Constructions identitaires et mobilisation des sujets en formation

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La question du sujet en formation concerne les professionnels de l'éducation quels qu'ils soient. Parmi les nombreuses questions relatives à l'approche des comportements des sujets en formation, les auteurs ont choisi de centrer leurs recherches sur le rapport entre construction identitaire et mobilisation des sujets.
Publié le : samedi 1 avril 2006
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EAN13 : 9782336265551
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Constructions identitaires et mobilisation des sujets en formation

Action et savoir - RECHERCHES
ACTION ET SAVOIR - RECHERCHES est une collection d'ouvrages de recherche s'adressant particulièrement à des professionnels et à des chercheurs intéressés par la théorisation de l'action dans les champs de pratiques, et par les rapports entre constructions des activités et constructions des sujets. Elle est fondée sur l'hypothèse de liens étroits et réciproques entre engagement de l'action et production de savoir. Elle est dirigée par J.-M. Barbier, P. Caspar, O. Galatanu et G. Vergnaud. Dernières parutions
Françoise CROS (Ed.), Ecrire sur sa pratique pour développer des compétences professionnelles, 2006. Maryvonne SOREL et Richard WITTORSKI (Coord.), La professionnalisation en actes et en questions, 2005. J.-M. BARBIER et O. GALATANU (coord. par), Les savoirs d'action: une mise en mot des compétences ?, 2004. Jean-Marie BARBIER (dir.), Valeurs et activités professionnelles,2003. M.-P. MACKIEWICZ (coordonné par), Praticien et chercheur, 2001. B. MAGGI (sous la direction de), L'atelier de l'Organisation, Un observatoire sur les changements dans les entreprises, 2001. G. RACINE, La production de savoirs d'expérience chez les intervenants sociaux, 2000. J.-M. SALANSKIS, Modèles et pensées de l'action, 2000. E. BOURGEOIS et Jean NIZET, Regards croisés sur l'expérience de formation, 1999. F. CROS, Le mémoire professionnel en formation des enseignants, 1998. J.-F. BLIN, Représentations, pratiques et identités professionnelles, 1997. R. WITTORSKI, Analyse du travail et production de compétences collectives, 1997. J.-M. BARBIER, F. BERTON, J.J. BORD, Situations de travail et formation, 1996.

Jean-Marie BARBIER, Etienne BOURGEOIS, Guy de VILLERS, Mokhtar KADDOURRI (Eds)

Constructions

identitaires

et

mobilisation des sujets en formation

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
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- RDC

www.1ibrairieharmattan.com Harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan @wanadoo.fr @- L'HARMATTAN, 2006 ISBN: 2-296-00610-8 E~:9782296006102

Sommaire
Introduction Groupe «Identité et formation», Cnam/Louvain-Ia-Neuve
Problématique identitaire et engagement des sujets dans les activités Jean-Marie Barbier Tensions identitaires et engagement en formation Etienne Bourgeois Dynamiques identitaires et rapports à la formation Mokhtar Kaddouri Images de soi, motivation et engagement en formation Sandrine Neuville, Denise Van Dam Activité identitaire et sens de la formation. Une étude exploratoire du point de vue historico-culturel Christian Sebastian et Guy de Villers Analyse de contenu, analyse conversationnelle, analyse linguistique du discours: entre conceptions linguistiques du sujet et paradigmes de l'identité en sciences sociales Fabrice Gutnik Désir de connaître, motivation à apprendre: origines et enjeux identitaires Pierre-Marie Mesnier Conclusion Groupe « Identité et Formation» Pistes bibliographiques Mado Maillebouis Présentation des auteurs 9

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Introduction

Groupe « Identité et formation» CNAM / VCL

Quel que soit le lieu où ils opèrent, les professionnels de l'éducation échappent difficilement à la question du sujet en formation.

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Au niveau de l'efficacité même de leurs pratiques: si l'on admet en effet que les activités d'éducation ne sont jamais que des interventions sur des constructions identitaires déjà en cours, le pilotage de ces interventions, partagé ou non, peut difficilement se faire sans une bonne connaissance, formalisée ou « en acte» de ces constructions. A défaut, il s'effectue « à l'aveugle », comme c'est le cas en effet d'un certain nombre de pratiques éducatives. Au niveau éthique: dans leur grande majorité les professionnels de la formation souhaitent que les différents dispositifs dans lesquels s'engagent les sujets, ou dans lesquels ils sont engagés (cas de la formation initiale), prennent sens pour eux au regard de l'ensemble de leur trajectoire, sans que pour autant cette construction de sens ne soit le résultat d'une pression externe, même accompagnée d'un discours survalorisant sur le sujet, comme c'est le cas par exemple de certains propos sur l'autoformation, l'auto-détermination des parcours, ou l'auto-direction des apprentissages. Cette orientation éthique est partagée par les auteurs de cet ouvrage, à la fois chercheurs et professionnels.

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Dans les deux cas se pose une question centrale: peut-on disposer d'outils théoriques, méthodologiques et épistémologiques permettant d'aborder de manière concrète et située les comportements d'engagement « des» sujets en formation en évitant les facilités et les impasses du discours sur « le » sujet. Cette question se pose aussi bien dans les lieux professionnels d'échange, d'analyse des pratiques ou d'élaboration de projets, que dans les lieux explicitement consacrés à la formation et à la professionnalisation des professionnels de l'éducation, et a fortiori dans les lieux de recherche. Les auteurs de cet ouvrage n'ont pas, bien sûr, l'ambition de répondre à l'ensemble des questions relatives à l'approche des comportements des sujets en formation, mais ils ont jugé utile de centrer leur attention sur une question traditionnellement difficile, qui est la question du rapport entre construction identitaire et mobilisation des sujets en formation. Trois grands types de problèmes parcourent cet ouvrage, à la mesure même de leur présence dans les « analyses de terrain ».

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Des problèmes d'ordre épistémologique: quel statut peut-on accorder à la notion d'identité, si fréquemment utilisée aujourd'hui dans tous les discours sur la formation et le développement? L'identité est-elle l'objet des démarches intellectuelles relatives aux sujets ou en est-elle le produit? Quelle est la place respective des notions ou concepts relatifs à l'identité lorsqu'ils sont utilisés dans des démarches professionnelles et/ou dans des démarches de recherche? Les «dynamiques identitaires» ont-elles un statut ontologique ou sont-elles une construction de chercheur? Toutes ces questions, très présentes dans la recherche en formation, et plus généralement dans la recherche sur les activités humaines, le sont particulièrement dans l'analyse de l'engagement en formation. Des problèmes d'ordre théorique, souvent liés aux premiers. L'engagement ou la mobilisation des sujets en formation pose en effet des questions théoriques extrêmement intéressantes, dépassant largement leur objet propre: par exemple la différenciation des images et représentations de soi; leurs influences réciproques; l'émergence, les modes de résolution et 10

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les effets des «tensions identjtaires » ; le rôle des émotions dans les dynamiques identitaires; le statut de l'intentionnalité et de l'inconscient; le statut du désir, etc.

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Des problèmes d'ordre méthodologique, également liés aux autres: quel statut peut-on accorder aux discours que tiennent les sujets sur leur entrée en formation? A qui est-il adressé? Quelles conséquences peut-on en tirer sur ce dont ce discours est l'indicateur? Est-il lui-même une «trace d'activité» susceptible de donner lieu à confrontation avec le sujet? Existe t-il d'autres voies d'accès au sens que les sujets construisent autour de leur engagement en formation, ou à la signification qu'ils lui donnent dans différentes situations publiques? L'analyse même des discours ne peut-elle pas faire l'objet de plusieurs modes de traitement, et ces modes de traitement ne sont-ils pas en lien avec des paradigmes plus généraux touchant les démarches de connaissance et le statut des sujets? Quels outils concrets peuvent être utilisés dans chacun des cas?

Si un certain nombre de ces questions sont abordées, elles ne le sont pas toutes bien évidemment, et celles qui le sont le sont probablement dans un double contexte. . La trajectoire individuelle de réflexion et de recherche de chacun des auteurs, et les cohérences et ruptures qui y sont présentes. Selon les contributions, le lecteur sentira une diversité d'enracinement, disciplinaire, professionnel et/ou culturel. Nous avons considéré cette diversité comme source d'enrichissement pour le travail collectif. Les éléments de culture commune, qui indéniablement se trouvaient au départ, et qui se trouvent plus sûrement encore à l'arrivée d'une longue collaboration commune, conduite avec intérêt et plaisir.

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Cet ouvrage est en effet le fruit d'une familiarité de travail entre deux équipes de recherche et de formation à la recherche, l'Unité de recherche sur la formation et les organisations de l'Université catholique de Louvain (VCL), à Louvain-la-Neuve, et le Centre de recherche sur la Formation du Cnam, engagés depuis près de dix ans dans de multiples activités communes, dont notamment un diplôme conjoint d'études approfondies «Formation des adultes: champ de recherches» (actuellement transformé en master de recherche), qui se Il

sont révélées inductrices de rapprochements théoriques et professionnels. Il est encore plus précisément le résultat d'un programme de rencontres de plusieurs années, organisé autour de l'engagement en formation et plus généralement des rapports entre identité et formation. A l'analyse, plusieurs éléments caractérisent peut-être cette culture commune:

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Le souci d'articuler recherche et professionnalisation. Cette orientation, de fait ou délibérée, est extrêmement importante en formation des adultes. Elle conduit à accorder beaucoup d'intérêt à la prise en compte des activités et comportement réels des sujets, réinsérés dans les contextes et trajectoires qui leur donnent sens. Elle conduit à considérer aussi l'émergence d'un positionnement «sciences sociales» chez les professionnels de la formation comme un élément de développement de leurs compétences et de leur identité professionnelle, et à favoriser chez eux la production de savoirs théoriques à partir de leurs activités. Elle conduit aussi à une rigoureuse distinction entre langage de l'action et langage de la recherche, pour mieux les conjuguer ensuite. Elle conduit encore à considérer la recherche en formation comme un champ scientifique correspondant à un champ de pratiques, et à le mettre en relation avec d'autres champs scientifiques correspondant également à des champs de pratiques. La préoccupation d'articuler également théorie de l'action et théorie de l'identité. On constatera cette préoccupation dans la plupart des contributions. Il paraît en effet difficile d'élaborer des outils conceptuels rendant compte des constructions des sujets sans élaborer en même temps des outils conceptuels relatifs à la construction des activités dans lesquels ils sont engagés. C'est impossible de ne pas le faire s'agissant d'une activité «l'entrée en formation », qui renvoie précisément aux représentations rétrospectives qu'un sujet se fait de son histoire et donc de sas activités antérieures, et aux représentations anticipatrices ou projectives qu'il se fait de son devenir, donc de ses activités ultérieures. Une conception dynamique et interactionniste de l'histoire des sujets et de leurs activités, qui à l'évidence constitue un «bien partagé» entre les auteurs, et est présente dans toutes les 12

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contributions. Cette orientation a conduit probablement de fait à privilégier une approche holiste, justifiant le souci de rapprochement entre auteurs et contributions, au-delà de la diversité quelquefois du vocabulaire.

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Enfin l'intérêt porté aux outils conceptuels mobilisables par tous, et pas seulement par les chercheurs. Ceci n'est pas forcément contradictoire avec le caractère abstrait de ces outils. L'abstraction peut être congruente avec la complexité et la singularité de leur objet: les activités et comportements réels des sujets. Elle ne pose pas forcément, en tant que telle, problème à des professionnels, en réalité surtout sensibles au caractère heuristique de ces outils par rapport à leur expérience. Cette orientation est par contre contradictoire avec ce que nous pourrions appeler la naturalisation des construits des chercheurs. Cette naturalisation consiste à donner aux outils conceptuels élaborés pour la recherche le statut des entités dont ils prétendent rendre compte. Elle est extrêmement fréquente. Elle conduit à donner plus d'importance à l'univers intellectuel de construction de ces outils, qu'à l'univers de référence auquel ils sont relatifs. Elle tend, bien entendu, à clore les milieux de recherche sur eux-mêmes.

Nous regrettons toutefois de ne pas avoir pu autant que nous l'aurions voulu progresser dans l' opérationnalisation empirique de certains de ces outils, pour le recueil et le traitement des matériaux, ce qui constituera peut-être un autre travail dans le prolongement de celui-ci. Concrètement, l'ouvrage est construit de la façon suivante:

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Dans une première contribution, Jean-Marie Barbier s'efforce de mettre en perspective dans une problématique d'ensemble les objets traités dans cet ouvrage. Dans un second temps, Etienne Bourgeois, Mokhtar Kaddouri, Sandrine Neuville et Denise Van Dam, Christian Sebastian et Guy de Villers traitent, en référence à des données empiriques et tout particulièrement à des matériaux de discours, de différents aspects des relations entre dynamiques identitaires et engagement en formation. Un troisième type de texte, signé par Fabrice Gutnik, a pour spécificité de discuter les postulats épistémologiques qui sous13

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tendent différentes approches méthodologiques de la question de l'identité.

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Un texte d'orientation plus clinique, écrit par Pierre-Marie Mesnier, aborde de façon plus précise le désir d'apprendre ou de connaître. L'ouvrage se clôt par une bibliographie sur le thème réalisée par Mado Maillebouis.

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Problématique

identitaire et engagement des sujets dans les activités

il

Il est bon, par le temps où nous vivons
de ne passer que pour soi-même" (Louise Michel, Mémoires)

Jean-Marie Barbier

Les ambiguïtés de la problématique

identitaire

C'est désormais chose faite: le« lexique identitaire »a conquis durant les années 90, tant en formation que dans la plupart des domaines d' « intervention sur autrui» (management des personnes, travail social, action politique, action culturelle, thérapeutique, etc.) la place dominante qu'on pouvait lui prédire dans les cultures professionnelles correspondantes, et notamment dans les discours relatifs aux publics cibles de ces interventions.

Le phénomène est constatable aussi bien au niveau des professionnels que des chercheurs. Ce qui se décrivait hier en termes de

caractéristiques, d'itinéraires, de parcours, de trajectoires, de contenus d'activités, de projets, de relations avec les autres acteurs, etc., tend aujourd'hui à être intégré dans une problématique identitaire qui aurait vocation à être à la fois intellectuellement unificatrice et moralement «humaniste». Il n'est, pour s'en convaincre, que de consulter les titres et architectures donnés à de nombreuses publications portant sur ces objets, modifiant d'ailleurs de façon importante les entrées du travail documentaire.

Prise dans sa «définition naturelle» actuelle, c'est-à-dire, dans «le contenu plus ou moins vague que spontanément - et souvent inconsciemment - les locuteurs y associent» (Martin 1990), la notion d'identité présente en effet un indéniable potentiel en ce sens. On peut y trouver, en effet, notamment trois types de composantes. - Une composante d'intégration d'approches auparavant disjointes. Se référer à la notion d'identité implique de fait une approche globale et conduit, dans les discours portés sur les sujets humains, à rompre avec un certain nombre de distinctions jugées mutilantes : distinctions entre psychologique et social, subjectif et objectif, individuel et collectif, cognitif et affectif, etc. La définition, souvent citée, donnée par CI. Dubar de l'identité comme «résultat à la fois stable et provisoire, individuel et collectif, subjectif et objectif, biographique et structurel, des divers processus de socialisation qui, conjointement, construisent les individus et définissent les institutions» (1991, p. 113) en témoigne assez bien. Cette intégration peut d'ailleurs à terme être porteuse de redéfinition des organisations disciplinaires. - Une composante d'affirmation d'intérêt pour tout ce qui touche aux « sujets» concernés: significations qu'ils donnent à leurs activités, autonomie de gestion de leurs propres itinéraires notamment. Cette affirmation est d'autant plus remarquable qu'elle émane d'autres acteurs que les intéressés eux-mêmes, et que les activités et itinéraires dont il est question s'inscrivent le plus souvent dans des dispositifs construits également par d'autres acteurs, notamment des professionnels de l'intervention. De ce point de vue, la problématique identitaire peut apparaître en opposition relative avec celle de la socialisation ou de l'acculturation, mais elle se développe tout aussi bien dans des situations d'intervention externe sur une population.

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- Une composante d'affirmation de croyance au « potentiel de changement» de ces mêmes sujets. Ceux qui recourent à la notion d'identité y voient en général davantage un processus qu'un état, et se situent dans une approche que l'on peut qualifier de fait de « constructiviste », sur les plans tant intellectuel que professionnel. Le fait que, le cas échéant, ils s'opposent à des partisans d'une conception fixiste de l'identité sert souvent à mieux faire valoir leurs propres positions.
On le voit, nous faisons I'hypothèse que ce succès accordé vocabulaire identitaire prend une signification sociale plus large: s'inscrit en fait dans une double évolution, que nous avons l'occasion de décrire ailleurs (Barbier & Durand 2003, Barbier Galatanu 2004). au il eu &

- Développement depuis les années 80 d'une nouvelle épistémè ou culture de pensée, souvent qualifiée de «post-modeme », repérable aussi bien dans les discours scientifiques que dans les discours professionnels et sociaux, insistant sur I'historicité, sur les significations que les acteurs accordent à leurs activités, sur les subjectivités, sur les transactions et compromis entre acteurs, sur les recompositions d'activités. - Parallèlement mise en place de nouvelles références ou de nouveaux modèles de production et d'organisation sociale privilégiant les logiques de flexibilité, de gestion intégrée en situation et de participation formalisée des acteurs à cette gestion.

Une telle évolution des cultures et modèles de pensée et d'action dominants mériterait, bien sûr, analyse; il serait intéressant par exemple de s'attacher au sens logique et à la fonction sociale que peut présenter une injonction sociale de subjectivité, c'est-à-dire, une pression sociale, apparemment paradoxale, à l'autonomie des sujets, mais tel ne peut pas être notre propos ici.

Cette problématique identitaire a probablement des effets de mobilisation d'acteurs, notamment d'acteurs professionnels, mais sa

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fonction idéologique peut expliquer le bilan, qui peut apparaître relativement modeste, de ses effets heuristiques: souvent en effet, et éventuellement contre la volonté même de ceux qui contribuent à la construire, les travaux inspirés de la problématique identitaire consistent en un travail de nomination de phénomènes auparavant désignés sous d'autres vocables: à l'identité « héritée» par exemple, on fait souvent correspondre la trajectoire antérieure; à l'identité « présente », les activités en cours; à l'identité « visée », les projets; à l'identité «pour autrui », les rôles proposés ou assignés, et les intériorisations de rôles; etc. Même des outils plus construits comme les « modèles identitaires» (Sainsaulieu 1988), les «formes identitaires» (Dubar 2001), les «stratégies identitaires» (Camilleri et alii 1990, Gaulejac et alii 1994), les «stratégies de personnalisation» (Tap 1996), les «dynamiques identitaires « (Kaddouri 1996, 2003, Barbier 1996, Barbier & Galatanu 1998) ou «logiques identitaires» ( Fond-Harmant 1995, Grave 2002) peuvent connaître un sort analogue, et servir d'outils de caractérisation, même provisoire, d'individus ou d'organisations. Ces outils comme bien d'autres (notions d'habitus, de schèmes) font bien souvent l'objet d'un processus de naturalisation par leurs usagers qui, plutôt que de les utiliser comme outils de production de connaissances, les considèrent comme objets à reconnaître dans les matériaux recueillis (on « retrouve» telle ou telle notion ou concept) ; leur succès est parfois moins le signe de leur fécondité heuristique, que de la fonction de participation à un « discours savant» qu'ils permettent à leurs usagers. - Si l'on entend toutefois par acquis théoriques l'établissement de nouvelles corrélations entre plusieurs existants, la problématique identitaire nous paraît présenter de tels acquis dans plusieurs domaines: mise à jour de cohérences entre des éléments disparates au sein d'une même trajectoire individuelle ou organisationnelle, mise à jour de liens entre représentations identitaires et engagement d'activités, etc. - Potentiellement la problématique identitaire nous paraît porteuse de plusieurs questions de recherche de grande importance:

- Très

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Son ambition unificatrice dans le langage courant oblige tout d'abord à préciser le statut exact de la notion d'identité, condition indispensable au travail méthodologique, et dans le même temps à

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préciser la nature des liens qui peuvent être établis avec les différentes notions et concepts qui apparemment s'y réfèrent.

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Son ambition à rendre compte de l'historicité des sujets oblige également à préciser la nature des composantes qui entrent en jeu dans les changements désignés, les relations qu'elles entretiennent entre elles, les éventuels mécanismes de régulation entre ces composantes. Enfin, son ambition à rendre compte du point de vue des sujets dans des situations construites par d'autres nous oblige également à préciser les interactions d'acteurs dans les situations d'engagement dans des activités, comme c'est le sont précisément les situations d'engagement en formation, objet d'intérêt de cet ouvrage.

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La présente contribution a pour objectif de ré-examiner ces différentes questions, à la lumière de travaux de recherche récents produits dans ce domaine, en lien ou non avec la formation. Soucieuse d'une reprise en compte dans une perspective transversale de ce qu'elle considère comme des acquis, elle se présente, conformément aux dimensions qui lui sont accordées dans un ouvrage collectif, comme un effort de prise de position et de (re)construction personnelle, avec les inconvénients et les avantages du genre. De ce point de vue elle se situe dans le prolongement des travaux antérieurs de son auteur (Barbier 1996, Barbier & Galatanu 1998), mais bénéficie aussi des échanges et travaux menés plusieurs années durant par les deux équipes de recherche en formation de l'Université de Louvain et du Cnam, ainsi que d'autres travaux du Centre de Recherche sur la Formation (CRF).

Quelques préalables épistémologiques

Ce travail s'inscrit dans le champ des recherches ayant pour objectif l'intelligibilité des activités humaines, situées historiquement et socialement. Il est marqué notamment par deux options épistémologiques, présentes dans nombre de travaux du CRF, dans la

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mesure précisément où ceux-ci ont pour domaine privilégié un champ de recherches correspondant à un champ de pratiques (la formation). - Tout d'abord, comme on l'a vu précédemment, établissement d'une distinction stricte entre lexique des actions (cf. supra, la notion de « définition naturelle ») et lexique d'intelligibilité des actions. Cette distinction est valable pour l'ensemble des sciences humaines, qui utilisent dans le langage de la recherche un vocabulaire proche de celui utilisé par les acteurs pour parler de leurs activités, ce qui produit d'évidents effets d'interférence. Pour reprendre la formule bien connue, la recherche a pour objectif de produire des significations autres que celles que les acteurs donnent spontanément à leurs actes. - En même temps, sous peine de mutiler son propre objet, la recherche ne peut se contenter des seules informations issues de l'observation des activités ou du recueil des traces d'activités. Elle utilise également, et dans certains cas provoque, différentes catégories de verbalisations des acteurs à l'occasion ou à propos de leurs activités. Autrement dit, la recherche sur les activités humaines n'a pas seulement pour objet la performation (Barbier & Galatanu 2000) de ces activités (comme pouvait se le proposer le courant behavioriste), elle a également et dans le même temps pour objet les constructions de sens et donations de significations (Barbier 2000) qu'opèrent les acteurs qui y sont impliqués; et les interprétations qu'elle propose sont relatives à l'ensemble. Cela peut conduire à des découpages qui ne renvoient plus aux logiques disciplinaires, mais aux contours de significations que les acteurs donnent à leurs activités; privilège peut être donné à la notion d'action comme ensemble d'activités dotées par les acteurs d'une unité de sens ou de significations; cette voie (notion d'unité significative) est d'ailleurs l'option prise depuis longtemps par un chercheur comme J. Theureau en ergonomie. Ces deux options épistémologiques ont, dans le cas qui nous intéresse, une conséquence tout à fait immédiate. Elles conduisent à opérer un double mouvement. d'abord, considérer tout ce qui se touche de façon directe à l'identité comme un matériau pour la recherche. Nous ferons l'hypothèse que l'identité n'est ni une entité objet de connaissance, ni un outil interprétatif pour la recherche. L'identité se donne d'abord à voir comme une construction mentale et/ou discursive opérée par des 20

- Tout

sujets. Ce qui nous conduit à abandonner toute perspective ontologique, il est vrai favorisée par le thème, et même toute perspective théorique directe sur l'identité pour examiner toutes les questions qui se rattachent à l'identité comme construction sociale. - Ensuite, s'efforcer d'adopter une posture «scientifique », ou d'intelligibilité, par rapport à cette construction sociale, impliquant, elle, au contraire, la construction d'une problématique identitaire, mais entendue au sens de problématique de compréhension et non de problématique d'action.

On notera que ce double mouvement est en fait opérable à propos de l'ensemble des désignations en usage pour approcher les sujets humains. Dans notre expérience de recherche, le fait, par exemple, d'avoir choisi de considérer la compétence comme une représentation ou un discours inféré à partir d'une activité située a eu pour nous des effets heuristiques considérables. Ce choix nous a permis de renoncer rapidement à donner une définition « scientifique» directe d'un objet « compétence », définition d'avance vouée à la mise en cause et à l'échec, comme on le constate dans la multiplicité des définitions qui en sont proposées, et de proposer l'établissement ou la recherche d'une définition scientifique des définitions sociales de la compétence, ambition beaucoup plus compatible avec nos observations et nos choix. La même observation peut être faite à propos des notions de capacités ou de savoirs, et de l'ensemble des désignations en usage dans l'approche des sujets humains: elles appartiennent à un même champ ou réseau sémantique, où vraisemblablement la notion d'identité a conquis une place centrale, et précisément délicate en raison de l'ambition holiste qui lui est prêtée.

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Les identités comme constructions représentationnelles et discursives opérées par des sujets sur eux-mêmes ou sur d'autres avec lesquels ils sont en relation ( notion d'identité)

Les identités sont des constructions

Cette affirmation s'oppose très directement aux conséquences d'une tradition philosophique et métaphysique occidentale au moins deux fois millénaire, qui s'est souvent proposé comme objectif la connaissance et la définition de ce que serait l'être humain en général ou tel être humain en particulier: les multiples définitions que l'on trouve dans cette tradition de ce qui constituerait 1'« essence» de I'homme, et le « connais-toi toi-même» de Socrate, ou la « quête de soi» contemporaine, ont au moins un point commun, celui de postuler, préalablement même à l'acte de connaissance et/ou de discours, un objet doté de permanence et d'unité, et désigné selon les cas sous les termes de personne, de soi ou d'identité. Si l'acte d'identification d'un objet par un sujet consiste en une mise en relation entre des représentations immédiates d'un objet et des représentations mentales préalables aboutissant à une attribution de caractéristiques à cet objet, il paraît important de distinguer objet des démarches d'identification, démarches d'identification et résultat des démarches d'identification. L'identité pour nous n'est pas l'objet des démarches d'identification. Elle en est le résultat; elle est une construction par attribution; ce faisant, elle devient une réalité sociale tout aussi forte que la réalité qu'elle prétend identifier. Et il en va de même du soi ou de la personne. La connotation essentialiste de l'identité est en lien souvent avec une connotation déterministe: si les identités sont l'objet des démarches d'identification, elles prennent alors un statut explicatif. C'est l'identité qui expliquerait les activités et non les identités qui seraient construites à partir des activités. Si nous reprenons notre exemple de la compétence, nous observons le même phénomène: sur le plan des démarches mentales, les compétences sont inférées à partir des activités, mais elles sont ensuite posées comme cause de ces activités (on parle quelquefois d'inférence causale).

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Une autre voie est donc possible: celle qu'emprunte E.M Lipianski (Kaddouri 2002) à propos du « soi », et qui consiste à dire qu'il « n'est pas un objet », mais une construction, ce qui a pour conséquence de poser cette construction elle-même comme objet de compréhension. Et de s'interroger sur son statut. Compte tenu des caractéristiques du genre discursif particulier qu'est la recherche en intelligibilité, cette voie exclut du langage à intention scientifique tout discours direct sur ce que serait l'identité d'un individu, d'un groupe ou de l'humanité; un tel langage participe en effet de la construction qu'il prend pour objet; il est assimilable à un discours évaluatif, qualifiant ou finalisant comme nous l'avons indiqué ailleurs (Barbier 1996). Bien entendu, s'engager doit cette voie, c'est lire, dans l'exergue de ce texte, «soi-même» comme «ce que l'on se représente être soimême », Louise Michel insistant sur l'absence d'écart avec l'image donnée de soi (<< passer pour»).

Ces constructions

sont des constructions

représentationnelles

Si nous convenons de définir l'activité représentationnelle ou mentale comme une activité de production et de transformation d'entités ayant pour objet d'autres entités et pouvant survenir en leur absence, les activités humaines font, de la part de ceux qui y sont impliqués, l'objet de « mise en représentations », anticipatrices ou rétrospectives. Les activités de représentation ayant pour principale caractéristique leur possible «mise en abyme », ces mises en représentation d'activités font elles-mêmes l'objet d'un travail mental de mise en relation. Ce que l'on appelle les constructions de sens relève de telles mises en relation; nous les avons définies comme des mises en relation entre des représentations issues d'expériences présentes et des représentations issues d'autres moments de la trajectoire d'un sujet (Barbier 2000). Lorsque cette relation entre représentations consiste à établir une unité entre ces différentes activités comme attribuables à un même individu, on est alors précisément en présence de qui peut être appelé des représentations identitaires, définies depuis Erikson (1968,14) en référence à deux caractéristiques: l'unité et la continuité. «Le sentiment d'identité, écrit-il significativement, est un «sentiment 23

subjectif et tonique d'une unité personnelle et d'une continuité temporelle au principe le plus profond de toute détermination de l'action et à la pensée que je possède» (souligné par nous). Les représentations identitaires couvrent le vaste champ des représentations ou images de soi, dans la littérature francophone ou du self-concept dans la littérature anglophone. Nous pouvons donc les définir comme des représentations attributives de ce qui ferait l'unité ou la continuité d'un sujet à travers ses activités. Reconnaître les identités comme des constructions représentationnelles présente beaucoup de conséquences sur les plans théorique et méthodologique. - Sous peine de confusion, il n'est pas possible par exemple de considérer des informations sur la trajectoire d'un individu ou sur son activité présente comme relevant directement d'une problématique identitaire ; par contre, ce qui relève directement d'une problématique identitaire est la représentation qu'il se fait de sa trajectoire, de son activité présente ou encore le vécu de son itinéraire; on sait en effet toute l'influence qu'elles peuvent avoir sur ses activités ultérieures. L'inscription d'une recherche dans une problématique identitaire devra donc probablement éviter l'usage direct du mot identité, et lui substituer une terminologie la resituant explicitement dans une activité du sujet: représentation, sentiment, discours identitaires, etc. Il en va de même de tout le réseau sémantique auquel elle appartient: une recherche «en intelligibilité» à la différence d'une recherche «en optimisation» doit probablement éviter l'usage direct des mots capacité ou compétence; mais elle peut par contre les resituer dans des activités représentationnelles (ou discursives) qui y ont trait: sentiment de compétence, définition ou évaluation de capacités, etc. - De la même façon, il importe de ne pas confondre l'apprentissage comme construction des sujets humains et la construction des représentations identitaires; les représentations identitaires jouent probablement un rôle essentiel dans la gestion par un sujet de ses propres apprentissages, elles ne doivent pas pour autant être confondues avec cet apprentissage, comme on le constate quelquefois. - L'intérêt pour les représentations identitaires ne signifie pas forcément accent mis sur le cognitif: les représentations sont, elles

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aussi, des activités; elles surviennent à la suite d'autres événements que strictement cognitifs; elles impliquent des sujets engagés dans une histoire, ce qui permet précisément les constructions de sens; elles s'accompagnent généralement d'affects et induisent des affects; elles sont même, on le verra un peu plus loin, toujours évaluatives. - Enfin l'accès aux représentations, à la différence des discours, n'est rien moins que direct: on connaît la naïveté des analyses de contenu traditionnelles qui prétendent accéder directement aux représentations privées par le biais des discours alors que ces analyses ne font qu'accéder aux représentations données ou représentations publiques. Comme outils d'accès aux représentations identitaires, les discours doivent donc faire l'objet d'un contrôle précis, et c'est souvent par inférence à partir d'observables des activités ou des discours que les représentations identitaires peuvent être supposées. Elles jouent cependant comme le montrent plusieurs contributions de cet ouvrage (notamment Bourgeois, Kaddouri) un rôle fondamental dans l'engagement en formation.

Elles sont aussi très souvent des constructions communicationnelles

discursives

ou

C. Dubar, dans ses derniers travaux, le souligne avec insistance: «l'identification d'un sujet à un prédicat est toujours, avant toute autre chose, un acte de langage» (1998, p. 96) et « il me semble que si l'on considère les identités comme des définitions de soi (par soi et par les autres), elles ne peuvent mieux se comprendre qu'en suscitant des récits de pratiques dans un dialogue de confiance, centré sur le sujet. Car si les 'identités' ne sont pas des 'essences', et pas des 'représentations' (d'une réalité qui échapperait au langage), c'est qu'elles sont des histoires» (ibid., p. 98). Et il propose dans cet esprit une approche socio-sémantique des constructions identitaires. L'expression de l'auteur est probablement un peu forcée. Nous avons de bonnes raisons de penser qu'au contraire, la vie sociale offre de multiples situations où des représentations identitaires sont puissamment en œuvre sans que jamais elles donnent lieu à verbalisations ou discours, et il convient d'en rendre compte.

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Par ailleurs, une approche des discours est inséparable d'une approche des représentations: les actes de communication ont en effet pour intention et Iou pour conséquences de produire des effets de sens; ils sont accompagnés d'intentions de la part du locuteur et d'hypothèses sur 1'« environnement cognitif» du destinataire (Sperber & Wilson 1989). Et dans les rapports entre sujets, les interactions entre actes de langage et actes de représentation sont très fortes. Qu'importe. L'attention est attirée sur le fait que n'importe quel acte de communication, qu'il ait directement trait ou non à la définition de soi, comporte un enjeu de présentation de soi, d'expression de soi, d'image de soi ou de représentation de soi données à autrui. Cet enjeu est direct dans les discours sur soi, les récits de soi, les histoires et les biographies, mais il est tout aussi présent dans les discours que tiennent les sujets sur leurs activités. Nous avons même tendance, en raison de ces enjeux, à définir les pratiques comme « les discours que les sujets tiennent sur leurs propres activités», ce qui relativise la portée descriptive de 1'« analyse des pratiques ». Il est même présent dans l'ostension d'activités, comme on le constate dans les expressions «se donner à voir», «se produire» ou les mots populaires très suggestifs, comme « faire son numéro» ou « faire son cinéma », lorsque ces ostensions sont délibérées. Dans la tradition scientifique, de nombreux outils ont été forgés pour rendre compte de cette situation: la notion de persona en psychologie sociale; la notion de face dans les travaux d'E. Goffman et de l'école interactionniste ; la notion de présentation de soi en linguistique. Une attention toute particulière nous paraît devoir être portée aux outils utilisés dans l'analyse des interactions verbales: ainsi la notion de « négociation de place» dans le discours (Vinatier 2002) de « rapport de place» (Kerbrat-Orecchioni 1992) ou de «système de place» défini par Flahault (1978) comme le système selon lequel les différents participants à des échanges verbaux peuvent se trouver 'positionnés' à une place différente sur un axe vertical invisible qui structure les relations, le système de place définissant le lieu, l'endroit d'où est émise la parole d'un sujet, dans le cadre social d'une communauté donnée. A tort ou à raison, nous avons pris, depuis quelques années, l'habitude de réserver le terme d' « images» pour désigner ces représentations 26

données ou proposées à autrui. Les images font en effet partie de l'univers des communications et elles ne se limitent pas aux discours, qui néanmoins en constituent l'essentiel (d'où notre utilisation plus fréquente du terme «construction discursive» que du terme « construction communicationnelle », pour éviter d'être trop abstrait). Les images identitaires sont des offres de significations ayant pour enjeu la construction de représentations identitaires, chez le destinataire certes, mais aussi chez le locuteur. Les actes de communication sur l'activité ou dans l'activité ont toujours eu beaucoup d'importance dans la vie professionnelle. Dans la sociologie des professions, ils ont même constitué un critère de « constitution» des groupes professionnels: un professionnel est quelqu'un qui est en mesure de rendre compte à autrui, de parler (prophémi) de son activité professionnelle et d'énoncer le savoir qui est censé la fonder. Mais, avec l'extension des activités de services par rapport aux activités de production de biens, les échanges verbaux et les activités de communication ont pris plus d'importance encore (Vinatier 2002) ; les activités de communication sur ses propres compétences deviennent même un élément important du fonctionnement du marché du travail. Tout ceci renforce évidemment les phénomènes précédemment évoqués et contribue à expliquer le succès donné à la thématique des « identités professionnelles ».

Les images identitaires proposées à autrui posent des problèmes théoriques et méthodologiques intéressants. - Les actes de communication en général peuvent en effet être définis comme des actes de transformation de significations: c'est-à-dire que les locuteurs produisent des significations toujours nouvelles ou inédites à partir de significations antérieures ayant fait l'objet d'une stabilisation provisoire. Chaque fois que la parole déploie l'événement, écrivait Benveniste dans Problèmes de Linguistique Générale (1966), chaque fois le monde recommence. - Les actes de communication ayant pour enjeu l'image de soi donnée à autrui ne fonctionnent pas partir d'autres images provisoirement stabilisées travail de composition de l'image de soi donnée à ou pour intention autrement: c'est à que s'effectue le autrui; c'est ainsi

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qu'il faut probablement expliquer la puissance des filiations revendiquées ou des références identitaires (appartenance à telle discipline, à tel métier, à tel groupe social ou culturel) qui ne sont pas sans conséquence sur les représentations identitaires elles-mêmes (privées) et le caractère obligatoirement composite de l'image donnée au bout du compte. Dans cet esprit, et pour délasser notre lecteur, nous ne résistons pas, après d'autres, au plaisir de reprendre un extrait, que Goffman (1973, p. 14) tire du roman de William Sanson (1956), A Contest of Ladies: « La plage aurait aussi bien pu être déserte. Si par hasard un ballon traversait son chemin, il prenait l'air surpris, puis il laissait un sourire amusé éclairer son visage (Preddy le Bienveillant) (...) Mais c'était le moment de faire son petit numéro, le numéro du Preddy Idéal. En manipulant négligemment son livre, il s'arrangeait pour en montrer le
titre à qui voulait quelque chose le voir

- une

traduction connu

espagnole

d'Homère; il empilait

quelque chose de classique donc, mais sans exagération, et aussi
d'universellement

-

puis

soigneusement son peignoir de bain et son sac à l'abri du sable (Preddy le Méthodique, le Judicieux), se dressait lentement pour déployer librement son impressionnante stature (Preddy le Colosse) et faisait voltiger ses sandales (Preddy l'Insouciant, malgré tout). » - Sur le plan méthodologique, le repérage des images de soi données à autrui invite à une réflexion spécifique: dans le domaine de l'analyse de discours, par exemple, repérage, au-delà du contenu manifeste, des marqueurs de rapports entre sujets énonciateurs et énoncés. La même remarque peut être faite à propos de l'étude de toutes les formes de communication.

Ces constructions sont opérées par les sujets sur eux-mêmes, et/ou par d'autres avec lesquels ils sont en relation, les unes et les autres étant en étroite interaction

Nous entrons là dans le domaine de la distinction entre identité pour soi et identité pour autrui. Cette distinction, et en particulier la notion d'identité pour autrui, fait l'objet de beaucoup de confusions, en raison de la double ambiguïté des mots «identité» et «pour ». L'identité pour autrui est en effet quelquefois entendue au sens 28

d'image de soi qu'un sujet offre ou propose à autrui, ce qui revient au cas précédent ou encore de modèle identitaire qu'autrui propose à un sujet, ce que C. Dubar appelle encore «offre identitaire» et qui est caractéristique des situations d'engagement d'activité d'un sujet dans un dispositif créé par d'autres, que nous examinerons à la fin de cette contribution. Il convient donc d'être précis. Ce à quoi nous nous attachons à présent est le sujet opérateur d'identification. Qui produit une construction représentationnelle sur un sujet à partir des représentations qu'il se fait des activités de ce dernier et à partir de ses propres représentations antérieures? Qui produit une construction discursive sur un sujet à partir de significations antérieures?

Bien entendu, deux types de situations peuvent se présenter. - Les situations dans lesquelles le processus d'identification d'un sujet, qu'il soit représentationnel ou discursivo-représentationnel, est le fait du sujet lui-même (<< identité pour soi »). Dans ce cas, en cohérence avec la réflexion précédente, il convient encore de distinguer:

.

Les représentations que des sujets produisent sur eux-mêmes à partir de leurs propres activités; en reprenant la terminologie de M. Kaddouri (2002) à propos des projets, nous pouvons parler de représentations de soi par soi. Ces représentations jouent évidemment un rôle essentiel dans la formation de ce qu'il est convenu d'appeler le « moi ». Les images que des sujets proposent d'eux-mêmes dans des actes de communication avec autrui; on peut parler alors de définitions de soi ou d'images de soi proposées par les sujets. Ces images sont en lien étroit avec la question du 'je'.

.

- Les situations dans lesquelles le processus d'identification d'un sujet, qu'il soit représentationnel ou discursivo-représentationnel, est le fait d'un autre sujet qui se trouve en relation avec lui. Là encore, il convient de distinguer:

.

Les représentations d'un sujet par autrui, vaste domaine, dont on constatera un peu plus loin qu'elles sont le plus souvent réciproques.

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.

Les images d'un sujet données par autrui, dans des communications avec le sujet lui-même ou avec d'autres. On parle quelquefois d'étiquetage, sans que cette expression ait un caractère péjoratif ou d'attribution d'identité.

Mais nous n'avons pas encore abordé la question la plus complexe: celle des interactions entre ces différentes représentations et images. Sur ce plan, on constate, par exemple, plusieurs phénomènes: très forte des images qu'autrui donne d'un sujet sur les représentations que ce sujet se fait de lui-même; cette incidence a été particulièrement bien analysée dans ce que l'on appelle l'effet Pygmalion. R. Rosenthal et L.F. Jacobson (1971) insistent surtout sur les effets des attentes du maître sur les performances positives des élèves, mais ces effets passent par une image «positive» d'euxmêmes en tant qu'élèves que ces maîtres leur «donnent» (comme on le voit dans l'expérimentation: fausses indications données sur les quotients intellectuels dans la constitution des groupes) et par une intégration de cette image dans les représentations identitaires des élèves sous forme de représentations identitaires «positives». Une incidence inverse, très fréquente, se présente lorsque l'image de soi «donnée» à un sujet par une parole ou un comportement est une image «négative» : cela peut avoir souvent pour conséquence une représentation de soi «négative» ou «dévalorisée», ce qui a beaucoup de conséquences sur la formation de projet de soi. Ce mécanisme est extrêmement fréquent dans les situations ou les dynamiques d'échec, qu'elles soient scolaires, professionnelles ou sociales. On parle quelquefois de «représentation de soi issue de la parole de l'autre» ou d'« image de soi dans la parole de l'autre», cette seconde expression étant un peu plus ambiguë. - L'apparition chez les sujets de représentations sur les représentations qu'autrui se fait d'eux- mêmes (Barbier-Galatanu 1998). Ces représentations ont une grande importance dans ce que nous appellerons plus tard la «délibération sur soi» ou la «délibération identitaire». Elles ne se confondent, ni avec les représentations ou images qu'autrui se fait ou donne d'un sujet, ni avec l'image que ce 30

- Une incidence

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