Démocratie et éducation à la citoyenneté en Afrique
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La démocratie en Afrique semble relever d'une entreprise aussi interminable que désespérée. Les conflits ethniques, les violences, les dictatures tendent à en repousser indéfiniment l'avènement. Cet ouvrage analyse les concepts de démocratie et de citoyenneté pour les mettre à l'épreuve des cultures et traditions africaines.

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Publié par
Date de parution 01 mars 2008
Nombre de lectures 438
EAN13 9782296194397
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Dédicace

Je dédie ce livre à ma famille :
- Mon feupère ElhadjAlpha Saliou Dambyetmafeue mère
ThiernoDiénaba OulinkoBaldé;
-Mon frèreElhadjMamadou Baldéqui a été arrachéàmon
affection età celle de notre famillele 9 mai2007 ;
- Mon épousequiatant enduréàmescôtés mais dont la
détermination et le soutienconstants ont été d’une valeur inestimable ;
- Mesenfants qui ont étéprivésde l’affection paternelle, à laquelle
ils ont droit,durant mes multiplesetparfoislonguespériodesd’absence
mais qui m’ont encouragéà poursuivre.

Préface

Le problème de ladémocratie enAfrique est un vieuxproblème,
maisle moins qu’on puisse dire est qu’il est loin d’avoir trouvé sasolution.
Les questions qu’il soulèvesonthabituellementde deuxordres.
Toutd’abord,ilyades questions théoriques.Celles-ci peuventconcerner le
droit,lalégitimité même,de ladémocratie en milieuafricain : est-il juste,
souhaitable,raisonnable,de considérer qu’elle est un idéal politique valable
pour des nations qui n’ont ni lamêmeculture,ni les mêmes traditions,ni les
mêmes valeurs que l’Occident ?Dans lamesure où leconcept de démocratie
est indissociable decelui des droits de l’homme,n’ya-t-il pas là
l’expression d’un ethnocentrisme inacceptable,procédant de
l’universalisationabvisionusive d’uneanthropologique propreà
l’Occident ?
Les interrogations peuvent également porter sur lecontenu,les
modalités de mise en œuvre duconcept de démocratie.Celui-ci est loin
d’être univoque,etBella Baldé montre,dans sapremière partie,que des
Grecsànos jours ilapris desformes trèsdiverses,voire antagonistes.
Démocratie directe ou représentative,républicaine oulibérale,jacobine ou
décentralisée, laïque oucommunautariste,les possibilités sont nombreuses,
et le mondeoffreaujourd’huiun large éventail d’exemples variésdu
concept. Quel modèle l’Afrique doit-ellechoisir,et ne pourrait-elle pas,
commebien d’autrescultures,inventer ses propres solutions,sapropre
conception de ladémocratie ?Faut-il nécessairementcopier les procédures
et les institutions de ladémocratie occidentale représentative, alors même
qu’on entend dire ici ou làqu’elle est encrise,et ne doit-on pasaucontraire
inventer des moda?lités nouvellesCe sont làquelques unes des questions
queBella Baldéaborde dans son ouvrage.
Maisàcôté deces problèmes théoriques,il ya aussi des problèmes
factuels.Commentfavoriserl’avènementde ladémocratie enAfrique ?
Toute latradition philosophique tendàmontrer que ladémocratie est
indissociable d’une éducation quiàla foisinstaure etconsolide les
institutionsdémocratiques,mais inversement reçoit d’elles son inspiration.
Platon, Rousseau,ou plus prèsde nousJohn Dewey, nedissocientpas
réflexion politique etréflexion pédagogique.Ils montrent que ladémocratie
(ou la République) n’est pas seulement unecertaineforme d’organisation et
derépartition despouvoirs, maisaussiun esprit,unevertu qui ne peut
s’acquérir que par l’éducation.Et ils montrent que toute méthode éducative
n’est pas égale pourcela,mais quecertaines démarches didactiques et
pédagogiquesfavorisentle développementde l’espritdémocratique, alors
que d’autres yfontobstacle.
De ce pointdevue, l’ouvrage de Bella Baldévientàson heure.
Pendantlongtemps, le débat surladémocratie enAfrique s’estfocalisésur

la nature des régimesen place, pourcritiquer leur orientationautoritaire,
voire despotique et paternaliste.Latonalité générale des discours était la
déploration et l’incantation.Déploration devant leconstalet quecombat
anticolonial’liste etaccèsauxindépendancesn’aientpaspermis un progrès
décisifversla démocratie, etdevantla généralisation de phénomènes tels
que la corruption,le népotisme ou leclanisme,lamontée de
l’individualisme,etc.Incantation enfaveurde l’avènementd’institutions
démocratiques qui surgiraient miraculeusement,on ne sait tropcomment.
Ce qu’apporte de nouveau et d’important le livre deBella Baldé,
c’est une réflexionsurlesconditionsd’instauration de la démocratie en
Afrique.Il ne seborne pasàcritiquer lasituationactuelle – qui ne leferait?
– ni à appelerdeses vœux unerénovation desmœurspolitiques – qui ne la
souhaiterait ?Il essaye de définirlescontoursde cetterénovation, et surtout
iltente devoirenquoi elle pourrait éviter d’apparaîtrecomme une rupture
radicale par rapportàla cultureafricaine, l’importation d’un modèle
extérieurcopiésurdespays qui sont pour laplupart lesanciens
colonisateurs.Par là,il échappeau dualisme qui marque tant de discours,
tant d’ouvrages sur l’Afrique ou lesAfricains: l’opposition quasi mécanique
entre « tradition » et « modernité »,qui débouche sur une multitude de lieux
communs et de proposconvenus.
Il montre qu’il est possible de s’inspirer decertaines pratiques
traditionnelles et qu’on peutàbon droit se demander s’il n’yapas une
« inventionafricaine de la démocratie » comparableàl’invention grecque,
américaine oufrançaise. De ce pointdevue, lespages qu’ilconsacreàla
pratique de lapalabre,par exemple,sont exemplaires et susciteront
certainementbien des discussions,qui ne peuvent qu’êtrebénéfiques pour
l’avancement de laréflexionsurl’universalité desdroitsde l’homme.
Al’heure oùleschoses semblentenfinbougerdansle continent
africain etoùl’Europeredécouvre l’intérêt decertainesformesdevie
communautaire échappantauxlimitesde la démocratie formelle
représentative,unetelleréflexion devraitintéresser un large public, etpas
seulementafricain.Al’heure de lamondialisation,rien de cequiconcerne
uncuneontinent ouculture ne saurait laisser indifférentlesautres ;etla
question de ladémocratie enAfrique ne vaut pas que pour lesAfricains,
maisaussi pourlesOccidentaux qui peuvent y trouver une source
d’inspiration et d’interrogation pour renouveler leurs propresformes
d’organisation politique et sociale.Ence sens,le travail deBella
Baldé,pardelàles limites de son sujet, constitueaussi unecontributionàlaréflexion
généralesurlacrise dupolitique.

FrançoisGalichet
Professeurémérite à l’IUFM d’Alsace

Introduction Générale

Pour un Européen d’aujourd’hui, dontl’histoire moderne comporte
plusde deux sièclesde pratique démocratique,une réflexion de plus surla
démocratie et sur sa construction paraîtrapeut-être dénuée de pertinence,
voire toutà fait superflue. Pour unAfricain enrevanche, dontle continent
semble découvrirdepuispeula démocratie et setrouve désormais sommé de
1
se mettre audiapason d’une mondialisationqui ne dit pas toujours son nom,
une telle réflexionrevêt une grande importance.

Aprèsle défi desIndépendances, l’Afrique se trouveaujourd’hui
confrontée avecune particulière acuité historiqueau défi démocratique.
Celui-ci est particulièrementà l’ordre dujourdepuisles violentes secousses
ayantconduità l’effondrementdubloc communiste;le continentafricain,
étantdonnéson histoirerécente, ne pouvaitéchapperà ces soubresauts.
Maisce n’est que depuis le sommet deLa Baule de 1990que lespays
africains(etne faudrait-il pasajouter: malgré leursdirigeantsd’alors?)sont
engagésdansdevéritablesprocessusd’édification derégimespolitiques
expressément démocratiques.Ces processus ontconnu etconnaissent encore
bien des difficultés, etleursfortunes sontdiverses. Ici etlà, desEtats
africains, déchirésde l’intérieurpardesoppositionspolitiques d’origine
« ethnique »,semblent se débattre dans des engrenages qui nefontplus
apparaître lamarche vers ladémocratie que sur unfond deviolences, de
troublesetde déchirementscommunautairesallantparfoisjusqu’àla
remettre encause ou lui imposer de trop longues interruptions.

Danscertains pays,même – ils sont de loin,malheureusement,les
plus nombreux –,les démocraties qui s’instaurent ne sont que defaçade, et
si lesinstitutions qui y sont mises en place paraissentformellement
démocratiques,elles sont en réalité quasiment vidées decontenu.La
moindre deschoses que l’on puisse dire est que le passageàladémocratie
pose problème enAfrique…Entre ladémocratiecomprisecomme système
de gouvernement, avec lesprincipesetlesnormes qui lefondent, etles
pratiques prétendument «démocratiques »qui ontcoursactuellement en
Afrique,l’écart est grand !

1
Lors duSommet deschefsd’EtatsafricainsdeLa Baule en juin1990,le présidentfrançais
d’alors, FrançoisMitterrandavaitexplicitementdéclaré àsespairsafricainl’s que «aide
françaisesera plus tiède enversles régimesautoritaires» et « plus enthousiaste enversceux
quifranchirontle pas versla démocrat(cf.ie »«Mitterrand et l’Afrique »,Africa
International,Février 1996,page6).L’instauration de ladémocratieseraparlasuite la
principaleconditionfixée auxpaysafricainsparlesinstitutionsde Bretton Woodspour
bénéficierde leur soutien financier.

Nouscroyons pourtant que ladémocratieconstitue l’aspiration
fondamentale de la grande majorité desAfricains,qui laréclamentavecles
moyens d’expression qui leur sont propres.Cette revendication s’explique
sans doute essentiellement par lefait que ladémocratie poursuit enfaitla
réalisation devaleursauxquellesadhèrent tousleshommes: la liberté,
l’égalité,lajustice, la dignité detout être humain,lalibre participation de
tous,directement ou indirectement, auxaffairesde la cité età la gestion du
vivre ensemble.Cesontlàlesfondements mêmes de ladémocratie qui,en
tant que telle,s’avèreêtre le type de vie politiqueàtravers lequel les
individus membres d’unecommunauté politique peuvent espéreratteindre
leur émancipation et leurbien-être global.
Depuis son origine etdès sespremièresoccurrenceshistoriques,
l’idée de démocratie estaussicelle de laliberté:«Elle et elle seule pouvait
permettre et permettaitauxcitoyens d’Athènesdevivre danslaliberté:pas
simplementd’être leurs propres souverains,etce de manière
remarquablement permanente,maisaussi de vivre enaccordavecleurs
choixcollectifsetindividuelsetde protéger sans réserve cette opportunité
personnelle contretoute force,soitde l’intérieurd’Athènes soitde
2
l’extérieur,qui leur semblait lamenacer » .
L’autre raison de l’engouement desAfricainspourla démocratie est
que toute perspective de développement économique et social paraît la
supposer ou l’inclure:laprimauté du droit,le respect des droits de
l’homme,l’établissement d’institutions justes etfiablesensont,leur
semblet-il,lesnécessairesconditions.
C’estdoncune double finalité éthique qui motive lesAfricainsdans
leurchoixde la démocratie : elle libère de ladomination etelle engendre le
progrès social oulebien-êtrecollectif. Elle peutpourtant, nouslesavons
bien,présenterplusieurs visages, aupointde justifierdesinterrogationset
parfoisdesperplexités:« n’importe quel régime se prétend “démocratique”
et lapolysémie du terme permet tous lesabus »,écrit par exempleAlain
3
Mougniotteau début de son livre sur ladémocratie et l’éducation .La
démocratisation est eneffet toujours un processus simultanémentouvertet
inachevé; saréalisation enAfriquecomporte en plus des incertitudes
particulièresetconnaît souvent des dérives duesàla fragilité desEtats.
Mougniotte, convenons-en, a des raisonsdese demander si la démocratie est
un « idéaune «l » ouchimère ».

2
John Dunn,«Démocratie:l’éta»t des lieux,inSituations de ladémocratie-Démocratie:
l’ancien et le neuf l’historicisme et sesennemis- Passé présent,sous ladirection deMarcel
Gauchet, PierreManent etPierreRosanvallon,HautesEtudes,LeSeuil, Paris, Gallimard,
1993,p. 79.
3
AlainMougniotte,Ladémocratie:idéal ouchimère… quelle place pour une éducation ?,
L’Harmattan, Paris,2002,p.7.

12

Pour meneràbien laréflexionàlaquelle nous entendonsapporter
notrecontribution,ilfaut sansdoute prendre le problèmeradicalement,
depuisle début,et revisiterle concept même de démocratie pour découvrir
ses diverscontours et modalités,pourcerner son ou ses significationset
finalementpourdéterminer s’il existeunconcept univoque de ladémocratie
ou si ladémocratie estaucontraire intrinsèquementouessentiellement
plurielle.Celasuppose d’abord l’examen desfondements,desprincipeset
surtoutdesprésupposésconstitutifsdecette notion.Maiscetravail de
réappropriation duconceptn’estqu’un préalable.Au-delà,il fautanalyser
les systèmespolitiques traditionnelsd’Afriquesubsaharienne,d’une part
pourmettreaujour, àdéfautde démocratieau senspropre,desaspectsou
dimensionsqui l’évoquent,d’autre partpourconfronterlanotion de
démocratieàunetradition différente decelle danslaquelle elles’est
élaborée etdéveloppée.Celapermetd’expliciterquelquesinterrogations
fondamentales:desélémentsde démocratie existent-ilsdansles traditions
politiquesafricaines?Cesélémentsdémocratiquespeuvent-ilsêtre intégrés
dansle processusactuel de démocratisation ?Ouencore:dansquelle
mesure lesprocédures traditionnellespeuvent-ellesêtre opératoiresdansle
contexteafricaincontemporain ?
Si l’on pose que ladémocratiecomporte des valeurs universelles
que l’on nesauraitignorerni occulter sanslarenier toute entière,laquestion
se posealorsde l’articulation de l’universel etduparticulierdans un
contextespécifique de démocratisation. L’universalisme desprincipesest-il
conciliableavecuneadaptationàdes situationslocales,ouconstitue-t-ilau
contraireune formetranscendante qui nécessairement subsume et réduitles
singularités?Cesquestions rejoignent un débatqui,enAfrique
subsaharienne,oppose deux tendances:lapremière,se fondant surle
caractèreuniversel desprincipesde ladémocratie,soutientqu’il faut
« importer» les schémasoccidentaux sans tenircompte desparticularités
nationales ;lasecondeaffirme que ladémocratieàbâtirdoit s’appuyer sur
lescultureslocales,mêmesicelles-ci nerépondentpas véritablementaux
critèresouauxnormesdémocratiques– d’oùl’idée d’une «démocratie
africaine »ou«àl’africaine ».Pouréviterdetomberdans unetelle
dichotomie,il fautmontrerque lesexigencesfondamentalesde la
démocratie etlanécessité de plusen pluspressante detenircompte des
diversitésculturelleset traditionnelleslocales sontconciliables.Pourcela,il
fautpouvoiridentifierles« modèles» de démocratie dontl’Afriquea besoin
ouaveclesquelselle gagneraitàseconfronter,modèlesquiunissent
universalité etprise encompte des spécificitésculturellesetpolitiquesetqui
déterminentlesquellesdeces spécificitésconstituentdesapportspositifsàla
construction de ladémocratie enAfriquesubsaharienne.
Quand onse livreàdetellesinvestigations,onserendvitecompte
que ladémocratie estinconcevablesanslacitoyenneté,etqu’uneréflexion

13

surla démocratie estaussi inévitablement uneréflexionsurlacitoyenneté.
Maisceconceptàsontourdoitêtreanalysé danslecontexte particulierdes
réalitésafricaines.Si l’un desprésupposésconstitutifsdu système
d’organisation démocratique estquetoutcitoyenyestconsidérécomme
gouvernanten puissance,que nousapprendà cesujet un étatdeslieuxde
l’exercice de la citoyenneté enAfriquesubsaharienne?

L’actualitéconfère,nous semble-t-il,unecertaine légitimitéànotre
projetd’établirlesconditionsde possibilité de laconstruction de la
démocratie enAfriquesubsaharienne.Elle indique que l’enjeuestbien de
démentirceuxquiaffirmentque l’Afrique n’estpas« mûrpoe »urla
démocratie,enremarquantqu’elle estmalgrétoutpleinementengagée dans
cettevoie eten montrantqu’elle peut y réussir,si ellesaitfranchirles
obstacles redoutablesqu’elle doitaujourd’huiaffronter,telsque les
violencesà caractère ethniqueset tribalesoulesguerresciviles.

Une démocratieauthentique n’estpossible que dans unEtatde droit
et surla base d’uneconceptioncorrecte de lapersonne humaine.Elle
requiertlaréunion de multiplesconditionsnécessairesàlapromotion des
personnes,etcelan’estpossible que parl’éducation,parlaformation,parla
création destructuresde participation etderesponsabilité,sanslesquellesil
estillusoire de penserque l’on peutconstruire devraisidéauxetbâtir une
société épanouie, affirmant saspécificité et son génie propre.Pour y
parvenir,l’éducation –telle estentoutcasl’hypothèse quivaêtre examinée
etdiscutée ici –constitueun moyen privilégié.D’oùlaquestion particulière
de l’éducationàla citoyenneté,etcelle desparticularitésdontil lui faut tenir
compte enAfriquesubsaharienne.Queltype d’éducation ?Quelle
citoyenneté ?Pourque l’éducationàla citoyennetésoit véritablement une
contributionàl’instauration de ladémocratie,il faut sansdoute qu’elle nese
réduise pasàimposeretàfaireacquérirdescorpusdeconnaissancesfigés
oudesensemblesdevaleursmoralesàincarner– quels savoirs,d’ailleurs,et
quelles valeurs?Cesquestionsen entraînentbien d’autres,dont
l’énumérationsuggèrebientoute ladifficulté de latâche:l’éducationàla
citoyenneté est-elleune initiationauxdroitsde l’homme,une formationau
politique ouencore l’expérience directe d’unecitoyenneté effective et
ouverte ?Quelle partdoit yêtre laisséeaux valeursculturellespropresà
l’Afrique ?Comment répondreaupostulat surlequelrepose ladémocratie,
quiveutque lesindividus soientégaux,entreautres,dansleurdroitau
savoiretàlaformation ?Quel estlerôlespécifique de l’école danscette
affaire,etqu’attend-on de lasociétécivileafricaine ?Maisd’abord,
commentéduqueràla citoyenneté dansdespaysoùlespopulations sont
majoritairementanalphabètes?

14

Pour répondreà cette problématique générale,nousavons subdivisé
notre ouvrage entroisparties.
La première,consacréeàladémocratie,s’efforce decernerce
conceptetde leconfronteraux réalitéspolitiquesetculturellesafricainesen
vue de déterminerlesélémentspertinents susceptiblesd’être intégrésdansle
processusde démocratisation encoursenAfriquesubsaharienne.
Laseconde parties’attacheàéluciderlasignification querevêtla
citoyenneté danslecontexte de l’Afriquesubsaharienne.Elletente
d’analyserlesconditionsde la citoyennetéàpartirdes valeursqui lafondent
pour,précisément,dévoilerlesécarts, appréhenderlesécueilsmajeurset
déterminerlesprincipauxmanques, ceuxprécisément surlesquelsdevraient
porterleseffortsd’éducation.

Latroisième parties’intéresse donc àl’éducationàla citoyenneté.
Partantde l’hypothèse quecelle-ciconstitue l’une desprincipalesconditions
de possibilité de l’instauration de ladémocratie,elletente de définirla
nature etlesprincipesdecelle quirépondraitaumieuxauprojetd’unetelle
instauration danslecontextespécifique de l’Afriquesubsaharienne.

Onauraremarqué que leterrainsurlequel nousfaisonsporternotre
réflexionaétévolontairementcirconscritàlaseule partiesubsaharienne du
continent.Sansdoute n’est-il pas superfluque nousénoncionsici les raisons
decette limitation.

La première estl’existence de nombreux traitscommuns relevables
danslesprincipales structures sociales,mentalesouidéologiquesdes
sociétésetdesEtatsde l’Afriquesubsaharienne.Lacohérenceainsi
remarquées’impose pardelàlesdiversitésethniquesetculturelles.Elle
témoigne d’une expérience historiquecommune etdece que l’on pourrait
appeler uneunitéculturelle de l’Afrique Noire, deuxdimensionsqui la
distinguentaussibien de l’Afriquearabo-magrébine que desautres
4
continents.

La deuxièmeraison,corollaire de lapremière,tientàlasimilitude
des revendicationsdémocratiquesdanscette partie ducontinentetàleur
caractère essentiellementcivil;celalesdifférencie,làencore,decelles,plus
explicitement religieuses,qu’exprimentlespeuplesafricainsquisetrouvent
auNord de larégion que nousétudions.

4
Voir surce pointCheikhAnta Diop,Les fondementséconomiques et culturelsd’unEtat
fédéral d’AfriqueNoire, PrésenceAfricaine, Paris,1974,pp. 8à55.VoiraussiMerleM. et
autres,L’AfriqueNoireContemporaine, Paris,ArmandColin,1968,p.6.

15

PREMIEREPARTIE
QUELLE DEMOCRATIE POUR L’AFRIQUE SUBSAHARIENNE?

«C’estauboutde l’anciennecorde
qu’il fautattacherlanouvelle ».

JeanPliya

Le mot« démocratie » nous vientdesGrecs.Ilapparaîtdanslalangue
e
grecqueauVsiècleavantJésusChristpourdésigner une forme particulière
d’organisation de laCité,le «type derégime politique que l’aristocrate
Clisthène établitpourlapremière foisdurablementen 508avantJ.C. dans
5
l’Etat-cité grecd’Athènes» .Maislaconception grecque de ladémocratie
diffèrebeaucoup decelle qui prévautaujourd’hui.Danslalongue marche
versladémocratie,l’hommeaeuà aiguiserconstamment sa compréhension
duprocessusetde l’expérience de démocratie.Ilamoderniséconstamment
etmisàjour sesinstrumentsconceptuels,méthodesd’analyse etossatures
théoriquespour saisirlaproblématique de ladémocratie.Ceciaétéun
impératif danslamesure oùles systèmespratiques, arrangementset
mécanismespour réaliserladémocratie fontl’objetd’unraffinementet
d’uneaméliorationconstants. Lesprogrèsdanslaréalisation de l’idéal
démocratiquesontappréciablescarde plusen plusle principe de
consentement tendàremplacerle principe decommandement.Toutefoisla
liberté,l’égalité etladignité humainesontdesobjectifsquisontencore loin
d’êtreréalisésdanslaplupartdespartiesdumonde.S’ilya aujourd’huiune
aspiration mondialeàladémocratie danslamesure oùladémocratie,qui est
avant tout un principe de légitimité,estde plusen plus revendiquée parla
plupartdes régimesexistantdansle monde,ilyaen mêmetemps,surtouten
Afrique,une difficultéconsidérable pourl’établiroupourlasauvegarder.

Maisqu’est-ce que ladémocratie ?Y a-t-ilunconceptde ladémocratie
quiserait unique,univoque ouest-ce que ladémocratie estplurielle ?Si le
critère d’une gestion démocratique estprioritairementdes’effectuer selon la
loi de lamajorité,quelle garantie peut-onavoirde lapertinence etde la
lucidité politique decette majorité ?En d’autres termes, cette majorité ne
risque-t-elle pasde décider sansaupréalableréfléchir suffisamment surla
portée desesdécisions surl’avenirdupays?Ouencore,nerisque-t-elle pas
decéderà certainespassionsouàdesinfluencesdémagogiquesqui la
détourneraientduchemin de lavérité etde lajustice ?Y a-t-il dansles
traditionsculturelleset/oupolitiques africainesdes aspectsdémocratiques?
Cesaspectsdémocratiquespourraient-ilsentrerdansl’instauration de la
démocratieafricaineactuelle ?

5
DunnJohn,«Démocratie:l’étatdeslieux»,inSituationsde ladémocratie,sousladirection
deMarcelGauchet, PierreManentetPierreRosanvallon,HautesEtudes, Le Seuil Gallimard,
Paris, 1993, p.77.

Telles sontlesprincipalesquestionsquesoulèvecette première partie
de notre livre,quis’articule entroischapitres:
- Le premier traite de la démocratieàtraverslanaissance dececoncept,
desesfondements théoriques- laliberté etl’égalité -ainsi que deses
antinomiesetdifficultés ;
- Le deuxièmechapitre pose laquestion de ladémocratie enAfrique;il
consiste enuneconfrontation de ladémocratieavecles traditionsculturelles
etpolitiquesafricainesdanslebutde mettreaujourlesexpressions
démocratiquesqui leur sont sous-jacentes ;
- Letroisièmechapitre étudie lasituation de ladémocratieactuelle,en
faitl’étatdeslieuxetpose laquestion desmodèlesetde laplace des
traditionsculturellesetpolitiquesdansladémocratie enconstruction en
Afrique.

ChapitreI

De ladémocratie

Depuis sonapparition ilyamaintenant vingt six siècles,leconceptde
démocratieaététourné et retourné dans tous ses sens,examiné,pourrait-on
dire,sous toutes sescoutures ;iladoncfaitl’objetdebien detravaux. Nous
nousproposonsici derevisiterceconceptet sapratique pour tenterd’en
avoir une meilleurecompréhension.
Dansle présentchapitre,nous tenteronsd’élucider troisquestions
fondamentales: Qu’est-ce que ladémocratie ?Quelsensontlesfondements
théoriques?Que dire desdilemmesetantinomiesde ladémocratie ?

Naissance du concept

Ilconvientdereplacerl’apparition duconceptdans sonvéritable
contexte, celui de laréflexiontentée parlesGrecspouraméliorerlescadres
politiquesdu vivre ensemble,de l’existercollectifse déroulantàl’intérieur
de lapolis.Quel estle meilleur régime pourque l’homme puisse menercette
viebonne qui ne peut seréaliseren dehorsde lacommunauté politique ?
Telle étaitlaquestion quisous-tendait unetelleréflexion.Aussi,la
démocratiea-t-elle dèsle départpourfin larationalisationsystématique de
laviesociale etpolitique.
Nousfondant surl’étymologie,nouspouvonsdire que la
démocratie est unrégime danslequel le peuple (dèmos) est souverain.Mais
quand on parle de démocratie danscesens,l’idée quivientle plus
communémentestqu’elle estle pouvoirdetousetnon d’unseul oude
quelques-uns,etdoncqu’elle est,pourchacun,lapossibilité d’être et
d’exprimerce quebon luisemble pourvuquecelane nuise pasàlaliberté
detous.Unetellevision de ladémocratie esterronée,parce qu’elle
comporteunecontradiction majeure:ladémocratie ne peutpasen même
tempsêtre le pouvoirdetousetlaliberté dechacun.En fait,lorsqu’ilya
effectivementpouvoirdetous,il ne peut yavoirlaliberté dechacun, à
moinsque le pouvoirdetous restesanspouvoir.Etquand ilyalaliberté de
chacun,il ne peut yavoirle pouvoirdetous,saufsi laliberté dechacun
demeuresansliberté.
Si l’onajouteàcelatoute l’ambiguïté du terme peuple qui,en
principe,désigne la communauté descitoyens, c’est-à-dire la communauté

6
souveraine , ons’explique aisémentl’attitudecritique dePlaton et surtoutla
méfiance d’Aristoteàl’égard de ladémocratie.De même, certainsauteurs
7
quisesontintéressésàl’histoire de ladémocratie, BertrandVergelypar
exemple,relèventquecelle-ci n’estjamaisparvenueàêtreclaireavecsa
propre définition,detellesorte qu’elle necesse d’être
enbutteavecellemême.
Quoi qu’il ensoit,les tentativesde définition de ladémocratie nese
comptentplusaujourd’hui;on pourraitmême diresans risque d’être
contreditque le mot« démocratie »souffre d’une inflation,d’un excèsde
significations.Parmi lesnombreusesdéfinitionsdisponiblesaujourd’hui,on
peut releverdesdéfinitionsparlesinstitutions,parlesidées,parles
procédures,parlasubstance,etc.

PourlesGrecsde l’Antiquité,ladémocratietrouverait son
fondementdansl’isonomiaougouvernementdesloisetdansl’iségoriaou
égale liberté de paroleàl’Assemblée.C’estpourquoi ladémocratieaété
définie pareux,tantôtcomme le gouvernementdesloisetnoncelui des
8
hommes,tantôtcomme lasouveraineté deségaux.Ilconvientnéanmoinsde
rappelerqu’avantd’être l’affirmation d’une égalité desindividus,la
démocratiead’abordsurgi duproblème posé parlarivalité de groupes,de
communautésqu’il fallait réguler. L’isonomiaetdonclagenèse de la
démocratieàAthènesest,comme le montreJ.P.Vernant,liéeauproblème
desdouzetribus se partageantl’Attique.Entreces tribuset« factionsqui
formentdansl’Etatcommeautantde «parties»séparéesetopposées,lutte
ouverte etcompromis sesuccèdentjusqu’aumomentoùClisthène fonde la
9
Polissur unebase nouvelle » .L’auteurprécisecettebase nouvelleun peu
plusloin ences termes:La« …Citésesitueainsisur unautre plan que
celui des rapportsdegénèetdesliensdeconsanguinité:tribusetdèmes sont
établis sur unebase purementgéographique;ils réunissentdeshabitants
10
d’un mêmeterroir,non desparentsde mêmesangcomme lesgénè.… »
L’idée démocratique moderne estnée d’unereviviscence de la
pensée politique gréco-latine.Rousseaudéfinitladémocratie parle mode de

6
Ceterme peut-être prisen deux sensdifférents,désignantd’une partle
peuples’autoconstituantenassemblée législatrice par unacte de liberté qui fondesonautonomie politique
etexige detous uneresponsabilitécivique enverslesdécisionsàprendre,etd’autre partla
multitude oupopulace quicompose le «troupeau» dontle peupleconstitué prend la charge
telun « pasteurdesbêtes»,selon lesmotsdePlaton danslePolitique. Le problème estde
savoircommentdéfinirle peuple pourdonner sensauprincipe démocratique de la
participation populaireàl’exercice de lasouveraineté.Est-ce l’assembléeconstituante
?Estce lamasse des« pauvres» ?Cf.RoseMarieLamy,Repenser la Démocratie,éd .Gallimard,
coll. Le Forum, Paris, p.24-25.
7
Voirà ce proposBertrandVergely,Lesgrandesinterrogationspolitiques,éd. LesEssentiels
Milan,Toulouse, France,p.26.
8
Cf.RoseMarieLamy,op.cit. p. 11-12.
9
VernantJ.P.,Les origines de lapensée grecque, PUF, Paris,1969,p. 97.
10
Ibid. p. 98.

22

gouvernementetindique qu’elle désigneun Etatdanslequel la majorité du
Peuple gouverne, détientle pouvoirexécutif,paroppositionauxcasoù un
seul homme (monarchie) ou une minoritéseulement(aristocratie) gouverne,
mais toujoursdanslerespectde lalégislationadoptée par tous.Danscecas
précis,ladémocratie n’estpas réduiteàunestructure juridique et
constitutionnelle,elle désigneun mode de gouvernement.
RaymondAron distingue deux typesde définitionsde la
démocratie:une définition parlesinstitutionset une définition parlesidées.
Dans son ouvrage intituléIntroductionàla PhilosophiePolitique
Démocratie et Révolution,il écrit:«Plus simplement,ladémocratie me
paraîtpouvoirêtre définiesociologiquementcomme l’organisation de la
11
concurrence pacifique envue de l'exercice dupouvoir» .Cette définition,
qu’il qualifie lui-même de définition parlesinstitutions,meten exergue la
réalité institutionnelle de ladémocratie fondéesurle faitqueceuxqui
exercentle pouvoirnesontpasdésignésparlanaissance,maisau terme
d’un processusdeconcurrence pacifique. L’objection qu’il faitlui-mêmeà
cette définition, c’estque mettretoutl’accent surl’organisation de la
concurrence pacifique envue de l’exercice dupouvoir revientàignorerouà
négligerlecasde ladémocratie directe,danslaquellec’estl’ensemble des
citoyensassemblésqui gouvernentdirectement.Maisladémocratie directe
est uncasextrême qui ne peutavoircoursque dansdescommunautés très
12
restreintes.
Alaquestion desavoircomment s’organisecetteconcurrence
pacifique envue de l’exercice dupouvoiren démocratie, RaymondAron
répond qu’elleatoujours revêtudeuxformes:laforme du tirageau sortetla
forme de l’élection.Ilajoute que letirageau sortn’estpasdu tout
contradictoireavecla concurrence pacifique,mêmesi,danscecas,
l’élémentd’action personnelle estévidemment réduitauminimum.Il
convientderappelerque letirageau sortajouéunrôle essentiel dansles
citésgrecques,danslesquelleslesmagistratsquiassuraientlesuivi des
affairescourantesétaienteux-mêmesdésignéspar tirageau sortpourdes
mandats trèscourts(unan,voiresixmois).Quantàl’élection,elleconstitue
l’organisation laplus simple de la concurrence envue de l’exercice du
pouvoir.Précisonsnéanmoinsque danscescitésgrecques,letirageau sort
n’était utilisé que pourlesfonctionspolitiques, alorsque l’électionvalait
pourlesfonctions techniquesnécessitant unecompétence.Parcontre,dans
lesdémocratiesmodernes,lesfonctions techniques sont soustraitesà
l’élection etattribuées,selon descritères« méritocratiques» de diplômes,
parlespairs(seulslescompétentspeuventjugerde la compétence).Dece

11
RaymondAron,Introductionàlaphilosophie politique-Démocratie et révolution, LeLivre
dePoche,1997,p.36
12
MontesquieuetJean-JacquesRousseaupensaientladémocratie,que l’un etl’autre
confondaientd’ailleursaveclarépublique,comme étantadaptéeseulementàdesEtatsexigus.

23

fait, on peutdire que la démocratie modernesoustraitlafonction de
compétenceàlasouveraineté populaire directe,etelle estdonctoujours
aussiune «technocratie »tandisque ladémocratie grecquesoumettaitla
compétencetechniqueau verdictetaucontrôle populaire.Bien entendu,
l’élection ne peutpasêtreappliquéeàtouteslesfonctionsniàtoutesles
démocratiesmodernes.Celles-cicomportent souvent unecombinaison
d’élection etde désignation,l’élection étantcependantconsidéréecomme
l’acte essentiel. L’essence de l’organisation d’uneconcurrence pacifique
tientdansle faitqu’ilyades règles,etlalogique de la concurrence estque
soit reconnue l’égalité entretouslesmembresde lasociété.
Dans son ouvrage intituléQu’est-ceque ladémocratie ?Alain
Touraineremarque que ladémocratieaété définie de deuxmanières
différentes:pourcertains,ils’agitde donnerformeàlasouveraineté
populaire,etpourd’autresd’assurerlaliberté dudébatpolitique.Dansle
premiercas,ladémocratie estdéfinie par sasubstance;danslesecond,par
sesprocédures. Laseconde définition estlaplus simpleàénoncer:laliberté
desélections,préparée etgarantie parlaliberté d’association et
d’expression,doitêtrecomplétée pardes règlesde fonctionnementdes
institutionsqui empêchentle détournementde lavolonté populaire,le
blocage desdélibérationsetdesdécisions,la corruption desélusetdes
13
gouvernants.
La démocratie estd’autantplusdifficileà cernerqu’elle échappe en
partieauxclassifications traditionnellesde laphilosophie politique. La
preuve en estquesont rangéesparmi lesdémocratiesdesEtatsquisonten
faitdesmonarchies(l’Espagne,leRoyaume-Uni),tandisque dansles
démocratiesen général,toutle mondesaitque le pouvoirappartientà ce que
l’onappelle la classe politique,quiserecrute pardescanaux trèsprécis:
carrièresàl’intérieurd’un parti oude l’administration,grandesécoles,etc.
C’estpourcetteraison quecertainsdisent, àjusteraisonsemble-t-il,que les
démocratiesmodernes sontenréalité desaristocratiesoudesoligarchies,
danslamesure oùelles sontgouvernéesparl’élite descitoyenslesplus
compétents,sinon parlaminorité desplusfortunésouparcelle des
« décideurs» issusdumonde desaffaires.Il en estainsi deMaurice
Duverger,qui définitlesdémocratiesoccidentalescontemporainescomme
des«techno-démocraties» étroitementcontrôléespar une oligarchie
économique.
S’ajouteà cesdifficultésévoquéesle faitque nousnesavonspas
trèsbien faire ladifférence entrerépublique etdémocratie etque l’usage
courantconfondvolontierscesdeux termes,puisque,dit-on,ladémocratie
peutégalementêtreunerépublique.Il estnéanmoinspossible de distinguer
cesdeuxnotionsde plusieursmanièresdifférentes,selon l’auteurauquel on

13
AlainTouraine,Qu’est-ce que ladémocratie ?, LibrairieArthèmeFayard, Paris,1994,
p. 189.

24

seréfère. PourAristote parexemple,unerépublique est unEtatadministré
parlamultitude (parl’ensemble descitoyens),maisenvue de l’intérêt
commun (quicomprendaussi l’intérêtde laminorité).Une démocratie est
l’Etatoùlamultitude gouverne,maisdansl’intérêtdespauvres.C’est
pourquoi ilconsidère que ladémocratie est une perversion de larépublique.
Rousseauauntoutautreavisquand ilaffirme que larépublique estl’Etat
constitué parlecontrat social.Concrètement, celaveutdire qu’ellese
caractérise parl’égalitécivile etpublique etparlasouveraineté populaire.
14
La loi estl’expression de lavolonté générale .Quantàladémocratie,
Rousseauladéfinitparle mode de gouvernement:le gouvernementde la
majorité paroppositionaugouvernementd’unseul oud’une minorité.On
peut remarquerque le pointcommunà cesdeux théoriesbien différentesest
que ladémocratie ne peutêtreréduiteàunestructure juridique et
constitutionnelle;elle désigneun mode de gouvernement.Apartirde là,les
appréciationsdivergent:d’uncôté,ladémocratie peutêtreconçuecomme la
déviation dece qu’on pourraitappelerl’idéalrépublicain:lamasseayantle
pouvoir,elle gouverne dans son propre intérêt,qui estcelui despauvres
(Aristote).Ladémocraties’opposealorsàl’oligarchie,danslaquelle les
richesgouvernentdansl’intérêtdesnantis. Laréalité politique estdoncen
définitivecelle duconflitentre «classes sociales».D’unautrecôté,la
démocratie estaucontraireconçuecommeunEtatidéal.Ellesupposeune
communautétrès restreinte danslaquelle le peuple peutêtrerassemblétout
entierpourdéciderdesespropresaffaires.Ellesupposeaussi descitoyens
parfaitement vertueux,préférantconstammentlebiencommunàleurs
intérêtsparticuliers.
Maisc’estBlandineKriegel qui,dans sonCours dePhilosophie
politique,mesembleavoirexposé ladistinction lapluspertinente maisaussi
lapluséclairante entrerépublique etdémocratie.Elley reprend lespropos
deRégisDebrayqui oppose larépublique etladémocratiecomme lerégime
politique propreàl’Amériquecapitaliste,d’uncôté, au régime politique
caractéristique de latradition française,de l’autrecôté. La démocratieaurait
porté,selon lui,les valeursde lasociété,de l’argentetde l’individu tandis
que larépubliqueauraitdéployé lesidéauxde l’Etat,de l’école etde l’intérêt
général.Il existe, commeRégisDebrayaeu raison de lesouligner,une
spécificité decesdeux typespolitiques.D’abord parce qu’ils sontl’un et
l’autre d’origineantique.C’estl’Antiquité grecque et romaine quiainventé
cesdeuxformesd’organisation de la citéàtraverslesdeuxexpériencesde la
démocratieathénienne etde larépubliqueromaine.Maiscesdeuxnotions
diffèrent sensiblement.En effet,selonKriegel,« ladémocratie (le pouvoir
dupeuple) désigne letitulaire de l’exercice dupouvoir.Sadésignation
répondàlaquestionqui.Qui exerce le pouvoir?Tandisque la république

14
Ce principe est reprisdanslaDéclaration desdroitsde l’homme etducitoyendu26Août
1789, art.6.

25

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