Aux confins de l'Europe de l'Est (volume 2)

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Après le premier volume qui couvre les plaines du Nord, ce second volume contient les récits de la zone qui s'étend des Carpates orientales jusqu'aux rivages de la mer Noire et qui constitue aujourd'hui un enjeu stratégie pour la Russie ré-émergente en concurrence avec l'Occident. Cet ouvrage part à la découverte de cette région encore mal connue (milieu naturel,histoire, culture, contexte politique).
Publié le : vendredi 1 janvier 2010
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EAN13 : 9782296246669
Nombre de pages : 514
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A mes enfants,Alexander,Valentina etMaya, dont les racines multiples
portent le germe d’une nouvelleEurope.Introduction
Le premier volume de«Auxconfins de l’Europe de l’est »a présenté
des itinéraires allant des bords de la Baltique jusqu’aux pieds des Carpates :
les grandes plaines de l’est européen. Dans la région de Kaliningrad, là où
habitaient autrefois des Vieux-Prussiens chassés dès le Moyen Âge de leur
terre par leschevaliers teutoniques, les traces du passé germanique plus récent
cohabitent d’une manière inattendue et insolenteavec le présent soviéto-russe.
La réapparition à la fin de 2008 du nom de la région dans les médias lorsque
le gouvernement de Moscou a menacé d’y déployer des missiles russes en
réponse au projet de l’installation d’un système anti-missile en Pologne
voisine, nous interpelle une fois de plus quant au caractère de cette contrée
insolite: est-elle une fenêtre russe ouverte vers l’Occident ou bien un
avantposte militaire menaçant l’Europe ? En tout cas, aujourd’hui, d’énormes
nécropoles militaires et de nombreux mausolées russes de la dernière guerre
doivent rappeler aux habitants qu’ils méritent bien cette terre, alors qu’au
même moment de vieux cimetières allemands sont pour la plupart
complètement délabrés et même parfois rasés. Les monuments à la gloire de
l’Armée rouge ont remplacéceux quiavaientcélébré la grandeur de laPrusse,
alors que depuis quelques années, même les symboles bolcheviques passent
au second plan pour laisser la place au retour de la grandeRussie. C’estainsi
que la nouvelle cathédrale orthodoxe s’érige désormais bien au-dessus des
tours de la vieillecathédrale protestante, là où reposecelui quia renducélèbre
l’ex-Königsberg: Emmanuel Kant. Lors du récent rapprochement
germanorusse, la vie du philosophe a de nouveau réapparue à la bonne place de
l’histoire de la ville.Dans lacampagne, les itinérairesbelliqueux deNapoléon
ont été soigneusement «enveloppés » d’exploits de l’armée prussienne et
surtout decelle du tsarAlexandreII.En même temps, les liens historiques de
cette terre avec la Lituanie tout proche sont presque invisibles. Dans ce
contexte, la résidence deThomasMann dans lacontrée dominée par les dunes
blanches est devenue le lieu de pèlerinage pour un bon nombre d’Allemands
dont le retour dans la région est à la fois bienvenu et redouté par les gens
locaux.
Dans les plaines du fleuve Niémen la rivalité historique
russogermanique s’est heurtée au passé polono-lituanien. Le prix Nobel de
littérature, natif de cette région, Czeslaw Milosz, symbolise le caractère
pluriel et parfois hybride de la population, toutcomme le philosophe Levinas
dont la fuite et l’œuvre nous rappellent le sort desJuifs qui ont profondément
marqué la vie et laculturedecesconfins. Est-ce parailleurs une surprise que
l’inventeur de l’esperanto, une nouvelle langue hybride, soit précisément
originaire de cette marche européenne ? Ici, les méandres extraordinaires du
fleuve sontcomme des zigzags de l’histoire des peuples, d’autant plus qu’aux
questions nationales des Etats plus anciens viennent s’ajouter celles, parfois
dramatiques, liées aux nations issues récemment de la dissolution de l’Union
7soviétique. Aujourd’hui encore, les polémiques autour des origines et de
l’âme du poète Mickiewicz, du romancier Gogol et de bien d’autres
personnalités de la région témoignent de l’acuité des symboles nationaux et de
la dynamique des nationalismes qui,ailleurs, ne sont plus que desbraises déjà
bien éteintes. C’est là, plus qu’ailleurs, que les lieux de culte protestant en
ruine côtoient les synagogues éventrées et les églises catholiques de plus en
plus vides. Le temps où les communautés religieuses vivaient côte à côte est
désormais presque partout révolu et, à présent, tout peuple dominant
revendique lecaractère originel etsuprême de sa présenceainsi que la pureté
ethnique et nationale de « sa » terre. La ville de Hrodna, actuellement
biélorusse, nous montre néanmoins que ça n’est pas partout que des ruines,
que la purification ethnique et les vagues de guerre successives ont
miraculeusement épargné ces lieux qui ressemblent, par ailleurs, aux îlots
sortis tout droit d’un passé lointain, de cette Atlantide à jamais disparue.
Parfois, ces naufragés de l’histoire doivent pourtant se battre aujourd’hui
encore pour leur survie culturelle et à Hrodna on se bat toujours contre la
dictature postsoviétique.
Dans le Polessie, les églises en bois aux coupoles bleues témoignent
ellesaussi –comme deschampignons solitaires émergésaprès les déluges des
totalitarismes – du passé d’un peuple qui s’efforce tant bien que mal de
survivre, cette fois-ci aux ravages du nouveau capitalisme. La quête de
l’argent vide les campagnes alors que de mauvaises politiques laissent en
jachère des champs de blé qui, autrefois, nourrissaient la moitié de l’Europe.
Après l’effondrement du rideau de fer, de nouvelles divisions apparaissent, y
compris entre les nouvelles frontières orientales de l’Union européenne et les
territoires ex-soviétiques.Dans l’appauvrissement général, la librecirculation
à travers les frontières poreuses permettait autrefois à des milliers de gens de
survivre grâce au commerce transfrontalier. Aujourd’hui, la frontière
Schengencrée unebarrière qui est pourbeaucoup infranchissable et sa rigidité
rend les contacts entre les gens d’ici et ceux de là-bas encore plus aléatoires
qu’avant.Parfois, les mentalités nechangent guère,commecette suspicion en
Biélorussie à l’égard des étrangers nourrie de l’appui à la dictature. Parfois,
elles évoluent mais dans le mauvais sens comme, par exemple, dans les
environs de Zamosc, en Pologne, où la beauté des sites se heurte non
seulement aux atrocités commises dans le passé (comme en témoignent de
nombreux camps d’extermination et de concentration) mais également à
l’antisémitismeambiant etaucatholicisme militant etagressif.De l’autrecôté
de la frontière, dans la Volhynie en Ukraine, l’obscurantisme et le
nationalisme ethno-religieux semblent venir d’une autre époque mais là aussi
ilscôtoient des lieux qui,autrefois,brillaient par la qualité de son éducation et
de saculture.Qui plus est, la loyauté decertains des monastères orthodoxes à
l’égard deMoscou et desautresà l’égard deKiev déboussole unbon nombre
de fidèles dont la foi est désormais de retour après des dizaines d’années
d’athéisme officiel. Brody, ville de frontières impériales, n’est que l’ombre
d’elle-même d’avant laPremièreGuerre mondiale que l’écrivainJosephRoth,
8pourtant né là-bas,auraitaujourd’hui de la peineà reconnaître.Il ne s’agit pas
de l’architecture qui, elle, a relativement bien survécu mais, plutôt, de sa
population bien homogène et de son ambiance biengrise et monotone. Plus
loin, à Boutchatch, déjà au cœur de la Galicie, une bonne surprise: les
représentants des trois peuples – les écrivains et poètesAgnon (Juif israélien),
Chevtchenko (ukrainien) et Mickiewicz (polonais)–ont prêté leur nom aux
rues avoisinantes, peut-être en guise de réconciliation entre les peuples qui,
quoiqu’ilsaientcohabité dans un passé plutôt lointain, ont fini par se détester
et par se séparer.
Aux pieds desCarpates orientales,àDrohobytch, notre recherche des
traces de l’écrivain et dessinateur juif polonais Bruno Schultz a été plutôt
fructueuse, quoique gâchée par la nouvelle d’un vol de quelques-unes unes de
ses œuvres par les émissaires du prestigieux institut Yad Vashem de
Jérusalem – l’événement quiabouleversé la maigrecommunauté juive locale.
Dans les environs, toujours en Galicie, les bourgs dont la population était en
majorité polono-juive, comme Belz, Boryslav ou Sambor, se distinguent
aujourd’hui par une homogénéité démographique ukrainienne flagrante. Au
point où une question revientconstamment: «Mais où sont-ils tous passés ? »
Finalementc’estàLviv (Lwow,Lemberg) que le passé pluriel s’avère le plus
évident, mais pour combien de temps encore ? La Rus de Kiev et celle de
Halytch, la Pologne, l’Autriche et la Russie soviétique y ont toutes mis leurs
empreintes, plus ou moins profondes,alors qu’aujourd’huic’est l’Ukraine qui
revendique son retour en se déclarant l’héritière exclusive des terres de laRus
médiévale. La roue de l’histoire a ainsi fait son grand cercle. Dans ce
mouvement, une nouvelle puissance suprême s’efforçait à chaque fois
d’effacer les traces de son prédécesseur, la valse de monuments allait de bon
train à laquelle s’ajoutait la re-dénomination des rues et des places. Depuis
l’éclatement de l’URSS, la capitale galicienne a subit de plein fouet une
nouvelle transformation: l’ukrainisation quasi totale. Aux musées du
centreville, les tableaux exposés ne portent plus aucune explication, visiblement
pour cacher leurs origines et leurs sujets pas assez ukrainiens, sans parler du
riche passéjuif presque complètement éradiqué. De l’autre côté, des lieux de
souffrance ukrainiens prolifèrent, tout comme la nouvelle symbolique
nationale et nationaliste. Un visiteur étranger aurait l’impression que Lviv,
une ville exceptionnelle, a été, est et sera pour toujours ethniquement et
culturellement « pure ».
Dans le second volume, nous parcourons en long et en large les
Carpates orientales avant de traverser les bassins escarpés du Dniestr et du
Prut en direction de la merNoire. Nous nous arrêtons dans de petits villages,
dans des bourgades ainsi que dans de grandes villes mais jamais dans les
capitales des Etats, à l’exception de Chisinau – peut-être la capitale la plus
périphérique de l’Europe mais en même temps situéeaucœur de notreaire de
confins. En effet, nous considérons que ces lieux privilégiés de culture et de
politique que sont les capitales reflètent d’une manière fortement biaisée le
passé mais également le présent quotidien des populations. Comme dans la
9première partie, les visites ne se limitent évidemment pas aux seuls aspects
architecturaux, c’est-à-dire à l’examen des pierres. Au contraire, nous
privilégions des rencontresavec les habitants pour nous demander dans quelle
mesure leur présence actuelle ainsi que leur identité correspondent à
l’esthétique architecturale particulière, s’il y a un décalage entre les deux et
quelle peut être la nouvelle âme d’un lieu donné ayant parfoissubi des
transformations toutà fait radicales et dramatiques.
Aux frontières polono-slovako-ukraniennes, l’ombre deAndyWarhol
aux origines ruthènes se heurte aux œuvres des artistes populaires locaux, le
plus souvent peu connus. Mais là aussi, les champs parsemés de chars
soviétiques etallemands de la dernière guerre mondiale précèdent des villages
qui cachent de véritables joyaux en guise d’anciennes églises en bois. Non
loin de là, aux abords de laTissa, se trouve sur une pierre érigée encore bien
avant la Grande Guerre selon laquelle ce même lieu désigne le centre
géographique de l’Europe – ici, en plein milieu des confins ?! Sur les crêtes
desCarpates ukrainiennes, les montagnardsHoutsouls font figure de rescapés
des guerres et des conquêtes qui déferlaient à travers les cols de montagne.
Aujourd’hui, ils doivent faire faceà un nouveau défi:celui de l’économie de
marché et de la modernisation mettant en question leurscoutumes et styles de
vie. De l’autre côté de la frontière, en Roumanie, l’infâme prison de la
Securitatecohabite tant bien que mal avec les souvenirs de la présence juive.
Ils sont tous des témoins parfois incommodes des régimes autoritaires et de
leursvictimes, des totalitarismesqui faisaientrage dans la région avant,
pendant et après la guerre. Non loin de là, à BaiaMare, la mort lente de ses
habitants victimes, eux, de la pollution industrielle,coïncideavec le temps qui
s’écoulent bienlentement dans les villages traditionnels de la région de
Maramures. Plus à l’est, les descendants des Sicules magyarophones, fiers de
leur ancêtre Attila, s’efforcent eux aussi de préserver leur culture et leur
langue tout en envoyant au diable un certain Clemenceau et son Traité de
Versailles qui lesa coupés de leur mère patrie hongroise. A l’extrême sud de
ces mêmeCarpates orientales, la ville deBrasov, ex-Kronstadt, reste toujours
le symbole de la présence allemande longue de plusieurs siècles, aujourd’hui
presque entièrement oubliée. Désormais, c’est le prince Dracula qui semble
attirer plus l’attention des touristes que lesbijoux médiévaux de l’architecture
gothique. Par ailleurs, nous rencontrons souvent et partout dans les confins
des«ex-»: des noms de personnes et de peuples, des noms propres de lieux
géographiques, de territoires et de frontières – une preuve supplémentaire de
grandsbouleversements qui ont eu lieu ici.
Dans la deuxième partie du second volume, encore une rencontre :
celle avec un petit peuple méconnu, les Csangos. C’est une occasion
d’évoquer une fois de plus le sort des peuples et des cultures en voie de
disparition. Plus loin, mais originaire du même flanc est des Carpates
orientales, un habitant illustre au pseudonyme Tristan Tzara tente de
révolutionner les arts et la littérature en procédant à la destruction de toutes
règles, conventions ou autres traditions. Mais sur place, ce désir indécent
10d’anéantissement on le voit surtout à l’égard de ses coreligionnaires juifs et
des autres minorités indésirables, victimes d’ostracisme, de pogroms et
d’extermination. Leur disparition a fait de cette terre autrefois multiple un
autre territoire quasiment «pur ». Il suffit de parcourir un des immenses
cimetières juifs, celui de Seret, par exemple, pour se rendre compte du poids
démographique de la communauté juive dans le passé dans cette région
roumaine deMoldavie. A l’extrême nord-est du pays, là où la pauvretécrèv e
aujourd’hui les yeux et ne rime pas très bien avec l’idée de l’Union
européenne bien opulente, les noms de Pauker et de Codreanu, natifstous les
deux de la contrée, font resurgir les fantômes des totalitarismes: du
communisme et du fascisme à la roumaine. Est-ce un hasard que la pauvreté
et la mixité ethnique ont contribué ici même à l’émergence des idéologies
extrêmes si différentes l’une de l’autre sur le plan des objectifs et des
programmes et, en même temps, si proches sur le plan des méthodes de leur
exécution ?Là, également, nous sommes témoins du meilleur et du pire en la
personne du poète national roumain. Mihaïl Eminescu n’était-il un poète
brillant tout comme un nationaliste farouche qui semait les graines de
xénophobie et de chauvinisme auprès de ses compatriotes ? Et puis,juste à
côté, se trouve la Bucovine, bucolique dit-on, aux pentes douces et aux
multiples monastères dont les couleurs éclatantes font pour quelque temps
oubliercetteautre réalité,aujourd’hui plutôt grise, mais souvent noire dans le
passé. A Tchernovtsy, ex-Czernowitz, encore une tentative de présenter la
villecomme l’héritière d’une histoire multiple et d’une population hétérogène,
mais bientôt la déception est à la mesure des expectatives: c’est l’âme de la
ville qui n’est plus la même, même si les pierres tentent à nouveau de nous
séduire. Ce ne sont que les cimetières, chrétien et juif, qui sont pratiquement
la seule preuve du passé unique decette ville que lesHabsbourgàVienne ont
toujours voulu nous présenter comme ville modèle portant le flambeau de la
civilisation de laMitteleuropadans lesconfins orientaux.
Plus à l’est, les fleuves de Prut et de Dniestr se rapprochent l’un de
l’autre et poursuivent désormais leurs parcours en parallèle vers la mer Noire
à traverscette terre ex-bessarabe qui est aujourd’hui le pays le plus oublié de
l’Europe: la Moldavie. Des villages et des bourgades semblent être à moitié
vides: certains parce qu’ils n’ont pas encore réussi à combler leur déficit
démographique à la suite des désastres de la dernière guerre ; d’autres, parce
que leurs habitants n’ayant plus d’espoir d’un avenir meilleur, ont tout
récemment décidé de partir vers l’ouest. Il y a des endroits où la misère a
conduit les gens à vendre leurs organes ; ailleurs on souffre à cause de
l’embargo russe sur le vin moldave.Mais même danscette mer de pauvreté et
d’humiliation, nous trouvons également des îlots d’uncertain bien-être,
peutêtre trompeur lui aussi. Dans la capitale moldave, Chisinau, beaucoup de
jeunes semblent dépenser sans compter l’argent que leurs parents leur ont
envoyé de l’étranger.Avec la nouvellecrise économique qui frappe désormais
l’Occident et qui fait repartir les immigrés chez eux, combien de temps cett e
manne durera-t-elle ?ASoroca, la nouvellecapitale tsigane sur leDniestr, les
11villas les plus fantaisistes ont proliféré ces dernières années, témoignant des
bonnes affaires, plus ou moins légales, menées des deux côtés du fleuve qui
fait ici la frontière. La population moldave est en crise mais il ne s’agit pas
seulement de la misère matérielle à laquelle on est désormais habitué mais
également d’une gravecrise d’identité nationale.En effet, lesMoldaves
sontilsRoumains ?La langue moldave est-elle le roumain parlé par les voisins de
l’ouest ? C’est le même Dniestr qui, plus loin, constitue une frontière de fait
entre laMoldavieauxambitions européennes et laTransnistrie sécessionniste
avec sa nostalgie pro-russe. Cette dernière ressemble à un autre îlot: celui
d’un musée du communisme soviétique à ciel ouvert. Le général Souvorov,
principal auteur de l’expansion russe dans cette région, est adulé ici, quoique
haï ailleurs. Ses monuments etses effigies sont partout et ils rivalisent en
nombre avec ceux de Lénine. La présence russe – culturelle, militaire,
économique et politique – est partout.Toutcomme lacorruption et toute sorte
de trafics.Plusà l’est, enPodolie, ducôté ukrainien, lescimetières juifs de la
dernière guerre mondiale ne sont jamais loin des lieux de culte et de
pèlerinage des Juifs hassidiques, souvent près des tombes de ceux qui, des
siècles durant,contribuaientà la renaissance de la foi et de la mystique juives
et yiddish en cette terre de confins. Bizarrement, c’est là, également, à
Winnitsa, qu’a établi son quartier général ukrainien Adolf Hitler pour qui
cette terre fertile de tchernoziom faisait tout naturellement partie du futur
Lebensraum nazi.
Encore plus au sud, nousallons à le rencontre d’unautre petit peuple
s’efforçant de survivre culturellement et économiquement: les Gagaouzes –
autrefois turcophones, désormais principalement russophones ; autrefois
musulmans, aujourd’hui chrétiens orthodoxes, regardant tantôt vers Istanbul,
tantôt versMoscou en quête de salut.Puis,au nord du delta duDanube, dans
la misère générale, nous entrons dans un territoire qui pourrait passer pour un
paradis des minorités nationales.Acôté desGagaouzes, nous rencontrons des
Bulgares, des Roumains (ou sont-ils des Moldaves ?), des Ukrainiens, des
Russes, quelquesJuifs etTsiganes.Là-bas, des villages entiers ont été fondés
par des immigrés allemands dont le seul souvenir réside aujourd’hui dans les
nombreuses maisons en briques, miraculeusement encore debout, ainsi que
dans les plaques commémoratives. Passé l’estuaire duDniestr et la forteresse
mythique d’Akkerman, nous arrivons au bout de notre long itinéraire:
èm eOdessa. Fondée à la fin duXIX siècle seulement par les autorités tsaristes
commecapitale de laNouvelleRussie, la villea dès le début suscité un grand
espoir de prospérité, de liberté et d’ouverture vers le monde. Et c’était
effectivement le cas mais avec une succession des hauts et des bas comme
dans les proverbiales montagnes russes. L’idylle de la cohabitation
multiethniquea fini par provoquer des rivalités intercommunautaires, l’action
de l’Etat allait jusqu’à susciter des pogroms antijuifs, tandis que les périodes
de récession donnaient lieu aux tensions sociales et à la radicalisation
politique de la classe ouvrière grandissante. La gare centrale aux dimensions
démesurées, la grande cathédrale et les nombreuses synagogues, de
12magnifiques demeures de la noblesse, de nouveaux riches et des officiers –
tout ceci côtoyait des quartiers dont la pauvreté dépassait tout ce qu’on
pouvait voir ailleurs en Russie. Dans le carré privilégié du centre de la ville,
l’opéra italien, la musique yiddish klezmer, les cafés à la viennoiseaux noms
français, de belles dames parlant et s’habillant à l’occidentale créaient une
atmosphère unique en son genre à laquelle s’est ajoutée une dose d’exotisme
orientalapporté sur les rives septentrionales de la merNoire grâceau port qui
grouillait d’activité. Pas étonnant que même les exilés politiques – à l’instar
de Mickiewicz ou de Pouchkine – s’y soient sentis plutôt à l’aise. On en est
très loin aujourd’hui, même si pour certains il fait de nouveau bon vivre à
Odessa. Trois générations du soviétisme n’ont pas complètement tué l’esprit
libertaire, rebelle et débrouillard des Odessites mais, tout comme à
Kaliningrad sur la merBaltique, le présent n’a plus grandchoseà voiravec le
passé insolite de la ville. Les Juifs ne sont pour l’essentiel plus là et Isaac
Babel aurait certainement du mal à écrire ses nouvelles et même à exprimer
sonamour pourcette ville.Les tensions intercommunautaires reprennent de la
vigueur, cette fois-ci surtout entre les Russes et les Ukrainiens, visibles dans
la bataille des enseignes, des monuments ou des noms de rues. Ici, plus on
insiste sur l’ukrainisation de la ville, plus la majorité russophone s’attache au
passé impérial et souligne ses liens avec la mère Russie. C’est ainsi que les
sorts deKaliningrad et d’Odessa sont liés.Les deux villes sont les deuxbouts
d’un espace deconfins délimitéau nord par la merBaltique,au sud par la mer
Noire,à l’ouest par l’Union européenne,à l’est par laRussie.C’est un espace
fragile, potentiellementconflictuel età l’avenir incertain.
13III.LESCARPATESORIENTALES
30.Przemysl – le verrou nord desCarpates
Je retourne en Pologne par le poste de frontière de Medyka, l’un des
plus importants des confins orientaux car situé sur la route commerciale
historique menant deKievà l’Europecentrale.Commechaque jour, l’endroit
est en ébullitionavec des dizaines des voituresalignées sur deux rangées, les
voitures que leschauffeurs poussent quelques mètresau rythmedu signal fait
par les douaniers sans prendre la peine d’allumer le moteur. En plus d’un
millier de véhicules, ils sont quatre fois plus nombreux à passer
quotidiennement la frontière à pied. Ukrainiens pour la plupart, ils font tous
la navette chaque jour, comme autrefois à Brest, à la frontière
polonobiélorusse, profitant de la différence de prix pour trafiquer de l’alcool, des
cigarettes ou des vêtements. Ce petit commerce transfrontalier constitue
presque trois quarts des échanges entre les deux pays ! Ily a dans l’air un
grain d’amertumeàcause de l’introduction des visas pour tous lesUkrainiens
allant enPologne depuis l’élargissement en 2004 de l’Union européenne vers
l’est.Contrairementaucasbiélorusse,cependant, ici les visas s’octroientbien
plus facilement sauf que, depuis Noël 2007, ils sont onéreux. Néanmoins, on
parle de l’intégration à l’Ouest et de la désintégration à l’Est, d’un nouveau
mur, des liens de familles si péniblement reconstitués depuis une quinzaine
d’années qui vont se relâcher encore une fois, du chômage causé par le
manque à gagner de ce trafic quotidien, etc. La Pologne a déjà commencé la
construction de plusieurs nouveaux consulats sur le territoire ukrainien pour
faciliter la délivrance de visasafin de prévenir lachute du niveau descontacts
humains entre les deux pays. Des exploitations agricoles du côté polonais
pourraient aussi en souffrir à cause du manque de la main d’œuvre
saisonnière ukrainienne dans les champs polonais. Et puis ily a la minorité
ukrainienne en Pologne, forte de quelque deux cent mille personnes. En
bonne entente entre les deux gouvernements, il ne faudrait pas compliquer
leurs liens familiaux rompusauparavant parfois pour un demi-siècle.
Après l’union personnelle avec le Grand-duché de Lituanie, les rois
èm epolonais, qui siégeaientàCracovie jusqu’auXVII siècle, passaient souvent
parMedyka pour visiterces énormes espaces de territoires s’étendant loin en
direction de la mer Noire. L’un d’eux fut Ladislas II Jagellon, celui même
qui, en tant que prince et après sa conversion au christianisme, avait lié la
Lituanie à la Pologne par le mariage avec la reine Hedwige. Le roi, âgé déjà
de 84 ans, s’arrêta à Medyka par une nuit de printemps en 1434 – non pas à
cause de la frontière qui n’y existait pas à l’époque mais, selon la tradition,
pour écouter le chant de rossignols car ce grand roi adorait la nature et resta
toujours très sensible à sa beauté. La nuit était fraîche et Ladislas tomba
malade. Les médecins constatèrent une pneumonie et, en plus des
médicaments, luiappliquèrent le lendemain unebonne dose de miel, la région
15étant riche en tilleuls et en ruches. D’ailleurs, c’est du mot«miel » (med en
ruthène/ukrainien) que provient le nomMedyka. Mais en vain. L’état du roi,
qui répartit aussitôt en route pour Lviv, s’aggravait d’heure en heure et il
mourut à Grodek (appelé depuis Grodek Jagellonski, aujourd’hui en
Ukraine),à mi-chemin environ entreMedyka etLviv.
Medykaa toujours joué un rôle relativement important.Située dans la
plaineautour du fleuveSan supérieurà peine sorti desCarpates, sur la grande
route est-ouest, c’est là qu’avaient l’habitude de camper les troupes tatares
pillant les terres ruthènes ou celles du prince transylvain Rakóczi en 1657
ainsi que les troupes russes en 1849 en route pour laHongrieafin de réprimer
la révolte magyare contre les Habsbourg. Aujourd’hui, à l’instar deBrest sur
leBoug,Medyka est un grand«port sec » sur la longue frontière orientale de
la Pologne. A l’époque de l’URSS, c’était longtemps le seul passage pour
touristes individuels motorisés entre la Pologne et l’Ukraine soviétique.
Depuis la réouverture des frontières en 1991, la petite ville a commencé à se
développer assez rapidement, quoique d’une manière plutôt chaotique. A
présent, chaque jour, environ quatre mille personnes, en majorité des
trafiquants de tout genre, la traversent dans les deux sens: des vieux et des
jeunes, des femmes et des hommes, des invalides en fauteuil roulant et des
gens enbonne santé.C’est une foule impressionnante qui necesse que tard le
soir pour reprendre sans faute le lendemain de bonne heure. Parmi la
marchandise en contrebande, les cigarettes dominent nettement: environ 15
millions decartons tous lesans.Pas étonnant lorsqu’onconstate qu’un paquet
de«Marlboro »coûte quatre fois pluscher ducôté polonais.La direction du
flux du trafic est donc évidente. D’ailleurs, la même personne est capable de
traverser la frontière plusieurs dizaines de fois par jour, en toute légalité,avec
à peine quelques paquetsàchaquecoup.Lacorruption règneaussi, tandis que
les membres des structures mafieuses font de la pression sur les douaniers
pour qu’ils ferment les yeux.
Mais ce n’est pas Medyka, toujours relativement petite, mais
Przemysl (Peremysl) qui est la ville la plus importante danscettecontrée.Elle
constitue la vraie porte qui s’ouvre vers la Pologne au nord, vers les grandes
plaines ukrainiennes à l’est et vers les passages montagneux à travers les
Carpatesau sud-ouest, en direction de laSlovaquie et de laHongrie.Acause
de la frontière historique qui pendant longtemps séparait la Pologne de la
Hongrie sur les crêtes carpatiques toutes proches, cette ville et sa région
furent également appelées la Porte de Hongrie. Au début essentiellement
ruthène et appartenant à des principautés galiciennes, elle fut longtemps
convoitée tant par la Hongrie que par la Pologne, avant d’être annexée par
cette dernière. Aujourd’hui polonaise, la ville et le fleuve San qui la traverse
ont néanmoins longtemps été présentes dans les discours des nationalistes en
tant que symboles d’irrédentisme de Kiev et même aujourd’hui ils restent au
menu des revendications territoriales ukrainiennes les plus radicales.
16C’est dans les contacts avec la Pologne, d’ailleurs, surtout dans ceux
de rivalité et de transmission d’idées et de valeurs venant de l’ouest, que se
forgea le nationalisme ukrainien. En Galicie, face à l’expansion de l’Etat
polonais et de la culture polono-catholique, la conscience nationale
ukrainienne a toujours été la plus forte, bien plus qu’àKiev, lacapitale, sans
parler de la partie orientale du pays, très russifiée celle-là. L’hymne national
ukrainien, récemment officiellement adopté par le parlement du pays et basé
èm esur un poème de Pavlo Tchoubinski (ethnographe et poète du XIX siècle),
fut d’ailleurs publié pour la première fois à Lviv en 1871 sous le titre
L’Ukraine n’est pas encore vaincue. Son auteur ne cacha jamais qu’il s’était
inspiré du chant de la légion polonaise d’Italie datant des guerres
napoléoniennes, connu sous le titre de Mazurka de Dabrowski, devenue
l’hymne national de Pologne. Seule la première partie du nouvel hymne
ukrainien a été approuvée, même si les nationalistes insistaient pour que le
chant entier soit officialisé, surtout là où l’on parle de l’Ukraine «du Don
jusqu’au San ». Paradoxalement, tandis que le fleuve San se trouve
aujourd’hui entièrement dans les frontières polonaises, le cours du Don, à
l’est, ne quitte en fait jamais le territoire russe. Le débat sur ce texte au
parlement ukrainien me rappelle d’ailleurs l’affaire de l’hymne allemand
(écrit exactement trente ans plus tôt dans les circonstances relativement
similaires en l’absence de l’Etat national) dont les paroles «Deutschland,
Deutschland über Alles... Von der Maas bis an die Memel... » ne sont plus
aujourd’hui chanté officiellement. Comme dans le cas ukrainien, la Meuse
(Maas) n’entre jamais en terre allemande, tandis que le fleuve Memel
(Niémen) coule désormais loin de toutes frontières de l’Allemagne
d’aujourd’hui.
Mais Przemysl et San ne sont pas seulement les éléments
symboliques dans l’histoire des relations polono-ukrainiennes. En 1999, lors
du sommet du groupe de quatre pays de Visehrad (la Pologne, la Hongrie, la
République tchèque et la Slovaquie), le ministre de la défense polonais,
Janusz Onyszkiewicz, pour qui Przemysl est la ville de son enfance, put en
effet offrir quelque chose à tous ses invités. La position géographique et
géopolitique de la ville en fit dans le passé une pomme de discorde entre les
Polonais, les Ruthènes et les Hongrois. Sa forteresse, une des plus grandes
d’Europe, fut depuis longtemps considérée comme un verrou des Carpates,
contrôlant le passage par les cols vers la Grande Hongrie (incluant dans le
passé également la Slovaquie nommée jadis la Haute Hongrie), les plaines
danubiennes et l’Autriche. Quant aux Tchèques, ils retrouvèrent à Przemysl
les traces ducélèbre personnagecréé par l’écrivainJaroslavHasek – lebrave
soldatChvéïk, emprisonné dans lescasernes decette ville en 1915.Les quatre
ministres de la défense ont même fumé uncalumetcarPrzemysl,à l’instar de
Saint-Claude dans le Jura français, est la capitale polonaise de la pipe. Ce
calumet de la paix est bien nécessaire à la ville et à sa région. Lorsqu’en
1772, suite à la première partition de la Pologne, la ville se trouva dans les
17mains des Habsbourg,les nouvelles autorités ne montrèrent pourtant guère
d’intérêt à sa situation stratégique. On ordonna même la démolition de ses
murs défensifs. Le château sur le mont tomba d’abord dans l’oubli, puis en
ruine. Bientôt, cependant, à la même période où la Russie se mit à bâtir sa
èm egrande forteresse de Brest, Vienne convoqua au début du XIX siècle une
commission d’experts qui finit par reconnaître à Przemysl sa suprême valeur
stratégique!Au fur età mesure que les relations entre laRussie et
l’AutricheHongrie se détérioraient, surtout vers la fin du siècle, le rôle du verrou des
Carpates augmentait et ses liens avec d’autres grandes villes de l’Empire –
Vienne, Cracovie,Lviv – s’amélioraient.Pendant les deuxconflits mondiaux
èm edu XX siècle, Przemysl, plusieurs fois assiégée, fut l’arène des multiples
batailles auxquelles participèrent les Russes, les Allemands, les Autrichiens,
les Ukrainiens et les Polonais. Aujourd’hui, à l’aube d’une ère un peu plus
sereine, la ville se veut de nouveau une porte – pas un verrou – desCarpates,
pour des milliers des voyageurs qui y passentchaqueannée.
* * *
A Przemysl, la rive gauche du San, un peu plus périphérique et plus
moderne, est bâtie sur un terrain plutôt plat. Mais dès qu’on traverse le pont
et qu’on s’approche du centre, les rues commencent à monter et même la
place du Marché se trouve sur une pente qui, tout en devenant toujours plus
raide, mène d’abord à la cathédrale et puis aux ruines de la forteresse. Entre
les deux se trouve un manoir en style baroque, aux murs couleur vanille,
plutôt négligé mais dont le côté jardin, pourvu d’un portique avec des
èm ecolonnes, se présente beaucoup mieux. C’est là qu’habitait au XVI siècle
Stanislas Orzechowski, un des personnages les plus hauts en couleurs de la
Renaissance polonaise – prêtre catholique, écrivain politique et... un mari
heureux.A l’époque parmi les pays les plus tolérants d’Europe, les débats en
Pologne concernaient des questions telles que lecumul des postes élevés, les
impôts et l’armée, l’étendue du pouvoir royal ou la politique étrangère faceà
la menace ottomane.LaRéforme pénétrait la société polonaise en profondeur
et toutes sortes de nouveautés religieuses eurent un grand écho et tombaient
sur un sol relativement fertile. Et même si la majorité de la population resta
fidèle à l’Eglise catholique, un ferment spirituel semait discordes, y compris
au sein decette institution.Dansce remue-ménage politico-religieux, le jeune
et brillant esprit que fut Orzechowski, était comme un poisson dans l’eau.
Après les études humanistes à l’Académie de Cracovie il se fit protestant à
Wittenberg, influencé en cela par l’enseignement de Luther. Puis il étudia la
littérature ancienne et la rhétorique à Padoue, en Italie, et lors d’un séjour à
Rome revintaucatholicisme.
De retour en Pologne, d’un tempérament aventurier et d’un grand
talent littéraire, il descendait volontiers dans l’arène des querelles politiques
et religieuses, tout en maniant à la fois le latin et le polonais. Refusant
18toujours lecélibat, il organisait descérémonies de mariage pour sescollègues
ecclésiastiques et il finit lui-même par se marier. Mais tandis que les autres
embrassèrent le protestantisme, lui préféra rester fidèle à Rome tout en étant
pris dans le tourbillon des scandales et des polémiques.En litiges permanents
contre ses supérieurs catholiques, il n’abandonna jamais sa femme. Il flattait
la noblesse ainsi que sa «liberté dorée », considérant cette dernière comme
un don de Dieu et sa nation comme une nation élue, tout en accusant le
pouvoir royal de vouloir la saper.
Orzechowski ne craignait guère ni les tribunaux d’évêques ni
l’anathème. Un jour, l’évêque de Przemysl l’excommunia dans la cathédrale
en tant qu’hérétique, lecondamnaaubannissement et luiconfisqua sesbiens,
sans parler de son mariage reconnu évidemmentcomme non valable.Maisau
moment où l’évêque lisait son décret,Orzechowski, qui étaitauparavant entré
dans la cathédrale avec un fort groupe de «fidèles », interrompit la lecture,
monta par la force sur la chaire et prononça un ardent discours à sa défense.
Bientôt, les évêques levèrent son excommunication, tout en lui rendant son
statut de prêtre – provisoirement, en attendant la décision du pape. En 1561
celle-ci arriva, mais fut de nouveau provisoire, la dispense du célibat
comprise. La décision définitive n’arriva jamais et Orzechowski, prêtre
catholique, mourut à l’âge de 53 ans laissant derrière lui sa femme, ses cinq
enfants et une multitude de textes polémiques. Peut-être aucunautre écrivain
ne symbolisa mieux que lui cette noblesse qui commençait à confondre
l’intérêt privé et l’intérêt public ou qui se déchirait faceau dilemme dechoix
entre liberté personnelle et devoircollectif.En le faisant, il semblaitannoncer
déjà le« sarmatisme » du siècle suivant,cetteculture de la noblesse polonaise
issue des traditions de l’ethos chevaleresque et civique. Plus tard, avec un
accent exagéré sur les traditions et sur les libertés individuelles, ce même
sarmatisme contribuera à la dégénérescence de la noblesse polonaise et au
déclin de l’Etat.
Aujourd’hui fermé, le manoir d’Orzechowski est dans les mains de la
paroisse de la cathédrale, celle-ci jetant une longue ombre sur lebâtiment du
prêtre rebelle aux multiples scandales. Est-ce qu’on doit y voir le désir de
l’Eglise de prévenir la création d’un futur musée du publiciste de la
Renaissance ? Vu le retour du conservatisme moral et politique en Pologne
ces dernièresannées,accompagné d’un rôle très influent de l’Eglise et de ses
médias, la nouvelleatmosphère d’intolérance pourraitbien en être lacause.
* * *
A une dizaine de kilomètresà l’ouest dePrzemysl, un pont métallique
suspendu au-dessus des eaux brunâtres et tumultueuses du San mène à
Krasiczyn qui passerait presque inaperçu sans son magnifique château de la
période de fin de la Renaissance. Il est certainement l’un des plus beaux du
paysavec les murs intacts entourant une belle cour carrée et avec ses quatre
19immenses tours cylindriques censées refléter l’ordre social de l’époque, d’où
leurs noms: «divine », «papale », « royale » et «noble ». Un vaste parc à
l’anglaise avec un petit lac et un îlot entoure les murs blancs du château
construit pour la riche famille Krasicki. Celle-ci n’ayant laissé aucun
èm edescendant, le domaine fut racheté au XVIII siècle par l’ancienne et très
méritée famille lituano-biélorusse de Sapieha qui donna à la Pologne des
hetmans, des chanceliers et des évêques. Un de ses membres reçut même en
1768 le titre de prince de la part du sejm (parlement polonais).Cependant, les
Sapieha, pour leur appui politique et matériel à l’insurrection antirusse de
1830, furent obligés – faute d’avoir signé une lettre d’assujettissementau tsar
– d’abandonner tous leursbiens se trouvant dans les frontières de laRussie, y
compris leurchâteauàKoden, près deBrest.C’estainsi queLéonSapieha fit
de Krasiczyn son « quartier général»en territoires polonais sous
l’administration autrichienne, quoiqu’il passât la plupart de temps dans sa
résidence de Lviv. Politiquement conservateur et loyaliste vis-à-vis des
Habsbourg, il appuyait les Ruthènes galiciens dans leurs demandes répétées
de plus d’autonomie, surtout dans l’éducation et dans la culture. Son fils,
AdamStanislas, emprisonné par lesautorités deVienne pour sa participation
à l’insurrection de 1861, suivait politiquement son père ence quiconcerne les
droits desRuthènes maisappuya également des réformes socialesavec lebut
d’améliorer la position des couches les plus pauvres. Considéré toujours
comme aristocrate par les démocrates, il reçut le surnomde«prince rouge »
par les grands propriétaires fonciers pour ses idées sur la justice sociale.
Parmi ses sept enfants, tous nés également à Krasiczyn, le plus jeune, Adam
Stefan (né en 1867), fut le plus éminent et le plus connu. La matura
(baccalauréat) d’un lycée deLviv en poche, il partit pourInnsbruck étudier la
théologie et devint bientôt prêtre, tout en recevant le surnomde nasze
ksiazotko (notre petit prince), les mots ksiadz (prêtre) et ksiaz e (prince) se
confondant parfois dans la langue polonaise. A Rome, il étudia le droit et la
diplomatie, tout en jouissant d’unaccès quasi directauprès du papeLéonXIII
(«le pape des ouvriers »), puis devint un des secrétaires de Pie X et eut des
relations fort mauvaises avec Mgr Begnini, l’auteur de sa politique très
conservatrice.
Dans ses relations avec le Vatican, l’empereur François-Joseph sut
bien jouer la carte polonaise. C’est lui qui chargea le cardinal archevêque de
Cracovie, Jan Puzyna, de bloquer la désignation du cardinal Rampolla,
pourtant donné favori,au poste de pape laissé vacant par la mort deLéonXIII
(1903). C’est lui également qui était à l’origine de la nomination en 1911,
après la mort de Puzyna, d’Adam Stefan Sapieha au poste d’évêque de
Cracovie, avec le titre officiel de «prince évêque ». Ainsi commença la
carrière du prince de Krasiczyn longuede 40 années, à l’époque où l’Etat
polonais – presque 120 ans après les dernières partitions – n’existait pas
encore, et qui continua après la Grande Guerre dans le pays désormais
indépendant. Après la Seconde Guerre mondiale, elle s’acheva en période du
20pire stalinisme et de l’asservissement presque total à l’Union soviétique, en
1951, l’année de sa mort. Comme son grand-père qui avait préféré s’enfuir
plutôt que de signer la lettre de soumissionau tsar, le«petit prince » n’aurait
jamais courbé l’échine, n’aurait jamais entaché son honneur dans les
difficiles années de l’avant-1945 avec les nazis et de l’après-1945 avec les
Soviétiques. Comme son grand-père et comme son père, l’évêque – depuis
1926 l’archevêque – de Cracovie fut toujours sensible à la justice sociale,
luttant pour une réconciliation entre les intérêts de la ville et ceux de la
paysannerie, s’efforçant, malgré ses origines aristocratiques, de prendre
contact avec la classe ouvrière et n’hésitant pas à chercher l’assistance hors
de l’Eglise lorsque le milieucatholique s’avéra indifférent ou même hostileà
son approche. Et quand en 1930 le maréchal Pilsudski jeta les leaders de la
gauche communiste dans la forteresse-prison de Brest, Sapieha écrivit au
primat de Pologne, Auguste Hlond: «Nous sommes en face d’un acte
bolchevique[!]commis par le gouvernement.Le peuple s’attendaveccrainte
à notre réaction et il a raison, car il ne s’agit pas ici d’une telle ou telle
politique d’un parti, mais de la violation des droits élémentaires et de la
justice menant tout droit à la dépravation de l’Eglise et de la nation ». Les
relations entre l’archevêque de Cracovie et l’Etat continuaient à s’envenimer
mêmeaprès la mort du maréchal lorsquecommença labatailleà propos de la
crypte dans les caves de la cathédrale du château de Wawel où devaient
reposer ses restes.Le nouveau gouvernement déclencha même unecampagne
anti-Sapieha avec des manifestations, des résolutions et avec des actes de
vandalisme contre sa résidence qui provoqua une intervention de la part du
nonce papal à Varsovie. L’attitude très cohérente du prince-archevêque
durant toutes ces années difficiles alimentait des opinions qui, de la part de
ses opposants politiques, la qualifiaient d’orgueil princier mais qui pour ses
partisans traduisait la fermeté dans la meilleure tradition de l’Eglise
polonaise.
Plutôt de petite taille et aux yeux pénétrants, Sapieha était très vif et
parlait d’une manièreconcise, sans recouriraux mots inutiles de la plupart de
ses collègues. Discipliné, sans prétention ou snobisme, il pouvait cependant
être impatient, voire impétueux. Curieux des gens, il savait écouter un
professeur, un évêque ou une vendeuse de fleurs.Pendant laSecondeGuerre
mondiale, lorsque le pays se trouva de nouveau sous l’occupation etCracovie
fut partie duGouvernementGénéral, il intervenaitauprès du gouverneur nazi
HansFrank pour protestercontre desarrestations oucondamnations et même
envoyait des dépêches à Hitler à propos des camps de concentration. Sans
résultat évidemment. Quand Frank demanda à Sapieha de prêcher dans les
églises contre le communisme, l’archevêque répondit en disant que la
meilleure façon de lecombattre est de renforcer la foi et la justiceauprès des
gens. Au début de 1941, le prince-archevêque demanda aux autorités
allemandes de traiter les Juifs néophytes (nouvellement convertis au
christianisme) comme tous les autres catholiques. Ceci ne signifiait en rien
21qu’il était indifférent aux autres Juifs qu’il aidait comme il pouvait. Mais
lorsque fin 1942 les Allemands demandèrent l’arrêt immédiat de baptiser les
Juifs et lorsque la Gestapo demanda la liste des néophytes, Sapieha refusa et
ordonna aux prêtres de continuer leur action et même d’octroyer de faux
certificats debaptême.
En tout cas, son prestige fut tel à la fin de la guerre que le président
Roosevelt intervint – sans succès – auprès de Staline pour qu’il acceptât sa
présence à la conférence de Yalta. Evidemment, le maître de Moscou avait
déjà d’autres viséesconcernant laPologne.Mais grâceà sonautorité,Sapieha
réussit encore à permettre la fondation, en 1945, du Tygodnik Powszechny
(Hebdomadaire Universel) qui était pratiquement le seul – dans tous les pays
sous l’emprise soviétique – journal d’opposition idéologique et politique
officiellement toléré par le régime. Cette publication a survécu à tous les
hauts et lesbas des relations entre l’Eglisecatholique et l’Etatcommuniste et
même aujourd’hui, longtemps après l’écroulement du communisme, il
constitue une vraie référence, attaqué d’ailleurs régulièrement par la droite
ultracatholique symbolisée par la«Radio Maryja » du père Rydzyk et par la
Ligue des familles polonaises, le parti nationaliste etantisémite qui durant les
années 2006-2007 faisait partie du gouvernement. Sapieha craignait toujours
l’arrestation, surtout après ses protestations contre les arrestations des
Polonais antibolcheviques et contre leur envoi en Sibérie, d’autant plus qu’il
avait envoyé au président communiste Bierut une lettre officielle (publiée en
1950 dans le Tygodnik Powszechny) protestant contre les attaques du régim e
à l’égard de l’Eglise. Mais l’arrestation ne vint jamais. Dans le pays dominé
de plus en plus par lescommunistes et par labrutalité du stalinisme,Sapieha
fut considéré comme un seul«humain » dans cette marée d’inhumanité. Les
foules qui s’amassèrent à ses funérailles en 1951 étaient là pour rendre
hommage non à une légende, car entre-temps il était devenu légende, mais
pour saluer « leur prêtre ».
Une toute petite histoire nous permet de faire un saut dans le passé
tout récent. En 1938, notamment, lorsque l’archevêque de Cracovie visita le
lycée deWadowice, une petite ville située plusau sud, un des élèves les plus
brillants de l’école, Karol Wojtyla, eut l’honneur de l’accueillir par un
discours de bienvenue en latin. Très impressionné, Sapieha demanda au
directeur du lycée quelles études ce jeune Karol avait choisi. Apprenant que
c’était la philologie (étude de la langue et de la littérature), l’archevêque
répondit avec déception: «Dommage que ce ne soit pas la théologie ».
Pendant la guerre, tout en travaillant dans unecarrière puisà l’usinechimique
Solvay près de Cracovie (un«certificat de travail stable » était indispensable
pour ne pas être envoyé au travail forcé en Allemagne), Wojtyla faisait du
théâtre, puis, après 1942, il décida de devenir prêtre. Jusqu’à la fin de la
guerre il suivait clandestinement les cours du séminaire organisé par
l’archevêque et finit par être ordonné prêtre en 1946.La mêmeannéeSapieha
devint cardinal. Le père Wojtyla garda jusqu’en 1949 son poste de
maître22assistant à l’Université Jagellonne à Cracovie et avant la mort de son
«maître » se mit à publier des articles et des poèmes dans le Tygodnik
Powszechny. Il le suivit fidèlement dans ses pas: en 1958, lorsqu’il devint
évêque de Cracovie, puis en 1964 – l’archevêque de cette ville. Et puis vint
1978. A l’instar de la période d’avant la Grande Guerre, la sympathie entre
Cracovie et Vienne se renouvela lorsque le cardinal Franz Kœnig,le primat
d’Autriche, qui depuis unbon moment déjàavait voulu que l’élection du pape
sortît du combat italo-italien désormais trop classique ou de celui entre les
candidats conservateurs et les progressistes de l’Eglise, appuya de tout son
poids le jeunecardinalWojtyla qui obtint 99 voix sur 111cardinaux présents
èm een devenant le 262 pape, désormaisJean-PaulII.
* * *
En dépit des guerres et des incendies, lechâteau deKrasiczyn n’a pas
trop souffert et a même conservé sa forme d’origine. Située sur la rive droite
du San, il fit partie de la zone occupée par les Soviétiques dès septembre
1939. Ces derniers détruisirent l’intérieur et profanèrent les tombeaux de la
famille Sapieha. Un hôpital militaire y fut organisé. Depuis les années 1950,
les périodes de restauration et celles de délabrement se suivaient
régulièrement, mais la vraie restauration commença dès la chute du régim e
communiste en 1989. Depuis, un restaurant a ouvertau rez-de-chausséeainsi
que desboutiques tandis qu’au deuxième étage quelquesbelleschambres ont
été misesà la disposition de l’hôtel situéà l’intérieur du parc.
En été 1990, un hôte plutôt inattendu logea dans le château:
Zbigniew Brzezinski, politologue, ancien chef du Conseil de la sécurité
nationale desEtats-Unis (sous la présidence deJimmyCarter) etconseiller de
Ronald Reagan pour la politique à l’égard de l’Union soviétique. Il fut
accompagné de son fils Mark et de son épouse Émilie – la fille d’Edouard
Benes, le dernier président de la Tchécoslovaquie indépendante qui s’était
retiré de la politique après le coup pro-russe de 1948. Certes, il ne vint pas
dans ce coin un peu perdu de la Pologne sud-orientale pour visiter les
Carpates ni pour chasser l’ours dans les montagnes sauvages de Bieszczady
(«biechtchady »). Son but officiel fut la réception, à Przemysl, du titre de
CitoyenHonoraire decette ville qu’ilavait quittée un demi-siècleauparavant
après la nomination de son père au poste de consul général à Montréal. Il y
était retourné une seule fois, en 1987, à l’époque où le régime communiste
polonais tentait encore de se maintenir au pouvoir à tout prix et où le
mouvement de Solidarnosc était encore formellement proscrit. De Varsovie,
Brzezinski arriva à Przemysl, à la frontière polono-soviétique, ce qui
provoqua des soupçons dans l’appareil de sécurité polonais ayant devant lui
l’ancien chef de la sécurité nationale de la « superpuissance impérialiste »
dont l’ennemiprincipal était toujours le grand pays-frère de Mikhaïl
Gorbatchev. Du coup, Brzezinski logea chez l’évêque de Przemysl avant
23d’aller, le lendemain, se promener dans la ville de son enfance, de visiter sa
maison sur lesbords duSanà laquelle, d’ailleurs, ses locataires lui refusèrent
l’entrée,craignant probablement desconséquences de la part de la police.Au
cimetière, infiltré et bouclé par les forces de l’ordre, l’ex-collaborateur de
plusieurs présidents américains vint se recueillir devant le tombeau de ses
grands-parents et de sesarrière-grands-parents.
En 1998, Brzezinski retourna dans la région mais, cette fois-ci, de
l’autrecôté de la frontière:àLviv.C’était maintenant le tour desautorités de
cette ville de lui octroyer le titre de Citoyen Honoraire: peut-être parce que
les origines de ses arrière-grands-parents se trouvent dans les environs de
Lviv et peut-être également parce qu’en tant que politologue et stratège il
s’était longtemps occupé non seulement de l’URSS mais également de
l’Ukraine, et plus spécialement de l’Ukraine devenue indépendante après
1991.Pour lui – son pèreavaitcombattu pourLwów la polonaise etavait été
leconsulàKharkiv (enUkraine orientale)avant de partir pour leCanada – la
réconciliation entre les Polonais et les Ukrainiens est fondamentale. Dans
cette partie de l’Europe postsoviétique, il considère la relation
polonoukrainienne comme cruciale tant pour les deux Etats désormais libres mais à
l’histoire très tourmentée, que pour la stabilité des confins orientaux de
l’Europe. Dans cette réconciliation, «Lviv a », souligna-t-il dans son
allocutionà la mairie de la ville en 1998,« un rôle tout particulierà jouer,car
c’est une vitrine culturelle la plus occidentale du pays. C’est une ville au
passé multiethnique et multiculturel, donc capable de surmonter les vieux
préjugés et animosités. C’est une ville qui s’est peut-être le plus battue pour
l’indépendance de l’Ukraine et où le sentiment national est peut-être le plus
fort de tout le pays ». En tant que grand stratège, Brzezinski ne manque pas
de répéter que l’indépendance de l’Ukraine est une révolution sur l’échiquier
géopolitique de l’Europe et qu’une Ukraine forte et stable, pas forcément
bienvenue à Moscou, est également dans l’intérêt des Etats-Unis et de
l’Europe. Car, en effet, c’est par Kievque passe, selon lui, le danger de
l’hégémonie russe en Europe orientale et c’est une Ukraine forte et prospère
qui,avec son grand territoire et ses soixante millions d’habitants,constitue le
meilleur barrage aux ambitions géopolitiques de Moscou ailleurs en Europe.
Qui plus est, toujours selon Brzezinski, l’Ukraine pourrait aider la Russie à
devenir plus européenne et plus civilisée. Dans cette nouvelle Europe, l’axe
stratégique Varsovie-Kiev a désormais – et aussi longtemps que le
gouvernement ukrainien reste pro-occidental – toutes les chances d’être tout
aussi important que l’axe Paris-Berlin après la Seconde Guerre mondiale et
toutes les quatre capitales devraient constituer ensemble l’ossature du Vieux
continent.
A la fin desannées 1970,ZbigniewBrzezinskiàWashington
etJeanPaul II au Vatican étaient les deux personnalités polonaises les plus
puissantes en dehors de leur pays d’origine, réfléchissant aux moyens
d’endiguer l’Union soviétique et de soustraire la Pologne de la tutelle de
24celle-ci. Cette relation eut lieu dans une période où des ferments politiques
allaient en grandissant. En 1979, Jean-Paul II visita les Etats-Unis où, après
son discours à l’O.N.U.àNew York sur les «droits inaliénables de l’être
humain », il fut, sur l’invitation du président Carter, le tout premier pape à
être reçu à la Maison Blanche. Ce fut également sa première rencontre avec
Brzezinski. L’année suivante, se trouvant sous la pression tant intérieure
qu’extérieure, le gouvernement communiste de Varsovie se mit à céder
devant l’Eglise afin d’amadouer les esprits surchauffés de la population. Un
mois après son autorisation à la diffusion d’une édition polonaise de
l’Osservatore Romano, l’organe de presse du Vatican, le gouvernement
communiste dut affronter une crise sociale sans précédent qui déboucha, en
août 1980, sur la création de la Solidarnosc, soutenue tant par l’Eglise que
par les Etats-Unis. La gravité de la situation polonaise inquiéta autant la
Maison Blanche que le Vatican. A deux reprises au mois de décembre, des
responsables américains bien placés communiquèrent au pape polonais des
informations de la plus haute importance. Ce fut d’abord Brzezinski – son
patron, Jimmy Carter, venait de perdre les élections au profit de Ronald
Reagan – qui l’avertit au téléphone qu’une action militaire soviétique était
imminente. Le pape accepta le principe d’un ultimatumadressé àMoscou en
cas d’intervention. Ensuite, ce fut au chef de la CIA, William Casey, de
rencontrer en secret Jean-Paul II pour lui montrer des photos prises par les
satellites espions américains révélant d’importants mouvements de troupes
aux frontières polonaises.
Malgré la défaite de Carter aux présidentielles, Reagan conserva
Brzezinski comme son principal conseiller pour la Pologne et celui-ci allait
jouer un rôle fondamental dans l’écroulement du communisme à la fin de la
décennie 1980. Le pape s’en réjouit évidemment aussi, d’autant que Reagan,
contrairement à Carter, était un catholique fervent qui se mit à s’entourer de
catholiques avérés comme Casey, le chef de la CIA, comme Haig, le
secrétaire d’Etat ou comme Allen, son nouveau conseiller à la Sécurité
nationale – tousà des postesclefs pour la politique étrangère.Etalors que des
exercices militaires des troupes du pacte deVarsovie se multipliaient, le pape
continuait ses voyages dans sa terre natale, comme en avril 1981, juste après
l’attentat contre Reagan dans lequel le président était grièvement blessé par
balles et quelques semaines à peine avant celui contre le pape lui-même à
Rome. Le général Vernon Walters, l’ambassadeur extraordinaire de Reagan,
uncatholique luiaussi, vint de nouveauauVatican en fin 1981 pour montrer
à Jean-Paul II une nouvelle série de photos prises par satellites au-dessus de
la frontière soviéto-polonaise. Les Américains étaient également très
intéressés parce que l’Eglise pouvait leurapprendre sur la situation intérieure
en Pologne. Face à l’ennemi commun, les relations entre le Saint-Siège et la
MaisonBlanche devinrent excellentes,aidées encela par le rôle deZbigniew
Brzezinski.Au point que les deux leaders décidèrent de réparer uneanomalie
25existant entre les deux pouvoirs depuis plus d’un siècle par le rétablissement,
en 1984, des relations officielles entre lesEtats-Unis et leVatican.
Après les rencontres entre le président de la Pologne, le général
Jaruzelski, et le nouveau maître au Kremlin, Mikhaïl Gorbatchev, aux cours
desquelles ils parlèrent beaucoup du pape, du Vatican et du poids du
catholicisme en Pologne, Jaruzelski finit par rencontrer en tête-à-tête le saint
pontife pour discuter des futures négociations entre le pouvoir, l’Eglise et
l’opposition et pour en définir les modalités.Jaruzelski,amer,ajouta:«Nous
avons perdu, il n’ya pas d’avenir pour leParti... ».Deuxans plus tard,c’està
Gorbatchev de franchir les portes du Vatican – un événement sans doute
historique car, pour la première fois, un dirigeant suprême soviétique sera
reçu au Saint-Siège. Lorsqu’en été 1989, le premier gouvernement non
communiste fut formé en Pologne, les Polonais jubilaient tandis que
Brzezinski etJean-PaulII, visiblement très satisfaits et heureux, s’entretinrent
encore une foisau téléphone.
* * *
Jefais un petit tour de la région située entre Przemysl et la frontière
ukrainienneavant de partir dans lesCarpates.Monbut est de visiter quelques
villages polono-ukrainiens, tous pourvus de magnifiques petites églises en
bois. J’ai déjà rencontré quelques-uns de ces anciens bijoux d’architecture
ecclésiastique dans la région de Polessie, des deux côtés des frontières
polono-ukraino-biélorusses. Ici, elles paraissent un peu plus petites et
rarement pourvues de ces belles teintes du bleu, mais sont par contre plus
riches en termes de formes et de styles et, qui plus est, leur position dans le
paysage vallonné et boisé du piémont des Carpates semble également mieux
les protéger desabus de l’architecture moderne.Ces petitesconstructions très
fragiles y ont trouvé une sorte de protection, une cachette devant les méfaits
du temps et de l’homme. Je ne le sais pas encore, mais ces petites églises
ruthènes enbois m’accompagneront toutau longde mon voyageà travers les
confins orientaux de l’Europe, des environs dePrzemysl jusqu’à laMoldavie,
tout au long du grand arc des Carpates orientales. Elles en constituent une
partie intégrale, presque un symbole, au même titre que les synagogues
hassidiques symbolisent le Yiddishland , le monde perdu desJuifs de l’Europe
orientale.
J’en ai un premier aperçu à Radruz, au nord de Przemysl, situé à
quelques dizaines de mètres à peine des panneaux annonçant la frontière
d’Etat. Le village qui plonge dans la verdure n’a aujourd’hui que 250
habitants, presque tous Polonais. Avant la guerre, ily en avait presque trois
mille, en grande majorité des Ukrainiens. Un peu à l’écart des maisons, un
minuscule cimetière se cache parmi de hauts arbres qui forment un toit
naturel. Au sol, les pierres tombales ne sont le plus souvent plus visibles,
enfoncées dans la terre etcouvertes de la mousse.Seuls les socles en pierre se
26dressent encore tout droit, rehaussés d’une croix ou d’une sculpture de la
Vierge, aux aspects plutôt archaïques, tous en pierre également. Parfois, je
peux lire encore, en cyrillique, les noms et les prénoms des personnes
èm eenterrées aux origines ruthènes, nées pour la plupart au XIX siècle et
mortes généralementavant laPremièreGuerre mondiale.
De l’autre côté du chemin menant vers la frontière au passage
interdit, entourée d’une ceinture d’arbres et d’un mur en pierre se trouve une
petite perle de l’architecture en bois dans cette région, méticuleusement
restaurée encore à l’époque communiste par des étudiants d’histoire de l’art
èm evenus de Cracovie. Cette tserkov à deux étages datant du XVI siècle a un
toit en forme de tentecoupée sur trois niveaux.Tant le toit que les murs sont
en bardeaux de bois, que l’on appelle ici gonty, dont les couleurs varient du
brunclairaubrun presque noir.D’ailleurs, toutes lesconstructions, ycompris
le mur entourant la tserkov et le portail, sont égalementcouvertes dece genre
de toit. Un appentis, toit en auvent à une seule pente, adossé aux murs tout
autour de l’église et soutenu par des poteaux, crée un espace couvert
supplémentaire qui s’appelle ici soboty. Ce terme viendrait de sobota
(samedi)car il servait d’abriaux fidèles venus de loin la veille de la messe de
dimanche et quiy passaient la nuit.Dès que j’ouvre la porte de la tserkov, je
suis envahi de l’odeur forte de moisi.Sur les murs près de l’entrée,après que
le concierge a allumé de petites lampes accrochées au plafond, apparaissent
tout de suite les contours noirs des polychromes. Dommage que le temps et
l’humidité aient déjà noirci et fait disparaître quelques-uns des dessins. Plus
loin, vers l’endroit où normalement devait se trouver l’iconostase, les
polychromies, le plus souvent enblanc et enbrunavec des touches encouleur
orange, sont parcontreassezbien préservées.Des phrases encyrillique et en
vieux slavon remplissent les espaces entre les figures. Des serviettes
blanches, richement brodées, entourent les tableaux plus modernes qui
représentent des scènes bibliques. Une légende raconte qu’à l’époque des
invasions, une jeune et belle ruthène – encore une Roxelane ? – fut enlevée
du village par des troupes tatares et emportée dans les terres situées près de la
mer Caspienne où elle se maria avec un riche pacha . Après la mort de
celuici, la veuve, quiavait hérité de grandes richesses, retourna encarrosse doré et
fit construire cette belle petite église. Dehors, près du presbytère, se trouve
effectivement une vieille tombe solitaire d’une femme. Son nom semble
èm eindiquer qu’elle fut plutôt l’épouse du wójt, du maire du village, au XVII
siècle.
Cette église gréco-catholique, à peine visible derrière les vieux
arbres, semble figée dans le temps et oubliée de monde. Tout comme ce
village, appelé Wielkie Oczy (Grands Yeux), probablement du fait qu’il y
avait jadis ici d’assez grands étangs, transformés aujourd’hui en marais.
Plongé dans la nature, le village, fondé par une famille d’origine valaque,
donc roumanophone, appelée Mohyla, a su préserver beaucoup de vieilles
maisons enbois, dontcertains joliment décorées.D’ailleurs, un large hameau
27de Kobylnica près d’ici est divisé en deux parties: l’une porte l’adjectif
Ruska(ruthène), l’autre Woloska(valaque), ce qui suggère la présence de la
population valaque (ou moldave) venue des Balkans dans le piémont
septentrional desCarpates.Autour de la place duMarché deWielkieOczy se
trouvent les bâtiments qui à eux seuls résument la nature de cet endroit. Une
ancienne et petite synagogue, construite sur le plan carré ily a une centaine
d’années, est l’une des rares synagogues ayant survécu aux tempêtes de la
guerre et des pogroms.Elle reste vide et ferméeaujourd’hui.En face d’elle se
dresse une tserkov uniate datant desannées 1920, utiliséeaujourd’huicomme
dépôt. Un peu plus loin, une église catholique avoisine un cloître des
èm edominicains fondé au XVII siècle. A l’intérieur de celle-ci se trouve une
des plus anciennes copies de l’image de la Vierge Marie de Czestochowa.
Avant la GrandeGuerre, tout lecommerce du village futaux mains desJuifs
dont les derniers survivants (quelques dizaines de personnes) furent
exterminés au cours de la dernière guerre. Après la fuite des nazis, les
groupements armés UPA des nationalistes ukrainiens se chargèrent de
purifier l’endroit des habitants catholiques parlant polonais, en s’approchant
ainsi d’un pas encore vers la formule de « village idéal », c’est-à-dire bien
homogène. Sauf qu’à la fin des années 1940 ce fut aux troupes polonaises
d’évacuer les Ukrainiens, ce qui fit la population tomber de deux tiers par
rapport aux chiffres d’avant la guerre. Inutile de dire que ce monde d’antan,
multicolore etbouillonnant, n’existe plus.Le village deWielkieOczy,acculé
au mur de la frontière tout proche et éloigné des grands itinéraires
transfrontières est-ouest, paraît suspendu entre le passé dont on voit encore
quelques vestiges désespérément vides, et l’avenir qui, lui, passe quelque part
àcôté.
Sur la route de Chotyniec, je m’arrête un instant près d’une autre
tserkov en bois mais plusieurs fois reconstruite par la suite, près de laquelle,
dans un petit cimetière, se trouve la tombe en forme de lyre de Mikhaïlo
Verbycki, prêtre uniate de la région de Przemysl et compositeur, l’auteur de
la musique au poème de Tchoubinski qui est devenu l’hymne national
ukrainien. Verbycki est mort ici, au village de Mlyny, en 1870. Jepasse
devant une croix élevée en 1988 pour commémorer mille ans du baptême de
laRus deKiev et puis devant uneautre datant de 1938 (950ans dubaptême).
Une troisième croix en bois, plus près de la route porte la date de 1848 –
l’année de la suppression de lacorvée par lesautorités de l’empireautrichien
qui toucha en premier lieu la paysannerie ruthène (ukrainienne).
A Chotyniec, qui avant 1947 fut un assez grand village ukrainien, se
trouve encore une perle de l’architecture sacrale en bois. Contrairement à
Radruz, dont la tserkov avec sa tour rehaussée d’une pointe semble vouloir
dépasser les arbres aux alentours, ici l’église uniate possède trois larges
coupoles qui lui donnent des proportions bien différentes mais tout aussi
élégantes. Du coup, celle-ci me paraît «plus orthodoxe » tandis que l’autre
était «plus catholique » mais ceci n’est que le résultat de ma propre
28subjectivité. Cependant, la belle église de Chotyniec, construite au début du
èm eXVII siècle, est la seule église uniate en bois dans toute la région entre
Przemysl et la frontière qui soit aujourd’hui encore en service, d’autant que
des familles ukrainiennes sont de retour ici depuis 1956. C’est en 1956, en
effet, que l’Eglise gréco-catholique fut partiellement légalisée (après presque
dixans debannissement), mais il fallutattendre 1989 pour qu’elle retrouve la
plénitude de ses droits.Fait intéressant: dans laPologne stalinienne, l’Eglise
uniate fut considérée antipatriotique et source importante du soutien
idéologique et logistique aux séparatistes ukrainiens. Au même moment, sur
le territoire soviétique, elle fut persécutée par lesautorités pour soncaractère
«polonisant », incompatible tant avec les traditions orthodoxes panrusses
qu’avec l’athéisme affiché des bolcheviks. Aujourd’hui, confrontée aux
problèmes financiers et à ceux liés à la dispersion géographique des
grecscatholiques, l’Eglise uniate jouit d’environ cent cinquante mille fidèles,
presque tous ethniquement ukrainiens. Paradoxalement, sur une cinquantaine
des tserkvaen service qu’elle possède (elle cogère une autre cinquantaine
d’églises avec les catholiques), la grande majorité se trouve dans les
territoires du nord de la Pologne, en Poméranie et en Mazurie (donc
ethniquement non ruthènes) qui, avant 1945, furent largement des terres
protestantes (prussiennes), aujourd’hui presque entièrementcatholiques.A la
suite des expulsions des Ukrainiens et des destructions des tserkva , seules
quelques-unes appartiennent à cette Eglise sur ses terres originelles aux
confins orientaux de laPologne.AChotyniec, près de l’entréeà la tserkov, on
a placé une hautecroix enbois.Entourée de fleurs et de drapeaux ukrainiens
jaune et bleu, je peux y lire sur la plaque commémorative une phrase en
ukrainien: «1947-1997: à tous ceux tragiquement assassinés, expulsés des
terres natales et déplacés à la suite de l’action Wisla– les paroissiens du
villageChotyniec ».
Kalników, un autre village de la région. Je m’arrête devant l’école
élémentaire. Le polonais y est la langue d’enseignement mais l’ukrainien fait
partie des matières supplémentaires offertes aux élèves. En fait, il n’y a en
Pologne que quatre écoles élémentaires ayant l’ukrainien comme langue
principale d’enseignement, trois d’entre elles se trouvant dans les territoires
du nord du pays et une seule dans les terres natales ruthènes, à Przemysl.
Quant aux lycées, ils sont tous là où les Ukrainiens furent déplacés après la
Seconde Guerre mondiale. C’est pourtant la langue et la culture qui
constituent un facteur décisif dans la formation du sentiment decommunauté
d’une population dispersée comme celle-ci. Depuis quelques années, on
assiste en Pologne au phénomène de redécouverte de la culture
ruthénoukrainienne: on fait des excursions sur les traces des vieilles tserkvaenbois,
on visite et prend soin des anciens cimetières, on restaure des croix et des
chapelles près des routes aux confins orientaux, etc. Les gens commencent à
découvrir la vérité concernant la population déplacée, apprennent sur
l’infâme action Wislaou sur les villages brûlés. En effet, la transition
29postcommuniste provoque ici deux sortes de réaction par rapport au passé.
D’uncôté, elle exacerbe le nationalisme et lechauvinisme, surtout là oùcette
transition est difficile, crée le chômage et l’insécurité. Ici, la forte identité
nationale stimulée par la recherche des boucs émissaires semble fournir un
cadre communautaire protecteur et sécuritaire.De l’autrecôté,cependant, on
découvre l’Autre, les identités différentes de celles qui ont été familières
pendant le demi-siècle suivant la Seconde Guerre mondiale. C’est ce
deuxième phénomène qui provoque la curiosité chez les gens, qui les
encourage à partager et à enrichir leur propre identité avec celle des autres.
Le facteur de génération intervient dans le penchant des gens en faveur de la
première ou de la seconde tendance.Dans le même village deKalników, près
de l’église uniate en pierre et aux structures relativement modernes, je
remarque encore des plaques commémoratives avec des dates déjà bien
ancrées dans la mémoire des visiteurs: 1938, 1988, 1947. Je regarde
également un tableau d’affichage dans lequel on informe les fidèles des
excursions organisées pour les enfants à Kiev, en Roumanie et même en
Serbie – toutes en terres orthodoxes.Et lorsque quelques minutes plus tard je
regarde un tableau similaire près de l’églisecatholique, des excursions y sont
annoncées pour les enfantscatholiques enSlovaquie, enHongrie etàRome...
– tous en terrescatholiques. Il est intéressant de voircomment se forment les
points de repère et les références des jeunes habitants d’un petit village du
sud-est de la Pologne, comment se forment les esprits et les identités. Ces
expériences et ces chemins parallèles, contribueront-ils aux échanges entre
les habitants et à la richesse commune du village ou, au contraire,
provoqueront-ils une indifférence intercommunautaire, voire une séparation ?
Arrivé à Hruszowice, au nord-est de Przemysl, je décide de ne plus
visiter ni les églises ni les écoles. Je vais directement au cimetière situé au
bord de la route. De celle-ci, notamment, j’aperçois un monument en pierre
en forme de portique frappé du symbole national ukrainien et des drapeaux
jaune etbleu.J’y entre par un petit portailà moitié ouvert et je remarque tout
de suite qu’unchemincouvert d’herbe sépare la partiecatholique de la partie
gréco-catholique. Le monument se trouve sur les « terres uniates »,
évidemment. A ses pieds, des couronnes et des bouquets de fleurs, surtout
aux couleurs nationales. Sur quelques tombeaux, des inscriptions du genre:
«Mort pour l’Ukraine libre en 1919 ». Sur une plaque commémorative noire
enbas du monument, une phrase inscriteavec des lettres dorées dit également
en ukrainien: «Gloire aux héros de l’UPA, combattants pour la liberté de
l’Ukraine ». Je contourne ce monument à plusieurs reprises et je relis toutes
les inscriptions. Ce qui me vient à l’esprit c’est cette longue bataille au
cimetière de Lviv, à moins de cinquante kilomètres d’ici, à propos de la
phrase finalement inscrite sur le monumentà la mémoire des soldats polonais
quiysont morts en 1919. Et pourtant, ici, à Hruszowice, il n’y a eu aucune
bataille et les inscriptions sur les mausolées ne portent les traces d’aucune
restriction.De toute évidence, labataille entre le nationalisme et la tolérance,
30entre le chauvinisme et l’empathie, n’est pas terminée mais ses résultats de
deuxcôtés de la frontière sont pour l’instantbien différents.
31.Lesko ou la porte desBieszczady
Pour beaucoup, le nom de «Bieszczady» (à prononcer
«biechtchady ») est presque mythique: une nature sauvage, un territoire peu
peuplé, un espace sans lois – bref, un Far West situé aujourd’hui aux coins
des trois pays voisins: l’Ukraine, la Slovaquie et la Pologne. C’est là,
d’ailleurs, que les Polonais tournèrent à l’époque communiste leur premier
western,RanchoTexas,avec des «cow-boys » et des «Peaux-Rouges ».Cette
chaîne de montagnes commence plus à l’ouest le long de deux rivières:
Oslawa sur les pentes septentrionales en Pologne et Laborec au sud, en
Slovaquie. Elle longe ensuite la frontière polono-slovaque en direction de
l’est pour entrer ensuite en terres ukrainiennes.LesBieszczady font partie des
Carpates orientales tandis qu’à l’ouest des deux rivières – et géologiquement
différentes – les montagnes s’appellent Beskidy et constituent déjà les
Carpates occidentales, ce dernier adjectif pouvant être également traduit en
«moins sauvages »comme quoi l’«occidental » devrait toujours être associé
au progrès etau moderne.Et pourtant les deux noms –Bieszczady etBeskidy
– ont la même racine. Dans un document magyar datant de 1269, on
mentionne encore Besched alpes Poloniae pour décrire l’ensemble des
montagnes situées à l’époque à la frontières polono-hongroise mais dans les
documents polonais plus tardifs on parle déjà desByeszkodouByesczad , d’un
côté, et des Beskydde l’autre. Cette différentiation linguistique a été
èm eprobablement provoquée par l’arrivée dans la région, au cours des XIV et
èm eXV siècles, d’un peuple en provenance du sud, celui des Valaques (ou
Volokhs).Parlant un dialecte roumain,cesbergers debœufs étaient – sous la
double pression démographique endogène et militaire turque – en quête de
nouveaux pâturages qu’ils trouvèrent sur les pentes plus au nord et où il se
mélangèrent aux populations ruthènes déjà installées. Les bergers valaques
devinrent donc effectivement des cow-boys locaux et le fait de tourner des
westerns dans ces montagnes n’étaient peut-être pas une idée si farfelue que
ça.
En tout cas, un échange culturel fort intéressant eut lieu entre les
deux peuples. Les autochtones slaves, par exemple, prirent les nouvelles
règles de vie dans lescampagnes dites de«lois valaques »,contrairementaux
villes qui se géraient pour la plupart selon les lois dites «allemandes»(ou
«de Magdebourg »). De leur côté, les nouveaux arrivés, souvent chrétiens
orthodoxes ou encore païens, consolidèrent leur foi orthodoxe sous
l’influence des Ruthènes, tout en adoptant graduellement leur langue slave.
Ce dernier phénomène ne fut pas néanmoins entièrement unidirectionnel car
aujourd’hui encore des mots utilisés couramment dans ces régions, tels que
baca («batsa »,chef debergers),branza(fromage debrebis), koliba (hutte de
31bergers) et beaucoup d’autres, sont d’origine valaque. Par ailleurs, le pin
carpatique, souvent poussant solitaire entre les rochers, a dû rappeler à ces
bergers une langue puisqu’ils l’ont appelé limba (« langue»en roumain),
aujourd’hui faisant partie du vocabulaire polonais ou slovaque quotidien.
S’établissant à l’est de la ligne Oslawa-Laborec, les mêmes Valaques
contribuèrent donc à l’émergence du nom «Bieszczady », «Beskidy »
préservant parcontre mieux ses racines d’origine.Et puis il ya, ou plutôt il y
avait, un peuple qui sortit directement decetassemblage de deux populations
ruthène et valaque: les Boïkis, aujourd’hui pratiquement disparus. J’y
reviendrai.
* * *
En partant de Sanok, légèrement au-delà de l’endroit où
l’Oslawa rejoint le San, la route 84 constitue convenablement une limite
septentrionale des Bieszczady sur une distance d’environ cinquante
kilomètres jusqu’à la frontière polono-ukrainienne. De là, à partir des villes
situées toutau long, partent des routes moins importantes en direction du sud,
devenant toujours plus étroites, grimpant de plus en plus les pentes et
traversant des localités toujours plus petites.Toutesces villes etbourgades –
Sanok, Zagórz, Lesko et Ustrzyki Dolne – constituent de vraies portes
d’entrée aux Bieszczady. Rivalisant l’une avec l’autre au Moyen Âge pour
attirer le commerce, elles avaient toutes une chose en commun: après être
passées plusieurs fois sous la souveraineté de la Pologne, de la Hongrie ou
des principautés ruthènes, leur population était toujours mixte: ruthène,
hongroise, polonaise, juive et allemande. Situées entre Cracovie et Lviv, en
contact étroit avec les pays et régions au sud des Carpates, ce n’est pas
seulement le vin hongrois qui y transitait mais également des idées. Pas
étonnant donc qu’une des personnalités intellectuelles du premier plan au
èm eXV siècle fût Grégoire de Sanok, le premier représentant de la pensée
philosophique de laRenaissance enPologne.
Ces flux nord-sud furent largement facilités par des arrangements
erdynastiques au cœur desquels se trouva la Hongrie. Son roi, Louis I , dit le
Grand, un Angevin aux multiples connections en Italie et en France, jouit
d’un tel prestige en Europe après ses victoires dans les Balkans que la Diète
polonaise l’élit en 1370 roi de Pologne. Marié à Elisabeth Kotromancic la
Bosniaque mais sans aucun héritier mâle direct, ses deux filles, Jadwiga
(Hedwige) etMaria serontcouronnées, respectivement, roi – et non pas reine
– de Pologne (1384) et reine de Hongrie.Jadwiga épousera en 1386 le grand
prince lituanien LadislasJagellon etcette union personnelle
polono-hungarolituanienne sera à l’origine de l’imaginaire national magyar selon lequel la
Hongrie non seulement incluait la Pologne mais s’étendait désormais entre
trois « mers magyares »:Baltique,Adriatique etNoire.
32La liaison polono-hongroise sera importante dans les mythes
nationaux de deux pays qui seront entretenus, à tort ou à raison, jusqu’à nos
erjours. Le père de Louis I le Grand, Charles-Robert d’Anjou, s’était déjà
marié avec Elisabeth Lokietek de la dynastie polonaise de Piast (celle qui
précéda les Jagellon), tandis que les descendants de Ladislas Jagellon seront
des têtes royales tant à Cracovie qu’àBuda ou dans l’une ou l’autrecapitale.
Et puis il y aura István (Etienne, Stefan) Báthory, prince magyar de la
Transylvanie, élu roi de Pologne en 1576 et vainqueur d’Ivan IV le Terrible,
tsar des Russes. Bien plus tard, le combat pour l’indépendance face à
l’Autriche et à la Russie réunira Lajos Kossuth, chef de l’insurrection de
1848, et le général polonais Jozef Bem aux côtés duquel mourut le grand
poète hongrois Sandor Petöfi. Et puis viendra l’insurrection de 1956, encore
une fois contre les Russes, qui renforcera la solidarité entre les deux peuples
que les autorités communistes auront d’ailleurs du mal à affaiblir. Pas
étonnant qu’aujourd’hui encore,à l’occasion des fêtes où l’alcoolcouleà flot,
les Magyars et les Polonais chantent parfois, dans leurs langues respectives:
«Le Polonais et le Magyar sont comme deux frères: tant pour l’épée que
pour le verre ».
* * *
Lesko, une petite ville sur lesbords duSan, estaujourd’hui une vraie
porte d’entrée septentrionale aux Bieszczady mais qui fut jadis située sur un
itinéraire commercial menant de laHongrieàLviv etaux plaines polonaises.
La première ville d’importance après la traversée des cols de montagne en
allant du sudau nord et la dernièreavant de pénétrer danscette régionà hauts
risques enallant vers laHongrie, ses deux portes fermant la placecentrale du
Marché portaient dans le passé les noms qui disaient tout sur sa position
géographique: lvivska(deLviv) et wegierska(deHongrie).Par soncaractère
et avec son château qui sert aujourd’hui d’hôtel, Lesko ressemblait à la
plupart des villes de la région: ouverte au commerce et se protégeant en
même temps contre les menaces venant de l’étranger ou des montagnes;
ruthèneà l’origine, puis polonisée, mais de plus en plus juive ; très diversifiée
su le plan ethnique dans ses limites urbaines mais fortement ruthène dans la
campagne avoisinante. En 1921, la population de Lesko était pour plus de
60% de confession mosaïque, pour 27% catholique et pour 12%
grécocatholique (uniate). Sur le plan ethnique, environ 60% des habitants se
considéraient Polonais (dont beaucoup de Juifs et d’uniates), 8% était
Ruthènes, 30% Juifs et presque 1% Hongrois. Aujourd’hui, Lesko ressemble
également à bien d’autres villes de la région: presque 100% polonaise et
autant catholique. Les trente années de guerres, d’exterminations et
d’expulsions – entre 1917 et 1947 – ont fait efficacement leur travail de
èm epurification ethnique etconfessionnelle.Ence début duXXI siècle, la ville
33est donc proprette, au sens strict ainsi que métaphorique du terme, et plutôt
agréable.
Ce qui, peut-être, dérange un peucertains de ses habitantsce sont les
vestiges de son passé juif: la très belle synagogue de l’ulica Joselewicza
ainsi que le mystérieux kirkut (cimetière juif) situé à une centaine de mètres
plus bas – ses plus grandes attractions ces jours-ci. A l’entrée de la
synagogue, sur un tableau expliquant l’histoire de la «Lesko juive », un
visiteur a brutalement effacé le mot «juive », tandis que près de la porte
d’entrée au kirkut, quelques habitants ont organisé un dépôt d’ordures
collectif. Je préfère croire à l’imbécillité et à l’ignorance de certains Leskins
èm ecar je sais que la majorité des habitantsa déjà tourné la page duXX siècle
et se préoccupe désormais davantage de comment gagner plus d’argent en
faisant ducommerceavec les touristes tant polonais qu’étrangers quiaffluent
ici, entreautres, pour voir précisément laLesko juive.D’autant plus qu’avant
èm ece maudit XX siècle dominé par les ultranationalismes et par le
communisme, pendant des siècles durant, les rapports entre lescommunautés
de la ville étaient relativement bons. Les Juifs, s’occupant surtout du
commerce,achetaient du vin hongrois et en firent ici un grand dépôt,avant de
l’envoyer encore plusau nord.Ilsachetaient également desbœufs desbergers
valaques pour les revendre à Cracovie, à Lviv ou en Silésie. Ces même Juifs
s’unissaient avec leurs co-citoyens polonais pour défendre la ville à la fois
des brigands – eux aussi valaques pour la plupart – venus des montagnes
toutes proches et desaventuriers polonaisvenant du nord pour piller.En fait,
il y avait plus de tensions entre les Juifs orthodoxes et hassidiques à Lesko
qu’entre la communauté juive et celles non juives. Pendant longtemps, les
relations entre les propriétaires terriens polonais et la paysannerie pour la
plupart ruthène n’étaient pas mauvaises du tout non plus,àcause peut-être du
terrain piémontais qui, très vallonné et plus exposé aux hasards de la nature,
générait plus de solidarité et se prêtait moinsà l’exploitation humaine que les
grandes propriétés des plaines deGalicie ou dePodolie.Danscettecontrée de
la vallée duSan supérieur, la ville et lacampagne semblaientcoexister plutôt
bien.Le principe de non tolerandisJudaeis, qui s’appliquaient dansbeaucoup
de villes de la Pologne où les Juifs n’eurent pas le droit de s’installer, ne
s’appliquait pas ici, dans les Bieszczady, qui, au contraire, cherchaient à
attirer des gens en vue du développement économique de la région. C’est
ainsi que Lesko la pragmatique devint rapidement le plus grand centre juif
dans lacontrée sud-orientale de laPologne d’aujourd’hui.
Toutbasculaaucours et justeaprès laGrandeGuerre et ne se termina
qu’à la fin des années 1940 – ces trente ans fatidiques qui contribuèrent non
seulement à la purification ethnique de la région jadis multiculturelle et
pluriconfessionnelle par excellence, mais également à sa dévastation età son
abandon. Dans les années 1920, la vie politique à Lesko fut dominée par le
parti National Démocratique dont le programme jouait beaucoup sur les
émotions patriotiques des Polonais en propageant des slogans chauvins et
34antisémites. Pour ces «endeks » (de ND) fascisant, l’ennemi principal qui
sapait la cohésion nationale tant de l’intérieur que de l’extérieur fut les
bolcheviks et les Juifs que l’on regroupait tous confortablement sous
l’appellation zydokomuna, la «judéocommune ». Dans l’entre-deux-guerres,
la politique des polonisation et de catholicisation de cette contrée envenima
ainsiconsidérablement les relations triangulaires judéo-polono-ruthènes.Face
à la propagation de l’idée d’un Etat ukrainien et face à l’ukrainisation
croissante des Ruthènes, parmi ces derniers certains commencèrent
effectivementà seconsidérer«Ukrainiens » età prôner le séparatisme, tandis
que d’autres préféraient rester «Ruthènes », sans l’expression politique
propre et plutôt attachés à l’Etat polonais. Cette polarisation politique entre
les nationalités et les tensions croissantes entre communautés ethniques et
religieuses ne firent que faciliter la tâche des Allemands, puis des
Soviétiques, pour dominer la région pendant et après la Seconde Guerre
mondiale.
J’aime retourner dans la rue Berek Joselewicz avec sa très belle
èm esynagogue datant du XVII siècle. Le soir, au coucher de soleil, sa façade
occidentale en brique rose clair est comme illuminée. Au milieu, une phrase
écrite dans le cadre du bas-relief représentant les tableaux de Moïse à deux
volets se lit ainsi en hébreux: «Ô quelle peur suscite cet endroit ! Pourtant,
rien qu’un temple de Dieu ». Une imposante tour à l’un des angles semble
indiquer que le bâtiment pouvait également avoir un caractère défensif mais,
au fait, il s’agit d’une ancienne prison. Car, en effet, le kahal (ou commune
hébraïque) deLeskoavait uneautonomie judiciaire lui permettant de juger et
éventuellement d’emprisonner ses membres. Dommage, par contre, que rien
desanciennes décorations n’ait survécuà laSecondeGuerre mondiale, même
si les murs intérieurs, avec ses belles frises tout autour de la pièce, de hautes
fenêtres et de la niche aron ha-kodeshpour la Torah, sont en assez bon état.
Dehors, à l’autre bout de la rue en forte pente, une entrée très discrète mène
au cimetière juif. Sous de vieux chênes, l’endroit est sombre et mystérieux,
avec ses quelques rayons de soleil très fins qui, comme portés par une force
divine, réussissent cependant à pénétrer à l’intérieur pour se placer sur les
matsevah(pierres tombales).Situé luiaussi sur une pente, le sol dukirkut est
un peu glissant et je dois attraper les branches des arbres ou m’appuyer sur
certaines matsevahpour ne pas tomber.Sur une pierre récemment placée non
loin de l’entrée, on a accroché une plaque commémorative avec cette phrase
en hébreux, en anglais et en polonais:«Ici reposent les restes desJuifs de la
Galicie et d’autres paysassassinésàBelzec en 1942 et re-enterrés en 1995 ».
Iln’y a pas beaucoup de pierres tombales qui tiennent droit mais sur
beaucoup, les inscriptions, toutes en hébreux, sont encorebien lisibles.Il y en
a au total environ deux mille, certaines joliment décorées, dont les plus
èm eanciennes situées dans la partie septentrionale datent duXVI siècle, faisant
dececimetière l’un des plusanciens kirkuts decette partie d’Europe.
35Quant aux Bieszczady toutes proches, elles se vidèrent brusquement
et d’une manière radicale de ses habitantsaucours desannées 1940.D’abord
les Juifs disparurent, puis les Ruthènes partirent une fois pour toutes.
Aussitôt, un vide s’instaura dans les villes et villages de la contrée. Et
pourtant l’histoire deLesko était inexorablement liéeàces deux populations.
Quant aux Juifs, c’était des séfarades en provenance d’Espagne qui s’y
èm e
établirent en premier au XVI siècle, même si, un peu plus au nord, des
ashkénazes venant des pays rhénans s’étaient établis dans les plaines deux à
trois siècles plutôt.Les deuxcommunautéscoexistaient etcollaboraient mais,
malgré des exemples de mariages mixtes, les relations entre elles ne furent
jamaiscordiales.LesPolonais, prodigues voire dépensiers, ne voyaient pas de
bon œil leurs voisins juifs un peu trop économes pour ne pas dire avides
d’argent.Avec un fort esprit de solidaritéau sein de leur proprecommunauté,
c’est une relation basée sur l’intérêt et le profit qu’ils paraissaient privilégier
dans leurs rapportsavec le reste des habitants.Enclinsà jouir davantage de la
vie et – pourquoi pas – à boire, ils critiquaient la course à l’argent qu’ils
considéraient un peu trop présente chez les israélites. Même les enfants
polonais, plus portés au sport et aux jeux, se moquaient de leurs collègues
juifs qui ne voulaient que rarement jouer ensemble, passant davantage de leur
temps dans les heders (écoles privées organisées par les rabbins) et limitant
les rapports avec les chrétiens au nécessaire minimum. Parmi les Juifs des
Bieszczady, les plus pauvres étaient parmi les marchands ambulants vendant
des boutons, des outils et des ustensiles de ménage et de cuisine. Les plus
riches possédaient des grandes propriétés foncières dans lesquelles ils
créaient tout ce qui leur était «inutile»– parcs, jardins, étangs – et que les
autres aimaient tant posséder chez eux. Entre les deux couches
socioéconomiques il y avait ceux parmi les Juifs qui géraient des auberges ou des
cabarets que les Polonais considéraient souvent comme la cause de leur
ivrognerie. Bref, les images et les opinions que les uns cultivaient des autres
n’étaient nullement positives mais les deux communautés étaient conscientes
de l’intérêtcommun qui les unissait dans leur vie quotidienne.
32.Laboucle desBieszczady: frontières multiples,cultures plurielles
Je quitte Lesko par une route de sud en prenant le pont sur le fleuve
San. Ses eaux, encore assez rapides, passent entre les collines aux pentes
douces et relativement peu habitées. Riche en truites, le fleuve attire des
pêcheurs qui, dans leurs longues bottes en caoutchouc allant bien au-dessus
des genoux, s’aventurent jusqu’au milieu du courant afin de maximaliser la
probabilité d’une bonne prise. Souvent, ils se voient accompagner des grues
grisâtres qui,à une distance sûre, les observent patiemment dans l’espoir d’en
profiter également. Jem’arrête à Hoczew avant de tourner en direction du
plus grand lac artificiel de Pologne. Hoczew est un grand village et un des
plusanciens dans lesBieszczady.On sait que lesRuthènesy habitaient dès le
36èmeX siècle dans les frontières de la Rus de Kiev, puis de celle de Halytch.
Quant à la période encore plus ancienne, on pense savoir aujourd’hui que
c’était les tribus de Lendjianes, appelés également Lach (Lakhs) et proches
des Polonais, qui y avaient vécu dans des structures tribales proto-étatiques.
Une fois dans les frontières de la Rus, toute trace de leur présence disparut
sauf que tant lesRuthènes (plus tardUkrainiens) que leurs voisins de sud, les
Hongrois, s’y réfèrent aujourd’hui encore en appelant les Polonais Lengyel
tandis que ceux de l’est parfois Lakhy (désormais plutôt péjorativement).
èm eC’était d’ailleurs des Hongrois qui, à partir du XIV siècle, furent invités
par les rois polonaisà s’établirent dans la région jusque-là peu peuplée.Parmi
eux, un nommé Matthias prit en possession Hoczew où il fonda une grande
èm efamille connue plus tard sous le nom de Bal qui, à la fin du XVI siècle,
exerçait un contrôle sur la moitié de la région de Bieszczady. Tout près de
Hoczew, là où la route s’approche de nouveau du San, se trouve la plus
ancienne église en bois de tous les Bieszczady, datant de la deuxième moitié
èm eduXVI siècle, qui servitcertainement dechapelle decour desBal.Situéeà
l’écart de la grande route, ses murs et son toit en bardeaux noircis ainsi que
ses coupoles recouvertes de tauleargentéecontrastentadmirablementavec la
verdure du parc où se trouvait autrefois le siège de la famille magyare. La
grande tour en bois que l’on a attachée à l’église s’y est si bien insérée que
l’on ne dirait jamais qu’elle n’a, en fait, qu’une vingtaine d’années.
Au petit musée de Hoczew on peut apercevoir un manuscrit d’un
poème satirique écrit de la main d’AlexanderFredro dont le père naquit ici et
qui devint l’un des héritiers des biens de la famille Bal. Alexander Fredro
(1793-1876), à l’époque des grandes révoltes et des guerres, passa ici sa
jeunesse avant de s’enrôler dans les armées de Napoléon où il servit
fidèlement jusqu’à lachute de son empire.Combattant enRussie, démontrant
une grande résistance et bravoure physique, décoré plusieurs fois et engagé
par devoir à la cause polonaise, Fredro ne fut nullement un romantique mais
reste dans la littérature polonaise en tant que père des œuvres constituant la
plus pure incarnation de l’humour polonais, comme si l’humour devait
remplacer l’amertume des déceptions politiques.Ecrivant dans la période qui
suivit la perte de l’indépendance du pays et ses révoltes infructueuses, il fut
possédé par un démon du rire, surtout lorsque ses personnages furent tirés de
èm ela noblesse polonaise, milieu qu’il connaissait bien. Depuis le XIX siècle
sescomédies en vers font partie du répertoire des écoliers et du théâtre tandis
que ses tournures et expressions sont devenues partie intégrante de la langue
polonaise, au point que, parfois, on ne soupçonne guère aujourd’hui leurs
origines. Selon Czeslaw Milosz,«il ne serait pas faux de dire queFredro fut
le dernier écrivain de l’ancienne Respublica. Abattu moralement par la
disparition du pays, il se mit à se moquer des vices et des défauts des nobles
comme s’il voulait lesaccuser d’êtreà l’origine de la tragédie nationale et fit
èm eainsi évoluer laculture duXVIII sièclebienau-delà de l’ère napoléonienne
comme si de rien n’était.Ancré la plupart de sa vieaux paysages duSan et du
37Dniestr supérieurs, il finit par se lier à la ville de Lviv et à son théâtre.
Làbas, en 1843, c’est sa pièce Les vœux de jeunes filles qui fut jouée à
l’ouverture du Petit Théâtre, tandis que le Grand Théâtre, construit en
18971900, portait son nomjusqu’à laSecondeGuerre mondiale.
* * *
Une vingtaine de kilomètres plus loin, en arrivant au village de
Polanczyk situé sur une colline surplombant le lac de Solina, je suis épris de
sensations tout à fait inattendues. Cette image du lac artificiel dont les eaux
bleuâtres pénètrent dans les vallées boisées reste figée dans ma mémoire
depuis presque quarante ans. J’y allais en tant que gamin avec mes parents
après son ouverture officielle en 1968, l’année où ni les émeutes estudiantines
deVarsovie, ni la vague d’antisémitisme déclenchée par leParticommuniste,
ni lebruit deschars envahissant le pays voisin justeau sud de la frontière tout
proche ne parvenaient encore à gâcher l’émerveillement que j’éprouvais –
commeaujourd’hui, d’ailleurs – devantcette œuvre du socialisme dont tout le
pays, dissident où pas, était fier. D’autant plus que, lorsque l’URSS octroya
ce petit territoire à l’est du San à la Pologne en 1951 en échange d’un autre,
plusau nord, où se trouvaient des gisements decharbon queStalineavait pris
pour lui-même, le gouvernement polonais ne savait pas exactement quoi faire
dece «cadeau » vidé de sa population.
Après 1968, on lisait fièrement les données techniques de cette
nouvelleconstruction: hauteur de la digue – 80 mètres, profondeur de l’eau –
60 mètres, longueur de la digue – 664 mètres, longueur des côtes du lac
artificiel – 150 kilomètres. A l’époque, le fait de venir ici, au bout du pays,
donnait l’impression d’être un pionnier car les Bieszczady, après la perte par
la Pologne de ses confins orientaux aux dépens de l’URSS, étaient
effectivement perçus comme une sorte de no man’s land: une terre vide et
sauvage, presque inutile. Sur une plaque accrochée au rocher devant laquelle
les touristes passent aujourd’hui tantôt indifférents, tantôt souriant avec une
certaine ironie, je peux lire que cette œuvre grandiose, le plus grand
investissement de la Pologne des années 1960, est«le résultat de l’effort de
toute la classe ouvrière ». A la fin des années 1960, au même endroit, je me
demandais en tant qu’écolier bien naïf: «Comment est-ce possible qu’une
terre si belle soit restée longtemps presque inhabitée, comme un coin oublié
du paradis ? »En effet, la propagande officielle fit tout et plutôt efficacement
pour laisser entendre qu’aucuneautre population n’yavait habitéauparavant.
Encore un lienavec la terre dite« vierge»duFarWest.Aujourd’hui,aubord
dece lac entouré de gens souriants et insouciants, j’ai plutôt honte en pensant
à mon ignorance concernant les habitants qui vécurent dans cette région
encore juste après la Seconde Guerre mondiale. Car, en effet, s’il y avait
quelqu’un qui y habita, il s’agissait principalement desJuifs et des Ruthènes
(ces derniers associés à tort, à mon avis, automatiquement aux Ukrainiens
38d’aujourd’hui), dont ni le pouvoir politique d’antan, ni les médias (ce qui
revenaitau même) ne parlaient enbien ou en mal.Silence total.
Les deux guerres mondiales eurent des effets forts différents sur les
Bieszczady.Tandis que laGrandeGuerre y fitbeaucoup de dégâts matériels,
les conflits des années 1940 décimèrent sa population. Lorsqu’en vertu du
traité Ribbentrop-Molotov la frontière entre l’Allemagne nazie et l’Union
soviétique fut établie sur le San, un bon nombre de Juifs partirent sur la riv e
est, à Lesko par exemple ou plus loin encore, tandis quecertains réussirentà
s’échapper par la frontière verte et à travers les cols de montagne vers la
Hongrie tout proche.A l’ouest duSan, dès 1940, des ghettos furent organisés
dans certaines villes de la région, comme à Baligrod (une autre ville de la
familleBal),avant qu’uncamp de travail ne fûtcrééà Zaslaw,au nord-ouest
de Lesko, toujours sur la rive gauche allemande. Zaslaw finit par devenir le
plus grand cimetière juif de tous les Bieszczady mais n’atteignit jamais les
dimensions de Sobibor ou de Belzec, dans les chambres à gaz desquels
finirent également de nombreux Juifs de la région. Entre 1939 et 1941, alors
que d’un côté du San les Ukrainiens collaboraient avec les Allemands dans
l’extermination des Juifs et dans la répression des Polonais et certains,
comme à Terka (juste au sud du lac de Solina), firent un accueil chaleureux
aux envahisseurs avec du pain et du sel, de l’autre côté du fleuve, les Juifs
d’orientation politique de gauche généralement appuyèrent l’Armée rouge et
beaucoup se mirent à collaborer avec les Russes dans la répression des
Polonais et des nationalistes ukrainiens. D’autres Juifs furent transportés à
l’intérieur de l’Empire soviétique, parfois ensemble avec des Polonais et des
Ukrainiens sur le front finno-russe, loin dans le nord glacial.La terre futassez
fertile pour que la haine entre les communautés fleurisse à merveille. La
situation changea dramatiquement après l’invasion de l’URSS par la
Wehrmacht en juin 1941, à la suite de laquelle le San cessa d’être une ligne
de frontière, puis encore une fois en 1944, lorsque c’est l’Armée rouge qui
traversa le fleuve en poursuivant les Allemands en direction de Berlin.
Moscou rétablit partiellement la frontière sur le San, cette fois-ci entre la
Pologne et l’URSS, en divisant de nouveau lesBieszczady en deux.A la suite
de l’accord polono-soviétique de 1944 sur l’échange des populations, entre
1944 et 1946 on procéda à l’évacuation d’environ cent mille habitants
d’origine ruthène de la région (la moitié des habitants des Bieszczady) vers
l’Ukraine soviétique, tandis qu’un certain nombre de Polonais chassés des
régions situées à l’est fut transféré sur l’autre rive. Des deux côtés du fleuve
maudit, les gouvernements communistes furent également confrontés à une
insurrection des nationalistes ukrainiens (UPA) que les autorités polonaises
décidèrent de liquider en 1947 en déplaçant à l’ouest de la Vistule toute
personne ou presque d’origine ruthène ou ukrainienne habitant le territoire
polonais. Cette action nommée «Wisla » ne dura que quatre mois mais
toucha au total environ cent cinquante mille personnes habitant les régions
39frontalières de l’est et du sud-est du pays, dont quelque vingt mille dans les
seulsBieszczady.
Certes, du point de vue moral, l’action«Wisla » étaitcondamnable,
d’autant que de nombreux Ruthènes ne furent aucunement engagés ni
idéologiquement, ni politiquement et encore moins militairement du côté des
formations nationalistes UPA en vue de la création d’un Etat ukrainien. Plus
que tout autre chose, c’était une tragédie pour des milliers de gens qui furent
déracinés et jetés en petits groupes dans les territoires du nord et de l’ouest
nouvellement rattachés à la Pologne après le départ des Allemands. La haine
mutuelle qui s’étaitaccumuléeavant la guerre, qui éclata pendant leconflit et
qui continua bien après fit en sorte que les deux parties recourraient à la
cruauté et aux moyens incommensurables avec les objectifs qu’ils avaient.
Aujourd’hui encore – et peut-être d’avantage après l’indépendance de
l’Ukraine – le débat continue sur la nécessité d’une telle action du point de
vue stratégique. Afin de protéger la population et les frontières du pays et
pour fairecesser l’insurrection des nationalistes ukrainiens, fallait-il procéder
à l’évacuation de la quasi-totalité de la population des Bieszczady? En tout
cas, dès l’automne 1947, les troupes UPA commencèrent à se disperser en
traversant les frontières: tantôt soviétique vers l’Est, tantôt tchécoslovaque,
beaucoup essayant de fuir vers l’Ouest. A la fin des années 1940, un silence
tout aussi cruel qu’auparavant le bruit des armes s’abattit sur cette partie des
Carpates parsemée désormais de monuments et de tombes, polonaises et
ukrainiennes, parfois comme des monticules de pierre au milieu de champs
ou à l’ombre d’un arbre, parfois en guise de cimetières tout neufs ou comme
partie intégrante deceux déjà existants.
Ainsi, les Bieszczady se vidèrent et quasi toute activité économique
cessa. Petit à petit la montagne redevint même comme en état primaire et la
nature finit en quelques dizaines d’années par reprendre ce que l’homme lui
avaitarraché en plusieurs siècles.Et mêmeaujourd’hui, lorsqu’on y pénètreà
nouveau avec des moyens encore plus performants, elle est toujours riche,
relativement bien préservée et parfois même sauvage. L’ours et le loup
réapparurent et avec eux des histoires sur l’ours attaquant les hommes et sur
les meutes de loups dévorant les agneaux. On peut souvent tomber sur les
traces du lynx et apercevoir de beaux cerfs ou de magnifiques aigles, sans
parler des renards ou des sangliers.Certes, je ne vois pas toutça ici,
justeaudessus du grandbarrage deSolina.En effet, dès que lebarrage se remplissait,
les hommes et les familles entières commencèrent à affluer et il fallait vite
créer et puis agrandir le parc national qui couvre aujourd’hui presque la
totalité des montagnes, d’ailleurs sur les territoires des tous les trois pays
voisins. Dans l’imaginaire des Polonais, les Bieszczady ont ainsi
partiellement comblé le vide laissé par la perte des confins sud-orientaux en
faveur de l’URSS, une partie des Carpates orientales qui se trouvent
aujourd’hui majoritairement sur le territoire de l’Ukraine indépendante. En y
venant, en voyant de magnifiques églises en bois laissées sur place il y a un
40demi-siècle par tout un peuple forcé de partir, les nouveauxarrivés se
posentils encore des questionsau sujet decette terre qui ne fut ni vide, ni sauvage et
qui ne faisait qu’attendre un nouveau gestionnaire ?
* * *
Jemonte la route qui suit de près la frontière ukrainienne pour me
retrouveràSmolnik, un hameaucomposé de quelques maisons seulementcar
la plupart de ses habitants avaient été déplacés en URSS en 1951, avant que
ce petit territoire ne retournât à la Pologne. Personne ne s’y établit depuis et
quasi toutes les habitations furent détruites. Un seul bâtiment est resté sur
place: une magnifique église enbois – plutôt une tserkov puisquec’est le rite
gréco-orthodoxe qui y fut pratiqué –, la plus ancienne de toute la région car
èm edatant de la fin du XVIII siècle. Il faut dire que de telles constructions,
relativement fragiles, survivaient habituellement deux à trois siècles au
maximum, après quoi les villageois bâtissaient un autre édifice, le plus
souvent plusample et plus moderne.Pour parvenirà l’église, je quitte la route
principale et je prends unchemin non goudronné qui traverse un terrainboisé
en direction de la colline visible de loin. Là, à travers les arbres que l’on
plante généralementautour de tels édifices, j’aperçois la seule tserkov de pure
origine de Boïkis qui soit restée dans lesBieszczady (ducôté ukrainien de la
frontière il y enabien plus).LesBoïkis est un peuple ruthène, plus pauvre et
plutôt plus«primitif » que ses voisins qui, dans un certain isolement, habite
depuis des siècles une partie des Carpates orientales.Laconstruction enbois
foncé, parfois presquecomplètement noirci,consiste en trois parties,chacune
couverte d’un toitconique séparé enbardeau, signalant les espaces de l’église
bien distincts: le sanctuaire (ou le presbytère), la nef et puis le porche – cet
espace juste derrière le portail destiné aux personnes non baptisées ou aux
femmes (généralement non mariées ou sans enfants) que l’on appelle
babiniec ou pièce pour femmes.Lecaractère relativementarchaïque des tours
coniques indique cependant que l’origine de cette tserkov est probablement
bien plusancienne et la date 1791 n’indique que l’année de sa rénovation.
Eneffet, quelques kilomètres plusau nord, dans le village deRownia,
se trouve une église enbois datant de plus ou moins la même période, une de
plus belles de toutes les Bieszczady. Son caractère triparti est bien préserv é
mais les tours y sont bien plus élaborées, s’étendant sur plusieurs étages et
couronnées de belles coupoles. Le voyage entre les deux villages est un
délice, surtout lorsque je décide de quitter la route principale en prenant
encore une fois un de ces petits chemins non goudronnés qui se dirigent
habituellement vers l’est et qui, à l’approche de la frontière ukrainienne,
deviennent des culs-de-sac. Ici et là je tombe sur de vieilles églises en bois,
plus ou moins cachées derrière des rangées d’arbres, ou bien sur de vieilles
croix, comme par exemple en allant à Czarne en direction de Michniowiec.
Près des carrefours, entourées d’herbes hautes, émergent de minuscules
41chapelles en pierre cachant une sculpture de la Vierge ou celle de Jésus,
sauvées miraculeusement de la destruction. Des socles en pierre, le plus
souvent peints enblanc,bien visibles et pouvant donc servir debornes le long
des routes, conservent encore leurs croix métalliques vieilles d’au moins un
siècle, accompagnées ici et là d’une ou de deux petites sculptures. Là où un
arbre a été coupé et il ne reste qu’un tronc haut d’un mètre, on en a fait
également une charmante chapelle avec un saint sculpté en bois. Tous ces
objets en pierre, enbois ou en métalconstituent des éléments inséparables du
paysage deBieszczadyaux sommetsarrondis en toile de fond.Un peu plusau
nord, à Bandrow, là où la route principale est également parsemée de petites
croix placées dans les socles en pierre, j’ai l’impression d’arriver dans un
village vieux de quelques siècles, tant seschaumières sontbien préservées. A
èm ela fin du XVIII siècle, lors de la «colonisation josephine » (du nom de
l’empereurautrichienJoseph), descolonsallemands vinrent de laHesse et du
Palatinat s’implanter dans ces territoires nouvellement acquis en fondant des
villagesaux noms qui ne pourraient sonner d’une manière plus exotique dans
ces contrées: Obersdorf, Preuzenthal, Siegenthal ou Steinfels. A Bandrow
même, la partie orientale du village prit le nom de Bandrow-Kolonia tandis
que la partie occidentale se dénommait désormais Bandrow Narodowy (ou
National). Leurs maisons, leurs églises évangéliques et leurs cimetières
ajoutèrent une touche germanique bien originale au paysage généralement
dominé par la culture orthodoxe et slavo-orientale. Ainsi, jusque dans les
années 1930, à Bandrow cohabitait la population catholique (les Polonais),
gréco-catholique et orthodoxe (les Ruthènes), protestante (les Allemands) et
mosaïque (les Juifs). Mais ce fait multiculturel ne survécut qu’un siècle et
demicar en 1939,à la suite desaccordsRobbentrop-Molotov qui établirent la
frontière germano-soviétique sur le San et qui prévoyaient le transfert de la
population germanophone à l’ouest du fleuve, le territoire fut graduellement
«nettoyé» et « stérilisé » de cet élément étranger, l’action suivie de la
destruction des églises et d’autres éléments matériels lorsque l’Armée rouge
reprit la région en 1945, avant de le céder – désormais quasiment vide et en
ruine –à laPologne sixans plus tard.
En reprenant la route principale qui m’emmène vers l’ultime coin
sud-est du pays, je n’arrive pas à détourner la vue des églises isolées et des
rares maisonsaux toits dechaumes.Je m’arrête de temps en tempsà la lisière
d’un champ ou sur la rive d’un torrent rapide à l’ombre d’un hêtre et je
m’étonne toujours du peu de gens rencontrés sur la route. En fait, les
personnes que je vois sont tout au plus les descendants des parents déplacés
ici à partir des années 1950. Quant aux Boïkis, les habitants autochtones
chassés tantôt par les Soviétiques des territoires à l’est du San après 1945,
tantôt par les forces polonaises des terrains situés à l’ouest, la controverse
persiste aujourd’hui encore à propos de leurs origines. Il semble, cependant,
qu’ils constituent une des trois branches principales des Ruthènes (ou
Russines) de montagneavec lesRusniaks (ouLemkis) habitant plusà l’ouest
42des deux côtés de la frontière polono-slovaque et avec les Houtsouls au
sudest, vers la frontière ukraino-roumaine.Il paraît quec’est le degré de la mixité
ethnique avec la population valaque qui affluait du sud, accompagné de la
différence dans le développement socio-économique, qui, malgré la base
commune de langue et d’organisation sociale et économique, contribua à la
différenciation parmi ces différents groupes de Ruthènes de montagne de
l’aire carpatiques. Les appellations «Boïkis » ou «Lemkis » que les
populations ruthènes utilisaient entre elles en fonction de subtiles différences
linguistiques ou de celles des vêtements ou coutumes, furent avec le temps
adoptées également par lesautresainsi que par lesautorités desEtats où elles
habitaient, parfoisaucaractère péjoratif.
Au coin sud-est de la «grande boucle » qui longe les vallées de
montagnes à partir de Lesko et qui suit fidèlement le tracé des frontières
ukrainienne et slovaque, la route 897 tourne brusquement vers l’ouest et se
remetà monter.AucolWyznaà presque 900 mètres, les gens s’arrêtent pour
admirer la vue qui s’étend tout autour avec un grandiose panorama qui
constitue l’image préférée immortalisée sur la plupart des cartes postales de
la région. Avec une carte à la main, je regarde d’abord vers le nord où
j’aperçois les poloniny: de grands champs d’herbe bien coiffés par le vent
qui, tout en ondulant, couvrent les plus hautes parties des Bieszczady juste
au-dessus du dernier espace boisé. C’est là que les bergers ont l’habitude de
monteravec leurs troupeaux de moutons.Poloninaest un mot vieux slave qui
signifie un endroit vide ou nu, souvent inutile. A gauche s’étend la Polonina
Wetlinska (du nom du village Wetlina) tandis qu’à l’est de celle-ci se trouve
des surfaces chauves de la Polonina Carynska, du nomdu villageCaryna qui
n’existe d’ailleurs plusaujourd’hui.Caryna(à prononcer« tzarina ») pourrait
indiquer unbout de terrainavec de la terrecultivable, du mort roumain tzara ,
la terre, que lesValaquesapportèrentavec eux danscette région.En tournant
et regardant cette fois-ci vers le sud, je vois des monts un peu plus boisés,
avec des sommets bien distincts et plutôt solitaires que l’on appelle ici
kiczera (ou kycera du côté slovaque), un mot aussi d’origine
vraisemblablement valaque.Sur macarte détaillée desBieszczady, jeconstate
l’existence d’au moins une trentaine de sommets appelés kiczeraou kiczerka
(petite kiczera).Acôté des kiczeras, je distingue également des monts un peu
plus larges que l’on appelle maguras. Selon les linguistes,maguraprovient
de moghilaqui à l’origine signifiait «grande colline », puis « tombe»ou
«kourgan ».Le mot pénétra les régions roumanophones pour devenir magura
et c’est sous cette forme qu’il retourna ensuite dans les régions slaves des
Carpates orientales dans la période des migrations médiévales. Sur ma carte,
unautre mot se répète régulièrement : przyslup(ou prislip en langue ruthène),
qui n’estautre qu’uncol de montagne.Encore une fois,ce mot vint danscette
régionavec l’immigration desbergers valaques etaujourd’hui encore l’un des
cols les plusconnus desCarpates orientales roumaines,celui liantMaramures
à la Moldavie, s’appelle Prislop. Mais là aussi, comme dans beaucoup
43d’autres cas, l’origine valaque n’est qu’indirecte, prislop étant lui-même au
début un emprunt slave. Aujourd’hui, tant en Pologne de sud-est qu’en
Ukraine ou en Roumanie il y a plusieurs noms de villes ou de villages
s’appelant, respectivement, Przyslup ou Prislop confirmant l’origine multiple
des lieux de toute la région desconfinscarpatiques.
La polonisation des Bieszczady dans lesannées 1960 et surtout 1970
eut pour conséquence un changement radical de la toponymie de la région.
Au début il ne s’agissait que d’une polonisation relative, c’est-à-dire, du
changement dicté par la différence de prononciation entre le polonais et le
ruthène, commepar exemple dans le cas du village Kryve dont le nom a
changé en Krzywe. Mais plus tard, surtout en 1977, le gouvernement
communiste, voulant peut-être par un geste nationaliste amadouer un
mécontentement croissant de la population, changea par décret plusieurs
centaines de noms carpatiques, dont beaucoup d’une manière totalement
absurde. En même temps, durant les mêmes années 1970, le gouvernement
laissa l’Eglise catholique étendre son réseau de paroisses par la reprise en sa
possession des dizaines de tserkva orthodoxes et uniates et, surtout après
1980, par la construction des nouveaux édifices. La forte critique de la
polonisation des Bieszczady par les représentants du mouvement civique et
syndical Solidarit é provoqua l’annulation de l’infâme décret de 1977.
Aujourd’hui,à la suite du retour modeste decertainsRuthènes sur leurs terres
ancestrales, on procède parfois à la réruthénisation, plus ou moins heureuse,
de la toponymie de la région.
Du col et de la plupart des villages de montagne partent deschemins
que les bergers empruntent pour emmener leurs troupeaux vers les poloniny.
Ces petits chemins qui disparaissent dans les bois et réapparaissent dans les
champs s’appellent plaï, un mot slave quià l’origine signifiait«à travers»et
qui semble lui aussi être revenu dans les Carpates polonaises ensemble avec
les migrants valaques ruthénisés. Des réseaux entiers de plaïs sont
aujourd’hui de plus en plus utilisés par les touristes en quête de solitude et
d’escapades loin de la vie tumultueuse de nos jours. Ils profitent également
des kolibas ou cabanes de bergers, pour y pique-niquer ou même passer la
nuit. Toujours sur le col de Wyzna, je ne prends pas un plaï mais je traverse
tout simplement la route pour me retrouver devant un monument singulier
composé de deux grosses pierres en granit reliées entre elles par un fil de
métal – une sorte de portail qui représente, en fait, une tserkov avec une
coupole caractéristique en forme d’oignon. C’est le monument consacré à
Jerzy Harasymowicz, poète, mort en 1999, qui avait toujours voulu se lier
pour l’éternité avec les Bieszczady et dont les cendres furent dispersées de
l’hélicoptère au-dessus de Halicz, un des plus hauts sommets de ces
montagnes.Harasymowicz fut trèsattachéauxBieszczady, tantcomme poète
que comme quelqu’un issu de cette région car son père fut un Ruthène
(Boïko) du côté ukrainien de la présente frontière. Sa poésie parle des
montagnes mais aussi des tserkva , des icônes et tout simplement des gens.
44Très sensible au sort tragique fait aux peuples des confins carpatiques, il
voulait préserver leur mémoire et c’est peut-être pour cette raison qu’il
utilisait un langage fort mais simple, destiné à tout le monde. Dans
Bieszczady il écrit:«Noircie est la coque des monts brûlés ;/ Une bande de
loups hurle dans le bois ;/ Sous les pieds, le vent disperse des vieux
livres écrits à l’aide du bâton rouge de la cyrillique (...) » En Pologne, la
fascination desBieszczady est venue tardivement, peut-être parce que la perte
des Carpates orientales aujourd’hui en Ukraine était difficile à accepter ;
peut-être parce qu’il y avait un sentiment de culpabilité à la suite de l’action
«Wisla » et à ses conséquences. Cette fascination tardive et timide en même
temps provenait de ce vide chargé d’événements tragiques et d’histoire
sanglante. «De quoi s’agit-il ?, demande-je aux nuages et ils me murmurent
en versant d’une pluie d’automne. Chaque année nous venons pleurer ici,
mais pourquoi – nous ne savons pas.Quelqu’un d’autrea dit:Je descendrais
encore plus bas, sous une clairière verte ; là, les eaux coulent en rouge
encore ; des tas de pierres là où depuis longtemps il n’y a plus de villages.
Seuls les points d’interrogation » (Harasymowicz).
* * *
Le col Wyzna sur la route 897 se trouve à cinq kilomètres à vol
d’oiseau au nord de l’endroit où convergent les frontières: slovaque,
ukrainienne et polonaise. Certains poteaux-frontières sont très anciens et
contiennent des traces de couleurs plusieurs fois repeintes car les limites des
Etats, tout comme les noms de ces derniers, changeaient souvent. On peut
tomber, par exemple, sur des bornes datant du début de la Seconde Guerre
mondiale où le«CS » deCeskoslovensko(Tchécoslovaquie)a été transform é
en «S » pour Slovensko (Slovaquie, soutenue par Hitler), puis repeint en
«CS » après 1945 pour recevoir encore une fois un «S» très maladroit en
1993, à la suite du divorce tchéco-slovaque. Plus à l’est on a récemment
trouvé des bornes datant également de la période de la dernière guerre avec,
d’un côté, les lettres «GG » pour le General Gouvernement (territoire
polonais faisant partie du Troisième Reich) en place de «P»(Pologne) et
même la lettre «M », encore plus ancienne, pour Magyarorszag(Hongrie).
Oh, laHongrie,ce vieilamour !La frontière la plus durable jamais tracée tout
au long des crêtes des Bieszczady était justement celle entre la Pologne et la
Hongrie. Ces deux Etats restaient voisins entre 1340 et 1776, date de la
première partition de la Pologne suite à laquelle apparurent pour la première
fois dans cette région des symboles autrichiens. Après la Grande Guerre, la
frontière polono-tchécoslovaque n’était pas celle entre deux pays amis,
Prague et Varsovie maintenant des relations plutôt fraîches, parfois même
tendues.LaPologneau nord et laHongrieau sud voulurent toujours restaurer
une frontière commune mais comment le faire si, entre-temps, la
Tchécoslovaquie à l’ouest et la Roumanie à l’est s’efforçaient dans le cadre
45de laPetiteEntente d’enavoir une, ellesaussi, danscesCarpates orientales ?
La solution à ce casse-tête géopolitique fut rendue possible à cause du
démembrement de l’Etat tchécoslovaque lorsque au printemps 1939, la
Hongrie annexa la partie orientale de la Tchécoslovaquie et le coin trilatéral
polono-slovaco-hongrois fut établi sur le mont Czerenin, au sud-est du col
Wyzna. Pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsque la Slovaquie
semiindépendante s’aligna complètement sur le Troisième Reich et sa frontière
avec le territoire polonais sous l’occupation allemande fut scellée, les
passages à travers la courte frontière germano-hongroise furent souvent
utilisés clandestinement par ceux qui tentaient de fuir le Reich ainsi que par
lescourriers de la résistance polonaise.
Sauf pendant une courte période où ni la Pologne, ni la Hongrie
n’existaient en tant que telles sur lescartes géopolitiques de
l’Europe,c’est-àèmedire, durant le long XIX siècle, il y avait toujours une frontière ici sur les
crêtes carpatiques. C’est l’existence de cette frontière dans un terrain plutôt
difficile et peu peuplé qui était à l’origine des traditions de brigandage et de
toutes sortes de trafic.C’est là où secroisaient desaxescommerciaux, où les
autorités bannissaient des opposants politiques, où se réfugiaient des
marginaux de tout genre ouconsidéréscomme tels, parmi lesquels desartistes
èm esolitaires ou descriminels.Lebrigandage se développa dès leXV siècle et
èm ene disparut qu’à la fin du XVIII lorsque la frontière fut abolie et les
Bieszczady se trouvèrent entièrement dans les frontières de l’Empire
autrichien sous un contrôle plutôt strict. Les brigands – appelés beskidniki
(péjoratif à propos des habitants des Beskidy) ou bien hultáy (mot
vraisemblablement d’origine hongroise) ou opryski (mot roumain pour
désigner brigands carpatiques) – étaient organisés en groupes à la tête
desquels se trouvait un herszt ou un hetman(mots d’origine allemande).
Ainsi, même les structures du banditisme et du brigandage adoptèrent un
langage, organisation et participations multiethniques. Parmi les opryski – le
plus souvent les gens hors la loi ou les paysans en fuite – il y avait des
Hongrois et des Valaques, des Slovaques et des Polonais, des Juifs (par
èm e
exemple, la bande deJankiel Wolf au XVIII s.) et des Ruthènes. Parmi ces
derniers, le banditisme et le brigandage de montagne restaient parfois une
affaire de famille comme c’était le cas des frères d’origine boïki, les
Dovbouch:Ivan etOleksy.Chacun d’eux fut le hersht (chef) de sabande qui
agissait sur son propre terrain: Ivan à l’ouest, dans les Bieszczady
aujourd’hui polonaises, Oleksy plus à l’est, dans les montagnes d’Ukraine.
Mais alors que Ivan avait une réputation d’un sale bandit sans scrupules, son
frère jouissait d’un vrai culte de «Robin de Bois » des Carpates puisqu’il
avait l’habitude de protéger les villageoiscontre les seigneurs et de distribuer
une partie de sonbutin parmi les plus pauvres.
La proie des opryski était des marchands et des voyageurs, parfois
des villages entiers situés de l’autre côté de la frontière. Certains brigands
enlevaient des troupeaux de bœufs ou de moutons du côté hongrois pour les
46transporter clandestinement de l’autre côté des montagnes où les animaux
furent vendus aux intermédiaires – le plus souvent des Juifs – avant d’être
exposés sur les marchés. Les chevaux étaient volés des deux côtés, puis
revendus au-delà des montagnes. Avec les opryski collaborait la petite
noblesse et même les gens d’église qui aidaient les brigands à passer la
èm efrontière. C’est au XVII siècle que le brigandage transfrontalier dans les
Bieszczady atteignit son apogée et, par conséquent, de fréquentes exécutions
eurent lieu dans les villes d’alentourscommeàSanok ouàLesko enPologne,
à Bardeiov ou à Humenne en Hongrie (aujourd’hui enSlovaquie).Dès 1647,
les nobles de la région eurent le droit d’exécuter lesbrigands pris en flagrant
délit, même sans jugement et même s’il était la «propriété»d’un autre
seigneur. D’où la prolifération des potences que l’on plaçait dans la
périphérie des villes et des villages. Aujourd’hui encore, à Lesko, à Hoczew
et ailleurs on trouve des «Collines de potence»où l’on procédait à la
pendaison des voleurs et des bandits. Certains villages, comme celui de
Wolosate situé à une dizaine de kilomètre du col Wyzna près de la frontière
polono-ukraino-slovaque, étaient notoirement connus en tant que véritables
nids de bandits, leurs paysans étant régulièrement reconnus comme membres
debandes.
Aujourd’hui, les Bieszczady jouissent de la réputation de dernière
frontière polonaise (ou slovaque), le sentiment en est renforcé certainement
par le fait que c’est également devenu une limite de l’Union européenne,
derrière lequel s’étend un monde non seulement moins familier mais peut-être
même «moins civilisé ». Sous le communisme, des personnes gênant le
système en place furent envoyées ici en une sorte d’exil intérieur, comme en
Russie on envoyait les gens en Sibérie. Mais, paradoxalement, d’autres
venaient ici de leur propre gré pour fuir le régime oppressant, en recherchant,
au contraire, plus de liberté. A présent, on vient ici pour fuir le quotidien, le
stress ou le matérialisme omniprésent, en quête d’une vie plus simple et plus
proche de la nature: parfois pour deux semaines seulement, parfois pour le
reste de la vie. Et il y a quand même toujours des fuyards devant la loi,
comme cet assassin de droit commun recherché en 2004 depuis des mois par
la police dans le pays entier et qui secachait tout un hiver dans une koliba de
berger mobile, qu’il déplaçait sur les luges en fonction des événements.Ilya
également un fort mouvement migratoire de transit, plus ou moins organisé,
dans lequel les Bieszczady ne sont pour les immigrants que le dernier
obstacle avant d’entrer dans l’Union en quête d’une vie plus prospère. Ici, la
frontière polono-slovaque disparaît petit à petit (la zone Schengen oblige),
tandis que celle avec l’Ukraine se renforce. Comme dans le passé, les
Bieszczady continuent d’être une barrière en même temps qu’un lieu de
passage. Sans savoir que ces montagnes sont redevenues sauvages, les
immigrants doivent yaffronter non seulement la police de frontière se lançant
sur leurs traces mais également des loups et même des ours. Que le col
Wyzna soit aujourd’hui un passage international ou au moins régional, voici
47la preuve tirée de lacabane enbois qui sert de toilettes et qui se trouve un peu
à l’écart du parking. Au-dessus des deux portes d’entrée accompagnées des
dessins appropriés je remarque des mots, d’abord en polonais, avec de
grandes lettres : Mezczyzni (Hommes) à gauche,Kobiety (Femmes), à droite.
Plus bas, en cyrillique, on a écrit: Tchelovek et Jenchtchiny, ce qui en
ukrainien revientau même mais en polonaisça fait sourire puisque tchelovek
ouczlowiek n’estautre qu’un humain ou homme en tant que personne.Ainsi,
nous avons les toilettes, à gauche, pour les «personnes », à droite pour les
«non-personnes », c’est-à-dire pour femmes. Au-dessous des signes en
ukrainien, deux termes en lettres rouges en slovaque: Muzy et Zeny, ce qui
en slovaque veut dire tout simplement et sans surprise«Hommes » et
«Femmes ». Mais pour un Polonais ou une Polonaise qui cherche des
toilettes à cet endroit stratégique des Bieszczady, l’entrée à gauche n’est
réservée qu’aux«Epoux » tandis que celle à droite qu’aux«Epouses ». Les
langues slaves sontcertes très proches l’une de l’autre mais,clairement,cette
proximité – comme toute proximité d’ailleurs – est sujette à des ambiguïtés
parfois inattendues.Cesambiguïtés furent-ellesaux sources desconflits dans
les confins de l’est ? Est-ce aussi la raison pour laquelle les peuples slaves,
afin d’être un peu plus clair, ont aujourd’hui de plus en plus recours à
l’anglais lorsqu’ils communiquent entre eux, même dans des situations les
plusbanales?
Sur le versant ouest ducolWyzna, la routecontinue d’onduler parmi
un paysageaux formes etauxcouleurs très douces, en traversant des villages
commeWetlina,Przyslup ouKrzyweconnus pour leur tradition de l’artisanat
du bois. Des noms des artisans tels que Romaszkan ou Kierzkowski sont
devenus des symboles dans la fabrication des meubles simples et stylisés dont
les formes s’inspirent des motifs folkloriques locaux. A noter qu’avant la
Première Guerre mondiale cette région approvisionnait en meubles la
fameuse fabrique «Thonet » à Vienne. Cisna, à un tiers environ de la route
897 qui a commencé à la frontière polono-ukrainienne, est l’un des
principaux villages desBieszczady, fondé encore par la famille hongroiseBal
sur la base du droit valaque. C’était toujours un petit carrefour des routes
nord-sud et est-ouest, comme en témoignent des monnaies retrouvées dont
certaines datent de l’époque de l’empereur romain Hadrien. De par sa
situation, Cisna était très multiculturelle et le recensement effectué en 1921
donna, sur 420 habitants, environ un tiers de grecs-catholiques, un tiers de
catholiques, et un tiers de mosaïques. Iln’en reste rienaujourd’hui.LesJuifs
furent exterminés par les nazis qui utilisèrent les pierres tombales de leur
cimetière pouraméliorer les routes locales, lesRuthènes (Ukrainiens) uniates
furent presque entièrement déportés en 1947 vers d’autres régions de la
Pologne et leur tserkov en bois démantelée en 1956, tandis que l’ancien
manoir de la famille Fredro et le cimetière militaire de la Grande Guerre
furent complètement dévastés par les nationalistes ukrainiens juste après le
passage du front en 1945. Cependant – et ceci est valable également pour
48d’autres villages et petites villes situés le longde la route 897 – d’autres types
de gens vinrent s’établir à Cisna: un patchwork de caractères sociaux.
Notamment, il y avait des gens vivant à la limite de la loi, toutes sortes de
roublards et de matois, des hippies (oui, il y en avait aussi sous le
communisme !), des ratés et des naufragés de la vie. Il yavait également des
drogués et des excentriques, des gens généralement calmes et détendus, très
cool comme on dirait aujourd’hui, que l’on appelait jadis vagabonds,
nomades ou clochards. Bref, des originaux. Souvent sans domicile fixe, ils
passaient d’un hameau à l’autre, d’un village à l’autre, parfois logeant dans
des kolibas des bergers, dans des caves ou sous les tentes qu’ils plantaient
dans les champs ou dans les clairières aux bords de rivières. C’est eux qui,
souvent attirés par des légendes à propos de ces montagnes abandonnées et
sauvages ainsi que par le goût d’aventure, créèrent une atmosphère toute
particulière des Bieszczady qui, au folklore ruthène presque disparu et qui
avait laissé derrière lui de la tristesse et de la nostalgie,ajouta uneallure plus
légère et plus gaie, y compris celle d’indifférence par rapport au système
oppressant. Certains s’y stabilisèrent et devinrent artisans ou même artistes
comme, par exemple, Zdzislaw Rados, appelé communément «le roi des
Bieszczady », sculpteur de grand talent mortàCisna en 1996.
* * *
Derrière le col Przyslup, en descendant la route qui longe la rivière
Oslawa, je quitte les Bieszczady et j’entre dans le territoire montagneux de
Beskidy habités par les Lemkis, appelés plus correctement Russines ou
Roussnaks du côté slovaque de la montagne. C’est la ligne de deux rivières,
celle deOslawaau nord desCarpates etcelle deLaborecau sud quiconstitue
une limite orientale du peuplement des Lemkis dont le territoire s’étend
pratiquement jusqu’à la rivière dePopradbien plusà l’ouest.Ainsi, les villes
majeures telles que Dukla et Krynica en Pologne et Bardeiov ou Svidnik en
Slovaquie formaient historiquement les principaux centres deculture ruthène
de sensibilité roussnak ou lemki. Le peuple de Lemkis, tout en préservant la
base ethnolinguistique ruthène, sut se distinguer des Boïkis grâce aux
subtilités dialectales,à unearchitecture un peu plus élaborée etaux traditions
et coutumes qui ont peut-être évolué davantage que celles de leurs voisins
orientaux. Contrairement aux Boïkis, la population de Lemkis fut
relativement plusagricole et, vu le manque relatif des grandes prairies de type
de poloniny comme dans les Bieszczady, bien moins dépendante de la vie
pastorale. Ainsi, contrairement aux bâtisses plus modestes de l’autre côté du
col Przyslup, apparaissent désormais à gauche et à droite de la route 897 qui
m’emmène à Komancza et plus encore vers l’ouest, de grandes maisons en
bois, relativementbasses maisaux larges toits qui les protègent de la neige en
hiver et de lachaleur en été.Lescadres de fenêtres et de portes sont peints en
clair (en blanc ou en bleu ciel) et de larges rubans de la même couleur
49semblent contourner la maison tout autour, ce qui contraste avec la teinte
marron foncé du bois et qui donne un aspect un peu plus joyeux au paysage
architectural local. Je souligne« un peu »car en traversant cette belle région
je ne peux tout de même pas ignorer le destin de quelque soixante mille
Lemkis qui furent forcés de partir d’ici en 1947 au cours de l’action
«Wisla ». Un tiers peut-être d’entre eux est entre-temps revenu mais ce
paysage qui m’entoure ici reste toujours désespérément vide. Je ne vois que
fort peu de gens dehors et je commence à me demander si le bon état relatif
des maisons n’est qu’un leurre pour les visiteurs et dû plutôtà lacréation, en
1996, du parc national des Beskidy. C’est d’ailleurs ce parc qui empêche
désormais le retour d’autresLemkis sur leur territoireancestral qui, en fin de
comptes, ne s’étend que sur un peu plus d’unecentaine de kilomètres de long,
le long de la frontière, et qui ne dépasse pas une quarantaine de kilomètres de
large.
Au village de Komancza, une belle église en bois vieille de deux
siècles domine une colline légèrement boisée. Divisée en trois parties et
accompagnée de deux pièces latérales, elle estcouronnée decinq magnifiques
tours qui arrivent à peine à atteindre le sommet des arbres tout autour. C’est
leclocher, enbois et pourvu luiaussi d’unebelle tour, quiconstitue l’entréeà
cet espacecalme et ombragéà la lisière duquel se trouve uncimetièreavec de
vieilles tombes. Originellement uniate, cette église a récemment changé de
dénomination après le passage des fidèles gréco-catholiques à l’orthodoxie.
Personne autour. Est-ce la raison pour laquelle les visiteurs, essentiellement
catholiques, ne s’y arrêtent plus ? L’image bucolique que j’ai devant moi ne
colle pas très bien avec l’histoire de cet endroit où des conflits entre les
Polonais et les Ukrainiens pour les âmes politiques des Ruthènes furent tout
particulièrement impitoyables. En 1918, Komancza fut même la capitale de
l’éphémère «République de Lemkis » dont les leaders demandèrent
l’adhésion à la République populaire ouest-ukrainienne formée auparavant à
Lviv. Cette entité politique de Komancza ne dura que trois mois, écrasée par
les troupes polonaises qui avaient entre-temps également repris Lviv.
L’histoire du village ainsi que son nomme font penser presque tout
naturellement aux Amérindiens du nom de Comanches, habitant encore
aujourd’hui le sud-ouest des Etats-Unis et dont le sort pourrait bien rappeler
celui de Lemkis. Longtemps méprisés et combattus, tous les deux essaient
aujourd’hui de préserver leur identité et leur culture dans un monde qui ne
leur est point favorable. Le film de Michael Curtis, Les Comancheros, un
westernavecJohnWayne sorti en 1961,contribuacertainementà l’image que
les Polonais se firent des Bieszczady (et de Komancza en particulier) en tant
qu’un «FarWest »àconquérir.
Komancza fut également un deces lieux quiattiraient des marginaux
s’exilant volontairement dans ces ultimes confins polono-slovaco-ukrainiens,
à l’instar d’Andrzej Wasielewski, connu sous le nom de«Polonina » et mort
en 1995, qui pendant une trentaine d’années symbolisait un typique
50bieszczadnik: quelqu’un en bisbille avec l’entourage et voilé d’un mystère
bâti autour d’une vie turbulente, pleine de drames et d’échecs personnels.
Sculpteur, peintre et poète, ses œuvres se trouvent aujourd’hui dans
d’innombrables collections privées et dans les musées locaux. Mais c’est un
tout autre exilé qui marqua Komancza avant même que celle-ci ne devienne
une attraction touristique. En effet, à la périphérie nord du village, là où une
petite route goudronnée tourne à gauche suivie par un bon nombre des
voitures, des flèches accrochées aux arbres indiquent le bâtiment du couvent
des sœurs de Nazareth et le lieu où passa une partie de sa vie le primat de
Pologne Stefan Wyszynski. C’est entre 1955 et 1956, lorsqu’il fut exilé pour
la quatrième (et dernière) fois par le pouvoircommuniste, que l’ecclésiastique
suprême du pays se trouva ici même, puni pour son opposition à la
persécution de l’Eglise par un régime athée. Le chemin qui y mène n’est pas
immédiatement visible de la route et pour empêcher tout contact avec
l’extérieur, la zone de frontière fut élargie pour inclure Komancza même,
faisant en sorte qu’un permis spécial fut exigé dans les années 1950 pour y
accéder.Aujourd’hui, devant lebâtimentà deux étagesà l’intérieur duquel se
trouve également sachambre d’internement, je remarque vite un monumentà
la mémoire de quelqu’un qu’on appelle ici le«primat du millénaire ». C’est
Wyszynski qui fut l’auteur, en 1950, du premier concordat dans les pays
communistes entre l’Etat et l’Eglise. Il critiquait inlassablement l’idée
marxiste de l’organisation de la société tout en défendant l’identitéchrétienne
de la nation polonaise, de la dignité et des droits de l’homme. Malgré la
répression (y compris pour l’initiative des évêques polonais et allemands en
faveur de la réconciliation entre les deux nations), il contribua tout au long
des années 1960 et 1970 à la création du climat d’une relative liberté
spirituelle dans le pays et pendant la période 1980-1981, juste avant sa mort,
fut même médiateur entre les dirigeants du mouvement Solidarit é et les
autorités communistes. Situé dans un cadre bucolique au milieu de la forêt,
cet endroit est devenu un véritable lieu de pèlerinagecatholique.Le vacarme
qui l’accompagne ici contraste bien avec le silence solennel qui règneautour
decetteautre église, orthodoxe, situéeà la périphérie du village.
Je retourne un instant encoreàcette petite église-là et puis j’en visite
deux autres du même genre qui se trouvent dans deux villages à proximité et
qui semblent toutes se cacher devant les hommes comme des champignons
dans le sous-bois. A Turzansk, encore une fois sur une colline entourée
d’arbres et pratiquement invisible de la route, l’église en bois est entourée
d’un petit cimetière où, à côté de vieilles croix en fonte de fer sur des socles
en pierre, se trouvent des tombes plus récentes.Il est toutà fait intéressant de
voir,commeailleurs dans lesconfins,certaines pierres tombalescontenir des
informations sur les défunts en lettres latines, tandis que d’autres, souvent de
la même famille, avec des croix orthodoxes à huit branches et en lettres
cyrilliques. A Rzepedz, dont le nom vient de repede qui en valaque indique
un torrent rapide, l’église en bois possède pratiquement la même forme que
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