Le potentiel du web pour les enquêtes de mobilité

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Ces dernières années, les méthodes utilisées pour recueillir les données de mobilité ont évolué,afin de prendre en compte deux paramètres : la nécessité d’obtenir des informations fiables et suffisamment précises pour nourrir des modèles de plus en plus complexes et l’intégration des nouvelles technologies dans les protocoles d’enquête (web, GPS...). La combinaison de différents médias s’est imposée comme un moyen d’améliorer la qualité des données produites à moindre coût, en permettant une augmentation du taux de réponse global. Mais la question de la comparabilité des données dans le temps et entre les différents modes reste entière.
Publié le : dimanche 30 décembre 2012
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Le potentiel du web
pour les enquêtes de mobilité
Caroline Bayart* et Patrick Bonnel **
Ces dernières années, les méthodes utilisées pour recueillir les données de mobilité ont évolué,
afin de prendre en compte deux paramètres : la nécessité d’obtenir des informations fiables et
suffisamment précises pour nourrir des modèles de plus en plus complexes et l’intégration des
nouvelles technologies dans les protocoles d’enquête (web, GPS...). La combinaison de diffé-
rents médias s’est imposée comme un moyen d’améliorer la qualité des données produites à
moindre coût, en permettant une augmentation du taux de réponse global. Mais la question de
la comparabilité des données dans le temps et entre les différents modes reste entière.
es transports constituent un en-
jeu majeur des politiques urbai-Lnes. Connaître avec précision
les pratiques de mobilité des habi-
tants est nécessaire pour assurer le
développement durable des infra-
structures et des politiques de dépla-
cements. La difficulté pour obtenir
des données d’enquêtes représentati-
ves de la population visée et la com-
plexité croissante des données
nécessaires à l’alimentation de modè-
les de plus en plus sophistiqués ne
permettent généralement plus de re-
cueillir toutes les données selon une
méthodologie unique.
Connaître avec précision les pratiques des habitants est nécessaire pour assurer le développement durable des
infrastructures et des politiques de déplacement.
Des protocoles d’enquête Source : droits réservés
mixte pour limiter
dants, existent pour tenter de limiter blème du biais de non-réponse, dans lala non-réponse
cette non-réponse. Malgré l’intérêt mesure où les répondants à un média
indéniable de ces efforts, les biais liés ne sont pas forcément les mêmes queLes taux de réponse des enquêtes
à la non-réponse ne sont pas suppri- les répondants à un autre média. Ainsi,Transports classiques tendent à dé-
més. Si des méthodes de redresse- des protocoles d’enquêtes mixtes sontcroître dans le temps. Cette propen-
ment permettent de les réduire, elles mis en place dans de nombreux pays.sion à la non-réponse diminue la
conduisent toujours à postuler que les C’est le cas de l’enquête nationaleconfiance que l’on peut accorder aux
non-répondants ayant certaines ca- Transports allemande, conduite parrésultats des enquêtes en termes de
ractéristiques socio-économiques se CATI (enquêtes téléphoniques assistéesreprésentativité de la population
comportent comme les répondants par ordinateur) pour la partie de l’é-étudiée. De nombreuses techniques,
ayant les mêmes caractéristiques. Or, chantillon pour laquelle il est possiblecomme l’information préalable et la
de nombreux travaux permettent de d’obtenir un numéro de téléphone etréduction de la lassitude des répon-
douter de la validité de cette par voie postale pour le reste. Un autre
hypothèse (Murakami, 2004). exemple concerne l’enquête de mobi-
lité belge Mobel, dans laquelle les
* Docteur en économie des transports.
La combinaison de modes d’enquêtes questionnaires sont envoyés par cour-** Enseignant-chercheur
Laboratoire d'économie des transports, ENTPE, peut permettre de contourner le pro- rier, puis des contacts téléphoniques
Université Lyon 2, CNRS.
Courrier des statistiques n° 129, juin 2010 1Le potentiel du web pour les enquêtes de mobilité
Tableau - Avantages et limites du média web pour la réalisation d’enquêtessont réalisés auprès des ménages réper-
toriés dans les annuaires pour les moti-
+–ver à participer.
Visualisation différente selon l’équipementFort potentiel à faible coût
Sensible au niveau d’expertise informatiquePar ailleurs, les données recueillies Réponse plus rapide
Sécurité des données sur le serveurEnvoi de rappelsdans le cadre des enquêtes Transport
Confidentialité des réponsesVérification dynamique des incohérencesdoivent être très précises. Or la capa-
Comportement des InternautesQuestions aléatoires
cité des individus à rapporter avec Méthodes de sélection de l’échantillonPersonnalisation
exactitude des informations sur les
Source : Gunn (2002)déplacements effectués durant un
laps de temps relativement long (gé-
néralement une journée entière) est
média permet donc d’augmenter le Toutefois, il existe des limites impor-remise en cause dans de nombreux
nombre de contacts à moindre frais, tantes à l’utilisation du web pour lestravaux (Stopher et al., 2007). Ceci
et de diminuer le coût moyen par enquêtes. D’abord, répondre à uns’explique notamment par la durée de
contact. Le web autorise également questionnaire en-ligne présuppose del’étude, le manque de mémoire des
une grande interactivité au niveau de disposer d’un ordinateur et d’uneindividus et la sélectivité de leur dé-
la personnalisation des questions et connexion Internet. Or, bien que l’é-claration. Le nombre de déplace-
des réponses. Les contrôles, qui ga- quipement informatique des ména-ments est souvent sous-estimé par le
rantissent la validité des réponses, ges français et le taux de pénétrationrépondant, les petits déplacements
sont automatiques et dynamiques d’Internet sur le territoire soient enétant davantage omis, et les informa-
tout au long du remplissage du ques- forte progression, ils restent encoretions collectées ne sont pas toujours
tionnaire, et permettent de relancer faibles pour permettre le lancementde très bonne qualité. Le problème se
l’enquêté en cas d’incohérence dans d’études de mobilité à l’aide de cepose de manière plus aiguë dans les
les réponses. Plus encore, grâce aux seul média. Et même si les ménagesenquêtes auto-administrées, où au-
nombreux filtres, les individus ne se auxquels nous nous intéressons pos-cun enquêteur n’est présent pour re-
voient pas poser des questions qui ne sèdent une connexion Internet, illancer le répondant et l’inciter à faire
les concernent pas et qui alourdissent n’est pas établi que l’ensemble des in-un effort de mémoire (Stopher et al.,
la charge de la réponse. dividus qui composent ce ménage2007). Les enquêtes en face-à-face,
soient à l’aise avec l’utilisation de cebien que de meilleure qualité, ont un
Par ailleurs, les études en-ligne sont nouveau média. Ainsi, l’échantilloncoût très élevé que les
simples à mener, qu’il s’agisse de la obtenu par une enquête web n’est gé-commanditaires d’études ne sont pas
diffusion du questionnaire, des relan- néralement pas représentatif de la po-toujours prêts à payer.
ces et de la phase de suivi. Le répon- pulation étudiée, ce qui interdit toute
dant entre directement ses réponses, généralisation des données d’en-Ainsi, de plus en plus d’enquêtes re-
le support informatique supprimant quête à l’ensemble de la populationposent sur des protocoles complexes
tout effort physique de renvoi du par inférence statistique. Certainsassociant plusieurs modes ou métho-
questionnaire, par rapport à une en- dysfonctionnements techniques peu-dologies pour augmenter le taux de
quête postale. La diffusion de l’en- vent causer des erreurs dans la col-réponse global, sans renoncer à la
quête, la collecte des données et le lecte des données par Internetqualité des réponses (Couper, 2000).
traitement de l’information sont donc (indisponibilité du serveur, différen-
plus rapides que dans les modes tradi- ces dans la présentation du question-
tionnels. Il est également possible d’a- naire, temps de chargement parfoisLe web, un média d’avenir dans
nalyser le comportement de réponse longs qui génère des abandons...),les protocoles d’enquêtes ?
des enquêtés. Enfin, le caractère peu sans que leurs raisons précises soient
intrusif et non contraignant du web en connues de l’administrateur.Avec la démocratisation de l’informa-
termes de disponibilité temporelletique et de l’accès à Internet, les enquê-
permet de toucher davantage d’indi- Par ailleurs, il reste difficile de contrô-tes web sont promises à un rapide
vidus, qu’il s’agisse de personnes peu ler « celui » qui se cache réellementdéveloppement. Couramment utilisées
libres en journée ou de ne derrière l’ordinateur. Cette limite,dans certains domaines comme le mar-
souhaitant pas recevoir un enquêteur. propre au mode auto-administré duketing, il est intéressant de s’interroger
L’enquêté est en effet libre de ré- questionnaire, n’est pas sans consé-sur la pertinence de ce nouveau média
pondre à l’enquête dans un lieu et à quence sur la pertinence des donnéespour les enquêtes de mobilité.
un horaire qui lui conviennent. La recueillies. En règle générale, il existe
technique utilisée permet au répon- une durée limite du questionnaire àLes coûts générés par une enquête
dant de remplir le questionnaire par ne pas dépasser pour éviter les aban-web ne sont pas très élevés (pas d’en-
partie, les données recueillies étant dons. Le temps nécessaire pour télé-quêteur ni de support papier pour
stockées dans une base et rappelables charger les pages web et répondrel’administration du questionnaire,
ultérieurement à l’aide d’un mot de aux questions a en effet un coût pourcodage et saisie réalisés par l’enquê-
passe. l’enquêté (temps passé devant l’é-té..). L’utilisation de ce nouveau
2 Courrier des statistiques n° 129, juin 2010Caroline Bayart et Patrick Bonnel
cran, montant de la communica- questionnements sur cette méthodo- envoyés aux répondants potentiels
tion...). Du point de vue de l’enquêté, logie, les comportements de mobilité sur le web, en deux vagues successi-
la confidentialité des données reste des non-répondants ne pouvant être ves, chacune avec deux relances. Au
problématique. Bien que certains in- considérés comme identiques à ceux final, 536 individus ont accédé au site
ternautes valorisent la personnalisa- des individus interrogés. Dans ce pour tenter de répondre à l’enquête
tion du contact (Yun & Trumbo, contexte, l’utilisation du web est (678 connexions enregistrées), ce qui
2000), l’intrusion de l’informatique apparue comme une voie représente un taux de connexion de
dans la vie privée et la circulation des intéressante, en complément de 12 %. Ce chiffre est satisfaisant,
virus ne sont pas très rassurantes. l’enquête en face-à-face. puisque les ménages concernés par
l’enquête web sont ceux qu’il n’avait
Si l’utilisation du web dans les enquê- L’expérience a été menée lors de la pas été possible d’atteindre durant la
tes de mobilité semble intéressante, dernière enquête ménages déplace- première phase de l’enquête, malgré
ce nouveau mode d’enquête présente ments de Lyon en 2006 par le Labora- huit tentatives, ou qui avaient refusé
quelques limites méthodologiques, toire d’économie des transports de répondre. Cependant, tous les mé-
qui ne peuvent être facilement écar- (laboratoire de l’École nationale des nages qui se sont connectés n’ont pas
tées (tableau). travaux publics de l’État et de l’Uni- terminé la saisie. Étant donné la lon-
versité Lyon 2, unité mixte du Centre gueur du questionnaire, et son carac-
national de la recherche scientifique). tère auto-administré, certains
L’expérience menée Une enquête web a été proposée aux individus n’ont pas pu (contraintes
à Lyon en 2006 non-répondants à la première vague techniques : modem bas-débit, navi-
d’interviews en face-à-face. Les per- gateur inadéquat...) ou pas voulu
La méthodologie des enquêtes ména- sonnes refusant de répondre à l’en- (questions parfois très personnelles,
ges déplacements françaises est dé- quête standard, impossibles à demandant un important effort de
finie par le Certu (Centre d’études sur joindre, malgré plusieurs tentatives à mémoire...) répondre entièrement à
les réseaux, les transports et l’urba- des horaires variables, ou absentes de l’enquête. Seuls 369 individus ont
nisme) (Certu, 2008). Ces enquêtes longue durée sont contactées par fourni une réponse suffisamment
sont généralement longues et coûteu- courrier pour remplir le questionnaire complète et exploitable, dont 19 % se
ses à mettre en œuvre. Il s’agit le plus en-ligne, car nous ne disposons pas sont connectés plusieurs fois sur le
souvent d’interroger un large échan- de leur adresse électronique et pas site pour remplir le questionnaire. Le
tillon de ménages, ou d’individus, au toujours de leur numéro de téléphone taux de réponse de l’enquête web est
sujet de leurs déplacements quoti- (figure). donc égal à 8,5 %.
diens, à l’aide d’un questionnaire re-
lativement lourd et administré en Au cours de la période d’enquête (de Si la combinaison de modes d’en-
face-à-face, à différents membres du novembre 2005 à avril 2006), quête est prometteuse, proposer plu-
foyer. Les implications en termes de 11 951 ménages ont été contactés sieurs méthodes de recueil de
disponibilité des répondants et de mais seuls 53 % ont accepté de rece- données n’est pas sans risque, le re-
nombre d’enquêteurs sont importan- voir un enquêteur à leur domicile. cueil d’informations via différentes
tes. L’augmentation du taux de Parmi les non-répondants à l’enquête sources pouvant générer des résultats
non-réponse a apporté de nombreux en face-à-face, 4 335 courriers ont été parfois peu comparables.
Figure - Schéma de recrutement des ménages sur les 72 communes du Schéma
de cohérence territorial (Scot) de Lyon
Les répondants web :
des ménages actifs
Échantillon à hauts revenus
total
Nous ne connaissons pas apriori la
Interview oui 6 375 enquêtes cible des répondants à l’enquête web,
face-à-face en face-à-face
puisqu’il s’agit de ménages qu’il n’a
non pas été possible d’enquêter en
face-à-face. L’analyse de leurs carac-
téristiques socio-économiques com-
Ménages non Ménages absentsMénages parativement à celles des individus
joignables longue durée« Refus » interrogés en face-à-face donne des
résultats intéressants.
Interview oui 369 enquêtes
Les ménages internautes ont davan-en-ligne web
tage de membres (2,6 vs 2,38 dans
non
l’enquête en face-à-face). Cette diffé-
rence est liée au statut des répon-STOP
Courrier des statistiques n° 129, juin 2010 3Le potentiel du web pour les enquêtes de mobilité
dants, l’échantillon web regroupant avec les technologies de la communi- Une mobilité globalement
majoritairement des actifs, ainsi qu’à cation et disposent souvent d’un ac- plus faible mais plus longue,
la composition du ménage auquel ils cès Internet sur leur lieu de travail. Les davantage motorisée et liée
appartiennent (position des internau- jeunes (scolaires et étudiants), au travail pour les internautes
tes dans le cycle de vie qui coïncide comme les plus âgés (retraités), sont
avec la présence d’enfants). Les ré- largement sous-représentés parmi les Il est probable que les différences so-
pondants web ont en moyenne internautes (70 % ont entre 30 et cio-économiques constatées entre les
davantage de revenus annuels nets dis- 59 ans, vs 45 % en face-à-face). Il est deux populations (personnes interro-
ponibles par unité de consommation probable que ce soit le chef de mé- gées en face-à-face et répondants
(20 000 euros vs 15 000 euros en nage ou le conjoint qui réponde à web) impactent les habitudes de dé-
face-à-face). La pénétration d’Internet l’enquête web, puisqu’ils sont desti- placement des répondants. Après
est encore inégale sur le territoire, et nataires du courrier les informant de avoir qualifié les deux échantillons
concerne davantage les ménages ayant cette possibilité. Par ailleurs, les per- sur la base de caractéristiques
des hauts revenus. Par ailleurs, ceux sonnes âgées sont généralement socio-économiques, nous nous
qui disposent d’une connexion sur le moins familières avec Internet et pré- intéressons à la mobilité individuelle.
lieu de travail ont des professions géné- fèrent répondre en face-à-face. Deux
ralement supérieures, avec un bon ni- catégories socio-professionnelles Le nombre de déplacements quoti-
veau de revenu. sont surreprésentées dans l’enquête diens moyen déclaré par les internau-
web : les cadres ou professions intel- tes est plus faible : 3,00 vs 3,63 en
L’accès à la voiture des personnes en lectuelles supérieures et les employés face-à-face. Cette différence s’ex-
âge de conduire est plus important (environ 39 % chacun, vs respective- plique tout d’abord par une immobili-
au sein de la population web (9 % ment 14 % et 23 % dans l’enquête en té nettement plus importante dans
des internautes sont dépourvus de face-à-face). Ces répondants ont es- l’enquête web (19 % vs 11 % en
véhicule, vs 21 % des répondants en sentiellement des fonctions adminis- face-à-face). Il est en effet sûrement
face-à-face). Ceci est en partie lié à la tratives, qui nécessitent une certaine plus facile de se déclarer immobile
taille du ménage et aux différences connaissance d’Internet, et un accès pour raccourcir l’enquête dans une
en termes de niveau de vie. Comme web au travail, ce qui favorise leur enquête auto-administrée qu’en pré-
on pouvait s’y attendre, les ménages connexion. Les internautes ont un ni- sence d’un enquêteur, puisque per-
ayant répondu sur le web sont mieux veau d’études nettement supérieur sonne ne vient relancer l’internaute.
équipés en connexion Internet que (deux tiers ont fait des études après le Ainsi, si on reprend la même analyse
les autres (80 % ont une connexion bac vs 30 % en face-à-face), ce qui est uniquement pour les mobiles le jour
Internet au domicile, vs 51 %). La lié à la catégorie socioprofessionnelle de l’enquête, l’écart subsiste mais est
proportion de personnes possédant et au niveau de revenus du ménage. réduit (3,71 vs 4,08).
un téléphone portable, pour motif La localisation des internautes en re-
personnel ou professionnel, est plus vanche ne diffère pas sensiblement La voiture est davantage utilisée par
importante chez les répondants web de celle de la population face-à-face. les internautes (58 %, vs 44 % des dé-
(80 %, vs 69 %). Cet écart est proba- placements dans l’enquête standard).
blement lié à la catégorie sociopro-
fessionnelle et au niveau de revenu.
Enfin, si la proportion de ménages
possédant une ligne de téléphone fixe
à domicile est proche entre les deux
enquêtes (90 %), les ménages inter-
nautes sont moins souvent sur l’an-
nuaire (seuls 60 % sont inscrits sur
l’annuaire France Télécom, vs 80 %),
ce qui pourrait en partie expliquer la
plus grande difficulté à les joindre.
Les femmes sont un peu plus présen-
tes dans l’échantillon web (57 % vs
52 %), et ce constat rejoint les résul-
tats couramment observés lorsqu’il
n’y a pas de sélection aléatoire des ré-
pondants au sein du ménage. Les ac-
tifs sont très fortement surreprésentés
dans l’enquête web (71 % vs 46 % en
face-à-face). Ils disposent de peu de
temps pour répondre aux enquêteurs La voiture est davantage utilisée par les internautes (58 %, vs 44 % des déplacements dans l'enquête standard).
Source : Wikipédiaà domicile, mais sont plus familiers
4 Courrier des statistiques n° 129, juin 2010Caroline Bayart et Patrick Bonnel
Ces répondants sont davantage actifs, Redressement de l’échantillon La différence en termes de nombre de
motorisés et possèdent un bon niveau en face-à-face : déplacements subsiste et à même ten-
d’étude et de revenu. A contrario, les des populations proches aux dance à s’amplifier un peu par rap-
déplacements à pied, souvent de petits pratiques différentes port à l’ensemble de la population
déplacements par nature moins bien (4,04 déplacements par individu in-
enregistrés dans les enquêtes auto-ad- Les différences socio-économiques terrogé en face-à-face, contre seule-
ministrées, sont deux fois moins fré- de la population web par rapport à la ment 3,00 par internaute). La
quents chez les internautes (15 % vs population en face-à-face sont sus- proportion d’immobiles étant nette-
29 %). Il en est de même pour l’usage ceptibles d’affecter les résultats des ment supérieure parmi les internautes
des transports en commun. Enfin, si on deux échantillons. Le redressement (19 % vs 7,5 %), la différence de mo-
additionne les données des modes de l’échantillon en face-à-face de fa- bilité se réduit lorsque l’analyse se li-
motorisés, la mobilité des répondants çon à le rendre comparable à l’échan- mite aux mobiles (4,53 déplacements
web devient supérieure à celle des ré- tillon web vise à neutraliser l’impact par individu interrogé en face-à-face,
pondants en face-à-face. des différences socio-économiques vs 3,71 par internaute). Elle subsiste
sur les données de mobilité des deux toutefois pour la marche à pied, les
Le motif à destination « travail » est échantillons. internautes se déplaçant moins à pied
surreprésenté dans l’enquête web, que les individus de l’échantillon
par rapport à l’enquête en face-à-face Les variables de calage doivent être face-à-face (15,1 % des déplace-
(22,9 % vs 15,4 %). Cette spécificité corrélées avec les indicateurs à esti- ments déclarés sur le web vs 24,3 %
s’explique par le nombre important mer. Deux types de variables sem- en face-à-face). On observe égale-
d’actifs qui composent l’échantillon blent importants pour qualifier les ment une utilisation beaucoup moins
d’internautes. individus qui répondent sur le web : soutenue de la voiture en tant que
des variables d’équipement en conducteur. Pour les autres modes,
Les internautes effectuent des échan- moyen de communication (posses- les résultats sont très proches, même
ges plus importants avec le centre de sion d’un téléphone portable et d’une si les effectifs sont parfois limités.
l’agglomération, quelle que soit la connexion internet à domicile) et des
zone d’origine des déplacements. variables sociodémographiques (âge, Les différences sur le motif « travail »
niveau de diplôme, catégorie socio- s’estompent, les internautes ayant
Ce constat, ajouté à la différence en professionnelle, possession du per- une mobilité pour ce motif proche
termes de modes de déplacements mis de conduire et nombre de de celle des individus de l’enquête
(large proportion de déplacements en personnes du ménage). Concernant standard (22,9 %, vs 21,6 %). L’é-
voiture mais peu de petits déplace- l’équipement des ménages, ceux qui cart de mobilité se porte donc sur les
ments à pied dans l’enquête web) jus- ne possèdent pas de téléphone por- autres motifs comme les accompa-
tifie la distance moyenne accrue des table ni de connexion Internet à leur gnements (10,2 % des déplace-
déplacements de l’enquête web, par domicile sont peu représentés dans ments en face-à-face vs 8,2 % sur le
rapport à l’enquête en face-à-face l’échantillon web. Il en est de même web) et les loisirs, surtout de petits
(4,61 km, vs 3,78 km). La durée pour les individus de sexe masculin, déplacements considérés comme
moyenne des déplacements semble qui ne possèdent pas leur permis de moins importants par les internau-
également affectée par ce déséqui- conduire. A contrario, les actifs tes. La distribution des déplace-
libre, car elle est supérieure dans l’en- (30-60 ans), les diplômés du supé- ments dans le temps montre des
quête web (22,96 mn, vs 19,25 mn). rieur et les « petits » ménages sem- pointes un peu plus marquées sur-
Si on compare les budgets temps et blent séduits par ce mode d’enquête. tout le matin et une pointe plus tar-
budgets distances des individus, Une fois sélectionnées les variables dive le soir alors que celle du matin
c’est-à-dire les durées et distances principales qui caractérisent les ré- se déroule aux mêmes horaires.
quotidiennes moyennes engendrées pondants en-ligne, nous calculons les
par les déplacements, les internautes effectifs des différentes modalités. La Enfin, les différences observées en
consacrent davantage de temps macro « Calmar » développée par termes de longueur et de durée des
chaque jour aux déplacements que l’Insee (Sautory, 1993) redresse en- déplacements entre les deux popula-
les répondants en face-à-face suite l’échantillon en face-à-face, de tions subsistent après le redresse-
(85,57 mn, vs 78,55 mn). Ce constat sorte que ces effectifs soient égaux ment de l’échantillon en face-à-face.
s’explique notamment par un nombre dans les deux populations, web et La distance moyenne des déplace-
de kilomètres parcourus plus élevé face-à-face. Calmar est un acronyme ments effectués par les individus
(17,18 km, vs 15,42 km). pour CALage sur MARges : on désigne après le redressement est légèrement
ainsi la technique de redressement qui supérieure dans l’enquête web
À ce stade de l’analyse, il est difficile permet d’ajuster les marges (estimées à (4,74 km, vs 4,08 km), l’écart s’étant
de conclure sur l’effet du média d’en- partir d’un échantillon) d’un tableau de réduit par rapport à la population
quête, étant donné les différences contingence, croisant deux (ou plus) globale de l’enquête (– 33 %). Les
socio-économiques observées entre variables catégorielles, aux marges actifs sont à présent surreprésentés
les deux populations. connues dans la population. dans les deux échantillons, et les dé-
Courrier des statistiques n° 129, juin 2010 5Le potentiel du web pour les enquêtes de mobilité
placements domicile-travail augmen- tefois objecter que les différences met en évidence l’effet négatif du
tent la moyenne des déplacements socio-économiques subsistant entre média web sur le nombre de dépla-
quotidiens. La durée moyenne des les deux échantillons après le cements déclaré. L’analyse précise
déplacements est supérieure dans redressement peuvent expliquer au que l’effet du web n’est pas uniforme
l’enquête web (22,96 mn, vs moins en partie les différences de sur la population des internautes. Les
19,20 mn), l’écart étant légèrement mobilité. Si l’on en croit l’hypothèse variables qui interagissent directe-
supérieur à celui observé pour l’en- de Zahavi de constance des budgets ment avec le mode d’enquête sont le
semble de la population (+ 16 %). Au temps de déplacements (Zahavi sexe, le nombre de personnes du mé-
final, la durée quotidienne consacrée 1979), c’est le niveau élevé du bud- nage, ainsi que la distance entre le
aux déplacements est quasi identique get temps de déplacements des inter- domicile et le centre de l’aggloméra-
entre les deux échantillons après re- nautes pour motif « travail » qui tion (Bayart et al., 2009).
dressement (environ 86 mn). viendrait limiter leur mobilité à un
niveau plus faible que celui des ré-
pondants en face-à-face. La journée
Pistes d’interprétation
hors domicile des internautes appa- Bibliographie
Plusieurs interprétations des résultats raît plus longue, ce qui peut conduire
de cette enquête sont possibles. La à une moindre participation à des ac-
Bayart, C., Bonnel P., Morency C., «Survey
première s’appuie sur une lecture des tivités de loisirs. L’analyse des don-
mode integration and data fusion: methods
chiffres. Les internautes se déplacent nées ne permet pas de conclure and challenges», in Transport Survey Me-
moins que les individus répondant en formellement entre ces hypothèses thods: Keeping up with a Changing World,
Bonnel, P., Lee- Gosselin, M., Zmud, J & Madreface-à-face, même lorsque l’on limite et il semble que chacune d’elles ex-
J.-L (Eds), Emerald press, p. 587-611 (2009)les différences socio-économiques plique probablement une partie du
Certu, L’enquête ménages déplacements
entre les deux échantillons. Cet écart différentiel de mobilité observé.
standard Certu, Collections du Certu, éditions
s’explique par un double effet : une du Certu, Lyon, 204p (2008).
immobilité plus grande des internau- L’enquête que nous avons réalisée Couper, M.P., «Web surveys: a review of is-
sues and approaches», Public Opinion Quar-tes et une moindre déclaration de dé- est la première du genre en France.
terly, Vol. 65, n° 2, p. 230-253 (2000).placements. Une analyse par mode Malgré les différences dans la mobi-
Gunn, H., «Web-based Surveys: Changing
ou motif montre que le différentiel lité recueillie qui peuvent être impu-
the survey process», First Monday, Vol 7, n°12
s’explique principalement par une tables au moins en partie au média (December 2002).
mobilité marche à pied et en voiture web, il nous semble que cette expé- Murakami, E., «Survey Methods», Transpor-
tation Research Circular, National Householdparticulière plus faible, et par une rience a mis en évidence l’intérêt de
Travel Survey Conference, p. 23-26 (Novem-participation aux activités d’accom- ce média pour la réalisation d’une
ber 2004).
pagnements ou de loisirs nettement enquête déplacements. La combi-
Sautory, O., Redressement d’un échantillon
moins élevée. Ces données sont co- naison de modes d’enquête pose ce- par calage sur marges, Document de travail de
hérentes avec l’hypothèse d’une pendant le problème de la la DSDS n°F9310, www.insee.fr (1993).
Stopher, P.R., Fitzgerald, C., Xu, M., «Asses-sous-déclaration imputable au mé- comparabilité des données. Si cette
sing the accuracy of the Sydney Household Tra-dia web dans la mesure où l’on sait question a retenu l’attention dans
vel Survey with GPS», Transportation, vol. 34,
que les risques d’omission de décla- certaines disciplines, elle ne semble
n°6, p. 723-741(2007).
ration de déplacements concernent pas avoir été encore largement déve- Yun, G.M. and Trumbo, C.W. (2000), «Com-
surtout les dépls courts en loppée dans le domaine des trans- parative response to a survey executed by post,
e-mail & web form», Journal of Computer-Me-temps ou en distance et des motifs ports. Des techniques
diated Communication, Vol. 6, n°1.moins contraints. Le manque d’er- économétriques permettent de
Zahavi, Y., The ‘UMOT’ Project, report pre-
gonomie et la lourdeur de la saisie mieux comprendre et de quantifier
pared for the U.S. Department of Transporta-
des déplacements peuvent alors in- les différences de mobilité observées tion and the Ministry of Transport of Federal
citer à cette omission. On peut tou- entre deux échantillons. L’exercice Republic Of Germany, 267p (1979).
6 Courrier des statistiques n° 129, juin 2010

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