Démocratie et éducation à la citoyenneté en Afrique

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La démocratie en Afrique semble relever d'une entreprise aussi interminable que désespérée. Les conflits ethniques, les violences, les dictatures tendent à en repousser indéfiniment l'avènement. Cet ouvrage analyse les concepts de démocratie et de citoyenneté pour les mettre à l'épreuve des cultures et traditions africaines.
Publié le : samedi 1 mars 2008
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EAN13 : 9782296194397
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Dédicace
Je dédie ce livre à ma famille : - Mon feu père Elhadj Alpha Saliou Damby et ma feue mère Thierno Diénaba Oulinko Baldé ; - Mon frère Elhadj Mamadou Baldé qui a été arraché à mon affection et à celle de notre famille le 9 mai 2007 ; - Mon épouse qui a tant enduré à mes côtés mais dont la détermination et le soutien constants ont été d’une valeur inestimable ; - Mes enfants qui ont été privés de l’affection paternelle, à laquelle ils ont droit, durant mes multiples et parfois longues périodes d’absence mais qui m’ont encouragé à poursuivre.

Préface
Le problème de la démocratie en Afrique est un vieux problème, mais le moins qu’on puisse dire est qu’il est loin d’avoir trouvé sa solution. Les questions qu’il soulève sont habituellement de deux ordres. Tout d’abord, il y a des questions théoriques. Celles-ci peuvent concerner le droit, la légitimité même, de la démocratie en milieu africain : est-il juste, souhaitable, raisonnable, de considérer qu’elle est un idéal politique valable pour des nations qui n’ont ni la même culture, ni les mêmes traditions, ni les mêmes valeurs que l’Occident ? Dans la mesure où le concept de démocratie est indissociable de celui des droits de l’homme, n’y a-t-il pas là l’expression d’un ethnocentrisme inacceptable, procédant de l’universalisation abusive d’une vision anthropologique propre à l’Occident ? Les interrogations peuvent également porter sur le contenu, les modalités de mise en œuvre du concept de démocratie. Celui-ci est loin d’être univoque, et Bella Baldé montre, dans sa première partie, que des Grecs à nos jours il a pris des formes très diverses, voire antagonistes. Démocratie directe ou représentative, républicaine ou libérale, jacobine ou décentralisée, laïque ou communautariste, les possibilités sont nombreuses, et le monde offre aujourd’hui un large éventail d’exemples variés du concept. Quel modèle l’Afrique doit-elle choisir, et ne pourrait-elle pas, comme bien d’autres cultures, inventer ses propres solutions, sa propre conception de la démocratie ? Faut-il nécessairement copier les procédures et les institutions de la démocratie occidentale représentative, alors même qu’on entend dire ici ou là qu’elle est en crise, et ne doit-on pas au contraire inventer des modalités nouvelles ? Ce sont là quelques unes des questions que Bella Baldé aborde dans son ouvrage. Mais à côté de ces problèmes théoriques, il y a aussi des problèmes factuels. Comment favoriser l’avènement de la démocratie en Afrique ? Toute la tradition philosophique tend à montrer que la démocratie est indissociable d’une éducation qui à la fois instaure et consolide les institutions démocratiques, mais inversement reçoit d’elles son inspiration. Platon, Rousseau, ou plus près de nous John Dewey, ne dissocient pas réflexion politique et réflexion pédagogique. Ils montrent que la démocratie (ou la République) n’est pas seulement une certaine forme d’organisation et de répartition des pouvoirs, mais aussi un esprit, une vertu qui ne peut s’acquérir que par l’éducation. Et ils montrent que toute méthode éducative n’est pas égale pour cela, mais que certaines démarches didactiques et pédagogiques favorisent le développement de l’esprit démocratique, alors que d’autres y font obstacle. De ce point de vue, l’ouvrage de Bella Baldé vient à son heure. Pendant longtemps, le débat sur la démocratie en Afrique s’est focalisé sur

la nature des régimes en place, pour critiquer leur orientation autoritaire, voire despotique et paternaliste. La tonalité générale des discours était la déploration et l’incantation. Déploration devant le constat que le combat anticolonialiste et l’accès aux indépendances n’aient pas permis un progrès décisif vers la démocratie, et devant la généralisation de phénomènes tels que la corruption, le népotisme ou le clanisme, la montée de l’individualisme, etc. Incantation en faveur de l’avènement d’institutions démocratiques qui surgiraient miraculeusement, on ne sait trop comment. Ce qu’apporte de nouveau et d’important le livre de Bella Baldé, c’est une réflexion sur les conditions d’instauration de la démocratie en Afrique. Il ne se borne pas à critiquer la situation actuelle – qui ne le ferait ? – ni à appeler de ses vœux une rénovation des mœurs politiques – qui ne la souhaiterait ? Il essaye de définir les contours de cette rénovation, et surtout il tente de voir en quoi elle pourrait éviter d’apparaître comme une rupture radicale par rapport à la culture africaine, l’importation d’un modèle extérieur copié sur des pays qui sont pour la plupart les anciens colonisateurs. Par là, il échappe au dualisme qui marque tant de discours, tant d’ouvrages sur l’Afrique ou les Africains : l’opposition quasi mécanique entre « tradition » et « modernité », qui débouche sur une multitude de lieux communs et de propos convenus. Il montre qu’il est possible de s’inspirer de certaines pratiques traditionnelles et qu’on peut à bon droit se demander s’il n’y a pas une « invention africaine de la démocratie » comparable à l’invention grecque, américaine ou française. De ce point de vue, les pages qu’il consacre à la pratique de la palabre, par exemple, sont exemplaires et susciteront certainement bien des discussions, qui ne peuvent qu’être bénéfiques pour l’avancement de la réflexion sur l’universalité des droits de l’homme. A l’heure où les choses semblent enfin bouger dans le continent africain et où l’Europe redécouvre l’intérêt de certaines formes de vie communautaire échappant aux limites de la démocratie formelle représentative, une telle réflexion devrait intéresser un large public, et pas seulement africain. A l’heure de la mondialisation, rien de ce qui concerne un continent ou une culture ne saurait laisser indifférent les autres ; et la question de la démocratie en Afrique ne vaut pas que pour les Africains, mais aussi pour les Occidentaux qui peuvent y trouver une source d’inspiration et d’interrogation pour renouveler leurs propres formes d’organisation politique et sociale. En ce sens, le travail de Bella Baldé, pardelà les limites de son sujet, constitue aussi une contribution à la réflexion générale sur la crise du politique. François Galichet Professeur émérite à l’IUFM d’Alsace

Introduction Générale
Pour un Européen d’aujourd’hui, dont l’histoire moderne comporte plus de deux siècles de pratique démocratique, une réflexion de plus sur la démocratie et sur sa construction paraîtra peut-être dénuée de pertinence, voire tout à fait superflue. Pour un Africain en revanche, dont le continent semble découvrir depuis peu la démocratie et se trouve désormais sommé de se mettre au diapason d’une mondialisation qui ne dit pas toujours son nom1, une telle réflexion revêt une grande importance. Après le défi des Indépendances, l’Afrique se trouve aujourd’hui confrontée avec une particulière acuité historique au défi démocratique. Celui-ci est particulièrement à l’ordre du jour depuis les violentes secousses ayant conduit à l’effondrement du bloc communiste ; le continent africain, étant donné son histoire récente, ne pouvait échapper à ces soubresauts. Mais ce n’est que depuis le sommet de La Baule de 1990 que les pays africains (et ne faudrait-il pas ajouter : malgré leurs dirigeants d’alors ?) sont engagés dans de véritables processus d’édification de régimes politiques expressément démocratiques. Ces processus ont connu et connaissent encore bien des difficultés, et leurs fortunes sont diverses. Ici et là, des Etats africains, déchirés de l’intérieur par des oppositions politiques d’origine « ethnique », semblent se débattre dans des engrenages qui ne font plus apparaître la marche vers la démocratie que sur un fond de violences, de troubles et de déchirements communautaires allant parfois jusqu’à la remettre en cause ou lui imposer de trop longues interruptions. Dans certains pays, même – ils sont de loin, malheureusement, les plus nombreux –, les démocraties qui s’instaurent ne sont que de façade, et si les institutions qui y sont mises en place paraissent formellement démocratiques, elles sont en réalité quasiment vidées de contenu. La moindre des choses que l’on puisse dire est que le passage à la démocratie pose problème en Afrique… Entre la démocratie comprise comme système de gouvernement, avec les principes et les normes qui le fondent, et les pratiques prétendument « démocratiques » qui ont cours actuellement en Afrique, l’écart est grand !
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Lors du Sommet des chefs d’Etats africains de La Baule en juin 1990, le président français d’alors, François Mitterrand avait explicitement déclaré à ses pairs africains que « l’aide française sera plus tiède envers les régimes autoritaires » et « plus enthousiaste envers ceux qui franchiront le pas vers la démocratie » (cf. « Mitterrand et l’Afrique », Africa International, Février 1996, page 6). L’instauration de la démocratie sera par la suite la principale condition fixée aux pays africains par les institutions de Bretton Woods pour bénéficier de leur soutien financier.

Nous croyons pourtant que la démocratie constitue l’aspiration fondamentale de la grande majorité des Africains, qui la réclament avec les moyens d’expression qui leur sont propres. Cette revendication s’explique sans doute essentiellement par le fait que la démocratie poursuit en fait la réalisation de valeurs auxquelles adhèrent tous les hommes : la liberté, l’égalité, la justice, la dignité de tout être humain, la libre participation de tous, directement ou indirectement, aux affaires de la cité et à la gestion du vivre ensemble. Ce sont là les fondements mêmes de la démocratie qui, en tant que telle, s’avère être le type de vie politique à travers lequel les individus membres d’une communauté politique peuvent espérer atteindre leur émancipation et leur bien-être global. Depuis son origine et dès ses premières occurrences historiques, l’idée de démocratie est aussi celle de la liberté : « Elle et elle seule pouvait permettre et permettait aux citoyens d’Athènes de vivre dans la liberté : pas simplement d’être leurs propres souverains, et ce de manière remarquablement permanente, mais aussi de vivre en accord avec leurs choix collectifs et individuels et de protéger sans réserve cette opportunité personnelle contre toute force, soit de l’intérieur d’Athènes soit de l’extérieur, qui leur semblait la menacer »2. L’autre raison de l’engouement des Africains pour la démocratie est que toute perspective de développement économique et social paraît la supposer ou l’inclure : la primauté du droit, le respect des droits de l’homme, l’établissement d’institutions justes et fiables en sont, leur semblet-il, les nécessaires conditions. C’est donc une double finalité éthique qui motive les Africains dans leur choix de la démocratie : elle libère de la domination et elle engendre le progrès social ou le bien-être collectif. Elle peut pourtant, nous le savons bien, présenter plusieurs visages, au point de justifier des interrogations et parfois des perplexités : « n’importe quel régime se prétend “démocratique” et la polysémie du terme permet tous les abus », écrit par exemple Alain Mougniotte au début de son livre sur la démocratie et l’éducation3. La démocratisation est en effet toujours un processus simultanément ouvert et inachevé ; sa réalisation en Afrique comporte en plus des incertitudes particulières et connaît souvent des dérives dues à la fragilité des Etats. Mougniotte, convenons-en, a des raisons de se demander si la démocratie est un « idéal » ou une « chimère ».
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John Dunn, « Démocratie : l’état des lieux », in Situations de la démocratie- Démocratie : l’ancien et le neuf l’historicisme et ses ennemis- Passé présent, sous la direction de Marcel Gauchet, Pierre Manent et Pierre Rosanvallon, Hautes Etudes, Le Seuil, Paris, Gallimard, 1993, p. 79. Alain Mougniotte, La démocratie : idéal ou chimère… quelle place pour une éducation ?, L’Harmattan, Paris, 2002, p. 7.

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Pour mener à bien la réflexion à laquelle nous entendons apporter notre contribution, il faut sans doute prendre le problème radicalement, depuis le début, et revisiter le concept même de démocratie pour découvrir ses divers contours et modalités, pour cerner son ou ses significations et finalement pour déterminer s’il existe un concept univoque de la démocratie ou si la démocratie est au contraire intrinsèquement ou essentiellement plurielle. Cela suppose d’abord l’examen des fondements, des principes et surtout des présupposés constitutifs de cette notion. Mais ce travail de réappropriation du concept n’est qu’un préalable. Au-delà, il faut analyser les systèmes politiques traditionnels d’Afrique subsaharienne, d’une part pour mettre au jour, à défaut de démocratie au sens propre, des aspects ou dimensions qui l’évoquent, d’autre part pour confronter la notion de démocratie à une tradition différente de celle dans laquelle elle s’est élaborée et développée. Cela permet d’expliciter quelques interrogations fondamentales : des éléments de démocratie existent-ils dans les traditions politiques africaines ? Ces éléments démocratiques peuvent-ils être intégrés dans le processus actuel de démocratisation ? Ou encore : dans quelle mesure les procédures traditionnelles peuvent-elles être opératoires dans le contexte africain contemporain ? Si l’on pose que la démocratie comporte des valeurs universelles que l’on ne saurait ignorer ni occulter sans la renier toute entière, la question se pose alors de l’articulation de l’universel et du particulier dans un contexte spécifique de démocratisation. L’universalisme des principes est-il conciliable avec une adaptation à des situations locales, ou constitue-t-il au contraire une forme transcendante qui nécessairement subsume et réduit les singularités ? Ces questions rejoignent un débat qui, en Afrique subsaharienne, oppose deux tendances : la première, se fondant sur le caractère universel des principes de la démocratie, soutient qu’il faut « importer » les schémas occidentaux sans tenir compte des particularités nationales ; la seconde affirme que la démocratie à bâtir doit s’appuyer sur les cultures locales, même si celles-ci ne répondent pas véritablement aux critères ou aux normes démocratiques – d’où l’idée d’une « démocratie africaine » ou « à l’africaine ». Pour éviter de tomber dans une telle dichotomie, il faut montrer que les exigences fondamentales de la démocratie et la nécessité de plus en plus pressante de tenir compte des diversités culturelles et traditionnelles locales sont conciliables. Pour cela, il faut pouvoir identifier les « modèles » de démocratie dont l’Afrique a besoin ou avec lesquels elle gagnerait à se confronter, modèles qui unissent universalité et prise en compte des spécificités culturelles et politiques et qui déterminent lesquelles de ces spécificités constituent des apports positifs à la construction de la démocratie en Afrique subsaharienne. Quand on se livre à de telles investigations, on se rend vite compte que la démocratie est inconcevable sans la citoyenneté, et qu’une réflexion
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sur la démocratie est aussi inévitablement une réflexion sur la citoyenneté. Mais ce concept à son tour doit être analysé dans le contexte particulier des réalités africaines. Si l’un des présupposés constitutifs du système d’organisation démocratique est que tout citoyen y est considéré comme gouvernant en puissance, que nous apprend à ce sujet un état des lieux de l’exercice de la citoyenneté en Afrique subsaharienne? L’actualité confère, nous semble-t-il, une certaine légitimité à notre projet d’établir les conditions de possibilité de la construction de la démocratie en Afrique subsaharienne. Elle indique que l’enjeu est bien de démentir ceux qui affirment que l’Afrique n’est pas « mûre » pour la démocratie, en remarquant qu’elle est malgré tout pleinement engagée dans cette voie et en montrant qu’elle peut y réussir, si elle sait franchir les obstacles redoutables qu’elle doit aujourd’hui affronter, tels que les violences à caractère ethniques et tribales ou les guerres civiles. Une démocratie authentique n’est possible que dans un Etat de droit et sur la base d’une conception correcte de la personne humaine. Elle requiert la réunion de multiples conditions nécessaires à la promotion des personnes, et cela n’est possible que par l’éducation, par la formation, par la création de structures de participation et de responsabilité, sans lesquelles il est illusoire de penser que l’on peut construire de vrais idéaux et bâtir une société épanouie, affirmant sa spécificité et son génie propre. Pour y parvenir, l’éducation – telle est en tout cas l’hypothèse qui va être examinée et discutée ici – constitue un moyen privilégié. D’où la question particulière de l’éducation à la citoyenneté, et celle des particularités dont il lui faut tenir compte en Afrique subsaharienne. Quel type d’éducation ? Quelle citoyenneté ? Pour que l’éducation à la citoyenneté soit véritablement une contribution à l’instauration de la démocratie, il faut sans doute qu’elle ne se réduise pas à imposer et à faire acquérir des corpus de connaissances figés ou des ensembles de valeurs morales à incarner – quels savoirs, d’ailleurs, et quelles valeurs ? Ces questions en entraînent bien d’autres, dont l’énumération suggère bien toute la difficulté de la tâche : l’éducation à la citoyenneté est-elle une initiation aux droits de l’homme, une formation au politique ou encore l’expérience directe d’une citoyenneté effective et ouverte ? Quelle part doit y être laissée aux valeurs culturelles propres à l’Afrique ? Comment répondre au postulat sur lequel repose la démocratie, qui veut que les individus soient égaux, entre autres, dans leur droit au savoir et à la formation ? Quel est le rôle spécifique de l’école dans cette affaire, et qu’attend-on de la société civile africaine ? Mais d’abord, comment éduquer à la citoyenneté dans des pays où les populations sont majoritairement analphabètes ?

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Pour répondre à cette problématique générale, nous avons subdivisé notre ouvrage en trois parties. La première, consacrée à la démocratie, s’efforce de cerner ce concept et de le confronter aux réalités politiques et culturelles africaines en vue de déterminer les éléments pertinents susceptibles d’être intégrés dans le processus de démocratisation en cours en Afrique subsaharienne. La seconde partie s’attache à élucider la signification que revêt la citoyenneté dans le contexte de l’Afrique subsaharienne. Elle tente d’analyser les conditions de la citoyenneté à partir des valeurs qui la fondent pour, précisément, dévoiler les écarts, appréhender les écueils majeurs et déterminer les principaux manques, ceux précisément sur lesquels devraient porter les efforts d’éducation. La troisième partie s’intéresse donc à l’éducation à la citoyenneté. Partant de l’hypothèse que celle-ci constitue l’une des principales conditions de possibilité de l’instauration de la démocratie, elle tente de définir la nature et les principes de celle qui répondrait au mieux au projet d’une telle instauration dans le contexte spécifique de l’Afrique subsaharienne. On aura remarqué que le terrain sur lequel nous faisons porter notre réflexion a été volontairement circonscrit à la seule partie subsaharienne du continent. Sans doute n’est-il pas superflu que nous énoncions ici les raisons de cette limitation. La première est l’existence de nombreux traits communs relevables dans les principales structures sociales, mentales ou idéologiques des sociétés et des Etats de l’Afrique subsaharienne. La cohérence ainsi remarquée s’impose par delà les diversités ethniques et culturelles. Elle témoigne d’une expérience historique commune et de ce que l’on pourrait appeler une unité culturelle de l’Afrique Noire, deux dimensions qui la distinguent aussi bien de l’Afrique arabo-magrébine que des autres continents4. La deuxième raison, corollaire de la première, tient à la similitude des revendications démocratiques dans cette partie du continent et à leur caractère essentiellement civil ; cela les différencie, là encore, de celles, plus explicitement religieuses, qu’expriment les peuples africains qui se trouvent au Nord de la région que nous étudions.

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Voir sur ce point Cheikh Anta Diop, Les fondements économiques et culturels d’un Etat fédéral d’Afrique Noire, Présence Africaine, Paris, 1974, pp. 8 à 55. Voir aussi Merle M. et autres, L’Afrique Noire Contemporaine, Paris, Armand Colin, 1968, p.6. 15

PREMIERE PARTIE QUELLE DEMOCRATIE POUR L’AFRIQUE SUBSAHARIENNE ?

« C’est au bout de l’ancienne corde qu’il faut attacher la nouvelle ». Jean Pliya

Le mot « démocratie » nous vient des Grecs. Il apparaît dans la langue grecque au Ve siècle avant Jésus Christ pour désigner une forme particulière d’organisation de la Cité, le « type de régime politique que l’aristocrate Clisthène établit pour la première fois durablement en 508 avant J.C. dans l’Etat-cité grec d’Athènes »5. Mais la conception grecque de la démocratie diffère beaucoup de celle qui prévaut aujourd’hui. Dans la longue marche vers la démocratie, l’homme a eu à aiguiser constamment sa compréhension du processus et de l’expérience de démocratie. Il a modernisé constamment et mis à jour ses instruments conceptuels, méthodes d’analyse et ossatures théoriques pour saisir la problématique de la démocratie. Ceci a été un impératif dans la mesure où les systèmes pratiques, arrangements et mécanismes pour réaliser la démocratie font l’objet d’un raffinement et d’une amélioration constants. Les progrès dans la réalisation de l’idéal démocratique sont appréciables car de plus en plus le principe de consentement tend à remplacer le principe de commandement. Toutefois la liberté, l’égalité et la dignité humaine sont des objectifs qui sont encore loin d’être réalisés dans la plupart des parties du monde. S’il y a aujourd’hui une aspiration mondiale à la démocratie dans la mesure où la démocratie, qui est avant tout un principe de légitimité, est de plus en plus revendiquée par la plupart des régimes existant dans le monde, il y a en même temps, surtout en Afrique, une difficulté considérable pour l’établir ou pour la sauvegarder. Mais qu’est-ce que la démocratie ? Y a-t-il un concept de la démocratie qui serait unique, univoque ou est-ce que la démocratie est plurielle ? Si le critère d’une gestion démocratique est prioritairement de s’effectuer selon la loi de la majorité, quelle garantie peut-on avoir de la pertinence et de la lucidité politique de cette majorité ? En d’autres termes, cette majorité ne risque-t-elle pas de décider sans au préalable réfléchir suffisamment sur la portée de ses décisions sur l’avenir du pays ? Ou encore, ne risque-t-elle pas de céder à certaines passions ou à des influences démagogiques qui la détourneraient du chemin de la vérité et de la justice ? Y a-t-il dans les traditions culturelles et/ou politiques africaines des aspects démocratiques ? Ces aspects démocratiques pourraient-ils entrer dans l’instauration de la démocratie africaine actuelle ?
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Dunn John, « Démocratie : l’état des lieux », in Situations de la démocratie, sous la direction de Marcel Gauchet, Pierre Manent et Pierre Rosanvallon, Hautes Etudes, Le Seuil Gallimard, Paris, 1993, p. 77.

Telles sont les principales questions que soulève cette première partie de notre livre, qui s’articule en trois chapitres : - Le premier traite de la démocratie à travers la naissance de ce concept, de ses fondements théoriques - la liberté et l’égalité - ainsi que de ses antinomies et difficultés ; - Le deuxième chapitre pose la question de la démocratie en Afrique ; il consiste en une confrontation de la démocratie avec les traditions culturelles et politiques africaines dans le but de mettre au jour les expressions démocratiques qui leur sont sous-jacentes ; - Le troisième chapitre étudie la situation de la démocratie actuelle, en fait l’état des lieux et pose la question des modèles et de la place des traditions culturelles et politiques dans la démocratie en construction en Afrique.

Chapitre I De la démocratie
Depuis son apparition il y a maintenant vingt six siècles, le concept de démocratie a été tourné et retourné dans tous ses sens, examiné, pourrait-on dire, sous toutes ses coutures ; il a donc fait l’objet de bien de travaux. Nous nous proposons ici de revisiter ce concept et sa pratique pour tenter d’en avoir une meilleure compréhension. Dans le présent chapitre, nous tenterons d’élucider trois questions fondamentales : Qu’est-ce que la démocratie ? Quels en sont les fondements théoriques ? Que dire des dilemmes et antinomies de la démocratie ? Naissance du concept Il convient de replacer l’apparition du concept dans son véritable contexte, celui de la réflexion tentée par les Grecs pour améliorer les cadres politiques du vivre ensemble, de l’exister collectif se déroulant à l’intérieur de la polis. Quel est le meilleur régime pour que l’homme puisse mener cette vie bonne qui ne peut se réaliser en dehors de la communauté politique ? Telle était la question qui sous-tendait une telle réflexion. Aussi, la démocratie a-t-elle dès le départ pour fin la rationalisation systématique de la vie sociale et politique. Nous fondant sur l’étymologie, nous pouvons dire que la démocratie est un régime dans lequel le peuple (dèmos) est souverain. Mais quand on parle de démocratie dans ce sens, l’idée qui vient le plus communément est qu’elle est le pouvoir de tous et non d’un seul ou de quelques-uns, et donc qu’elle est, pour chacun, la possibilité d’être et d’exprimer ce que bon lui semble pourvu que cela ne nuise pas à la liberté de tous. Une telle vision de la démocratie est erronée, parce qu’elle comporte une contradiction majeure : la démocratie ne peut pas en même temps être le pouvoir de tous et la liberté de chacun. En fait, lorsqu’il y a effectivement pouvoir de tous, il ne peut y avoir la liberté de chacun, à moins que le pouvoir de tous reste sans pouvoir. Et quand il y a la liberté de chacun, il ne peut y avoir le pouvoir de tous, sauf si la liberté de chacun demeure sans liberté. Si l’on ajoute à cela toute l’ambiguïté du terme peuple qui, en principe, désigne la communauté des citoyens, c’est-à-dire la communauté

souveraine6, on s’explique aisément l’attitude critique de Platon et surtout la méfiance d’Aristote à l’égard de la démocratie. De même, certains auteurs qui se sont intéressés à l’histoire de la démocratie, Bertrand Vergely7 par exemple, relèvent que celle-ci n’est jamais parvenue à être claire avec sa propre définition, de telle sorte qu’elle ne cesse d’être en butte avec ellemême. Quoi qu’il en soit, les tentatives de définition de la démocratie ne se comptent plus aujourd’hui ; on pourrait même dire sans risque d’être contredit que le mot « démocratie » souffre d’une inflation, d’un excès de significations. Parmi les nombreuses définitions disponibles aujourd’hui, on peut relever des définitions par les institutions, par les idées, par les procédures, par la substance, etc. Pour les Grecs de l’Antiquité, la démocratie trouverait son fondement dans l’isonomia ou gouvernement des lois et dans l’iségoria ou égale liberté de parole à l’Assemblée. C’est pourquoi la démocratie a été définie par eux, tantôt comme le gouvernement des lois et non celui des hommes, tantôt comme la souveraineté des égaux8. Il convient néanmoins de rappeler qu’avant d’être l’affirmation d’une égalité des individus, la démocratie a d’abord surgi du problème posé par la rivalité de groupes, de communautés qu’il fallait réguler. L’isonomia et donc la genèse de la démocratie à Athènes est, comme le montre J.P. Vernant, liée au problème des douze tribus se partageant l’Attique. Entre ces tribus et « factions qui forment dans l’Etat comme autant de « parties » séparées et opposées, lutte ouverte et compromis se succèdent jusqu’au moment où Clisthène fonde la Polis sur une base nouvelle »9. L’auteur précise cette base nouvelle un peu plus loin en ces termes : « … La Cité se situe ainsi sur un autre plan que celui des rapports de génè et des liens de consanguinité : tribus et dèmes sont établis sur une base purement géographique ; ils réunissent des habitants d’un même terroir, non des parents de même sang comme les génè… »10. L’idée démocratique moderne est née d’une reviviscence de la pensée politique gréco-latine. Rousseau définit la démocratie par le mode de
Ce terme peut-être pris en deux sens différents, désignant d’une part le peuple s’autoconstituant en assemblée législatrice par un acte de liberté qui fonde son autonomie politique et exige de tous une responsabilité civique envers les décisions à prendre, et d’autre part la multitude ou populace qui compose le « troupeau » dont le peuple constitué prend la charge tel un « pasteur des bêtes », selon les mots de Platon dans le Politique. Le problème est de savoir comment définir le peuple pour donner sens au principe démocratique de la participation populaire à l’exercice de la souveraineté. Est-ce l’assemblée constituante ? Estce la masse des « pauvres » ? Cf. Rose Marie Lamy, Repenser la Démocratie, éd . Gallimard, coll. Le Forum, Paris, p. 24-25. 7 Voir à ce propos Bertrand Vergely, Les grandes interrogations politiques, éd. Les Essentiels Milan, Toulouse, France, p. 26. 8 Cf. Rose Marie Lamy, op.cit. p. 11-12. 9 Vernant J.P., Les origines de la pensée grecque, PUF, Paris, 1969, p. 97. 10 Ibid. p. 98. 22
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gouvernement et indique qu’elle désigne un Etat dans lequel la majorité du Peuple gouverne, détient le pouvoir exécutif, par opposition aux cas où un seul homme (monarchie) ou une minorité seulement (aristocratie) gouverne, mais toujours dans le respect de la législation adoptée par tous. Dans ce cas précis, la démocratie n’est pas réduite à une structure juridique et constitutionnelle, elle désigne un mode de gouvernement. Raymond Aron distingue deux types de définitions de la démocratie : une définition par les institutions et une définition par les idées. Dans son ouvrage intitulé Introduction à la Philosophie Politique Démocratie et Révolution, il écrit : « Plus simplement, la démocratie me paraît pouvoir être définie sociologiquement comme l’organisation de la concurrence pacifique en vue de l'exercice du pouvoir »11. Cette définition, qu’il qualifie lui-même de définition par les institutions, met en exergue la réalité institutionnelle de la démocratie fondée sur le fait que ceux qui exercent le pouvoir ne sont pas désignés par la naissance, mais au terme d’un processus de concurrence pacifique. L’objection qu’il fait lui-même à cette définition, c’est que mettre tout l’accent sur l’organisation de la concurrence pacifique en vue de l’exercice du pouvoir revient à ignorer ou à négliger le cas de la démocratie directe, dans laquelle c’est l’ensemble des citoyens assemblés qui gouvernent directement. Mais la démocratie directe est un cas extrême qui ne peut avoir cours que dans des communautés très restreintes12. A la question de savoir comment s’organise cette concurrence pacifique en vue de l’exercice du pouvoir en démocratie, Raymond Aron répond qu’elle a toujours revêtu deux formes : la forme du tirage au sort et la forme de l’élection. Il ajoute que le tirage au sort n’est pas du tout contradictoire avec la concurrence pacifique, même si, dans ce cas, l’élément d’action personnelle est évidemment réduit au minimum. Il convient de rappeler que le tirage au sort a joué un rôle essentiel dans les cités grecques, dans lesquelles les magistrats qui assuraient le suivi des affaires courantes étaient eux-mêmes désignés par tirage au sort pour des mandats très courts (un an, voire six mois). Quant à l’élection, elle constitue l’organisation la plus simple de la concurrence en vue de l’exercice du pouvoir. Précisons néanmoins que dans ces cités grecques, le tirage au sort n’était utilisé que pour les fonctions politiques, alors que l’élection valait pour les fonctions techniques nécessitant une compétence. Par contre, dans les démocraties modernes, les fonctions techniques sont soustraites à l’élection et attribuées, selon des critères « méritocratiques » de diplômes, par les pairs (seuls les compétents peuvent juger de la compétence). De ce
Raymond Aron, Introduction à la philosophie politique- Démocratie et révolution, Le Livre de Poche, 1997, p. 36 12 Montesquieu et Jean-Jacques Rousseau pensaient la démocratie, que l’un et l’autre confondaient d’ailleurs avec la république, comme étant adaptée seulement à des Etats exigus.
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fait, on peut dire que la démocratie moderne soustrait la fonction de compétence à la souveraineté populaire directe, et elle est donc toujours aussi une « technocratie » tandis que la démocratie grecque soumettait la compétence technique au verdict et au contrôle populaire. Bien entendu, l’élection ne peut pas être appliquée à toutes les fonctions ni à toutes les démocraties modernes. Celles-ci comportent souvent une combinaison d’élection et de désignation, l’élection étant cependant considérée comme l’acte essentiel. L’essence de l’organisation d’une concurrence pacifique tient dans le fait qu’il y a des règles, et la logique de la concurrence est que soit reconnue l’égalité entre tous les membres de la société. Dans son ouvrage intitulé Qu’est-ce que la démocratie ? Alain Touraine remarque que la démocratie a été définie de deux manières différentes : pour certains, il s’agit de donner forme à la souveraineté populaire, et pour d’autres d’assurer la liberté du débat politique. Dans le premier cas, la démocratie est définie par sa substance ; dans le second, par ses procédures. La seconde définition est la plus simple à énoncer : la liberté des élections, préparée et garantie par la liberté d’association et d’expression, doit être complétée par des règles de fonctionnement des institutions qui empêchent le détournement de la volonté populaire, le blocage des délibérations et des décisions, la corruption des élus et des gouvernants13. La démocratie est d’autant plus difficile à cerner qu’elle échappe en partie aux classifications traditionnelles de la philosophie politique. La preuve en est que sont rangées parmi les démocraties des Etats qui sont en fait des monarchies (l’Espagne, le Royaume-Uni), tandis que dans les démocraties en général, tout le monde sait que le pouvoir appartient à ce que l’on appelle la classe politique, qui se recrute par des canaux très précis : carrières à l’intérieur d’un parti ou de l’administration, grandes écoles, etc. C’est pour cette raison que certains disent, à juste raison semble-t-il, que les démocraties modernes sont en réalité des aristocraties ou des oligarchies, dans la mesure où elles sont gouvernées par l’élite des citoyens les plus compétents, sinon par la minorité des plus fortunés ou par celle des « décideurs » issus du monde des affaires. Il en est ainsi de Maurice Duverger, qui définit les démocraties occidentales contemporaines comme des « techno-démocraties » étroitement contrôlées par une oligarchie économique. S’ajoute à ces difficultés évoquées le fait que nous ne savons pas très bien faire la différence entre république et démocratie et que l’usage courant confond volontiers ces deux termes, puisque, dit-on, la démocratie peut également être une république. Il est néanmoins possible de distinguer ces deux notions de plusieurs manières différentes, selon l’auteur auquel on
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Alain Touraine, Qu’est-ce que la démocratie ? , Librairie Arthème Fayard, Paris, 1994, p. 189.

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se réfère. Pour Aristote par exemple, une république est un Etat administré par la multitude (par l’ensemble des citoyens), mais en vue de l’intérêt commun (qui comprend aussi l’intérêt de la minorité). Une démocratie est l’Etat où la multitude gouverne, mais dans l’intérêt des pauvres. C’est pourquoi il considère que la démocratie est une perversion de la république. Rousseau a un tout autre avis quand il affirme que la république est l’Etat constitué par le contrat social. Concrètement, cela veut dire qu’elle se caractérise par l’égalité civile et publique et par la souveraineté populaire. La loi est l’expression de la volonté générale14. Quant à la démocratie, Rousseau la définit par le mode de gouvernement : le gouvernement de la majorité par opposition au gouvernement d’un seul ou d’une minorité. On peut remarquer que le point commun à ces deux théories bien différentes est que la démocratie ne peut être réduite à une structure juridique et constitutionnelle ; elle désigne un mode de gouvernement. A partir de là, les appréciations divergent : d’un côté, la démocratie peut être conçue comme la déviation de ce qu’on pourrait appeler l’idéal républicain : la masse ayant le pouvoir, elle gouverne dans son propre intérêt, qui est celui des pauvres (Aristote). La démocratie s’oppose alors à l’oligarchie, dans laquelle les riches gouvernent dans l’intérêt des nantis. La réalité politique est donc en définitive celle du conflit entre « classes sociales ». D’un autre côté, la démocratie est au contraire conçue comme un Etat idéal. Elle suppose une communauté très restreinte dans laquelle le peuple peut être rassemblé tout entier pour décider de ses propres affaires. Elle suppose aussi des citoyens parfaitement vertueux, préférant constamment le bien commun à leurs intérêts particuliers. Mais c’est Blandine Kriegel qui, dans son Cours de Philosophie politique, me semble avoir exposé la distinction la plus pertinente mais aussi la plus éclairante entre république et démocratie. Elle y reprend les propos de Régis Debray qui oppose la république et la démocratie comme le régime politique propre à l’Amérique capitaliste, d’un côté, au régime politique caractéristique de la tradition française, de l’autre côté. La démocratie aurait porté, selon lui, les valeurs de la société, de l’argent et de l’individu tandis que la république aurait déployé les idéaux de l’Etat, de l’école et de l’intérêt général. Il existe, comme Régis Debray a eu raison de le souligner, une spécificité de ces deux types politiques. D’abord parce qu’ils sont l’un et l’autre d’origine antique. C’est l’Antiquité grecque et romaine qui a inventé ces deux formes d’organisation de la cité à travers les deux expériences de la démocratie athénienne et de la république romaine. Mais ces deux notions diffèrent sensiblement. En effet, selon Kriegel , « la démocratie (le pouvoir du peuple) désigne le titulaire de l’exercice du pouvoir. Sa désignation répond à la question qui. Qui exerce le pouvoir ? Tandis que la république
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Ce principe est repris dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 Août 1789, art. 6. 25

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