Nouvelles technologies, nouvelle économie et nouvelles organisations

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Les innovations techniques et l'ouverture à la concurrence remodèlent progressivement les économies développées. Leurs effets ont d'abord été visibles aux États-Unis : l'expansion des années 90 trouve, pour une large part, son origine dans le déclin rapide du prix de l'informatique et le développement des nouvelles technologies de l'information et de la communication (TIC).
Publié le : dimanche 30 décembre 2012
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003-014 Préface 04/05/2001 13:20 Page 3
Nouvelles technologies,
nouvelle économie
et nouvelles organisations
es innovations techniques et l’ouverture à la concurrence remodèlentLprogressivement les économies développées. Leurs effets ont d’abord
été visibles aux États-Unis : l’expansion des années 90 trouve, pour une
large part, son origine dans le déclin rapide du prix de l’informatique et le
développement des nouvelles technologies de l’information et de la com-
munication (TIC). Dans la première moitié de la décennie, cette nouvelle
vague d’innovations a stimulé l’accumulation de capital et l’emploi, sans
effet visible sur les gains de productivité. À partir du milieu de la décennie,
l’augmentation tant attendue des gains de productivité s’est enfin maté-
rialisée. Les économies européennes semblent, avec un certain décalage,
également tirer profit de cette nouvelle vague d’innovations.
Peut-on pour autant parler de « nouvelle économie » ? Un certain flou
entoure assurément ce concept. Selon Gordon (2000), les TIC ne peuvent
se comparer aux grandes innovations du passé (chemin de fer, électricité
ou automobile par exemple) : elles ne créent pas, à proprement parler, de
nouveaux produits, leur apport essentiel étant de dématérialiser des biens
existants et de réduire le prix de l’information. Dans le même temps, ces
nouvelles technologies présentent un caractère «générique» dans la
mesure où elles affectent pratiquement tous les secteurs de l’économie.
Pour éclairer les termes de ce débat sur l’ampleur des changements en
cours, il est sans doute utile de distinguer deux types d’approche. L’approche
macroéconomique appréhende la nouvelle économie au travers d’une modi-
fication des paramètres de la croissance : les gains de productivité sont, au
moins transitoirement, plus dynamiques et le chômage structurel plus bas.
L’approche microéconomique souligne, pour sa part, les nouvelles sources
de la croissance : modification de la frontière entre l’entreprise et le marché,
développements des réseaux et des activités à rendements d’échelle crois-
sants, nouveaux circuits de financement de l’innovation.
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Ce numéro d’Économie et Statistique aborde ces deux dimensions de la
« nouvelle économie ». Sans prétendre à l’exhaustivité, il propose un éclai-
rage sur certains de ses aspects : pourquoi la nouvelle économie s’est-elle
d’abord développée aux États-Unis ? comment évaluer sa contribution à
la croissance ? les gains de productivité trouvent-ils leur origine dans la
production ou dans la diffusion des innovations ? comment les nouvelles
technologies modifient-elles l’organisation et les conditions de travail ?
Évaluer la contribution des nouvelles
technologies à la croissance
Les gains de productivité par tête de l’économie américaine sont passés
de 1,3 % par an sur la période 1973-1995 à 2,5 % par an sur la période
1995-1999. L’ampleur et la nature exacte de cette accélération restent un
sujet de controverses. Celle-ci peut en effet présenter un caractère tran-
sitoire ou permanent ; trouver son origine dans une augmentation de l’in-
tensité capitalistique ou une hausse des gains de productivité globale ; être
davantage liée à la production ou à la diffusion des TIC. Pour préciser les
différents termes de ce débat, il est utile de raisonner dans le cadre simple
d’une fonction de production. Dans ce cadre, le progrès technique peut
affecter la productivité du travail de deux manières différentes :
- via une baisse du prix des équipements. La méthode des prix hédoniques,
explicitée dans ce numéro, permet d’intégrer à la mesure du capital le
progrès technique incorporé aux nouvelles générations de capital, c’est-à-
dire, en simplifiant, de prendre en compte l’amélioration de la qualité des
équipements. Cette baisse du prix ne préjuge cependant pas d’une amé-
lioration de l’efficacité globale de l’économie. Elle peut simplement induire
un mouvement de substitution entre nouveaux équipements et facteurs de
production existants ;
- via une hausse des gains de productivité globale, qui vient stimuler en
retour l’accumulation de capital.
Les innovations portant sur les TIC ont vocation à stimuler, avec les conven-
tions comptables en vigueur, les gains de productivité globale dans les sec-
teurs producteurs. L’impact des TIC sur la productivité globale des secteurs
utilisateurs reste, en revanche, plus indéterminé. A priori, la baisse du prix
relatif des TIC incite les entreprises à substituer du capital informatique à
d’autres facteurs de production, ce qui modifie leur combinaison productive et
leur niveau de production rentable, mais pas leur productivité globale : la
productivité du travail et du capital traditionnel augmentent, tandis que celle
du capital informatique diminue. Selon Gordon (2000), la loi des rendements
décroissants s’applique au capital informatique, au même titre qu’aux autres
formes de capital, dans la mesure où le nombre d’utilisateurs potentiels et
le temps disponible par individu sont fixes.
Pour rendre compte d’une incidence des nouvelles technologies sur les
gains de productivité globale des secteurs utilisateurs, il faut postuler soit
l’existence d’effets externes liés aux nouvelles générations de capital (exter-
nalités de réseau par exemple, la productivité d’un équipement en réseau
augmentant au fur et à mesure que le nombre d’utilisateurs s’accroît), soit
des retombées favorables en termes d’organisation (plus grande efficacité
logistique des entreprises ; réduction de la place des intermédiaires le long
de la chaîne de production et de distribution, etc.).
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Les études empiriques disponibles sur les États-Unis montrent que l’aug-
mentation des gains de productivité par tête apparue au cours des années 90
trouve, pour une large part, son origine dans une hausse des gains de pro-
ductivité globale des secteurs producteurs de TIC, ainsi que dans une accu-
mulation du capital par tête dans tous les secteurs, qu’ils soient producteurs
ou utilisateurs. Le débat reste vif, en revanche, sur deux points : l’ampleur
des gains de productivité globale des secteurs utilisateurs et le caractère
cyclique ou structurel des évolutions récentes.
Comme le montre le tableau ci-dessous, la hausse des gains de productivité
globale dans les secteurs utilisateurs serait de l’ordre de 0,3-0,4 point selon
Oliner et Sichel (2000) et Jorgenson et Stiroh (2000), de 1 point d’après les
dernières évaluations du Council of economic advisers (2001). Elle serait,
en revanche, quasi inexistante une fois corrigée des effets du cycle chez
Gordon (2000).
De fait, l’accumulation du capital comporte, du moins pour partie, une com-
posante cyclique, la forte hausse de la valeur boursière des entreprises
américaines (relativement à la valeur de leurs équipements) ayant pu artifi-
ciellement pousser l’investissement à la hausse. La part des investisse-
ments des entreprises dans le PIB en valeur a augmenté (de 13,2 % fin
1991 à 17,8 % fin 2000), ce qui signifie que la hausse du taux d’investis-
sement en volume a été supérieure à la baisse du prix relatif des inv
sements (- 18 % sur la période). Dans son article, Romain Duval ne décèle
pas, il est vrai, d’excès significatif d’investissement aux États-Unis.
Il montre, en revanche, que l’augmentation récente des gains de producti-
vité globale présente, en partie, un caractère cyclique.
Ces différentes estimations montrent qu’il est difficile d’évaluer ex ante dans
quelle mesure les TIC permettent de rehausser de manière pérenne le niveau
de l’offre potentielle, voire le rythme de croissance de long terme de l’éco-
nomie. Une baisse du prix relatif des équipements appelle une croissance de
l’investissement plus rapide que celle du PIB. Un tel écart de croissance ne
peut présenter, dans un modèle à la Solow (1956), qu’un caractère transitoire,
sauf à supposer que la consommation disparaisse progressivement ou que le
L’accélération de la productivité du travail aux États-Unis
En points de pourcentage
Jorgenson-Stiroh Oliner-Sichel Council Gordon
1995-98/ 1996-99/ of economic 1995-99/
1990-95 1991-95 advisers 1972-95
1995-2000/
1973-95
Accélération de la productivité
du travail 0,9 1,0 1,6 (1) 0,6 (1)
Contributions :
Intensité capitalistique 0,4 0,5 0,4 0,3
Qualité du travail - 0,1 - 0,1 0 0,0
Gains de PGF (2) 0,6 0,6 1,2 0,3
- des secteurs producteurs de TIC 0,2 0,3 0,2 0,3
- des autres secteurs 0,4 0,3 1,0 0,0
1. Corrigée des effets du cycle.
2. PGF : productivité globale des facteurs.
Sources : Jorgenson et Stiroh (2000) ; Oliner et Sichel (2000) ; Council of economic advisers (2001) ; Gordon (2000).
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prix relatif des équipements tende vers zéro. Un effort d’investissement plus
intense se traduit par une décrue de la productivité marginale du capital
(devenu abondant par rapport à des ressources en main-d’œuvre limitées)
qui vient progressivement étouffer les effets positifs du surcroît d'investis-
sement sur le taux de croissance de l'économie. Pour que le rythme de crois-
sance de long terme soit stimulé, il faut supposer que des effets externes
favorables liés à l’accumulation du capital se manifestent et/ou que le rythme
du progrès technique – symbolisé par la loi de Moore, selon laquelle la puis-
sance des microprocesseurs double tous les dix-huit mois – se maintienne.
La mesure de la nouvelle économie
Le débat relatif à l’impact des TIC sur la croissance et les gains de produc-
tivité globale est souvent obscurci par le débat sur la mesure de la crois-
sance. De fait, les statistiques peuvent faire ressortir des gains de producti-
vité globale (le « résidu de Solow ») très différents selon la manière dont
l’amélioration de la qualité des équipements est prise en compte. Ces deux
débats sont cependant conceptuellement bien distincts : le débat sur l’exis-
tence d’effets externes associés à l’accumulation de capital ne doit pas être
confondu avec celui relatif à la mesure de la croissance.
On ne peut affirmer a priori que les statistiques sous-estiment la croissance.
Les services grands utilisateurs d’informatique, dont les prix sont les plus
difficiles à mesurer, produisent principalement des biens et services inter-
médiaires (services aux entreprises, commerce de gros, finance, etc.) ; ils
ne constituent donc pas une source de biais statistique dans la mesure où
les gains de productivité sont calculés à partir des postes de la demande
finale. La mesure de la nouvelle économie soulève, cependant, comme l’ex-
plique François Lequiller, trois difficultés :
- le partage des dépenses des entreprises entre investissements (rentrant
dans le calcul du PIB) et consommations intermédiaires présente un carac-
tère assez largement conventionnel pour les investissements «imma-
tériels ». Ainsi, les achats de logiciels sont désormais inclus dans la forma-
tion brute de capital fixe (FBCF), tandis que les dépenses de recherche-
développement restent comptabilisées en consommations intermédiaires ;
- même si les logiciels sont maintenant inclus dans la FBCF, cette inclusion
est traitée de manière très différente d’un côté à l’autre de l’Atlantique. Aux
États-Unis, une grande partie des logiciels est conventionnellement consi-
dérée comme investie, tandis que c’est l’inverse en Europe ;
- la prise en compte de l’accroissement de la qualité des nouveaux produits
ou des produits à renouvellement rapide reste difficile.
Comme le montrent Gilbert Cette, Jacques Mairesse et Yussuf Kocoglu
dans leur premier article, ces conventions comptables sur le partage
prix/volume n’affectent pas les gains de productivité du travail si le PIB
lui-même est bien mesuré. Elles affectent, en revanche, le partage entre
intensité capitalistique et gains de productivité globale, ainsi que la locali-
sation sectorielle de ces gains. Une nouvelle génération de biens d’équipe-
ments ayant la même productivité partielle que la précédente et une même
valeur sur le marché, mais permettant une économie de coûts variables (par
exemple une moindre consommation d’énergie) aura le même prix et le
même volume que la précédente dans une approche « aux coûts des
facteurs ». Dans une approche « aux services producteurs », en revanche,
cette nouvelle génération de biens d’équipement aura, du fait de cette éco-
nomie de coûts variables, un volume plus important et un prix plus faible.
Ainsi, une approche de type « coûts des facteurs » conduit à afficher des
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gains de productivité globale significatifs et à les localiser dans les secteurs
utilisateurs ; une approche de type « services producteurs » tend compa-
rativement à réduire la taille des gains de productivité globale et à les
localiser dans les secteurs producteurs.
La méthode hédonique, utilisée notamment par l’Insee pour la micro-
informatique, fournit une mesure de l’évolution des prix intermédiaires entre
les deux approches. Elle redéfinit les biens informatiques à l’aide de leurs
caractéristiques principales (vitesse de calcul, taille de la mémoire, etc.)
pour retrancher de l’évolution des prix observée une composante
correspondant à l’amélioration de la qualité perçue par les utilisateurs. Elle
intègre donc l’amélioration de l’efficacité productive mais ignore l’économie
éventuelle de coûts variables.
Ces différentes conventions sur le partage investissements/consommations
intermédiaires et le partage prix/volume affectent les comparaisons interna-
tionales, dans la mesure où l’harmonisation n’est pas parfaite entre les
États-Unis et l’Europe. L’enjeu sur le PIB serait, selon François Lequiller, de
0,3 point par an si l’on compare les États-Unis et la France. Deux éléments
tendent à limiter l’ampleur de l’écart de croissance. En premier lieu, les deux
pays utilisent des méthodes hédoniques pour les matériels informatiques.
En second lieu, une part importante des équipements français en TIC est
importée, si bien qu’une réévaluation de la FBCF mesurée en volume serait
largement compensée par une réévaluation des importations en volume.
Deux évaluations de la contribution des TIC
à la croissance française
La contribution des TIC à la croissance peut s’appréhender de deux
manières. Une première approche consiste à évaluer la contribution du capital
informatique, à partir de la part de la rémunération du capital informatique
dans la valeur ajoutée et du taux de croissance du capital informatique. Une
seconde approche consiste à estimer la contribution de la production de
nouvelles technologies à la croissance.
La contribution du capital informatique stricto sensu (hors logiciels et maté-
riels de communication) à la croissance américaine est comprise entre
0,5 % (Jorgenson et Stiroh, 2000) et 0,8 % (Whelan, 2000) par an dans la
seconde moitié des années 90. Ce numéro propose deux évaluations sur la
France. Bruno Crépon et Thomas Heckel l’évaluent à 0,3 point par an sur
la période 1987-1998 sur données individuelles d’entreprises. Dans leur
second article, Jacques Mairesse, Gilbert Cette et Yussuf Kocoglu trou-
vent sur la même période, à partir de données de comptabilité nationale,
une contribution plus faible : de 0,1 point par an dans leur évaluation princi-
pale et de 0,2 point dans leur variante d’évaluation plus proche des conven-
tions de partage entre investissements et consommations intermédiaires
retenues aux États-Unis.
Les évaluations sur données françaises sont, sans surprise, plus faibles que
celles sur données américaines. La comparaison doit cependant être inter-
prétée avec prudence dans la mesure où les calculs de contribution restent
purement comptables. On ne peut exclure, en particulier, comme le suggère
l’article de Romain Duval, que le PIB américain ait dépassé à la fin des
années 90 son niveau potentiel : les anticipations de gains de productivité
futurs ont, en effet, provoqué une inflation des actifs (Artus, 2001) qui a en
retour déprimé l’épargne et stimulé l’investissement.
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Bruno Crépon et Thomas Heckel évaluent également, toujours sur données
individuelles, la contribution de la production d’ordinateurs à la croissance.
Celle-ci est estimée à 0,4 point par an sur la période 1987-1998, corres-
pondant pour l’essentiel à des gains de productivité globale. Ainsi, sur une
croissance de 2,6 % par an, la contribution globale de l’informatisation est
évaluée à 0,7 point, dont 0,4 correspondent aux gains de productivité globale
des producteurs et 0,3 aux effets de diffusion. Contrairement à ce que l’on
observe aux États-Unis, la productivité globale des facteurs ne marque
cependant en France aucune tendance visible à l’accélération. Les gains de
productivité restent sur leur tendance récente mais tendent à se concentrer
davantage dans les secteurs producteurs de TIC.
Ces différentes évaluations comptables conduisent à une contribution du
capital informatique relativement élevée, malgré une part de la rémunération
du capital informatique dans le revenu faible : Bruno Crépon et Thomas
Heckel l’évaluent à 1,7 % du PIB en 1998. Celle-ci, inobservable, est sup-
posée égale au produit du coût d’usage d’une unité de capital par le coef-
ficient de capital informatique en valeur. Le coût d’usage du capital infor-
matique est élevé dans la mesure où la durée de vie des ordinateurs est
brève – de l’ordre de 5 ans – et la baisse du prix rapide – ce qui signifie qu’il
peut être rentable de reporter l’achat d’un équipement informatique. Mais
comme le prix relatif des TIC baisse rapidement, le capital informatique en
valeur reste faible relativement au PIB.
Ces calculs de comptabilité de la croissance doivent être compris comme
des ordres de grandeurs. Ils reposent en effet sur un jeu d’hypothèses impli-
cites, en particulier ils supposent une concurrence parfaite sur les marchés
de biens et de facteurs, des rendements d’échelle constants et une rémuné-
ration des facteurs correspondant à leur productivité marginale. On ne peut
exclure notamment que les ordinateurs génèrent des externalités positives
ou un rendement « anormalement » élevé qui se reflèteraient alors dans les
gains de productivité globale plutôt que dans la contribution mesurée du
capital. Cependant, la part des revenus du capital informatique dans le PIB
est proche de la part des investissements dans le PIB, ce qui conforte,
notent Gilbert Cette, Jacques Mairesse et Yussuf Kocoglu, la pertinence des
évaluations, pour peu que le taux de croissance moyen de l’investissement
soit peu différent du taux d’intérêt (1).
Croissance et pouvoir d’achat dans la nouvelle économie
Au-delà de ces difficultés, il faut plus fondamentalement s’interroger sur
la capacité de la croissance, même correctement mesurée, à refléter la
1. La part des revenus du capital informatique K dans le PIB en valeur (PY) est calculé comme :c
. PcKc
α (=i +δ − P )( )c c c
PY .
avec i le taux d’intérêt, le taux de déclassement et P le taux de croissance des prix des équipements informatiques.c c
Ic
Kc =
δ + gc
si l’investissement I croît au taux constant g. On obtient alors :c
.PcIc .α = pour i −P = gcc
PY
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création de richesse et la satisfaction que les consommateurs retirent des
nouveaux produits :
- comme les nouveaux équipements se déprécient beaucoup plus vite que
les anciens, un niveau de stock de capital plus élevé appelle, pour être main-
tenu, un effort d’investissement durablement plus important. La vraie créa-
tion de richesse est donc reflétée, comme le note justement François
Lequiller, par la croissance du PIN, c’est-à-dire du produit intérieur net des
amortissements plutôt que par celle du produit intérieur brut, le PIB habituel ;
- les pays producteurs de TIC exportent massivement des produits de haute
technologie dont les prix baissent rapidement. Cette baisse permet aux pays
importateurs, notamment européens, de bénéficier de gains de termes de
l’échange, même si les grands producteurs parviennent à conserver, sous
forme de rente, une partie des gains de productivité réalisés (Cohen et
Debonneuil, 1997) ;
- la mesure de la croissance ne reflète sans doute qu’imparfaitement les
gains que procurent les technologies de l’information en termes de variété
et de qualité. Brynjolfsson et Hilt (2000) citent l’exemple de l’Encyclopedia
Britannica dont les ventes papier ont chuté de 80 % dans les années 90
lorsqu’une version dématérialisée a été mise gratuitement sur Internet. Or,
pour la comptabilité nationale, un produit dont le prix apparent est nul ne
compte pas : le PIB en valeur diminue donc avec l’effondrement des ventes
papier. Il reste vrai, cependant, comme le rappelle François Lequiller, que
l’économie faite sur le service gratuit peut se reporter sur un autre produit.
De plus, cette gratuité des produits reste évidemment l’exception : les TIC,
tout en accroissant le surplus global, peuvent permettre aux entreprises, via
des stratégies de personnalisation des offres et de discrimination, de capter
une part accrue de ce surplus au détriment des consommateurs.
Les entreprises face aux nouvelles technologies :
mythes et réalités
On ne peut qu’être frappé par le contraste entre la part relativement faible
de l’informatique dans l’économie et l’ampleur des changements micro-
économiques dont les observateurs de la nouvelle économie se font l’écho.
Aux États-Unis même, les investissements informatiques représentent 3,6 %
du PIB ; en France, le chiffre est deux fois plus faible (1,8 % du PIB). De
même, les transactions électroniques ne représentent qu’une part très
modeste des transactions interentreprises (Business to Business) et du
commerce de détail (Business to Consumer) : le Department of Commerce
des États-Unis estime ainsi que le chiffre d’affaires du e-commerce repré-
sente 0,7 % du commerce de détail américain ; Goldman Sachs, pour sa
part, estime que 0,5 % des transactions entre entreprises ont utilisé le canal
électronique en 2000.
Dans le même temps, les conséquences microéconomiques des nouvelles
technologies apparaissent importantes : création de nouveaux services ;
mise en place de nouveaux modes de distribution des biens et d’échanges
d’informations ; changements dans l’organisation des entreprises. Certaines
de ces conséquences sont bien identifiées: les nouvelles technologies
poussent les entreprises à externaliser ce qui n’est pas leur cœur d’activité ;
les économies d’échelle associées aux coûts fixes favorisent la concentra-
tion. D’autres affirmations, en revanche, sont plus difficiles à corroborer,
notamment celles selon lesquelles les TIC accroîtraient le degré de trans-
parence des marchés, pousseraient à des modes d’organisation plus décen-
tralisés ou seraient biaisées en défaveur du travail peu qualifié. De fait, les
articles présentés dans ce numéro relativisent cette vue parfois trop
simpliste des TIC.
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Éric Brousseau écorne ainsi le mythe de la transparence. Passant en
revue les études disponibles sur la formation des prix sur la « Toile », il rap-
pelle les principaux résultats suivants : les prix sur Internet sont ajustés plus
fréquemment que dans le commerce traditionnel mais ne sont pas néces-
sairement plus bas ; les politiques de prix sont plus personnalisées, l’offre
collant au plus près au consentement à payer des cyber-consommateurs ;
le niveau des prix est proportionnel à la notoriété et à la fréquentation des
sites. En dépit de prix plus bas, les sites moins connus ne parviennent pas
à drainer la clientèle en ligne, les dépenses de publicité et les externalités
de réseaux constituant de nouvelles barrières à l’entrée. L’auteur nuance
également fortement le mythe de la « désintermédiation commerciale ». Le
commerce électronique n’occupe qu’une place encore marginale et les
intermédiaires traditionnels (grande distribution, vente à distance, etc.) n’ont
pas été évincés. Ce sont eux, au contraire, qui dominent le commerce en
ligne. Les nouveaux entrants, pour leur part, ont fait faillite, sont progressive-
ment rachetés ou n’ont pas encore réussi à couvrir leurs coûts d’entrée.
Michel Gollac, Nathalie Greenan et Sylvie Hamon-Cholet présentent une
vue également contrastée des changements organisationnels permis par
l’arrivée des TIC. La diffusion des nouvelles technologies au sein des entre-
prises accompagne un mouvement de réorganisation, dont les modalités
s’avèrent cependant très diverses. On considère par exemple généralement
que l’informatique pousse les entreprises à adopter des organisations plus
décentralisées : les auteurs soulignent, pour leur part, que les TIC peuvent
aussi bien aider à maintenir une organisation verticale dans la mesure où
elles facilitent une remontée rapide de l’information stratégique et permet-
tent de suivre en temps réel le travail des salariés. La seule certitude est donc
que les TIC offrent aux entreprises de nouvelles possibilités d’organisation. En
s’appuyant sur une enquête statistique, ils montrent l’existence d’une évolu-
tion conjointe de l’informatique et de l’organisation au service de stratégies
centrées sur le produit (sa qualité, sa différenciation, son renouvellement) et
les exigences du client. Dans la première moitié des années 90, l’informatique
est associée avec la montée des normes et démarches de qualité, et plus
récemment avec celle de « l’entreprise-réseau ».
Chantal Cases et Céline Rouquette illustrent également bien cette hété-
rogénéité des réponses des entreprises aux changements technologiques
en analysant les activités comptables en France qui sont très informatisées.
La corrélation entre changements organisationnels et informatisation est
très forte dans ce secteur, quelle que soit la taille des entreprises. Les
pratiques de ces entreprises sont cependant très variées : certaines ont
maintenu, après informatisation, une organisation verticale tandis que
d’autres ont fait le choix d’une plus grande décentralisation ; cer
externalisé une partie de leur activité tandis que d’autres n’ont pas modifié
leur périmètre. De plus, il reste difficile, à ce stade, de corréler un choix d’or-
ganisation avec les performances des entreprises.
Il n’y a pas davantage de « déterminisme technologique » à l’accroissement
des inégalités de rémunérations. L’arrivée d’une nouvelle vague d’innova-
tions a coïncidé aux États-Unis avec un fort accroissement des inégalités,
entre qualifications et au sein de chaque catégorie socioprofessionnelle.
Cette coïncidence a alimenté la thèse d’un biais technologique, qui peut se
décliner sous différentes versions (Cotis, Germain et Quinet, 1997) : les
nouvelles technologies seraient intrinsèquement complémentaires au travail
qualifié ; le capital humain des travailleurs qualifiés leur permettrait d’en tirer
d’emblée le meilleur parti ; l’insertion dans le commerce international de
produits manufacturés de pays à faibles coûts de main-d’œuvre pousserait
les entreprises des pays industrialisés à des innovations « défensives »
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défavorables au travail peu qualifié. Michel Gollac, Nathalie Greenan et
Sylvie Hamon-Cholet soulignent que l’usage de l’ordinateur suppose de lire
et d’écrire vite et favorise plus généralement les personnes habituées à des
représentations abstraites. De fait, les entreprises où l’informatique est peu
répandue tendent à en réserver l’usage à leurs salariés les mieux formés.
Dans les entreprises très fortement informatisées, en revanche, un manque
présumé d’aptitudes ne constitue pas un obstacle infranchissable à l’utili-
sation de l’informatique. Cet article corrobore les résultats empiriques sur
données françaises qui viennent nuancer fortement cette thèse d’un effet
inéluctable de la technologie sur la structure des qualifications demandées
par les entreprises. Ce biais technologique serait, pour une large part, un
biais organisationnel (Greenan, 1996) et un biais de sélection : ce sont les
plus qualifiés auxquels sont alloués les ordinateurs (Entorf, Gollac et Kramarz,
1997). Il conforte l’idée selon laquelle l’introduction d’une nouvelle technologie
contribue initialement à favoriser la demande de travail qualifié, pour devenir
ensuite neutre vis-à-vis des qualifications une fois sa difffusion réalisée
(Bartel et Lichtenberg, 1987).
Nouvelles technologies, organisations des entreprises
et gains de productivité
On ne peut qu’être frappé par le décalage temporel entre la perception d’un
progrès technique vigoureux au niveau individuel et sa matérialisation tardive
sous forme de gains de productivité au niveau macroéconomique. Ce
décalage, que l’on a déjà pu observer lors des grandes innovations du
passé (David, 1990) a suscité plusieurs types d’explications : les inno-
vations, n’auraient pas pour objet exclusif d’améliorer la productivité mais
viseraient également à accroître la variété des produits offerts ; pendant la
phase de développement des innovations, des ressources en main-d’œuvre
qualifiée doivent être prélevées dans « l’ancienne économie » dont la pro-
ductivité alors ralentirait (Helpman et Trajtenberg, 1994) ; la relation entre
nouvelles technologies et gains de productivité serait non linéaire,
les entreprises devant accumuler une masse critique de nouvelles techno-
logies et de savoir-faire pour gagner en efficacité.
Sans prétendre trancher entre ces différentes hypothèses, les analyses sur
données individuelles font ressortir trois grands résultats (Bartelsman et
Doms, 2000). En premier lieu, les gains de productivité trouvent, pour
partie, leur origine dans un processus de « destruction créatrice » : ils ne
résultent pas seulement des efforts réalisés au sein des entreprises en
place, mais aussi des réallocations entre entreprises et des entrées de
nouveaux acteurs sur les marchés. En deuxième lieu, l’hétérogénéité de la
productivité entre entreprises est importante et persistante. En troisième
lieu, les gains de productivité reposent sur une forte complémentarité entre
diffusion des nouvelles technologies et réorganisations des entreprises.
Brynjolfsson et Hilt (2000), par exemple, analysant un échantillon de
grandes entreprises américaines de 1987 à 1994, estiment que les gains de
productivité permis par les investissements informatiques augmentent avec
le temps et dépendent fortement des réorganisations mises en œuvre par
les entreprises.
Philippe Askenazy et Christian Gianella proposent une méthodologie
originale pour évaluer les interactions entre réorganisations et productivité
sur l’ensemble du secteur manufacturier américain. Ils utilisent les données
du National Bureau of Economic Research (NBER) sur les performances
des industries manufacturières de 1956 à 1994 à un niveau industriel très
détaillé et les apparient avec les fichiers des accidents et maladies du travail
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du Bureau of Labor Statistics. Les nouvelles pratiques « au plus juste »
présentent en effet des risques pour la santé et la sécurité : en particulier,
le travail autonome et la chasse aux temps morts se traduisent par une
intensification du travail ; le changement fréquent de produit et l’amélioration
des processus impliquent une répétition des changements organisationnels
et des risques qui y sont liés. Les auteurs construisent ainsi un indicateur
indirect de changements organisationnels, en exploitant la relation entre les
changements organisationnels et la hausse des accidents du travail aux
États-Unis. Cet indicateur, qui apparaît comme un bon instrument pour
étudier l’intensité des réorganisations réellement opérées, permet de mettre
en évidence des relations bien typées entre diffusion des technologies et
réorganisations. Le « paradoxe de Solow » – selon lequel les ordinateurs
sont partout sauf dans les statistiques – s’expliquerait par la coexistence de
deux types de firmes : les firmes non réorganisées, que l’introduction de
nouvelles technologies perturbe ; les firmes réorganisées et informatisées,
dont la productivité s'améliore. Le secteur réorganisé connaît une accéléra-
tion rapide de la productivité totale des facteurs à partir du milieu des
années 80, alors que les deux secteurs avaient connu des croissances
similaires de la productivité dans la décennie précédente. La proportion
des entreprises américaines réorganisées ayant crû sensiblement durant les
années 90, ce mécanisme expliquerait l’accélération récente de la productivité.
Nouvelles technologies, nouvelles organisations,
mais aussi nouvelles conditions de travail ?
Comme le suggère l’article de Philippe Askenazy et Christian Gianella, de
nouvelles préoccupations se font jour en matière de conditions de travail.
Sylvie Hamon-Cholet et Catherine Rougerie d’un côté, Michel Gollac,
Nathalie Greenan et Sylvie Hamon-Cholet de l’autre s’en font également
l’écho.
Dans l’industrie, les nouvelles pratiques « au plus juste » présentent, on l’a
vu, des risques pour la santé et la sécurité. De plus, l’informatisation et la
réorganisation des entreprises accroissent le poids relatif des facteurs psy-
chologiques dans les conditions au travail. L’accent mis sur la polyvalence
sollicite fortement les capacités cognitives. L’impact du sentiment de
responsabilité peut être positif si les salariés se sentent valorisés et que leur
travail se trouve enrichi. Dans le même temps, la charge mentale peut
devenir source de stress. Ceci est tout particulièrement vrai des utilisateurs
d’informatique : ils gagnent généralement en autonomie, ont un réseau de
communication plus large, mais sont davantage soumis à la pression de la
clientèle, reçoivent un nombre plus élevé d’instructions écrites et effectuent
au total un travail plus intense.
D’après les enquêtes Conditions de travail, le poids des facteurs de charge
mentale dans la population active salariée a augmenté entre 1991 et 1998.
Ainsi, 60 % des salariés disent qu’une erreur de leur part les exposerait à
un risque de sanction sur leur emploi ou leur rémunération, alors qu’ils
étaient 46 % en 1991. Contrairement à ce qui se passe pour les pénibilités
physiques et les risques « traditionnels », le lien entre la charge mentale et
ses conséquences sur la santé est cependant loin d’être établi. L’enquête
sur les conditions de travail ne permet donc pas de mesurer si
l’augmentation de la charge mentale au travail constitue un risque direct
pour la santé des personnes exposées. Plus généralement, les réorga-
nisations et l’augmentation des facteurs de stress sont liées à des causes
qui dépassent largement la diffusion des TIC. Les réorganisations et les
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