La lecture en ligne est gratuite
Le téléchargement nécessite un accès à la bibliothèque YouScribe
Tout savoir sur nos offres
Télécharger Lire

Théories implicites de la personnalité, évaluation et reproduction idéologique - article ; n°2 ; vol.82, pg 513-536

De
25 pages
L'année psychologique - Année 1982 - Volume 82 - Numéro 2 - Pages 513-536
Résumé
L'étude par les psychologues sociaux des théories implicites de la personnalité montre : 1) que l'activité de description psychologique de soi ou d'autrui est principalement une activité d'évaluation, et 2) que la validité descriptive de ces « descriptions » peut être très sérieusement contestée. Le concept même de personnalité peut être reconsidéré sur la base d'une telle étude, ainsi que la conception que l'on a des processus d'attribution.
L'auteur entend montrer que l'étude des théories implicites de la personnalité peut déboucher sur celle d'un procès cognitif : celui d'intériorisation/naturalisation des utilités sociales, et que ce procès cognitif s'inscrit parmi ceux qui permettent la reproduction idéologique.
Mots clefs : théories implicites de la personnalité, processus d'attribution, reproduction idéologique.
Summary : Implicit theories of personality, evaluation and ideological reproduction.
The social psychological study of implicit personality theories shows : 1) that the psychological description of self and others is amainly evaluative activity, and 2) that the descriptive accuracy of such descriptions can be seriously challanged. The concept of personality and the conception we are of the attribution processes can be so revisited.
The author aims to show that exploration of implicit personality theories leads to study of a cognitive process : internalizationjnaturalization of social utilities (social values) and that this cognitive process takes place among those which subtend ideologie reproduction.
Key-words : implicit personality theories, attribution processes, ideologie reproduction.
24 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Voir plus Voir moins

J.-L Beauvois
Théories implicites de la personnalité, évaluation et reproduction
idéologique
In: L'année psychologique. 1982 vol. 82, n°2. pp. 513-536.
Résumé
L'étude par les psychologues sociaux des théories implicites de la personnalité montre : 1) que l'activité de description
psychologique de soi ou d'autrui est principalement une activité d'évaluation, et 2) que la validité descriptive de ces « descriptions
» peut être très sérieusement contestée. Le concept même de personnalité peut être reconsidéré sur la base d'une telle étude,
ainsi que la conception que l'on a des processus d'attribution.
L'auteur entend montrer que l'étude des théories implicites de la personnalité peut déboucher sur celle d'un procès cognitif : celui
d'intériorisation/naturalisation des utilités sociales, et que ce procès cognitif s'inscrit parmi ceux qui permettent la reproduction
idéologique.
Mots clefs : théories implicites de la personnalité, processus d'attribution, reproduction idéologique.
Abstract
Summary : Implicit theories of personality, evaluation and ideological reproduction.
The social psychological study of implicit personality theories shows : 1) that the psychological description of self and others is
amainly evaluative activity, and 2) that the descriptive accuracy of such descriptions can be seriously challanged. The concept of
personality and the conception we are of the attribution processes can be so revisited.
The author aims to show that exploration of implicit personality theories leads to study of a cognitive process :
internalizationjnaturalization of social utilities (social values) and that this cognitive process takes place among those which
subtend ideologie reproduction.
Key-words : implicit personality theories, attribution processes, ideologie reproduction.
Citer ce document / Cite this document :
Beauvois J.-L. Théories implicites de la personnalité, évaluation et reproduction idéologique. In: L'année psychologique. 1982
vol. 82, n°2. pp. 513-536.
doi : 10.3406/psy.1982.28434
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1982_num_82_2_28434L'Année Psycholor/ique, 1982, 82, 513-536
Laboratoire de Psychologie
Université de Caen1
THÉORIES IMPLICITES DE LA PERSONNALITÉ,
ÉVALUATION ET REPRODUCTION IDÉOLOGIQUE
par Jean-Léon Beauvois
SUMMARY : Implicit theories of personality, evaluation and ideological
reproduction.
The social psychological study of implicit personality theories shows :
1) that the description of self and others is amainly evaluative
activity, and 2) that the descriptive accuracy of such descriptions can be
seriously challanged. The concept of personality and the conception we are
of the attribution processes can be so revisited.
The author aims to show that exploration of implicit personality theories
leads to study of a cognitive process : internalizationj naturalization of
social utilities (social values) and that this cognitive process takes place
among those which subtend ideologic reproduction.
Key-words : implicit personality theories, attribution processes, ideologic
reproduction.
En 1936, Allport et Odbert recensèrent 18 000 termes anglais per
mettant la description psychologique. Un tel registre sémantique est
probablement sans équivalent. Lorsqu'on sait que ces auteurs furent en
mesure de trier, parmi ces termes, 4 504 d'entre eux apparaissant comme
des « traits de personnalité les plus manifestement réels, (désignant) des
tendances déterminantes généralisées et personnalisées » (p. 366), on
prend conscience de ce qu'une langue véhicule de psychologie implicite
de nature personnologique, c'est-à-dire de expliquant la
conduite en termes de propriétés individuelles. De fait, rien de plus
banal que l'énoncé de « considérations psychologiques » : « Tu le connais,
il est têtu, teigneux... » Ces sont d'ailleurs indissociables
d'un registre étendu de conduites essentielles pour la régulation sociale :
les conduites d'évaluation. Quel cadre n'a pas eu à juger de la « loyauté »,
de 1' « ascendance » de ses subordonnés, entrées traditionnelles d'un
1. Esplanade de la Paix, 14032 Caen Cedex. 514 Jean-Léon Beauvois
certain type (paternaliste, Enriquez, 1976) de feuilles de notation du
personnel ? Quel enseignant n'a jamais affirmé d'un élève qu'il était
« paresseux », « exubérant »... ? Jusqu'aux propos des « psychologues »
dont on ne sait jamais jusqu'où ils relèvent de la discipline psycholo
gique et à partir d'où ils empruntent à l'appréhension banale : ne faut-il
pas être psychologue pour exercer le métier de « psychologue » ?
Nous avons prétendu (Beauvois, 1976) qu'à travers cet usage, puis
cette intériorisation des concepts personnologiques se réalisait l'un des
processus cognitifs essentiels de la reproduction idéologique, c'est-à-dire
de la maintenance, dans les idéologies quotidiennes des croyances et des
représentations susceptibles de garantir la stabilité des structures sociales.
Une analyse des conduites sociales d'évaluation nous a amené à consi
dérer le système de représentations personnologiques comme l'instr
ument de la naturalisation des utilités sociales. Le terme de naturalisation
est pris ici dans une acception assez semblable à celle qu'il a chez
Netchine et Netchine (1975). Il s'agit du procès par lequel une donnée
contingente et psychologiquement arbitraire et traduite dans un lan
gage où elle apparaîtra comme un fait de nature, parce que psycholog
iquement nécessaire. Les utilités sociales se trouvent ainsi intériorisées
sous forme de nécessités psychologiques faites de « traits », de « ten
dances », d' « aptitudes »..., ce que traduit le schéma fléché suivant,
d'inspiration volontairement matérialiste :
Une base matérielle = les conduites sociales
comportementale d'évaluation
I \
Un processus I cognitif = de représentations intériorisation personnologiques du système
1 \
Un effet idéologique = naturalisation sociales des utilités
Or, le système de représentations personnologiques fait actuellement
l'objet d'études intensives. Dans le chapitre « Perception d'autrui » du
classique manuel de Lindzey, Bruner et Tagiuri (1954) avaient introduit
l'expression « théories implicites de la personnalité », référant ainsi aux
relations que les individus perçoivent entre les traits qu'ils utilisent pour
appréhender autrui. Cronbach (1955) reprend l'expression et élargit sa
référence : outre celles concernant la covariation entre les traits, les
théories implicites de la personnalité (TIP) contiendraient également des
cognitions en rapport avec la tendance centrale et la dispersion de ces
traits. Depuis, même si cet élargissement n'a pas eu beaucoup de reten
tissements, les TIP de Bruner et Tagiuri ont été érigées en paradigme de
recherche expérimentale (Shneider, 1973). Il faut dire qu'une connais
sance des relations présupposées entre les traits, ainsi approxi
mation de la structure de ces relations, ne manquent pas d'intérêt pour Théories de la personnalité 515
le traitement de nombreux problèmes : sont ainsi concernés les psycho
logues sociaux intéressés par la perception d'autrui, par la perception de
soi, par les processus d'attribution, par le traitement des informations
en provenance d'autrui ou de soi, par la mise en mémoire des informat
ions psychologiques... On le voit, l'étude des TIP concerne un secteur
important de la psychosociologie cognitive. Il n'est donc pas étonnant
qu'elle ait suscité ces dernières années un intérêt croissant.
L'étude des TIP devrait également intéresser une réflexion sur les
processus idéologiques, plus précisément ceux de la reproduction idéo
logique. Ailleurs (Beauvois et Joule, 1981), nous avons défendu la
position selon laquelle les processus idéologiques peuvent être compris
pour partie comme une retombée générale, au plan sociologique, des pro
cessus cognitifs étudiés par la psychologie sociale au plan individuel.
Tout parti pris d'école mis à part, que pourrait bien être une « théorie des
idéologies » qui n'ait pas comme référence au moins virtuelle les propriétés
et le fonctionnement de l'appareil cognitif du sujet amené à parler, dans
son existence sociale, les idéologies dont on étudie, par exemple, la
reproduction ?
Cet article a pour but d'évoquer certains problèmes soulevés dans
le cadre de l'étude des TIP et de montrer que les données en rapport
avec ces problèmes, sans constituer une base empirique suffisante, sont
cependant des plus suggestives et incitent à amorcer un travail conceptuel
dont les termes pourraient être ceux d'une théorie cognitive de la repro
duction idéologique.
1. — L'ÉTABLISSEMENT DES THÉORIES IMPLICITES
DE LA PERSONNALITÉ
Les TIP constituent un système de représentations supposé rendre
compte des conduites humaines à partir d'un ensemble de traits (ou
dispositions permanentes des individus) et des structures dont est muni
cet ensemble.
Dans l'existence sociale, les TIP se révèlent de deux façons (Rosen
berg et Sedlack, 1972) :
— Elles se révèlent d'abord dans la façon dont une personne se
décrit elle-même ou décrit les autres dans ses conversations ou ses écrits
(« tu verras, elle est douce et crédule... »). Nous avons signalé l'impor
tance du lexique disponible pour de telles descriptions, et ce n'est pas
une mince tâche que d'engager l'étude d'un tel domaine sémantique
(depuis Allport et Odbert, et récemment : Goldberg, 1976 ; Bromley,
1977). L'activité de description personnologique est des plus naturelles.
Gara (1978), puis Gara et Rosenberg (1979) ont montré que certaines
personnes (supersets), le plus souvent des personnes importantes dans
la vie personnelle des sujets, donnent lieu à des descriptions à ce point Jean-Léon Beauvois 516
fournies que les éléments utiles à la description d'autres personnes
peuvent y être entièrement contenus (subsets). Mais les TIP se révèlent
également dans les propositions générales émises à propos de telle ou
telle personne, ou de telle ou telle catégorie de personnes (« les hommes
très attirants sur le plan physique ont généralement la tête creuse »).
Parmi les traits apparaissant dans les descriptions, certains vont bien
ensemble, d'autres non.
— Les TIP se révèlent ensuite à partir des attentes que peuvent avoir
les individus sur la base d'informations lacunaires. On m'annonce la
visite d'un collègue et on me précise qu'il est ambitieux, prétentieux,
mais fiable. Je m'attends à ce qu'il présente d'autres traits, plus pro
bables que d'autres. Je noterai ainsi sans surprise qu'il est « dynamique ».
J'aurais été surpris de le trouver, par exemple, « flegmatique ». Il s'agit
là d'une activité que les psychologues sociaux appellent une « inference »,
même si ce terme comporte quelque imprécision (cf., sur la notion d'infé-
rence sociale, la revue de Gineste, 1982. Signalons que cette revue peut
apporter un éclairage particulier sur certains points discutés ici même).
Les principales techniques permettant de mettre en évidence les
TIP procèdent de ces deux activités essentielles. Aussi opposera-t-on
des techniques à référence descriptive à des techniques à référence séman-
tico-conceptuelle. On les rappellera très rapidement dans un bref
paragraphe méthodologique initial, réservant à plus tard l'évocation de
quelques problèmes théoriques soulevés par leur utilisation.
1.1. Techniques a référence descriptive
II s'agit de techniques dans lesquelles on demande aux sujets de
réaliser des portraits psychologiques. Une recherche de Rosenberg et
Jones (1972) montre la possibilité et l'intérêt d'un travail sur des
documents « naturels » : ces auteurs étudient les TIP qui se dégagent de
l'ouvrage de Dreiser, A gallery of Woman. Néanmoins, dans la plupart
des cas, le chercheur utilise des techniques expérimentales de recueil des
données. Ces techniques diffèrent en fonction de leur degré de formalisme.
Le portrait libre est la technique la plus souple sur le plan de la procé
dure, mais elle pose des problèmes quelquefois insolubles de dépouill
ement ; aussi impose-t-on le plus souvent aux sujets de n'utiliser que des
adjectifs ; on peut d'ailleurs lui en fournir une liste (liste standard
d'adjectifs : adjective check list). Le principe consiste à présenter au sujet
un ensemble de termes descriptifs couvrant un champ plus ou moins
étendu et à lui demander de cocher les adjectifs caractéristiques de X
ou de lui-même. Dans la technique du tri (sorting test), le sujet doit
répartir un ensemble de traits en plusieurs groupes, chaque groupe
pouvant correspondre à une personne. Les échelles d'appréciation enfin
(rating scales) constituent la forme la plus élaborée de techniques des
criptives : les personnes décrites doivent être situées sur des échelles
opposant chacune une paire d'adjectifs supposés antonymes. Théories de la personnalité 517
1.2. Techniques a référence sémantico-conceptuelle
Ces techniques évitent le détour par des portraits et demandent au
sujet d'avancer directement ses TIP. Dans tous les cas, il s'agit d'avoir
une estimation de la façon dont les sujets se représentent les probabilités
de co-occurrence entre 2 ou n traits :
— Technique de vérification/falsification de phrases : On présente
aux sujets des phrases affirmant ou niant une co-occurrence (une per
sonne chaleureuse est aussi généreuse). Les sujets jugent ces phrases
selon leur valeur de vérité.
— Techniques interrogatives, consistant à demander aux sujets
d'estimer la probabilité d'une co-occurrence ; par exemple :
Une personne est chaleureuse ; pensez-vous qu'il est probable qu'elle
soit aussi :
généreuse très probable peu probable
intelligente très peu
Ces techniques interrogatives sont très employées. Elles posent
cependant un problème majeur quant à l'objet appréhendé. D'Andrade
(1965) a montré que les techniques descriptives et les techniques à
référence conceptuelle dégagent des structures équivalentes. Mais juste
ment, une telle équivalence entre les deux types de techniques quant à
leurs résultats empiriques alors qu'elles paraissent porter sur des réfé-
rents distincts rend plus fascinante la question de l'objet théorique
effectivement travaillé. Une connaissance d'autrui issue de l'expérience
dont on testerait tantôt la référence empirique (techniques descriptives),
tantôt la systématisation conceptuelle (techniques à référence concept
uelle) ? Disons tout de suite que cette vue ne semble pas très ajustée
aux résultats actuels. Le problème se complique lorsqu'on prend con
naissance d'une recherche de Ebbesen et Allen (1979). A côté des tech
niques interrogatives, ces auteurs utilisent une technique de jugement
purement sémantique : on demande aux sujets d'estimer la similitude
des mots-traits du point de vue de leur signification. Les solutions dimen-
sionnelles engendrées par les deux techniques sont des plus semblables.
De tels résultats militeraient en faveur d'une conception purement
sémantique des TIP. Nous reviendrons ultérieurement sur cette discus
sion. Nous avons ici tenu à laisser le problème ouvert en appelant ce
second groupe de techniques : techniques à référence sémantico-
conceptuelle.
1.3. Analyses structurales
On a défini les TIP à la fois comme l'ensemble des traits et comme la
structure des relations entre ces traits. Les techniques précédentes per
mettent d'établir une matrice dès relations duelles entre les traits. On 518 Jean-Léon Beauvois
saura par exemple que « tendre » va bien (est très co-occurrent) avec
« généreux ». Aller plus avant, c'est-à-dire dégager les structures sous-
jacentes, c'est ce que permettent les méthodes d'analyse qui traitent les
co- occurrences comme l'expression de surface de dimensions plus géné
rales : analyse factorielle, méthodes de groupage (clustering), échelles
multidimensionnelles. Voir les nombreux travaux de Rosenberg et de
ses collaborateurs, notamment : Rosenberg, Nelson et Vivekananthan
(1968), Rosenberg et Sedlak (1972), Rosenberg (1974), Jones et Rosen
berg (1974).
2. THÉORIES IMPLICITES
DE LA PERSONNALITE ET ÉVALUATION
Selon Beauvois (1976), les traits relevant de toute personnologie
(traits de personnalité ou aptitudes) peuvent être considérés comme des
réfractions d'échelles d'utilités sociales permettant l'évaluation des
conduites : réfractions « naturalisées », c'est-à-dire situées dans le
domaine a priori naturel de la psychologie humaine. Par ce biais, la
contingence des valeurs (ou utilités sociales) s'estompe et celles-ci appa
raissent comme des nécessités psychologiques. Le fait qu'un travail soit
jugé un « bon » travail relève en droit de la contingence des utilités
sociales. Cette contingence sera masquée lorsque l'intériorisation d'une
échelle d'utilité sous forme de trait permettra de considérer que ce
« bon » travail est l'expression d'un fait de nature : le trait psychologique
(une aptitude, par exemple).
Mais une conduite et l'utilité de cette conduite sont deux choses en
droit différentes. Savoir que X s'est « bien » comporté dans une situation
précise ne m'apprend rien sur sa conduite, plus exactement ne m'apprend
quelque chose que si je connais les valeurs de celui qui m'informe.
« Bien » ne définit pas la conduite, mais simplement une transformation
utile de l'état de la nature. Or, la référence d'un trait de personnalité,
a fortiori celle des TIP, semble être davantage l'utilité des conduites que
les conduites elles-mêmes, ce qui conduirait à concevoir les TIP comme
ayant un fondement davantage évaluatif que descriptif. L'étude empi
rique des TIP abonde dans ce sens. Elle nous enseigne : 1) que la dimens
ion essentielle qui structure l'univers des traits est purement evaluative,
et 2) que les autres dimensions (dimensions descriptives) n'en sont jamais
indépendantes.
En 1962, Osgood a voulu montrer que le lexique personnologique n'a
pas de structure autre que celle dégagée par ses études antérieures de la
signification (Osgood, Suci et Tannembaum, 1957), les dimensions
organisant l'univers des traits apparaissant comme très semblables aux
trois dimensions du très connu différentiateur sémantique : la valeur
(bon-mauvais...), la puissance (fort- faible...) et l'activité (actif-passif...). de la personnalité 519 Théories
Selon Osgood, le facteur évaluatif apparaîtrait donc bien comme la
dimension première permettant de rendre compte de l'essentiel des
co-occurrences entre les traits. Des résultats semblables seront obtenus
par Kuusinen (1969), Osgood, May et Miron (1975), Tzeng (1975).
Néanmoins, si le modèle d'Osgood fait du facteur évaluatif (V) le
facteur premier de l'organisation des traits, il y associe deux autres
dimensions stables qui lui sont orthogonales. Ce modèle accepte donc
l'indépendance d'une dimension evaluative et des deux autres dimensions
qui pourraient être considérées comme « descriptives ». Une telle concept
ion permet de se représenter un trait comme une sorte de combinaison
d'éléments, certains évaluatifs, d'autres probablement descriptifs et
indépendants des précédents. Les co-occurrences entre traits renverraient
alors à un partage d'éléments évaluatifs ou descriptifs. Cette conception
concorde assez mal avec le point de vue selon lequel un trait n'est que
pure intériorisation d'une échelle d'utilités sociales. Ce point de vue
implique en effet non seulement que tout trait contienne une référence
à une échelle de valeurs (ce que confirmerait le modèle d'Osgood, et ce
qui est finalement trivial), mais il implique surtout une relative indiff
érenciation des éléments évaluatifs et des éléments descriptifs. Un chef
d'atelier peut trouver intéressant (valorisé, utile...) que son contremaître
soit « dynamique ». Il ne niera pas ce jugement de valeur et sera prêt à
reconnaître qu'il préfère les contremaîtres dynamiques à ceux qui ne le
sont pas. Il sera même prêt à admettre qu'il a tendance à considérer
qu'un individu qui présente cette intéressante caractéristique personn
elle doit bien en présenter d'autres tout aussi intéressantes : qu'il doit
être « ascendant », « maître de lui »... Il s'agit là de ce que l'on appelle
dans la littérature — et depuis Thorndike (1920) — un effet de halo.
Cet effet est bien connu en matière d'évaluation (Tiffin et McCormick,
1967). Il illustre une tendance à la maximalisation de la consistance, et
nous ne pouvons ici que renvoyer le lecteur au débat ayant opposé en
matière de perception d'autrui les tenants d'une consistance evaluative
à ceux d'une consistance descriptive (Peabody, 1967 ; Felipe, 1970 ;
Rosenberg et Olshan, 1970). Mais c'est autre chose — et c'est la concept
ion du trait ici défendue — que d'affirmer que le « dynamisme » n'est
rien indépendamment du fait que certaines conduites que l'on évoque
lorsqu'on utilise ce mot sont considérées comme intéressantes (ou utiles,
ou valorisées...). Le trait ne désigne aucune réalité psychologique indé
pendante que l'on pourrait, en quelque sorte, déconnecter de la valeur
des conduites. Autrement dit, si par un coup du sort, les conduites dites
« intelligentes » n'intéressaient plus personne, l'intelligence en tant que
trait disparaîtrait du répertoire personnologique parce qu'elle ne renvoie
pas à une réalité indépendante de cet intérêt. L'intelligence, comme tout
trait, n'est que l'intériorisation d'un regard normatif.
De telles affirmations peuvent paraître arbitraires, parce que allant à
rencontre du sens commun. Elles résultent cependant d'une analyse du 520 Jean-Léon Beauvois
processus cognitif de constitution du trait dans l'activité evaluative
(Beauvois, 1976), et elles semblent aujourd'hui soutenues par les données
expérimentales.
Une recherche très approfondie de Kim et Rosenberg (1980) débouche
en effet sur un modèle (modèle « évaluatif ») qui va dans le sens des
affirmations précédentes. Les auteurs demandent aux sujets de se
décrire eux (ou elles)-mêmes à l'aide d'adjectifs ainsi que 35 autres
personnes de leur connaissance. Les sujets doivent ensuite coter chaque
personne sur un différenciateur sémantique, et chaque trait utilisé pour
la description à la fois sur un différenciateur sémantique et sur 14 échelles
spécifiques (intelligent... inintelligent; mature... immature..., etc.). Le
modèle d'Osgood n'est retrouvé que dans la situation de traits standards
et au niveau du groupe, lorsque les données sont agrégées. Le modèle
d'Osgood n'est pas confirmé au niveau individuel, les trois facteurs V, P
et A n'apparaissant simultanément que chez une minorité de sujets. On
note par contre chez tous les sujets la présence d'une dimension evalua
tive massive. A côté de celle-ci, on observe des dimensions additionnelles
(attractivité, intégrité, intelligence, maturité...) qui varient selon les
individus. Plus saturées d'éléments descriptifs (Kim et Rosenberg les
appellent des « dimensions à contenu »), elles sont très reliées à la dimen
sion evaluative. Par exemple, la corrélation moyenne entre la dimension
« maturité » et une échelle d'évaluation est de .64 ; elle est de .57 pour la
dimension « intelligence ». Les auteurs proposent donc un modèle
« évaluatif » schématiquement représenté dans la figure 1.
Le problème de la structure des TIP trouve là un début de solution
a . intégrité
b: maturité
: intelligence
Fig. 1. — Le modèle évaluatif de Kim et Rosenberg (1980). En fait,
de nombreux auteurs avaient déjà dégagé des structures qui, sans être
identiques à celles du différenciateur sémantique, impliquaient un facteur
principal de nature evaluative (Pedersen, 1965 ; Walster et Jackson,
1966 ; Lay et Jackson, 1969) sans omettre les nombreux travaux sur ce
thème de Rosenberg. On peut signaler que parfois la dimension evaluative
est dichotomisée : valeur sociale et valeur intellectuelle. de la personnalité 521 Théories
assez conforme à ce que laissait prévoir la conception du trait que nous
avons proposée. Les principales implications de ce modèle sont d'ailleurs
des conséquences du processus d'intériorisation / naturalisation des
échelles d'utilités :
— rôle prépondérant de la valeur dans la structuration de l'univers
personnologique. Dire de quelqu'un qu'il est ascendant c'est donc
davantage le situer sur un axe d'utilité qu'énoncer à son propos une
assertion descriptive. C'est dire son prix ;
— il n'existe pas de trait purement descriptif, puisqu'il n'existe pas de
dimension de l'univers personnologique purement descriptive. Les
TIP réalisent bien cette indissociation du codage de la valeur et du
codage descriptif qui s'avérera, selon l'épistémologie, source de
méconnaissance.
3. THÉORIES IMPLICITES DE LA PERSONNALITÉ
ET VALIDITÉ DESCRIPTIVE
Précisément, s'il est vrai que les traits ne sont que des réfractions
naturalisées des échelles d'utilité, leur fonction doit être davantage le
codage de la valeur que le codage descriptif. Les TIP devraient être
conçues comme orientant l'action à l'égard d'autrui (permettant de
décider de sanctions, par exemple) davantage qu'elles n'en facilitent la
connaissance. Il s'agit de juger et non de connaître, et l'épistémologie
nous apprend qu'il s'agit de deux choses différentes. On ne doit donc pas
s'attendre à ce que les TIP aient une grande efficacité descriptive. C'est
ce que les résultats semblent bien confirmer. De nombreux travaux
portant sur le jugement personnologique permettent en effet de sup
poser que :
1. Les TIP peuvent parfaitement fonctionner à partir d'une connais
sance des plus restreintes d'autrui.
2. La description personnologique d'autrui repose autant sur des pré
conceptions que sur les informations de fait dont les sujets disposent.
3. La notion de personnalité ne semble pas justifiée par l'activité naïve
(nous ne disons pas : professionnelle...) de description psychol
ogique.
3.1. Recherches sur la taxinomie
des attributs personnologiques
Du lexique publié par Allport et Odbert (1936), Cattell (1947, 1957)
dégagea 171 termes triés pour couvrir l'étendue du domaine personnol
ogique. Une analyse en clusters lui permit ensuite de ramener ce domaine
à 36 échelles bipolaires qui furent utilisées à plusieurs reprises pour
dégager les structures latentes de la description de la personnalité. On

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin