Architecture :

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Cet essai relate l'affaire accablante du quartier des Poètes à Pierrefitte où, après avoir frôlé le succés, la lutte des habitants et des architectes n'a pu empêcher le pire obscurantisme : la démolition par la classe politique tout entière d'un quartier de 440 HLM récents et exemplaires sur les plans écologique, social et esthétique dont le seul défaut était d'abriter 90% de gens du Sud.
Publié le : dimanche 1 mai 2011
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EAN13 : 9782296812956
Nombre de pages : 306
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Architecture :
Joli mois de mai quand reviendras-tu ?QuestionsContemporaines
Collection dirigée parJ.P.Chagnollaud,
B.Péquignot etD.Rolland
Chômage, exclusion, globalisation…Jamais les « questions
contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi
complexes à appréhender.Le pari de la collection
« QuestionsContemporaines » est d’offrir un espace de
réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou
praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées
neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.
Derniersouvragesparus
AndréCHAGNON,Malades et médecins : pour mieux se
comprendre,Eux et nous, 2011.
PhilippeDELOIRE,Et si laFrance disait oui à l’Europe,2011.
Jean MONTANIER etAlainAQUILINA,Violences, loi du silence, loi du
plus fort,2011.
Dominique ROTH, Economie et psychanalyse. Le progrès en question,
2011.
Claude OBADIA, Les lumières en berne ? Réflexion sur un présent en
peine d’avenir., 2011
Levent ÜNSALDI,Le développement vu deTurquie,2011.
Maurice T. MASCHINO,CetteFrance qu’on ne peut plusaimer,2011.
VéroniqueWASYKULA,RMI : vous devez savoir,2011.
AntoineBRUNET, Jean-PaulGUICHARD,L’Impérialisme économique.
La visée hégémonique de laChine, 2011.
Louis R. OMERT, Le Sursaut. Essai critique, social et philosophique,
2011.
Jean-Pierre DARRÉ, De l’ère des révolutions à l’émancipation des
intelligences,2011.
Jean-Pierre LEFEBVRE, Pour une sortie de crise positiv e, Articuler la
constructionautogestionnaireavec le dépérissement de l’État, 2011.
Jean-René FONTAINE et Jean LEVAIN, Logement aidé en France,
Comprendre pour décider, 2011.
MarcWIEL,LeGrandParis, 2010.
TheurietDireny,Idéologie de construction du territoire, 2010.Jean-PierreLefebvre
Architecture :
Jolimoisdemaiquandreviendras-tu?
L’Harmattan©L’HARMATTAN,2011
5-7, rue del’École-Polytechnique;75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55318-7
EAN : 9782296553187Nostalgie romantique ou constat de déshérence ?
Avant de rassembler ces quelque trois années de
commentaires architecturaux et urbains, j’ai été pris d’un
doute. N’ai-je pas consacré trop de place à la démolition
du quartier des Poètes à Pierrefitte pour la simple raison
que j’en avais été le constructeur ?Comme auGrand Paris
qui me ramène à la première moitié de ma vie sur l’aval
des bords de Seine ?
J’ai donc résolu de feuilleter à la librairie du Moniteur
livres récents et revues: peut-être s’était-il passé cette
année de par le vaste monde quelque résurrection qui
m’ait échappé ?
Découvrir un rien d’architecture est un des plaisirs les
plus rafraîchissants qui soit et on ne peut avoir raison seul
contre tous quand bien même le statut d’imprécateur peut
ne pas manquer de charme. Des milliers d’étudiants
apprennent chaque année auprès de centaines de
professeurs émérites l’architecture dans une vingtaine
7d’écoles, autant l’urbanisme dans une autre vingtaine
d’instituts auprès d’autres centaines de professeurs
émérites. Il est impossible que cet immense effort de
l’intelligence nationale n’aboutisse à quelque impalpable
floraison dans nos villes et nos campagnes. Un coup d’œil
fugace depuis l’inextricable lacis des autoroutes, ne
révèle-t-il pas dans le Tsumani de pavillons et de plots
affligeants de médiocrité, un bâtiment industriel joliment
troussé dans son bardage métallique pimpant voire une
gentille audace formelle (façade décalée et bien percée,
cylindre, escalier extérieur, chapeau à visière, etc.), un
collège ne va-t-il témoigner par ci par là d’un attendrissant
effort de faire moderne (ou post) au moyen du copié collé
des revues in ? N’a-t-on pas avancé un peu, n’arrive-t-il
pas que le paysage perde un peu de son insupportable
vulgarité ? La culture diffuserait ainsi lentement par le
biais patient de façades mieux fonctionnalistes, de dessins
orthogonaux aux deux dimensions un peu plus soignées,
héritées duCorbusier ou de Mallet-Stevens…
Un effeuillage rapide m’a comme chaque année
consterné. Sans doute peut-on contester une méthode de
sondage si peu rigoureuse mais il est bien ingrat d’affliger
son regard en restant en apnée dans l’horreur industrielle
et mercantile : attitude aussi masochiste que de scruter la
file de reno-pijo uniformément laides en sortie de chaîne
comme au long des trottoirs…Dans les revues, en dehors
de quelques parallélépipèdes de luxe qui contrastent avec
des natures agrestes, la série épouvantablement rigide et
pauvre des boîtes prolifère sur les cinq continents dans une
morne répétition qui s’aggrave fatalement avec la densité
des bâtiments. Force est de me replonger dans les eaux
délétères de la vitupération en dépit de la lassitude qu’elle
finit par engendrer.
Je veux me convaincre pourtant que l’architecture est
une discipline autonome qui suit une histoire artistique
8propre sans être mécaniquement inféodée à l’économie et
à la lutte des classes comme l’affirmait un peu simplement
Engels au siècle avant dernier dans son droitau logement.
L’Europe capitaliste, démocratique et libérale sur tout son
territoire, exhibe cependant de fortes différences sur la
place et la valeur des architectures nationales, entre la
Scandinavie, l’Autriche d’une part et l’Allemagne, la
France ou l’Italie, de l’autre, au détriment de ces dernières.
Comment expliquer la belle anomalie de Graz, où
l’architecture tient une place considérable sinon comme
une bizarrerie culturelle sur fond de patriotisme provincial
(contre la prédominance viennoise)? Idem Pour les
Basques ou les Catalans, quand bien même ils s’appuient
moins sur la richesse de concepteurs compatriotes comme
en Autriche Domenig, Siskowycz, Kowalski, etc. A
chacune de ces percées s’est déroulée une histoire
autonome de la spécificité artistique, une tradition s’est
forgée qui a mieux résisté à la pression réductrice du
bulldozer économique.
EnFrance même, le secouement de la tutelle archaïque et
réactionnaire des prix de Rome qui épousait si bien la
férocité profiteuse desBouygues naissants, a suscité entre
1960 et1981, une floraison féconde d’architectures
inventives et vivantes: Parent, Renaudie, Schein, Lay,
Friedmann, Gailhoustet, Kalouguine, Simounet, puis
Buczkowska, Porro,Gaudin,Borel,Brunel et tant d’autres
épousaient peu ou prou la vague de progrès social et
culturel qui balayaitlaFrance... Rien à voir avec l’amas de
fausses gloires et de rois tous nus du hit parade
contemporain de l’insignifiance, illustré par les scandaleux
derniers grands prix formatés à l’IFA, les Equerres du
Moniteur, les sommaires d’AMC, les rubriques
d’Edelmann et les cours d’architecture, depuis trente ans
imperturbablement obséquieux au tout venant !
9Comme j’ai tenté de le dire dans : Faut-il brûler les
HLM ?(L’Harmattan, 2008), la création architecturale est
affrontée en première ligne aux deux hydres qui dévastent
le pays et que les cohortes de mai 68 avaient si bien
identifiées : le mercantilisme capitaliste et la bureaucratie
étatiste, instrument du premier qui lui ajoute ses propres
tares parasitaires.
La Sodédat 93, cette expérience d’écologie urbaine (Le
Linteau, 1999) que j’ai pu mener vingt ans en Seine Saint-
Denis pour les collectivités communistes, en soutenant la
pointe de l’architecture créative du moment, notamment
nombre de jeunes et valeureuses équipes, a dû combattre
violemment ces deux fléaux. Nous n’avons pas toujours
gagné, quand bien même le bilan (voir ci après) témoigne
de la possibilité de renverser absolument les tendances
principales à l’étouffement, à la médiocrité de l’antivill e
dont parle Henri Lefebvre où la valeur d’échange efface
toute valeur d’usage. Avec le soutien d’élus portés alors
par une vague idéologique positive, elle a pu ouvrir à une
urbanisation proxémique plutôt que prothétique qui
décalque le système de stockage des humains sur la forme
des réseaux de desserte de l’urbanisation, comme le dit
joliment Françoise Choay. J’ai tenté de définir
l’édification de la ville comme une triade dialectique entre
le maçon, l’habitant et l’architecte, selon le poème
d’Hundertwasser, qui sont devenus aujourd’hui, les trois
secteurs, de l’économie, de la politique et de la création.
La théorie du chaos énonce qu’une contradiction ternaire
n’a pas de solution linéaire. L’économie de marché toute
puissante a en effet digéré les deux autres facteurs,
résolvant ainsi la contradiction aporétique. En dehors de
quelques objets de haut luxe, appuyés sur la CAO, le
modèle imposé, qu’on ne discute plus nulle part, est la
boîte, laquelle permet le confort des dirigeants des très
10grosses entreprises et le profit maximum, fixé
arbitrairement à 15 % minimum, ce qui élimine toutes
fantaisies telles que la satisfaction des désirs sociaux ou
esthétiques des simples gens mais garantit le gonflement
exponentiel des bulles spéculatives jusqu’à l’explosion
financière de 2008, dont la réplique ne saurait tarder. La
publicité prend le relais pour asséner ses contrevérités et
faire prendre des vessies pour des lanternes et les bicoques
de Borloo pour la quintessence créative : la boîte est
sacrée incontournable par l’appareil productif, reprise par
les appareils étatiques où la loi du moindre effort et de la
logorrhée prime toujours. Empiler des boîtes est la règle
intangible, la ville ainsi produite est faite de barres et de
tours, tantôt alignées sur rues tantôt plantées dans un no
man’s land sinistre, seule variante autorisée selon que
vous êtes post-modernes ou néo-corbusiens. Car le relais
mercantile est également assuré au sein même des
institutions de la création, véritable cheval de Troie du
marché sans contrainte: les écoles, les grands prix, les
critiques pissent la même copie insipide, gomment toute
aspérité conceptuelle, éradiquent toute résurgence de
velléités créatives par l’élimination maffieuse et le cumul
des commandes. La publicité remplace le talent réel.
Objectif patiemment poursuivi, aujourd’hui atteint :
qu’aucun de ceux qui suivirent les traces fécondes des
meilleurs créateurs des années 70 ne survivent, qu’ils
soient impitoyablement réduits en bouillie, laminés,
éliminés déchiquetés comme tendance, reconvertis dans
l’apiculture, l’assistance aux syndics, le commerce, le
sacerdoce tiers-mondiste voire la psychologie des toutous!
Comme ça n’est pas encore suffisant car du cadavre peut
toujours surgir de nouvelles pousses, des spécialistes
(Borloo, Daune, ANRU, Braouezec, etc.) s’affairent donc
à démolir systématiquement leur oeuvre construite ! Tout
un réseau de promoteurs, d’examinateurs municipaux, de
11bureaux d’études d’urbanisme ou de techniques surveille
mêmement le droit imprescriptible des citoyens à la
médiocrité normée, à l’absence de ville aimante.
Devant la dégradation des conditions sociales résultant
de l’inégalité galopante, ultime progrès : les plans masses
seront désormais soumis à l’appréciation des commissaires
de police, ces critiques d’art à la subtilité sans égale ! Tout
ce qui n’est pas rectiligne, sans recoins, vertical et lisse
doit être éliminé parce que cela gêne la charge des CRS
contre les exclus. Est ainsi gommé à peu près tout ce qui
fait qu’il puisse y avoir architecture. La surveillance
panoptique est reine ! Rien de bien nouveau : la
bureaucratie inventée pour contrer les excès de la
prédation marchande s’entend comme larron en foire avec
cette dernière pour partager le gâteau.
Pour contenir ce nouvel accès de vitupération, j’ai acquis
deux livres récents : Jean-PierreGarnier sur la violence et
la ville,Antoine Picon sur l’architecture numérique.
Jean-Pierre Garnier, sur les banlieues qui brûlent
réellement
L’architecture n’est pas enfermée dans une tour d’ivoire.
Mai 68, ce mouvement révolutionnaire mondial,
revendiquait une transformation socialiste par la base,
anticapitaliste et antibureaucratique, l’autogestion avec ses
prolongements urbains. Guy Debord disait : la plus
grande idée révolutionnaire à propos de l’urbanisme n’est
pas par elle-même urbanistique, technologique ou
esthétique.C’est la décision de reconstruire intégralement
le territoire selon les besoins du pouvoir des conseils de
travailleurs, de la dictature anti-étatique du prolétariat,
du dialogue exécutoire ! A quelques nuances près qui
remplaceraient par exemple la dictature du prolétariat par
12l’hégémonie du salariat et qui rappelleraient le passage
obligé par une culture critique, la phrase garde pour
l’essentiel un sens profond. La régression politique de la
gauche des Marchais et Mitterrand des années 80 a
inhumé cet espoir et induit avec sa gestion loyale du pire
capitalisme un effondrement qualitatif de l’architecture,
camouflé sous l’expansion quantitative de l’hyper-
libéralisme. C’est la thèse vigoureuse défendue avec brio
depuis des années par Jean-Pierre Garnier, sociologue et
lefebvrien libertaire. Dans son livre une violence
éminemment contemporaine, (Agone, 2010), il évoque le
basculement d’une génération de critiques gauchistes dans
le maniement de l’ostensoir néo-bourgeois, assaisonné du
dévoiement des concepts marxistes qu’ils adoraient hier,
mixité, socialité, créativité, dans des versions affadies et
consensuelles : faire du monde une cité… la ville
compacte qui, tous murs tombés choisit librement l’être
ensemble dans l’espace public et chasse les démons de
l’écart …le chatoiement multiculturel des populations
urbaines dans la ville globale… quand leur préoccupation
essentielle est de conserver le régime de classe qui, depuis
Giscard, leur a ouvert si grand ses mangeoires. Jusqu’à la
préconisation de la coproduction de la sécurité, par
habitants et policiers, lisez l’appel à la délation et
l’élaboration des plans masse par le commissaire de
police ! Nous souscrivons à sa critique vivifiante quand il
interroge ces pseudo chercheurs : quand donc pensez-vous
mettre fin à la Propriété Privée des Moyens de Production,
cette énorme anomalie éthique ?
Pour autant, l’architecture ne saurait résoudre tous les
problèmes de la société, notamment ceux de l’inégalité
sociale. De la même façon, ceux-ci ne seront jamais
totalement dépassés en l’absence d’une niche urbaine
empathique et belle. Le quartier des Poètes à Pierrefitte a
montré que le meilleur urbanisme pouvait aussi tourner au
13ghetto si les populations homogènes qu’on y entassait
n’avaient ni bon salaire, ni travail, ni éducation ni la
sécurité dont bénéficient les zones résidentielles.
En sociologue marxiste tendance Bakounine, JPG tente
une explication de cette atrophie politique par l’essor
d’une couche sociale nouvelle, celle des bobos, employés
et cadres, travailleurs intellectuels qu’il postule sans trop
le démontrer comme une nouvelle petite bourgeoisie
intellectuelle, adhérant par nature de classe à la politique
grande bourgeoise en votant socialiste naturellement.Elle
poursuivrait ainsi à son profit l’éviction des couches
populaires (prolétaires ?) d’un Paris de l’est «gentrifié»
vers la deuxième périphérie démunie, ce qui expliquerait
pour une part la violence aveugle avec laquelle les jeunes
migrants exclus détruisent leur environnement pauvre et
oppressif comme protestation sans perspective politique
contreleurexclusion.
Si son analyse de la situation des exclus de lointaine
banlieue abonde en traits pertinents, un élément à mes
yeux primordial y manque : le rôle funeste des
conceptions urbaines totalitaires du Corbusier exprimées
dans L’urbanisme (1923) qui a justifié idéologiquement
cette ségrégation délétère et cristallisé dans une forme
adéquate la ghettoïsation engendrée par son principe de
zonage. Il y a une filiation évidente entre la politique
d’Etat fondée sur les seules répression et manipulation
électorale de la peur des braves gens et l’hygiénisme
médical et social des classes pauvres, le zonage des
CIAM, leurs plans panoptiques, la fordisation et la
pauvreté formelle de l’architecture du logement et de
l’urbanisme des ZUP. Le maître ne passa-t-il pas deux ans
à Vichy pour tenter de vendre son plan Voisin de Paris qui
remplaçait les 7 premiers arrondissements par une
14répétition de gratte-ciel? D’autres éléments d’explication
complémentaire de la crise et de l’apolitisme violent des
« caillerats », outre l’impéritie trentenaire des forces de
gauche à les gagner à une politique transformatrice des
banlieues, touchent à l’influence des caïds de la drogue ou
des islamistes qu’il serait naïf de gommer.
L’analyse deGarnier est en fin de compte pessimiste car
si cette dichotomie sociale est bien à l’œuvre, le rejet
comme petite bourgeoisie de la totalité des nouveaux
salariés intellectuels, déjà majoritaires au sein du salariat,
bouche toute issue à une solution positive à la crise
générale du capitalisme qui est ouverte, sauf insurrection
violente puis dictature ultra minoritaire du prolétariat
manuel, position théorique invraisemblable et suicidaire.
Pour sortir positivement de la crise, un rassemblement de
toutes ses victimes est nécessaire sur une stratégie claire :
Gagner à la fois les jeunes des cités et les salariés
intellectuels à l’autogestion. Si la description de
l’effondrement idéologique a quelques traits pertinents,
elle procède globalement d’une erreur de diagnostic. Le
nouveau prolétaire intellectuel n’est pas un petit bourgeois
quand bien même il n’a su trouver jusqu’ici d’autres
« théoriciens » que les idéologues peu ou prou tombés du
gauchisme au marais néo-libéral. Il ne resterait plus sinon
qu’à maugréer et se plonger chaque semaine dans la
lecture innocente duCanardEnchaîné.
Comme son nom l’indique, le petit-bourgeois, selon le
bon vieux marxisme, a un statut social ambigu, il participe
- chichement - à l’extraction de la plus value mais,
commerçant, artisan, agriculteur, profession libérale, il est
propriétaire individuel de ses moyens de production, il
n’est jamais salarié. Le prolétaire, le salarié, fut-il
« intellectuel », vend sa force de travail et produit des
marchandises : si ces dernières sont de plus en plus
15virtuelles sous forme de services, elles n’en sont pas moins
des marchandises qui s’échangent sur le marché. Le
vendeur de sa force de travail intellectuelle est exploité
comme celui qui travaille de ses mains, même si sa
situation est souvent plus douce et son salaire parfois plus
élevé. J-P Garnier commet curieusement la même erreur
que les doctrinaires du PC qui rejetaient les étudiants dans
la petite-bourgeoise en mai 68 : le résultat fut que la droite
gagna sa contre offensive. Pour être sacré prolétaire, il
fallait avoir du cale dans les mains. Cela nous a valu
l’homme de marbre et Marchais avec l’Equipe comme
bréviaire théorique. Ces mêmes prolétaires manuels dont
le poids spécifique dans le salariat diminue et dont la
frange la plus faible s’est mise à voter Le Pen, une autre à
suivre peu ou prou les islamistes, ont-ils pour autant
changé d’appartenance de classe? Non, il s’agit d’une
régression idéologique, d’un retard subjectif, (dissolution
de la conscience de classe, retrait de la classe subjective à
la classe objective), liés à l’effondrement des promesses
du socialisme réel comme à la réalisation d’une partie de
celles du capitalisme, tant qu’iln’était pas en crise et grâce
à l’exploitation du Sud par le Nord. Le flottement
réformiste des nouveaux salariés s’explique de la même
façon, leur revenu jusqu’à présent s’élevait et la
relativisation des promesses miraculeuses de Grand Soir
les a jetés dans les bras du PS. Corée du Nord, Chine et
Cuba continuent de donner une image détestable du
communisme. Le constater ne fait pas de vous un petit-
bourgeois, plutôt un prolétaire un peu plus lucide ! Il n’est
même plus certain que le mot d’ordre du communisme à
chacun selon ses besoins, de chacun selon ses capacités
ait encore quelque vraisemblance théorique. Avec la
diminution tangible de l’inégalité des revenus au Nord ou
dans lesBRIC, les progrès pédagogiques et scientifiques -
une fois libérés du mercantilisme - devraient pouvoir
16continuer de travailler au rattrapage progressif des
inégalités génétiques et biographiques. Le mot d’ordre à
chacun selon son travail pourrait animer suffisamment
longtemps la construction de l’utopie réaliste, en écartant
tout assistanat démagogique et débilitant qui suppose le
maintien ad vitam aeternam des structures étatiques
paralysantes quand l’égalité sociale devrait pouvoir s’en
passer en étant secrétée à la source, sous le contrôle direct
des salariés !
L’élévation du niveau d’instruction du salariat, ses
capacités d’analyse nouvelles, entrent paradoxalement
dans les causes de ce recul bien qu’elles soient en même
temps la condition enfin réalisée d’une possibilité inédite
de passage à un socialisme autogestionnaire donc viable.
Les fils d’ouvriers qui sont de ces nouveaux petits
bourgeois, n’ont pas tous gomméles idéaux paternels
mais ils croient plus difficilement qu’on rasera gratis
demain et que la solution à tous les maux sociaux, aux
aliénations capitalistes, c’est l’embauche de fonctionnaires
pour une extension continue des services publics menant
doucement au « socialisme» étatique… in fine sur le
modèle de l’URSS !De la même manière que le slogan la
santé n’a pas de prix pourrait régler l’équilibre des
comptes de la sécurité sociale. Pourquoi rejeter dans le
camp de la bourgeoisie ces nouveaux prolétaires sous
prétexte que leur idéologie retarde sur la situation
objective de la lutte de classe ? Sans doute n’ont-ils pas
tout à perdre mais leur modeste niveau de vie, leur bagage
culturel, quels qu’en soient les travers persiflés par JPG,
sont des acquis, utiles à la transformation sociale. La
culture - émanerait-elle du centre Pompidou - mérite un tri
esthétique entre le grain et l’ivraie tel que l’amateur puisse
aussi passer par un moment de snobisme et un goût
incertain avant d’aiguiser son regard. Pas d’autre issue que
17le vieux mot d’ordre deBrecht : élargir le petit cercle de
connaisseurs en un grand cercle majoritaire. Que ces
couches nouvelles du salariat fassent leur propre
expérience politique. Et une patience infinie, une
chamaille intraitable contrele dévoiement mercantile !
L’inquiétude de ces couches de salariés intellectuels
(salariés numériques ?) grandit avec la crise et les rend
plus proches d’un divorce avec les lunes de la croissance
consommatoire et ininterrompue du marché sans
contrainte. L’emploi des cadres est menacé par les
délocalisations, une portion non négligeable des jeunes
ingénieurs est sans travail malgré le diplôme en poche
cependant que le sarkozysme maintient les retraités au
travail. D’autres se suicident à France Télécom. Combien
de jeunes architectes peuvent-ils s’épanouir dans un travail
créatif et rémunérateur? Où pourraient-ils trouver réponse
à leurs interrogations éventuelles?Dans la cacophonie de
la gauche de la gauche et ses illusions tribunicistes et
corporatistes, ses renvois étatistes, ses vieilles tétanies
dogmatiques versus les platitudes socialistes ? Aubry,
prête à s’effacer devantDSK, fondé de pouvoir planétaire
des marchés ! Rien moins qu’évident.
La critique sociologique de JPG oublie un autre
paramètre important de l’évolution de ces années
mitterrandiennes justement pourfendues : l’extension
mémorable des fonctionnaires ou assimilés, plus de 5
millions de salariés, 20 % du total. Record mondial. Sont-
ce des prolétaires ou des petits bourgeois? A l’évidence
leur statut de classe, proche du salariat, diffère cependant
de celui des salariés du privé. A l’abri de la principale
nuisance capitaliste contemporaine, la menace de
chômage, ils bénéficient d’avantages nombreux. Ils ne
sont pas titillés par les lois du marché ni par l’obligation
18d’une marge à 15 % minimum. Leur sort est – plus ou
moins – lié aux politiques de l’Etat capitaliste dont ils sont
même à leur corps défendant les agents d’exécution.
Dans l’échelon de base des institutions démocratiques,
la municipalité, un phénomène nouveau est apparu : la
formation d’une couche sociale particulière par la fusion
entre quelques élus dominants et la haute bureaucratie
municipale en un corps unique, cadenassé dans son
conformisme et son parasitisme global, qui mériterait
l’analyse des sociologues. Les démolitions de Pierrefitte
les Poètes démontrent comment cette caste, quelle que soit
sa couleur politique, foule aux pieds la démocratie
participative et les autres valeurs dont elle s’affirme le
soutien. Pour des motifs électoralistes sordides, l’avis des
800 locataires a été ignoré, six ans de pression et de
dispersion des contestataires ont conduit au triomphe de la
stupidité bureaucratique et à la démolition d’une précieuse
expérimentation socio-urbaine.
La crise du capitalisme le conduit à empiéter
violemment sur le statut privilégié des fonctionnaires,
créant les conditions de leur engagement dans les luttes
sociales du camp anticapitaliste et c’est là le trait essentiel
de la situation présente. Mais quand ils seront placés
devant les perspectives de changement socialiste par
l’autogestion, leur attitude risque d’être au moins
ambiguë, comme en témoigne dès maintenant le hold-up
opéré par leurs syndicats sur la stratégie de la gauche
radicale : selon eux l’avenir anticapitaliste passerait par le
renforcement des services publics, c’est-à-dire, sous un
regard réellement révolutionnaire, par ce paradoxe : le
renforcement des instruments de l’Etat, bras armé du
capital. Autre critère à prendre en compte, le rôle du
patrimoine fût-il modeste. La possession du logement et
de la maison de campagne développe l’idéologie
19propriétaire et éloigne de la contestation…C’est le calcul
de la bourgeoisie depuis Giscard quand il a aidé par des
fonds publics l’accession modeste à la propriété alors qu’il
est patent qu’ainsi la ville se détériore.Aux USA la même
politique (les subprimes) a déclenché la crise financière.
Les promoteurs immobiliers se contrefichent de la qualité
de la ville, de la richesse interne des espaces du logement
comme de la catastrophe écologique et esthétique du
pavillonnaire ou de l’hyper-densité. Ils ne connaissent que
la valeur d’échange, l’hypertrophie exponentielle des prix
vers la chute finale de la bourse. La plupart des architectes
installés qui devrait être porteurs de la critique de ces
aberrations, pour des raisons commerciales évidentes, se
taisent.
Autre chose est la critique nécessaire de l’idéologie
réformiste qui a prise dans ces couches nouvelles, comme
elle l’avait déjà enFrance du siècle dernier dans la frange
aisée de la classe ouvrière, tantôt pour gérer loyalement le
capitalisme, plus rarement comme force associée à la
meilleure esquisse de transformation sociale en 1936,
1945, 1981.Il serait naïf de sous-estimer la pugnacité de la
bourgeoisie pour qui le débauchage des experts du camp
adverse, anciens mai soixante-huitards ou socialistes type
Kuchner,Besson, Rocard,Lang ouDSK, est leBABA de
la défense des privilèges. En bons marxistes critiques, il
est difficile de faire porter à une analyse de classe un peu
simplifiée l’essentiel des dérives idéologiques des trente
dernières années, sous peine de mélanger quelque peu les
catégories. La répétition trois fois par page du terme
nouvelle petite-bourgeoisie n’amène pas un début de
preuve d’un tel statut objectif. On pourrait tout aussi bien
décréter l’apparition d’une nouvelle secte, celle des
moines d’ordinateur…
20Plutôt qu’affirmer une pseudo appartenance à la classe
bourgeoise des couches de salariés intellectuels, il serait
plus efficace d’analyser le rôle idéologique des appareils
d’Etat, de l’Université, relayée par les médias libéraux
(Minc, Rothschild, Lagardère, Dassault, Bouygues,
patrons de presse!). La déconstruction des grandes
illusions du siècle dernier est nécessaire, pas seulement les
relents de stalinisme mais le confusionnisme heidegerrien,
artificiellement gonflé par des légions de mandarins,
masquant son essence, l‘introduction du nazisme en
philosophie; le structuralisme desséchant l’artère
historique dans l’explication du monde ; le freudisme dont
Onfray dit bien son essence littéraire, nihiliste et
mythologique ; le maoïsme attardé deBadiou ; le sionisme
comme ultime doctrine coloniale, etc. Ces scories
obscurantistes éparses empêchent la pensée héritée des
Lumières, longtemps dévoyée par le stalinisme, de hisser
la réflexion collective au niveau des exigences historiques
quand tous les voyants historiques sont au rouge : le
capitalisme a fait son temps, la domination ploutocratique
n’est plus gérable, la démocratie doit faire un grand bond
en avant vers une gestion rationnelle du monde, sous peine
d’apocalypse annoncée. Le salariat a désormais les
moyens quantitatifs et la capacité intellectuelle, dans sa
diversité, de devenir définitivement majoritaire comme
classe sociale conscientisée pour faire dépérir patiemment
la propriété privée des moyens de production et ses
appareils d’Etat. Il ne lui manque que le projet stratégique,
une autogestion qui se préciserait en marchant, dans la
confrontation de la créativité populaire aux obstacles du
passé.
21L’autogestion commemoteur d’une reconstruction
sensible de la ville
Nous sommes rendus bien loin de l’architecture ? Pas
tant. L’essentiel pour la gauche de transformation est de
définir son projet, celui-ci passe nécessairement par
l’autogestion et le dépérissement de l’Etat. C’est la seule
voie praticable qu’elle puisse ouvrir, pour un très long
parcours, probablement long et difficultueux. Conserver,
rapetasser le capitalisme mènerait à une catastrophe
économique, financière, écologique, urbaine, seulement un
peu retardée. Il n’y a donc pas le choix.Après avoir trouvé
les mutations décisives à opérer dans les domaines de
l’économie et de la politique, la concrétisation de la
société future exige d’avoir expérimenté dans celle qui la
précède les voies inexplorées de nouvelles institutions
représentatives comme des tests d’édification d’une
enveloppe minérale, d’un cadre urbain de la société
réconciliée qui soient un puissant appui à son
épanouissement.
Il s’agit donc de traquer les talents, de faire appel à des
intelligences créatives qui réfléchissent avec indépendance
et proposent des solutions dans leur propre discipline,
faute de quoi les bévues conduiraient vite à la défaite, à la
déception des masses. La tabula rasa mène au
totalitarisme, qu’il soit fasciste, stalinien ou corbusien. Si
l’architecture ne peut être ravalée au politique ou à
l’économique (ce qui est la situation dramatiquement
réelle que lui consent aujourd’hui le monde libéral), il
convient d’analyser l’histoire propre de la discipline, les
expériences mondiales de pointe et d’incorporer
fougueusement ces avancées dans le corpus des réformes à
entreprendre. On ne peut absolument compter sur la
spontanéité des masses populaires pour réinventer six
22mille ans d’architecture.Ce serait purement démagogique.
L’excellent Lucien Kroll, faisant tenir le crayon
d’architecte par ses clients pavillonnaires les voyait
tristement reproduire les modèlesBouygues.La réalisation
de l’amorce d’un projet autogestionnaire qui affaiblirait
considérablement le recours aux seules règles du marché
et de la spéculation et de leur corollaire bureaucratique,
posera immédiatement la question de la ville qui devrait
accompagner, comme enveloppe physique, la bonne vie
rendue possible par les changements politiques radicaux.
Les échéances écologiques d’un réchauffement climatique,
sans issue réelle au niveau des énergies de substitution,
obligeront l’humanité sous peine de disparition, à
réaménager entièrement son environnement urbain -
remplacer partout les gratte-ciel par des cités jardins - afin
qu’il soit enfin économe, durable, adapté à la survie :
chance inouïe pour une corporation des architectes qui
saurait répondre aux désirs des humains !
La contradiction sera évidente entre cette spontanéité
probable et souhaitable des masses populaires en
effervescence, tout en bas, et la lourdeur de l’appareil
technocratique hérité de la société uniquement marchande.
L’ouverture à la conception la plus hardie et la fusion des
délégués populaires avec la phalange créatrice de
l’institution architecturale, deviendront une ardente
nécessité comme ce fut le cas dans les occurrences rares
de certaines banlieues ouvrières des années 70/80,
manières de répliques du séisme populaire de mai 68 qu’il
faudra bien ressusciter. On peut imaginer les répercussions
qu’un tel évènement aurait sur l’autonomie de la discipline
architecturale : un gigantesque appel d’air où toutes les
cartes esthétiques et sociales seraient rebattues et libérées
de l’oppression Dapa-bouyguesque selon laquelle le déni
n’est pas d’avoir conçu et construit les grands ensembles
23de la charte d’Athènes mais d’avoir ensuite dénoncé leur
nuisance! - Bouygues peut ainsi démolir ce qu’il avait
construit et reconstruire à la place les mêmes barres, un
peu plus segmentées, en réalisant de nouveaux profits
parasitaires! - Un urbanisme économe, débarrassé de
l’obsession de la marge, de la misérable ratiocination post
moderne ou sous-corbusienne et de leurs empilements
carcéraux, réutiliserait ou découvrirait de multiples pistes
formelles d’une architecture empathique, proxémique,
conviviale, économe, proposant à tous des espaces verts et
cultivés plutôt que démolir leur rareexpérimentation.
On a le droit de rêver de ce nouveau droit à la ville et à
l’utopie autogestionnaire qui le permettrait enfin. Dans le
moindre quartier la question de la construction d’une
maison de la démocratie pour abriter l’activité du comité
de quartier souverain, celle dans les grandes villes d’un
agora municipal de plusieurs centaines de places pour
loger la réunion mensuelle du conseil des comités,
donneraient un champ de création à l’amorce de la
transformation urbaine, comme la recherche, en place des
grands ensembles démolis sur les ZUP de la honte
construite, d’une mixité fonctionnelle et sociale au sein du
même bâtiment grâce à des solutions d’architecture
inédites et ambitieuses de R+4 maximum : programme
enthousiasmant pour une génération d’architectes !
La reconquête du territoire des grands
ensembles devrait donc s’appuyer sur une grande
politique architecturale et sociale. Ce qui manque
dans le livre de JP Garnier: les propositions
programmatiques concrètes d’un gouvernement de la
gauche radicale qui mettent fin à la ségrégation concrète,
aux ghettos. Tâche longue et ardue. La première décision à
24prendre serait d’ordre national et social : augmenter le
SMIC et les allocations familiales pour ceux qui en ont
besoin. Créer le revenu maximum autorisé. Répartir le
travail et les revenus au besoin par la RTT, nouvelle cible
d’un développement rejetant la croissance aveugle.
Assurer une éducation correcte par une réforme profonde
de la pédagogie basée sur l’informatique et sur
l’apprentissage de l’autogestion scolaire. Dénicher des
équipes d’architectes capables de libérer leur énergie
créatrice pour imaginer des quartiers conviviaux, peu
denses, munis de jardins et terrasses plantées, incluant
dans le même bâtiment des logements et des activités de
proximité. Ils devraient être piétons, ouverts, écologiques,
mixtes et beaux s’ils se libèrent des contraintes réductrices
de l’entreprise ou de la police, comme l’esquisse en exista
dans les banlieues rouges dans les années 70/80, tout en
respectant les contraintes économiques de base.Former les
maîtres d’ouvrage éclairés qui se battent pour construire
ces solutions. Créer comme ce fut le cas heureux aux
Poètes de Pierrefitte pendant dix ans, une équipe
d’animation sociale de quelques militants, professionnels
inventifs, qui constituerait le ferment d’une reprise en
main par elles-mêmes des populations abandonnées, une
coordination vivante des différents services intervenant sur
ces espaces. Une police de proximité pour éliminer toute
tentative d’implantation des gangs de la drogue. Des
formations professionnelles accélérées pour les jeunes non
diplômés. Une action culturelle de quartier, des fêtes
comme il en existait chaque année aux Poètes, avant leur
assassinat. Une pédagogie de la science pour faire reculer
les fondamentalismes et autres aliénations.
En dehors de ce nouveau souffle politique, on se
demande où l’architecture pourrait puiser sa résurrection.
Le génie de la génération TeamTen, était d’avoir repris et
développé les inventions fulgurantes des organisations
25d’espace des villas de luxe, notamment chezFL Wright et
de les avoir incorporées dans les HLM de banlieue en
dépit de prix plafonds extrêmement réducteurs. On conçoit
le manque d’enthousiasme des tâcherons arrivistes pour
s’engager dans cette voie héroïque !
Culture numérique etarchitecture
L’excellent livre d’Antoine Picon (Birkhäuser, Basel,
2010) fait un bilan cultivé, exhaustif et critique de quinze
années de déferlement de la conception assistée par
ordinateur sur la discipline architecturale dont aucune
agence désormais ne peut se dispenser. La vente des
logiciels est boostée par le succès médiatique des formes
autorisées par ce nouveau média avec ses vedettes,Gehry
mais aussi Eisenmann, Calatrava, Liebskind, Zaha Hadid,
etc.D’autres comme Piano, Nouvel et nombre d’étoiles de
moindre grandeur glissent à leur tour peu ou prou vers les
formes organiques, baroques ( ?), décoratives ou
déconstructivistes qu’autorise la CAO. La jeune
génération d’architecte ne pense plus architecture qu’au
travers de cet outil, quand bien même les meilleurs maîtres
conçoivent toujours par les moyens traditionnels qu’ils
avaient maîtrisés jadis. Ainsi Gehry étudie ses projets les
plus chers au moyen artisanal de maquettes en carton et
balsa longuement bricolées… Le succès public répond à
une attente, à une révolte contre la suprématie du less is
more et de la fordisation orthogonale de Mies Van der
Rohe etLeCorbusier.
Enfin l’architecture pourrait se libérer des règles
de la statique et de la rigueur pauvre de la boîte
rectangulaire pour se donner toutes les joies de la
26ronde bosse en sculpture: plus de limites à
l’invention formelle ! L’individu, ses tourments, les fracas
sociétaux pourraient être directement exprimés dans les
bâtiments.La dynamique, le mouvement s’y exprimeraient
comme jamais. Ricardo Porro y a consacré sa vie,
produisant nombre de chefs d’œuvre expressionnistes bien
avant l’invention de laCAO !
Cet engouement pour le numérique a un revers : Leurs
surfaces gauches semblent souvent dictées par le seul
souci de la satisfaction visuelle immédiate… Faisant
appel aux ressources du calcul intégral et différentiel, les
logiciels de modélisation produisent habituellement des
séries continues de formes, sortes de flux géométriques ou
de films générés au moyen de déformations ou de
variations paramétriques. (A. Picon o.c.). Le principal
intérêt est d’avenir quand l’industrie se mettrait à la
fabrication assistée par ordinateurs, de l’élaboration de
prototypes à la production en série. A la possibilité de
réconcilier préfabrication et personnalisation aux
perspectives ouvertes par la robotisation (id.). Ce qui ne
manque pas d’éveiller symétriquement à la grande
prudence au souvenir des procédés de préfabrication
industrielle de logements standard, Camus et Coignet, de
sinistre mémoire. L’horreur économique fait peser une
menace permanente d’un dévoiement de ces directions
nouvelles et elle ne tient qu’une place euphémique dans
l’ouvrage deA. Picon.
Il brosse donc les contours de ce qu’il nomme
l’architecture numérique. En dépit des limites apportées
par les logiciels marchands, elle a ramassé la réflexion
aventurée de Deleuze sur les plis, celle de Derrida sur la
déconstruction, de Sloterdijk sur les bulles… Elle
s’interroge sur la disparition des limites entre sujet et
objet, sur la substitution de l’algorithme à l’intuition
27créatrice, voies de recherche naturellement non interdites
mais ô combien périlleuses. L’art numérique s’intéresse
aux continuités, aux surfaces, à la peau, à sa décoration, au
mouvement plus qu’à la statique des objets et à leur
rigueur constructive. Ce foisonnement atteindrait ses
limites car s’il est fondé comme le baroque sur l’individu,
l’architecture peut y perdre ses dimensions politiques.Elle
évoluera sans doute vers un certain retour au minimalisme,
vers un rôle de stabilisation, de refuge. Face au
fourmillement insaisissable de l’information, vers un
nouvel équilibre entre les continuités, le formalisme infini
du numérique et le maintien des structures tectoniques et
de la mémoire.
Abordant les problèmes de la « ville numérique », le
propos devient plus flou, sans être étayé par un algorithme
quelconque. Le numérique accélérant les mouvements
pousserait à l’abandon de structures physique et de
mémoire mais on constate l’inverse, on n’a jamais eu
autant besoin d’infrastructures physiques dans les villes…
Manhattan et la City prennent une nouvelle
importance…Peut-être est-il exagéré de tout expliquer par
le numérique, la spéculation financière rendant mieux
compte de cette tendance à la surdensification rendue
largement superfétatoire par le travail en ligne… Le
numérique tendrait à produire une ville d’individus, à
moins, encore une fois que ce soit le mode de production
lui-même qui soit mis en cause par l’aliénation qu’il
secrète : le morcellement entre individus ayant perdu toute
conscience collective, isolés, formatés par les médias, la
publicité, l’encadrement par l’Etat du capital qui les
nivellent en entités conformes, toutes pareilles, sous le
rideau de fumée d’une autonomie prétendue, résidu
autorisé par les dominants. On confond l’outil dont la
manipulation amplifie ces tendances avec l’essence du
28phénomène, le mode de production, la propriété privée des
moyens de production, concept tabou. L’affirmation
suivant laquelle la satisfaction des sens l’a emporté sur les
rêves de surveillance panoptique, paraît bien aventurée,
malgré un détour obligé par la dérive debordienne, surtout
si on tient compte de cette remarque : les protocoles
d’interaction (numériques et urbains) sont généralement
conçus de toute pièce au lieu d’apparaître comme le
produit de processus spontanés de l’auto-organisation
sociale.
Avançant l’idée de la ville comme territoire où se
produisent des évènements, qui se substituerait aux
cloisons et aux murs qui perdent une partie de leur
signification, on en vient malgré tout à l’essentiel : les
phénomènes les plus imprévisibles sont souvent basés sur
des processus de calcul. Les marchés financiers et leurs
produits sophistiqués fondés sur des formules
mathématiques constituent probablement le meilleur
exemple de cette situation. Bien que rétrospectives, les
crises qu’ils ont traversées ont pris tout le monde par
surprise, sauf les marxistes critiques et impénitents, la
naïveté du propos est réjouissante. La ville comme
succession d’évènements réduit sa fonction à celle du
marketing artificiel, lui faisant abandonner d’un coup son
rôle fondamental de deuxième corps de l’humain, portant
son caractère historique, son processus de transcendance
relative, jamais achevée. Le corps collectif et minéral de
l’homme, la ville, correspond à sa structure ondulatoire,
collective, contradictoire et simultanée au corps individuel
et organique, enveloppe de son caractère corpusculaire.
Bien conçu, il la module heureusement. Privilégiant la
valeur d’échange à la valeur d’usage,il la traumatise.
Le marketing se retrouve au contraire dans la place
excessive consentie à l’ornement, à la peau du bâtiment
29par la conception numérique. Il épaufre la pointe des
contenus transformateurs portés par les attracteurs
étranges du chaos cosmique aléatoirement ciblés sur la
bonne vie rêvée par les philosophes. On ne s’étonnera pas
de la référence de l’auteur au thème de la fin de l’histoire
de Fukuyama, omettant l’autocritique que celui-ci a
formulée après son échec à prévoir la crise de 2008 !
La ville traditionnelle était déjà peuplée d’évènements,
consent cependant A. Picon, mais ils étaient
contrebalancés par beaucoup de résistance, à commencer
par celle des espaces et des objets bâtis.En réinterprétant
ces derniers comme de purs médiateurs, nous avons eu
tendance à affaiblir leur capacité à jouer leur rôle de
stabilisateurs de la vie et de l’expérience urbaines.Dont
acte.
La pensée réellement intéressante sur la ville est celle de
Françoise Choay dans son concept de ville proxémique
qu’elle oppose à la ville prothétique, celle de la prothèse
des réseaux de dessertes, utiles mais à la condition qu’ils
n’envahissent pas la logique d’une urbanisation sensible et
calculée, au service de l’homme total des philosophes ou
plus simplement des citoyens en mal d’utopie heureuse.
Elle rejoint la pensée fulgurante du libertaire Wright et des
ses Broadacre cities, ses unités de voisinage suivant une
logique empathique, solidaire et non technocratique,
mixtes, largement autosuffisantes, organiquement
complexes, à l’échelle humaine, paysagées, architecturées,
peu denses, piétonnes et bien desservies par les autoroutes,
les trains, les câbles électriques les réseaux
d’assainissement, téléphoniques, de ramassage des
ordures, de distribution du courrier mais protégées de leur
nuisances technocratiques. Ajoutons les équipements
publics autogérés de quartier qui serviraient de relais entre
une famille évolutive et unEtat en voie de dépérissement.
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