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Laos

De
335 pages
Créé en 1353, le royaume du Lane-Xang devient un Etat indépendant en 1949 dans le cadre de l'Union française. Entrainé dans la guerre d'Indochine, le Pathet-Lao s'allie à Hô-Chi-Minh. Le Laos tombe dans l'engrenage de la guerre du Vietnam. La monarchie, vieille de sept siècles, est abolie et remplacée par une "démocratie populaire" à la solde du Vietnam communiste. Le prince Souvannaphouma, neveu du dernier roi laotien, témoin privilégié, apporte des éléments à la connaissance de l'histoire laotienne.
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Recherches Asiatiques Collection dirigée par Philippe Delalande
Dernières parutions Marguerite GUYON DE CHEMILLY, Asie du Sud-Est. La décolonisation britannique et française, 2010. Joëlle WEEKS, Représentations européennes de l’Inde du XVIIe au XIXe siècle, 2009 Hélène PORTIER, Les missionnaires catholiques en Inde au XIXe siècle, 2009. Denis HOCQUET, BHUTTO DU PAKISTAN, Vie et martyre d’un Combattant de la Liberté, 2009. Michel PENSEREAU, Le Japon entre ouverture et repli à travers l’histoire, 2009. Toan THACH, Histoire des Khmers ou l’odyssée du peuple cambodgien, 2009. Stéphane GUILLAUME, La question du Tibet en droit international, 2008. Yves LE JARIEL, Phan Boi Chau (1867-1940). Le nationalisme vietnamien avant Ho Chi Minh, 2008. NÂRÂYANA, Le Hitopadesha. Recueil de contes de l’Inde ancienne, 2008. Michel BOIVIN (dir.), Les ismaéliens d’Asie du sud, 2008. Michel NAUMANN et Fabien CHARTIER, La Guerre d’indépendance de l’Inde 1857-1858, 2008. Cyril BERTHOD, La Partition du Bengale, 2008. Jean-Marie THIEBAUD, La Présence française au Japon, du XVIe siècle à nos jours, 2008. Ami-Jacques RAPIN, Opium et société dans le Laos précolonial et colonial, 2007. Louis AUGUSTIN-JEAN et Florence PADOVANI (dir.), Hong Kong : économie, société, culture, 2007. Gérard Gilles EPAIN, Indo-Chine, une histoire coloniale oubliée, 2007. François ROBINNE, Prêtres et chamanes, métamorphoses des Kachin de Birmanie, 2007. Im FRANÇOIS, La question cambodgienne dans les relations internationales de 1979 à 1993, 2006. Jeong-Im HYUN, Corée, la transition vers la démocratie sous la pression étudiante dans les années 1980, 2005. Jean-Marie THIEBAUD, La présence française en Corée de la fin du XVIIIème siècle à nos jours, 2005. Amaury LORIN, Paul Doumer, gouverneur général de l’Indochine(18971902), 2004.

L’Harmattan

Toutes les photos en annexes font partie de la collection de l’auteur.

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12274-1 EAN : 9782296122741

INTRODUCTION

La raison qui m’avait poussé à prendre la plume au lendemain de notre fuite, en 1976, était surtout dictée par mes amis de l’étranger qui, à tour de rôle, me harcelaient de questions et exprimaient leurs souhaits de connaître les raisons des bouleversements survenus dans mon pays pourtant connu pour son hospitalité, sa joie de vivre, sa convivialité, sa sagesse bouddhique et la vénération pour son roi qui, loin d’être un autocrate, était le fédérateur de toutes les ethnies1 et de toutes les principautés laotiennes. Mais trop d'incertitudes, trop d'ombres planaient encore sur ce qu’il était advenu des malheureux acteurs de cette tragédie que le monde libre se plaisait pourtant à citer en exemple à la tribune des Organisations Internationales ou au sein des Assemblées composées de grands penseurs, de personnes influentes imbues de leur invulnérabilité, drapées de leurs titres ronflants et de leur honorabilité à toute épreuve… Parce que les événements étaient encore trop récents, - nous ignorions quels étaient ceux qui avaient pu fuir et quels étaient ceux et celles qui avaient été déportés dans les dits "camps séminaires" du Nord-Laos, et dont nous méconnaissions les régimes d’incarcération, - Sa Majesté le Roi et la plupart des membres de la Famille royale étaient assignés en résidence surveillée dans leur capitale de Luang-Prabang, - mon père, le prince Souvanna-Phouma, était encore l’otage de son demi-frère Souphanouvong, le prince-rouge, Président de cette République mensongèrement baptisée "Démocratique Populaire" du nouveau Laos dont la souveraineté n'est pas exercée par le peuple mais par un parti unique, de surcroît étranger comme nous le verrons plus loin - il fallait observer notre traditionnelle abnégation, notre éternelle réserve faite de tolérance qui se traduit souvent par l’indifférence, le fatalisme... le "bô pén yang" ("ça ne fait rien…ce n’est pas grave…! ")… je ne pouvais tout dévoiler dans "L’AGONIE DU LAOS" [éd. Plon, Paris, 1976], et devais parfois déguiser mes souvenirs, voire jeter un voile pudique sur des faits saugrenus ou effroyables. Aujourd’hui, après plus de trente années de silence et pour répondre à la soif de savoir de nos cadets, je me dois de révéler, de réactualiser les faits afin que la vérité, qu’elle soit agréable pour certains ou blessante pour d’autres, soit enfin connue de nos nouvelles générations et de ceux qui s’intéressent à notre Histoire et leur permettent de percevoir les contradictions et les mensonges que les chroniqueurs lao-viets ne se lassent de relater après l’avoir malaxée, pétrifiée, travestie et manipulée à la manière communiste jusqu’à la métamorphoser en un éloge de la révolution prolétarienne. La démission de la plus puissante démocratie du monde abandonnait à leur
Les derniers recensements qui remontent à 2005 ont dénombré près d’une cinquantaine d’ethnies, la plus importante restant les Lao avec un peu plus de 52%.
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triste sort des millions d’êtres qui avaient mis tous leurs espoirs et leur avenir sous la protection d’une bannière étoilée renommée pour sa ténacité et son invincibilité. Le refus ou l’incapacité de réagir des Etats qui s’enorgueillissaient de l’amitié puérile et désintéressée de ce petit pays au nom féerique de « royaume du Lane-Xang » ou «royaume du million d’Eléphants et du Parasol blanc », blotti dans les marches de la grande Chine, appréciant la grâce et la fraternité religieuse birmanes, appuyé sur ses sœurs siamoises et khmères et adossé aux races combatives, fières, assoiffées de conquêtes qui composent le Vietnam d'aujourd'hui, bouleversait toutes les données géopolitiques de l’Asie du Sud-est. Rejetant la camisole que voulaient nous imposer nos geôliers, les yeux embués de larmes incontrôlables, nous avons dû nous résigner à quitter notre Mère Patrie sans un adieu, sans état d’âme, comme des zombies échappés des funestes ténèbres qu’un pouvoir satanique avait recouverte de l’ombre de ses mains ensanglantées. A l’image des souverains ou des hommes qui, chassés par des émeutes, se sont exilés, se sont éclipsés pour mieux ensuite venir délivrer leur terre natale d’un système incompatible avec leur conviction, j’ai quitté notre pays sans le trahir et c’est sur l’honneur et fidèle aux serments faits à ma Patrie et à mon Roi que je livre ce récit sincère et personnel, à la mémoire de tous ceux, amis ou inconnus, qui ont eu le courage de sacrifier leur vie pour défendre leurs institutions et leurs familles et fidèles à la recommandation de Platon : « Il faut aller à la vérité avec toute son âme ». Quant aux mécontents et à ceux qui seraient vexés par mes propos, je les adresse à monsieur de Beaumarchais qui disait : « Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloges flatteurs ». Et comme l’a écrit Marcel Proust, écrivain pour lequel Sa majesté Sri Savang Vatthana ressentait une réelle passion : « Un livre est un grand cimetière où sur la plupart des tombes on ne peut lire les noms effacés » […] « les vrais paradis, ce sont les paradis qu’on a perdus » [" A la recherche du temps perdu " (Le temps retrouvé) 1913-1927 (Gallimard)]. ---ooOoo--A mes enfants, petits-enfants, parents et amis, ainsi qu’à toutes celles et à tous ceux que la silencieuse agonie du Laos, notre royaume du Lane-Xang, le pays du Million d’Eléphants et du parasol blanc, a précipités dans un drame inimaginable, fait de doutes, d’hésitations, d’interrogations, d’humiliations, de meurtrissures, de séparations... Avec eux, avec chacune de nos familles qui toutes pleurent un être cher, disparu sans laisser aucune trace dans l’indifférence totale du monde et des personnalités pourtant renommées pour leur attachement à la justice et aux nobles causes, je partage cette tristesse qui ronge nos cœurs innocents et crédules, ce deuil qui a fait de nous des orphelins.

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A la jeunesse Lao qui n’a pu connaître le pays natal de leurs parents et à qui appartient l’avenir de notre chère Mère Patrie, je dédie cet ouvrage, fidèle reflet de ce que j'ai pu voir de mes propres yeux, entendre de mes propres oreilles, témoignage d’une des pages les plus tristes de notre Histoire et dans lequel je décris avec précisions ma vie de prince-officier, les salons dorés que j’ai pu fréquenter, les tranchées boueuses dans lesquelles je me suis terré, la rigueur de nos rites, les fastes de nos coutumes ancestrales et la spontanéité de nos fêtes afin qu’elle ne les ignore ni ne les oublie car ce sont là nos racines qui ont fait notre entité nationale, notre particularité intrinsèque. Puissent ces quelques lignes contribuer à mieux faire connaître l’Histoire de notre pays, de notre peuple, et nos aspirations afin d’épargner aux générations futures l’affreuse mésaventure dont nous avons été les malheureuses victimes, et transmettre la mémoire de nos belles traditions et de nos croyances contre les méfaits de ceux qui tentent de déformer l’héritage que nous avons reçu de nos aïeux. Pardon pour les erreurs que nous avons commises, pour notre naïveté d’avoir cru que le monde était aussi sincère que nous. Et si nous portons notre souffrance avec dignité, ce n'est pas une raison de nous dédaigner. Que le Ciel vous protège à tout jamais !

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PREAMBULE –IIl y a deux ans environ, grâce à la victoire du peuple lao dans sa lutte pour la libération du pays, l’accord de Vientiane en date du 21 février 1973 a été signé ; de même, le gouvernement provisoire d’Union nationale a été constitué en date du 5 avril 1974. Au cours de son exercice d’une vingtaine de mois, le gouvernement provisoire d’Union nationale a déployé ses efforts pour faire appliquer l’accord de Vientiane, consolider la paix et réaliser la concorde nationale. Maintenant, la situation politique a beaucoup évolué et, partant, le gouvernement provisoire d’Union nationale ne correspond plus à la conjoncture du pays. C’est pourquoi, au nom de ce gouvernement dont je suis le Premier Ministre, je déclare solennellement, à compter de cette minute, sa dissolution et je remets entre les mains du Congrès national des représentants du peuple les fonctionnaires, les documents et les biens de l’ancien gouvernement pour qu’il en dispose pour le bien du pays. Je suis convaincu, sous la direction du nouveau régime que le Congrès des représentants du peuple a instauré, de voir à jamais le Laos, notre chère patrie, indépendante, unifiée et prospère. Le peuple lao mangera à sa faim, vivra de plus en plus heureux dans la liberté. En ce qui me concerne, malgré mon âge et mon état de santé, fier d’être citoyen lao du nouveau régime, je m’engage devant le Congrès national des représentants du peuple à contribuer, dans la mesure de mes capacités, à exécuter toutes les décisions du Congrès national des représentants du peuple. Luang-Prabang, le 28 novembre 1975 Prince SOUVANNA -PHOUMA

Traduction officielle du texte lu par le prince Souvanna-Phouma, Premier Ministre sortant, à la séance inaugurale du Congrès national des représentants du peuple Lao, le 1er décembre 1975, à Vientiane (Km 6).

- II -

Vu l’évolution de la vie politique du pays, la coexistence du rôle de roi, prévu dans la Constitution, et du pouvoir populaire est impossible et risque d’entraver le pays dans sa marche vers le progrès. Pour permettre à notre patrie d’avancer facilement vers le progrès et renforcer notre unité nationale, aujourd’hui, avec ma conscience profonde, je déclare solennellement que j’abdique volontairement et sincèrement la couronne et ce définitivement. Aujourd’hui, je confie aux citoyens lao le soin de décider de leur destinée et reconfirme la souveraineté et l’intégrité du pays. Une fois devenu simple citoyen, je mettrai toutes mes capacités acquises au cours de ma vie au service de l’œuvre de la patrie pour l’unité, l’indépendance, le bien-être et la prospérité du peuple lao tout entier. Luang-Prabang, le 29 novembre 1975 Sri Savang Vatthana

Traduction officielle de la proclamation lue par le prince Vong Savang, Prince Héritier, lors de la séance inaugurale du Congrès national des représentants du peuple Lao, le 1er décembre 1975, à Vientiane (Km 6).

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1 NAISSANCE DU ROYAUME DU LANE-XANG

D’accès difficile, loin des grands itinéraires touristiques, au cœur de la péninsule indochinoise, se trouve un petit pays qui s’appelait le royaume du Million d’Eléphants et du Parasol blanc, le Lane-Xang. Blotti entre la Chine au nord, le Vietnam à l’est, le Cambodge au sud, la Thaïlande et la Birmanie à l’ouest, le Laos est un des derniers sites à offrir au voyageur des paysages d’une grande beauté encore inexploitée. Tous ceux qui ont eu le privilège de le connaître, restent vivement attachés à cette contrée et à ses habitants.

Fêtes et traditions
Entre le Mékong et la Cordillère annamitique, le peuple lao constitue une entité originale composée de plusieurs dizaines de groupes ethniques dont les plus anciens s’appellent les Khâs et les Moïs, les aborigènes du Lane-Xang, qui furent les premiers à s’installer dans cette partie du sud-est asiatique, dans les provinces de Saravane et d’Attopeu jusqu’à la frontière khmère et les derniers à vivre à moitié nus, la lance au poing et l’arbalète sur l’épaule, des bracelets en argent torsadé autour des chevilles et des poignets ; plus au nord ce sont des Lûs, les Yaos, Nhouns et Méos qui sont venus de Chine et de Birmanie à différentes époques. Originaire de la race thaïe, le Lao a su créer une civilisation dont la richesse peut être comparée à bien d’autres, et notamment une culture qui lui est unique, de par sa langue, son alphabet et ses propres chiffres, ses instruments de musique tel que le khêne (orgue à bouche composé de plusieurs tiges de bambou reliées), jusqu’à sa nourriture qu’il trouve facilement dans la nature qui l’entoure, que ce soit du gibier, du poisson, des fruits ou des légumes qu'il accompagne d'un riz particulier appelé "riz gluant" que Paul Claudel avait goûté en Inde et avait très judicieusement traduit par riz glutineux 2. Malgré la diversité des provinces, leurs particularismes, le cloisonnement géographique, des dizaines d’ethnies diverses, des dialectes locaux, le peuple lao a toujours su vivre en harmonie. Les querelles de ses princes, qui ont jalonné son histoire et souvent provoqué l’intervention de puissances étrangères, n’ont, en aucun cas, entamé son intégrité. La sagesse du peuple lao, son naturel pacifique, son goût de la mesure, lui ont permis de conserver l’instinct indestructible de son unité. En quelque période de l’année que vous visitiez le royaume du Million d’Eléphants, vous serez invité à un Boun, fête religieuse ou profane, réunion entre amis ou cérémonie officielle pour laquelle les femmes et
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Journal "Les questions de Milinda" (1927)

les jeunes filles se sont parées de bijoux en or et revêtues leur plus beau sinh, jupe de soie traditionnelle tissée de fils d’or et d’argent à laquelle est assortie une écharpe chatoyante qui recouvre leur épaule gauche, alors que les hommes, par-dessus leur chemise et pantalon, ont ceint leur fameux phâ khamma 3. Le Boun est d’ailleurs autre chose que la fête : il est l’image fuyante du bonheur, de la joie qui arrache l’homme à ses soucis quotidiens et qui lui ouvre la perspective d’une chance nouvelle et brillante comme la lune car toutes les fêtes ont lieu à la pleine lune. Ainsi, à la pleine lune du troisième mois du calendrier bouddhique qui correspond à peu près au mois de février, c’est le Mâkha Bouça qui commémore la prédication du Bouddha devant ses disciples. Le Boun Pimay, fête du Nouvel an ou «fête du cinquième mois », se situe au mois d’avril ou mai suivant le calendrier lunaire en vigueur dans la religion bouddhique (entre le sixième jour de la lune décroissante du cinquième mois et le sixième jour de la lune croissante du sixième mois) est l’occasion de multiples réjouissances tant religieuses que profanes. Durant plusieurs jours, entre les diverses réjouissances et activités dont le thème est la purification, les phoubaos, jeunes gens, et phousaos, jeunes filles, s’aspergent copieusement d’eau dans un chahut malicieux après avoir nettoyé et embelli leur maison, lavé et parfumé les statuettes tant chez eux que dans les pagodes. Le Visakha Bouça ou Boun Bang Fay, célèbre l’anniversaire de Bouddha que les bonzes glorifient dans sa naissance, sa doctrine et sa mort à la pleine lune de mai, correspondant au 15ème jour de la lune croissante du 6ème mois, en se prêtant à la cérémonie d’élévation au grade supérieur par la purification qui se traduit par l’arrosement d’eau bénite effectué par les fidèles. Ce jour est aussi un divertissement des plus populaires, carnavalesques, et des plus colorés au cours duquel sont disputés des concours de tirs de fusées de fabrications locales, autrefois œuvres des bonzes qui mettaient en jeu la renommée de leur pagode ou de leur village. Se situant entre la saison sèche et la saison des pluies, ces fusées sont considérées comme une offrande aux génies de la fécondité et protecteurs de la Terre. Le Boun Phra Vet est l’importante occasion qui réunit les bonzes de plusieurs pagodes afin de commémorer la dernière réincarnation de Bouddha. Il a lieu vers le mois de juin lorsque les travaux agricoles sont terminés et au moment où les fleurs sont en plein épanouissement. De nombreuses offrandes ont lieu dans les pagodes qui ont été ornées de guirlandes de fanions aux cinq couleurs bouddhiques (le bleu représentant la méditation, le jaune clair pour la pensée juste, le rouge pour l’énergie spirituelle, le blanc pour la foi sereine et l’orange pour l’intelligence, résultante formée par les quatre principes précédents) et durant des heures, au cours d’une veillée, les fidèles écoutent religieusement la lecture des différents épisodes de la vie de Bouddha : vingt3 Pièce de tissu (phâ) en coton à carreaux bleus ou rouges de plus de 2 mètres de long sur plus de 50 centimètres de large et qui sert aussi bien de foulard que de turban, de serviette ou de maillot de bain que l’on retrouve dans la plupart des pays du sud-est asiatique.

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cinq siècles après le premier sermon du Maître, des savants d’Orient et d’Occident se penchent encore sur ses paroles, sa doctrine [Dhamma] enseignée dans sa communauté [Sangha] afin d’en découvrir la quintessence et en exalter la beauté. En juillet, c’est le Khao Phansa, c’est à dire l’entrée en carême, période pendant laquelle les bonzes se doivent de rester dans leur pagode afin, dit-on, d’éviter d’écraser inconsciemment la multitude d’insectes qui apparaissent à la saison des pluies. Durant cette retraite forcée a lieu la fête des Morts, Hôkhaopadapdin, le 15ème jour de la lune décroissante du 9ème mois, suivi du Hôkhaoslâk qui rend grâces aux bonzes, au 10ème mois correspondant aux mois d’août et septembre. L’abstinence de trois mois qui se termine avec la fin de la mousson, en octobre, et est appelé Boun Ok Phansa qui est marqué par des courses de pirogues et, à la tombée de la nuit, par le lancement de petits radeaux illuminés de petites bougies. Enfin, durant toute une semaine de novembre, les «fêtes du douzième mois» [voir chapitre 13 : les fêtes du That Luang et le grand serment] ont lieu sous la haute présidence de Sa Majesté le Roi : elles sont l’occasion de renouveler le serment de fidélité au roi et à la Constitution, ainsi que de fastueuses commémorations religieuses au That Luang, un stupa ou mausolée royal construit au XIII ème siècle et restauré en 1566 par le roi Setthathirath qui l’avait baptisé Lokachoulamani [" aigrette du monde"] à cause des trésors fabuleux qu’il recèle, détruit en 1873 par les pirates Hô et restauré de 1931 à 1935 par l’Ecole française d’Extrême-Orient. Ce grand reliquaire recouvert de plaques d'or, renfermerait un cheveu de Bouddha et reste un chef-d’œuvre de l’architecture lao. Pour apporter plus d’animation à ces jours de festivités, le prince Souvanna-Phouma créa une exposition internationale où l’art, la culture et l’artisanat lao trouveraient une grande place au milieu des stands des autres pays représentés par leurs ambassades : c’était là une excellente occasion d’ouvrir le Laos au tourisme, au commerce extérieur et d’établir des liens de solides amitiés avec les Etats qui y étaient représentés. Ainsi l’année est jalonnée de cérémonies religieuses. Religion d’Etat, le bouddhisme, dont le roi est le haut protecteur, imprègne fortement la vie du peuple laotien. C’est dans le bouddhisme que les Lao puisent les vertus de leur race, esprit de tolérance, sens de l’humilité, amour de la liberté, fidélité et sincérité dans ses amitiés. En dehors des fêtes religieuses et légales, bien d’autres circonstances de la vie familiale ou quotidienne donnent l’occasion de se réunir et d’organiser un rituel aussi simple qu’affectueux aussi solennel que respectueux pour accueillir une naissance, pour célébrer un mariage, recevoir un voyageur ou lui souhaiter bonne route, pour la guérison d’un malade… c’est le soukhouane 4 qui permet
Sont appelés soukhouanes les cérémonies à caractères familiaux ou amicaux. Pour les hautes personnalités ou les invités de marque, la cérémonie prend une solennité officielle et s’appelle alors baci ou baci louang.
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de manifester sa joie ou sa compassion et la générosité de son cœur : Dans l’ombre que troue la lueur des kabongs, torches faites de bambou et de résine, alors que circule le lâo thô ou lâo haÿ ou lâo lao 5 et que s’élève la douce mélodie souple et rythmée du khêne 6 qui accompagne toutes les festivités, la famille et les amis sont réunis autour du pha-khouane, assemblage pyramidal formé à la base d’un ou de deux grands plateaux sur lesquels sont posées des coupes d’argent ornées de cônes de fleurs fichés de cierges, de baguettes d’encens et de fils de coton. Tout autour, des œufs durs, des gâteaux, du riz gluant, de l’eau, de l’alcool et parfois de l’argent y ont été déposés : tout est prêt et l’officiant, généralement un thit, chane ou maha 7, est prêt pour appeler et recevoir le khouane - c’est à dire l’âme - car il est dit que l’âme ou l’esprit se plaît à vagabonder parfois dans de mauvais lieux ce qui provoque maladie ou infortune ; il faut donc la rappeler et si possible la retenir à la maison en lui offrant les meilleurs mets. Le rituel admet que les trente-deux parties de notre corps possèdent chacune une âme : après les avoir appelées les unes après les autres à réintégrer le foyer familial, l’officiant peut alors commencer à réciter les formules des souhaits que chacun concrétise en attachant aux deux poignets de l’invité ou de l’intéressé les fils de coton porte-bonheur en murmurant des bénédictions fastueuses, des bouns.

La faune et la flore
Oui, comblé de bouns, le Laos, « le pays du sourire », vivait heureux, dans l’insouciance et la tranquillité, et ses habitants se contentaient pleinement des richesses naturelles qui les entouraient ou, la variété des sols et la diversité des climats le permettant selon les territoires, pouvaient entreprendre aussi bien les cultures tropicales et subtropicales que, sur les plateaux, celles des régions tempérées. Dans toute la vallée du Mékong et la partie basse de celles de ses affluents, la culture du riz répond largement aux besoins de la consommation intérieure. Dans les basses terres, selon la nature des sols, viennent le maïs, la canne à sucre, le tabac, l’arachide. La culture en jardin donne des bananes, des mangues, des pommes cannelle, des ananas, sans compter les épices et les plantes aromatiques ; et chaque village est entouré de bouquets de café et de thé, alors que dans leur partie haute, la douceur du climat permet la culture de la pomme de terre, du houblon, des fraises et des légumes variés. Les agrumes, oranges et
Alcools de riz de fabrication artisanale qui appartient à la vieille tradition lao : le lao haÿ est fabriqué et contenu dans une jarre autour de laquelle se réunissent les invités munis d’une longue et fine tige de bambou qu’à tour de rôle ils utilisent pour aspirer l’alcool fermenté dans de la mouture de riz. Les laô thô et laô lao sont servis dans de simples bouteilles. 6 Khêne : orgue à bouche faite de plusieurs tiges de bambous et de différentes tailles dont l’exécutant tire simultanément plusieurs notes en soufflant et en aspirant. 7 grades des civils défroqués qui ont effectué une plus ou moins longue retraite à la pagode et qui ont acquis plus ou moins de connaissances en liturgies bouddhiques.
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pamplemousses se trouvent dans les hautes terres du Nord. Sur la majeure partie du territoire s’étend la forêt dense et majestueuse riche surtout en bois de teck et autres espèces des plus diverses et des plus rares qui sont utilisées aussi bien pour les constructions d’habitations qu’à créer des parfums culinaires ou cosmétiques ainsi que des produits médicinaux. Enfin, sur les hauteurs, résineux et arbres à feuilles caduques complètent naturellement la richesse forestière du Laos avec le benjoin, la laque, la cardamome, le pavot (″la plante des dieux qui soigne la souffrance et le mal″), et de multiples autres racines qui offrent de nombreux produits annexes. Le mûrier, en particulier et au même titre que les rizières, donne lieu à une importante activité familiale de sériciculture et de tissage déjà renommée et en mesure de répondre aux besoins du marché de la soie de qualité. Avec la complicité des dirigeants toujours cupides de la RDPL, les richesses sylvestres du pays sont actuellement pillées par nos voisins à raison de 50.000 hectares l’an !... L’élevage bovin, pratiqué dans tout le pays pour les bêtes de trait et la viande de consommation, permet en temps normal l’exportation annuelle de dix mille têtes. L’élevage des porcs et des volailles est réduit aux besoins locaux. La pêche est pratiquée dans les nombreuses rivières et étangs. Le poisson, qui est à la base de notre plat national (le khao poun), est séché ou salé, ou encore transformé en jus de saumure, complément indispensable du riz dans toute cuisine laotienne. Quant au gibier, gros ou petit, à poil ou à plume, il en pullulait. Les longues années de conflit ont fait fuir la plupart des gaurs, des éléphants et des tigres vers les territoires voisins mais, cependant, le Laos reste un oasis protégé pour certaines espèces rares telles que le gibbon albinos, la panthère nébuleuse, le chat doré d’Asie, le léopard et l’exceptionnel chat marbré. La vallée du Mékong ainsi que les nombreuses rivières font l’orgueil du pays car, hors le fait de servir de voies de communications, le laotien peut y trouver quantité de poissons et, grâce aux riches alluvions, cultiver le thé, le tabac, de nombreux légumes tels que les pommes de terre, les salades ou les piments qui sont les ingrédients de l’alimentation locale. Avec l’ère moderne, ces cours d’eau permettent aussi de développer l’énergie hydraulique à l’échelle régionale, voire internationale car le Laos fournit tout le nord de la Thaïlande en énergie électrique. Composé principalement de collines mais aussi de montagnes dont le plus élevé est le Phou Biâ qui culmine à 2818 mètres (situé à mi-chemin entre Vientiane et Xieng-Khouang), les reliefs, offre aussi un sous-sol très varié mais peu exploité tels que les gisements de fer, de terre réfractaire, d’argiles, de kaolin, de calcaires et de gypse que l’on trouve dans presque toutes les régions. Seules, l’extraction de l’étain et la vente à nos voisins thaïlandais d’une partie de l’énergie produite par le barrage hydroélectrique de la Nam Ngum inauguré en 1970 constituaient les activités industrielles. Dans les vallées il existe des nappes d’eau salée d’une haute teneur et des couches de sel gemme, des prospections ont montré l’existence de charbon dans le centre et le sud du pays,

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ainsi que du manganèse, du cuivre et du plomb. Enfin des études géologiques ont détecté la présence de pétrole dans quelques zones proches de la vallée du Mékong. Toutes ces richesses pourront être mises en valeur dès que la stabilité politique et la sécurité seront rétablies sur l’ensemble du territoire. Hélas, depuis le changement de l’autorité politique survenu en 1975, on ne peut que constater le marasme économique du pays et le saccage d’un patrimoine qui place aujourd’hui le Laos parmi les Etats les plus pauvres du monde.

Naissance d’un royaume
L’histoire du Laos se confond avec celle de la dynastie qui, à travers mille péripéties, s’est perpétuée jusqu’à nos jours malgré l’abdication forcée de Sa Majesté le Roi, le 29 novembre 1975. L’origine du Lane-Xang demeure mystérieuse et légendaire. Au début du XI ème siècle, issus des principautés du Nan-Tchao dans la province du Yunnan, chassés des hautes plaines par les troupes mongoles, les peuples de race thaïe, dont les Lao, se répartirent tout le long du Ménam Chao Phraya et du Mékong en suivant quatre princes qui se disputaient le pouvoir. C’est au XIV ème siècle que le jeune prince Fa-Ngum avait trouvé refuge auprès de la cour d’Angkor : entre 1340 et 1350, il prit le commandement d’une armée pour remonter le Mékong et reconquérir les terres de ses ancêtres du haut Laos. Il poursuivit sa campagne en annexant Chiangmai et Vientiane jusqu’à occuper le plateau de Khorat. Il réalise l’unité du Laos et devient le premier roi du Lane-Xang, introduisant la civilisation khmère jusqu’au haut Mékong en recevant la statue de Bouddha appelé le Phra Bang dont il baptisa sa capitale. Né en 1316, il règnera de 1353 à 1383 en définissant ses sujets par une phrase célèbre : « Celui qui habite une maison sur pilotis, mange du riz gluant et joue du khêne est un Lao ». Devenu trop tyrannique, il est déposé par son fils Oun Heuan et déporté à Muong Nan où il mourra en 1398. Son fils, surnommé Samsènethai parce que son peuple comptait 300.000 inscrits mâles de race thaïe, poursuivit l’œuvre de Fa-Ngum en imposant le respect à ses voisins grâce à des liens matrimoniaux et grâce aussi à son armée. Mais un siècle plus tard, une longue série de révolutions de palais va retarder le développement du royaume. Il faut attendre le XVI ème siècle pour lui voir reprendre son extension et atteindre son apogée. Petit-fils d’une princesse de Chiangmai, où Setthathirath fut couronné, comme roi, en 1548, avant d’accéder au trône de Muong Swa qui prend le nom de "Luang-Prabang" après la mort de son père, Phothisarath. Le roi birman Bayin Naung profita de son absence pour s’emparer de Chiangmai après avoir annexé les Etats Shan. En cédant le pays à un prince thaï qui accepta la tutelle birmane, Setthathirath quitta définitivement Luang-Prabang pour Vientiane [ou Vieng Chan : "la ville au rempart de santal", de même racine que Chandernagor] qui devint la nouvelle capitale du royaume, en 1563. Le roi

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y fit construire son palais et une pagode pour y accueillir le fameux Phra Kèo ou Bouddha d’Emeraude rapporté de Chiangmai en 1548 (un des symboles de la monarchie laotienne qui sera enlevé par les Siamois et conservé, depuis, au palais royal de Bangkok) et fit édifier, en 1566, le That Luang. Après quatre tentatives (1559, 1563, 1569, 1574), les Birmans parviennent à s’emparer de Vientiane en 1575 et prennent en otage Nokèo, le fils de Setthathirath : le royaume du Lane-Xang devient vassal de la Birmanie jusqu’en 1591. Après sa libération, Nokèo fut intronisé roi du Lane-Xang, dénonça la suzeraineté birmane, puis vainquit le royaume de Luang-Prabang qui ne reconnaissait pas son autorité et renoua les liens de suzeraineté avec Muong Phouan (royaume de Xieng-Khouang). A la mort de Nokèo en 1596, le pays connaît une énorme anarchie et ne retrouvera le calme que sous le long règne de Souligna Vongsa (1654-1711) Cette période qui fut la plus prospère verra arriver les premiers voyageurs européens, dont le Père jésuite Jean-Marie Leria, le Hollandais Van Wuysthoff, commerçant et ambassadeur du gouverneur général des Indes néerlandaises, et le Père jésuite de Marini. Des querelles de successions provoqueront, au XVIII ème siècle, l’éclatement du Lane-Xang en trois royaumes distincts : le royaume de LuangPrabang qui recherche l’appui de la Chine et du Siam – le royaume de Vientiane qui est suzerain de Muong Phouan et vassal de l’Annam – le royaume de Champassak qui subira l’influence du Cambodge et du Siam. Le XIX ème siècle ne sera pas une période faste. Le royaume subira des pressions de plus en plus fortes des Siamois et des Birmans. Il devra faire face aux incursions des Annamites qui tentent d’occuper le plateau du Tranninh, et aux incessantes attaques des pirates chinois Hô de Deo-Van-Tri. Mais le Royaume de Luang-Prabang sera sauvé par l'intervention de la France déjà installée à Saïgon, à Hanoï et à Phnom Penh. De 1866 à 1868, les missions Doudart de Lagrée et Francis Garnier remontent le Mékong jusqu’à la capitale royale sur les pas de Henri Mouhot (1826-1861), le découvreur d’Angkor Vat en 1859 et qui est mort et enterré à Ban Phanom, à une dizaine de kilomètres à l’est de Luang-Prabang. Le Siam mit à profit les difficultés que rencontrait la France en Annam et au Tonkin, pour s’infiltrer au Laos jusqu’au Tranninh, à Attopeu et à Stung-Treng afin de faire valoir ses droits sur ces provinces. Le 11 novembre 1885, la France nomme Auguste Pavie vice-consul à Luang-Prabang : combattant sans armes et conquérant des cœurs, de simple commis des télégraphes il fut converti en explorateur par la lecture des récits de Garnier, de Mouhot et du docteur Jules Harmand. Né le 31 mai 1847 à Dinan, il découvre un petit pays morcelé en royaumes de Vientiane, de Xieng-Khouang, de Bassac dont les souverains ont fait allégeance au Siam et dont certaines provinces sont tributaires de l'Annam. Le royaume est aussi divisé par la confédération des Sip Song phan Na ["douze mille rizières"] aux confins de la Birmanie, dans le Nord-ouest, et les Sip Song Chao Thaïs ["les douze princes

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thaïs"], au Nord-est, à la frontière du Tonkin et contrôlés par des aristocrates thaïs telle, la famille Deo Van Seng dont est issu Deo Van Tri qui dirige les pirates Hô. Parcourant la région en tous sens, parfois pieds nus et coiffé de son grand chapeau mou, Pavie mettra en place plusieurs agences et comptoirs commerciaux. Face à cette difficile situation et se faisant l'avocat du roi Ounkham, alors âgé de 76 ans, Pavie s'empresse d'envoyer des rapports alarmants dans lesquels se reflète sa thèse d'une colonisation nécessaire car salvatrice pour ce peuple si pacifique et désarmé. Contrairement à Bangkok, ni Paris, ni Saïgon ne les prit en considération : en 1887, sous prétexte de venir en aide au vieux roi Ounkham, les Siamois envoient une forte troupe qui, dans leur avancée allèrent jusqu’à entrer à Lai-Châu, la capitale de Deo-Van-Tri. Celui-ci, furieux, riposta et marcha sur Luang-Prabang qu’il incendia, épargnant respectueusement les pagodes dans lesquelles il avait fait ses études. Pendant que mon arrière-grand-père, le vice-roi Souvanna-Phomma succombait aux blessures reçues durant la bataille, Auguste Pavie réussit à protéger la fuite du roi qui suivit les Siamois jusqu’à Bangkok où ils le déposèrent. C’est alors que, avec le concours de Pavie, son fils Sakharine administra le pays. Le 3 octobre 1893, par un traité franco-siamois signé à Bangkok par M. Le Myre de Vilers, député de la Cochinchine et représentant la France, le Siam reconnaît les droits de la France sur toute la rive gauche du Mékong et le protectorat français sur le Laos dont Auguste Pavie devient le premier commissaire général : le royaume du Laos est restauré sous l’autorité de LuangPrabang. A la mort de Sakharine en 1904, son fils Sisavang Vong lui succéda. C’est durant ce règne que, le 23 mars 1907, un traité franco-siamois fixe définitivement les frontières du royaume qui renonce à tous les territoires situés sur la rive droite du Mékong, à l’exception des provinces de Sayaboury au nord et de Champassak au sud. Le Laos perd ainsi une grande majorité de sa population qui devient siamoise sous la nomination de thaï issane [du pâli signifiant thaï du Nord-est], terme encore couramment utilisé de nos jours au Laos et en Thaïlande pour désigner ceux dont les familles sont d'origine laotienne8. Deux conventions signées le 26 février 1914 et le 24 avril 1917 fixeront le statut juridique et la charte du royaume. Le roi siège à LuangPrabang, capitale royale. Le résident supérieur de France siège à Vientiane, devenue capitale administrative. Durant près de cinquante années, le sort du Laos sera lié à celui de la France. Par la nature et la disposition de son sol, par l’abondance de ses cours d’eau, le Laos français était un des pays les plus favorables à l’exploitation agricole. Mais traumatisés par le joug siamois, déportés, pillés et volés, les Lao travaillèrent de moins en moins : quelques buffles, quelques hectares de rizières
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En 1954, on comptait près de six millions de Lao vivants en Thaïlande.

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lui suffisaient pour assurer sa nourriture. Composée en grande partie d’épaisses forêts coupées de magnifiques plaines, la nature lui procurait le gibier, les fruits et les légumes dont il avait besoin, l’isolant du monde extérieur et préservant son bonheur.

Le protectorat français et l’occupation japonaise
Tout au long de son passé, le Laotien n’avait fait preuve d’aucune qualité militaire ou administrative. Afin de pallier cette lacune, la France fit appel à de jeunes officiers tels que Raoul Salan qui fit beaucoup pour le Laos : diplômé de l’Académie militaire de Saint-Cyr en 1919, il est désigné par le Journal Officiel du 2 janvier 1924 pour assumer les charges de chef administratif du poste isolé, insalubre et dangereux de Muong Sing qui contrôlait alors la province dite du Haut Laos, zone frontalière avec le Siam, la Birmanie et la Chine. Jeune lieutenant de 25 ans à peine, il gère sa région en la parcourant en tous sens et en apprenant tous les dialectes qui y sont pratiqués. Parlant, lisant et écrivant le lao, surnommé ″le Mandarin″, il mettra au point des lexiques lao-lû et lao-yun, deux importantes ethnies qui peuplent cette province de Houakhong à présent divisée en province de Bokèo et de Luang Namtha par la RDPL, afin de rapprocher ses administrés. Il quittera l’Indochine en 1937 pour être détaché au ministère des Colonies en y laissant un fils né d’une compagne laotienne. Du fait du désintéressement des Lao et afin de faciliter ses gestions, l’Administration française dû retracer les frontières administratives indochinoises en ne respectant pas toujours les données géographiques ou ethniques : ainsi Paul Beau, Gouverneur général de l’Indochine, décréta le 22 novembre 1904 que « la province du Darlac est séparée du Laos et placée sous l’autorité administrative et politique du Résident supérieur d’Annam » et par un autre arrêté daté du 6 décembre «intègre dans le territoire du Cambodge les provinces de Xieng Tèng (aujourd’hui Stung Treng) et Sènpang dépendant actuellement du Laos », etc. Les cartes géographiques d’avant cette période existent toujours et permettent de constater que les noms de lieux et de sites à consonance lao n’ont pas changé depuis. De plus les Résidents de France, administrateurs et autres fonctionnaires s’entourèrent de commis, de domestiques, de miliciens et d’une main d’œuvre qualifiée venant du Tonkin, d’Annam ou de Cochinchine. C’est ainsi que le recensement de 1943 fit apparaître que, dans les six plus importantes villes du Laos d’alors (LuangPrabang, Paksé, Savannakhet, Thakhek, Vientiane, Xieng-Khouang) on comptait 51.150 personnes dont 30.300 Vietnamiens : rien qu’à Savannakhet, on dénombrait plus de 4.000 Vietnamiens pour 800 Lao. Les scribouillards tonkinois, annamites et cochinchinois traduisirent ainsi les pièces d’Etat Civil lao en français à leur manière et suivant les intonations qu’ils saisissaient. Par cette immigration déguisée, les communistes vietnamiens purent s’infiltrer au Laos, contrôler politiquement le pays et déséquilibrer nos institutions jusqu’à s’en approprier en 1975.

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La seconde guerre mondiale va entrer dans une nouvelle phase par le bombardement sauvage de Pearl Harbour le 7 décembre 1941, et replonge le petit royaume dans une période difficile. En 1941, le Siam, allié au Japon par le traité de Tokyo, après quelques accrochages avec l’armée française, annexe les territoires laotiens situés à l’ouest du Mékong. Quand éclate le coup de force du 9 mars 1945 par lequel les Japonais se rendent maîtres du pays Lao, le prince Phetsarath pour qui avait été rétabli en 1941 le titre de vice-roi, fonde à Vientiane le mouvement d’indépendance nationale des Lao-Libres [Lao-Issara] contre le colonialisme français alors que d’autres, profrançais et se sentant abandonnés comme Bong Souvannavong, Phao Panya, Oun Sananikone et son cousin Oudone, Maha Sila Viravong ou Tiao Souk Bouavong, créent le comité du "Laos aux Laotiens" [Khana Lao pén Lao] afin de se rapprocher des thaïs-lao du Siam, qui prendra le nom de "Séri Thaï issane" avant d’adopter l’appellation de "Lao Issara". Dès lors la branche cadette de la monarchie, les Vang Nâ9, composée des frères Phetsarath qui visent le trône et profondément anti-français, Souvannarath et Kindavong fidèlement dévoués au Roi, Souvanna-Phouma qui prône une indépendance mais avec une coopération étroite avec la France, et Souphanouvong définitivement conquis par les théories du vietminh, va jouer un rôle primordial dans le déroulement des événements qui marquent le Laos contemporain. Au lendemain du bombardement atomique sur Hiroshima, le 6 août 1945, et après la capitulation japonaise le 2 septembre 1945, se constitue à Vientiane un gouvernement provisoire sous la présidence du vice-roi, le prince Phetsarath. Ses frères, Souvanna-Phouma et Souphanouvong en font partie. Ce dernier qui était escorté depuis Hanoï par une milice vietnamienne de Hô Chi Minh, se voit confier le commandement des forces armées du Lao-Issara ainsi que les Affaires Etrangères. Le 12 octobre 1945, ce gouvernement proclame unilatéralement la souveraineté nationale du Laos, date que le Nèo Lao Hak Xat adoptera définitivement pour en faire sa fête nationale jusqu’à ce jour. Le 10 novembre suivant, après une campagne menée contre les Français et le roi, campagne approuvée et soutenue par les viets et les officiers chinois 10 venus désarmer l'occupant japonais, Tiao Boungnavath, fils d'un des demi-frères du vice-roi Bounkhong, donc cousin de Phetsarath et représentant le gouvernement de celui-ci pour le Nord Laos, reçut l'ordre de prendre d'assaut le palais de Luang-Prabang. Accompagné de Tiao Sisoumang Sisaleumsack, à la
9 Au royaume de Luang-Prabang on distinguait la famille régnante [Vang Luang], la famille gouvernante [Vang Nâ] et la famille administrative [Vang Lang]. 10 A Potsdam (Allemagne) en juillet-août 1945, parallèlement à la conférence entre Churchill, Staline et Truman, la réunion des Chefs d’Etat-major des Forces alliées a convenu que le désarmement des forces d’occupation japonaises en Asie du Sud-est soit mené par l’armée britannique au sud du 16ème parallèle et par l’armée chinoise au nord de ce parallèle.

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tête d’une centaine d’hommes armés, il entre dans le palais sans grande résistance et destitue le roi Sisavang Vong réfugié dans les cuisines pendant que le prince Savang subit le même sort en son domicile : dans les annales de l'Histoire du royaume, c'est la première fois qu'un Laotien ose porter la main sur son Souverain ! Dans le sud du pays, le prince Boun Oum se montre hostile à la proclamation faite par Phetsarath et, s’appuyant sur les Français, cristallise les oppositions. Avec ses troupes et avec le soutien d’éléments vietnamiens procommunistes, Souphanouvong tente de s’opposer à la contre attaque des sudistes épaulés par les Français.

Le Lao-Issara
Après avoir repris successivement Savannakhet et Thakhek, là où Souphanouvong fut grièvement blessé, les forces franco-lao du colonel de Crèvecœur entrent dans Vientiane le 24 avril 1946, obligeant le gouvernement Phetsarath à se replier sur le Siam où il prendra officiellement la présidence du mouvement Lao Libres [Lao-Issara] dont il avait rencontré secrètement les émissaires dès le 20 août 1945, rencontre à laquelle il s’était fait accompagner par son frère Souvanna. Alors que Phetsarath, Souvanna-Phouma et Souphanouvong étaient accusés de félonie, un de leurs frères, le prince Kindavong est nommé ministre principal par le roi qui a retrouvé son autorité après que les forces franco-lao eurent repris possession de la capitale royale, le 13 mai 1946. Le renoncement par le prince Boun Oum Na Champassak à ses droits sur le royaume de Champassak permet de réaliser l’unification du royaume sous la seule autorité du roi de Luang-Prabang, S.M. Sisavang Vong, et l’autonomie interne du Laos. La réunion d’une Assemblée Constituante votera les textes d’une Constitution démocratique que le roi promulgue le 11 mai 1947, date qui deviendra celle de la fête nationale lao jusqu’en 1976. Le 25 novembre 1947 est créé le premier gouvernement royal lao présidé par Tiao Souvannarath, un des Vang Na, et comprenant Outhong Souvannavong, ministre de l'Intérieur et de la Défense Bong Souvannavong, ministre de l'Economie - Kou Voravong à la Justice, les Cultes, l'Action Sociale et les Travaux Publics - Leuam Insixiengmay aux Finances - Kou Abhay à la Santé et à l'Education nationale - Tiao Kindavong restant Ministre d'Etat. Souvent peu préoccupés des soucis politiques, économiques ou sociaux du pays, voici que subitement les Lao engagent une lutte fratricide qui va durer plus d’un demi-siècle. Les parents d’une même famille s’entre-déchirent, rivalisent dans des affrontements souvent dérisoires, les uns restant pour défendre les institutions en place, les autres prenant le maquis au nom de l’Indépendance. C’est ainsi que dans pratiquement tous les foyers, qu’ils soient princes, notables, hauts fonctionnaires, militaires, intellectuels ou simples paysans, du Nord, du Centre ou du Sud, suivant sa conscience et sa conviction,

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chacun suivra sa voie, à l’exemple des Vang Nâ : à Vientiane, au sein de l’influente famille Sananikone, Phoui et Ngone resteront favorables à l’attitude des sudistes profrançais, alors que leurs frères Oun et Phèng préféreront se rallier au Lao-Issara ; à l’extrême sud, Kou Abhay restera fidèle à la France auprès du prince Boun Oum alors que son frère cadet, Nhouy, le premier agrégé de français du Laos, fera partie du gouvernement du prince Phetsarath. A l’extérieur, grâce au total soutien du représentant de Hô Chi Minh à Bangkok, Nguyen Duc Quy, qui, par Souphanouvong, alimente les caisses du Lao-Issara jusqu’à parfois lui octroyer une somme d'un million de piastres, le mouvement survivra après la mise à l’écart de Souphanouvong qui faisait preuve de trop d’initiatives personnelles et d’aliénation au Vietminh. Il est primordial de souligner ici que Souphanouvong, chargé des Affaires Etrangères, avait auparavant contacté sans succès le gouvernement siamois et le représentant américain à Bangkok ; du fait de leur refus, il insista auprès de Hô Chi Minh pour obtenir une aide financière alors que ce dernier en avait luimême un grand besoin. Le 19 juillet 1949, Tiao Souvannarath, par une Convention générale franco-lao, consacre l’Indépendance du Laos dans le cadre de l’Union française. Ce qui aura pour effet la dissolution du mouvement Lao-Issara le 24 octobre suivant. A l’exception du prince Phetsarath et de Souphanouvong, tous les membres du Lao-Issara, comme le prince Souvanna-Phouma ainsi que les frères de la résistance tels que Khammao Vilay, Katay Don Sasorith, Nhouy Abhay, le Dr Tiao Sisoumang Sisaleumsack, Tiao Somsanith, Tiao Jaisvasd Visouthiphongs, Kèo Viphakone, Oun Sananikone, Soukan Vilaysane, Chansamone Voravong, Tiao Sèngsouvanh Souvannarath, bénéficiant d’une amnistie royale, rentrent à Vientiane. Dès février 1950, Phoui Sananikone est nommé Premier Ministre et le prince Souvanna-Phouma se voit confier le ministère des Travaux publics. En décembre 1951, celui-ci forme son premier gouvernement dans lequel il offre le ministère des Affaires Etrangères à son ami de Paksé, Katay D. Sasorith. Le prince Phetsarath à qui le roi avait retiré son titre de vice-roi, déçu par l’évolution des événements, restera "bouder" à Bangkok où il prit pour troisième épouse une Thaïlandaise, Môm Apinphorn, tante du général d'Armée Chaovalid Yongchaiyudh, Chef du gouvernement royal de Thaïlande du 25 novembre 1996 au 6 novembre 1997. Le 17 avril 1959, après avoir recouvré son titre de Vice-roi, il retournera en son palais à Luang-Prabang pour y mourir le mercredi 14 octobre 1959, dans sa soixante-dixième année.

Le front uni indochinois
Quant à Souphanouvong qui s’était rapidement séparé de ses aînés pour rejoindre Hô Chi Minh à Tuyen Quang au Nord-Vietnam, il va confirmer sa dissidence en rejoignant le maquis dans les provinces du nord. En août 1950, il met sur pied le mouvement Nèo-Lao-Issara et forme, avec l’appui des nord-

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vietnamiens, un gouvernement de libération qui deviendra rapidement un pion entre les mains du bloc communiste international. Souphanouvong et le Vietminh ne feront qu’un : du 19 au 22 novembre 1950, au Nord-Vietnam, s’est tenu le « Congrès de la Paix nationale » réunissant les délégations du front du Laos (Souphanouvong), du Comité de Libération du Cambodge (Sieu Heng) et du représentant du Vietminh (Ton Duc Thang, le futur président de la République Démocratique du Vietnam en 1969) qui décidèrent d’un front uni indochinois. Dès le début de 1951, quatre bataillons viets entrent au Laos et en avril, Souphanouvong et des observateurs cambodgiens assistent à la création du Dang Lao Dong Vietnam (Parti des Travailleurs vietnamiens) qui, en fait, est la nouvelle appellation du Parti Communiste indochinois qui fut entériné par les représentants des fronts unis du Vietnam, du Cambodge et du Laos le 1er mars 1951. Le prince Souvanna-Phouma, Premier Ministre, va s’acharner à réduire l’influence viet sur son demi-frère et tenter de ramener à la raison cette dissidence afin de reconstituer l’unité du royaume en essayant de réintégrer le PL dans la communauté nationale. Dans cette tâche, il se heurtera à la tendance nationaliste de droite qui se refuse à envisager toute intégration conformément à la politique américaine, mais trouvera le soutien de la France en la personne du général Jean de Lattre de Tassigny, Haut commissaire et Commandant en chef en Indochine qu'il rencontre à Vientiane en décembre 1951. Les revers rencontrés par l’armée de l’Union française au Vietnam vont encourager Giap à ouvrir un second front : le 9 avril 1953, il lance sa division 312 sur les provinces du Nord-Laos ce qui permet au PL d’installer son gouvernement à Samneua que les forces franco-laotiennes durent abandonner. Pourchassées par les lao-viets, elles battront en retraite jusqu’à la capitale royale de Luang-Prabang. Le 30 avril la ville est encerclée par la division 316 du Vietminh. Devant une résistance acharnée, stimulée par l’attitude du roi Sisavang Vong qui avait refusé de quitter sa capitale, les attaquants préfèrent alors poursuivre leurs conquêtes vers le centre du pays, renforcés par la division 304 qui mit à sac la ville de Xieng-Khouang, puis vers le sud où ils occupèrent, le 24 décembre, la ville stratégique de Thakhek avant de se replier à l’arrivée des renforts français. Le 12 octobre 1953, sans doute pour calmer la soif hégémonique des communistes indochinois, la France et le gouvernement royal entérinent le traité d’indépendance du Laos. Il est regrettable que, le 8 avril 1953, le gouvernement français ait décidé de nommer le général Henri Navarre, qui ignorait tout de la mentalité et des coutumes de cette partie du monde, commandant en chef du corps expéditionnaire en remplacement du général Raoul Salan qui connaissait personnellement Hô Chi Minh, Pham Van Dong et Giap depuis 1946 : le problème indochinois aurait pu se résoudre autrement, par une autodétermination prônée par Salan, par exemple. Mais l’entêtement des généraux Navarre et Cogny à transformer la cuvette de Diên-Biên-Phu en un camp retranché pour couper la route du Laos au vietminh restera l’épopée la

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plus dramatique des guerres modernes11. Le 7 mai 1954, c’est la chute de Diên-Biên-Phu qui concrétise la défaite française (précipitée par une campagne menée par le parti communiste français auprès de l’opinion publique de la métropole). La signature des accords de Genève du 21 juillet accorde la souveraineté totale au Laos et renforce le clan de la droite laotienne encouragé par la création de la République du Vietnam à Saïgon, dont la volonté de poursuivre la lutte contre les communistes est notoire. Alors que le NLHX refuse tout contrôle de présence étrangère dans sa zone conformément aux accords, le gouvernement royal, sous la supervision de la CICS, retire 666 conseillers américains et 403 techniciens philippins.

L’OTASE et la politique lao
Afin d’éviter leur "théorie des dominos" [ …si le Laos tombe, le Vietnam suivra puis toute l’Asie…] le président américain Dwight D. Eisenhower et son Secrétaire d’Etat John Foster Dulles, créent par le traité de Manille du 8 septembre 1954, l’Organisation du traité de l’Asie du Sud-est [OTASE] comprenant l’Australie, la Grande-Bretagne, la Nouvelle-Zélande, le Pakistan (jusqu’au 7.11.73), les Philippines, la Thaïlande et les Etats-Unis pour mieux protéger le Vietnam du Sud, le Cambodge et le Laos de la menace communiste. Comme il en est convenu dans les accords, ces trois Etats bénéficient de la protection de cette structure mais ne peut en faire partie. Basée à Bangkok, de par ses nombreux atermoiements, les activités de l’OTASE furent assez stériles et le gouvernement royal préféra s’adresser directement à l’ONU. Cette organisation fut dissoute le 30 juin 1977. Manipulée par les Français d’un côté et par les Américains de l’autre, l’Assemblée Nationale lao se plaît à présenter des motions qui n’ont pour résultat que de déstabiliser le pays dans des renversements successifs de gouvernement. Au sein de ce Parlement, on distingue : - une douzaine de députés "Indépendants" présidés par Phoui Sananikone et regroupant principalement les profrançais de 1954, donc anti Lao-Issara ; - le "Parti Progressiste" fondé par le prince Souvanna-Phouma et Phagna Khammao Vilay, présidé par Katay Don Sasorith et réunissant principalement les anciens Lao-Issara originaires du Sud ; - le Parti "Union Lao" de Bong Souvannavong qui, avec ses trois élus, reste systématiquement dans l'opposition ; - le "parti Démocrate" fondé et dirigé par Kou Voravong et ses quatre élus, tous originaires de Savannakhet. Le gouvernement de Phoui Sananikone est mis en minorité pour n’avoir
Cuvette d’une vingtaine de kilomètres de long, sans repli possible et isolée, elle sera le théâtre d’âpres batailles du 20 novembre 1953 au 7 mai 1954 : l’armée française y perdra plus de 3.000 hommes et 9.500, dont 4.500 blessés, sont faits prisonniers. Plus de la moitié mourront en captivité.
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pas réussi à mettre en application les accords de Genève de 1954. Le prince Souvanna-Phouma est alors appelé à la présidence d'un gouvernement qu'il tente d'équilibrer en nommant Phoui Sananikone, tête de file de la droite vientianaise, au ministère de l'Intérieur et en désignant Kou Voravong à la Défense nationale. Une sombre machination baptisée "le Complot de Chinaïmo" se concrétise le 18 septembre 1954 par un attentat à la grenade et au pistolet lors d'une soirée donnée par Phoui Sananikone en sa résidence. Cet acte aurait été organisé contre lui par le parti de Bong Souvannavong avec l'aval du prince Phetsarath, encore exilé en Thaïlande, appuyé par la complicité de la police thaïe et la protection de Katay Don Sasorith, tuant Kou Voravong, ministre de la Défense nationale et partisan de la réconciliation avec Souphanouvong, blessant légèrement le maître de maison ainsi que quelques autres invités. Certains accusent Phoui Sananikone d'avoir attiré Kou Voravong dans un piège…mais celui-ci, en sa qualité de ministre de l'Intérieur, fait arrêter Bong Souvannavong et les siens : face à une virulente campagne menée par Katay en faveur de la libération de Bong et de ses fidèles, à la fin octobre, Phoui Sananikone démissionne entraînant la chute de l'ensemble du gouvernement Souvanna-Phouma. Le roi nomme alors Katay Don Sasorith au poste de Premier Ministre : son "Parti progressiste" prend les postes de l'Intérieur et de la Justice tandis que les Affaires Etrangères, la Défense et les Finances reviennent au Parti de Phoui Sananikone. Le 27 novembre 1954, le roi investit le nouveau gouvernement présidé par Katay et co-présidé par Phoui. Ni un jury d'honneur ni le Conseil du Roi agissant en qualité de Haute Cour de Justice ne se sentant la compétence de juger un ancien ministre ou un élu du peuple, le Premier Ministre Katay prend la décision de libérer Bong Souvannavong et les siens, le 3 mars 1955, et de les placer simplement en liberté conditionnelle. La conséquence de cette page rocambolesque creusera définitivement un fossé entre les familles du Sud et celles de la capitale et se répercutera sur toute la communauté nationale. Mais bô pén yang, chacun restera de marbre et tous, d’un seul élan, participeront à la conférence historique de Bandung 12 (Indonésie) du 18 au 25 avril 1955 : la délégation royale est composée de Katay D. Sasorith, Premier Ministre, Phoui Sananikone, vice Premier Ministre et ministre des Affaires Etrangères, Leuam Insixiengmay, ministre des Finances et Nith Singharath, alors ambassadeur du Laos, que certains témoins comparent à « une bande d’étudiants…sans âge précis…attentifs…et sympathiques » et décrivent comme étant des « bibelots toujours gracieux et frêles, avec l’unique mission de personnifier la Gentillesse naturelle… » [Arthur Conte – ″Bandoung, tournant de l’Histoire″ (Robert Laffont-1965)].
12 ″L’évènement du siècle″ qui, pour la première fois, réunit 29 Etats asiatiques et africains, les mouvements étant exclus : 13 puissances musulmanes [Afghanistan, Arabie Saoudite, Egypte, Irak, Iran, Jordanie, Liban, Libye, Pakistan, Soudan, Syrie, Turquie, Yémen], 12 puissances asiatiques [Birmanie, Cambodge, Ceylan, Chine, Inde, Indonésie, Japon, Laos, Népal, Philippines, Sud-Vietnam, Thaïlande, Vietnam Nord] et trois puissances africaines [Côte de l’Or (futur Ghana), Ethiopie, Libéria].

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Poursuivant sa tâche, le gouvernement royal reprends ses contacts avec le prince Souphanouvong : pour avoir fait ensemble partie du Lao-Issara et d’une tendance plutôt sociale-démocrate, Katay réussit à faire accepter le rétablissement de l’autorité royale dans les provinces de Phongsaly et Samneua. Malgré tout, après plusieurs rencontres et plusieurs ruptures, l’échec sera total lors de leur rencontre de juillet 1955, à Rangoon. Les désaccords concernent principalement la réintégration du personnel civil et militaire. Durant les pourparlers, le PL poursuit ses attaques contre les positions royales, alors que, le 12 août 1955, le gouvernement de Katay Don Sasorith resserre les liens entre Vientiane et Washington par l’annonce officielle d’élever leurs missions diplomatiques au rang d’ambassades. Malheureusement, le premier ambassadeur américain au Laos, Charles W. Yost, et ses collaborateurs ignorent tout de la situation du pays et les rapports qu’ils font parvenir à Washington sont des plus erronés concernant la véritable crise que connaît le royaume. Le 14 décembre 1955, le Laos est admis à l’Organisation des Nations Unies et le 25 décembre, les élections ont lieu comme prévu dans les dix provinces tenues par le gouvernement royal. Le "parti Progressiste" dirigé par Souvanna-Phouma et Katay Don Sasorith arrive en tête.

Le Nèo-Lao-Hakxat et le 1er gouvernement d’Union nationale
C’est alors qu’a lieu le premier congrès de la gauche laotienne, le 6 janvier 1956 à Samneua, qui remplace l’appellation de la composante politique NèoLao-Issara par "Nèo-Lao-Hakxat" [NLHX](Front Patriotique Lao) et élit un Comité central composé de 47 membres présidé par Souphanouvong et ayant Kaysone Phomvihane comme Secrétaire Général : leur première tâche est d’aller partout afin de créer des fédérations de la paysannerie, des femmes, des jeunes gens, des jeunes filles. Alors que des escarmouches se poursuivent entre les FAR et les PL dans les provinces de Samneua et Phongsaly qui auraient dû être sous le contrôle du gouvernement royal comme le stipulent les accords de Genève de 1962, le prince Souphanouvong cherche à renouer avec Vientiane : ceci va contribuer à la formation d’un nouveau gouvernement Souvanna-Phouma en remplacement de Katay, le 21 mars. C'est à ce moment que, après onze années d’exil, le prince Phetsarath qui a retrouvé son titre de vice-roi, rentre au pays le 17 avril et va s’établir à Luang-Prabang pour une retraite qui le mènera jusqu’à sa mort, le 14 octobre 1959. Dès le mois d’août suivant, après de nombreux échanges épistolaires et en dépit d'une forte opposition de l'ambassade américaine, les pourparlers reprennent entre le NLHX et le gouvernement royal. Afin qu’une réconciliation puisse vraiment se faire, le prince Souvanna se rendra à Paris, à Washington, à Pékin et à Hanoï afin d’obtenir le soutien de ces différents gouvernements. Le 28 décembre 1956, une déclaration commune sera publiée, signée par les deux frères : elle porte sur la formation d’un gouvernement d’Union

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nationale, la remise des provinces de Phongsaly et de Samneua aux autorités royales et l’entrée du Nèo-Lao-Hakxat au sein du gouvernement royal. En 1957 jusqu’au mois de juillet 1958, le Laos va enfin connaître une période particulièrement positive et calme comme l’espérait tant le peuple, bien que Graham J. Parsons, le nouvel ambassadeur américain, émette quelques réticences à la création d’un gouvernement de coalition avec le NLHX : le 18 avril 1957, l’Administration royale prend possession des provinces de Phongsaly et de Samneua qui seront officiellement remises au prince Héritier Savang Vatthana le 18 novembre, date à laquelle sera investi le 1er gouvernement d’Union nationale présidé par le prince Souvanna-Phouma, ayant le prince Souphanouvong comme ministre au Plan, et Phoumi Vongvichit au ministère des Cultes et des Beaux-arts. A partir du 19 janvier 1958, les forces armées royales administrent les provinces de Samneua et de Phongsaly. Conformément au calendrier, des élections législatives complémentaires ont lieu le 4 mai afin de permettre aux représentants du NLHX de participer concrètement à la marche du pays : le NLHX gagne neuf sièges et le Parti Santiphab, qui est son allié, en gagne quatre. Au nombre des élus de la gauche citons Souphanouvong, Phoumi Vongvichit, Nouhak Phoumsavan, Sisana Sisane, Phoun Sipaseuth, Khamphay Boupha, Sithon Kommadam. Le succès de la gauche est grave et commence à effrayer la droite laotienne qui, sous l’impulsion des Etats-Unis, crée, le 17 juin, un Comité de Défense des Intérêts Nationaux (CDIN) composé de jeunes politiciens dont Chao Sisouk Na Champassak, Khamphan Panya, Leuam Rajasombat, Inpèng Suryadhay, Chao Sopsaïsana Southakakoumar, et d’officiers tels que les colonels Ouan Rathikoun, Phoumi Nosavan, Sang, etc. qui publie un manifeste, le 5 juillet, contre la présence de députés du NLHX à l’Assemblée Nationale et contre les ministres communistes au sein du gouvernement. Leur action ajourne sine die, le 19 juillet, les activités de la Commission Internationale de Contrôle et suspend toute l’aide américaine. Face aux durcissements du CDIN depuis le retour de Sisouk Na Champassak de New York où il était le délégué adjoint du Laos auprès de l'ONU et qui aurait reçu l'aval du prince Héritier Savang - subissant l'ingérence des Américains dans la composition de son prochain gouvernement qui s'opposent à voir des ministres du NLHX au sein d'un gouvernement de coalition - pressé par son frère Souphanouvong - impuissant d'apaiser les querelles et divergences qui se creusent entre les anciens élus et les jeunes loups qui rappellent le colonel Phoumi Nosavan alors à l'école de Guerre de Paris - las de ces luttes intestines - déçu par les uns et par les autres, le prince SouvannaPhouma démissionne le 27 juillet 1958 et demande sa nomination comme Ambassadeur du Laos à Paris, poste alors vacant. Tout en restant à l'écoute des événements lao, le prince mettra à profit sa retraite forcée pour tisser un important cercle d’amis qu’il recevra au sein des réceptions qu’il organise en grande partie à ses propres frais. Dans la spacieuse ambassade parisienne située avenue Raymond Poincaré, les cocktails sont

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extrêmement appréciés par tout le corps diplomatique de la capitale car c'est là où se croisent les personnalités les plus en vue, de madame Vincent Auriol au Nonce Apostolique, le cardinal Angelo Roncalli qui, en octobre de cette année 1958, deviendra le pape Jean XXIII, de Gaston Monnerville, Président du Sénat, ou Albert Sarraut, Président de l'Assemblée de l'Union française, à Maurice Papon, le Préfet de police de Paris et René Bousquet, directeur de la banque de l’Indochine, qui deviendra son homme de confiance. Le 18 août, Phagna Phoui Sananikone, alors Président de l’Assemblée Nationale, forme un nouveau gouvernement comprenant plusieurs membres du CDIN et écarte tous les ministres les NLHX qui étaient restés à Vientiane. Ce déséquilibre ne tarde pas à ranimer le conflit armé : après avoir accusé le Laos d’effectuer des incursions militaires sur son territoire, le Vietminh entre au Centre Laos pour s’emparer de Tchépone et occuper notre frontière Est. Plus tard nous saurons que ce plan avait été longuement préparé par Hanoï pour permettre l'élargissement de la "piste Hô Chi Minh" afin d’accéder plus facilement aux villes du Sud-Vietnam. Le 12 janvier 1959, les colonels Phoumi Nosavan, Sounthone Pathammavong et Oudone Sananikone alors ministres, demandèrent à leur chef du gouvernement la suppression du Parlement afin d’obtenir les pleins pouvoirs. Ce qui fut fait deux jours plus tard. Devant la brûlante situation qui venait d’éclater entre le Royaume du Laos et la République Démocratique du Vietnam, Dag Hammarskjöld, Secrétaire général de l’ONU se rendit, le 9 mars, auprès du gouvernement lao à Vientiane, puis à Luang-Prabang où le roi Sisavang Vong, bien que souffrant, le reçut en présence du prince Héritier Savang Vatthana. Au cours de ces entretiens, le Secrétaire Général suggéra que le royaume adopte plutôt une politique de neutralité et s’active vers un développement économique et non militaire : ce langage ne fut pas du goût de tous, et le 11 avril 1959, Phoumi Nosavan, ministre de la Défense et chef d’Etat-major général des FAR, fait encercler les deux bataillons du NLHX à Xieng-Ngeun et dans la plaine des Jarres, ce qui provoqua une violente réaction de la part de Hanoï et une intensification de la guérilla lao-viet. Puis, le 15 avril, les huit anciens ministres du NLHX ainsi que le prince Souphanouvong, sont mis en résidence surveillée à Vientiane. Le 2 juillet, une grande offensive lao-viet est déclenchée dans le NordLaos. Pour avoir refusé d’intervenir afin d'enrayer cette invasion et ayant accusé le gouvernement royal de provocateur, Souphanouvong et tous les membres du NLHX à Vientiane sont arrêtés et emprisonnés au camp militaire de Phonekhéng, le 28 juillet, sous l’inculpation « d’atteinte à la sécurité de l’Etat » et ce, malgré un télégramme de mise en garde du prince Souvanna-Phouma envoyé de son ambassade parisienne. La menace se faisant plus pressante, l’état d’urgence est proclamé le 4 août en même temps qu’une note de protestation est présentée auprès du Secrétaire général de l’ONU contre la recrudescence des raids Vietminh et des attaques verbales de Radio-Hanoï. Cette inquiétude gagne même le palais royal où l’état de santé du roi Sisavang Vong s’aggrave de jour en jour. Afin de pallier le vide qui serait néfaste à la

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continuité de la politique actuelle du pays et conformément à la Constitution, le Conseil du roi et l’Assemblée Nationale réunis en Congrès, nomment le prince Héritier Savang Vatthana, Régent du royaume, à dater du 20 août 1959. Répondant à la demande du gouvernement royal, l’ONU envoie au Laos une sous-commission d’enquête composée des représentants du Japon, de la Tunisie, de l’Italie et de l’Argentine qui ne restera à peine qu’un mois au Laos, après avoir rencontré quelques responsables à Vientiane, à Luang-Prabang et à Samneua : une fois de plus, cette assemblée hautement respectable ne peut que constater qu’elle est incapable de ramener à la raison les antagonistes, incapable d'arbitrer ces conflits et assiste, impuissante, aux violations des accords dont elle a été l’instigatrice. Le décès du roi Sisavang Vong, le 29 octobre 1959, donne l’occasion à des démonstrations d’unité du peuple lao : durant la longue période de deuil, c’est dans la tristesse et le recueillement que tous les représentants politiques, militaires, administratifs, géographiques ou ethniques viendront s'incliner devant le magnifique catafalque doré dans lequel le corps de l'éminent défunt repose après plus de cinquante années de règne au cours duquel il avait réussi à fusionner le pays dans l’indépendance et la paix. Les funérailles officielles n'auront lieu qu'à la fin du mois d'avril 1961 : la vénération de la part des Lao de toutes tendances est telle que, à l’occasion des funérailles du souverain et afin de rendre un dernier hommage à ce grand roi, les trois parties en conflit décidèrent d’un commun accord un cessez-le-feu du 28 avril au 3 mai 1961.

Turbulences politiques sur le Laos
Ce grand deuil n'empêche pas une vive activité dans le milieu politique : chaque Parti, chaque groupe se prépare déjà aux élections législatives prévues pour le dimanche 24 avril 1960 ; au sein du gouvernement, une certaine tension naît entre les jeunes progressistes et les anciens plus conservateurs, obligeant Phoui Sananikone (de Vientiane) à remanier son gouvernement sans la participation des membres du CDIN. Malencontreusement, Katay D. Sasorith (du Sud) qui aurait pu réconcilier les militaires avec Phoui Sananikone, meurt d’une embolie le 29 décembre 1959 entraînant la démission du gouvernement. Sous le prétexte d'une menace armée communiste sur la capitale, l'armée prend le pouvoir qui se traduit par le coup d’état du 30 décembre fomenté par Phoumi Nosavan, récemment nommé au grade de général de brigade, soutenu par le prince Boun Oum Na Champassak (du Sud), par le maréchal Sarit Thanarat, chef du gouvernement totalitaire de Bangkok avec qui il est apparenté, et par les Américains dont il est l’instrument docile et rémunéré. Aussi ambitieux que sournois et retors, ce diplômé de l’Ecole Supérieure de Guerre de Paris en 1958, rêve depuis longtemps de devenir l’homme fort du Laos. Pour la première fois, depuis la Constitution de 1949, le roi intervient dans la vie politique pour ordonner que les militaires soient exclus de tous les gouvernements. En outre, inquiets de voir une autorité militaire s’emparer du

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pouvoir, les ambassadeurs américain, britannique et français ainsi que le chargé d’affaires australien sollicitent une audience auprès du roi afin de lui apporter le soutien de leur gouvernement respectif. Dans l'attente des prochaines élections législatives prévues pour le 24 avril, le roi Sri Savang Vatthana nomme alors, le 7 janvier 1960, un gouvernement présidé par le politicien le plus ancien, Kou Abhay (du Sud) et, en dépit des souhaits du roi, comptant le général Phoumi Nosavan au poste de ministre de la Défense. Réclamé par ses amis, le prince Souvanna-Phouma quitte Paris et rentre au Laos pour se présenter, pour la première fois de sa carrière politique, au suffrage universel. Malgré les irrégularités commises notamment par Phoumi Nosavan grâce aux 10 millions de bahts reçus de son oncle le maréchal Sarit pour sa campagne, les pressions, marchandages et diverses menaces, le prince passe sans difficulté cette épreuve : élu député de Luang-Prabang, il sera porté à la présidence de l’Assemblée Nationale le 25 mai. Les événements qui bouleversent l’ensemble du Sud-Est Asiatique vont avoir de graves répercussions au Laos qui devient l’enjeu d’une lutte triangulaire entre le prince rouge, mon oncle Souphanouvong, le neutraliste, mon père Souvanna-Phouma, et le prince blanc, Boun Oum Na Champassak qui, malgré son effacement, joue un rôle extrêmement déterminant au sein des sudistes. Profitant de cette période de trouble, le 23 mai 1960, le prince Souphanouvong réussit à s’évader du camp de Phonekhéng avec la complicité de ses gardiens. Il parvient à rejoindre les maquis de Samneua et aussitôt les hostilités reprennent. Incapable de contrôler le pays, Kou Abhay démissionne et Tiao Somsanith, un des fils de la princesse Sanghiemkham, sœur de Phetsarath et Souvanna-Phouma, est nommé à la tête d’un nouveau gouvernement, le 3 juin.

La révolte d’un capitaine
Alors que tout le gouvernement était à Luang-Prabang pour préparer les funérailles du roi Sisavang Vong et assister à la fête des Eaux au côté du nouveau souverain Sri Savang Vatthana, Kong-Lê, un capitaine de trente-deux ans qui commande la meilleure unité des FAR, le 2ème bataillon de parachutistes, profite de l’envoi de son unité pour aller "nettoyer" la guérilla ennemie qui sévit dans la région de Vang-Vieng, pour occuper les points clés de Vientiane dans la nuit du 8 au 9 août 1960 et manifester, devant l’Assemblée Nationale, ses griefs à l’encontre des complaisances du général Phoumi Nosavan et de la docilité du gouvernement de Kou Abhay (récemment remplacé par le gouvernement de Tiao Somsanith, le 3 juin) envers les Etats-Unis, et réclamer la solde due à ses hommes depuis plusieurs mois. Après avoir clamé son loyalisme envers le roi, il dénonce les abus de pouvoirs et la corruption de ses chefs militaires et des politiciens et réclame l’intervention des Nations Unies pour constater qu’il n’y a pas de troupes d’invasion car au cours des engagements qu’ils ont eus, lui et ses hommes «…n’ont vu que des Lao, pas des viets, et que ce sont les étrangers qui

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poussent les Lao à s’entretuer…». Prise à froid, aucune autorité n’est intervenue pour faire arrêter cette manifestation qui gagne la sympathie des passants et des militaires qui se sont massés pour écouter ce jeune et téméraire officier aux allures de Bonaparte. Surpris lui-même par son succès, Kong-Lê qui n’avait envisagé aucune suite politique à sa démonstration, est passablement embarrassé. Après avoir consulté Quinim Pholséna, ancien député et ancien ministre, le capitaine suit son conseil et se tourne vers le prince Souvanna-Phouma qui était même sorti sur le perron de l'Assemblée Nationale pour s’enquérir du vacarme qui avait lieu sous ses bureaux. Après avoir écouté les doléances du fougueux officier qu’il ne connaissait pas, il le calme en lui promettant son aide. Le prince ne pensait alors qu’à tenir un rôle d’arbitre et n'est en rien l'instigateur de ces événements contrairement à certaines affabulations qui laissent à entendre qu'une certaine connivence existait entre cet homme d'Etat et un simple capitaine. Les manifestants, auxquels des étudiants s’étaient ralliés, réclament la démission du gouvernement. Le Président de l’Assemblée Nationale, respectant la Constitution, prend alors contact avec le Premier Ministre, son neveu Tiao Somsanith, afin de lui faire part de la volonté de Kong-Lê : nous sommes en pleine saison de mousson et les liaisons aériennes avec Luang-Prabang ne sont pas faciles. Après trois jours de palabres, et après que les quarante et un députés aient voté, sous la pression des émeutiers, une motion de censure contre son gouvernement, Tiao Somsanith accepte de démissionner le 13 août. Le roi demande alors au prince Souvanna-Phouma de former un nouveau gouvernement : le 16, le prince présente son cabinet et son programme à l’Assemblée Nationale qui, le 17 au matin, lui accorde à l’unanimité sa confiance et son investiture. Un courrier spécial est alors dépêché à LuangPrabang afin de soumettre la décision du Parlement et la liste des nouveaux membres du gouvernement à Sa Majesté afin d’être entériné par une ordonnance royale. Dans le même temps, le capitaine Kong-Lê considérant l’existence de fait de la nouvelle autorité et estimant que son entreprise prenait fin, remet les pouvoirs au prince et regagne sa caserne avec ses troupes. Mais le courrier spécial ne peut parvenir jusqu’au roi à cause de circonstances obscures et de l’état de siège décrété par les militaires fidèles au général Phoumi Nosavan, soutenu par les Américains et le Chef du gouvernement thaïlandais, le maréchal Sarit Thanarat qui n’est autre que l’oncle de Phoumi. Afin de calmer cette difficile situation, le prince Souvanna accepte de remanier son gouvernement en y introduisant des personnalités du Sud. Le 31 août, le nouveau gouvernement se compose de : − Prince Souvanna-Phouma : Premier Ministre, ministre de la Défense nationale, des Affaires étrangères et du Développement communautaire ; − Général Phoumi Nosavan : Vice-Premier Ministre, ministre de l’Intérieur, de la Culture et du Bien-être social ; − Nhouy Abhay : Ministre de l’Education nationale, des Beaux-arts et des Sports & Jeunesse ;

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