Les Encyclopédies

De
Publié par

Les encyclopédies sont un des lieux de rencontre privilégiés de la philosophie et des disciplines. C'est ce lieu que cet ouvrage a pour objet d'étude. Ici, le terme « encyclopédies » renferme aussi bien les biographies, nomenclatures, répertoires, sommes, glossaires, lexiques, recueils, dictionnaires, codex, ou encore miroir du monde, etc. Dans ces aspects multiples l'enkuklios paideia est abordée dans l'Antiquité avec l'Histoire naturelle de Pline l'Ancien, oeuvre encyclopédique fondatrice jusqu'à Wikipédia, encyclopédie en ligne.
Publié le : mercredi 1 juin 2011
Lecture(s) : 113
EAN13 : 9782296806832
Nombre de pages : 404
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LES ENCYCLOPÉDIES
Construction et circulation du savoir
de l’Antiquité à Wikipédia


















!Martine GROULT
LES ENCYCLOPÉDIES
Construction et circulation du savoir
de l’Antiquité à Wikipédia© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54718-6
EAN : 9782296547186



INTRODUCTION







Qui n’a jamais ouvert un dictionnaire ? Qui parmi nous n’a jamais utilisé
dans ses recherches une encyclopédie ? On y trouve tout ou, plus
exactement, on en a besoin. Au fond, que sont ces œuvres ? Les
encyclopédies sont d’abord un des lieux de rencontre privilégiés de la
philosophie et des disciplines. C’est ce lieu que cet ouvrage a pour objet
d’étude. Autrement dit, ce livre n’étudie pas une encyclopédie particulière ni
même toutes les encyclopédies comme cela a été le cas respectivement dans
eL’encyclopédisme au XVIII siècle de Françoise Tilkin et L’encyclopédisme
d’Annie Becq, il étudie une problématique, à savoir celle de la construction
et de la circulation des connaissances dans des ouvrages qui se sont voulu
des « touts » et que nous appelons les encyclopédies. Le choix d’analyser
quelques ‘encyclopédies’ sans fixer une définition de départ vise à expliquer
l’objet sans être prisonnier du mot. Le terme « encyclopédies » renferme
aussi bien les biographies, nomenclatures, répertoires, sommes,
compilations, catalogues, glossaires, lexiques, recueils, vocabulaires,
dictionnaires, codex, ou encore allégories, miroir du monde etc..., c’est-à-
dire toutes ces formes encyclopédiques destinées à rassembler les
connaissances. Pour Diderot, « c’est par ces ouvrages que les facultés des
hommes ont été rapprochées & combinées entre elles », ils sont « l’énergie
1de l’espèce » . Ces aspects multiples de l’enkuklios paideia convoquent ainsi
la question cruciale des sources et l’enjeu spéculatif de l’ordre de
l’assemblement.
Il faut préciser également que nous mettons sous le terme de disciplines
toutes les sciences et tous les arts autres que la philosophie. Ce qui veut dire
aussi que dans ce livre les auteurs sont tous des philosophes qui proposent
une réflexion sur les divers processus encyclopédiques. Quant aux acteurs
que sont les mots, les choses, les idées, les rapports entre un tout et des
parties, ils sont analysés dans les réflexions philosophiques et scientifiques
d’une époque à partir parfois d’ouvrages ne portant pas le titre

1 Encyclopédie, article ENCYCLOPEDIE, en Philosophie, Diderot, 1755, t. V, p. 737Aa.
5 !d’encyclopédie mais traitant des mêmes concepts fondamentaux. Dans leur
configuration qui présente un tout formé de parties, les encyclopédies
s’apparentent aussi au système philosophique. La partie n’est alors pas un
morceau détaché mais elle est elle-même une totalité particulière. Hegel l’a
pensée dans ce sens où la philosophie peut être envisagée comme un tout fait
1de plusieurs sciences particulières . Le cercle, « tout philosophique » des
parties, se ferme sur lui-même et est lui-même une totalité. Le système
hégélien se plaît dans le lieu encyclopédique, certes lieu à la mode en 1817
mais tout de même choisi pour présenter le penser. De la plupart des projets
philosophiques d’encyclopédies se détache aussi la question de savoir
comment les mots et les choses expliquent la Nature. C’est dire que cette
question est apparue à tous les siècles et dans tous les pays. Il nous a
malheureusement été impossible de rassembler autant d’études qu’il y a
d’encyclopédies. Combien d’ouvrages n’ont pas été ici analysés ? c’est
même impensable d’en envisager une liste. C’est la raison pour laquelle le
groupe de travail à l’origine de cet ouvrage s’est réuni en Atelier
2(Workshop) et a mis l’accent sur la problématique.
L’Atelier s’est ouvert en 2007 avec une question destinée à délimiter une
problématique afin, nous l’avons dit, qu’aucune forme encyclopédique ne
soit privilégiée sur une autre. Il va de soi qu’étant spécialiste de
l’Encyclopédie et organisatrice de cet atelier j’ai posé une question partant
du point de vue de l’ordre encyclopédique du savoir tel qu’il est organisé par
d’Alembert et Diderot dans le projet philosophique de l’Encyclopédie mais
je n’ai pas orienté les débats, bien au contraire, laissant la voie libre pour
toutes les autres formes encyclopédiques. La question était : « Transmettre
ou diffuser le savoir ? de la différence entre l’encyclopédie et le
dictionnaire ». Autrement dit, lorsqu’on parle de livrer la connaissance est-ce
qu’on vise à la diffuser ou à la transmettre ?
Dans la préface de la Cyclopaedia Chambers écrit : « Si nous cherchions
à savoir qui le premier ouvrit la voie des dictionnaires, voie si fréquentée ces
derniers temps, nous trouverions très probablement à la source un petit
grammairien ; et de ses vues et de ses desseins particuliers, s’ils étaient

1 e G. W. F. Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques en abrégé (1817), 3 éd. 1830, §
15 et 16 : « La différence entre l’encyclopédie philosophique et une autre encyclopédie, une
encyclopédie usuelle, consiste en ce que cette dernière est censée être en quelque sorte un
agrégat de sciences prises sur un mode contingent et empirique et parmi lesquelles certaines
n’ont de science que le nom, se réduisant par ailleurs à une simple collection de
connaissances. L’unité que forme ce rassemblement de sciences, considérées elles-mêmes de
façon extérieure, est, elle aussi, une unité extérieure – une mise en ordre », Paris, 1970, p. 88.
2 J’ai organisé cet Atelier ou Workshop sur « Les Encyclopédies » dans le cadre du groupe de
recherches Théories et Histoire de l’Esthétique du Technique et des Arts (THETA) du Centre
Jean Pépin du CNRS. Le prochain travail collectif du groupe à paraître est celui de G. Rispoli,
F. Malhomme, A. G. Wersinger (éds.), L’Harmonie entre philosophie, science et art de
l’Antiquité à l’âge moderne, Naples, Université Frédéric II, Vol. LXIX, 2010-2011. Il
contient, entre autres, un article sur « Harmonie et systématique dans l’Encyclopédie ».
6 !connus, nous déduirions probablement la forme générale et même les
circonstances particulières des productions modernes qui sont placées sous
1ce nom » . Il n’était pas question de chercher qui a écrit le premier
dictionnaire mais plutôt de rechercher à quel moment apparaît la différence
entre une encyclopédie et un dictionnaire. Chambers établit un lien direct
entre l’auteur et le dictionnaire. Le lexicographe est décrit comme un
analyste qui ramène les assemblages d’idées opérés par ses prédécesseurs à
leur simplicité naturelle. Le dictionnaire fournit l’état de la langue à une
époque précise. Il est statique et l’auteur rend compte de l’état de la langue
ou de la chose. Pour Diderot et d’Alembert, un lexicographe est à l’opposé
d’un encyclopédiste. Une encyclopédie rapporte le mouvement des mots,
l’évolution de la science. Toutefois il semblerait que cette distinction existe
essentiellement dans l’Encyclopédie des Lumières – peut-être uniquement
pour se distinguer des lexicographes comme Chambers –. Ma question
voulait dire qu’une encyclopédie transfère les connaissances et un
dictionnaire les diffuse. L’encyclopédie fournit la méthode pour aborder et
comprendre une démarche heuristique, alors qu’un dictionnaire donne
immédiatement les définitions des choses. Le rapport des mots aux choses
est immédiat au lieu d’être analytique.
Il y avait aussi derrière cette interrogation le fait que dans les
présentations électroniques de programmes scientifiques, il est question de la
diffusion de la connaissance, la transmission n’apparaissant pas ; comme si
elle consistait dans une affaire interne et que la diffusion concernait le travail
à faire vers l’extérieur par ceux à qui on avait auparavant transmis la
connaissance. Ceci rappelle le point de vue de Chambers, sur lequel nous
revenons ci-après dans notre article, qui est celui du guide c’est-à-dire de
celui qui a le savoir et qui le diffuse dans un dictionnaire - qu’il ne nomme
pas encyclopédie -. Le savoir est chose acquise et indépassable. En revanche,
les encyclopédistes ont commencé par évoquer la méthode et ils ont focalisé
Prospectus et Discours préliminaire sur la classification arbitraire des
sciences. On se souvient aussi que le plan du Discours préliminaire
comporte trois parties et qu’il commence par l’encyclopédie. La première
partie consiste dans l’histoire philosophique de l’origine de nos idées ou
exposition métaphysique de l’origine et de la liaison des sciences. La
deuxième concerne le dictionnaire raisonné. Elle expose l’ordre des
connaissances. Enfin la troisième est consacrée aux savants qui ont collaboré
à l’Encyclopédie. C’est dire qu’on ne peut faire un dictionnaire sans poser

1 ème Chambers, Cyclopaedia or an universal dictionary of arts and sciences (1728), 5 éd.
1742, Préface : « Were we to enquire who first led up the way of Dictionaries, of late so much
frequented ; some little grammarian would, probably deduce, be found at the head thereof :
and from his particular views, designs, etc., if known, one might probably deduce, not only
the general form, but even the particular circumstances of the modern productions under that
name », p. xvii, ici traduction de Michel Malherbe, Recherches sur Diderot et sur
l’Encyclopédie, N°37 (2004) p. 68.
7 !auparavant l’origine métaphysique et la liaison des sciences (sciences et arts
sont ici confondus). C’est pourquoi le dictionnaire ne pouvait être que
raisonné.
L’interrogation qui commençait l’Atelier comportait donc de fortes bases
dix-huitiémistes. Cependant elle était proposée à un auditoire qui n’était pas
entièrement dix-huitiémiste loin s’en faut. Tous les participants, chercheurs,
enseignants et doctorants, travaillaient soit sur l’Antiquité soit sur la
Renaissance, soit étaient impliqués dans les formes contemporaines
encyclopédiques ou philosophico-psychanalytiques. Car il faut dire que
les encyclopédies demeurent des acteurs prépondérants des rapports entre
l’homme et la société, qu’elles soient sous le signe de l’érudition ou de la
libre circulation via Internet. De fait, la classification du savoir déborde
largement la question du rapport des mots et des choses et l’Atelier a donc
très vite eu pour objectif d’analyser cette ouverture – aujourd’hui nommée
interdisciplinarité et transdisciplinarité - en portant un nouveau regard sur les
formes de construction du savoir.
L’évolution des travaux de l’Atelier a conduit à un autre titre l’année
suivante qui a été « Les encyclopédies et le transfert du savoir » pour
devenir, après le colloque de clôture de décembre 2009, au cours de la table
ronde « Les encyclopédies, construction et circulation du savoir ». Je dois
prévenir que toutes les interventions et discussions de cet Atelier n’ont pu
être reportées. Nous avons décidé avec parfois de vrais déchirements de ne
donner que le résultat des trois années de cet échange scientifique. En effet
certains participants ont poursuivi une même étude et se sont trouvé
satisfaits par la publication de leur texte final, d’autres ont effectué plusieurs
recherches et nous n’en avons insérées qu’une seule. Je pense par exemple à
Nicolas Floury qui avait commencé par une réflexion sur sens, savoir et
transmissibilité pour étudier le rapport entre encyclopédie et dictionnaire. Il
avait dans un premier temps analysé la voie lexicale et la voie axiomatique
tout en privilégiant cette dernière. Il avait considéré le langage comme un
ensemble de règles pour en rendre compte de manière générique, puis, à la
lumière des récents travaux de la linguistique, il a modifié son axe d’étude
pour privilégier dans sa dernière contribution une autre considération du
langage qui fait l’objet du texte que le lecteur trouvera au chapitre six.
Pareillement les participants qui se souviennent de l’étude de Pierre Caye
consacrée à Quatremère de Quincy ne la trouveront pas dans nos pages en
raison de ce choix éditorial. Voyons maintenant de quoi ce livre est fait.

1Au cours de cet Atelier, Tiziano Dorandi a fait remarquer que si le mot
encyclopédie était utilisé à Byzance on ne pouvait en aucun cas parler

1 T. Dorandi, dont une partie des recherches interroge la biographie des philosophes antiques,
a traité en 2007 dans l’Atelier du projet et des sources de la Souda, somme de la culture de
l’Antiquité autour de l’an 1000. Se reporter à T. Dorandi, Laertiana. Capitoli sulla tradizione
8 !d’encyclopédisme. Ce sont des recueils car à l’époque il n’y a pas de textes
avec cette étiquette. Valérie Naas confirme ce point avec une étude sur Pline
l’Ancien. L’objectif est de réaliser une œuvre utile et pratique, et Pline ne se
propose pas d’écrire une encyclopédie totale du savoir mais, souligne-t-elle,
de rassembler l’histoire d’un savoir qui se perd. La démarche de l’auteur
inscrit l’œuvre dans plusieurs genres, ce qui va en faire une des sources les
plus reconnues du genre encyclopédique. Encore une fois, l’objectif n’est
pas de fournir une définition du mot « encyclopédie » mais d’en identifier le
sens à travers une question dont il apparaît que soit la forme encyclopédique
a été une des plus pertinentes pour en rendre compte, soit la question a
connu un traitement encyclopédique dans un dictionnaire ou une grammaire
etc. Prenons par exemple le rôle de l’erreur ou le rôle de l’art, sur lesquels
nous allons revenir, ce ne sont pas des problématiques spécifiques à
l’encyclopédie mais dans certaines œuvres leur utilisation a été élargie au
point de donner lieu à une vision philosophique concernant toutes les
disciplines. Ainsi, deux aspects ont été retenus que sont le rassemblement et
la manière complète de traiter un sujet qui entraîne un changement de
perspective, autrement dit un changement dans les idées.
La classification des sciences a occupé les plus grandes théories
philosophiques. Cependant la place que lui a attribuée l’histoire de la
phile ne correspond pas à l’orientation qu’elle a fait subir à la pensée.
On ne peut comprendre une théorie philosophique sans retracer l’ordre dans
lequel le philosophe a pensé l’homme et la nature, c’est-à-dire comment
l’homme a construit des idées, comment la science a ordonné les éléments
de la nature et comment tout auteur a lié les idées et la nature pour construire
une philosophie. Pareillement tout projet philosophique qui, inversement,
prend d’abord pour point de départ une classification des sciences, influe sur
la pensée. Etonnamment, l’histoire de la philosophie n’a pas intégrée la
classification du savoir.
On aura deviné qu’il a été largement question dans l’Atelier de donner un
aperçu de ce que représente dans l’histoire de la philosophie l’enkuklios
1paideia défini littéralement comme « l’instruction systématique, cyclique de
la culture générale », dont le sens est traduit dans l’Encyclopédie des
2Lumières par « enchaînement des connaissances » et qui, au-delà de toute
forme, désigne en philosophie la construction d’un édifice dédié au savoir.
eMais qu’est-ce que la connaissance ? Si le XVIII siècle l’a considérée
comme un résultat, avant cette définition très récente que nous venons de
edonner, définition datant du milieu du XVIII siècle et issu des travaux de
Francis Bacon, la connaissance était attachée à une Divinité. De l’Antiquité

manoscritta e sulla storia del testo delle Vite dei filosofi di Diogene Laerzio, Berlin/New
York, 2009, p. 136-152.
1 Alain Rey, Encyclopédies et dictionnaires, 1982, p. 51.
2 Article ENCYCLOPEDIE, op. cit., p. 635a.
9 !à l’Âge classique, le savoir est déjà là et connu uniquement des érudits. Cette
différence entre obtenir un résultat par le travail humain et considérer un
résultat divin constitue la distinction la plus cruciale dans la définition du
tout et des parties.
D’Alsted à Leibniz la combinatoire définit l’encyclopédie en tant que
rassemblement des connaissances. Diderot, auteur de l’article
1LEIBNIZIANISME, évoque toujours Leibniz quand il se plaint des difficultés
rencontrées pour faire une encyclopédie, difficultés qui ont été
insurmontables pour l’auteur de la Monadologie. Le plan de l’Académie de
Berlin n’était pas sans évoquer une classification des sciences à partir des
2relations épistémologiques . Et Leibniz est très certainement le premier
philosophe après Bacon à avoir mis en avant la liaison des disciplines entre
elles. A son époque, en 1669, la combinatoire a fait l’objet de l’Ars Magna
Sciendi sive Combinatoria d’Athanasius Kircher, Soc. Jes. En voici le
frontispice :

1 Sur la relation spéculative entre l’Encyclopédie et Leibniz voir Claire Fauvergue, Diderot,
lecteur et interprète de Leibniz, Paris, 2006, qui développe une très judicieuse
‘métaconvergence métathéorique’ entre les deux auteurs. L’auteur rappelle aussi que Diderot
en traduisant les passages de l’Historia critica philosophiae de J. Brucker, a traduit Leibniz,
p. 12.
2 Voir M. Groult, « L’Académie de Berlin et l’ordre encyclopédique ou l’organisation de la
science et de la langue dans les relations entre Kant et la France », Kant und Frankreich –
Kant et la France, Hildesheim, 2005, p. 93-106.
10 !

Dans cette œuvre, la combinatoire n’a aucun rapport avec l’explication de
la liaison des sciences par les facultés de l’entendement érigée par Francis
1eBacon au début du XVII siècle . Il s’agissait de donner une explication par
un alphabet, sorte de grille de lecture pour un art combinatoire applicable à
toutes les choses. Le système fermé part de l’Alphabeta Artis mis en avant

1 Francis Bacon, Chancelier baron de Verulam (1561-1626), The Advancement of Learning
(1605) et dans sa version latine étendue De Dignitate et Augmentis Scientiarum (1623),
traduit par M. Le Dœuff Du progrès et de la promotion des savoirs (1605), Paris, 1991.
11 !sur l’image du frontispice. Sous le trône de la divine nature, il est inscrit
« Rien n’est plus beau que savoir tout ». Et ce qui permet de tout savoir est
sur le panneau qui présente un alphabet. Toutes les choses convergent vers
l’art de l’Alphabet qui renferme la somme de la connaissance. Pour Kircher
l’art des arts, qu’est la combinatoire, constitue la clef de l’entière
connaissance humaine. « Nous inaugurons, sous la conduite d’un heureux
génie, écrit-il, le grand art, la combinatoire, l’art des arts, l’atelier des
savoirs, le séminaire des esprits féconds, la clef de l’entière connaissance
humaine, qui offre une très vaste avenue à la connaissance et à la
compréhension de tout ce qui tombe de quelque façon sous l’intellect ; d’où
nous avons pensé qu’il n’y avait de meilleur nom pour la baptiser que celui
d’Ars magna ». Ce grand art ouvre la compréhension à un Arbor
Philosophica Universae Cognitionis Typus. Il s’agit de faire entrer les
phénomènes dans une seule explication du monde qui est d’abord une image
avant d’être un discours. Kircher cherche avant tout une interprétation des
symboles. « Dans son Œdipus Ægyptiacus, qui traite des énigmes
égyptiennes, il interprète, explique Pierre Hadot, le voile d’Isis comme
symbole des secrets de la nature. C’est peut-être le premier symptôme de
cette mode, ajoute-t-il, à la fois iconographique et littéraire, qui inspirera
1toute l’époque moderne et romantique » .
Et, de fait, l’iconographie occupe une place prépondérante, et pas
toujours suffisamment soulignée, dans la communication du savoir.
L’iconographie fait clairement appel aux images, comme chez Kircher et
bien d’autres auteurs de tableaux mis en image qui doivent être différenciés
des tableaux d’ordonnancement du savoir. L’iconographie est traitée à
plusieurs reprises dans notre ouvrage avec deux études sur Cesare Ripa
(1545/1557-1622) par Paulette Choné et Marie Chaufour et une étude au
eXVIII siècle avec une approche revisitée des planches d’anatomie dans
l’Encyclopédie par Piero Schiavo, nous y reviendrons avec les beaux-arts sur
lesquels l’iconographie anticipe. Paulette Choné propose une traduction de la
préface de l’Iconologia qui expose la construction de l’ouvrage de Ripa.
Giovanni Campani de son vrai nom, impressionné par l’entreprise de
sacralisation des signes alphabétiques de Kircher utilisera beaucoup la
logique-science des Analytiques d’Aristote. Pourquoi a-t-il choisi la forme
dictionnaire ? parce que, selon l’auteur de l’étude, le dictionnaire prend acte
de la transformation des savoirs qui se modifient avec le temps, « beaucoup
mieux qu’un autre mode d’exposition ». Sur ce même texte, Marie Chaufour
décripte l’intervention de la traduction dans la transformation des idées. Elle
démontre que Baudoin, en le traduisant, dépasse Ripa et rend les
econnaissances plus accessibles. C’est un pas vers la fin du XVIII siècle où
les traités constitueront des manuels qui prendront place aux côtés des

1 Pierre Hadot, Le Voile d’Isis, Paris, 2004, p. 310.
12 !gravures. On rappellera ici que l’identification entre encyclopédie et manuel
a été réalisée par Hegel qui a fait de l’Encyclopédie un ouvrage de cours, un
1compendium des idées appelées à être éclaircies par le discours oral .
Il ne faut pas passer trop vite sur cette période de la Renaissance, avant
tout conservatrice d’un savoir qui risquait de se perdre et dont les
représentations globales se considéraient légitimement comme un miroir du
monde. Pierre Hadot fournit une explication très juste de ces imaginations et
explications mises au service d’une apologétique lorsqu’il évoque les projets
de Roger Bacon (1220-1292) : « En fait, déclare-t-il, il faut replacer ces
imaginations dans la perspective de sa vision chrétienne de l’histoire, qui
n’est pas du tout celle d’un homme moderne, mais celle d’un théologien du
eMoyen Âge, franciscain, professeur à Oxford au XIII siècle, qui fait preuve
d’un savoir encyclopédique : non seulement théologien et philosophe, mais
2pratiquant aussi les mathématiques, l’astronomie et l’optique » .
On assiste pareillement chez Athanasius Kircher (1602-1680), précurseur
des musées publics et professeur de mathématiques, à une pratique des
expériences. Seulement il ne déclarait pas faire des progrès pour la
connaissance mais divertir un mécène ou orner un musée. « La méthode de
Kircher consistait à compiler les faits par l’érudition et la correspondance
3puis à les insérer dans un écrin encyclopédique » . J. Godwin le considère
héritier des esprits universels de la Renaissance comme Pic de la Mirandole
ou Erasme.
A propos de l’hermétisme, il faut se souvenir de l’interprétation de
4Frances A. Yates . Tout comme Pierre Hadot, elle analyse dans l’époque le
Discours de la dignité de l’homme de Pic. Elle lit dans ce texte majeur un
nouveau rapport de l’homme au cosmos. L’homme – homme-mage de la
Renaissance - possède des pouvoirs pour agir sur le cosmos. L’homme ici
« grande merveille » paraît faire les premiers pas vers l’homme « centre du
monde » selon Diderot dans l’Encyclopédie. Et F. Yates explique que le
emage de la Renaissance est l’ancêtre du savant du XVII siècle et que le néo-
platonisme de Pic a ouvert la voie à l’émergence de la science. Ce système
de penser qui a investi l’homme d’un pouvoir est issu d’une tradition
hermétique entièrement habitée par un rapport à la science. Yates présente
alors un Bacon rosicrusien extérieur à toute connotation sectaire qui, tout en
ayant conservé des relations étroites avec l’expression artistique, se tourne
vers la science pour établir un programme et non pour faire de la science,
comme les alchimistes. « L’extrême importance de Bacon tient surtout, écrit-
elle, à son insistance sur la nature collective du travail scientifique, et sur le

1 ème Hegel, op. cit., Préface à la 3 édition, p. 66.
2 Ibid., p. 161
3 Joscelyn Godwin, Athanasius Kircher. Le théâtre du monde, Londres, 2009, Paris,
Imprimerie nationale Editions, 2009, p. 9, 36, 39.
4 F. A. Yates, Science et tradition hermétique, Paris, 2009.
13 !fait que l’avancement de la science ne dépend pas du seul génie individuel,
1mais de la mise en commun des efforts de nombreux chercheurs » . Cet
aspect est fondamental pour notre approche spéculative des encyclopédies
jusqu’à Wikipédia, dernière entreprise encyclopédique qui a fait du collectif
une doctrine.
Il est intéressant de constater que Kircher entretint une correspondance
qui fit de lui, depuis le Vatican, le centre du monde savant. Il était, tout
comme le protestant Formey, Secrétaire de l’Académie de Berlin qui a joué
eun grand rôle dans la circulation du savoir au XVIII siècle, au centre d’un
réseau scientifique du sein duquel il a extrait toutes ses connaissances. Selon
Godwin, il n’aurait rien su du Novum Organum de Francis Bacon paru en
1620. Sa vision est complètement opposée puisque Bacon recherche ce qui
est inconnu et Kircher, « confirme une vision du monde déjà établie ».
Dépourvu de tout esprit critique et certain que tout étant lié dans l’univers il
suffisait d’ajuster un cadre, il rendait compte d’une construction divine.
Après Pline, deux auteurs peu souvent cités sont analysés dans l’espace
des réflexions premières sur les encyclopédies. Il s’agit de Cassiodore (env.
485-580) et d’Ange Politien (1454-1494). Alain Galonnier s’interroge sur ce
qui va renverser les éléments du discours et transformer une quête dans un
transfert de savoir. Il pointe les descriptifs minitieux de l’âme et du corps au
cours desquels Cassiodore ordonne, argumente et prend position. L’auteur
du De anima défend une construction d’un savoir scientifique à partir de
bonnes définitions, ce qui le conduit à effectuer un renversement de tendance
en raison de son objectif. En fait, il y a deux objectifs, l’un culturel et l’autre
éducatif. Pour l’un on facilite la compréhension du réel et ses manifestations
multiples, et pour l’autre, on dote l’homme de connaissances qui lui
permettent d’accéder à un savoir suprême. Faut-il pressentir ici l’attribution
à l’homme de capacités ainsi que le revendiqueront les Lumières ? L’auteur
de l’étude le suggère. Ce que nous retiendrons du texte suivant dans le cadre
de la transformation consiste dans la manière dont Politien renouvelle
Boèce. « De nouveaux raisonnements, écrit Florence Malhomme,
engendrent de nouveaux sens : et les nouveaux cas nécessitent de nouveaux
modes ». L’idée d’évolution, peu commune à Kircher, apparaît très vite dans
l’enkuklios paideia aux côtés de celle de la transmission.
Dans la transmission, Julieta Espinosa et Marc Foglia, sur deux exemples
différents, focalisent un point immuablement présent dans tout projet
encyclopédique et qui consiste dans le rôle de l’erreur. Il s’agit pour l’un
d’un auteur espagnol Benito J. Feijoo (1676-1764) et pour l’autre de la plus
moderne et la plus controversée des encyclopédies, Wikipédia.
Paradoxalement, exactitude, complétude et clarté de l’information guideront
cette œuvre en ligne, confie M. Foglia, parce que l’objet consiste à

1 Ibid., p. 32. Yates cite l’interprétation de Paolo Rossi, Francesco Bacone dalla magia alla
scienza, 1957.
14 !combattre les erreurs. L’encyclopédisme d’usage, selon sa propre
expression, repose en fait sur une rigueur sous-jacente à un esprit critique
dont la définition nouvelle est intégralement politique. Il ne faut jamais
perdre de vue que l’erreur constitue une source du rassemblement
encyclopédique dans la mesure où elle est ce sur quoi repose tout projet
encyclopédique.
Après le rassemblement, exposé dans les deux premiers chapitres, et
l’iconographie qui, explicitée dans la troisième partie, canalise les enjeux du
rassemblement pour faire mieux voir la transformation des idées,
mentionnons la deuxième partie avec deux chapitres sur la construction et la
circulation du savoir qui vont nous permettre d’aborder le deuxième aspect
de cette introduction.
Le deuxième aspect concerne la manière complète de traiter un sujet et,
par extension, comment procéder pour assembler un tout ? On a déjà
rencontré l’alphabet en tant qu’usage des mots dans la construction d’une
structure logique avec Kircher, et il va y avoir des successeurs mais en
dehors de tout hermétisme chrétien. Il y aura un usage fort des mots dans un
contexte totalement autre avec Ephraïm Chambers qui associe l’ordre
encyclopédique à la nomenclature et Charles-Joseph Panckoucke qui
construit la méthode de son encyclopédie sur l’exhaustivité de la
nomenclature et la réalisation d’un vocabulaire universel.
Si l’agencement vise la question des liaisons, la manière de procéder vise
une méthode qui peut être fondée soit sur les mots comme pour ces derniers
exemples, soit sur les choses comme dans l’Encyclopédie des Lumières. La
construction de ce qui a été assemblé après le rassemblement est effectuée
ou par un système - qui établit des normes de critique scientifique comme
par exemple des chaînes exégétiques - ou par une systématique telle que
l’Encyclopédie des Lumières en a fourni un modèle. On est désormais dans
une forme moderne de pensée scientifique où l’entendement a pris la place
de l’érudition. Elle est identifiée dans la différence établie par d’Alembert
entre esprit de système et esprit systématique.
Nous rappelons le passage du Discours préliminaire, passage
fondamental qui a constitué un des grands tournants, peu souvent accepté,
dans l’histoire de la philosophie :

L’usage des connaissances mathématiques n’est pas moins grand dans
l’examen des corps terrestres qui nous environnent. Toutes les propriétés que
nous observons dans ces corps ont entr’elles des rapports plus ou moins sensibles
pour nous : la connaissance ou la découverte de ces rapports est presque toujours
le seul objet auquel il nous soit permis d’atteindre, & le seul par conséquent que
nous devions nous proposer. Ce n’est donc point par des hypothèses vagues &
arbitraires que nous pouvons espérer de connaître la Nature ; c’est par l’étude
réfléchie des phénomènes, par la comparaison que nous ferons des uns avec les
autres, par l’art de réduire, autant qu’il sera possible, un grand nombre de
15 !phénomènes à un seul qui puisse en être regardé comme le principe. En effet,
plus on diminue le nombre des principes d’une science, plus on leur donne
d’étendue ; puisque l’objet d’une science étant nécessairement déterminé, les
principes appliqués à cet objet seront d’autant plus féconds qu’ils seront en plus
petit nombre. Cette réduction, qui les rend d’ailleurs plus faciles à saisir,
constitue le véritable esprit systématique qu’il faut bien se garder de prendre
1pour l’esprit de système, avec lequel il ne se rencontre pas toujours .

La suite du Discours préliminaire explique ce point qui a fait basculer la
philosophie. On sait que le seul ordre qui soit neutre est l’ordre alphabétique.
C’est celui qui caractérise le dictionnaire et sur lequel tout le monde s’entend
pour dire qu’il est dénué de tout sens spéculatif. Il ne nécessite aucune
méthode. Toutefois, et nous venons de le dire, ce serait se priver de
nombreuses sources que de déconsidérer la lexicographie. Quant à l’esprit
systématique, auquel nous avons consacré nos recherches, en ciblant le
rapport des disciplines, il a ouvert la voie à d’autres définitions de la
métaphysique. Nous n’y reviendrons pas sinon pour dire, une fois encore,
que c’est dans le tableau du Système figuré des connaissances humaines qui
termine le Discours préliminaire de 1751, que la philosophie connaît pour la
première fois la séparation de la métaphysique. Cette fracture née de l’esprit
systématique constitue un bouleversement spéculatif décisif qui a élargi le
champ d’action de la philosophie.
L’élargissement est ce qui caractérise l’analyse de Pierre Caye du point
de vue non plus de d’Alembert mais de Diderot, notamment avec l’article
ENCYCLOPEDIE. L’objet consiste à percevoir comment Diderot se faufile
dans la masse du rassemblement du savoir. Il se dégage une conception
cosmopolite et généalogique de l’encyclopédie. Economie et circulation du
savoir sont alors repensées à partir de l’idée que pour construire ou pour
ordonner, l’Encyclopédie met le monde en situation et que cette mise en
situation constitue « une véritable stratégie d’invention ».
2Dans une étude antérieure , P. Caye a qualifié l’Encyclopédie par
l’expression de « chantier sans maître » qui mériterait de remplacer celle des
éditeurs de « labyrinthe » ou encore celle de R. Darnton de « machine de
guerre » qui vise spécifiquement les questions de combats éditoriaux et
religieux. Ce n’est pas dans le combat contre les jésuites de la Sorbonne que
se loge la philosophie de l’Encyclopédie qui a passé les siècles, mais dans les
techniques de construction qu’elle a mises en place. Et ces techniques
avaient un sens qui a pu être exporté. C’est pourquoi l’expression de
« chantier sans maître » correspond à ces constructions que tout le monde
perçoit et admire sans toujours les définir. On le voit, de nombreux
commentaires et de nombreuses encyclopédies ont déjà été abordées sur

1 Jean d’Alembert, Discours préliminaire des éditeurs, p. vj et Groult, p. 83.
2 P. Caye, « Le chantier sans maître. L’Encyclopédie et la question de la technique », Revue
Dix-huitième Siècle, n°41, 2009, p. 449-467.
16 !lesquelles Walter Tega se penche en proposant un large tour d’horizon des
encyclopédies maîtresses dans l’histoire du savoir et de leur rapport avec les
disciplines.
Il est temps de jeter un œil à la circulation du savoir. Avec l’invention
majeure qu’a été l’esprit systématique, le paradigme technique constitue, on
vient de le voir, une invention du même ordre. Frédéric Vengeon prend
appui sur les deux articles ART (Ordre encyclopédique) et ENCYCLOPEDIE
(Philosophie), articles maintes fois sollicités dans les études qui vont suivre,
pour démontrer que l’œuvre de Diderot et d’Alembert propose moins une
somme du savoir – comme Kircher et les ouvrages antérieurs – qu’un
paradigme du savoir dans son articulation à la technique et au pouvoir.
L’objectif est totalement baconien, à savoir « l’intensification de la
production des connaissances ». Dans ce cadre, la grammaire des arts
intervient dans leur ordonnancement et élabore, pour ce faire, « une véritable
logique des éléments techniques ». C’est à la logique de tradition
encyclopédique ramiste, fondée sur l’autonomie de la raison, qu’Annarita
eAngelini nous convie pour revisiter d’Alembert depuis le XVI siècle à partir
de La Ramée (1530-1572) et de l’architecture logique des Tableaux (1587)
de Christophe de Savigny. On retrouve un même élargissement de l’accès au
savoir dont le moteur n’est pas la technique mais le commerce.
Le chapitre suivant aborde le rapport au tout avec les beaux-arts sur
lesquels nous avons déjà avancé quelques remarques tant leur rôle a été
prioritaire à partir des années 1770. Diderot en est le grand responsable dans
l’Encyclopédie des Lumières que Baldine Saint Girons analyse comme un
« monument artistique ». Quant aux planches, nous l’avons dit, elles font
l’objet de l’étude minutieuse de Piero Schiavo. Il offre ici un travail en
profondeur selon la double perspective de l’histoire et de l’esthétique.
Enfin, nous conclurons notre présentation avec les articles des derniers
chapitres qui se penchent sur la définition. Si la définition constitue le sujet
premier pour toute encyclopédie scientifique dont la portée vise la théorie de
la connaissance, elle est, sous le point de vue de la circulation du savoir, un
élément du langage entre la logique scientifique et la dynamique de la
conversation. Il ne s’agit plus pour Nicolas Floury de se poser du côté des
encyclopédies mais en face d’elles : du côté du savoir. A la lumière des
analyses contemporaines de Jean-Claude Milner et d’Alain Badiou, il pose la
question de la définition du savoir : qu’est-ce que le savoir pour pouvoir le
placer quelque part ? Il réapparaît alors des problématiques situées entre la
systématique et la grammaire logique. Puis la définition constitue aussi une
caractéristique du Droit. Valéry Hayaert présente quelques-unes des
spécificités de la définition en droit romain et avance leur rapport en tant que
règles dans le De verborum significatione d’André Alciat (1492-1550),
juriste audacieux aux ambitions encyclopédiques.
C’est aussi dans le domaine du juridique que Luigi Delia propose une
17 !étude d’un dictionnaire, ouvrage de définitions par excellence, dans
l’objectif d’en démonter l’encyclopédisme. De nombreuses fois cité par
Michel Foucault, le Dictionnaire de droit de Claude-Joseph de Ferrière
(1666-1747) emploie l’argumentation démonstrative qui le conduit à faire du
langage un outil pour accéder aux réalités supposées hors du langage. « En
plus de la définition des mots, le Ferrière, explique L. Delia, s’attache à
retracer l’histoire des choses que les mots signifient ».
Pour parvenir jusqu’à la définition-conversation que les encyclopédies
rapportent, Mariafranca Spallanzani aborde le cas de Descartes dans les
edictionnaires et les encyclopédies du XVIII siècle. Il est simplement suggéré
comment une philosophie est interprétée, acceptée, travestie, traduite et
finalement introduite et transposée dans des définitions de dictionnaires et
des modélisations encyclopédiques. Le sujet est vaste mais des lectures
simples d’articles en permettent une approche agréable, comme une
conversation avec les auteurs des différentes définitions.
Si ce dernier sujet est ambitieux, celui des encyclopédies ne l’était pas
moins. Il faudrait un autre ouvrage, ne serait-ce que sur la définition elle-
même qui consiste, nous l’avons dit, dans le rapport entre les disciplines et la
ephilosophie, ce que le dernier grand projet encyclopédique du XX siècle
avait envisagé d’éclaircir en partant des « ponts systématiques » -
1Systematical Bridges – issus de l’esprit systématique de d’Alembert . Quant
à notre ouvrage, nous proposons que chacun le continue après la lecture de la
dernière étude rédigée par Paulette Choné en réfléchissant à l’aphorisme
qu’elle contient : « on peut représenter parce qu’on peut définir ».
Alors peut-on définir le mot « encyclopédie » ? il apparaît envisageable
de trouver un consensus à partir des transformations enclenchées. Dans la
représentation d’une classification des sciences comme dans la logique des
techniques et dans l’émancipation des beaux-arts, la démarche
encyclopédique consiste à définir ce qui est rassemblé dans l’objectif
d’effectuer des liaisons entre les éléments. Mais les liaisons, véritables
tsunamis de la connaissance, vont tout modifier. Elles sont l’origine des
constructions, des destructions, des reconstructions, des querelles, de
l’arbitraire de la place des choses. La place des choses : a-t-on suffisamment
réfléchi à tout ce que cela a détruit et génèré ? C’est pourquoi il reste
important de ne pas oublier que dans les encyclopédies les définitions ont pu
être parfois avant et parfois après l’étude complète d’une science ou encore
l’énoncé de concepts philosophiques, ce qui revenait à rendre arbitraire le
moment de la définition.

1 Voir International Encyclopedia of United Science. Volume I, Number 1. « Encyclopedia
and Unified Science », par Otto Neurath, Niels Bohr, John Dewey, Bertrand Russell, Rudolf
Carnap, Charles W. Morris, The University of Chicago Press, Chicago, 1938 pour les vol. 1 et
2, 1939 pour les vol. 3 et 4 dans un même tome. Voir aussi nos analyses dans Savoir et
matières, Paris, 2011.
18 !19 ! !
Ouvrages fréquemment cités et indiqués en abrégé


- Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des
métiers, par une société de Gens de Lettres. Mis en ordre et publié par M.
Diderot de l’Académie Royale des Sciences & des Belles-Lettres de Prusse ;
& quant à la partie mathématique par M. d’Alembert, de l’Académie
Française, de l’Académie Royale des Sciences de Paris, de celle de Prusse,
de la Société Royale de Londres, de l’Académie Royale des Belles-Lettres
de Suède, & de l’Institut de Bologne. Paris, Briasson, David l’aîné, Le
Breton, Durand, 1751-1772.
(Abrégé : Encyclopédie)
- Encyclopédie, ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des
métiers, ed. Denis Diderot and Jean le Rond d’Alembert. University of
1Chicago : ARTFL Encyclopédie Projet (Winter 2008 Edition) , Robert
Morrissey, General Editor et Glenn Roe, Assoc. Editor :
http://encyclopedie.uchicago.edu.
(Abrégé : Encyclopédie, ARTFL, éd. Winter 2008)
- Ephraïm CHAMBERS, Cyclopaedia or an Universal Dictionary of Arts
and Sciences, Londres, 1728, 2 vol.
(Abrégé, Cyclopaedia)

- Jean d’ALEMBERT, Mélanges de Littérature, d’Histoire, et de
Philosophie, tome IV, nouv. éd.,1759, « Essai sur les éléments de
Philosophie ou sur les principes des connaissances humaines », et même
texte, éd. de Catherine Kintzler, Paris, Fayard, 1986.
(Abrégé : Essai sur les élémens de philosophie, Fayard, 1986)
- Jean d’ALEMBERT, Discours préliminaire des éditeurs de 1751 et
articles de l’Encyclopédie introduits par la querelle avec le ‘Journal de
Trévoux’, textes établis et présentés par M. Groult, Paris, Champion, 1999
(rééd. Champion Classiques, 2011).
(Abrégé : Discours préliminaire, 1751, éd. M. Groult)
Le Prospectus (1750), accessible sur le site ARTFL, est cité dans la
version reproduite par Jacques Proust dans les Œuvres complètes de Diderot
et dans l’édition précédemment citée du Discours préliminaire, comme suit :
Proust, p. 85 et Groult p. 17.

1 Cette version ARTFL a été mise en ligne à la disposition du public à partir de décembre
2008 grâce à des travaux communs menés dans le cadre d’une coopération scientifique entre
le CNRS/Centre Jean Pépin et l’Université de Chicago/ARTFL. J’adresse toute ma gratitude à
la direction du CNRS et à Marie-Odile Goulet-Cazé pour m’avoir permis de mener à bien
cette coopération depuis 2007 et je remercie l’Université de Chicago et l’équipe ARTFL pour
leur ouverture aux projets scientifiques.
21 !Le Discours préliminaire est cité dans sa version originale de
l’Encyclopédie (1751), version accessible sur le site ARTFL (éd. Winter
2008, Front Matter) et dans l’édition Champion, comme suit :
Discours préliminaire, 1751, p. vij et Groult, p. 84
puis ensuite : « p.vij et p. 84 »
Il en est de même pour les articles reproduits dans cette dernière édition.
- Denis DIDEROT, Œuvres complètes, 33 vol., éd. par H. Dieckmann, J.
Proust, J. Varloot, Paris, Hermann, 1975-1996.
(Abrégé : Diderot, Œuvres complètes, Hermann).

- Sylviane ALBERTAN-COPPOLA (dir.), La philosophie en images. Le
projet des Lumières à travers les planches de l’Encyclopédie, dossier établi
par Sylviane Albertan-Coppola. Avec une mise au point de J. Proust, Revue
Lez Valenciennes n° 34, Presses Universitaires de Valenciennes, 2004.
(Abrégé : La philosophie en images, 2004)
- Sylvain AUROUX, La Sémiotique des encyclopédistes. Essai
d’épistémologie historique des sciences du langage, Paris, Payot, 1979.
(Abrégé : S. Auroux, La Sémiotique des encyclopédistes, 1979)
- Annie BECQ (dir.), L’encyclopédisme, actes du Colloque de Caen, 12-16
janvier 1987, Paris, Klincksieck, 1991.
(Abrégé : A. Becq, L’encyclopédisme, 1991)
- M. GROULT (dir.), L’Encyclopédie ou la création des disciplines, Paris,
CNRS éditions, 2003.
(Abrégé : L’Encyclopédie ou la création des disciplines, 2003)
- Jacques PROUST, Diderot et l’Encyclopédie, Paris, A. Colin, 1962.
(Abrégé : J. Proust, Diderot et l’Encyclopédie, 1962)
- Alain REY, Encyclopédies et dictionnaires, Paris, PUF, coll. « Que sais-
je ? », N°2000, 1982.
(Abrégé : A. Rey, Encyclopédies et dictionnaires, 1982)
- Françoise TILKIN (dir.), L’encyclopédisme au XVIIIe siècle. Actes du
eColloque organisé par le Groupe d’étude du XVIII siècle de l’Université de
Liège (Liège, 30-31 octobre 2006), Liège-Genève, Université de Liège-
Droz, 2008.
e(Abrégé : F. Tilkin, L’encyclopédisme au XVIII siècle, 2008)

Enfin, parmi les tableaux fréquemment cités, il y a le Système figuré des
connaissances humaines (1751) qui termine le Discours préliminaire de
l’Encyclopédie des Lumières. Nous l’avons placé ici p. 19. Signalons
également des références de tableaux similaires entre les articles de W. Tega
et A. Angelini. Le lecteur devra s’y reporter alternativement. Les
reproductions sont là pour indiquer les formes. Pour avoir une meilleure
visibilité de ces tableaux, nous conseillons de les consulter sur Internet.

22 !











PREMIERE PARTIE






LE RASSEMBLEMENT
DU SAVOIR



! !
CHAPITRE I

LE RASSEMBLEMENT DES CONNAISSANCES :
ORDRE ET ENCYCLOPEDISME


L’Histoire naturelle de Pline l’Ancien,
texte fondateur de l’encyclopédisme ?

Valérie NAAS


Martine Groult m’avait rappelé combien l’Histoire naturelle (ci-après
HN) est « un des textes fondateurs de la forme encyclopédique, sinon ‘le’
texte fondateur », et elle ajoutait que « l’Encyclopédie de Diderot et
1d’Alembert s’y réfère sans cesse ». La base ARTFL permet de le vérifier
aisément : le mot ‘Pline’ est cité près de 3000 fois ; par comparaison,
Aristote figure environ un millier de fois, Dioscoride 275, Théophraste 17.
De fait, dans la postérité de l’encyclopédisme, Pline l’Ancien apparaît
comme le fondateur de ce genre - le vrai premier encyclopédiste - et l’HN
comme l’encyclopédie par excellence. Ce statut fondateur fera l’objet de
notre première partie.
Pourtant, le terme d’encyclopédie est de loin postérieur à Pline - comme
2on le sait, sa première occurrence apparaît chez Rabelais -, et ce statut
emblématique résulte en partie d’une construction rétrospective. Aussi peut-
on se demander en quoi l’HN préfigure ce que l’on désigne par
encyclopédie, et quels éléments ont alimenté cette construction ? Une
deuxième partie précisera ce point en confrontant l’HN avec les réflexions
de théoriciens contemporains sur l’encyclopédisme. Une enquête plus
précise sur les genres auxquels se rattache l’HN montrera cependant qu’elle
déborde le cadre de l’encyclopédie pour aller vers l’enquête sur la nature,
l’histoire antiquaire et la paradoxographie : cette diversité explique aussi sa
popularité et son importance comme source, plutôt que modèle.
La longévité de cette popularité tout comme son statut emblématique
semblent contradictoires avec le fort ancrage de l’HN dans son époque, ce

1 American and French Research on the Treasury of French Language, The ARTFL Project,
Division of the Humanities, The University de Chicago, General Editor, R. Morrissey,
Associated Editor, Glenn Roe, Etats-Unis. Encyclopédie, ARTFL, éd. Winter 2008.
2 Alain Rey, Encyclopédies et dictionnaires, 1982, p. 12, note 3.
25 !qui conditionne aussi un projet, une méthode et un type de savoir, on le verra
dans un troisième temps. Comme toute encyclopédie, elle assume une
« fonction historique » de rassemblement et transmission du savoir, tout en
étant aussi un « objet historique (…) condamné à vieillir avec le temps »,
1pour reprendre les propos de Michel Malherbe . Aussi peut-on se demander
pourquoi elle a si bien vieilli. Enfin, dernier point, on étudiera rapidement la
postérité de l’HN à travers un exemple précis, les références de
2l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert à Pline .

Pline est-il le fondateur de l’encyclopédisme, ou son meilleur
représentant antique ? Ces deux propositions ne sont pas équivalentes,
puisque l’on place Pline soit au début, soit à l’aboutissement d’un genre.
Pline assume pourtant les deux positions : c’est en donnant à ce genre sa
forme la plus accomplie qu’il en devient le fondateur. De notre point de vue
3rétrospectif, Pline apparaît comme tel dans la postérité . Le titre d’un article
déjà ancien (1924) mais toujours pertinent en atteste : « Pliny’s HN. The
most popular natural History ever published ». L’HN y est qualifiée de « the
4most important work of its kind » , depuis l’Empire romain jusqu’à la
eRenaissance, et presque au XIX s. Cette importance se manifeste aussi par
le grand nombre de manuscrits conservés et d’éditions imprimées, dès
5l’invention de Gutenberg .
Le statut fondateur de l’HN apparaît également dans les histoires de
6l’encyclopédisme , qui attribuent aux Romains l’invention de ce genre et à
Pline le premier rôle. Certes, Aristote et les savants alexandrins ont fourni
une amorce décisive en concevant le projet de rassembler et d’organiser le
savoir, entreprise qu’ils ont menée à terme dans différents domaines, mais
non de façon globale. Cet inventaire total du savoir a été formulé et réalisé
par les Romains, même si, pour des raisons qui tiennent au rapport complexe
de Rome à la Grèce, ils se sont placés dans une tradition grecque en se
référant à l’enkuklios paideia. Le sens de cette expression reste discuté, et il

1 M. Malherbe, « L’Encyclopédie : histoire, système et tableau », dans M. Groult (dir.),
L’ Encyclopédie, ou la création des disciplines, Paris, 2003, p. 45-58, cit. p. 45.
2 Encyclopédie, ARTFL, éd.Winter 2008.
3 Sur la postérité de l’HN, cf E. W. Gudger, « Pliny’s HN : the Most Popular Natural History
ever Published », Isis, 6, 1924, p. 269-281 ; Ch. G. Nauert Jr., « C. Plinius Secundus (NH) »,
dans F. E. Cranz et P. O. Kristeller (éd.), Catalogus Translationum et Commentariorum :
Mediaeval and Renaissance Latin Translations and Commentaries, Washington D. C., 1980,
p. 297-422 ; A. Borst, Das Buch des Naturgeschichte. Plinius und seine Leser im Zeitalter des
Pergaments, Heidelberg, 1994, en particulier p. 1-17 ; Pline à la Renaissance, Colloque de
Besançon, mars 2009, actes à paraître.
4 E. W. Gudger, op. cit., p. 269.
5 G. Nauert Jr., .
6 V. Naas, Le projet encyclopédique de Pline l’Ancien, Rome, 2002, p. 34-41, et bibliogr. p.
502-504.
26 !1a évolué avec le temps, on ne revient pas sur ce débat ici . A l’époque
romaine impériale, Vitruve ou Quintilien désignent par enkuklios paideia
une culture générale approfondie dans plusieurs domaines, qui est le
préalable à une spécialisation, en l’occurrence l’architecture ou la rhétorique.
Et Pline affirme être le premier, parmi les Latins et les Grecs, à réaliser ce
2type d’oeuvre .
Si l’on retrace dans ses grandes lignes l’encyclopédisme latin, on fait en
général de Caton l’Ancien le premier représentant de ce genre. Il a écrit des
manuels à finalité pratique, morale et nationaliste. L’ensemble ne constitue
pas une Encyclopédie méthodique et cohérente, mais suit « simplement le
cours de la vie et de l’action, s’efforçant de prévoir les obligations qui
3pourraient se présenter » . Varron étend le champ encyclopédique en
réalisant une œuvre immense destinée à un public ayant déjà un bon niveau
de connaissances. Son dessein est sous-tendu par un système philosophique
d’inspiration platonicienne, qui a pour but le bien et fait du savoir une
propédeutique à la vertu. Les Artes de Celse, dont il ne reste qu’une partie
médicale, étaient sans doute une encyclopédie, consacrée à quelques
4matières - agronomie, médecine, art militaire, rhétorique, philosophie, droit ,
mais le détail reste discuté. Mais c’est Pline qui bénéficie du titre de « plus
5célèbre encyclopédiste de Rome » et l’HN est encore récemment qualifiée
6de « the earliest truly encyclopedic work » . Ces références empruntées à un
spécialiste de l’Antiquité romaine, Pierre Grimal, et à une encyclopédie sur
CD-ROM, The 1995 Grolier Encyclopedia on CD-ROM, illustrent
l’unanimité dans la diversité qui s’est faite autour de l’HN.
Pourtant, l’HN, malgré ses 37 livres qui abordent de nombreux domaines
(cosmologie, géographie, anthropologie, zoologie, botanique, médecine,
minéralogie), ne traite pas de l’ensemble du savoir. Elle laisse en particulier
de côté l’histoire, la langue (grammaire et rhétorique), le droit, l’art militaire,
c’est-à-dire certaines des disciplines qui sont présentes chez Caton et Varron
et qui figureront parmi les arts libéraux. Or, étant donné la centralité de ces
derniers au Moyen Age, on peut s’étonner de l’importance prise à cette
période par Pline, qui pourtant ne les inclut pas dans son HN.

1 Voir la mise au point de J.-B. Guillaumin, « L’encyclopédisme de Martianus Capella :
héritage d’une forme traditionnelle ou nouveauté radicale ? », Schedae, 2007, prépublication
4-1, p. 45-68, en particulier p. 48-51, avec bibliographie ; voir aussi É. Gavoille, ‘Ars’. Étude
sémantique de Plaute à Cicéron, Louvain et Paris, 2000, p. 214-229 ; et V. Naas, op. cit., p.
18-27.
2 NH, Praef., 14.
3 Pierre Grimal, « Encyclopédies antiques », CHM, 9, 1965, p. 465.
4 Ibid., p. 475.
5 Ibid., p. 477.
6 C. Rubincam, « The Organisation of Material in Graeco-Roman World Histories », dans P.
Binkley (éd.), Pre-Modern Encyclopaedic Texts, Leyde, 1997, p. 127-136, en particulier p.
127-128.

27 !On peut rendre compte de ce paradoxe de plusieurs manières. Tout
d’abord, il convient de juger Pline par rapport à la littérature contemporaine
et antérieure, et non en fonction des encyclopédies ultérieures ; et il ne faut
pas, par ailleurs, assimiler ces dernières avec les arts libéraux. Pline s’inscrit
tout à fait dans la perspective de Caton, celle de réaliser une œuvre utile et
pratique, centrée sur les activités du Romain traditionnel : le Censeur est
1certes figé dans une image mythique à l’époque de Pline, mais il constitue
pour l’auteur de l’HN une source du savoir, un modèle d’encyclopédie, et
2une référence éthique centrée sur l’identité romaine et le mos maiorum . Or
ces valeurs connaissent à l’époque de Pline un regain de faveur pour des
raisons politiques : elles sont promues par la nouvelle dynastie, les Flaviens,
dans leur volonté de s’opposer à Néron et de renouer avec Auguste et avec la
tradition romaine.
A cet héritage catonien, Pline ajoute une ouverture due à l’impérialisme
et à la position de domination acquise par Rome. Cette orientation
pragmatique et utilitaire, ancrée dans la Rome traditionnelle, a précisément
été poursuivie dans l’Antiquité tardive et au Moyen Âge. Par ailleurs, les
domaines qui ne figurent pas dans l’HN avaient, pour la plupart, déjà été
3traités par Pline dans ses œuvres antérieures à l’HN . Enfin, Pline ne se
propose pas d’écrire une encyclopédie totale du savoir, mais une enquête sur
la nature - des livres de naturalis historia -, même s’il les situe dans
l’enkuklios paideia, termes latins et grecs sur lesquels on reviendra.
Pour revenir à notre bref parcours de l’encyclopédisme antique, par
rapport aux auteurs précédents, un changement notable apparaît avec Pline :
le titre, Naturalis historia, n’est plus défini par les disciplines, mais par le
contenu, la nature entière, et par la démarche de l’auteur, l’enquête, qui
inscrit aussi l’œuvre dans un ou plusieurs genres, on le verra. Ainsi la totalité
et l’unité de l’œuvre s’affirment dès son titre, de même que la fonction de
l’auteur. C’est là, sans doute, un des éléments qui explique le statut
exemplaire accordé très rapidement à Pline par ses lecteurs et suiveurs. Bien
évidemment, certains remettent en cause le rôle fondateur de Pline dans
l’encyclopédisme, en soulignant l’importance d’autres œuvres, par exemple
les histoires universelles comme la Bibliothèque historique de Diodore de
4Sicile . Mais ces réserves n’entament pas la centralité de l’HN. A travers les
siècles, c’est l’HN qui a le plus servi de modèle ou de référence, et nombre
d’auteurs ont reconnu leur dette envers Pline, qu’il s’agisse

1 Sur l’image de Caton, voir S. Agache, « Caton le Censeur, les fortunes d’une légende »,
Caesarodunum, XV bis, 1980, p. 71-107.
2 Sur l’importance de Caton pour Pline, cf L. Cotta Ramosino, Plinio il Vecchio e la
tradizione storica di Roma nella ‘Naturalis Historia’, Alessandria, 2004, index des réf. p.
415.
3 Se reporter à la liste donnée par Pline le Jeune, Ep. III, 5.
4 C. Rubincam, op. cit. On consultera aussi R. L. Fowler, « Encyclopedias : Definitions and
theoretical Problems », Pre-Modern Encyclopaedic Texts, op. cit., p. 3-26, notamment p. 8.
28 !d’encyclopédistes ou de naturalistes. L’œuvre plinienne fut une source
1majeure d’encyclopédies de l’Antiquité tardive , elle a largement inspiré les
2encyclopédistes médiévaux , et imprègne les plus grands humanistes et
3naturalistes de la Renaissance comme Aldrovandi, Gesner… . Diderot
encore manifeste son admiration pour « Pline, cet auteur si plein de sagesse
4et d’esprit » .
Toutefois, la postérité plinienne n’est pas uniquement faite d’éloges.
eCertes, l’HN est l’un des premiers livres imprimés, mais le XV s. marque
aussi un tournant : le travail d’édition suscite des commentaires, et donc
l’émergence d’un regard critique. Peu à peu, l’HN est remise en cause,
jusqu’à faire l’objet d’un rejet massif à l’époque moderne, pour son manque
ede rigueur scientifique et ses informations fantaisistes. Objet, au XIX s., de
la Quellenforschung, qui cherchait à accéder à travers elle à des textes
perdus, elle a été réhabilitée, dans une perspective différente d’histoire
e eculturelle, à la fin du XX et au XXI s. : des études visent à montrer sa
cohérence structurelle, thématique et idéologique. L’HN s’avère un
inventaire, présidé par le moralisme et l’éloge de la nature, de tout ce que
compte l’Empire, et contribue ainsi à la gloire de Rome.
De l’Antiquité à nos jours ou presque, l’encyclopédisme a pris des
formes variées - l’encyclopédie médiévale, miroir de la création divine ;
l’encyclopédie de la Renaissance, réceptacle d’un savoir en constant
5accroissement et vision du monde …-, et l’on peut s’étonner de la
permanence de Pline dans cette histoire. Si des projets si différents se sont
référés à l’HN, c’est que l’œuvre elle-même était déjà multiforme, peu
définie, offrant à des œuvres de nature très diverses la possibilité de s’y
rattacher. Cela nous amène à revenir à l’œuvre pour définir ce qui a permis
de lui donner a posteriori ce statut fondateur. Débarrassons-nous d’abord de
l’objection inspirée par les aléas de la transmission. L’HN aurait acquis cette
position centrale en raison de la perte des encyclopédistes précédents ; si
l’œuvre de Varron avait été conservée, c’est sans doute lui qui apparaîtrait
comme le fondateur de l’encyclopédisme. Sans nier l’importance réelle de
Varron, la perte d’une œuvre antique n’est pas seulement - et dans certains
cas pas du tout - le fait du hasard : si l’œuvre de Varron a disparu et celle de
Pline a survécu, c’est que la première a été de moins en moins utilisée, au
profit de la seconde. Cela peut s’expliquer par des raisons matérielles :
l’œuvre encyclopédique de Varron était trop monumentale (600 volumes,

1 A. Roncoroni, « Plinio tardoantico », dans L. Alfonsi (éd)., Plinio il Vecchio sotto il profilo
storico e letterario, Atti del Convegno di Como, 5-7 octobre 1979, Côme, 1982, p. 151-170 ;
M. Chibnall, « Pliny’s Natural History and the Middles Ages », T. A. Dorey (éd.), Empire
and Aftermath, Silver Latin II, Londres et Boston, 1975, p. 57-78.
2 A. Borst, op. cit.
3 Voir « Pline à la Renaissance », op. cit.
4 Diderot, Encyclopédie, article APIS (Mythologie).
5 R. L. Fowler, op. cit., p. 23-24.
29 !dont neuf volumes de Disciplinae - Grammaire, dialectique, rhétorique,
géométrie, arithmétique, astrologie, musique, médecine, architecture - dans
1lesquelles on a pu voir l’ancêtre des arts libéraux du Moyen Âge ) pour être
suffisamment diffusée, facilement consultée, et donc régulièrement
reproduite ; Pline au contraire, avec ses 37 volumes, était plus accessible. De
plus, au contraire de Pline qui était en phase avec son temps, Varron aurait
très vite fait l’objet d’une « conspiration du silence », l’auteur étant vieux,
isolé, hors de la vie politique et culturelle de son temps, et affectionnant
2l’archaïsme, à l’opposé du goût de son époque . A tout cela on peut ajouter
des raisons propres au contenu lui-même : Pline offrait un savoir alliant
spécialisation et vulgarisation, auquel un public plus nombreux pouvait
accéder. Les lecteurs ont ainsi fait de l’HN une œuvre de référence, on
pourrait dire un « usuel ».
Sans tomber dans l’écueil du raisonnement rétrospectif, on peut utiliser
des réflexions modernes ou contemporaines sur l’encyclopédisme pour
mieux définir l’HN et expliquer son statut paradigmatique. De fait, l’HN
répond aux exigences générales de l’encyclopédie telles que les définissent
les théoriciens actuels :
3- une exigence de totalité, qui suppose exhaustivité et unité : une
encyclopédie obéit à un principe de clôture et à un principe d’organisation.
Dans l’Antiquité, précise Sylvain Auroux, ce principe de clôture est fourni
par le sujet, la nature, et il cite Pline comme exemple. En effet, en
conclusion de son encyclopédie, Pline affirme avoir décrit la nature entière :
4… peractis omnibus naturae operibus… .
5- des conditions historiques : selon Roland Mortier , « la volonté de
globaliser le savoir (…) est un phénomène qui est loin d’aller de soi : il
n’apparaît que dans des cultures arrivées, de leur point de vue, à un haut
degré de maturation et désireuses de faire, en des termes et des
aménagements variables, le bilan de leur acquis ». C’est la situation que
résume Pierre Grimal à propos de Pline : « Pline vivait au temps des bilans.
(…) L’HN de Pline apporte le bilan d’une pensée scientifique qui n’évoluera
plus sensiblement pendant plusieurs siècles. Elle est comme l’un des
6testaments de la science antique » .
- le phénomène encyclopédique suppose trois conditions, toujours selon
7R. Mortier : une perception réflexive de l’histoire comme accumulation de
savoir ; une « conception totalisante de ce savoir, ressenti comme une sorte
de capital à gérer collectivement » ; une « volonté de répandre ce savoir ».

1 J.-B. Guillaumin, op. cit.
2 F. Della Corte, « Enciclopedisti latini », dans Opuscula VI, Gênes, 1978, p. 1-108, p. 51.
3 S. Auroux, La sémiotique des encyclopédistes, 1979, p. 315-316.
4 NH, XXXVII, 201.
5 Roland Mortier, Préface, p. 13-15, cit. p. 13, A. Becq, L’encyclopédisme, 1991.
6 Pierre Grimal, op. cit., p. 482.
7op. cit., p. 13.
30 !Ces paramètres trouvent un terrain particulièrement favorable à l’époque de
Pline : l’Empire romain se veut maître, possesseur et dispensateur de la
connaissance et des ressources. Et l’époque flavienne tout particulièrement,
après les égarements néroniens et les troubles politiques, réaffirme les bases
augustéennes du régime. Ainsi peut-on parler d’une conception impérialiste
du savoir qui parcourt toute l’HN. On pense aussi à la fameuse définition de
Diderot :

Le but d’une encyclopédie est de rassembler les connaissances éparses sur la
surface de la terre, d’en exposer le système général aux hommes avec qui nous
1vivons, et de le transmettre aux hommes qui viendront après nous .

Rassembler, exposer, transmettre, trois verbes qui président à toute
encyclopédie, et particulièrement à l’HN, marquée par le souci de
l’inventaire contre l’oubli, de la clarté, et de l’utilité collective. Pline nous
offre plusieurs clés de définitions, par ses déclarations génériques et
programmatiques. Nous pouvons reprendre ces éléments, en ayant à l’esprit
que ces genres n’ont pas exactement pour l’auteur et son époque la même
signification que pour nous. Le titre de l’œuvre provient de la première
phrase de la Préface, 1, où Pline dédie, en 77 de notre ère, son ouvrage à son
ami Titus, associé au pouvoir depuis 71 par son père l’empereur Vespasien,
et qui règnera de 79 (année de la mort de Pline) à 81: Libros Naturalis
Historiae […] narrare constitui tibi, iucundissime Imperator. Ensuite,
toujours dans la Préface, Pline s’inscrit dans un genre déjà constitué, mais
dont il se prétend le premier représentant. C’est la fameuse référence à
l’enkuklios paideia :

Praeter iter est non trita auctoribus uia nec qua peregrinari animus expetat :
nemo apud nos qui idem temptauerit, nemo apud Graecos qui unus omnia ea
tractauerit. […] Iam omnia attingenda quae Graeci th'" ejgkuklivou paideiva"
uocant, et tamen ignota aut incerta ingeniis facta; alia uero ita multis prodita, ut
2in fastidium sint adducta .

On l’a déjà dit, l’enkuklios paideia désigne, à l’époque de Pline, une culture
générale approfondie. Quant à la naturalis historia, elle signifie précisément
« enquête sur la nature ». Pline emploie le même terme, au pluriel, lorsqu’il
qualifie les faits rapportés dans chaque livre par trois mots : res, historiae,

1 Art. ENCYCLOPEDIE (Philosophie), 1755, p. 635a.
2 NH, Praef., 14: « Au surplus, le chemin où je me suis engagé n’est pas battu par les auteurs,
ni de ceux où l’esprit souhaite de se promener. Il n’existe personne chez nous qui ait fait la
même tentative, personne chez les Grecs qui ait traité à lui seul toutes les parties du sujet. […]
De plus, il nous faut toucher à tous les points que les Grecs embrassent sous le nom de
‘culture encyclopédique’ ; et cependant les uns sont ignorés ou rendus incertains par les
inventions personnelles, tandis que d’autres ont été si souvent publiés qu’ils sont devenus
fastidieux ». Les traductions sont celles de la Collection Budé, Paris.
31 !obseruationes. Il faut mettre en rapport cette notion d’historia avec d’autres
déclarations programmatiques où Pline explique son projet. Libros Naturalis
Historiae […] narrare constitui tibi, dit-il à Titus. Rerum natura, hoc est
uita, narratur, écrit-il encore dans la Préface, 13. Le verbe employé,
narrare, définit la démarche de l’auteur comme une relation. Pline précise ce
type de narration en l’opposant à une entreprise heuristique dans la
déclaration suivante : Denique existimatio sua cuique sit ; nobis propositum
1est naturas rerum manifestas indicare, non causas indagare dubias .
L’enquête consiste donc à rassembler les faits et à les exposer, et non à en
approfondir l’explication. Il s’agit d’histoire, et non de science. C’est là que
l’histoire naturelle de Pline se démarque fortement de son modèle, Aristote.
Si Pline se vante de suivre et compléter Aristote - et son successeur
2Théophraste -, il s’en différencie beaucoup dans sa perspective sur la nature .
Pour résumer, Aristote a une conception normative et systématique, alors
que Pline s’attache à l’accumulation, parfois désordonnée, de particularités.
Les modernes tirent l’histoire naturelle vers la science, mais elle relève
aussi, dans l’Antiquité, de l’histoire tout court, et cela moins pas son titre
que par son contenu. Rappelons à ce propos l’importance, souvent oubliée,
3 4de l’histoire pour Pline : il a écrit des ouvrages historiques qui occupent la
5moitié de la production ; il est classé par Suétone parmi les historiens ; et
son encyclopédie elle-même se situe dans un genre qui est une subdivision
de l’histoire, l’histoire antiquaire. On distingue en effet dans l’Antiquité la
grande et noble histoire politique, religieuse etc., et l’histoire antiquaire, qui
6s’intéresse aux realia . Ce sont précisément ces dernières qui remplissent
l’HN et non des évènements historiques. L’histoire antiquaire fut
magistralement illustrée par Varron, dans ses Antiquitates, mais garda un
statut secondaire, voire dévalorisé : Tacite reproche d’ailleurs implicitement
à Pline son goût des realia, en affirmant privilégier, lui, des sujets plus
7dignes d’intérêt .
Enfin, l’historia rend aussi compte d’un élément central de l’HN, le goût
du merveilleux. Hérodote définit l’historia comme enquête sur tout ce qui
est remarquable et attesté par une source, le critère de l’authenticité étant

1 A propos de la respiration des insectes. NH, XI, 8 : « Au reste, laissons à chacun sa façon
d’en juger : nous, notre but est de décrire les phénomènes évidents, non d’en dépister les
causes obscures ». Se reporter aussi au commentaire de ces termes dans V. Naas, op. cit.,
p. 78-79.
2 NH, VIII, 44. Cf V. Naas, op. cit., p. 165-166. Ead., « Indicare, non indagare (Pline
l’Ancien, NH, XI, 8) : encyclopédisme contre histoire naturelle ? » (colloque Encyclopédisme
et histoire naturelle, Université de Nice, 28 mars 2008), à paraître.
3 L. Cotta Ramosino, op. cit.
4 Pline le Jeune, Ep., III, 5.
5 Suétone, De Vir. illust. De hist., VI (= Fragm. 80, éd. Reifferscheid, 1860).
6 V. Naas, Le projet encyclopédique…, op. cit., p. 58 et note 182.
7 Tac., An., XIII, 31. Cf L. Cotta Ramosino, op. cit., p. 35.
32 !1secondaire . Or Pline pousse cette perspective à son extrême en privilégiant
2l’extraordinaire et le merveilleux par rapport à la norme et à la régularité .
Plus exactement, Pline oscille constamment entre une perspective
scientifique consistant à établir un ordre dans la nature, et l’intérêt pour tout
ce qui sort de cet ordre. Ainsi, fait-il précéder un développement scientifique
de cette remarque programmatique : Plura mox et distinctius; nunc enim
quadam mixtura rerum omnium exhibentur miracula. Verum egressa mens
interpretationem naturae festinat legentium animos per totum orbem ueluti
3manu ducere .
De plus, le merveilleux participe aussi du dessein moral de Pline. Le
souhait d’expliquer la nature va contre la finalité éthique de l’oeuvre, celle
de magnifier la nature toute-puissante, ce qui suppose de lui conserver une
4part de mystère . Les deux éléments par lesquels Pline définit son œuvre,
l’enkuklios paideia et la naturalis historia, ne sont donc pas les stricts
équivalents d’‘encyclopédie’ et d’‘histoire naturelle’ tels que nous les
entendons. De plus, ces deux notions ne se trouvent pas sur le même plan : la
première est une forme donnée au savoir - un inventaire organisé dans un
nombre précis de disciplines -, la seconde une discipline, la physique, qui
peut donc faire l’objet de la précédente. Dans les siècles qui ont suivi Pline,
ces deux éléments sont allés jusqu’à se confondre. Cette confusion tire
précisément son origine de Pline, puisque son encyclopédie trouve son unité
5dans son objet, la nature . L’HN a donc pour ambition de rassembler dans
une œuvre organisée tout le savoir - elle est en cela une encyclopédie -, en
menant une enquête sur la nature, à la croisée de l’histoire et des sciences
naturelles. Elle se rattache en cela à des genres fort présents dans l’Antiquité,
les études sur la nature aussi bien que l’histoire.
Un monumental colloque a marqué les études pliniennes dans les années
1980 : il s’intitulait « Pline l’Ancien, témoin de son temps ». Plus que
témoin, Pline est aussi un très bon représentant de son époque. D’ailleurs,

1 Ch. Hunzinger, « La notion de thôma chez Hérodote », Ktèma, 20, 1995, p. 47-70.
2 Sur l’extraordinaire dans l’Histoire naturelle, voir V. Naas, « Opera mirabilia in terris et
Romae operum miracula dans l’HN de Pline l’Ancien », dans I. Bianchi et O. Thévenaz (éd.),
‘Mirabilia’, Lausanne, 2004, p. 253-264 ; M. Beagon, « Situating Nature’s Wonders in
Pliny’s Natural History », dans E. Bispham et G. Howe (éd.), ‘Vita vigilia est’, Londres,
2007, p. 19 - 40.
3 NH, II, 241: « Dans la suite, nous reparlerons de tout cela plus largement et plus en détail ;
car, pour le moment, je fais voir comme un assortiment des merveilles de partout. Mais mon
esprit, sortant de l’explication de la nature, se hâte de conduire les lecteurs, comme par la
main, à travers toute la surface de notre globe ».
4 V. Naas, Le projet encyclopédique…, op. cit., p. 63-66.
5 e e J.-M. Mandosio, « Encyclopédies en latin et encyclopédies en langue vulgaire (XIII -XVIII
siècle) », dans E. Bury (éd.), Tous vos gens à latin, Genève, 2005, p. 113-136, en particulier
p. 114-115.
33 !1dans un manuel d’histoire de la littérature de l’Empire romain , Pline est cité
comme un des rares auteurs dont l’œuvre est emblématique de la vie
intellectuelle de son époque ; il est le représentant typique d’une classe
sociale qui sert loyalement les Flaviens, car elle voit en eux les garants de
l’ordre social, politique et moral. De fait, l’HN est fortement marquée par le
contexte politique, moral, sociologique et épistémologique de son époque.
erLe contexte épistémologique et politique du I s. de notre ère est favorable
aux œuvres de nature encyclopédique. La nécessité de rassembler un savoir
qui se perd, de l’organiser et de le transmettre, caractérise la fin de la
République romaine, comme l’a bien montré Claudia Moatti dans son
2ouvrage La raison de Rome .
Cette entreprise se systématise à l’époque impériale, où Rome effectue un
3véritable Inventaire du monde , pour citer le titre de Claude Nicolet, qui
étudie ce phénomène à l’époque augustéenne. Pline et son HN se situent tout
à fait dans cette perspective, qui rassemble le savoir pour être utile aux
hommes tout en célébrant la puissance de Rome. Rappelons que Pline a écrit
avant l’HN d’autres œuvres qui font le point et le bilan des connaissances,
dans des domaines tels que l’art militaire, la grammaire, l’histoire. Ces
œuvres sont perdues, et l’on ne sait si elles avaient une perspective
idéologique aussi forte que l’HN. Cette dernière apparaît comme un
inventaire, au profit et à la gloire de Rome, de tout de que contient l’Empire,
comme en atteste par exemple la conclusion du texte : Ergo, in toto orbe,
quacumque caeli conuexitas uergit, pulcherrima omnium est iis rebus quae
merito principatum naturae optinent, Italia, rectrix parensque mundi
4altera… .
Le contexte politique est celui de l’impérialisme, dont l’HN est le produit,
le reflet, et le soutien. Ainsi, dans Naturalis historia, la nature, plutôt que la
phusis aristotélicienne, est aussi à entendre dans un sens politique et
idéologique : pour Pline, la nature, c’est l’Empire romain. Reprenant la
confusion admise de longue date entre orbis terrarum et orbis romanus,
Pline définit sa matière comme la nature en tant qu’entité dominée par
5Rome, autant que monde du vivant . Cette « frénésie de faire l’inventaire du
6monde » explique, selon Gian B. Conte , l’immense fortune de Pline. Et il
met cette volonté en relation avec l’esprit de service de Pline, qui caractérise

1 A. Dihle, Greek and Latin Literature of the Roman Empire from Augustus to Justinian,
Londres et New York, 1994, p. 180-181.
2 Cl. Moatti, La raison de Rome, Paris, 1997.
3 ère Cl. Nicolet, L’inventaire du monde, Paris, 1996 (1 éd. 1988).
4 NH, XXXVII, 201 : « Eh bien, dans tout le monde, partout où s’étend la voûte céleste, la
contrée qui est entre toutes la plus parée des avantages qui méritent la première place dans la
nature, c’est l’Italie, reine et seconde mère de l’univers… », V. Naas, op. cit., p. 233.
5 V. Naas, op. cit., p. 418-423.
6 G. B. Conte, « L’inventario del mondo », Generi e lettori. Lucrezio, l’elegia d’amore,
l’enciclopedia di Plinio, Milan, 1991, p. 95-144, cit. p. 104.
34 !les hauts-fonctionnaires de l’Empire : ne pouvant se satisfaire d’exercer des
responsabilités politiques sous un régime de type monarchique - même s’il
ne dit pas son nom -, ils se mettent au service de la cité en rassemblant et
transmettant le savoir dans telle ou telle discipline, l’architecture pour
Vitruve, la nature entière pour Pline. Du point de vue sociologique, Pline est
représentatif de ces hauts-fonctionnaires, comme l’a aussi montré Pierre
1Gros à propos de Vitruve .

En quoi ces caractéristiques induisent-elles un type de savoir ? Et
pourquoi celui-ci s’est-il imposé pendant des siècles ? L’HN est le produit et
le reflet d’une évolution plus générale du savoir, dans laquelle elle a pris un
rôle central. On observe en effet une évolution à la fois épistémologique,
finale et éthique. Pline rassemble tous ces phénomènes appelés à s’amplifier,
et cela explique aussi la place de l’HN :
- une évolution éthique : alors que la connaissance pouvait être pour les
2Grecs une fin en soi, elle acquiert chez les Romains une dimension morale .
Il ne s’agit plus, comme chez Aristote, de rendre compte de tous les
phénomènes et de les faire entrer dans un système général d’explication du
monde, mais de faire connaître la nature à l’homme en ce qu’elle peut lui
servir, d’où l’encyclopédie, inventaire utile et pratique. Cette finalité éthique
du savoir ne fera que se renforcer avec l’orientation théologique des
encyclopédies ultérieures. Cette évolution éthique est inséparable d’un
changement de finalité et d’intérêt pour le savoir.
- une évolution de finalité : à l’époque romaine, et en particulier au début
de la période impériale, le savoir ne prend plus la forme de spéculations
théoriques et de recherches, mais de bilans à finalité pratique. Il se met à la
portée d’un public non limité aux spécialistes, auquel il veut rendre service.
- la prise en compte, par l’auteur, de l’intérêt des lecteurs et de l’utilité
morale de l’œuvre implique une (r)évolution épistémologique : ce qui
intéresse Aristote n’est plus ce qui intéresse Pline, qui utilise pourtant
Aristote comme modèle et source. Dans son étude sur Aristote et la
classification des animaux, Arnaud Zucker qualifie cette évolution de
3« valorisation du particulier » . Le savoir vise moins à constituer de grands
systèmes d’explication du monde qu’à accumuler le maximum de données
singulières. La forme encyclopédique est alors particulièrement appropriée.
De plus, l’intérêt pour le particulier rejoint la conception plinienne de la
nature et son projet moral : il s’agit de célébrer la nature, dont les
particularités, multiples et diverses, illustrent au mieux sa toute-puissance.

1 P. Gros, « Munus non ingratum: le traité vitruvien et la notion de service », dans Le projet
de Vitruve. Objet, destinataires et réception du De Architectura, Rome, 1995, p. 75-90.
2 Ph. Mudry, « Science et conscience. Réflexions sur le discours scientifique à Rome »,
Sciences et techniques à Rome, Etudes de Lettres, Lausanne, janv.-mars 1986, p. 74-86.
3 A. Zucker, Aristote et les classifications zoologiques, Louvain et Paris, 2005, p. 311.
35 !Celle-ci rejaillit sur l’Empire romain, qui en est le maître. Par ailleurs, dans
une pensée d’origine stoïcienne, la nature est assimilée au divin et au
monde : elle est bienveillante et anthropocentrique. Le devoir moral de
l’encyclopédiste consiste à la faire connaître à l’homme, afin qu’il la
respecte et sache tous les bénéfices qu’elle lui apporte.
Pline prétend donc rassembler et exposer le savoir pour mettre la
connaissance de la nature à la portée de tous. Pourtant, il s’avère très peu
objectif et impartial : il effectue en réalité un inventaire à la gloire de
l’Empire, centré sur l’intérêt de ses compatriotes… Pour que cette
caractéristique n’entrave pas la valeur paradigmatique de l’HN, il convient
de distinguer le dessein général de l’œuvre et le niveau des informations
particulières : si l’entreprise obéit à une logique impérialiste, l’oeuvre n’en
reste pas moins un immense réservoir d’informations, des thesauri, comme
le dit Pline dans la Préface, sortes de tiroirs où chaque époque et chaque
individu pourra puiser au gré de ses intérêts.
Ainsi le projet d’ensemble reste fortement marqué par une idéologie,
mais ces lignes transversales ne s’opposent pas à ce que, une fois ce contexte
dépassé, l’œuvre continue à être utile et utilisée. En effet, la masse des
informations particulières reste accessible - mêlant spécialisation et
1vulgarisation, comme en atteste l’emploi de synonymes -, commode à
utiliser - grâce aux index et abrégés rapidement constitués -, et satisfaisant à
la fois une visée morale, philosophico-religieuse, et divertissante - par les
mirabilia -. Toute cette richesse - d’aucuns ont dit cette confusion - a
participé du succès de l’HN. Elle n’a pas servi de modèle d’organisation du
savoir, mais de source où ont puisé des auteurs dans différents genres, dont
l’encyclopédie.

Pour mieux cerner la valeur de Pline dans l’encyclopédisme, on se
propose d’étudier rapidement un cas précis, l’utilisation de l’HN dans
l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. On l’a dit, Pline y est très souvent
cité. Notre enquête porte sur les 250 premières des 2893 occurrences du mot
« Pline » dans la base ARTFL (de la lettre ‘A’ au mot ‘Discobole’) - dont
nous reprenons les numéros de référence de l’occurrence « Pline » dans les
articles -, qui suffisent à établir une typologie significative.
Précisons d’abord que lorsque le nom « Pline » apparaît, il s’agit toujours
de Pline l’Ancien. On trouve quelques rares « Pline le Naturaliste » (21
occurrences sur les 2893). Lorsqu’il s’agit de son neveu Pline le Jeune, c’est
ce dernier nom complet qui figure (sauf les articles (Ref. 219)
CONFISCATION en Jurisprudence et (Ref. 228) COURAGE en morale où le
nom « Pline » est accompagné d’une mention de Trajan et d’une référence
aux Lettres, qui permettent d’identifier l’épistolier). Sur les 250 occurrences
prises en compte, une dizaine de mentions de Pline désignent Pline le Jeune,

1 V. Naas, op. cit., p. 187.
36 !ce qui est une proportion négligeable pour notre propos. On examinera la
nature des sources, le type d’informations, et la critique éventuelle. Il
faudrait savoir aussi quelle édition Diderot et ses collaborateurs utilisaient et
quelle traduction ils citent, mais ces questions seront laissées de côté. Les
références se présentent sous différentes formes :
1/ dans la majorité des cas, on a la simple mention de type « selon Pline,
Pline dit que, Pline nous apprend que… », sans référence ni citation. On peut
parfois retrouver la référence à l’HN à partir d’un mot clé, en utilisant la
concordance de l’HN.
2/ la mention de type « Pline dit que » plus la référence à l’HN mais sans
le texte : ce cas est fréquent. On compte une petite quarantaine de cas sur
240, soit 1 sur 6.
Lorsque l’Encyclopédie se réfère à l’HN, à quelle numérotation renvoie-t-
elle ? Rappelons que l’HN est divisée entre XXXVII livres, dans lesquels on
trouve trois systèmes de subdivisions : celui auquel nous nous référons, les
paragraphes en chiffres arabes (environ 200 à 250 par livre), mais aussi des en chiffres romains et des paragraphes en chiffres arabes entre
parenthèses. Pour ces deux derniers systèmes, il faut compter environ la
moitié de nombres par rapport au premier système. L’Encyclopédie se réfère
toujours d’abord au livre, puis au chapitre : pour ce dernier, il s’agit, le plus
souvent, du chiffre arabe entre parenthèses, mais parfois du chiffre romain ;
et elle indique le paragraphe ou chapitre en utilisant des chiffres soit arabes,
soit romains indifféremment dans le même article, ce qui introduit une
certaine confusion : par exemple l’article (2 références en N°53 et 54) AN ou
ANNEE en histoire et astronomie (I, 389 et 391) « Pline, Liv. VII. chapit.
xlviij » et, plus loin, « Pline, liv. VII, c. 48 ». De plus, ces références ne sont
pas toujours exactes comme pour l’article (Ref. 39) ALMANDINE,
ALABANDINE en Histoire naturelle. Nous ne développons pas ce point.
3/ la mention de type « Pline dit que » plus la citation du texte de l’HN en
latin ou en français, sans référence : une dizaine de cas sur 250. Une
recherche par mot-clé à partir de la citation permet de trouver la référence.
Citation en latin : Ref. N°9 dans l’article ACIER en Métallurgie (=
XXXIV, 144), Ref. N°12 dans le même article (= XXXIV, 144), Ref. N°34
dans l’article AIMANT désignant la pierre ferrugineuse (=XXXVI, 127), 105
(=II, 95), Ref. N°118 dans l’article BAISE-MAIN en histoire ancienne &
moderne (= XXVIII, 25), Ref. N°148 dans l’article CALATHUS en histoire
ancienne (= XXI, 23).
Par exemple, Ref. N°9 l’article ACIER (I, 102) : « Voici ce que nous
lisons dans Pline sur la manière de convertir le fer en acier : fornacum
maxima differentia est ; in iis equidem nucleus ferri excoquitur ad
indurandam aciem, alioque modo ad densandas incudes malleorumque
rostra » = NH, XXXIV, 144, avec un texte légèrement différent.
Autres citations en français : Ref. N°27 article AGRICULTURE en Ordre
37 !encyclopédique ..., Ref. N°37 article ALICA, Ref. N°168 article CHARIOT en
Histoire ancienne, et Ref. N°201 article CITRONNIER, citreum en Histoire
naturelle botanique. Il est difficile de trouver le passage correspondant dans
l’HN sans mot clé en latin ni référence précise dans le texte.
4/ la mention de type « Pline dit que » plus la citation du texte de l’HN,
plus la référence à l’HN : ce cas est le plus intéressant, car il permet de
confronter le texte cité avec l’original et de vérifier la référence.
Citation en latin : Ref. N°55 article AN OU ANNEE, Ref. N°84 article
ARGO en Mythologie, Ref. N°92 article AS chez les Antiquaires, Ref. N°160
article CEROMA en Histoire ancienne, Ref. N°188 à 190 de l’article CHYMIE
ou CHIMIE de Venel.
Citation en français : aucune.
Citation en français et en latin : Ref. N°88 article ARTICLE en
Grammaire. L’intérêt de cet exemple, avec le latin et sa traduction, est réduit
par la brièveté de la citation. Il s’agit du très long texte ARTICLE (I, 733)
écrit par Du Marsais. « … Selon Platon, le monde fut fait d’après l’idée la
plus parfaite que Dieu en conçut. Les Payens frappés de l’éclat des astres &
de l’ordre qui leur paroissoit régner dans l’univers, lui donnerent un nom tiré
de cette beauté & de cet ordre. Les Grecs, dit Pline, l’ont appellé d’un nom
qui signifie ornement, & nous d’un nom qui veut dire, élégance parfaite.
(Quem !"#$"% Groeci, nomine ornamenti appellaverunt, eum & nos à
perfectâ absolutâque elegantiâ mundum. Pline 11. 4.) … ». La traduction du
latin est précise, et la référence 11. 4 correspond à II, 8 (4) : namque et
Graeci nomine ornamenti appellauere eum et nos a perfecta absolutaque
elegantia mundum.
Voyons ce qu’il en est d’autres références à l’HN en reprenant les
citations en latin :
- Ref. N°55. Article AN ou ANNEE (I, 391) : à propos des cérémonies
marquant le début de l’année : « Et Pline dit plus expressément, L. xxviij. c.
v. primum anni incipientis diem loetis precationibus invicem faustum
ominantur ». Ce passage se trouve en XXVIII, 22, V, (2) : la référence se
fait au chapitre en chiffre romain.
- Ref. N°84. Article ARGO (I, 647) : « Le scholiaste d’Appollonius
remarque que ce fut le premier bâtiment de cette forme. Ce qu’atteste aussi
Pline après Philostephane. Longâ nave Jasonem primum navigasse
Philostephanus auctor est. Hist. nat. lib. VII. chap. xxxvj. »
L’indication lib. VII. chap. xxxvj. correspond, d’après le texte cité, à VII,
207, LVI, (57). Rappelons que le j est une variante du i. La référence est
donc erronée : § 36 au lieu de 57 (ou LVI s’il s’agit du chiffre romain).
- Ref. N°92. Article AS (I, 747) : « …ainsi Pline dit, nota oeris, c’est-à-
dire assis, fuit ex altera parte Janus geminus, ex altera rostrum navis; in
triente verò & quadrante rates. Hist. nat. liv. XXXIII. c. iij. … ». La
référence XXXIII. c.iij correspond en réalité à XXXIII, 45, XIII (pas de
38 !chiffre arabe entre parenthèses pour ce livre). On peut supposer une erreur
dans le passage de l’indication XIII à c. iij.
- Ref. N°160. Article CEROMA (II, 845) : « CEROMA, (Histoire
ancienne) lieu des anciens thermes ou bains dans lequel les athletes se
faisoient oindre : Pline, liv. XXXV. ch. ij. s’est servi de ce terme en ce sens:
iidem paloestras athletarum imaginibus & ceromata sua exornant… ». Ici, la
référence liv. XXXV. ch. ij. correspond au chiffre arabe ou romain entre
parenthèse : XXXV, 5, II, (2).
- Ref. N°188. Article CHYMIE (III, 425) : Dans cet article, on trouve une
longue citation, avec la référence Pline, nat. lust. lib. XXXV, cap xj= NH,
XXXV, 150, XLII, (11). Le texte correspond fidèlement à l’édition Budé,
sauf pour 2 mots et un ajout. La numérotation des paragraphes cap xj
correspond au nombre arabe entre parenthèses.

Ces différents modes de citation nous amènent à conclure à une précision
et à une imprécision. Il y a une précision dans le texte cité, et une
imprécision ou plutôt diversité dans la manière d’utiliser Pline : citation ou
non, référence ou non, indication du paragraphe romain ou arabe, par un
chiffre lui-même romain ou arabe. Il ne faut pas voir dans cette variété un
manque de rigueur ou de sérieux, mais replacer ces procédés dans leur
contexte et, en particulier, les mettre en relation avec le statut de l’auteur. En
effet, pendant très longtemps, le nom de l’auteur avait fonction d’autorité -
rappelons qu’auctor signifie d’abord « garant », du verbe augere,
« augmenter, garantir » - : il suffisait de dire « Pline rapporte que » pour
authentifier une information.
1Comme l’écrit Michel Foucault , au Moyen Âge, « les textes que nous
dirions maintenant scientifiques (…) ne portaient une valeur de vérité qu’à la
condition d’être marqué du nom de leur auteur. ‘Hippocrate dit que’, ‘Pline
raconte que’ n’étaient pas au juste les formules d’un argument d’autorité ;
c’étaient les indices dont étaient marqués des discours destinés à être reçus
comme prouvés ». Ce statut de l’auteur ne commence à changer que vers le
e eXVII ou XVIII s. Et une autorité comme Pline, avec son importance depuis
l’Antiquité, devait encore bénéficier de cette aura auprès des savants de
l’Encyclopédie. Ainsi, la présence ou l’absence de la référence précise au
texte n’est pas significative, et d’ailleurs, dans un même article, il arrive que
plusieurs sources antiques soient mentionnées, certaines avec une référence,
d’autres sans. C’est le cas dans l’article CHYMIE, III, 425 sq. où Pline est cité
avec une référence, alors qu’Aristote et Varron sont mentionnés sans
précision.
Il arrive souvent que Pline soit cité avec un autre auteur, ou parmi
plusieurs, au sein d’une liste de sources. Ces auteurs sont soit tous antiques,

1 M. Foucault, « Qu’est-ce qu’un auteur? », Bull. de la soc. fr. de philosophie, 63, 1969, p. 73-
104, en particulier p. 84.
39 !soit de différentes époques ; et ils appartiennent ou non au même genre.
Pline reste donc une source privilégiée, mais non exclusive. Il suscite de
l’admiration - « cet auteur si plein de sagesse et d’esprit », écrit Diderot dans
l’article APIS en Mythologie (I, 527) Ref. N°77 d’une occurrence de
« Pline » -. Il est loué pour avoir contribué au progrès du savoir en le
préservant et en transmettant des textes plus anciens, ainsi à propos de
l’ASTRONOMIE (I, 787) : « Pline le Naturaliste, dans son important ouvrage,
paraît n’avoir pas ignoré l’Astronomie. Il a même beaucoup contribué aux
progrès de cette science, en ce qu’il nous a conservé un grand nombre de
fragments des anciens Astronomes ». L’Encyclopédie pointe ici la
contribution de ce genre au progrès du savoir. On a coutume de l’associer à
des périodes de stagnation de la connaissance, mais il faut rectifier cette
opinion en précisant que les encyclopédies entrent dans une dynamique de
progrès par le fait même de rassembler, de conserver et de transmettre le
savoir. Les livres de l’HN sont des thesauri, comme l’écrit Pline dans la
1Préface .
De plus, le savoir de Pline comme celui de l’Antiquité est toujours
d’actualité. Dans l’article ARISTOTELISME (I, 658) Ref. N°87 des
occurrences de « Pline », on lit en effet : « Enfin, quoique les modernes
ayent ajoûté leurs découvertes à celles des anciens, je ne vois pas que nous
ayons sur l’histoire naturelle beaucoup d’ouvrages modernes qu’on puisse
mettre au-dessus de ceux d’Aristote & de Pline ».
Pareillement, des informations reprochées à Pline comme des fables
s’avèrent confirmées par les savants, comme en atteste l’article CRITIQUE en
Belles-Lettres (IV, 491), Ref. N°232 des occurrences de « Pline » : « C’est
faute d’expérience qu’on a regardé comme des fables une infinité de faits
que Pline rapporte, & qui se confirment de jour en jour par les observations
de nos Naturalistes. » Lorsqu’il est cité avec une ou plusieurs autres sources,
il y a le plus souvent accord entre elles, rarement désaccord. Ainsi, à l’article
BIBLIOTHEQUE (II, 230), Ref. N°136 des occurrences de « Pline », Pline et
Strabon donnent des informations différentes sur le destin des livres de la
bibliothèque d’Alexandrie.
Pour quels types d’informations Pline est-il cité ? En priorité pour des
realia romaines ou antiques en général, par exemple les anneaux à l’article
ANNEAU en Histoire ancienne & moderne (Ref. N°61 à 67 des occurrences
de « Pline »), les frères arvales à l’article ARVALES (FRERES) en Histoire
ancienne (Ref. N°90 et 91), les peuples anthropophages à l’article
ANTHROPOPHAGIE en Histoire ancienne & moderne (Ref. N°68), l’empereur
Claude à l’article BALEINE, baloena en Histoire naturelle (Ref. N°119), la
barbe ou le rasage à l’article BARBE (Ref. N°123 et 1244) etc.
L’Encyclopédie est alors tributaire de la perspective plinienne, qui
s’intéresse en priorité à l’inventeur ou à l’introducteur de telle pratique à

1 NH, Praef., 17.
40 !

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.