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ROBERT DESNOS ET CUBA

De
194 pages
Lors de son voyage à Cuba en 1928, Robert Desnos a découvert une culture différente, tout à fait intéressante pour la perspective iconoclaste qu’il avait adoptée avec le mouvement surréaliste. Ce voyage marqua une nouvelle étape dans sa vie, il y rencontra Alejo Carpentier et s’intéressa à la vie politique de l’île. Ce livre examine des manuscrits inédits et des articles peu connus publiés dans la l’entre deux guerres. Nous découvrons un Desnos attaché à la littérature caraïbéenne et passionné par l’Amérique latine.
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ROBERT DESNOS ET CUBA
Un carrefour du monde

1999 ISBN: 2-7384-8582-0

@ L'Harmattan,

Publications de l'Equipe de Recherche de l'Université de Paris~VIII

HISTOIRE DES ANTILLES HISPANIQUES

CARMEN VASQUEZ

ROBERT DESNOS ET CUBA
Un carrefour du monde

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Table des matières
INTRODUCTION. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 5 . I. LE VOYAGE. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9 II. UN CARREFOUR MONDE.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. DU 15 III. APRÈS LE VOYAGE:LIENSET RUPTURES. . . . . . . . . . . . . . . . 35

IV. LA TERREUR CUBA. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 47 À
V. DERNIERSPROJETS.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 75

VI. CONCLUSION. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 87 .
ANNEXES: TEXTESDE ROBERT DESNOSSUR CUBA Un carrefour du monde (Le Soir, Paris) . . . . . . . . . . . . . . . . . .92 Arrivée à la nouvelle Havane (9 avril 1928) L'admirable musique cubaine (11 avril 1928) Yo no tumbo cana (17 avril 1928) Un soir au quartier chinois de La Havane (25 avril 1928) Scènes de la vie havanaise (30 avril 1928) Paris-La Havane: la troupe de la presse latine en tournée. . . 109 Notes sur Armando Godoy.
Les joies des enfants cubains.

. . . . . 0 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 119
. . . . .. . . . . . . . . . .

. . . . . . . . 120

Notes sur l'A.B.Co (fac-similé d'un manuscrit inédit). . . . . . . 125 Lanceurs de bombes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 133 La révolution à Cuba 0. . . 0. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 140 La révolution à Cuba: betterave contre canne à sucre. . . . . . 146 Cuba et les Etats-Unis. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 153 Mœurs de Cuba. 0. 0. . . 00. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 156 Un panorama littéraire de l'Amérique (facsimilé d'un manuscrit inédit) . . . . . . . . . . . . . 0. . . . . . . . . . . . . 0. . . . . . 163 Le trésor des Caraibes 0. . . . 0. 0. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 175 Alejo Carpentier, "La musique cubaine" avec préface de R. Desnos. . . . 0. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 182

INTRODUCTION
Que ma voix vous parvienne Chaude et joyeuse et résolue, Que ma voix vous parvienne avec celle de mes camarades
ROBERT DESNOS

Marie-Claire Dumas, dans son remarquable ouvrage Robert Desnos ou l'exploration des limites, lorsqu'elle aborde les rapports entre la vie et l'oeuvre du célèbre poète surréaliste, conclut sans hésitation que "sa vie fut ainsi exemplairement vraie"!. Les recherches que j'ai menées à propos des relations de Desnos avec l'Amérique latine et avec des artistes et des intellectuels de ce continent n'ont fait que confirmer cette affirmation. Le travail que je présente ici n'en est qu'une preuve supplémentaire, quoique restreinte puisque je limite le sujet, fort ample, aux rapports de Desnos avec Cuba et avec ses amis cubains dont notamment Alejo Carpentier, l'ami privilégié, le camarade avec qui il put partager tant d'expériences. Ce travail est une reprise abrégée de ma thèse de Troisième Cycle, Robert Desnos et le monde hispanique, soutenue sous la direction de Daniel-Henri Pageaux, à l'Université de la Sorbonne Nouvelle, Paris III, en juin 1979. Il s'agit donc d'un travail ancien sur un sujet qui m'a passionnée et continue de le faire: les rapports culturels entre l'Amérique latine et la France. C'est un travail d'histoire littéraire, d'histoire des idées où les références sociales et politiques jouent leur rôle; l'homme y apparaît lié à l'Histoire. C'est par ailleurs un travail de génétique textuelle et d'établissement des textes, la démarche relevant de façon évidente d'une critique où l'érudition joue un rôle important. Ce travail commence avec le voyage de Desnos à Cuba et les écrits suscités par la prise de contact avec cette île de la Caraibe, avec sa culture et son histoire, lointaine
IMarie-Claire Dumas, Robert Desnos ou l'exploration
1980, p. 291.

des limites. Paris, Klincksieck,

5

et récente. Il trace les conséquences et l'évolution de cette prise de contact et son premier engagement politique clandestin, contre la dictature de Gerardo Machado, et finit avec la mentiondes textes rédigés pendant l'Occupation, époque pendant laquelle il n'hésita pas à écrire pour lancer, en Résistant courageux, un message engagé, une activité qui eut comme conséquence sa mort en déportation. Dans ces textes publiés ou restés à l'état de manuscrit, dans les fac-similés reproduits qui en sont la preuve, Desnos parle en bon connaisseur de la question cubaine. Mais derrière, en coulisse, on décèle l'empreinte de ce grand ami qui ne l'a jamais oublié et qui a été pour moi le guide idéal lorsque je menais mes recherches, difficiles par leur variété et complexité et les nombreux problèmes que celles-ci posaient. C'est en pensant à nos nombreuses séances de travail commun que je dédie à la mémoire d'Alejo Carpentier ce cahier consacré à la fois à son ami et à son pays. Cette étude reprend en partie quelques publications parues au cours des années antérieures. Je pense en particulier aux communications suivantes: Robert Desnos y Alejo Carpentier: el didlogo de dos mundos, que j'ai lue au colloque Cuba et la France, organisé par Jean Lamore à l'Université de Bordeaux III en 19821; A travers la forêt obscure et touffue: de Gongora à Desnos, présentée au colloque consacré à Desnos et organisé par Marie-Claire Dumas, de l'Université de Paris VII, en 19852 ; La Revista de Avance à Cuba (1927-1930)3, étude présentée lors de la première année du Centre de Recherches Interuniversitaires sur les Champs Culturels en Amérique Latine (C.R.LC.C.A.L.), sous la direction de Claude Fell ; mon édition de la nouvelle La Fea et la bonita, de Desnos, dans L'Herne consacré à Desnos4, dirigé par Marie-Claire Dumas en 1987 ; je mentionnerai enfin la communication prononcée à la Faculté des Langues de l'Université de Picardie lors d'un colloque organisé par Jacques Darras autour du sonnet en juin 1998 : Les sonnets de Desnos dans Etat de Veille, Contrée et Calixto5.
J

Cuba et la France,

Talence, Presses Universitaires Desnos",

de Bordeaux,

1983, pp. 269-289.

"'Moi

qui suis Robert

Paris, Librairie José Corti, 1987, pp. 173-189.

'América, Cahiers du C.R.1.C.C.A.L. Politiques et productions culturelles dans l'Amérique latine contemporaine, Université de la Sorbonne Nouvelle Paris 111,N° l, l" semestre 1986, pp. 83-95.
4

L'Herne:

Robert

Desnos,

Paris, 1987, pp. 173-192, sous la direction de M.-Claire

Dumas.

'Les actes sont en préparation.

6

Pour finir, je voudrais remercier ici quelques-unes des nombreuses personnes dont l'aide a été indispensable pour la réalisation de cette publication. Tout d'abord, Marie-Claire Dumas qui m'a beaucoup encouragée et guidée dans mes recherches depuis le début et qui a mis les siennes à ma disposition; Jacques Fraenkel, qui m'a renouvelé l'accord, si gracieusement donné jadis par son père, le regretté Michel Fraenkel, pour la consultation et pour la reproduction des textes de Desnos; la Bibliothèque Littéraire Jacques Doucet où se trouve le Fonds Desnos; la Bibliothèque Nationale José Marti, à La Havane, et Araceli Garda-Carranza; Etienne-Alain Hubert, qui a mis à ma disposition l'article, retrouvé par lui, intitulé Moeurs de Cuba; José Luis Méndez et Marla Mercedes Dalmau, les premiers à me renseigner, dans mon Porto-Rico natal, sur l'amitié et la collaboration de Desnos et Carpentier; le Conseil Scientifique de l'Equipe Histoire des Antilles Hispaniques (HAH) de l'Université de Paris VIII - SaintDenis, dont notamment Paul Estrade, qui m'a incitée à mener à bien ce cahier, et Jim Cohen, qui a coordonné la production de l'ouvrage. Remerciements à Lydia Egea, qui a effectué la saisie des textes de Desnos et Ana Taveira, qui s'est occupée professionnellement de la mise en page du manuscrit; Marie-Claire Dumas, Paul Estrade et Françoise Moulin Civil, mes relecteurs attentifs; Lilia Carpentier. Enfin, mon mari, Edmundo Vasquez, toujours là.

7

Chapitre I LE VOYAGE
Il avait le don de susciter l'imprévu. Il s'attendait toujours à l'imprévu, à la surprise.
ALEJO CARPENTIER

Au printemps 1926 Robert Desnos a emménagé dans l'ancien atelier d'André Masson au numéro 45 de la rue Blomet, près de Montparnasse. Ce changement d'adresse va l'entraîner dans une aventure qui laissera à jamais une empreinte dans sa vie. Le Montparnasse des années vingt, on le sait, était fréquenté par toute sorte d'artistes, de musiciens, d'écrivains, français, étrangers qui voulaient faire fortune à Paris ou qui étaient, pour des raisons politiques, exilés en France. Parmi ces étrangers se trouvaient beaucoup de Latino-américains. A les fréquenter, Desnos commença à connaître cette culture qui lui fut vite chère et à laquelle il ne cessa de s'intéresser jusqu'à son arrestation par la Gestapo en février 1944. C'est quelques mois après cette date, en novembre 1926, qu'il publie dans Paris-Soir son premier écrit sur un sujet entièrement latino-américain: un portrait d'Alfonso Reyes, rencontré probablement dans un des cafés de Montparnasse. Certes, Reyes aux yeux du jeune écrivain français a dû être un symbole vivant de ce monde qui le faisait rêver. Les groupes de Latino-américains qui se rassemblaient à La Rotonde, au Dôme, à La Closerie des Lilas regardaient vers le Mexique, terre de révolution, laquelle luttait pour conquérir sa liberté politique et culturelle, sinon comme un modèle ou un chemin à suivre, du moins comme un idéal à rêver. Parmi ceux-ci quelques-uns gagnaient leur vie en envoyant des chroniques aux divers pays d'Amérique latine qui s'intéressaient à tout ce qui se passait à Paris: aux expositions, aux nouvelles publications, au théâtre, au cinéma, aux dernières modes, à la vie des cafés, à celle des salons de l'époque. 9

Parmi ces Latino-américains se trouvaient Leon Pacheco et Tono Salazar, chroniqueurs qui firent la connaissance de Desnos. Tous les deux travaillaient pour Parisina (Espejo de las Elegancias Parisienses), revue appartenant à C.-D. Battemberg. Or, Battemberg s'occupait également d'organiser des Congrès dits de la Presse latine. Le septième de ces congrès, programmé pour mars 1928, devait avoir lieu à La Havane. Pour des raisons inconnues, Pacheco dut renoncer à son projet d'assister au congrès à Cuba. II offrit sa place à son ami Desnos qui s'intéressait tellement à tout ce qu'il entendait raconter sur l'autre côté de l'Atlantique. Desnos ne disposait pas de moyens financiers suffisants pour payer son voyage. Mariano de Vedia y Mitre, ancien directeur du prestigieux journal argentin La Nacion, en retraite en France, qui connaissait bien Desnos, s'offrit pour lui donner l'argent nécessaire. II lui remit également une lettre d'introduction à l'intention du jeune rédacteur en chef de la revue Carteles : Alejo Carpentier'. Pendant ce mois de février, Desnos organisa son voyage et obtint les documents qui firent de lui le représentant du journal argentin La Razon au Congrès de la Presse latine. Ainsi donc, avec peu de bagages, un dégoût certain pour les mondanités et pour les réceptions, sans parler de l'''impécuniosité'' qui l'avait empêché de s'acheter des vêtements adéquats, "se procurantjuste l'indispensable smoking"2, Desnos partit vers la côte. Le 21 février] 928 il monta à bord du vapeur Espagne à Saint-Nazaire en direction de Santander, Gijon, La Corogne et, enfin, La Havane. Qui étaient ses compagnons de voyage? La liste existe encore, car il l'a gardée3, de même que les invitations et autres souvenirs, et montre une bizarre diversité. Il y avait Juan Aramburu, journaliste du Dfa Grafico, de Barcelone4 ; Teresa de la Parra, romancière de l'ancienne aristocratie du Vénézuela, qui à l'époque séjournait à Paris; Corpus Barga, journaliste républicain espagnol; Miguel Angel Asturias, jeune écrivain guatémaltèque qui faisait à Paris des études d'anthropologie. Du côté français, le vieux poète Fernand Gregh ; Maurice de Waleffe, secrétaire de la Presse latine; Jean]

Alejo Carpentier, 'Youki

entretien. de Youki, Paris, Arthème Fayard, ]957, p. 109. BLJD/DSN 883.

,

Desnos, Les confidences

Liste des passagers, BLJD/DSN.

vapeur Espagne,

4

C. 25 et DSN. C. 26.

10

Louis Vaudoyer, Jérôme Tharaud, Paul Reboux, qui, ironie du sort, avait publié, quelques années auparavant, Blancs et Noirs, où il se moquait de Cuba; Charles Lesca. Il y avait aussi des Italiens, des Belges, etc. Le vapeur Espagne entra dans le port de La Havane à 7 heures du matin le lundi 6 mars 1928'. Le dock était plein de journalistes et de photographes et il y régnait un grand désordre. A sa grand surprise, les journalistes voulurent lui parler, lui poser des questions sur les diverses activités des surréalistes en France et sur ses propres écrits. La presse cubaine était donc au courant de son arrivée, et savait qui il était. Alejo Carpentier était venu au dock spécialement pour le recevoir2. Il venait juste de sortir de la prison politique du Prado, après une incarcération de cinq mois, pour avoir signé, avec quelques-uns de ses confrères, un manifeste, Nuestra protesta, contre la prolongation des pouvoirs présidentiels de Gerardo Machado. Il avait lu quelques poèmes de Desnos dans une revue d'avant-garde et il parlait bien le français. Il était écrivain, et de plus musicologue. La sympathie réciproque fut immédiate. Desnos lui remit la lettre de Vedia. Carpentier l'accompagna à l'Hôtel Lincoln où les congressistes devaient loger et, avant de se séparer, ils se donnèrent rendez-vous pour le soir même. Desnos avait trouvé le guide idéal. Il venait aussi de trouver un ami. De son côté, le gouvernement de Gerardo Machado avait entrepris de recevoir les congressistes de la façon la plus accueillante. L'intérêt pour le Congrès était évident. Machado profitait de cette rare opportunité pour développer les relations publiques dont il avait fort besoin. Il fallait contrecarrer cette réputation de tyran qu'il s'était créée autant en Amérique latine qu'en Europe. De plus, Machado cherchait à demander à la France un fort emprunt pour remédier à la situation financière cubaine3. Il fallait donc montrer aux visiteurs un pays plein d'optimisme et de prospérité, le visage d'un Cuba stable politiquement et économiquement. Il fallait donc cacher
I

Date inscrite sur un "cupÔn de pasajero" Bloch, émission diffusée le 23 octobre La troupe

(carte de débarquement). 1974.

BUD/DNS.

883.

2

Enregistré sur France-Région 3, Dans la mémoire de Alejo Carpentier,
Paris-La Havane: de la presse latine en tournée,

de Jean-Jacques

,

Le Merle, N° 8, 1928. Même

s'il est anonyme,

ce renseignement

vient sans doute de Desnos.

11

un régime répressif et sanglant, les bagnes débordant de prisonniers politiques. Il fallait occulter la réalité d'une société en pleine crise. Cela explique, dès l'arrivée des congressistes, la multiplication des hommages, des réceptions et des honneurs de toutes sortes. Le programme du Congrès avait été "approuvé par monsieur le général Gerardo Machado y Morales, Président de la République"'. Hormis quelques "séances des comités" dispersées au cours des deux semaines que devait durer le Congrès, la plupart des activités, officielles ou extra-officielles, étaient de caractère mondain. La première des réceptions eut lieu dans l'immeuble du Diario de la Marina, où se trouvaient les bureaux du Congrès. Il y eut aussi une réception offerte par le président de l'Association de la Presse cubaine, une fête à l'hippodrome, une autre au "domicile social" de l'Association des Reporters; un cocktail dans la "finca Nenita", propriété privée de Machado; un déjeuner créole à la "finca Mariana" ; un "jerez" dans une fabrique de cigares; un punch offert par le Ministère de l'Instruction Publique; un déjeuner offert par le maire de La Havane; une réception donnée par les Congressistes de la Chambre des Députés; un punch dans les bureaux du journal El Mundo; une fête offerte par Machado lui-même. Il y eut une visite à la centrale sucrière Tinguaro, à la centrale Occidente ; une fête de musique espagnole au Théâtre National, un combat de coqs, des visites de la ville moderne ainsi que de l'ancienne ville et encore une autre réception à l'Ambassade d'Espagne2. On voit mal comment Desnos aurait supporté un tel emploi du temps. Heureusement, grâce à Carpentier, Desnos commença à découvrir le véritable visage de Cuba. Par où commencer? Pour le premier rendez-vous les deux nouveaux amis s'éloignèrent de la grande ville vers les petits villages, à côté de la plage. Ils s'en allèrent boire du rhum, écouter de la musique cubaine, regarder des jeunes femmes noires danser3. Desnos découvrait un monde nouveau. Carpentier lui parlait, lui expliquait la politique aux Antilles, en Amérique centrale; la situation des jeunes sous la dictature de Machado; leurs inquiétudes;
I

BLJD/DSN BLJD/DSN

883. 883.

2

'R. Desnos, préface à La Musique cubaine, d'Alejo Carpentier, Documents, novembre 1929, p. 324. Voir annexe. 12

N° 6,

leurs travaux intellectuels et artistiques autant que révolutionnaires. Ils parcoururent divers secteurs de la ville; l'ancienne ville, le Malec6n, le Vedado, le quartier chinois. Les jours suivants Carpentier lui fit connaître la plupart de ses amis. Qui étaient-ils? Ils étaient ce qu'on a voulu appeler le Groupe Minoriste, groupe qui s'était formé lors de l'échec de la révolution des Veteranos y Patriotas à Cuba en 19231.Ils étaient jeunes, écrivains ou artistes, partageant une passion: la lutte contre la dictature machadiste et tout ce qu'elle incarnait. Révoltés ou révolutionnaires ? La plupart d'entre eux furent, à un moment ou à un autre, victimes des persécutions du gouvernement. C'est ainsi que Desnos rencontra Juan Marinello, Emilio Roig de Leuchsenring, AgustIn Acosta, José Manuel Acosta, José Antonio Fernandez de Castro et le docteur Juan Antigas, plus âgé que les autres mais un de leurs collaborateurs les plus fidèles. A l'époque, le groupe se réunissait tous les samedis à midi. Ils appelaient ces déjeuners des banquets. Il y avait toujours un invité d'honneur. Le samedi 10 mars, au lieu d'aller au cocktail offert par le président Machado dans la "finca Nenita" et au déjeuner créole de Francisco Camps dans la "finca Mariana", Desnos accepta avec plaisir d'être l'invité d'honneur du jour. Ils festoyèrent joyeusement. Une photo fut prise pour commémorer l'événement. On offrit à Desnos un stylo-souvenir et on décida de se revoir. Pendant plusieurs nuits, la bande d'intellectuels et d'artistes cubains accompagnée du jeune écrivain français, fit la noce, dans différents endroits de La Havane. Pour Desnos, les réjouissances se succédaient. Vint la fin du séjour à La Havane. Desnos, préoccupé par la condition précaire de Carpentier à Cuba, insista pour qu'il parte avec lui en France. Or Carpentier à l'époque n'avait ni passeport ni papiers d'identité. Ancien prisonnier politique, il n'y avait pas droit, et devait se présenter une fois par semaine au commissariat de police. De plus, il était surveillé. Desnos conçut un plan d'évasion. En tant que délégué au Congrès de la Presse latine, on lui avait offert divers insignes et
I

Alejo Carpentier,

La Musica

en Cuba, Mexico, Fondo de Cultura Econ6mica,

1972, p. 305.

2

Youki dit dans Les confidences..., "".un Parker auquel il tenait beaucoup, car il lui avait été offert par ses amis cubains lors de son voyage en Amérique du Sud" (p. 208). Le stylo est en ce moment dans la collection privée d'un de ses amis.

]3

cartes de presse. Par ailleurs, sa carte de représentant du journal La Razon, heureusement pour eux, n'avait pas de photo. Desnos donna tout ce qui servait à l'identifier à Carpentier. Ce dernier, une demi-heure avant le départ, ayant trompé la surveillance de la douane, monta sur le bateau sous le nom de Robert Desnos. Il se rendit immédiatement dans la cabine de son ami où il devait se cacher jusqu'à ce que l'Espagne soit hors des eaux territoriales cubaines. De son côté Desnos, face aux officiers de la douane, fit semblant d'avoir perdu ses papiers et, afin de se faire reconnaître, il appela d'autres congressistes qui se trouvaient déjà sur le pont du bateau. Ceux-ci l'ayant identifié, il put monter à bord sans le moindre problème'. Le bateau Espagne leva l'ancre le vendredi 16 mars vers midi en direction de l'Espagne, puis de la France2. Une fois hors de danger, Carpentier, en compagnie de Desnos, se présenta au subrécargue du bateau afin de se faire reconnaître comme passager. Tout s'arrangea. Durant la traversée les deux amis eurent de longues conversations, notamment sur la musique cubaine que Carpentier expliqua aussi aux autres délégués, en écoutant les disques dont les organisateurs cubains du congrès leur avaient fait cadeau. Desnos imagina même de créer l'ordre de Saint-Cristobal de la Rumba, "boutonnière de rubans de couleurs provenant d'une boîte de bonbons". C'était une plaisanterie. Fernand Gregh, prenant les décorations au sérieux, en fut la principale victime3. Ainsi le cercle qui se formait autour de Desnos passait-il son temps à se distraire et à distraire les autres. Le paquebot Espagne arriva une quinzaine de jours plus tard au port de Saint-Nazaire. Le débarquement de Carpentier fut facile, comme lui et Desnos l'avaient prévu. Durant la traversée Carpentier avait envoyé un aérogramme à l'écrivain cubain Mariano Brull, diplomate à l'ambassade de Paris, et Brull s'était occupé de régler sa situation d'exilé politique. Desnos et Carpentier arrivèrent à Paris sans problème. Le premier se rendit à son atelier de la rue Blomet, l'autre à l'Hôtel du Maine, 64 avenue du Maine, où tant de Cubains logeaient à l'époque4. Leur amitié s'engageait dans une nouvelle étape.
I

Alejo Carpentier, BLJD/DSN Paris-La 883. Havane,

entretien.

2
)

op. ci!. entretien.

4

Alejo Carpentier,

14

Chapitre II UN CARREFOUR DU MONDE
Et tandis que la nuit chaude enveloppe ce paysage d'intérêt mondial, j'écoute chanter les nègres aux sons d'une musique sensuelle, rythmée, admirable; aux sons d'instruments espagnols, nègres et indiens, surgit un nouvel univers poétique.
ROBERT DESNOS

De retour à Paris, Desnos publia dans Le Soir, entre le 9 et le 30 avril, une série de cinq articles consacrés à son séjour à Cuba. Un carrefour du monde, titre global, comprend Arrivée à la Nouvelle Havane, L'admirable musique cubaine, "Yo no tumbo cana'! (Non, je ne couperai pas les cannes), Un soir au quartier chinois de la Havane et Scènes de la vie havanaise. Il montre là l'empreinte laissée par cette expérience unique et aussi à quel point il s'est attaché aux idées culturelles et politiques de la jeune génération du Groupe Minoriste qu'il venait de connaître à travers Carpentier. En tant que journaliste, il donne à voir une Amérique entièrement opposée à celle traditionnellement imaginée en Europe à l'époque; une Amérique qui se révèle à travers différentes expressions de sa culture métisse; et la lutte constante de celle-ci vers son idéal ultime: la liberté. En tant que poète il peut concilier sa conception du rêve avec celle de la réalité, leur fusion acquérant pour toujours un sens concret. Arrivée à la Nouvelle Havane Arrivée à la Nouvelle Havane révèle, en guise d'introduction, le choc que cette capitale antillaise a provoqué en lui. L'attente en pleine mer sur le bateau Espagne, la "nuit de tempêtes fabuleuses", 15

semblent nourrir son goût du suspense, son sens de l'aventure. Et quand il décrit la lente apparition de la ville, d'abord la forteresse de El Morro; puis les docks, ensuite les "grandes avenues" de "cette ville de pierre et d'asphalte", on le voit réagir: La Havane légendaire, celle du "paysage exotique des gravures" a cédé la pas à une autre, "nouvelle". Certes, Desnos a démythifié La Havane, et en la démythifiant, il jette les bases qui lui serviront à traiter les problèmes fondamentaux de la société cubaine. Mais dans ce premier temps c'est l'élément vivant, le peuple, qu'il présente par le biais de la description des femmes havanaises. Desnos s'est sans doute senti attiré par leur sensualité: "Noires ou blanches, il n'en est pas une qui ne mérite d'être aimée et qui n'offre, sous des couleurs différentes, un charme identique". Est-ce un trait de son caractère de rêveur que de suggérer que toutes les femmes de la ville sont belles? Un trait d'humour que de déclarer que les vieilles femmes et les laides, on "doit les cacher ou les tuer" ? Mais, en décrivant la couleur de ces femmes, il soulève le problème de la diversité des races dans la population antillaise. Il ne traite pas le problème du métissage mais dès le début il distingue les trois groupes ethniques à Cuba: "chinois, nègres, blancs". Desnos soulève aussi le problème politique de Cuba tel qu'il était conçu par ces "jeunes hommes farouchement possédés d'indépendance et de liberté" qui menaient une résistance active contre la dictature de Gerardo Machado et contre son allié principal: les Etats-Unis. Il s'agit, bien entendu, du Groupe Minoriste. Sans doute pour les comprendre, faut-il d'abord rappeler l'état de pénétration politique contre lequel le groupe luttait. Après la guerre hispano-américaine et après avoir subi une occupation militaire entre 1899 et 1902, Cuba était devenu un protectorat des Etats-Unis. Déclaré république en 1901, le pays avait été forcé à la dépendance politique à cause de l'Amendement Platt, par lequel les Etats-Unis se réservaient le droit d'intervenir et d'établir des bases navales sur l'île afin d'assurer la stabilité politique nécessaire au bon fonctionnement d'une économie qu'ils contrôlaient. Cette pénétration économique et militaire avait provoqué une prise de conscience chez les jeunes intellectuels cubains, une tendance à l'engagement total qui s'acheminait vers une définition de 16

l'identité culturelle cubaine. Ainsi naquit le concept de "cubanité" qui devait aboutir à l'affirmation de l'identité autochtone. Ils exprimaient leurs points de vue dans des revues comme Avance, qui soutenait "la adquisicion y la afirmacion de una posicion basicamente cubana"l, Social ou Carteles. Ces jeunes écrivains traitaient de sujets aussi variés que la monoculture sucrière, l'afro-cubanisme, la politique et la littérature des grands libérateurs. Et c'est ce que Desnos admirait chez eux: leur besoin de ne faire aucune distinction entre l'engagement politique et le travail intellectuel ou artistique, entre l'idée d'indépendance et la poursuite de la liberté. Roig de Leuchsenring affirmait ainsi:
Por 10 pronto, el minprismo dio en Cuba, por primera vez, el ejemplo de un grupo de artistas y escritores, no s610 de atelier 0 de gabinete, sino interesados, como hombres, en los problemas politicos y sociales de su patria, de América y de lahumanidad, con conciencia de la responsabilidad enorme que el intelectual - por ser intelectual - tiene para sus seme jantes, el deber en que esta de poner cultura y talento al servicio de su pais y de la humanidad, principalmente en los paises de crisis polfticas y sociales'.

D'après Desnos, ces intellectuels et artistes nouveaux ne devaient jamais perdre contact avec leur propre réalité, une réalité qui se suffisait à elle-même car elle embrassait simultanément le réel et le merveilleux. C'est précisément leur "foi" (le terme est employé par Desnos dans son article) qui rendait possible cette union intrinsèque de concepts en apparence opposés3. Desnos adopte alors une perspective peu orthodoxe du point de vue du mouvement surréaliste auquel il appartenait à l'époque. Mais, peut-être serait-il trop risqué d'affirmer qu'en adoptant cette
I Martin Casanovas, Orbita de la Revista Avance, La Havane, Colecciôn Orbi ta, 1972, p. 17. A ce sujet on peut consulter notre article "La Revi.çta de Avance (1927-1930)", América, Cahiers du C.R.1.C.C.A.L., Paris, WI, 1er semestre 1986, pp. 83-95.
2

Cité par Salvador Bueno in : Historia de la Literatura Cubana, La Havane, Editora
del Ministerio de Educaciôn, 1963, p. 427.

'Lorsqu'il définit sa théorie du réel merveilleux, Alejo Carpentier affirme: "Pero es que muchos se olvidan, con disfrazarse de magos a poco costo, que 10 maravilloso comienza a serlo de manera inequivoca cu an do surge de una inesperada alteraciôn de la realidad (el milagro), de una revelaciôn privilegiada de la realidad, de una ampliaciôn de las esca]as y categorias de ]a realidad, percibidas con particular intensidad en virtud de una exaltaciôn

del espiritu que 10conduce a un modo de "estado limite". Para empezar, la scnsaciôn de 10
maravilloso presupone una "fe". Tientos y diferencias, Montevideo, Editorial Area, 1967, p. 109.

17