II); enfin, et parce qu'il est impossible de partager l'optimisme
de Pierre Birnbaum à l'égard de la protection actuelle du syndicalisme
des fonctionnaires, on s'interrogera sur les enjeux éventuels de sa cri
tique de Durkheim (Ш).
La thèse centrale de Pierre Birnbaum, franchement hostile à Durkheim
est la suivante : la réflexion sociologique de Durkheim s'interrompt dès
lors qu'elle aborde la question de l'institution étatique; elle laisse la
place à une conception de l'Etat comme pur instrument de rationalité
indépendant des structures sociales; le sociologue de la division du
travail se condamne à n'exposer aucune sociologie des faits politiques,
parce qu'il se «refuse à considérer l'organisation étatique d'un point
de vue sociologique, en l'examinant par exemple comme une institution
parmi d'autres plongées dans la société globale » et qu'il adopte au
contraire une «perspective toute hégélienne» au terme de laquelle
l'Etat devient «pure incarnation de l'esprit rationnel». Dès lors d'après
Pierre Birnbaum, cette conception de l'Etat conduit logiquement Durkheim
à refuser la syndicalisation des fonctionnaires et à prôner leur apolitisme.
On remarquera tout d'abord qu'il y a, au point de départ de la thèse,
une simplification excessive de la pensée de HegeL Elle ne surprendra
317 Revue française de sociologie
pas car elle est encore très répandue. Mais elle est lourde de malen
tendus quant à l'intelligence même du texte hégélien. Par bonheur
les remarquables travaux de Eric Weil (1) et de Eugène Fleischmann (2),
ainsi que ceux, sur la voie ainsi ouverte, de François Châtelet (3) permett
ent de redresser certaines idées. Que l'on consulte par exemple La cons
titution de l'Allemagne (4) ou encore les débats concernant la constitution
du Wurtemberg et les remarques portant sur le Rejorm bill anglais, on
mesurera peut-être mieux la nature du « réalisme » hégélien.
Tel ne sera pas l'objet du débat puisque Pierre Birnbaum préfère
manifestement, pour l'intérêt intrinsèque de son propos s'en tenir
à une image plus simpliste qui lui permet de juger la conception durkhei-
mienne de l'Etat, hégélienne parce que non sociologique. La prudence
devrait l'inciter à ne pas mêler Hegel à ce débat ou du moins à ne pas
se contenter des allusions de C. Bougie ou de Bertrand de Jouvenel
pour asseoir un rapprochement entre Hegel et Durkheim. Ce ne sera
plus l'intelligence même du texte hégélien que l'on risquera ainsi
d'appauvrir mais sa portée idéologique et politique. Marx et Lénine
eux-mêmes ne s'y sont pas trompés, qui ont su dire leurs dettes à l'égard
de cette « propédeutique à l'exercice du Savoir ». Si l'on veut bien en
dépasser le simple « projet », l'œuvre de Hegel pèse plus lourd dans la
connaissance de l'Etat moderne que celle de Durkheim. C'est une
étrange alternative que se donne Pierre Birnbaum lorsqu'il oppose concept
ion sociologique et conception hégélienne du politique. Par là il semble
bien se rallier hâtivement à la thèse aussi fausse que répandue selon
laquelle l'auteur des Principes de la philosophie du droit aurait été
un «philosophe royal prussien» et un partisan de l'étatisme absolu
(dixit Liebnecht père, vertement tancé sur ce point par Marx lui-même).
En fait si Ton considère les textes hégéliens eux-mêmes, la position
du problème est absurde : Hegel n'a pas eu à connaître de la sociologie.
Et cette « non- connaissance » ne porte en soi aucun projet absolutiste.
Faut-il rappeler que sa conception de l'Etat comme « raison en acte »,
comme réalité transcendant la société civile, instance souveraine
jugeant absolument et en dernier ressort de l'intérêt universel est,
en son temps, dirigé politiquement : 1) contre la théorie de la monarchie
absolue (et l'école dite du droit historique qui la soutient) selon laquelle
le pouvoir du Prince est de l'ordre du fait et ne ressortit en aucune
manière au droit; 2) contre les théories issues du Deuxième traité du
gouvernement civil de John Locke et, secondairement, des inferences
politiques faites à partir des travaux de l'économie politique classique
qui conduisent à considérer le pouvoir étatique comme immanent à la
société civile, c'est-à-dire à prendre l'Etat comme association de pro
priétaires liés par contrat. Faut-il Tappeler aussi que les Principes de
philosophie du droit de 1821 ne traitent que de l'Etat moderne, de l'Etat
(1) Eric Weil: Hegel et l'Etat, Paris, losophie du droit). Paris, Pion, 1964.
Vrin, 1950. (3) François Chatelet: Hegel. Paris,
(2) E. Fleischmann : La philosophie Editions du Seuil, 1968.
politique de Hegel (sous forme d'un (4) Hegel : La Constitution de l'Aile-
commentaire des fondements de la phi- magne-
318 Evelyne Pisier-Kouchner
tel qu'il est enfin devenu, que la Cité grecque ou le pouvoir féodal
correspondent à des figures de l'esprit dans lesquelles les instances
centrales de décision sont étroitement liées aux mœurs, à la religion,
à l'art, aux forces armées, aux autorités de survie, bref que ce que nous
appelons l'Etat est toujours un produit du mouvement de l'Histoire,
qu'il est toujours la manière d'être historique d'un moment déterminé
de l'esprit.
Ceci étant précisé et étant bien entendu que l'Etat moderne, trans
cendant à la société civile, est lui aussi un produit de l'Histoire, peut-on
inférer du texte hégélien quelque idée concernant le statut politique des
fonctionnaires ? Là encore, à moins de prendre l'expression « conception
hégélienne de l'Etat» d'une manière purement métaphorique, il faut
bien comprendre que Hegel demande que l'Etat moderne soit enfin
connu tel qu'il est Selon lui, il ne s'agit pas ici de porter des juge
ments sur la validité de l'analyse mais d'éclairer que : 1) le domaine
du politique est désormais séparé, autonome et qu'il est décisif dans
la mesure où il a à régler les problèmes incessants que posent les
contradictions inéluctables de la société civile; 2) qu'il est de ce fait
l'affaire de la science rationnelle — qui, on le sait, n'a rien à voir
avec l'une quelconque des sciences dites depuis sciences humaines
— dont le moyen est entre autres la mise en œuvre d'un droit et d'une
administration; 3) qu'il est l'apanage d'hommes compétents capables
de décider de l'intérêt de tous, d'appliquer les décisions et de les expliquer,
qu'à cet égard les fonctionnaires sont les citoyens par excellence, ils
sont de part en part politiques et ne font que de la politique; 4) que
l'Etat moderne prévoit des « chambres de discussion » au sein desquelles
les fonctionnaires s'informent des intérêts particuliers des professions
et des corporations auprès des représentants de celles-ci et expliquent
les décisions prises; qu'ils s'adressent alors à ce qu'il y a de citoyenneté
dans les producteurs afin de rendre ces derniers qui sont raisonnables,
rationels... Décidément on voit mal comment on peut faire référence
à l'hégelianisme pour éclairer la problématique durkheimienne. S'il
y a une source à 1' « apolitisme » de Durkheim, elle ne trouve certain
ement pas son origine dans les Principes de la philosophie du droit —
ni historiquement, ni conceptuellement. Cet « apolitisme » vient peut-
être simplement du fait que par nature, la sociologie comme discipline
doit sans cesse minimiser le problème de l'Etat et le dissoudre dans
celui de la sociétés.
Ecore faut-il s'entendre sur cet « apolitisme ». Si, pour Pierre Birn-
baum il n'y a pas de sociologie durkheimienne du politique, d'autres
travaux, telle la récente thèse de Bernard Lacroix consacrée à Emile
Durkheim et la question du politique (5) conduisent à penser que le
politique est une préoccupation centrale de la sociologie durkheimienne.
Mais précisément la thèse de Lacroix, renversant la perspective de
Birnbaum, aboutit elle-même à des conclusions inacceptables, croyant
et (5) la Bernard question Lacroix du politique. : Emile Durkheim Thèse de Doctorat dactyL, 1976. de science politique, Paris I,
319 Revue française de sociologie
pouvoir distinguer « un Durkheim idéologue, moraliste et prêcheur...
et un Durkheim savant, positiviste, fier de l'être et dont la réflexion
est capitale sur le front de la science politique contemporaine ». Partant
de prémisses radicalement différentes de celles de Birnbaum, louant
Durkheim là où Birnbaum l'attaque, la thèse de Bernard Lacroix risque
de mener le théoricien du politique à la même impasse : qu'on l'appelle
ici positivisme ou là sociologie, c'est le refus de penser l'Etat
dans sa spécificité qui anime l'un et l'autre propos. Bernard Lacroix
voit bien chez Durkheim le noyau et les traits d'une analyse sociolo
gique du politique, mais, à le suivre jusqu'au bout, on ne comprendra
pas mieux pourquoi c'est en prétendant rejeter tout « hegelianisme », c'est
en prétendant construire une sociologie du politique que Durkheim
en vient à justifier, à légitimer l'institution étatique, voire à en faire le
terme de l'évolution de l'espèce. C'est le sociologisme durkheimien qui,
s'attaquant à la question du politique, le conduit à une vision mystifiante
de l'Etat et par là aussi à ce « refus du syndicalisme des fonctionnaires ».
Au nom de quoi en effet Pierre Birnbaum peut-il suggérer qu'une
« perspective sociologique », contrairement à la « perspective hégélienne »
ne mène ni à l'apolitisme, ni à l'autoritarisme ? A quels travaux de
sociologie, à quels sociologues peut-il en toute certitude se fier pour
affirmer que seule la perspective sociologique peut conduire à « l'anti-
étatisme » ? Parce qu'une telle perspective obligerait à considérer l'Etat
« comme une institution parmi d'autres plongées dans la société globale » ?
Mais précisément si l'Etat n'est pas cette institution parmi d'autres,
s'il ne se laisse ni réduire, ni confondre, alors la perspective sociolo
gique ne risque-t-elle pas d'aboutir à une vision autrement plus mysti
fiante que celle que l'on prête à Hegel ? Si l'on admet d'y trouver une
sociologie du politique, l'œuvre de Durkheim nous permet de poser une
telle question. Mais l'exemple que choisit Pierre Birnbaum, se référant
à l'œuvre de Duguit pour illustrer l'anti-étatisme de la perspective
sociologique, est certainement aussi contestable que sa référence à
Hegel pour illustrer le pôle inverse de l'étatisme.
II
Pierre Birnbaum croit en effet particulièrement éclairant pour son
propos de comparer les positions de Durkheim à celles de Duguit à duquel il me fait l'honneur de me citer (6). Conspuant Durkheim,
Pierre Birnbaum encense Duguit : abandonnant la sociologie et se
vouant à Hegel, Durkheim est conduit logiquement à refuser le syn
dicalisme des fonctionnaires; conservant la perspective sociologique
de Durkheim, qui lui permet de réinsérer l'Etat dans la société et
ses agents au sein des luttes sociales globales, Duguit aboutit à un anti-
étatâsme, voire à un « anarchisme destructeur d'un Etat qualifié
(6) Le service public dans la théorie rie générale de Droit et de jurispru-
de l'Etat de Léon Duguit. Paris, librai- dence, 1972.
320 Evelyne Pisier-Kouchner
d'oppresseur» et se trouve «logiquement conduit à justifier la création
des syndicats de fonctionnaires». Pierre Birnbaum semble suggérer qu'il
a pu trouver quelque argument pour sa thèse dans mon travail consacré
à l'œuvre de Léon Duguit et renvoie même aux pages 28, 30 et 236, 237.
Sans vouloir accorder à mon étude plus d'attention qu'elle n'en mérite,
je crains seulement qu'il ne l'ait lue trop hâtivement Mon interpré
tation de l'œuvre duguiste me semble peu compatible avec celle de
Pierre Birnbaum, quoi qu'il puisse affirmer.
J'ai soutenu en effet, en ces pages mêmes qu'il cite, que si «la
démarche théorique (de Duguit) reste essentiellement différente de
celle de Durkheim, le résultat est en fait très similaire », c'est-à-dire,
si je me comprends bien, que j'ai abouti à la thèse exactement inverse
de celle que soutient Biernbaum. Duguit est parti, en effet, de prémisses
sociologiques empruntées à Durkheim, en ce qui concerne notamment
la nature de la norme sociale. Son schéma théorique diffère en ce qu'il
rejette la notion de « conscience collective ». Néanmoins son œuvre
souffre d'une quête désespérée d'un substitut. Hésitant, il en appellera
aux notions de justice, de droit objectif, d'intérêt général et de service
public. Au départ la supériorité apparente de Duguit sur Durkheim
consiste à refuser de voir en l'Etat l'incarnation d'une quelconque ratio
nalité (qu'il confond d'ailleurs souvent avec ce qu'il nomme métaphysi
que) : contrairement à Durkheim, et c'est ce qui réjouit le sociologue,
Duguit affirme que l'Etat est « force ». Mais refusant le piège de la
conscience collective, Duguit s'y enferme : il n'a de cesse de trouver les
fondements d'une « efficace idéologie de légitimité », d'autant plus eff
icace qu'elle prétend se parer des ornements de la sociologie. Loin de
vouloir dissoudre l'Etat au sein de la société, ou de le pouvoir, il
développe et renforce ses titres de légitimité. Il présuppose la conformité
du droit objectif et du droit positif et préserve la spécificité de l'Etat
en lui accordant le monopole de la contrainte présumé légitime du fait
de sa... normalité sociologique. Duguit finit donc, contrairement à ce
qu'affirme Birnbaum, par adopter une conception fort proche de celle
de Durkheim et que l'on ne saurait qualifier d'anti-étatique.
Pourtant Duguit, contrairement à Durkheim, se prononce en faveur
de la syndicalisation des fonctionnaires. Que reste-t-il alors de la corré
lation commentée par Birnbaum ? et quelle valeur peut-on accorder
au refus ou à l'acception du syndicalisme des fonctionnaires comme tests
d'une certaine théorie de l'Etat ? Si Birnbaum se trompe et que Duguit
n'est après tout qu'un «hégélien» de la même eau que Durkheim,
il n'en reste pas moins favorable à la syndicalisation; si Duguit est
bien ce « sociologique » que prétend Birnbaum, encore faut-il s'interroger
plus avant sur la nature de cette syndicalisation qui remettrait en ques
tion « l'apolitisme » des fonctionnaires.
La position de Duguit à l'égard des syndicats de fonctionnaires s'éclai
rerait d'être rapportée à sa conception du syndicalisme en général dans
le mouvement même de son œuvre. Dans le débat qui s'organise au
début du siècle, Duguit, il est important de le rappeler, commence par
prendre une attitude très hostile au syndicalisme des fonctionnaires
321 Revue française de sociologie
en même temps qu'il défend une doctrine syndicale fortement inté-
grationniste. Le syndicalisme lui paraît un excellent instrument de paci
fication sociale : il s'agit de refuser « la division en classes » et, au
nom de «l'intime dépendance des travailleurs et des patrons et de
toutes les classes entre elles » d'organiser la représentation des « métiers
et professions ». Cette conception très corporatiste s'accorde parfaitement
alors avec sa théorie de l'Etat en général sans en contredire les pré
misses sociologiques.
Or (et il faut le noter avec force puisque Birnbaum ne veut y faire
aucune allusion) cette conception du syndicalisme reste présente dans
toute l'œuvre de Duguit jusqu'à la fin. Selon Duguit, la loi de 1884
est une bonne loi, c'est-à-dire une loi qui reflète la réalité sociale
en lui donnant une armature juridique adéquate, à condition de l'inter-
pfréter j-ustement: ejlle n'autorise que les fédérationsi, c'est-à-dire
les unions de syndicats de patrons, d'ouvriers, d'employés appartenant
à des professions similaires et interdit les confédérations de syndicats
représentant des professions différentes aussi bien de patrons que
d'ouvriers. Mais Duguit condamne résolument et jusque dans la der
nière édition de son traité « la déformation qui a été apportée au
mouvement syndicaliste... due surtout à la constitution de la Confédér
ation générale du travail en 1906 et à l'action très puissante qu'elle a
un moment exercée sur les masses ouvrières » (7) . Certes Duguit admet,
de manière d'ailleurs très réservée, que le syndicat pratique «l'arme
de la grève » mais à condition que cette arme conserve son caractère
purement professionnel. Aussi est-il conduit à condamner résolument
toute grève syndicale dans laquelle il aperçoit l'amorce d'une revendi
cation de caractère politique. Ainsi estime-t-il « remarquablement et
irréprochablement motivé » ce jugement du tribunal de la Seine pro
nonçant en 1921 une peine d'amende contre Jouhaux et ordonnant
la dissolution de la C.G.T. pour avoir provoqué la grève générale et révo
lutionnaire du 1" mai 1920 (8). Quant à la création de la C.G.T.U., le
prétendu sociologue Duguit se prononce en termes parfaitement clairs:
« Comme le bolchevisme russe dont elle s'inspire, (elle) poursuit avant
tout un but politique: le renversement de la démocratie et la concent
ration de toute la puissance politique entre les mains de la classe
prolétarienne. Le mot d'ordre de la révolution russe a été la dictature
du prolétariat. C'est aussi le mot d'ordre du mouvement communiste
en France et de la C.G.T.U. On sait ce que la révolution bolcheviste
a fait de la Russie. Si par malheur le mouvement communiste triomphait
en France, il en serait probablement de même » (9) .
C'est dans ce contexte qu'il faut mesurer l'attitude de Duguit à
l'égard des syndicats de fonctionnaires. Dans un premier temps, qui
permet d'éclairer la suite, il y est hostile : « J'estime., que non seule
ment les syndicats de fonctionnaires, de tous les fonctionnaires, sont
interdits par la législation en vigueur, mais encore que si le législateur
(7) Léon Duguit: Traité de droit (8) ibid, p. 215.
constitutionnel. Paris, Editions de Broc- (9) Ibid. p. 214.
card, 1925, Tome 5, p. 202.
322 Pisier-Kouchner Evelyne
les permettait, il manquerait à ses devoirs et ferait une loi néfaste » (10).
De tous les fonctionnaires : car Duguit, à l'encontre de Berthélémy (11) ,
et comme Durkheim, rejette la distinction des fonctionnaires d'autorité
et des de gestion, qu'il estime « mortelle
pour l'Etat». Ce n'est qu'à partir de 1908 que «sous la pression des
faits >, Duguit reconnaît la légitimité de l'aspiration des fonctionnaires
à se constituer en syndicats et qu'il tente de l'intégrer à sa théorie
de l'Etat. Il comprend qu'il s'agit «d'un mouvement profond et intense
que le législateur ne peut ni entraver ni même diriger, qu'il est corrél
atif et complémentaire de la disparition de la puissance personnelle et
souveraine de l'Etat, qu'il s'harmonise d'autant mieux avec sa doctrine
que les fonctionnaires sont considérés comme accomplissant dans la
division du travail des tâches de caractère commun et qu'ils forment
par eux-mêmes une « classe distincte » : dès lors cette classe, comme
les autres, tend à acquérir une « structure juridique » que lui confère
la syndicalisation. Faute d'analyse et faute d'avoir compris ce lien
indispensable dans l'articulation syndicalisme en général et syndicalisme
des fonctionnaires, Bimbaum part sur une fausse piste qui le mène
à une série de malentendus.
Très rapidement en effet, Duguit s'aperçoit que le développement du
syndicalisme des fonctionnaires, pas plus que celui du syndicalisme
en général, ne répond à ses voeux. Le syndicalisme des fonctionnaires
doit conserver un caractère strictement corporatif et en aucun cas ne
saurait s'accompagner du droit de grève. Aussi le prétendu anarchiste
se désole-t-il : « Ce que les meneurs ont en vue en revendiquant dans
sa plénitude la liberté syndicale, c'est la constitution de syndicats en
vue des grèves; grèves partielles préparant la grève générale qui doit
éclater au grand soir. Ils croient de bonne foi ou de mauvaise foi, peu
importe, que droit syndical et droit de grève marchent de pair et
quand les fonctionnaires particulièrement réclament le droit syndical,
c'est dans leur pensée le droit de grève qu'ils revendiquent J'ai montré
que le droit de grève n'existe comme tel ni pour les ouvriers ni pour
les fonctionnaires, que le droit syndical, n'est autre chose que la liberté
d'association. Mais peu importent ces démonstrations! Le législateur
en donnant un statut spécial aux syndicats, le gouvernement en déclarant
qu'il reconnaissait le droit syndical aux fonctionnaires, ont donné un
fondement légal et officiel à ces erreurs et nous sommes dans la confusion
en attendant que nous soyons dans Vanarchie* (12).
Sans doute, dans l'esprit de Duguit, le syndicalisme des fonctionnaires,
corrélatif de la décentralisation par services, pourrait annoncer la dis
parition de la souveraineté étatique. Mais disparition au profit de qui
et de quoi ? L'obligation de service public, et non la puissance publique,
est au fondement de l'Etat. Les fonctionnaires, agents de l'Etat soumis
lementaire fonctionnaires (10)(11) Léon Ce n'est (48), Dugutt: » pas Revue 1906, avec «Les p. politique Joseph 26.syndicats Barthé-et par-de 1925, ministratif, en (12) ce p. Léon domaine, 211, 4e nous Ditguit: éd. Duguit soulignons, 1906) Traité, que et dialoguent, Durkheim. tome 5,
lémy, mais avec Berthélémy (Droit ad-
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