Edvard Munch-Francis Bacon

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Regarder Bacon pour mieux lire (déchiffrer) les toiles de Munch, et réciproquement puiser dans ses images corporelles pour entrer dans l'univers de Bacon. Mémoriser les analyses de l'un afin d'assembler des indices et avancer dans cette enquête conjointe du corps en peinture. Toutes ces questions permettent de cerner comment le corps se positionne dans l'espace pictural et la manière dont il s'empare du tableau.
Publié le : lundi 1 juin 2009
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EAN13 : 9782296227194
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Frédérique Toudoire-Surlapierre
Nicolas Surlapierre

Edvard M unch - Francis B acon
Images du corps

Universités / Domaine l ittéraire

DanielCohenéditeur

www.editionsorizons.com

Universités –Domainelittéraire
CollectiondirigéeparPeterSchnyder

Conseillers scientifiques: JacquelineBel, Université duLittoral,
Côte d’Opale,Boulogne-sur-Mer•PeterAndréBloch,
Université de Haute-Alsace, Mulhouse•JeanBollack, Paris•Jad
Hatem, Université Saint-Joseph,Beyrouth•Éric Marty, Université
de Paris 7•Jean-Pierre Thomas, Université York, Toronto,
Ontario•Erika Tunner, Université de Paris 12.
La collection« Universités /Domaine littéraire »poursuitlesbuts
suivants:favoriserlarechercheuniversitaire etacadémique
dequalité;valorisercetterechercheparlapublication régulière d’ouvrages ;
permettreà des spécialistes,qu’ils soientchercheurs reconnus
oujeunesdocteurs, de développerleurs pointsdevue;mettreàportée de la
maindu public intéressé de grandes synthèses surdes
thématiqueslittérairesgénérales.
Elle cherche àaccroîtrel’échange desidéesdansle domaine de la
critique littéraire;promouvoirla connaissance desécrivainsancienset
modernes ;familiariserlepublic avec desauteurs peuconnus ou pas
encore connus.
La finalité desa démarche estde
contribueràdynamiserlaréflexion surleslittératureseuropéennesetainsitémoignerde lavitalité
dudomaine littéraire etde latransmissiondes savoirs
parleschercheursconfirmésetlesdébutantsencadrés.

ISBN :978-2-296-08716-3
© Orizonsdiffusé etdistribuéparL’Harmattan,2009

EDVARDMUNCH–FRANCISBACON

IMAGESDUCORPS

Dansla même collection

•Sousla directionde PETERSCHNYDER:
L’Homme-livre.Des hommesetdes livres —del’Antiquité au
e
XXsiècle,2007.
TempsetRoman.Évolutionsdelatemporalité dans leroman
e
européenduXXsiècle,2007.
Métamorphosesdu mythe.Réécrituresancienneset modernes
des mythesantiques,2008.
•Sousla directiond’ANNEBANDRY-SCUBBI:
Éducation —Culture—Littérature,2008.
•Sousla directionde LUCFRAISSE, deGILBERTSCHRENCKet
de MICHELSTANESCO†:
Traditionet modernité enLittérature,2009.
•Sousla directiondeGEORGESFRÉDÉRICMANCHE:
Désirsénigmatiques,Attirancescombattues,
Répulsionsdouloureuses,Dédainsfabriqués,2009.

•ANNEPROUTEAU,AlbertCamus ou leprésent impérissable,
2008.
•ROBERTOPOMA,Magie etguérison,2009.
•FRÉDÉRIQUETOUDOIRE-SURLAPIERRE—NICOLASSURLAPIERRE
Edvard Munch —FrancisBacon,imagesducorps,2009.

D’autres titres sonten préparation

Frédérique Toudoire-Surlapierre
NicolasSurlapierre

Edvard Munch—FrancisBacon
Imagesducorps

2009

Desmêmesauteurs

Frédérique Toudoire-Surlapierre :
Hamlet,l’ombre et lamémoire, Le Rocher,2004.
L’imaginairenordique, L’Improviste,2005.
La dernière fois,Éditionsde la Transparence,2007.
Que fait la critique?Klincksiek,2008.

NicolasSurlapierre :
Artistes mexicains,Cercle d’Art,2007.
e
Dis-parus.L’abandondel’Histoire del’artduXXsiècle,
L’Improviste,2007.
JacquelineGueux, Snoeck,2007.

Ànos parents
Ànotre frère Jean-François

Ce livre areçulesoutiende
L’Institutderecherches surlesLangueseuropéennesde l’Université
(ILLE,EA3437)de Haute-Alsace.

Nous remercions tout particulièrementPeterSchnyder
d’accueillircetexte danscette collection.

AVANT-PROPOS

i ce livrepeut paraître aussi étrangequesérieux, c’est qu’ilse
S
compose de deux voixauctoriales —fraternelles — proposantdes
analysesconjointesdesimagesducorps telles que Munch etBacon
les ont peintes.Deux peintres qu’iln’est pascoutumierd’associer,
ni dansleurs pratiques ni dansleursinfluences.Parintuition,nous
voulions tentercette comparaison, et voir si lesinstruments
d’analyse de l’un peuventaccompagnerles pistesherméneutiques
de l’autre.L’unpourl’autre.Et viceversa.Nous pensions (nousle
croyonsencore) que larencontre de
deuxanalysesesthétiques,plutôt phénoménologique etanalytique encequi concerne Munch, alors
qu’elle fut pourBacon psychanalytique ethistorique—constitue
autantd’interprétationsetd’hypothèsesde lecturepourl’unet
l’autre.RegarderBacon pourmieuxlire(déchiffrer)les toilesde
Munch, etde même, accompagnerla démarche critique de
lapeinture corporelle de Munchpourentrerdansl’universdeBacon, en
définirl’immanquableoriginalité.Mémoriserlesanalysesde l’un
afind’assemblerdesindicesetd’avancerdans une enquêtequi
consiste àse demanderceque le corpsfaitàunepeinturequi
défigure lescorpulences,qui faitde celui-ci lesupportd’une inversion
des rapportsentre la mortetlavieparle biaisducadavre etdu
squelette.Le corps opère fantômatiquement parlant, encela il
prévautàune esthétique de la corporéitéquenousavons
qualifiée d’esquissequiunitdans une juxtaposition paradoxale
l’informe etle mimétisme, laressemblance etla dénaturation.
Pour se conformerà cetteperspective esthétiquequi apparaissait

10

Frédérique Toudoire-Surlapierre etNicolasSurlapierre

(l’uniondescontraires, le mélange descontradictions),nous
n’avons pasdistinguétypographiquementlesanalysesconcernant
lapeinture de Munch etdeBacon,préférant qu’elles sesuiventet
qu’elles s’enrichissent,supputant que leurconfrontationferait
surgird’autres sensationsetinterprétations.Plusencore, il est
apparu que lesinstrumentscritiques opérants pourMunch
constituaientautantd’éléments précieux pour profiterde l’analyse de
Bacon,parceque le corps —cen’est sansdoutepas unhasard—
rendpossible, motive même cette circulationdesesthétiqueset
des pratiquesinterprétatives.N’yaurait-ilpasdes
rapprochements visuelsetdes propositionsexégétiquesà effectuerdansla
mise en regardde Munch etdeBacon, et notammentdansleur
façon respective derendrepicturalementle corps ?Aufil de ces
analysesconjointes, le corps s’est présenté commeun pointde
contactinventif,sa mise enimages offrant, commeunevisibilité
distanciée, lesferments (l’esquisse)d’unepoétique corporelle.Si
le corpsconfèretoutesa cohérence à chacune de leuresthétique,
ilpermetaussi de l’ouvrir surd’autres (uncorps neva jamais
seul, mêmes’il l’est)etd’effectuerdes rapprochementsavec ce
qui, jusque là,nes’était pasaffirmé
commetel(rapprocherBaconde Munch), motivantainsi, mieuxlégitimantla comparaison
de cesdeuxesthétiques picturales.Celle-ci apparaîtdans
l’esquisse, autrementdit unaperçu ombreux oùle corpsestlà,
partout,omniprésent,si bien qu’à la fin, il hante ces pages
comme ces tableaux, comme apparence etcommesilhouette,
commeombre etcomme fantôme.

INTRODUCTION

Peindre, eneffet,qu’est-ce d’autrequ’embrasser parl’art
1
cettesurface de lasourceoùNarcissese mirait ?

ommentle corps serepère-t-il dansl’espace d’un tableau ?
C
Comment s’enempare-t-il?Si le corps possède detoute
évidenceune aptitude(propension)audévoilement, cequ’ilretient
etcequ’il cache est,plusencore,porteurdesens: « Le corps
n’est pas unécranentre leschoseset nous: il
manifesteseulementl’individualité etla contingence denotrerapport originel
auxchoses-ustensiles.[…]Cen’est que dans unmondequ’il
peut yavoir uncorpset unerelation première estindispensable
pour que ce monde existe.En un sensle corpsestceque jesuis
immédiatement ;en unautresensj’en suis séparéparl’épaisseur
infinie dumonde, il m’estdonnépar un refluxdumondeversma
facticité etla conditionde cereflux perpétuel est un perpétuel
2
dépassement».Le corpsdonneà l’être humain
une(son)apparence;ilestavant tout unesurfacequi, d’aprèsles théories
phénoménologiques,renvoie— selondesanalogies oudesécarts qu’il
nousappartiendra de cerner —à l’intériorité humaine : ilsuggère
une corpulence,un volumeque lespectateur restitue— plus ou
moinsfacilement.Le corps renvoie d’un pointdevue artistique au

1.
2.

LeonBattistaAlberti,Depictura, Londres,C.Grayson,1972,p.62.
Jean-Paul Sartre,L’Être et lenéant.Essaid’ontologiephénoménologique[1943],
Paris,Gallimard, « Tel »,2003,p.365.

12

Frédérique Toudoire-Surlapierre etNicolasSurlapierre

toucher, à la masse, maisaussi aumouvementetau
son.Lareprésentationducorpsen peinture estégalement sous-tenduepar
le mimétisme(qu’ilsoit respectéou non)etdu
volume(épaisseur).Lapeau,premierélémentcorporel de lavision, est surface
et superficie chezMunch,porosité etinfiltrationchezBacon où
elleopère commeun principe dynamique et un procédépictural
deséparation.Lareprésentationducorpsinterroge,
enlesmettanten œuvre, laressemblance,surlaproportion, laposture, la
coloration, lanarrativité aussi ducorps représenté.Qu’est-cequi
estdonné àvoir (etdoncqu’est-cequi estcachéoucoupé)dans
lareprésentationducorps: commentcelui-ci est-ilreprésenté?
Est-il entier, en piedoufragmenté, en situation ouaucontraire
décontextualisé?Le corpsest-ilnu, habillé?Se montre-t-ilou se
dissimule-t-il?Munch intègre lescorpsdans unensemblequipeut
êtrepris (vu)commeunereprésentation (partielle)dumonde.Le
décor/paysage modifie d’un pointdevuesémiotique le corps
représenté, à l’instarde lasérie des tableauxdéclinantle motif de
L’enfant malade(1885-1886), la chambre,sa configurationet son
décor sontdesélémentsd’autant plusimportantsdu tableau qu’ils
sont visibles, alors que le corpsde la maladene l’est pas.On ne
voit pas seulement uncorps —d’ailleurs on ne levoit pas trèsbien,
etdansL’enfant morte,on peutmême direqu’on ne levoit pas
du tout —mais uncorpsdans unespace.Que celui-cisoit
représenté danscesimagesducorps pose laquestion (essentielle en
peinture)dumimétisme.Uncorps sur unetoile « consiste à
accomplirla conjonctionde l’au-delà etde l’en-deçà de latoile dans
l’espace endeçà, àramasseretle dehorsetle dedansde l’espace
du peintre en son seul dedans —danscequi momentanémentfait
1
figure dededans».Deux paradigmesémergentencequi
concerne l’image ducorps: celui des sensations toutd’abord, leur
fonctionnement, leur rapportetleurcorrespondancepicturale,
leur utilité etleurenjeud’un pointdevue esthétique.Celui de la
relationentre lesdifférentes substancescorporelleségalement: la

1.MaxLoreau,Lapeinture àl’œuvre et l’énigme ducorps,Paris,GallimarLed, « s
essais»,1980,p.226.

Introduction

13

peau, la chair, les os, lesquelette…La chair n’estautreque
« l’enroulementdu visiblesurle corps voyant» maiselle estaussi
1
« du tangiblesurle corps touchant» , le
corpsetl’imageserépondent, l’unestlaversionémergée de l’autre.L’imagepossède
une corporéité, commesi le corpsattendaitl’imagepour se
donnerà elle.Toutereprésentationducorps s’incarne, elle est une
image à l’image ducorps — qu’elle luiressembleou non.Mais
comment saisirces nuances,quel estlerôle du regard danscette
transaction ?L’œilne «possèderien, il estaucontraire
dépossédépar uneffetderegardqui l’aliène, il est plutôtcomme
«pos2
sédé » ».Au traversdu regard,
cesontleslimitesetlesmécanismesde défense dumoiquise dévoilentet sont remisen
question: leregard éloigne lespectacle,oubienilpermetdese laisser
envahir (submerger) parlui.«Cequi me détermine foncièrement
danslevisible, c’estleregardqui estau-dehors, explique Lacan
dansl’undesesSéminaires(1964).C’est parleregardque j’entre
dansla lumière, etc’estdu regardque j’en reçoisl’effet.D’oùil
ressort que leregard estl’instrument par oùla lumière
s’incarne ».
Larencontre du toucheretde lavisioncaractériseune
certaineperceptionducorps
parl’image.DidierAnzieudanslapréface duMoi-peaufaitde laperceptionla caractéristique
essentielle(prédominante)du rapportde l’être humainaucorps: « Le
tactile estle modèlesensoriel de laréflexivitépsychique mise en
œuvre dansla bouclevisuelle ».Cetterencontre d’unepropriété
tactile etd’unequalitéoptique correspond àunepeaufantasmée.
Munch joue dansces tableauxde cette
contradictionfondamentale entre la blancheurde lapeauetcelle de la chair, il fait siens
lesentrelacsd’unéclatetd’unetransparence,tandis queBacon
accumuleaucontraire blancheuret rougeur, épiderme et squelette.
Laperception n’est pas unesimple juxtapositiondesensationset
d’images, il existetoujours« danslaperceptionl’amorce d’une

1.Maurice Merleau-Ponty,Levisible et l’invisible[1964], Paris,GallimarTel »,d, «
2002,p.189.
2.Maurice Merleau-Ponty,ibid.,op.cit.,p.191.

14

Frédérique Toudoire-Surlapierre etNicolasSurlapierre

infinité d’images ;maiscelles-cinepeuvent se constituer qu’au
1
prixde l’anéantissementdesconsciences
perceptives».Lerenouvellementesthétiqueque Munch etBacon opèrentl’unet
l’autresurlareprésentationducorps se décèlepar unethéorie de
laperception — qui estl’undesfondementsd’une
esthétiquephysiologiqueoùl’investissement personneln’est pas strictement
auto-mimétique mais
plutôtfantasmatique(obsessionnel).Starobinskirapproche la conscience etle corpsgrâce à l’œil;c’estle
regard «qui assure ànotre conscienceune issue horsdulieu
qu’occupenotre corps, constitue, au sensleplus rigoureux,un
2
excès».Le corpsen peinture est une interrogation
surlesmodalités — surles possiblesaussi—du voiretdu
regard,surleursdifférencesetleursintricationset surleursimplicationsesthétiques.
L’imagevise «un objetabsent ouinexistant, àtravers un
contenu physiqueou psychiquequinese donnepasen propre,
3
maisàtitre de «représentantanalogique de l’objet visé » , elle est
unevision qumime »i « un toucherà distanà la difféce : rence
desautres sens, ellen’apasbesoinde contact (direct)avec le
corps parcequ’elle donne l’illusiondesa contiguïté.Quand cet
objetestcorporel, cen’est pasla distancequi empêche le contact
maisl’objet qui est peint.Quels sontalorsles rapportsentre le
voiretletoucherdanslapeinture de Munch etdeBacon,quels
en sontlesenjeuxen termesd’esthétique etd’ontologie?Si le
corps se définitaussi bien par ses pulsionset par soninteraction
avec lavision, àquoirenvoie lavisibilitéde lapeauen peinture,
quelsen sontlesfondements
phénoménologiquesetlesimplicationsesthétiques ?Laspécificité de l’image
corporelleneréside-tellepasdansle fait qu’elleprometune illusion (celle du toucher)
qui està la fois sapropriété et sa limite?Quelle estlapart
(séparation/distinction)duconnuetdu ressenti dans une image
corporelle?

1.Jean-Paul Sartre,L’imaginaire.Psychologiephénoménologique del’imagination
[1940], Paris,Gallimard, «Folio»,1994,p.234.
2.JeanStarobinski,L’œil vivant[1961], Paris, NRF/Gallimard, « LeChemin»,1995,
« Levoile de Poppée »,p.14.
3.Jean-Paul Sartre,L’imaginaire,op.cit.,p.46.

Introduction

15

L’imagevisuellen’est pas sentie à l’intérieurde l’œil, elle est
« décorporée »pour reprendreunconceptd’AndréGreen qui
unit perception,évidementet représentation:paradoxalement
toutlevisiblen’est pasforcément perçu, ilyatoujours unepartie
qui enest négativisée(refoulée).La conscience
ducorpscorrespond à la façondont nousgérons nosaffects —même les plus
abstraits: l’émotionest ressentie alorsmêmequ’elle est vide
d’intention.Munch entremêle cesdeuxaffectivités.Les
personnagesduCri(1893) oudeLa Puberté(1894) relèventà la foisdu
vécuetdu perçu,on nepeut que constatercette évidente mise à
distance,neserait-ceque dansle fait que ces personnagesnous
regardent.ChezBacon, aucontraire, iln’est plus questionde faire
face, lescorps sontde biais, de dos, inversés, dansdes positions
tellementinconfortables,(disloqués oudémembrés),qu’iln’est
plusle momentderegarderl’autre, l’heure està la dispersionde
soi.« Nous nousdirigeons versla douleuretla honte,nous nous
tendons verselles, la consciencesetranscende maisàvide.La
douleurestlà,objective et transcendante, maisil lui manque
l’existence concrète.Ilvaudraitmieuxappelerces significations sans
matière desimagesaffectives ;leurimportancepourla création
artistique etla compréhension psychologique estindéniable.
Maiscequi importe ici, c’estcequi les sépare d’une honte
concrète(c’est-à-direvraiment ressentie), c’estl’absence
du«vé1
cu» ».Pardifférents procédés picturaux,parle choixde motifs
physiqueset/oud’attitudescorporelles signifiantes,
lepeintrerenvoie au spectateur une honte effective(réellement vécue), desorte
que l’émotion ressentiecorrespondà l’émotion représentée.Le
peintre faitexplicitementde l’affectcorporeluneffect, donnant
une autreperspective à ceque Nietzsche disaitde
laréflexionintellectuelle, cette « exégèse ducorps».Dans quelle mesure
lasollicitationdes sens, lasensationetlaperception, font partie d’un
processus sémiotique en soi?Qu’est-cequlae « sémiotique des
affects»pour reprendreune formulenietzschéenne,peut signifier

1.Jean-Paul Sartre,L’Être et lenéant,op.cit.,p.371.

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Frédérique Toudoire-Surlapierre etNicolasSurlapierre

d’un pointdevuepictural?Lesigne est pourSartre « ducôté du
corps, c’est une des structuresessentiellesducorps.La conscience
du signe existe,sinon nous nepourrionscomprendre
lasignification.Maislesigne estle dépassévers lasignification, cequi est
négligé au profitdu sens, cequin’estjamais saisipour soi-même,
1
ce au-delà dequoi leregardse dirigeperpétuellement».L’image
ducorpschezMunch etBacon renvoie àsa déformationmais
une déformationlittéralementdétailléeetesthétisée.Quelles sont
les spécificitésetlesenjeuxesthétiquesde ces
poétiquescorporelles ?Et réciproquement quels rôlesjouentle corpsetles sens
dansla constitutionetlarestitutionde cette enveloppesensuelle
et sensoriellequ’estl’imaginaire?
Puisquenousavonschoisi d’étudierle
corpsdanslapeinture d’Edvard Munch(1863-1944)etdeFrancisBacon (1909-1922),
les rapports que lesimagescorporellesentretiennentavec les
avant-gardeseuropéennesferont partie de cetravail.Quelsliens
peut-onétablirentre l’expressionnisme de Munch(en toutcas
déclaré et reconnucommetelparla critique)etlanotionde
modernité?Plusgénéralement,quelle influence(dépendance)
peutonmettre enévidence entre lescréationsartistiquesdes pays
nordiquesetles théoriesesthétiques
quisontdéveloppéesenEurope?Quand Munch meten scèneune certainefacture corporelle
(la formequ’il donne à lapeinture), lanotionmême d’esthétique
s’en trouve modifiée.Ellen’est pasfondéesurle beaumais sur
desaffectsexactementcontraires.QuantàBacon, ilréfléchit,par
la mise engarde ducorps, à la façondont une
esthétiques’élabore àpartirdu sensible etde l’horrible.Quellesformes prend
donc cettesémiotique du sensible en peinture,quisemble faire fi
de laparole et qui donne leprimataux sensationsetauxaffects ?
Quelleréflexion surlanotiondepicturalitése donne àréfléchiren
filigrane?Lasémiotique du sensibleopèredoublement: dansle
processusde créationimaginaire etdanslephénomène
devisualisation, et nouschercheronsàpréciserlesintricationsde lasémiotique

1.Ibid.,p.370.

Introduction

17

du signe avecunepensée ducorps, encherchantàpréciser voire à
confronterleur pouvoiresthésique etleur pouvoiresthétique.
Parcequlae « vibrationde l’être »,pour reprendreune
expressionde Jean-JacquesWunenburger,nepeut seréduire àson
contenuintellectuel, elleparticipae « u rayonnementdu sensà
1
traverslatotalité de lasensibilité etde l’affectivité du sujet».La
mise enimagesducorpsestà appréhenderau seind’unerelation
triangulaire entre le corporel, l’imaginationetl’esprit, autrement
ditentre les« effects», lesaffectsetl’intellect, motivéepar une
interrogationdialectique, existentielleetphénoménologique.« Reste
à concevoirceque le corpsest pourmoi, car,précisément parce
qu’il estinsaisissable, iln’appartient pasaux objetsdumonde,
c’est-à-dire des objets que je connaiset que j’utilise;et pourtant
d’unautre côté,puisque jenepuis rienêtresansêtre conscience
de ceque jesuis, il faut qu’ilsoitdonné en quelque manière à ma
2
conscience ».ÀJean-Paul Sartre de faire ducorpscequi est
3
«perpétuellementdépassé»,a« ce u-delà dequoi jesuis».Le
corpsestà concevoircommeunereprésentationdéplacéede
l’esprit —foncièrementoutréepourBacon — n’est-cepas que, du
déplacementaudépassement, iln’yaurait qu’un pas ?L’hypothèse
se justifie aussi dansle casde Munch,seslecturesde Nietzsche, de
Schopenhaueretde
Kierkegaardsontautantd’empruntsmétaphysiquesàsapeinture.Toutereprésentationducorps pose
laquestiondu«quisuis-je?» : « Jesuismoncorpsdansla mesureoùje
suis;jene lesuis pasdansla mesureoùjenesuis pasceque je
suis ;c’est parmanéantisation que je lui échappe.Maisjen’enfais
pas un objet: carc’est perpétuellementà cequejesuisque
j’échappe.Etle corpsest nécessaire encore comme l’obstacle à
dépasser pourêtre dansle monde, c’est-à-dire l’obstacleque jesuisà
4
moi-même ».Alors quetoute manifestationcorporelle,telleque
lasensualitéparexemple, étaitjusque là considérée commeun

1.
2.
3.
4.

Jean-JacquesWunenburger,Lavie des images,Grenoble, PressesUniversitaires,
2002,p.93.
Jean-Paul Sartre,L’Être et lenéant,op.cit.,p.368.
Ibid.,p.365.
Ibid.,p.366.

18

Frédérique Toudoire-Surlapierre etNicolasSurlapierre

empiètementducorps surl’esprit, cequise joue dansles
représentationscorporellesde Munch etBaconcorrespond àune
certaine conscience ducorps — qui impliqueuncertain regardsur
soi.Lavie de l’espritest« cequise maintientdansetaprèsla
mort»,soutientHegel dans saPhénoménologie del’esprit.Pour
Munch,si le corpsmeurt, ilne disparaît pas: les substances
organiques seséparentet setransforment.Selonlui, l’esprit n’est
1
autreque lepouvoird’organiserle corps .Bacon prolonge cette
idée dans touteunesérie deportraits posthumes oùle corps se
survità lui-même.Leurs représentationscorporelles relèventde
l’évidence etdudéfipuisqu’ilsfontde ce corpscensé donner
l’illusionde lavieunimpossiblepictural.Comment —c’est-à-dire
par quels procédés plastiques —lavie est-elle donnée aucorps
danslapeinture de Munch etdeBacon ?En quoi consiste cette
viereprésentée?Qu’est-ceque la mort présente(obsédante)
nous signifie de ces tableaux qui mettentle corpsaucœurde
leurs œuvres ?
Siapriorile corpsen peinturen’est quesilence, chezMunch
etBacon, ilrenvoieprécisémentaucri etau son, et
plusexactementencore aux sonoritésde la chair.« L’univers sonore est une
« cavitépsychiquepré-individuelle dotée d’une ébauche d’unité et
d’identité.Associée, lorsde l’émission sonore, aux sensations
respiratoires qui lui fournissent une impressiondevolumequisevide
et seremplit, les sensationsauditives préparentlesoi
àsestructureren tenantcompte de latroisième dimensionde l’espace
2
(l’orientation, la distance)etde la dimensioncorporelle ».Que ce
soit surle mode de l’ostentation, dudéni, de l’exhibition oude la
castration,que le corps soitnégligéoulaissépourcompte, ilne
peutêtre «passésous silence», lesilenceretentit quand le corpsa
déserté l’image :
Le corpsestla forme contingentequeprend lanécessité de ma
contingence.Cette contingence,nous nepouvonsjamaislasaisircommetelle,
en tant quenotre corpsest pour nous ;car nous sommeschoixetêtre

1.
2.

NicolayStang,Edvard Munch, Oslo, JohanGrundtTanumForlag,1974,p.107-108.
DidierAnzieu,Lemoi-peau, Paris,Dunod,1995,p.183.

Introduction

19

c’est,pour nous,nouschoisir.Même cette infirmité dontjesouffre, du
faitmêmeque jevis, je l’ai assumée, je la dépasseversmes propres
projets, j’enfaisl’obstaclenécessairepourmonêtre etjenepuisêtre
infirmesansme choisirinfirme, c’est-à-dire choisirla façondontje
constitue moninfirmité(comme « intolérable », « humiliante », « à
dissimulerà», « révéleràtous», «objetd’orgueil », « justificationde mes
échecs», etc.).Maiscetinsaisissable corps, c’est
précisémentlanécessi1
téqu’ilyait unchoix, c’est-à-direque jenesois pas toutà la fois .
Jean-Paul Sartrene définit pas seulementle corpsenfonction
desesaffects (c’est-à-dire l’émotionetles sensations qu’ilpeut
subiret susciter), iltientégalementcompte de laconscience,ce
qu’il associe à laquestionde lareprésentation
—commepourl’extérioriseretlapriverdesonéquivalencepsychologique.« La
consciencenese bornepasàprojeterdes significationsaffectives surle
mondequi l’entoure : ellevitle mondenouveau qu’ellevientde
2
constituer».

Toutcorpsen peintureimpliquecelui du peintre et/oudeses
proches, celui du spectateur,qu’ilsoit penséou refoulé, mettant
enjeu un processusd’identification — ou soncontraire, lerejet.Il
constitueune mise enabyme et unepreuve descorps vraiment
vivants —ceuxde lavie.Leregard du peintresur son
tableauengagenécessairement son propre corps,parcequ’il le figure d’une
certaine manière.JeanClairfile ainsi la métaphore d’unetoilequi
s’incarne dansla fibre : «Ceque lapeinturepermet, écrit-il,plus
manifestementet plusautrement que la littérature,
c’estdeproduire descorpsintermédiaires qui composentl’énigme de
lasignificationet qui maintiennentcette énigme en surface.Or tout
l’intérêtdesdéclarationsdu peintre est précisémentdeporter sur
unezone intermédiairequin’est ni depure matérialiténi desens.
[…] Lapeinture a donc des qualitésd’épaisseuretde fluidité, de
transparencequi définissent uncorps physique(solide etfluide) ;
elle a aussiunevolonté inconnueouhasardeuse.Lepeintre joue et

1.
2.

Jean-Paul Sartre,L’Être et lenéant,op.cit.,p.368.
Jean-Paul Sartre,Esquisse d’unethéorie desémotions[1938],Paris, Le Livre de
poche,2000,p.98.

20

Frédérique Toudoire-Surlapierre etNicolasSurlapierre

ruse avec elle.Carc’estellequisera le corps nouveau,réellement
impossibleouimprobable;c’estellequisera la chairliquide etla
1
fibrenerveuse ducorpshumain».Concrète etmatérielle, latoile
est toutefois«unartificepourcomprendreson propre corps,se le
figureren pensée;et plusencore,un simulacreoffertàses
pratiquesetàsesinquiétudesetdontletraitementluipermetd’avoir
en permanence àportée d’yeux uncorps
vivant,uncorpsengestationetenactivité,n’enfinissant pasd’advenir, doncunêtre fuyant
éternellementinsaisissableparcequ’indéfinimentà l’œuvre—bref,
uncorps tout semblable au sien,qui depar sanature detainest
2
condamnéune fois pour toutesàse déroberau regard ».Se joue
dèslorsdanslareprésentation picturale d’uncorps —etce
d’autant plus quand ce corpsfait précisémentfaceau spectateur —
le face-à-face de deuxcorps,telunjeude
cache-cacheoùl’acteur (entendezlepeintre) poursuit uncorps qui lui échappe(le
sien)et qui le conduit, enamenant trait par traitl’au-delà de la
toile—lepaysage—dansl’en-deçà de cette dernière, dansl’espace
propre à lapeinture.
Toute image ducorpsimpliqueunchoixdevie, il constitue
unensemble desymptômesde la façondont un peintrevoitles
êtres, encela ilparticipe d’une esthétique dontiltémoigne des
effetsconcretsetcharnels.Unepoétique corporellerévèle
lerapportd’un peintre au vivant par sesangoissesde dépossession
d’une matière animée : contradictionimpossible et nécessairequi
passeparl’entremise de latoile(en tant
quereprésentationesthétisée) pour signifiercevivant-là, desorteque lapoétiquesemble
allerà l’encontre de cequi est présenté :sitoutepoétique
corporelle en peinture esten soiune contradiction
puisqu’ils’agitdesignifier parle corps (lasémiotique)cequi devraitêtre exprimé(et
entendu) pardesmots sinonintelligibles,toutaumoinsaudibles,
Munch etBacon ontchoisiprécisémentlescontradictionsde la
modalitépicturalepour rendre compte d’unevisionde laviequi

1.JeanClair, «Chairde lapeinture »,FrancisBacon,Fabrice Hergott (dir.), Paris,
CentreGeorgesPompidou,1996,p.37.
2.MaxLoreau,Lapeinture àl’œuvre et l’énigme ducorps,op.cit.,p.225-226.

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