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Les origines du mouvement national en Afrique noire : le cas du Bénin 1900-1939

De
396 pages
La question nationale constitue l'un des points les plus controversés de l'histoire de l'Afrique, la difficulté venant peut-être du fait que le débat porte souvent sur la période de la "décolonisation". Le phénomène est alors saisi dans ses manifestations les plus spectaculaires, mais rarement dans ses fondements. Dans cet ouvrage, la démarche de l'auteur consiste à s'interroger sur ces fondements de façon à dégager "les origines du mouvement national en Afrique, le cas du Dahomey".
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Etudes
Les origines du mouvement africaines Série Histoirenational en Afrique noire :
le cas du Bénin 1900-1939
La question nationale constitue en effet l’un des points les plus controversés
de l’histoire de l’Afrique. En dehors des problèmes de terminologie qui ne
sont pas mineurs, la diffi culté vient peut-être du fait que le débat porte
souvent sur la période de la « décolonisation ». Le phénomène est alors
saisi dans ses manifestations les plus spectaculaires, mais rarement
dans ses fondements. Dans le cadre du présent travail, notre démarche Sylvain Coovi A
consistera à nous interroger sur ces fondements de façon à dégager « les
origines du mouvement national en Afrique : le cas du Dahomey » dans la
période de 1900-1939. Qu’est-ce qui motive le choix de nos dates ?
En ce qui concerne l’année 1900, elle ouvrait une nouvelle ère dans les Les origines du mouvement relations entre les populations de cette région d’Afrique et les Européens. Le
rapport de force devenait désormais défavorable aux populations locales. A
cette date en effet, la France avait terminé la conquête militaire proprement national en Afrique noire :
dite. Les différentes missions internationales de délimitation de frontière
avaient pratiquement achevé leurs travaux. La colonie du « Dahomey et le cas du Bénin 1900-1939
Dépendances » prenait défi nitivement corps en lieu et place des formations
politiques préexistantes.
Quant à l’année 1939, elle constitue une date charnière dans l’évolution
politique du Dahomey colonial. En effet cette date marque la fi n d’une
période, celle des multiples initiatives visant à mobiliser le plus large front
alors possible contre le pouvoir colonial. L’éclatement de la seconde guerre
mondiale provoque l’affaiblissement du mouvement de revendications
diverses qui secouait le pays depuis les années 1930. Par ailleurs la tension
qui prévalait sur le plan international entraîna – comme le montre la tenue
en 1944 de la Conférence de Brazzaville – quelques modifi cations de forme Préface de Catherine Coquery-Vidrovitch
dans le comportement du colonisateur. »
Sylvain Coovi Anignikin est professeur titulaire des universités. Il a
occupé d’importantes fonctions au sein de l’administration universitaire et de
l’Éducation nationale et a participé à de nombreuses activités de recherche
scientifi que tant au Bénin, en Afrique qu’en France. Sylvain Coovi Anignikin a
en particulier participé aux programmes de recherche du Laboratoire SEDET
de l’Université Paris Diderot. Il a en outre mené des activités de consultation
au profi t de nombreuses ONGs internationales dont notamment Konrad
Adenauer ; il est actuellement directeur du Laboratoire Rétrospective-Afrique,
coordonnateur de la fi lière Histoire de l’École doctorale pluridisciplinaire de
la Faculté des lettres, arts et sciences humaines de l’Université
d’AbomeyCalavi et Secrétaire permanent du comité scientifi que sectoriel Lettres et
sciences humaines.
Illustration de couverture : © shvaista - Fotolia.com
ISBN : 978-2-343-03907-7
38.50 €
Les origines du mouvement national en Afrique noire :
Sylvain Coovi A
le cas du Bénin 1900-1939



















Les origines du mouvement national
en Afrique noire : le cas du Bénin
1900-1939
Études africaines
Collection dirigée par Denis Pryen


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OHADA, 2014.

Sylvain Coovi Anignikin















Les origines du mouvement national
en Afrique noire : le cas du Bénin
1900-1939

Préface de Catherine Coquery-Vidrovitch


























































































































































































Mise en page : Christophe S. Tonon
Illustrations intérieures : D.R.








© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-03907-7
EAN : 9782343039077
INTRODUCTION1. Défnition du sujet
Le processus historique qui a abouti après la seconde guerre mondiale
à la « décolonisation » puis à l’indépendance formelle des pays d’Afrique
Noire, suscite un intérêt croissant sur le terrain de la recherche. Cependant, les
travaux consacrés à la question ne s’intéressent généralement qu’à la période
1d’après-guerre. On parle alors de l’« éveil politique africain » .
Dans le cas spécifque du Dahomey, de nombreuses appréciations
caractérisant les mutations observées à partir de 1946, font état d’un certain
2« esprit nationaliste » . Mais le « nationalisme » dahoméen n’est souvent
considéré que par rapport aux autres territoires africains, notamment dans le
contexte des débats menés au sujet de l’évolution de la fédération de l’Afrique
Occidentale Française.
Les Dahoméens apparaissent ainsi opposés aux autres Africains. Mais
quand on les considère entre eux, d’autres facteurs d’opposition, tout aussi
irréductibles semble t-il, apparaissent, qui se résument essentiellement au
« tribalisme » et au « régionalisme ». C’est ce qui fait dire à R. Cornevin, que la
3vie politique au Dahomey est dominée par l’« héritage des trois royaumes » .
En d’autres termes, la vie politique au Dahomey se polarise autour des trois
centres que constituent Abomey, Porto-Novo, Nikki. Dans ces conditions,
le « nationalisme » dahoméen compris comme le « refus d’autrui » (autrui
africain) repose sur une base politique d’intégration fragile. L’opposition que
traduit un tel « nationalisme » ne peut être que inconsistante.
En revanche, l’opposition des Dahoméens au système colonial s’est révélée
réellement irréductible. Les faits ont montré et les rapports des administrateurs
confrment que « le peuple dahoméen ne s’est jamais résigné à la domination
4coloniale » . Or ce « refus de l’autrui » (autrui Blanc = Français) fut le seul qui
ait été partagé indistinctement par les différentes ethnies du pays. Analyser le
« nationalisme » dahoméen par rapport à la puissance coloniale ouvrirait de
nouvelles perspectives à la recherche et permettrait d’élargir et d’approfondir
la question nationale au Dahomey.
1 Deschamps (H.), L’éveil politique africain, Paris PUF, 1952, 128 p. Mais également et
surtout : Suret Canale. J.), L’Afrique Noire…, voir bibliographie. Guy de Bosschère, Perspective
de décolonisation…
2 Cornevin (R.), Histoire du Dahomey, Paris, Berger Levrault, 1962, 563 p.
3 Cornevin (R.), Le Dahomey, Paris PUF, 1970, 128 p., p. 73.
4 Anignikin (S. C.), Les rapports entre le Dahomey et la France, 1958-1963 mémoire de
maîtrise d’histoire sous la direction de C. Coquery-Vidrovitch, Université Paris VII, 1972-1973.
Voir également la carte n°1 : « points de cristallisation de la résistance » p. suivante.
7Carte n° 1 : Points de cristallisation de la résistance
8La question nationale constitue en effet l’un des points les plus controversés
de l’histoire de l’Afrique. En dehors des problèmes de terminologie qui ne
sont pas mineurs, la diffculté vient peut-être du fait que le débat porte souvent
sur la période de la « décolonisation ». Le phénomène est alors saisi dans ses
manifestations les plus spectaculaires, mais rarement dans ses fondements.
Dans le cadre du présent travail, notre démarche consistera à nous interroger
sur ces fondements de façon à dégager « les origines du mouvement national
au Dahomey » dans la période de 1900-1939. Qu’est ce qui motive le choix
de nos dates ?
En ce qui concerne l’année 1900, elle ouvrait une nouvelle ère dans les
relations entre les populations de cette région d’Afrique et les Européens. Le
rapport de force devenait désormais défavorable aux populations locales. A
cette date en effet, la France avait terminé la conquête militaire proprement
dite. Les différentes missions internationales de délimitation de frontière
avaient pratiquement achevé leurs travaux. La colonie du « Dahomey et
Dépendances » prenait défnitivement corps en lieu et place des formations
politiques préexistantes.
Ainsi, la destitution d’Agoli-Agbo à Abomey, la même année par les
autorités françaises indiquait clairement que les populations locales avaient
perdu l’initiative et surtout, que la domination étrangère était désormais
établie. Le pays tout entier entrait dans l’ère coloniale. L’élément essentiel qui
déterminera le comportement des Dahoméens est le système colonial.
Pour mieux percevoir la nature et les différents aspects de ce comportement,
une référence à l’époque antérieure est cependant nécessaire. Car comme le
souligne à propos le professeur Coquery-Vidrovitch une « étude des sociétés
colonisées qui s’enfermerait dans la seule période coloniale, en aurait une vue
1déformée et masquée, elle en éluciderait trop mal les ressorts » .
Quant à l’année 1939, elle constitue une date charnière dans l’évolution
politique du Dahomey colonial. En effet cette date marque la fn d’une
période, celle des multiples initiatives visant à mobiliser le plus large front
alors possible contre le pouvoir colonial. L’éclatement de la seconde guerre
mondiale provoque l’affaiblissement du mouvement de revendications
diverses qui secouait le pays depuis les années 1930. Par ailleurs la tension
qui prévalait sur le plan international entraîna – comme le montre la tenue en
1944 de la Conférence de Brazzaville – quelques modifcations de forme dans
le comportement du colonisateur.
1 Coquery-Vidrovitch (C.) et Moniot (H.), L’Afrique Noire de 1800 à nos jours, Paris, Nlle Clio,
P.U.F 1974, 462 p, p. 6.
9D’une part, on assistera au renforcement du dispositif policier et répressif
autour de la population, notamment sa fraction lettrée. D’autre part le danger
nazi obligea le colonisateur à solliciter la collaboration du colonisé en vue de
la lutte « commune » contre le fascisme allemand.
Ces appels ouvrirent la voie à d’importantes illusions au sein de la population,
surtout l’« élite » au sujet des bonnes dispositions de l’administration.
L’alignement des « évolués » sur les positions de la métropole au nom de
la lutte contre le fascisme, les rendit solidaires des mesures anti-populaires
qu’impliquait l’effort de guerre. La petite bourgeoisie s’aliéna ainsi contre les
masses populaires, brisa la liaison fragile qui, entre celles-ci et elle, fondait
l’unité du mouvement national. Au total, avec le déclenchement de la guerre
en 1939, la petite bourgeoisie plaça le mouvement national à la remorque
du pouvoir colonial. Dans ces conditions, l’objet de notre recherche semble
s’évanouir tandis que les documents d’archives demeurent inaccessibles. Le
travail ainsi défni, quel en est l’intérêt ?
2. Intérêt du sujet
Beaucoup de points obscurs subsistent dans l’histoire de l’Afrique Noire, en
dépit du remarquable progrès fait par la recherche ces dernières années. Ainsi,
ed’une façon générale, « le XX siècle colonial reste encore étonnamment peu
1étudié » . Par ailleurs, sur le plan conceptuel et méthodologique, l’histoire de
l’Afrique a longtemps piétiné malgré de remarquables pionniers. On constate
en effet que le « take off de l’histoire africaine se place en Angleterre dans
2les années 1950 » seulement. Mais il s’agit, comme l’écrit C.
Coquery3Vidrovitch, d’un « pari nouveau » . C’est dire que jusqu’alors, entre autre,
4« l’historien envisageait la colonisation … en fonction de la métropole » .
Ces diverses observations se confondent avec nos préoccupations intimes
sur les problèmes de la recherche historique en Afrique. Situer le présent
travail dans la perspective du « pari nouveau » de l’historien de l’Afrique
afn d’apporter notre modeste contribution au progrès de la recherche, tel est
l’intérêt majeur que nous poursuivons.
Le domaine qui nous concerne (et que nous distinguons de la première
erésistance à l’agression européenne à la fn du XIX siècle) est particulièrement
peu étudié.
1 Coquery-Vidrovitch (C.) et Moniot (H.), op. cit., p. 19.
2 Ibid. p. 11.
3 Ibid.
4 Balandier (G.), Sociologie actuelle de l’Afrique Noire…, Paris, PUF, 1965, p. 4.
101 2En dehors des travaux de T. O. Ranger , M. Crowder et plus précisément
3R. Pelissier , très peu d’études historiques ont spécifquement intéressé les
luttes des masses populaires africaines contre le régime colonial.
En ce qui concerne le Dahomey, une telle lacune est à peine relevée par les
4Réactions dahoméennes de R. Grivot . Toutefois, certains travaux ont posé le
problème de l’attitude des populations face au système colonial. Mais il s’agit
5généralement d’études historiques régionales qui ne se situent guère dans une
perspective « nationale ».
Néanmoins, ces études et diverses autres indications occasionnelles
montrent que les réactions observées ça et là ne constituent pas des phénomènes
fondamentalement isolés. Confits latents, révoltes ouvertes voire armées,
manifestations de masse, campagnes de presse, sont autant d’éléments qui
attestent de l’ampleur et de la permanence d’une lutte acharnée (d’abord
au niveau local – puis progressivement à l’échelle de tout le pays) contre le
système colonial français.
L’histoire de cette lutte mérite d’être étudiée. Débarrassée des préjugés
« Européocentristes » mais également de tout triomphalisme revanchard, elle
peut valablement servir de base à un présent qui se cherche pour la construction
d’un avenir que tous les Dahoméens envisagent sans « tribalisme » ni
6« régionalisme » . Cette histoire est en effet la seule écrite par les masses
populaires dahoméennes dans un système où elles étaient censées être des
objets passifs d’une histoire imprimée par l’étranger. Du point de vue de la
7recherche proprement dite, cette histoire « massique » pose de multiples
problèmes de méthodologie.
3. Problèmes de méthodologie
Si sur le plan des connaissances on est en droit d’attendre beaucoup de
nos investigations, en revanche, nous n’avons pas la prétention d’innover
1 T. O. Ranger, Connexion between « Primary Resistance » movements and modern mass
nationalism in East and Central Africa, J.A.H., IX, 3 et 4, 1968, pp. 437-454 et 631-642.
2 Crowder (M.), West African resistance…, Londres, Hutchinson, 1971, 314 p.
3 Pelissier (R.), Les guerres grises, résistances et révoltes en Angola (1875-1941), Orgeval,
(France), 1977.
4 Grivot (R.), Réactions dahoméennes, Paris, Berger – Levrault, 1954, p. 180.
5 Voir en particulier les articles de H. d’Almeida, L. Garcia et la publication de M. Kouandété
… (cf. bibliographie).
6 Hazoumé (G. L.), Idéologies tribalistes et Nation en Afrique : le cas dahoméen, Présence
Africaine Paris, 1972, 230 p, p. 141.
7 L’expression est de Le Roy Ladurie (E.), Université Paris VII, brochure « Histoire » 1974 –
1975.
11sur le plan méthodologique et conceptuel. Dans ce domaine, deux types de
considérations sont à la base de notre démarche.
D’une part, nous sommes particulièrement intéressé par l’expérience du
1groupe d’historiens qui a fondé « l’histoire à Paris VII » sur l’« exploration du
2champ historique » . Les débats se poursuivent et se résument actuellement en
une série d’interrogations sur la fnalité de l’histoire, son objet, sa démarche,
son enseignement.
D’autre part, témoin de notre époque, notre responsabilité (par exemple
celle d’écrire une page de l’histoire de notre peuple), s’inscrit dans le temps
et dans l’espace. C’est dire que de multiples préoccupations nous traversent
à propos des innombrables problèmes qui se posent aujourd’hui aux peuples
africains, dahoméen en particulier.
Il ne s’agit pas de reprendre ici, les vieux mais toujours intéressants débats
sur l’Histoire. Nous n’y sommes du reste pas à l’aise. En revanche, le terrain
où la tâche nous parait plus abordable et qui, en dernière analyse s’impose à
l’historien comme déterminant, est celui de la réalité concrète de notre peuple
telle que nous la vivons avec ses problèmes mais également ses espoirs.
C’est pourquoi nous nous interrogeons comme J. Chesneaux sur
l’éventualité d’« envisager à partir des exigences de la pratique sociale, un
3autre rapport au passé… » et sur la nécessité de « le défnir par rapport au
4futur … » .
Car ainsi que se le demande G. Dhoquois, n’est ce pas « le devenir social
5qui est le fondement des Sciences dites humaines ? » .
Quoi qu’il en soit, « les historiens redécouvrent peu à peu leur responsabilité
envers leur propre époque. L’histoire est moins que jamais une évasion,
plus que jamais prise de position. Devant un présent rempli d’incertitudes,
devant un futur plus incertain encore, comment ne pas rechercher, dans la
compréhension du passé, dans ses contradictions et ses tumultes, des armes
6pour peser notre destin ? » .
Poser le problème dans cette perspective ne revient-il pas à piétiner
l’objectivité de l’historien ? « Le bon historien n’est d’aucun temps, ni d’aucun
1 Université Paris VII, 1974-1975, brochure « Histoire », UER Géographie et Sciences de la
Société.
2 Chesneaux (J.), Exploration du champ historique, schéma d’étude pour l’U.V. 311-312,
Université Paris VII, 1974-1975.
3 Chesneaux (J.), Du passé faisons table rase ; à propos de l’histoire et des historiens, Paris
Maspéro, 1976, 191 p.
4 Chesneaux (J.), Université Paris VII, brochure « Histoire », op. cit., p. 3.
5 Dhoquois (G.), Université Paris » op. cit., p. 4.
6 Histoire
121pays » a écrit Fénelon. Plus proche de nous, Paul Veyne écrit en 1968 : « un
historien sérieux, c’est-à-dire désintéressé, ne s’intéresse pas à l’histoire de
2la France parce qu’il est Français ; il s’y intéresse par amour de l’histoire » .
Le même souci peut cependant amener l’historien à envisager la question
sous d’autres aspects. Il peut se demander par exemple si le meilleur gage
d’objectivité ne réside précisément pas dans la réalité concrète de la pratique
sociale ? Certeau estime en effet qu’« un discours historique qui ne parle pas
3de sa relation au corps social cesse d’être scientifque » .
Quoi qu’il en soit, il apparaît de plus en plus que prise de position et
objectivité ne s’opposent pas nécessairement, et que la prise de
n’exclut pas automatiquement l’objectivité. En défnitive, l’« histoire doit être
4objective, et pour être objective, elle ne peut être indifférente » . Elle n’a du
reste plus le choix.
Car quant au fond, le savoir historique, de nos jours, sort souvent des
hauteurs confortables des amphithéâtres pour emprunter les chemins
5tourmentés des mass médias.
L’histoire est plus que jamais prise de position. La première que nous prenons
est relative au choix du sujet : étudier l’histoire de la lutte des Dahoméens
contre le système colonial français dans une perspective « nationale ». Mais
est-il possible qu’une telle histoire soit celle des masses ? Autrement dit, les
masses font-elles l’histoire ?
Le Roy Ladurie estime à ce propos que « les masses au cours de l’histoire
6ont été fondamentalement silencieuses et respectueuses » . Par conséquent,
7il ne faut pas « privilégier leurs brèves phases de contestation » . Dans le
cadre du présent travail, notre préoccupation est d’évaluer les différents
moments de l’histoire, si brefs soient-ils. En outre, au Dahomey où les masses
ont quasiment perdu l’initiative et où la rigueur de l’oppression coloniale les
contraignait pratiquement au silence, une attention particulière mérite d’être
accordée précisément aux « brèves phases de contestation ».
Il apparaît du reste que ce sont les « brèves phases de contestation » qui
permettent de comprendre dans toute société, les longues phases d’équilibre
précaire au cours desquelles les masses paraissent « silencieuses et
respec1 Cité par Chesneaux (J.), op. cit., p. 20.
2 Ibid.
3 Cité par Chesneaux (J.), Université Paris VII, Brochure, op. cit., p. 3.
4 Suret-Canale (J.), Préface à Boni Nazi, Histoire synthétique de l’Afrique résistante, Paris,
Présence Africaine, 1972, 310 p.
5 Les émissions radiotélévisées se multiplient sur les grandes questions d’Histoire.
6 Le Roy Ladurie (E.), Université Paris VII, op. cit., p. 5.
7 Idem.
13tueuses ». J. Chesneaux rappelle fort à propos le vieux proverbe selon lequel
1« les peuples heureux n’ont pas d’histoire » . Ce proverbe montre l’histoire en
fait comme secousse et rupture.
Ainsi, pour l’administration coloniale, la situation politique relativement
ecalme qui caractérisait le Dahomey dans la première décennie du XX siècle
2 3faisait de ce pays « une colonie heureuse » parce que « presque sans histoire » .
Mais l’explosion de la révolte dans la période de la première guerre
mondiale remit en cause les appréciations relatives au calme de la période
précédente. On ne tarda pas à découvrir qu’« en fait, il n’est guère un seul
cercle de cette colonie, cependant très peu vaste, dans lequel il soit possible de
4dire que la population soit réellement soumise » .
Les longues phases au cours desquelles les masses paraissent silencieuses
et respectueuses, apparaissent en fait comme des périodes d’équilibre précaire
chargé de tension et de confit à l’état latent. Les rapports des administrateurs
sont du reste révélateurs de cette situation. Il n’est pas rare que tel nouveau
gouverneur fasse un rapport présentant une situation politique sérieuse voire
grave, alors que pour son prédécesseur, tout allait pour le mieux.
C’est dire que pour l’historien, en particulier l’historien de la colonisation,
les plus petites formes de contradiction gardent leur importance. Car ainsi
que le souligne C. Coquery-Vidrovitch, « domination imposée, la colonisation
5secrète tensions ou confits, ouverts ou larvés » . Ainsi l’histoire des sociétés
colonisées n’est pas celle des masses silencieuses et respectueuses qui
auraient subi dans la totale passivité le mouvement imprimé par l’occupant
étranger. Au contraire, elle apparaît comme « celle des résistances, des formes
de réaction… des reprises d’initiative et des essais de reconstitution sociale et
6culturelle » . Or, comme le constate G. Balandier, « de telles crises remettent
en cause la quasi totalité de la Société, les mutations comme les groupements
7et les symboles sociaux » .
Les agents de ces crises sont ce que Balandier appelle « une majorité
8autochtone » (par opposition à la « minorité étrangère »). Cette
autochtone regroupe ce que nous appelons les masses.
1 Cité par Chesneaux (J.), Du passé faisons table rase…, op. cit., p. 130.
2 AOF 200 Mi, 1965, Rapport Politique Annuel Dahomey, 1912.
3 Idem.
4 ANSOM, Affaires politiques, Carton 575, dossier 3, lettre du 29 Août 1916 du G. Général au
Com. Sup. des troupes.
5 Coquery-Vidrovitch (C.), Moniot (H.), op. cit., p. 347.
6 Idem p. 349.
7 Balandier (G.), Sociologie actuelle de l’Afrique Noire… op. cit., p. 27.
8 Idem.
14En défnitive, les brèves phases de contestation « sont les crises en qui
se conjuguent soudain dans le temps court, la totalité des diverses forces
historiques en mouvement quel que soit le rythme d’évolution propre de
1chacune d’elles » .
Les masses font l’histoire et celle-ci conjugue dialectiquement brèves
phases de contestation et longues périodes d’équilibre précaire. Elles traduisent
cette situation d’une part dans leur rôle créateur non seulement comme main
d’œuvre (guerre, grands travaux) mais aussi comme source d’initiative et
d’invention. Elles la traduisent d’autre part dans leur attitude à l’égard de
l’ordre établi.
Ecrire cette histoire revient à « faire le bilan des expériences de l’humanité,
2pour savoir quoi découvrir, quoi inventer, quoi créer, comment progresser » .
Le seul gage de réussite d’une telle mission de l’histoire réside dans le caractère
scientifque du savoir historique. Toute démarche contraire risque de fausser
les données de la recherche et d’entretenir de graves illusions.
C’est pourquoi nous avons l’ambition de présenter un travail scientifque
en dépit de la passion qui semble nous animer à travers nos choix (du thème
jusqu’à la conceptualisation). Cette passion qui n’en est pas une n’est que le
refet de l’intérêt que nous portons au sujet. C’est cet intérêt qui entretient en
nous, les multiples efforts qu’exige la Recherche.
Nos investigations nous ont permis de nous rendre compte que « les origines
du mouvement national au Dahomey » remontent au moins à la période entre
1900 et 1939. L’agression coloniale avait montré par la nature de la résistance
qu’elle a suscitée surtout à Abomey, que le fait national n’était pas absent au
niveau des formations pré coloniales.
Cependant, c’est surtout l’établissement du système colonial qui posa à
l’échelle de toute la colonie, les ressorts d’un fait national dahoméen.
La « situation coloniale » a en effet créé les conditions objectives de
la naissance d’un « mouvement national ». Ainsi les nécessités d’une
administration unique et centralisée et d’un marché unifé et protégé ont jeté
les bases d’une intégration administrative et économique. Une nouvelle réalité
sociologique est créée qui va s’affrmer, intégrant par élargissement social, les
différentes communautés existantes désormais cimentées par le poids d’une
même domination étrangère.
Les exigences de cette domination provoquèrent juste avant et surtout
pendant la première guerre mondiale une explosion de révoltes dans plusieurs
1 Chesneaux (J.), « Exploration du champ historique », op. cit.
2 Mao Tse Tsung, cité par J. Chesneaux, Ibid.
15régions du pays. Ce refus primaire du fait colonial, caractérisé par sa spontanéité,
sa violence et sa portée locale, exprimait à l’échelle de la tribu ou de l’ethnie,
1ce que les historiens anglophones appellent « ethnic nationalism » . Considéré
à l’échelle de la colonie, il traduit une manifestation confuse et lointaine du
« mouvement national » dont il constitue la préhistoire.
L’accroissement des charges coloniales et l’intensifcation de la rigueur
de l’exploitation coloniale qui caractérisent les années « 20 », ouvrirent de
nouvelles perspectives au « mouvement national ». Le mécontentement
populaire réussit dans le Bas-Dahomey, surtout à Porto-Novo, à créer une
unité d’action au niveau des diverses couches de la société dahoméenne. Ce
processus aboutit aux manifestations populaires de Février – Mars 1923,
2connues sous le nom des « incidents de Porto-Novo » . Elles constituent la
première expression du « mouvement national » en ce qu’elles associèrent à
travers la plus large unité alors possible, les revendications économiques et
sociales et les problèmes relatifs à l’administration du Dahomey.
Enfn, dans l’entre-deux-guerres proprement dit, la consolidation du système
colonial d’une part – l’affaiblissement des structures traditionnelles d’autre
part, amorcèrent la détribalisation et secrétèrent lentement la cristallisation
de l’« idée nationale ». Ce processus très inégal se manifesta à deux niveaux.
Dans les campagnes, la permanence de la contestation populaire traduisait
le refus de la domination française et l’attachement des masses à leurs
traditions. Toutefois, contrairement à la période de la première guerre mondiale
l’appréciation des problèmes commençait désormais par dépasser les limites
de l’univers tribal ou ethnique. Ainsi, la marche de type moderne organisée en
1932 par des centaines de femmes et d’enfants du Mono afn d’« exercer une
pression sur l’administration locale dans le but d’être exonérés du paiement
3de l’impôt… » traduit une certaine évolution dans les choix tactiques et dans
la précision stratégique de la lutte.
Dans les villes, on assiste à travers les campagnes d’une presse relativement
développée pour l’époque, à l’essor de la contestation intellectuelle. Les
« évolués », c’est-à-dire essentiellement la petite bourgeoisie des villes,
exprimaient ainsi leur attachement à l’idéal démocratique de liberté, de justice
et d’égalité. Cet idéal traduisait au niveau des « évolués », l’amorce d’une
cristallisation du sentiment national, tant il est vrai que les droits nationaux ne
s’affchent complètement que dans un régime démocratique.
1 Ajayi (J. F. A.), Crowder (M.), History of West Africa, op. cit., vol. 2.
2 Ballard (J.), The Porto-Novo Incidents of 1923, Odu, II, 1965, p. 52-75.
3 AOF 200 Mi, 1744, Rapport politique annuel Dahomey, 1932.
16Toutefois, la petite bourgeoisie dahoméenne n’avait qu’une conception
limitée de l’idéal national. Elle militait plutôt pour ce qu’on appelle
généra1lement « nationalisme assimilateur » . Créée par la colonisation, elle n’avait
pas la base économique autonome d’une « bourgeoisie nationale ». Ainsi, sa
couche la plus aisée, celle des traitants et commerçants prit bien conscience de
l’existence de son « marché », le « marché national ».
Mais réduite au rôle de Compradore, elle aspirait plutôt à y jouer un rôle de
brillant second qu’à tenter d’en acquérir le contrôle.
Quant à la couche la plus instruite de la petite bourgeoisie dahoméenne,
celle de fonctionnaires, son sentiment « national » se limitait seulement à la
prise de conscience de l’existence d’une certaine spécifcité dahoméenne.
Cette spécifcité qui demandait à être reconnue comme telle, s’identifait
à l’idée que le Dahomey constituait le « quartier latin » de l’Afrique et au
2sentiment qu’il était la « vache à lait » de l’Afrique Occidentale Française .
Les aspirations nationales de l’« élite » se résumaient ainsi à des
revendications visant à lui assurer sa propre représentation au sein du système
colonial et à conserver au pays, la totalité des recettes budgétaires qui y étaient
perçues.
Au total, l’idée nationale a fni par germer au sein des Dahoméens, surtout
les « évolués », à travers leur lutte quotidienne contre les exigences coloniales.
Elle restait cependant fragile. Sa faiblesse essentielle réside dans les limites
des aspirations de la petite bourgeoisie qui préférait plutôt lier son sort à celui
du colonisateur qu’à réaliser la nécessaire liaison avec les masses populaires
pour affrmer le fait national.
Les mesures de libéralisation caractéristiques de l’après-guerre (1946)
renforcèrent la petite bourgeoisie des « évolués » dahoméens dans les illusions
d’un « nationalisme assimilateur ». Néanmoins, il existait désormais, aussi bien
à la campagne qu’en ville, l’embryon d’un fait national dahoméen, tissé par près
d’un demi-siècle de misère commune et d’une commune aspiration à la liberté.
4. Le problème des sources
Sur le plan de la documentation, nos efforts ont porté sur les pièces
d’archives, les journaux de l’époque, le témoignage des contemporains
et les ouvrages qui font le point sur les diverses questions abordées. Mais
l’instrument essentiel de ce travail est constitué par les documents d’archives.
1 Nous y reviendrons.
2 Les recettes douanières que le gouvernement général tirait du Dahomey constituaient l’une
des plus fortes de l’AOF.
17Il s’agit des Archives nationales de France à Paris (microflm de la Rue des
Franc Bourgeois et archives de la Section Outre-Mer à la rue Oudinot). En
ce qui concerne les du gouvernement général (A.O.F) à Dakar, nous
avons exploité leurs microflms disponibles à Paris pour la période antérieure
à 1920. Le complément des informations sur la période postérieure nous a
été fourni par B. Codo qui a été notre principal coéquipier dans le travail
1de recherche, en particulier les enquêtes sur le terrain . Enfn les Archives
nationales du Bénin à Porto-Novo nous ont été d’un précieux concours. Car
elles conservent, sur les précédentes l’avantage de ne comporter que des
rapports de première rédaction.
Toutefois, leur état demeure déplorable. Elles ne sont en effet pas
entièrement classées. Leur conservation reste défectueuse en dépit des
multiples efforts de sensibilisation déployés par l’Association Nationale des
Historiens et Géographes. C’est un spectacle poignant pour le chercheur que
ces dépôts inextricables de documents infestés de petites bêtes et de reptiles.
Par ailleurs, certaines pièces d’archives disparaissent. Les archives des anciens
cercles ne sont pas mieux tenues si elles n’ont pas été simplement détruites par
un incendie ou par des intempéries. Dans tous les cas, au Bénin, nous avons
été obligés d’accéder directement aux dépôts pour pratiquer un dépouillement
systématique. Les résultats ont été encourageants.
A Paris, Dakar comme Porto-Novo, les documents d’archives se
présentent sous forme de rapports périodiques ou sous forme d’instruction
à l’administration locale. Ces documents de première main nous ont permis
de saisir le contour de la situation politique dans la colonie et d’en évaluer
l’évolution.
Toutefois, certaines précautions s’imposent quant à leur utilisation. En
effet, la plupart de ces documents émanent d’administrateurs ayant été plus
ou moins directement mêlés aux évènements décrits. Ainsi certains rapports
sont souvent loin de reféter fdèlement la réalité sur le terrain. Ceci est
particulièrement vrai des rapports politiques. Il n’est pas rare qu’au sujet
d’une même situation les appréciations passent d’un optimisme sans réserve à
une inquiétude profonde.
Mais en dépit de toutes ces insuffsances, les rapports politiques demeurent
une source inestimable de documentation, si l’on sait en faire une utilisation
critique. L’essentiel est de savoir lire entre les lignes. Ainsi par exemple,
la fréquence des mutations d’administrateurs rend compte des diffcultés
1 Codo (B. C.), « La presse dahoméenne face aux aspirations des évolués », La Voix du
Daehomey (1927-1957), Thèse de Doctorat 3 cycle, Université Paris VII, 1978.
18politiques certaines. La multiplication des textes sur le « commandement
indigène » traduit un certain malaise au sein de la chefferie.
L’exploitation judicieuse de certaines contradictions entre administrateurs
ou entre les diverses institutions coloniales peut apporter de précieuses
indications. Lors de l’« Affaire de la Voix du Dahomey » par exemple, le
pouvoir sans limite du gouverneur s’est heurté à la volonté d’indépendance
d’un Président de tribunal scrupuleux. Cet incident qui leva le voile sur les
subordinations de témoins et d’autres formes de pression de l’Administration
renseigne sur des aspects non offciels de la justice coloniale.
Les rapports économiques comportent des indications précises parce que
chiffrées. Mais bien souvent les données statistiques sont noyées dans des
commentaires traduisant des carences évidentes. En règle générale, on est
beaucoup plus renseigné sur les données prévisionnelles que sur les résultats
concrets. En outre, les rapports économiques renseignent très peu sur la
situation économique et sociale des populations. Le commerce des traitants
dahoméens y apparaît très peu. Cette lacune est d’autant plus grande que les
archives de la Chambre de Commerce comportent peu d’indications sur les
activités des commerçants locaux.
En dehors de ces différents documents d’archives, les rapports de mission des
Inspecteurs des colonies présentent un intérêt certain. Ils permettent d’évaluer
l’appréciation des problèmes locaux vus de Dakar ou de Paris. En outre, le
passage des Inspecteurs offre souvent l’occasion aux populations de présenter
quelques doléances. Enfn, les missions d’inspection ont été fréquentes dans la
période qui nous intéresse. Toutefois nous n’avons pu disposer que de quelques
pièces annexées aux rapports politiques. L’accès aux rapports de mission nous
a été refusé à la Section Outre-Mer des Archives Nationales de France.
Les documents du fonds du Service de Liaison avec les originaires des
territoires de France d’Outre-Mer (SLOTFOM) renferment de précieuses
informations sur certains Dahoméens, notamment ceux qui ont résidé en
France. Les contacts qu’ils nouaient, permettent d’apprécier l’écho des
campagnes de presse du Dahomey dans la métropole et les autres territoires
de l’empire français.
Notre documentation repose également sur les journaux de l’époque. La
presse a été active au Dahomey surtout dans l’entre-deux-guerres. Ses diverses
campagnes permettent d’apprécier quelques aspects des problèmes et des
aspirations de la population, notamment les « évolués ». Malheureusement,
les collections sont souvent incomplètes dans divers dépôts (SLOTFOM en
19France, IFAN et Archives du Sénégal à Dakar, C.R.A.D et Archives du Bénin
à Porto-Novo).
Le problème de la liaison des « évolués » dahoméens, en particulier les
journalistes avec certains milieux métropolitains nous a conduit aux Archives
du Parlement français. Quelques parlementaires s’étaient en effet intéressés
aux problèmes des droits de l’homme et de la liberté de la presse au Dahomey.
Mais nos enquêtes aux Archives de la Chambre des Députés n’ont rien
donné d’encourageant. Selon le conservateur qui nous a reçu, les problèmes
dahoméens entrant dans le cadre de notre sujet n’ont jamais fait l’objet
d’interpellation. Ainsi, la « lettre ouverte à la Chambre des députés » par
Louis Hunkanrin pour poser le problème de la justice coloniale au Dahomey
a occasionné une enquête sur recommandation du Président de la Chambre.
L’enquête n’ayant rien révélé parce que probablement étouffée (elle était
dirigée par la même administration coloniale mise en cause), l’affaire n’eut
pas de suite au Parlement.
Le troisième volet de nos sources d’information est constitué par les
témoignages de quelques contemporains des évènements décrits. Par souci
d’avoir un éventail assez large des points de vue des différents groupes sociaux,
nous avons diversifé le choix des informateurs. Les enquêtes proprement
dites ont été réalisées dans des conditions particulièrement diffciles pour la
manifestation de la vérité historique.
En effet, la proclamation du Socialisme et de la volonté de lutter
contre l’impérialisme, le colonialisme et le néo-colonialisme au Dahomey,
conditionne les informateurs. Dans ce contexte, lorsqu’il consent à répondre
aux questions, l’informateur cherche à donner à tous les faits du passé, un
contenu anti-français. Ceci est particulièrement vrai quand l’intéressé est
luimême impliqué dans les faits évoqués. Il faut revenir plusieurs fois, poser des
questions contradictoires pour pouvoir déceler certains aspects de la réalité
vécue.
Par ailleurs, « la lutte contre la féodalité et la sorcellerie » a engendré un
climat de passion telle que plus d’une fois nous nous sommes heurté à un
écran de méfance malgré nos multiples efforts d’explication. Quand les vieux
et surtout les féticheurs consentent à répondre à nos questions, les faits sont
relatés en fonction du climat politique ambiant.
Enfn, certains gardiens de traditions orales confectionnent le récit des
faits historiques en fonction des préoccupations actuelles. Le souci est ainsi
très évident à la cour du « Roi de Porto-Novo » de réfuter les accusations
20selon lesquelles le Roi Toffa vendit son pays aux Français. A Abomey, les
rivalités encore vivaces entre familles royales posent de sérieux problèmes
au chercheur, tandis qu’à Ouidah, le caractère actuel des problèmes fonciers
entre différentes collectivités familiales rend toute enquête suspecte aux yeux
des informateurs potentiels.
Néanmoins, les enquêtes ont pu nous fournir de précieuses informations
sur de nombreux problèmes. La multiplication des sources d’information
et la pratique des enquêtes collectives (plusieurs chercheurs et plusieurs
informateurs à la fois) se sont révélées effcaces.
Sur le plan de la bibliographie, nous avons porté notre attention
particulièrement sur les ouvrages susceptibles d’améliorer notre approche
des Sciences Sociales et d’approfondir nos connaissances sur des problèmes
précis. Enfn, nous avons rencontré plusieurs chercheurs dont les conseils
nous ont été très précieux dans les domaines de la méthodologie et des
connaissances. Nous sommes particulièrement redevables aux professeurs
Jean Suret-Canale, Ali Mazrui, Hélène d’Almeida-Topor, Patrick Manning
et le regretté professeur Paul Mercier. Une mention spéciale doit être faite à
Marthe Anignikin, douce épouse, collègue avertie qui a partagé avec nous les
efforts consacrés à ce travail.
Bien entendu, l’essentiel de notre initiation à la recherche revient à
notre Directeur de Thèse, le professeur Cathérine Coquery-Vidrovitch. Ses
multiples conseils et sa permanente disponibilité nous ont aidés à surmonter
les moments les plus pénibles d’une recherche rendue diffcile par nos
obligations d’Enseignant. Ses efforts n’ont pas été vains. C’est avec un réel
plaisir que nous lui présentons nos réfexions en commençant naturellement
par celles relatives à notre première question : Quels sont les fondements du
«mouvement national» au Dahomey ?
21PREMIERE PARTIE
LES FONDEMENTS DU MOUVEMENT NATIONAL
AU DAHOMEYI. La question nationale et coloniale à l’échelle du Dahomey
A. Essai de défnition
1. Le concept de Nation
La défnition du concept de « mouvement national » impose la nécessité
de défnir les concepts de nation et de nationalisme. Cette nécessité apparaît
d’autant plus clairement que les historiens sont divisés sur la question. Sur
ce problème en effet, le chercheur se trouve en face de deux conceptions qui
découlent de deux démarches différentes.
La première conception a été ébauchée par Mazzini et synthétisée par
Ernest Renan. Au cours d’une conférence faite à la Sorbonne en Mars 1882,
E. Renan estimait qu’une nation est une « nationalité » pourvue d’« un cadre
1 2étatique » . Quant à la « nationalité » elle constitue un « groupement humain »
cimenté par certaines valeurs.
Par ailleurs, « les caractères de la nationalité comportent un certain nombre
de faits positifs : territoire, cadre étatique, langue, patrimoine historique
commun et, brochant le tout, surimposé en quelque sorte ou plutôt se dégageant
3tout naturellement de ce faisceau de caractères, une volonté commune » .
En défnitive, l’idée essentielle qui se dégage de la conception de
4Renan (approfondie ultérieurement par d’autres auteurs ), est que la nation
est essentiellement défnie par la commune volonté de vivre dans le cadre
territorial d’un Etat.
Cette défnition appelle deux remarques. La première est que l’existence de
l’Etat y tient une place importante. Il apparaît qu’une nation ne saurait exister
sans Etat national. Cette hypothèse exclut toutes les sociétés colonisées quel
que soit leur état d’évolution parce que n’ayant pas leur Etat propre.
La deuxième remarque est que cette défnition laisse entendre qu’« en
5dernière analyse une nation est défnie par des critères subjectifs » . Par ailleurs,
en insistant sur le « vouloir vivre collectif » cette conception spiritualiste
de la nation semble passer sous silence les confits internes à la formation
1 Cité par Portal (R.), Les nationalités slaves de 1871 à 1939, Paris CDU, p. 10.
2 Ibid.
3 Ibid, p. 14.
4 En particulier Ch. Mauras et les publications de « Action Française » Voir également M.
Mauss, La nation et l’internationalisme, Oeuvres, T. 3., Paris, Ed. de Minuit, 1969.
5 Coleman (J. S.), Nigeria : background to nationalism, Berkley …, University of California
press, 1558, XIV, 510 p., p. 419.
25considérée pour ramener la nation à la notion de patrie avec un contenu surtout
sentimental. Qu’en est-il de la seconde conception ?
1Elle a été élaborée par des auteurs marxistes . Les diverses réfexions
exprimées par K. Marx, F. Engels et surtout V. I. Lénine au sujet des
revendications nationales en Pologne, en Irlande notamment ont été
2synthétisées par J. Staline dans le cadre de l’expérience propre de l’URSS .
Staline a dégagé quatre indices pour caractériser la nation : communauté
de langue, communauté de territoire, communauté de la vie économique et
communauté de formation psychique. Il insiste sur le mot histoire : la nation
est historiquement constituée, c’est-à-dire que ses caractères sont apparus peu
à peu. Il souligne enfn le fait qu’il n’existe pas en réalité d’indice distinct
unique de la nation.
Au total, selon Staline, « la nation est une communauté stable,
historiquement constituée de langue, de territoire, de vie économique et de
3formation psychique qui se traduit dans la communauté de culture » .
4Cette défnition s’est imposée comme « une bonne hypothèse de travail » .
Cependant, depuis quelques années, elle est semble t-il remise en cause
notamment à propos de son application aux colonies et anciennes colonies.
5Maxime Rodinson en particulier l’estime « restrictive » . Selon lui, le
caractère de « marché national » ne peut s’appliquer dans le cas de la colonie
qui « n’a pas de marché national propre ».
6Mais il faut souligner que ni ceux qui comme J. Chesneaux s’interrogent
sur la défnition de Staline, ni ceux qui Rodinson la combattent, ne
proposent de défnition originale capable de s’imposer. Ainsi M. Rodinson
dans sa conception, fnit par rejoindre la défnition qu’il combattait car selon
7lui, « cette nation achevée correspond à peu près à la défnition de Staline » .
En fait, que ce soit la conception de Staline ou celle de Renan, un
8problème demeure qui a été perçu par l’Egyptien A. Abdel-Malek . Il s’agit
de l’universalité du « concept de nation » en particulier et plus généralement
1 Voir Haupt (G.), Lowy (M.), Weill (C.), Les marxistes et la question nationale, 1848-1914,
Paris, Maspéro, 1974.
2 Staline (J.), Le nationalisme et la question nationale et coloniale, Paris, Norman Béthune,
1974.
3 Ibid. p. 33.
4 Chesneaux (J.), « Le processus de formation des nations en Afrique et en Asie », La pensée
n°119, 1965, pp. 71-86.
5 Rodinson (M.), « Le marxisme et la nation », l’Homme et la Société, n°7, 1968, pp. 131-149.
6 op. cit.
7
8 Abdel-Malek (A.), La dialectique sociale, Paris, Seuil, 1972, 480 p. pp. 125 et suivantes.
26de tout l’appareil conceptuel des sciences sociales. L’histoire de l’Afrique
éprouve à cet égard un malaise profond puisqu’il ne peut pas faire un pas
sans mettre des guillemets au sujet de concepts qui prétendent néanmoins
à l’universalité. Un effort conceptuel s’impose à propos de l’Afrique Noire
en particulier, non pas nécessairement pour établir une « spécifcité » mais
au moins pour vérifer le caractère universel d’un appareil conceptuel qui en
défnitive a été élaboré à partir du cas concret européen.
Ceci dit, la défnition que Staline donne de la nation nous semble la plus
opérante en l’état actuel de la recherche, même à propos de l’Afrique. Elle a
notre préférence comme hypothèse de travail pour deux raisons.
D’une part, elle donne de la nation « un contenu objectif » qui caractérise la
plupart des formations « nationales » des anciennes colonies d’Afrique Noire.
Il est par exemple diffcile d’appliquer au Dahomey la conception volontariste
1de la nation lorsqu’il s’agit d’« une création artifcielle de la France » .
2D’autre part, tout comme Lenine , Staline fait de la nation « une catégorie
historique » ce qui traduit bien la qualité du mouvement général de constitution
des nations en Europe. Car on s’accorde à souligner que ce phénomène s’inscrit
e edans le XVIII et le XIX siècles et qu’il correspond au grand développement
eéconomique du monde amorcé au XVIII siècle que la révolution industrielle
e 3du XIX siècle a précipité .
4Mais selon Victor Leduc , le Dahomey, création artifcielle de la France ne
peut pas vérifer notre hypothèse de travail. En effet, il estime qu’une nation
ne se crée pas artifciellement par la violence, les guerres de rapine. Car
ditil, « même si les Etats relativement stables résultent de ces procédés, ils ne
5constituent pas des nations » . Nous ne sommes pas de cet avis. Car quelle que
soit notre répulsion pour les guerres de conquête, nous devons en analyser les
conséquences non pas sous l’angle d’un manichéisme complaisant mais sous
celui d’une dialectique rigoureuse.
De ce point de vue, il est deux facteurs essentiels dont il faut tenir compte.
D’une part, la résistance à l’oppression engendrée par les guerres de rapine crée
6un dynamisme unifcateur entre les « conglomérats de groupes accidentels »
que constituent pour la plupart les colonies et anciennes colonies d’Afrique
Noire.
1 Glèlè (M. A.), Naissance d’un Etat noir, Paris, LGDJ, 1969, 537 p. p. 30.
2 Lénine (V. I.), La question nationale et la sociale démocratie, cité par Haupt (G.) op. cit.
3 Portal (R.), op. cit. p. 15.
4 Leduc (V.), Communisme et nation, Paris, Ed. Sociales, 1954, 167 p.
5 Ibid. p. 37.
6 Ibid.
27Car comme le souligne Marie Eliou à propos du cas congolais « l’unifcation
1des modes d’oppression » peut contribuer au renforcement du processus
de formation de la conscience nationale. D’autre part, la « profondeur du
2 champ historique » intervient pour structurer progressivement les éléments
constitutifs de la nation. Sous cet angle, il faut insister avec P. Mercier et J.
3 4Lombard, sur le caractère « mouvant » , « souple et ouvert » des ethnies dont
en dernière analyse, l’intégration au sein des sociétés colonisées, est à la base
du processus d’édifcation de la nation. Dans tous les cas, l’affrmation de la
conscience nationale détermine le nationalisme.
2. Le concept de Nationalisme
La diffculté de défnir le nationalisme est bien perçue par Raoul Girardet qui
5le caractérise comme « insaisissable et multiforme » . Il constate par exemple
que l’usage courant de la langue française laisse au mot « nationaliste » une
triple possibilité de défnition. « Dans bien des cas, ce terme désigne en effet
certaines formes outrancières du patriotisme ; dans d’autre cas, il s’applique
aux revendications d’un peuple ployant sous le joug d’une domination
étrangère et aspirant à l’autonomie ou à l’indépendance, ou encore sert
d’étiquette à certains partis, à certains groupements politiques généralement
dits « de droite » ou « d’extrême droite » qui s’attribuent le monopole du
6nationalisme » .
7J. M. Domenach attribue cette diffculté de défnir le concept à l’« infrmité »
du langage politique français.
Cette infrmité est d’autant plus grave « que le nationalisme, qui dans une
certaine acception, est l’antithèse de la démocratie, en est, dans une autre, une
8condition nécessaire, une garantie fondamentale » . Le caractère insaisissable
du nationalisme provient de deux situations. D’une part le concept est
1 Eliou (M.), La Formation de la conscience nationale en République Populaire du Congo,
Paris, Anthropos, 1977, 416 p., p. 17.
2 Abdel-Malek (A.), op. cit., pp. 329 et suivantes.
3 Mercier (P.), « Remarques sur la signifcation du « tribalisme » actuel en Afrique Noire »,
C.I.S., 31, 1961, p. 61.
4 Lombard (J.), « Tribalisme et intégration nationale en Afrique Noire », l’Homme et la Société,
12, 1969, p. 69.
5 Girardet (R.), « Autour de l’idéologie nationaliste : perspectives de recherche », RFSP, XV,
3, 1965, p. 462.
6 Ibid.
7 Domenach (J. M.), « Le nationalisme et le dépassement des nations », Esprit, Mars 1955, p.
372.
8 Ibid.
281un néologisme . D’autre part, le phénomène comporte « deux modalités
2différentes » . Ainsi, en se référant à l’histoire de l’Europe, on constate que
el’épanouissement du nationalisme se situe au XIX siècle et qu’il s’effectue
dans deux directions majeures.
La première traduit la volonté des grandes puissances de « se rattacher
3des minorités soumises à d’autres dominations » . La deuxième porte
l’effort de lutte déployé par certains « groupes d’hommes constituant des
4nationalités minoritaires dans le cadre d’un Etat qui les domine » . Dans tous
les cas, le nationalisme apparaît comme une doctrine politique qui « consiste
essentiellement à considérer et à traiter les affaires extérieures d’un pays en
5fonction de son indépendance extérieure » .
Cette défnition proposée par l’UNESCO ne s’applique pas de façon
satisfaisante aux pays colonisés et ex-colonisés. Elle est restrictive puisqu’elle
limite le nationalisme à « la réalisation ou à la sauvegarde de l’indépendance
6nationale » . Du coup, elle perd de vue le caractère « tendanciel » qui selon
7P. Bonnafe est la marque distinctive du nationalisme en Afrique . Cette
8insuffsance a amené M. Rodinson à introduire le terme « nationalitaire » pour
caractériser les manifestations du nationalisme dans les pays non européens.
Mais il en ft un usage également restreint. Car selon lui, la « revendication
9nationalitaire » après la constitution de la nation ne se justife plus. Mais ni
la défnition de Staline, ni celle de Renan ne fxent le seuil à partir duquel on
peut estimer que la nation est constituée.
C’est par opposition à cette conception restrictive du nationalisme ou de
la « revendication nationalitaire » que A. Abdel-Malek propose le concept
10de « phénomène nationalitaire » ou de « nationalitarisme ». La différence
avec M. Rodinson est que A. Abdel Malek vise « par delà … l’indépendance
et la souveraineté de l’Etat national, le déracinement en profondeur des
11positions de l’ex-puissance occupante » . Le « phénomène nationalitaire »
1 UNESCO, in BISS, vol. VII 1956, pp. 149-150.
2 Jean-Paul Sartre, cité par A. Abdel-Maleck, op. cit., p. 127.
3 Portal (R.), op. cit., p. 2.
4 Ibid., p. 1.
5 UNESCO, op. cit., p. 150.
6
7 Bonnafe (P.), Le nationalisme africain, apercu sur sa naissance et son développement, Paris
FNSP – CERI, 1964, p. 22.
8 Rodinson (M.), op. cit., pp. 131-150.
9 Ibid.
10 Abdel-Malek (A.), op. cit., pp. 61-139.
11 Abdel-Malek (A.), op. cit., pp. 127-128.
29ainsi défni se confond-il avec le concept de « mouvement national » tel que
nous l’envisageons ?
3. Le concept de « mouvement national »
eDans l’Europe du XIX siècle, l’affrmation du sentiment national au sein
des nationalités minoritaires allait de pair avec l’affrmation des caractères de
1la nation. Ce processus d’éveil des nationalités est, selon Lénine , largement
redevable au capitalisme triomphant. On le désigne généralement sous le
vocable de « mouvement national ». Le concept recouvre t-il la même réalité
en Afrique ?
Dans le cas qui nous occupe, nous ne sommes pas en présence d’une nation
constituée. Il s’agit au contraire d’un Etat étranger, regroupant dans les limites
territoriales de la colonie, un ensemble d’ethnies qui n’ont en général de
commun que leur volonté de se débarrasser de la domination étrangère. Les
phénomènes qui se dégagent de cette situation sont de trois ordres.
D’une part, l’ensemble de la population développe une résistance multiforme
dont le but objectif est, sinon l’indépendance, du moins l’autonomie. Le fait est
illustré par un certain nombre de révoltes à la campagne et par une puissante
campagne pour les libertés démocratiques dans les villes.
D’autre part, la résistance à l’occupant étranger s’accompagne d’une lutte
implacable contre ceux parmi les autochtones qui constituent son soutien.
C’est dans ce cadre que se place la dénonciation des autochtones qualifés
de « vendus au Blanc ». Ce confit prit l’allure d’une véritable lutte de
classes qui mobilisa une large fraction de la population contre les « autorités
traditionnelles » qui pour l’essentiel se rallièrent au pouvoir colonial.
Enfn, cette situation confictuelle évolue dans un contexte de
transformations objectives qui font que rien après la fn de l’oppression
coloniale, ne pourrait plus être comme auparavant. Car, le capitalisme, par
l’intermédiaire du régime colonial, insuffe aux « sociétés traditionnelles »
dominées un mouvement qui par sa nature, son rythme et son envergure en
font un qualitativement supérieur à tous ceux résultant d’une
domination d’une quelconque des formations locales sur une autre.
Le « mouvement national » ainsi défni se confond pratiquement avec
l’« étape nationalitaire » retenue par A. Abdel-Malek comme devant aboutir à
l’édifcation de l’Etat national indépendant. Toutefois, il porte déjà les germes
des transformations nécessaires à l’affrmation complète de la nation.
1 Cité par Leduc (V.), op. cit., p. 26.
30B- Nations et Sociétés dans le « Dahomey » précolonial
1. Témoignages des voyageurs européens
En dépit de la rareté des études spécifques sur la question nationale en
Afrique, les préoccupations ne sont pas absentes sur l’existence ou non de
nations dans l’Afrique précoloniale. Quel est le point de vue des voyageurs
européens sur les diverses sociétés qui occupaient l’espace géographique du
futur Dahomey.
1Des appréciations recueillies par Paul Mercier , il ressort que les avis sont
divers et parfois contradictoires. Mercier constate en effet que « les premiers
voyageurs parlent de peuples et de nations là où les derniers voyageurs avant
la conquête coloniale parleront de tribus et de peuplades ». Cette différence
de jugement est liée à l’évolution des relations et du rapport de force entre les
Européens et l’Afrique Noire.
Ainsi, « les relations agréables entre traitant et la population que décrivait
eau début du XVII siècle D. Nyendael, ne seront plus guère qu’un souvenir.
e 2Avec le début du XVIII siècle, l’irrespect commence par apparaître » .
Dans une même période, les jugements peuvent être contradictoires. « A
propos du Dahomey historique… écrit Mercier, le géographe J. Richard
Molard disait que c’est là sans doute que s’est épanoui le plus lumineux foyer
3de civilisation de l’Afrique Noire française » .
En 1891 encore, la Grande Encyclopédie mentionnait des Dahoméens
« qu’ils se distinguaient par leur intelligence et leurs facultés d’assimilation ».
Selon la même Encyclopédie « les mesures comparées de Broca ont établi
4qu’ils comptent parmi les peuples ayant la plus forte capacité crânienne » .
Mais la même année, ces mêmes Dahoméens sont considérés par les
Français dont le Docteur Bayol comme des hordes barbares et sanguinaires
qu’il s’agit de pacifer. La passion et les intérêts qu’elle sert, expliquent
l’incohérence des appréciations. La diversité des points de vue et le caractère
réduit du champ d’observation des voyageurs européens limitent la portée de
leurs témoignages.
Mais en principe, pouvait-il y avoir des nations en Afrique précoloniale
selon les critères défnis par notre hypothèse de travail ?
1 Mercier (P.), Civilisations du Bénin…, Société d’Editions Modernes illustrées, Paris 1962,
365 p., pp. 20 et suivantes.
2 Ibid.
3 Ibid.
4 Ibid.
312. Approche théorique du fait « national » en Afrique précoloniale
Il est diffcile de réaliser une approche théorique de la question nationale
pour la période précoloniale. Le champ d’observation est particulièrement
étroit dans la mesure où les sociétés précoloniales ont été l’objet d’une
approche beaucoup plus ethnologique que sociologique. Par exemple, des
concepts aussi importants que celui de « mode de production » restent non
1encore précisés .
En ce qui concerne la question nationale, la thèse généralement admise
est celle de l’inexistence de nations dans l’Afrique précoloniale. C’est
pratiquement sans hésitation que P. Bonnafe écrit : « les lettres du Roi du
Dahomey, Béhanzin, écrites en 1892 au Lieutenant Gouverneur Français de
Porto-Novo, ne nous semblent pas se relier directement à des mouvements
2nationaux qui ne croîtront que beaucoup plus tard » .
Pour préciser cette position, P. Bonnafe dégage deux différences essentielles
qui sépareraient les anciennes formations africaines des nations constituées.
D’une part, « l’Etat-nation moderne demande à être reconnu comme tel sur
pied d’égalité dans le contexte international ; or cette proposition n’était pas le
fait des Etats traditionnels ». D’autre part, au niveau de « Etats traditionnels »,
« le sentiment d’appartenance (ou d’allégeance) ne dépassait guère les limites
3d’une étroite collectivité » .
Ces deux différences ne jouent pourtant pas à propos du royaume d’Abomey
auquel P. Bonnafe fait allusion. Car comment peut-on interpréter les lettres
de Béhanzin au résident français à Porto-Novo autrement que comme la
manifestation de la volonté d’une reconnaissance sur pied d’égalité dans le
contexte international ? L’administrateur L. Brunet caractérise le Roi Glèlè,
4père de Béhanzin, comme « gonfé d’orgueil » précisément parce que ce
5roi considérait les souverains européens « comme des égaux » . Par ailleurs,
le sentiment d’allégeance, voir même d’appartenance avait dépassé dans le
6royaume, les limites d’une étroite collectivité. Nous y reviendrons .
1 Au sujet de la discussion sur le « mode de production », voir le point fait par Suret-Canale
(J.), Essais d’Histoire Africaine, Paris, Problèmes/Editions Sociales, 1980, 269 p., pp. 11-34.
De même Coquery-Vidrovitch (C.) et Monot (H.), L’Afrique de 1800 à nos jours, Paris, PUF,
1974, 462 p., et Meillassoux (C.), L’Esclavage en Afrique précoloniale, Paris, Maspéro, 1975,
582 p.
2 Bonnafe (P.), op. cit., p. 29.
3 Ibid.
4 Brunet (L.), Giethien (L.), Le Danhomey, Paris, Challamel, 1900, 544 p., p. 67.
5 Ibid.
6 Voir également : Akinjogbin, Dahomey an dits neighbours, 1708-1818, Cambridge 1967, 234
p. et Glèlè (M. A.), Le Danxomè, du pouvoir Adja à la Nation Fon, Paris, Ed. Nubia, 1974.
32En fait, le problème qui se pose à l’approche théorique de la question
nationale au sein des formations socio-économiques africaines précoloniales,
n’est ni celui de la reconnaissance sur pied d’égalité, ni celui de la dimension
de la formation considéré étant entendu que du point de vue de ces sociétés,
la chose allait de soi. Le roi du Danhomè par exemple n’était-il pas considéré
comme roi de la terre ? Le problème majeur est, nous semble-t-il, celui de
l’existence ou non d’un « marché national ». Et même là, s’agit-il d’un «
marché capitaliste » qui selon Potekhine est l’élément essentiel ? En défnitive,
la question majeure à résoudre est de savoir s’il est légitime ou non de parler
de nation avant le développement de rapports de production capitalistes ? Le
débat reste ouvert.
3. Deux cas concrets : Nikki et Abomey
Le débat dépasse les limites du présent travail. Nous nous contenterons de
donner quelques éléments d’appréciation à partir des « Etats Bariba » et du
royaume d’Abomey. Le but poursuivi est de dégager à travers ces expériences
des indices d’un fait « national » précolonial susceptible d’impulser
l’affrmation ultérieure du « mouvement national ».
1En ce qui concerne le monde Bariba, J. Lombard le présente comme
« une société pluriethnique » caractérisée par une « diversité culturelle », une
« unité tribale » et « une structure de type féodal » dominée par l’aristocratie
Wassangari.
2Doté d’un vaste territoire permanent (50.000 km dans sa partie
« dahoméenne »), le monde Bariba constituait une formation politique
2marquée par une « centralisation et (une) souveraineté territoriale relatives » .
A l’époque précoloniale, remarque Lombard, la province « féodale » avec
son chef supérieur semble être l’unité la plus élevée, à l’intérieur de laquelle
existe une conscience collective, car il n’y a au Borgou ni société tribale
à cause du caractère pluriethnique de l’ensemble social, ni de groupement
3s’identifant avec l’ensemble politique sous domination Wassangari .
A la veille de la conquête coloniale, « le pays se trouve dans une situation
d’anarchie, qui s’explique par la dégradation progressive des relations entre
4nobles, l’ambition personnelle et la fragilité du pouvoir central » .
1 Lombard (J.), Structure de type « féodal » en Afrique Noire, étude des dynamismes internes et
des relations sociales chez les Bariba du Dahomey., Paris, Mouton et Co., 1965, 544 p.
2 Ibid.
3 Lombard (J.), op. cit., p. 517.
4 Idem, p. 515.
33Une analyse dans une perspective nationale, retiendrait que la société
Bariba ne répondait pas aux critères de défnition d’une nation. Toutefois,
certains caractères de la nation y existaient à l’état embryonnaire. Ils se
résument en une tradition historique commune s’inscrivant dans le cadre d’un
territoire commun. Ces facteurs sont à la base de la « conscience collective »
que Lombard a décelée chez les Bariba.
Cependant, le caractère « féodal » de l’ensemble social constituait un frein
à une intégration plus poussée et partant au renforcement de la « conscience
collective ». Car il favorise le morcellement territorial et empêche l’affrmation
d’autres indices constitutifs de la nation.
Néanmoins le sentiment collectif Bariba a atteint sa plus grande intensité
sous Séro Kpéra Ilorinkpunon au moment de la guerre contre les Fulani. Il
s’est également manifesté avec éclat au cours de la résistance armée opposée
à la pénétration française. Qu’en était-il du royaume d’Abomey ?
Le royaume d’Abomey semblait suivre un processus plus unitaire. En
eeffet, les rois étaient arrivés à constituer dès le XVII siècle, « un
véritable Etat selon la typologie établie par Fortes et Evans-Pritchard, corrigée
par J. Lombard et J. Maquet et au sens moderne du terme avec, d’une part un
territoire permanent allant des monts Mahi à la mer, et du Couffo à l’ouémé,
1d’autre part un pouvoir central contrôlant un peuple, les Danxomenu » .
Il s’agit d’un Etat « pluriethnique mais fortement structuré et centralisé »
dominé par l’aristocratie des Houégbadjavi. Sur le plan extérieur, « par
l’intermédiaire du Yovagan à Ouidah et grâce aux différentes missions
eenvoyées aux puissances européennes… au XIX siècle, Guézo, Glèlè et
Béhanzin, il (le roi) menait une diplomatie active et, par là même exerçait sa
2souveraineté internationale » . Pouvait-on alors parler de Nation ?
Sur le plan politique et administratif, « l’Etat d’Abomey était caractérisé
par un gouvernement de type absolu, avec une très forte centralisation et une
grande concentration des pouvoirs par la Royauté. Le souverain dominait toute
la vie politique, économique et religieuse du pays… C’est lui qui contrôlait
3tous les revenus économiques et qui avait le monopole de la traite » .
Cette centralisation avait engendré au niveau de la population le même
respect et la même fdélité à l’égard du Roi et par conséquent du royaume. Il
en résulte un sentiment collectif vivace. Du reste, « la monarchie d’Abomey
1 Glèlè (A. M.), Le Danxomè, du pouvoir Adja à la nation Fon, Paris, Nubia, 1974, 282 p, p.
166.
2 Idem.
3 Lombard (J.), op. cit., p. 352.
34trouvait son unité dans l’opposition aux peuples étrangers, spécialement les
Yoruba et créait ainsi dans le peuple dahoméen la conscience d’un « nous »
1particulièrement intense » .
Mais cette conscience du « nous » n’était pas exclusivement défnie par des
facteurs négatifs résultant de l’opposition aux peuples étrangers. Elle reposait
également sur un ensemble d’éléments positifs telle une langue largement
parlée : le Fon, une communauté de culture annuellement rythmée par la
2fête des « Grandes Coutumes » . Ces différents éléments d’intégration furent
renforcés par une communauté de vie économique particulièrement active au
eXIX siècle.
Sur le plan économique en effet, C. Coquery-Vidrovitch a mis en relief
l’importance qualitative que constituait pour le royaume, le passage « de la
3traite des esclaves à l’exportation de l’huile de palme et des palmistes… » .
L’économie du pays reposait désormais sur une production réelle fondée sur la
terre et mettait à contribution une fraction croissante de la population.
4La société elle-même évolua vers « le salariat et l’appropriation privée » .
eCette évolution fut marquée par « la constitution…, au cours du XIX siècle
d’une aristocratie terrienne et … d’un prolétariat rural, contrebalancés par
5l’existence d’une catégorie marchande remarquablement active… » .
Au total, l’analyse économique révèle l’existence d’un vaste marché
intégré, intéressant les diverses couches de la société. La terre qui fournissait
le produit essentiel alimentant ce marché, prit une importance nouvelle. A son
caractère de patrimoine inaliénable légué par les ancêtres se superposa son
nouveau statut de moyen de production majeur.
Il n’est donc pas étonnant que, lors de la conquête française, l’impérialisme
colonial se soit heurté à une résistance acharnée. Il s’agit comme le précise
Coquery-Vidrovitch « d’une monarchique d’abord, mais aussi d’une
résistance nationale, celle d’une population dont les activités mercantiles
6.menaçaient d’être entravées »
En défnitive, le royaume d’Abomey constituait un véritable Etat-Nation
qui demandait à être reconnu comme tel sur pied d’égalité sur le plan
1 Idem, p. 354.
2 Coquery-Vidrovitch (C.), « La fête des Coutumes au Dahomey, Historique et essai
d’interprétation », Annales, XIX, 4, 1964, p. 696-716.
3 Coquery-Vidrovitch (C.), « De la traite des esclaves à l’exportation de l’huile de palme et des
e palmistes au Dahomey XIX siècle ». Communication au colloque de l’IAI, Freetown, 1969.
4 Idem, p. 120.
5 Idem, p. 121.
6
35international. « Le roi avait conscience d’être le pouvoir, la seule autorité, le
1maître de son pays » . Glèlè l’a prouvé en faisant échouer le blocus imposé
à son pays par les Anglais en 1876. Béhanzin l’a illustré en démontrant aux
2Français que « le Roi du Danhomè ne donne son pays à personne » .
Ainsi, dans la région qui prit le nom de colonie du Dahomey, le fait national
n’était pas inexistant pendant la période précoloniale. La tendance n’était pas
qu’au morcellement. Du reste, le processus d’atomisation qui caractérisait
le Borgou, n’excluait pas l’hypothèse d’une possible réunifcation des Etats
Bariba. Toutefois, quelle que soit l’ampleur de ces tentatives d’intégration
ou d’élargissement social, celles-ci ne pouvaient prétendre embrasser toute la
réalité sociologique du Dahomey colonial.
C. « Situation coloniale » et Nation au Dahomey
1. Le Dahomey une création de la France
Malgré l’existence de multiples facteurs objectifs qui attestent l’unité
3culturelle et linguistique de l’Afrique Noire , l’histoire a secrété diverses
différenciations qui sont à la base des formations politiques précoloniales.
Au Dahomey, « l’histoire reconnaît généralement trois royaumes :
4Abomey, Porto-Novo, Nikki » écrit Cornevin . Mais ce n’est là qu’une
extrême simplifcation de la réalité. Car en dehors de ces trois grandes unités
politiques, l’espace géographique du Dahomey colonial avait abrité une
multitude de formations politiques d’importance variable.
eAinsi, tel qu’il se présente au XX siècle, le Dahomey colonial est « une
création artifcielle de la France à partir de royaumes hétérogènes et souvent
opposés les uns aux autres, n’ayant pas atteint le même stade d’organisation
5politique et d’évolution sociale » .
Cette diversité est illustrée par le nombre relativement important des groupes
ethniques qui se partagent la population dahoméenne. Bien qu’il n’existe pas à
l’heure actuelle un classement défnitif, les chiffres sont révélateurs.
6La carte établie par Mercier en 1953 comporte quarante six groupes
7ethniques, chiffre proche des conclusions de Cornevin . La classifcation
1 Glèlè (A. M.), Le Danxomè…, op. cit., p. 173.
2 Cité par Ki-Zerbo (J.), Histoire de l’Afrique Noire, Paris, Hatier, 1973, p. 25.
3 Voir Cheikh Anta Diop, L’Unité culturelle de l’Afrique Noire, Paris, Présence Africaine.
4 Cornevin (R.), Le Dahomey, Paris, PUF QSJ, 1970.
5 Glèlè (A. M.), Naissance d’un Etat Noir, Paris, LGDJ 1969, 537 p.
6 Cité par Hazoumé (G. L.), op. cit., p. 46 ; voir également Carte n°2, p. suivante.
7 Cornevin (R.), op. cit.
36établie par les services offciels de l’information en 1960 révèle l’existence de
1plus d’une « soixantaine de groupes et sous-groupes » . Enfn la carte établie
par Pliya et Mondjannagni retient neuf groupes ethniques tandis que Tidjani
2Serpos en dénombre six .
Carte n° 2 : Groupes ethniques du Dahomey
1 Cité par Hazoumé (G. L.), op. cit., p. 46.
2 Idem.
37Quoi qu’il en soit, ce qui frappe, « c’est la diversité naturelle de ces groupes
1ethniques » . Ils n’ont pas évidemment la même importance numérique. Il est
même possible d’opérer des regroupements par famille. Mais on n’aura pas
« supprimé chez nos plus petits groupes et sous-groupes ethniques la prise de
conscience jalouse, modérée ou aiguë de leur particularisme et d’une certaine
2spécifcité » .
De même, les possibilités de regroupement linguistique n’atténuent pas la
diversité en question. Car, « la communauté de langue ne peut, du point de
vue historique, supprimer les antagonismes, ni oblitérer les divergences qui
3pourraient surgir à d’autres niveaux » .
L’analyse de l’évolution historique des différents groupes ethniques
et linguistiques aurait mis en relief l’ampleur de leur diversité et la nature
des contradictions qui les opposent. Elle aurait révélé également leur forme
de regroupement. Car en fait, ainsi que le souligne à juste titre Hazoumé,
le processus historique de ces populations est « un mouvement incessant de
4brassage et de divorce » .
2. « Situation coloniale » et « Mouvement national »
La colonisation a créé une situation totalement nouvelle sur le plan des
rapports entre les différents groupes ethniques de la région. Les diverses
contradictions qui les séparaient dans la période précoloniale se sont
progressivement émoussées. Une nouvelle contradiction s’est alors affrmée.
Il s’agit de celle qui oppose précisément l’ensemble de ces populations au
système colonial français.
En effet, en dehors de quelques rares exceptions, les populations concernées
ont montré d’une façon ou d’une autre leur hostilité commune à la pénétration
française. Par la suite, elles ont opposé dans l’ensemble une résistance farouche
à la domination française.
Cette situation confictuelle qui polarise la plupart des groupes colonisés
dans une opposition commune à l’envahisseur étranger est comparable à celle
edes nations ou nationalités dominées de l’Europe du XIX siècle. Là comme
ici, on est en présence de peuples dominés qui aspirent à se libérer et qui
développent une lutte multiforme.
1 Hazoumé (G. L.), op. Cit., p. 53.
2 Idem, p. 55.
3 Idem, p. 58.
4 Hazoumé (G. L.), op. cit., p. 68.
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