Les Encyclopédies
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Description

Les encyclopédies sont un des lieux de rencontre privilégiés de la philosophie et des disciplines. C'est ce lieu que cet ouvrage a pour objet d'étude. Ici, le terme « encyclopédies » renferme aussi bien les biographies, nomenclatures, répertoires, sommes, glossaires, lexiques, recueils, dictionnaires, codex, ou encore miroir du monde, etc. Dans ces aspects multiples l'enkuklios paideia est abordée dans l'Antiquité avec l'Histoire naturelle de Pline l'Ancien, oeuvre encyclopédique fondatrice jusqu'à Wikipédia, encyclopédie en ligne.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2011
Nombre de lectures 131
EAN13 9782296806832
Langue Français
Poids de l'ouvrage 14 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LES ENCYCLOPÉDIES
Construction et circulation du savoir de l’Antiquité à Wikipédia
Martine GROULT

LES ENCYCLOPÉDIES

Construction et circulation du savoir de l’Antiquité à Wikipédia

L’Harmattan
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54718-6
EAN : 9782296547186
INTRODUCTION
Qui n’a jamais ouvert un dictionnaire ? Qui parmi nous n’a jamais utilisé dans ses recherches une encyclopédie ? On y trouve tout ou, plus exactement, on en a besoin. Au fond, que sont ces œuvres ? Les encyclopédies sont d’abord un des lieux de rencontre privilégiés de la philosophie et des disciplines. C’est ce lieu que cet ouvrage a pour objet d’étude. Autrement dit, ce livre n’étudie pas une encyclopédie particulière ni même toutes les encyclopédies comme cela a été le cas respectivement dans L’encyclopédisme au XVIIIe siècle de Françoise Tilkin et L’encyclopédisme d’Annie Becq, il étudie une problématique, à savoir celle de la construction et de la circulation des connaissances dans des ouvrages qui se sont voulu des « touts » et que nous appelons les encyclopédies. Le choix d’analyser quelques ‘encyclopédies’ sans fixer une définition de départ vise à expliquer l’objet sans être prisonnier du mot. Le terme « encyclopédies » renferme aussi bien les biographies, nomenclatures, répertoires, sommes, compilations, catalogues, glossaires, lexiques, recueils, vocabulaires, dictionnaires, codex, ou encore allégories, miroir du monde etc..., c’est-à-dire toutes ces formes encyclopédiques destinées à rassembler les connaissances. Pour Diderot, « c’est par ces ouvrages que les facultés des hommes ont été rapprochées & combinées entre elles », ils sont « l’énergie de l’espèce » 1 . Ces aspects multiples de l’ enkuklios paideia convoquent ainsi la question cruciale des sources et l’enjeu spéculatif de l’ordre de l’assemblement.
Il faut préciser également que nous mettons sous le terme de disciplines toutes les sciences et tous les arts autres que la philosophie. Ce qui veut dire aussi que dans ce livre les auteurs sont tous des philosophes qui proposent une réflexion sur les divers processus encyclopédiques. Quant aux acteurs que sont les mots, les choses, les idées, les rapports entre un tout et des parties, ils sont analysés dans les réflexions philosophiques et scientifiques d’une époque à partir parfois d’ouvrages ne portant pas le titre d’encyclopédie mais traitant des mêmes concepts fondamentaux. Dans leur configuration qui présente un tout formé de parties, les encyclopédies s’apparentent aussi au système philosophique. La partie n’est alors pas un morceau détaché mais elle est elle-même une totalité particulière. Hegel l’a pensée dans ce sens où la philosophie peut être envisagée comme un tout fait de plusieurs sciences particulières1. Le cercle, « tout philosophique » des parties, se ferme sur lui-même et est lui-même une totalité. Le système hégélien se plaît dans le lieu encyclopédique, certes lieu à la mode en 1817 mais tout de même choisi pour présenter le penser . De la plupart des projets philosophiques d’encyclopédies se détache aussi la question de savoir comment les mots et les choses expliquent la Nature. C’est dire que cette question est apparue à tous les siècles et dans tous les pays. Il nous a malheureusement été impossible de rassembler autant d’études qu’il y a d’encyclopédies. Combien d’ouvrages n’ont pas été ici analysés ? c’est même impensable d’en envisager une liste. C’est la raison pour laquelle le groupe de travail à l’origine de cet ouvrage s’est réuni en Atelier (Workshop) 2 et a mis l’accent sur la problématique.
L’Atelier s’est ouvert en 2007 avec une question destinée à délimiter une problématique afin, nous l’avons dit, qu’aucune forme encyclopédique ne soit privilégiée sur une autre. Il va de soi qu’étant spécialiste de l’ Encyclopédie et organisatrice de cet atelier j’ai posé une question partant du point de vue de l’ordre encyclopédique du savoir tel qu’il est organisé par d’Alembert et Diderot dans le projet philosophique de l’ Encyclopédie mais je n’ai pas orienté les débats, bien au contraire, laissant la voie libre pour toutes les autres formes encyclopédiques. La question était : « Transmettre ou diffuser le savoir ? de la différence entre l’encyclopédie et le dictionnaire ». Autrement dit, lorsqu’on parle de livrer la connaissance est-ce qu’on vise à la diffuser ou à la transmettre ?
Dans la préface de la Cyclopaedia Chambers écrit : « Si nous cherchions à savoir qui le premier ouvrit la voie des dictionnaires, voie si fréquentée ces derniers temps, nous trouverions très probablement à la source un petit grammairien ; et de ses vues et de ses desseins particuliers, s’ils étaient connus, nous déduirions probablement la forme générale et même les circonstances particulières des productions modernes qui sont placées sous ce nom »1. Il n’était pas question de chercher qui a écrit le premier dictionnaire mais plutôt de rechercher à quel moment apparaît la différence entre une encyclopédie et un dictionnaire. Chambers établit un lien direct entre l’auteur et le dictionnaire. Le lexicographe est décrit comme un analyste qui ramène les assemblages d’idées opérés par ses prédécesseurs à leur simplicité naturelle. Le dictionnaire fournit l’état de la langue à une époque précise. Il est statique et l’auteur rend compte de l’état de la langue ou de la chose. Pour Diderot et d’Alembert, un lexicographe est à l’opposé d’un encyclopédiste. Une encyclopédie rapporte le mouvement des mots, l’évolution de la science. Toutefois il semblerait que cette distinction existe essentiellement dans l’ Encyclopédie des Lumières – peut-être uniquement pour se distinguer des lexicographes comme Chambers –. Ma question voulait dire qu’une encyclopédie transfère les connaissances et un dictionnaire les diffuse. L’encyclopédie fournit la méthode pour aborder et comprendre une démarche heuristique, alors qu’un dictionnaire donne immédiatement les définitions des choses. Le rapport des mots aux choses est immédiat au lieu d’être analytique.
Il y avait aussi derrière cette interrogation le fait que dans les présentations électroniques de programmes scientifiques, il est question de la diffusion de la connaissance, la transmission n’apparaissant pas ; comme si elle consistait dans une affaire interne et que la diffusion concernait le travail à faire vers l’extérieur par ceux à qui on avait auparavant transmis la connaissance. Ceci rappelle le point de vue de Chambers, sur lequel nous revenons ci-après dans notre article, qui est celui du guide c’est-à-dire de celui qui a le savoir et qui le diffuse dans un dictionnaire - qu’il ne nomme pas encyclopédie -. Le savoir est chose acquise et indépassable. En revanche, les encyclopédistes ont commencé par évoquer la méthode et ils ont focalisé Prospectus et Discours préliminaire sur la classification arbitraire des sciences. On se souvient aussi que le plan du Discours préliminaire comporte trois parties et qu’il commence par l’encyclopédie. La première partie consiste dans l’histoire philosophique de l’origine de nos idées ou exposition métaphysique de l’origine et de la liaison des sciences. La deuxième concerne le dictionnaire raisonné. Elle expose l’ordre des connaissances. Enfin la troisième est consacrée aux savants qui ont collaboré à l’ Encyclopédie . C’est dire qu’on ne peut faire un dictionnaire sans poser auparavant l’origine métaphysique et la liaison des sciences (sciences et arts sont ici confondus). C’est pourquoi le dictionnaire ne pouvait être que raisonné.
L’interrogation qui commençait l’Atelier comportait donc de fortes bases dix-huitiémistes. Cependant elle était proposée à un auditoire qui n’était pas entièrement dix-huitiémiste loin s’en faut. Tous les participants, chercheurs, enseignants et doctorants, travaillaient soit sur l’Antiquité soit sur la Renaissance, soit étaient impliqués dans les formes contemporaines encyclopédiques ou philosophico-psychanalytiques. Car il faut dire que les encyclopédies demeurent des acteurs prépondérants des rapports entre l’homme et la société, qu’elles soient sous le signe de l’érudition ou de la libre circulation via Internet. De fait, la classification du savoir déborde largement la question du rapport des mots et des choses et l’Atelier a donc très vite eu pour objectif d’analyser cette ouverture – aujourd’hui nommée interdisciplinarité et transdisciplinarité - en portant un nouveau regard sur les formes de construction du savoir.
L’évolution des travaux de l’Atelier a conduit à un autre titre l’année suivante qui a été « Les encyclopédies et le transfert du savoir » pour devenir, après le colloque de clôture de décembre 2009, au cours de la table ronde « Les encyclopédies, construction et circulation du savoir ». Je dois prévenir que toutes les interventions et discussions de cet Atelier n’ont pu être reportées. Nous avons décidé avec parfois de vrais déchirements de ne donner que le résultat des trois années de cet échange scientifique. En effet certains participants ont poursuivi une même étude et se sont trouvé satisfaits par la publication de leur texte final, d’autres ont effectué plusieurs recherches et nous n’en avons insérées qu’une seule. Je pense par exemple à Nicolas Floury qui avait commencé par une réflexion sur sens, savoir et transmissibilité pour étudier le rapport entre encyclopédie et dictionnaire. Il avait dans un premier temps analysé la voie lexicale et la voie axiomatique tout en privilégiant cette dernière. Il avait considéré le langage comme un ensemble de règles pour en rendre compte de manière générique, puis, à la lumière des récents travaux de la linguistique, il a modifié son axe d’étude pour privilégier dans sa dernière contribution une autre considération du langage qui fait l’objet du texte que le lecteur trouvera au chapitre six.
Pareillement les participants qui se souviennent de l’étude de Pierre Caye consacrée à Quatremère de Quincy ne la trouveront pas dans nos pages en raison de ce choix éditorial. Voyons maintenant de quoi ce livre est fait.
Au cours de cet Atelier, Tiziano Dorandi1 a fait remarquer que si le mot encyclopédie était utilisé à Byzance on ne pouvait en aucun cas parler d’encyclopédisme. Ce sont des recueils car à l’époque il n’y a pas de textes avec cette étiquette. Valérie Naas confirme ce point avec une étude sur Pline l’Ancien. L’objectif est de réaliser une œuvre utile et pratique, et Pline ne se propose pas d’écrire une encyclopédie totale du savoir mais, souligne-t-elle, de rassembler l’histoire d’un savoir qui se perd. La démarche de l’auteur inscrit l’œuvre dans plusieurs genres, ce qui va en faire une des sources les plus reconnues du genre encyclopédique. Encore une fois, l’objectif n’est pas de fournir une définition du mot « encyclopédie » mais d’en identifier le sens à travers une question dont il apparaît que soit la forme encyclopédique a été une des plus pertinentes pour en rendre compte, soit la question a connu un traitement encyclopédique dans un dictionnaire ou une grammaire etc. Prenons par exemple le rôle de l’erreur ou le rôle de l’art, sur lesquels nous allons revenir, ce ne sont pas des problématiques spécifiques à l’encyclopédie mais dans certaines œuvres leur utilisation a été élargie au point de donner lieu à une vision philosophique concernant toutes les disciplines. Ainsi, deux aspects ont été retenus que sont le rassemblement et la manière complète de traiter un sujet qui entraîne un changement de perspective, autrement dit un changement dans les idées.
La classification des sciences a occupé les plus grandes théories philosophiques. Cependant la place que lui a attribuée l’histoire de la philosophie ne correspond pas à l’orientation qu’elle a fait subir à la pensée.
On ne peut comprendre une théorie philosophique sans retracer l’ordre dans lequel le philosophe a pensé l’homme et la nature, c’est-à-dire comment l’homme a construit des idées, comment la science a ordonné les éléments de la nature et comment tout auteur a lié les idées et la nature pour construire une philosophie. Pareillement tout projet philosophique qui, inversement, prend d’abord pour point de départ une classification des sciences, influe sur la pensée. Etonnamment, l’histoire de la philosophie n’a pas intégrée la classification du savoir.
On aura deviné qu’il a été largement question dans l’Atelier de donner un aperçu de ce que représente dans l’histoire de la philosophie l’ enkuklios paideia défini littéralement comme « l’instruction systématique, cyclique1 de la culture générale », dont le sens est traduit dans l’ Encyclopédie des Lumières par « enchaînement des connaissances »2 et qui, au-delà de toute forme, désigne en philosophie la construction d’un édifice dédié au savoir.
Mais qu’est-ce que la connaissance ? Si le XVIIIe siècle l’a considérée comme un résultat, avant cette définition très récente que nous venons de donner, définition datant du milieu du XVIIIe siècle et issu des travaux de Francis Bacon, la connaissance était attachée à une Divinité. De l’Antiquité à l’Âge classique, le savoir est déjà là et connu uniquement des érudits. Cette différence entre obtenir un résultat par le travail humain et considérer un résultat divin constitue la distinction la plus cruciale dans la définition du tout et des parties.
D’Alsted à Leibniz la combinatoire définit l’encyclopédie en tant que rassemblement des connaissances.
Diderot, auteur de l’article LEIBNIZIANISME, évoque toujours Leibniz1 quand il se plaint des difficultés rencontrées pour faire une encyclopédie, difficultés qui ont été insurmontables pour l’auteur de la Monadologie . Le plan de l’Académie de Berlin n’était pas sans évoquer une classification des sciences à partir des relations épistémologiques2. Et Leibniz est très certainement le premier philosophe après Bacon à avoir mis en avant la liaison des disciplines entre elles. A son époque, en 1669, la combinatoire a fait l’objet de l’ Ars Magna Sciendi sive Combinatoria d’Athanasius Kircher, Soc. Jes. En voici le frontispice :

Dans cette œuvre, la combinatoire n’a aucun rapport avec l’explication de la liaison des sciences par les facultés de l’entendement érigée par Francis Bacon au début du XVIIe siècle1. Il s’agissait de donner une explication par un alphabet, sorte de grille de lecture pour un art combinatoire applicable à toutes les choses. Le système fermé part de l’ Alphabeta Artis mis en avant sur l’image du frontispice. Sous le trône de la divine nature, il est inscrit « Rien n’est plus beau que savoir tout ». Et ce qui permet de tout savoir est sur le panneau qui présente un alphabet. Toutes les choses convergent vers l’art de l’ Alphabet qui renferme la somme de la connaissance. Pour Kircher l’art des arts, qu’est la combinatoire, constitue la clef de l’entière connaissance humaine. « Nous inaugurons, sous la conduite d’un heureux génie, écrit-il, le grand art, la combinatoire, l’art des arts, l’atelier des savoirs, le séminaire des esprits féconds, la clef de l’entière connaissance humaine, qui offre une très vaste avenue à la connaissance et à la compréhension de tout ce qui tombe de quelque façon sous l’intellect ; d’où nous avons pensé qu’il n’y avait de meilleur nom pour la baptiser que celui d’ Ars magna ». Ce grand art ouvre la compréhension à un Arbor Philosophica Universae Cognitionis Typus . Il s’agit de faire entrer les phénomènes dans une seule explication du monde qui est d’abord une image avant d’être un discours. Kircher cherche avant tout une interprétation des symboles. « Dans son Œdipus Ægyptiacus , qui traite des énigmes égyptiennes, il interprète, explique Pierre Hadot, le voile d’Isis comme symbole des secrets de la nature. C’est peut-être le premier symptôme de cette mode, ajoute-t-il, à la fois iconographique et littéraire, qui inspirera toute l’époque moderne et romantique »1.
Et, de fait, l’iconographie occupe une place prépondérante, et pas toujours suffisamment soulignée, dans la communication du savoir.
L’iconographie fait clairement appel aux images, comme chez Kircher et bien d’autres auteurs de tableaux mis en image qui doivent être différenciés des tableaux d’ordonnancement du savoir. L’iconographie est traitée à plusieurs reprises dans notre ouvrage avec deux études sur Cesare Ripa (1545/1557-1622) par Paulette Choné et Marie Chaufour et une étude au XVIIIe siècle avec une approche revisitée des planches d’anatomie dans l’ Encyclopédie par Piero Schiavo, nous y reviendrons avec les beaux-arts sur lesquels l’iconographie anticipe. Paulette Choné propose une traduction de la préface de l’ Iconologia qui expose la construction de l’ouvrage de Ripa.
Giovanni Campani de son vrai nom, impressionné par l’entreprise de sacralisation des signes alphabétiques de Kircher utilisera beaucoup la logique-science des Analytiques d’Aristote. Pourquoi a-t-il choisi la forme dictionnaire ? parce que, selon l’auteur de l’étude, le dictionnaire prend acte de la transformation des savoirs qui se modifient avec le temps, « beaucoup mieux qu’un autre mode d’exposition ». Sur ce même texte, Marie Chaufour décripte l’intervention de la traduction dans la transformation des idées. Elle démontre que Baudoin, en le traduisant, dépasse Ripa et rend les connaissances plus accessibles. C’est un pas vers la fin du XVIIIe siècle où les traités constitueront des manuels qui prendront place aux côtés des gravures. On rappellera ici que l’identification entre encyclopédie et manuel a été réalisée par Hegel qui a fait de l’ Encyclopédie un ouvrage de cours, un compendium des idées appelées à être éclaircies par le discours oral1.
Il ne faut pas passer trop vite sur cette période de la Renaissance, avant tout conservatrice d’un savoir qui risquait de se perdre et dont les représentations globales se considéraient légitimement comme un miroir du monde. Pierre Hadot fournit une explication très juste de ces imaginations et explications mises au service d’une apologétique lorsqu’il évoque les projets de Roger Bacon (1220-1292) : « En fait, déclare-t-il, il faut replacer ces imaginations dans la perspective de sa vision chrétienne de l’histoire, qui n’est pas du tout celle d’un homme moderne, mais celle d’un théologien du Moyen Âge, franciscain, professeur à Oxford au XIIIe siècle, qui fait preuve d’un savoir encyclopédique : non seulement théologien et philosophe, mais pratiquant aussi les mathématiques, l’astronomie et l’optique »2.
On assiste pareillement chez Athanasius Kircher (1602-1680), précurseur des musées publics et professeur de mathématiques, à une pratique des expériences. Seulement il ne déclarait pas faire des progrès pour la connaissance mais divertir un mécène ou orner un musée. « La méthode de Kircher consistait à compiler les faits par l’érudition et la correspondance puis à les insérer dans un écrin encyclopédique »3. J. Godwin le considère héritier des esprits universels de la Renaissance comme Pic de la Mirandole ou Erasme.
A propos de l’hermétisme, il faut se souvenir de l’interprétation de Frances A. Yates4. Tout comme Pierre Hadot, elle analyse dans l’époque le Discours de la dignité de l’homme de Pic. Elle lit dans ce texte majeur un nouveau rapport de l’homme au cosmos. L’homme – homme-mage de la Renaissance - possède des pouvoirs pour agir sur le cosmos. L’homme ici « grande merveille » paraît faire les premiers pas vers l’homme « centre du monde » selon Diderot dans l’ Encyclopédie . Et F. Yates explique que le mage de la Renaissance est l’ancêtre du savant du XVIIe siècle et que le néoplatonisme de Pic a ouvert la voie à l’émergence de la science. Ce système de penser qui a investi l’homme d’un pouvoir est issu d’une tradition hermétique entièrement habitée par un rapport à la science. Yates présente alors un Bacon rosicrusien extérieur à toute connotation sectaire qui, tout en ayant conservé des relations étroites avec l’expression artistique, se tourne vers la science pour établir un programme et non pour faire de la science, comme les alchimistes. « L’extrême importance de Bacon tient surtout, écrit-elle, à son insistance sur la nature collective du travail scientifique, et sur le fait que l’avancement de la science ne dépend pas du seul génie individuel, mais de la mise en commun des efforts de nombreux chercheurs »1. Cet aspect est fondamental pour notre approche spéculative des encyclopédies jusqu’à Wikipédia , dernière entreprise encyclopédique qui a fait du collectif une doctrine.
Il est intéressant de constater que Kircher entretint une correspondance qui fit de lui, depuis le Vatican, le centre du monde savant. Il était, tout comme le protestant Formey, Secrétaire de l’Académie de Berlin qui a joué un grand rôle dans la circulation du savoir au XVIIIe siècle, au centre d’un réseau scientifique du sein duquel il a extrait toutes ses connaissances. Selon Godwin, il n’aurait rien su du Novum Organum de Francis Bacon paru en 1620. Sa vision est complètement opposée puisque Bacon recherche ce qui est inconnu et Kircher, « confirme une vision du monde déjà établie ».
Dépourvu de tout esprit critique et certain que tout étant lié dans l’univers il suffisait d’ajuster un cadre, il rendait compte d’une construction divine.
Après Pline, deux auteurs peu souvent cités sont analysés dans l’espace des réflexions premières sur les encyclopédies. Il s’agit de Cassiodore (env. 485-580) et d’Ange Politien (1454-1494). Alain Galonnier s’interroge sur ce qui va renverser les éléments du discours et transformer une quête dans un transfert de savoir. Il pointe les descriptifs minitieux de l’âme et du corps au cours desquels Cassiodore ordonne, argumente et prend position. L’auteur du De anima défend une construction d’un savoir scientifique à partir de bonnes définitions, ce qui le conduit à effectuer un renversement de tendance en raison de son objectif. En fait, il y a deux objectifs, l’un culturel et l’autre éducatif. Pour l’un on facilite la compréhension du réel et ses manifestations multiples, et pour l’autre, on dote l’homme de connaissances qui lui permettent d’accéder à un savoir suprême. Faut-il pressentir ici l’attribution à l’homme de capacités ainsi que le revendiqueront les Lumières ? L’auteur de l’étude le suggère. Ce que nous retiendrons du texte suivant dans le cadre de la transformation consiste dans la manière dont Politien renouvelle Boèce. « De nouveaux raisonnements, écrit Florence Malhomme, engendrent de nouveaux sens : et les nouveaux cas nécessitent de nouveaux modes ». L’idée d’évolution, peu commune à Kircher, apparaît très vite dans l’ enkuklios paideia aux côtés de celle de la transmission.
Dans la transmission, Julieta Espinosa et Marc Foglia, sur deux exemples différents, focalisent un point immuablement présent dans tout projet encyclopédique et qui consiste dans le rôle de l’erreur. Il s’agit pour l’un d’un auteur espagnol Benito J. Feijoo (1676-1764) et pour l’autre de la plus moderne et la plus controversée des encyclopédies, Wikipédia .
Paradoxalement, exactitude, complétude et clarté de l’information guideront cette œuvre en ligne, confie M. Foglia, parce que l’objet consiste à combattre les erreurs. L’encyclopédisme d’usage, selon sa propre expression, repose en fait sur une rigueur sous-jacente à un esprit critique dont la définition nouvelle est intégralement politique. Il ne faut jamais perdre de vue que l’erreur constitue une source du rassemblement encyclopédique dans la mesure où elle est ce sur quoi repose tout projet encyclopédique.
Après le rassemblement, exposé dans les deux premiers chapitres, et l’iconographie qui, explicitée dans la troisième partie, canalise les enjeux du rassemblement pour faire mieux voir la transformation des idées, mentionnons la deuxième partie avec deux chapitres sur la construction et la circulation du savoir qui vont nous permettre d’aborder le deuxième aspect de cette introduction.
Le deuxième aspect concerne la manière complète de traiter un sujet et, par extension, comment procéder pour assembler un tout ? On a déjà rencontré l’alphabet en tant qu’usage des mots dans la construction d’une structure logique avec Kircher, et il va y avoir des successeurs mais en dehors de tout hermétisme chrétien. Il y aura un usage fort des mots dans un contexte totalement autre avec Ephraïm Chambers qui associe l’ordre encyclopédique à la nomenclature et Charles-Joseph Panckoucke qui construit la méthode de son encyclopédie sur l’exhaustivité de la nomenclature et la réalisation d’un vocabulaire universel.
Si l’agencement vise la question des liaisons, la manière de procéder vise une méthode qui peut être fondée soit sur les mots comme pour ces derniers exemples, soit sur les choses comme dans l’ Encyclopédie des Lumières. La construction de ce qui a été assemblé après le rassemblement est effectuée ou par un système - qui établit des normes de critique scientifique comme par exemple des chaînes exégétiques - ou par une systématique telle que l’ Encyclopédie des Lumières en a fourni un modèle. On est désormais dans une forme moderne de pensée scientifique où l’entendement a pris la place de l’érudition. Elle est identifiée dans la différence établie par d’Alembert entre esprit de système et esprit systématique.
Nous rappelons le passage du Discours préliminaire , passage fondamental qui a constitué un des grands tournants, peu souvent accepté, dans l’histoire de la philosophie :
L’usage des connaissances mathématiques n’est pas moins grand dans l’examen des corps terrestres qui nous environnent. Toutes les propriétés que nous observons dans ces corps ont entr’elles des rapports plus ou moins sensibles pour nous : la connaissance ou la découverte de ces rapports est presque toujours le seul objet auquel il nous soit permis d’atteindre, & le seul par conséquent que nous devions nous proposer. Ce n’est donc point par des hypothèses vagues & arbitraires que nous pouvons espérer de connaître la Nature ; c’est par l’étude réfléchie des phénomènes, par la comparaison que nous ferons des uns avec les autres, par l’art de réduire, autant qu’il sera possible, un grand nombre de phénomènes à un seul qui puisse en être regardé comme le principe. En effet, plus on diminue le nombre des principes d’une science, plus on leur donne d’étendue ; puisque l’objet d’une science étant nécessairement déterminé, les principes appliqués à cet objet seront d’autant plus féconds qu’ils seront en plus petit nombre. Cette réduction, qui les rend d’ailleurs plus faciles à saisir, constitue le véritable esprit systématique qu’il faut bien se garder de prendre pour l’esprit de système, avec lequel il ne se rencontre pas toujours1.
La suite du Discours préliminaire explique ce point qui a fait basculer la philosophie. On sait que le seul ordre qui soit neutre est l’ordre alphabétique.
C’est celui qui caractérise le dictionnaire et sur lequel tout le monde s’entend pour dire qu’il est dénué de tout sens spéculatif. Il ne nécessite aucune méthode. Toutefois, et nous venons de le dire, ce serait se priver de nombreuses sources que de déconsidérer la lexicographie. Quant à l’esprit systématique, auquel nous avons consacré nos recherches, en ciblant le rapport des disciplines, il a ouvert la voie à d’autres définitions de la métaphysique. Nous n’y reviendrons pas sinon pour dire, une fois encore, que c’est dans le tableau du Système figuré des connaissances humaines qui termine le Discours préliminaire de 1751, que la philosophie connaît pour la première fois la séparation de la métaphysique. Cette fracture née de l’esprit systématique constitue un bouleversement spéculatif décisif qui a élargi le champ d’action de la philosophie.
L’élargissement est ce qui caractérise l’analyse de Pierre Caye du point de vue non plus de d’Alembert mais de Diderot, notamment avec l’article ENCYCLOPEDIE. L’objet consiste à percevoir comment Diderot se faufile dans la masse du rassemblement du savoir. Il se dégage une conception cosmopolite et généalogique de l’encyclopédie. Economie et circulation du savoir sont alors repensées à partir de l’idée que pour construire ou pour ordonner, l’ Encyclopédie met le monde en situation et que cette mise en situation constitue « une véritable stratégie d’invention ».
Dans une étude antérieure2, P. Caye a qualifié l’ Encyclopédie par l’expression de « chantier sans maître » qui mériterait de remplacer celle des éditeurs de « labyrinthe » ou encore celle de R. Darnton de « machine de guerre » qui vise spécifiquement les questions de combats éditoriaux et religieux. Ce n’est pas dans le combat contre les jésuites de la Sorbonne que se loge la philosophie de l’ Encyclopédie qui a passé les siècles, mais dans les techniques de construction qu’elle a mises en place. Et ces techniques avaient un sens qui a pu être exporté. C’est pourquoi l’expression de « chantier sans maître » correspond à ces constructions que tout le monde perçoit et admire sans toujours les définir. On le voit, de nombreux commentaires et de nombreuses encyclopédies ont déjà été abordées sur lesquelles Walter Tega se penche en proposant un large tour d’horizon des encyclopédies maîtresses dans l’histoire du savoir et de leur rapport avec les disciplines.
Il est temps de jeter un œil à la circulation du savoir. Avec l’invention majeure qu’a été l’esprit systématique, le paradigme technique constitue, on vient de le voir, une invention du même ordre. Frédéric Vengeon prend appui sur les deux articles ART ( Ordre encyclopédique ) et ENCYCLOPEDIE ( Philosophie ), articles maintes fois sollicités dans les études qui vont suivre, pour démontrer que l’œuvre de Diderot et d’Alembert propose moins une somme du savoir – comme Kircher et les ouvrages antérieurs – qu’un paradigme du savoir dans son articulation à la technique et au pouvoir.
L’objectif est totalement baconien, à savoir « l’intensification de la production des connaissances ». Dans ce cadre, la grammaire des arts intervient dans leur ordonnancement et élabore, pour ce faire, « une véritable logique des éléments techniques ». C’est à la logique de tradition encyclopédique ramiste, fondée sur l’autonomie de la raison, qu’Annarita Angelini nous convie pour revisiter d’Alembert depuis le XVIe siècle à partir de La Ramée (1530-1572) et de l’architecture logique des Tableaux (1587) de Christophe de Savigny. On retrouve un même élargissement de l’accès au savoir dont le moteur n’est pas la technique mais le commerce.
Le chapitre suivant aborde le rapport au tout avec les beaux-arts sur lesquels nous avons déjà avancé quelques remarques tant leur rôle a été prioritaire à partir des années 1770. Diderot en est le grand responsable dans l’ Encyclopédie des Lumières que Baldine Saint Girons analyse comme un « monument artistique ». Quant aux planches, nous l’avons dit, elles font l’objet de l’étude minutieuse de Piero Schiavo. Il offre ici un travail en profondeur selon la double perspective de l’histoire et de l’esthétique.
Enfin, nous conclurons notre présentation avec les articles des derniers chapitres qui se penchent sur la définition. Si la définition constitue le sujet premier pour toute encyclopédie scientifique dont la portée vise la théorie de la connaissance, elle est, sous le point de vue de la circulation du savoir, un élément du langage entre la logique scientifique et la dynamique de la conversation. Il ne s’agit plus pour Nicolas Floury de se poser du côté des encyclopédies mais en face d’elles : du côté du savoir. A la lumière des analyses contemporaines de Jean-Claude Milner et d’Alain Badiou, il pose la question de la définition du savoir : qu’est-ce que le savoir pour pouvoir le placer quelque part ? Il réapparaît alors des problématiques situées entre la systématique et la grammaire logique. Puis la définition constitue aussi une caractéristique du Droit. Valéry Hayaert présente quelques-unes des spécificités de la définition en droit romain et avance leur rapport en tant que règles dans le De verborum significatione d’André Alciat (1492-1550), juriste audacieux aux ambitions encyclopédiques.
C’est aussi dans le domaine du juridique que Luigi Delia propose une étude d’un dictionnaire, ouvrage de définitions par excellence, dans l’objectif d’en démonter l’encyclopédisme. De nombreuses fois cité par Michel Foucault, le Dictionnaire de droit de Claude-Joseph de Ferrière (1666-1747) emploie l’argumentation démonstrative qui le conduit à faire du langage un outil pour accéder aux réalités supposées hors du langage. « En plus de la définition des mots, le Ferrière, explique L. Delia, s’attache à retracer l’histoire des choses que les mots signifient ».
Pour parvenir jusqu’à la définition-conversation que les encyclopédies rapportent, Mariafranca Spallanzani aborde le cas de Descartes dans les dictionnaires et les encyclopédies du XVIIIe siècle. Il est simplement suggéré comment une philosophie est interprétée, acceptée, travestie, traduite et finalement introduite et transposée dans des définitions de dictionnaires et des modélisations encyclopédiques. Le sujet est vaste mais des lectures simples d’articles en permettent une approche agréable, comme une conversation avec les auteurs des différentes définitions.
Si ce dernier sujet est ambitieux, celui des encyclopédies ne l’était pas moins. Il faudrait un autre ouvrage, ne serait-ce que sur la définition ellemême qui consiste, nous l’avons dit, dans le rapport entre les disciplines et la philosophie, ce que le dernier grand projet encyclopédique du XXe siècle avait envisagé d’éclaircir en partant des « ponts systématiques » - Systematical Bridges – issus de l’esprit systématique de d’Alembert1. Quant à notre ouvrage, nous proposons que chacun le continue après la lecture de la dernière étude rédigée par Paulette Choné en réfléchissant à l’aphorisme qu’elle contient : « on peut représenter parce qu’on peut définir ».
Alors peut-on définir le mot « encyclopédie » ? il apparaît envisageable de trouver un consensus à partir des transformations enclenchées. Dans la représentation d’une classification des sciences comme dans la logique des techniques et dans l’émancipation des beaux-arts, la démarche encyclopédique consiste à définir ce qui est rassemblé dans l’objectif d’effectuer des liaisons entre les éléments. Mais les liaisons, véritables tsunamis de la connaissance, vont tout modifier. Elles sont l’origine des constructions, des destructions, des reconstructions, des querelles, de l’arbitraire de la place des choses. La place des choses : a-t-on suffisamment réfléchi à tout ce que cela a détruit et génèré ? C’est pourquoi il reste important de ne pas oublier que dans les encyclopédies les définitions ont pu être parfois avant et parfois après l’étude complète d’une science ou encore l’énoncé de concepts philosophiques, ce qui revenait à rendre arbitraire le moment de la définition.

Ouvrages fréquemment cités et indiqués en abrégé
- Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, par une société de Gens de Lettres. Mis en ordre et publié par M. Diderot de l’Académie Royale des Sciences & des Belles-Lettres de Prusse ; & quant à la partie mathématique par M. d’Alembert, de l’Académie Française, de l’Académie Royale des Sciences de Paris, de celle de Prusse, de la Société Royale de Londres, de l’Académie Royale des Belles-Lettres de Suède, & de l’Institut de Bologne. Paris, Briasson, David l’aîné, Le Breton, Durand, 1751-1772.
(Abrégé : Encyclopédie )
- Encyclopédie, ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers , ed. Denis Diderot and Jean le Rond d’Alembert. University of Chicago : ARTFL Encyclopédie Projet (Winter 2008 Edition)1, Robert Morrissey, General Editor et Glenn Roe, Assoc. Editor : http://encyclopedie.uchicago.edu.
(Abrégé : Encyclopédie , ARTFL, éd. Winter 2008)
- Ephraïm CHAMBERS, Cyclopaedia or an Universal Dictionary of Arts and Sciences , Londres, 1728, 2 vol.
(Abrégé, Cyclopaedia )
- Jean d’ALEMBERT, Mélanges de Littérature, d’Histoire, et de Philosophie , tome IV, nouv. éd.,1759, « Essai sur les éléments de Philosophie ou sur les principes des connaissances humaines », et même texte, éd. de Catherine Kintzler, Paris, Fayard, 1986.
(Abrégé : Essai sur les élémens de philosophie , Fayard, 1986)
- Jean d’ALEMBERT, Discours préliminaire des éditeurs de 1751 et articles de l’Encyclopédie introduits par la querelle avec le ‘Journal de Trévoux’ , textes établis et présentés par M. Groult, Paris, Champion, 1999 (rééd. Champion Classiques, 2011).
(Abrégé : Discours préliminaire , 1751, éd. M. Groult) Le Prospectus (1750), accessible sur le site ARTFL, est cité dans la version reproduite par Jacques Proust dans les Œuvres complètes de Diderot et dans l’édition précédemment citée du Discours préliminaire , comme suit : Proust, p. 85 et Groult p. 17.



Le Discours préliminaire est cité dans sa version originale de l’ Encyclopédie (1751), version accessible sur le site ARTFL (éd. Winter 2008, Front Matter) et dans l’édition Champion, comme suit : Discours préliminaire , 1751, p. vij et Groult, p. 84 puis ensuite : « p.vij et p. 84 »
Il en est de même pour les articles reproduits dans cette dernière édition.
- Denis DIDEROT, Œuvres complètes , 33 vol., éd. par H. Dieckmann, J. Proust, J. Varloot, Paris, Hermann, 1975-1996.
(Abrégé : Diderot, Œuvres complètes , Hermann).
- Sylviane ALBERTAN-COPPOLA (dir.), La philosophie en images. Le projet des Lumières à travers les planches de l’Encyclopédie , dossier établi par Sylviane Albertan-Coppola. Avec une mise au point de J. Proust, Revue Lez Valenciennes n° 34, Presses Universitaires de Valenciennes, 2004.
(Abrégé : La philosophie en images , 2004)
- Sylvain AUROUX, La Sémiotique des encyclopédistes. Essai d’épistémologie historique des sciences du langage , Paris, Payot, 1979.
(Abrégé : S. Auroux, La Sémiotique des encyclopédistes , 1979)
- Annie BECQ (dir.), L’encyclopédisme , actes du Colloque de Caen, 12-16 janvier 1987, Paris, Klincksieck, 1991.
(Abrégé : A. Becq, L’encyclopédisme , 1991)
- M. GROULT (dir.), L’Encyclopédie ou la création des disciplines , Paris, CNRS éditions, 2003.
(Abrégé : L’Encyclopédie ou la création des disciplines , 2003)
- Jacques PROUST, Diderot et l’Encyclopédie , Paris, A. Colin, 1962.
(Abrégé : J. Proust, Diderot et l’Encyclopédie , 1962)
- Alain REY, Encyclopédies et dictionnaires , Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », N°2000, 1982.
(Abrégé : A. Rey, Encyclopédies et dictionnaires, 1982)
- Françoise TILKIN (dir.), L’encyclopédisme au XVIIIe siècle . Actes du Colloque organisé par le Groupe d’étude du XVIIIe siècle de l’Université de Liège (Liège, 30-31 octobre 2006), Liège-Genève, Université de Liège-Droz, 2008.
(Abrégé : F. Tilkin, L’encyclopédisme au XVIIIe siècle , 2008) Enfin, parmi les tableaux fréquemment cités, il y a le Système figuré des connaissances humaines (1751) qui termine le Discours préliminaire de l’ Encyclopédie des Lumières. Nous l’avons placé ici p. 19. Signalons également des références de tableaux similaires entre les articles de W. Tega et A. Angelini. Le lecteur devra s’y reporter alternativement. Les reproductions sont là pour indiquer les formes. Pour avoir une meilleure visibilité de ces tableaux, nous conseillons de les consulter sur Internet.


1 Encyclopédie, article ENCYCLOPEDIE, en Philosophie, Diderot, 1755, t. V, p. 737Aa.
2 G. W. F. Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques en abrégé (1817), 3e éd. 1830, § 15 et 16 : « La différence entre l’encyclopédie philosophique et une autre encyclopédie, une encyclopédie usuelle, consiste en ce que cette dernière est censée être en quelque sorte un agrégat de sciences prises sur un mode contingent et empirique et parmi lesquelles certaines n’ont de science que le nom, se réduisant par ailleurs à une simple collection de connaissances. L’unité que forme ce rassemblement de sciences, considérées elles-mêmes de façon extérieure, est, elle aussi, une unité extérieure – une mise en ordre », Paris, 1970, p. 88.
3 J’ai organisé cet Atelier ou Workshop sur « Les Encyclopédies » dans le cadre du groupe de recherches Théories et Histoire de l’Esthétique du Technique et des Arts (THETA) du Centre Jean Pépin du CNRS. Le prochain travail collectif du groupe à paraître est celui de G. Rispoli, F. Malhomme, A. G. Wersinger (éds.), L’Harmonie entre philosophie, science et art de l’Antiquité à l’âge moderne , Naples, Université Frédéric II, Vol. LXIX, 2010-2011. Il contient, entre autres, un article sur « Harmonie et systématique dans l’ Encyclopédie ».
4 Chambers, Cyclopaedia or an universal dictionary of arts and sciences (1728), 5ème éd. 1742, Préface : « Were we to enquire who first led up the way of Dictionaries, of late so much frequented ; some little grammarian would, probably deduce, be found at the head thereof : and from his particular views, designs, etc., if known, one might probably deduce, not only the general form, but even the particular circumstances of the modern productions under that name », p. xvii, ici traduction de Michel Malherbe, Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie , N°37 (2004) p. 68.
5 T. Dorandi, dont une partie des recherches interroge la biographie des philosophes antiques, a traité en 2007 dans l’Atelier du projet et des sources de la Souda , somme de la culture de l’Antiquité autour de l’an 1000. Se reporter à T. Dorandi, Laertiana. Capitoli sulla tradizione manoscritta e sulla storia del testo delle Vite dei filosofi di Diogene Laerzio , Berlin/New York, 2009, p. 136-152.
6 Alain Rey, Encyclopédies et dictionnaires , 1982, p. 51.
7 Article ENCYCLOPEDIE, op. cit. , p. 635a.
8 Sur la relation spéculative entre l’ Encyclopédie et Leibniz voir Claire Fauvergue, Diderot, lecteur et interprète de Leibniz , Paris, 2006, qui développe une très judicieuse ‘métaconvergence métathéorique’ entre les deux auteurs. L’auteur rappelle aussi que Diderot en traduisant les passages de l’ Historia critica philosophiae de J. Brucker, a traduit Leibniz, p. 12.
9 Voir M. Groult, « L’Académie de Berlin et l’ordre encyclopédique ou l’organisation de la science et de la langue dans les relations entre Kant et la France », Kant und Frankreich – Kant et la France , Hildesheim, 2005, p. 93-106.
10 Francis Bacon, Chancelier baron de Verulam (1561-1626), The Advancement of Learning (1605) et dans sa version latine étendue De Dignitate et Augmentis Scientiarum (1623), traduit par M. Le Dœuff Du progrès et de la promotion des savoirs (1605), Paris, 1991.





11 Pierre Hadot, Le Voile d’Isis , Paris, 2004, p. 310.
12 Hegel, op. cit ., Préface à la 3ème édition, p. 66.
13 Ibid ., p. 161
14 Joscelyn Godwin, Athanasius Kircher. Le théâtre du monde , Londres, 2009, Paris, Imprimerie nationale Editions, 2009, p. 9, 36, 39.
15 F. A. Yates, Science et tradition hermétique , Paris, 2009.
16 Ibid ., p. 32. Yates cite l’interprétation de Paolo Rossi, Francesco Bacone dalla magia alla scienza , 1957.
17 Jean d’Alembert, Discours préliminaire des éditeurs , p. vj et Groult, p. 83.
18 P. Caye, « Le chantier sans maître. L’ Encyclopédie et la question de la technique », Revue Dix-huitième Siècle , n°41, 2009, p. 449-467.
19 Voir International Encyclopedia of United Science . Volume I, Number 1. « Encyclopedia and Unified Science », par Otto Neurath, Niels Bohr, John Dewey, Bertrand Russell, Rudolf Carnap, Charles W. Morris, The University of Chicago Press, Chicago, 1938 pour les vol. 1 et 2, 1939 pour les vol. 3 et 4 dans un même tome. Voir aussi nos analyses dans Savoir et matières , Paris, 2011.
20 Cette version ARTFL a été mise en ligne à la disposition du public à partir de décembre 2008 grâce à des travaux communs menés dans le cadre d’une coopération scientifique entre le CNRS/Centre Jean Pépin et l’Université de Chicago/ARTFL. J’adresse toute ma gratitude à la direction du CNRS et à Marie-Odile Goulet-Cazé pour m’avoir permis de mener à bien cette coopération depuis 2007 et je remercie l’Université de Chicago et l’équipe ARTFL pour leur ouverture aux projets scientifiques.
PREMIERE PARTIE : LE RASSEMBLEMENT DU SAVOIR
CHAPITRE I LE RASSEMBLEMENT DES CONNAISSANCES : ORDRE ET ENCYCLOPEDISME
L’ Histoire naturelle de Pline l’Ancien, texte fondateur de l’encyclopédisme ?
Valérie NAAS
Martine Groult m’avait rappelé combien l’ Histoire naturelle (ci-après HN ) est « un des textes fondateurs de la forme encyclopédique, sinon ‘le’ texte fondateur », et elle ajoutait que « l’ Encyclopédie de Diderot et d’Alembert s’y réfère sans cesse ». La base ARTFL1 permet de le vérifier aisément : le mot ‘Pline’ est cité près de 3000 fois ; par comparaison, Aristote figure environ un millier de fois, Dioscoride 275, Théophraste 17.
De fait, dans la postérité de l’encyclopédisme, Pline l’Ancien apparaît comme le fondateur de ce genre - le vrai premier encyclopédiste - et l’ HN comme l’encyclopédie par excellence. Ce statut fondateur fera l’objet de notre première partie.
Pourtant, le terme d’ encyclopédie est de loin postérieur à Pline - comme on le sait, sa première occurrence apparaît chez Rabelais2 -, et ce statut emblématique résulte en partie d’une construction rétrospective. Aussi peut-on se demander en quoi l’ HN préfigure ce que l’on désigne par encyclopédie, et quels éléments ont alimenté cette construction ? Une deuxième partie précisera ce point en confrontant l’ HN avec les réflexions de théoriciens contemporains sur l’encyclopédisme. Une enquête plus précise sur les genres auxquels se rattache l’ HN montrera cependant qu’elle déborde le cadre de l’encyclopédie pour aller vers l’enquête sur la nature, l’histoire antiquaire et la paradoxographie : cette diversité explique aussi sa popularité et son importance comme source, plutôt que modèle.
La longévité de cette popularité tout comme son statut emblématique semblent contradictoires avec le fort ancrage de l’ HN dans son époque, ce qui conditionne aussi un projet, une méthode et un type de savoir, on le verra dans un troisième temps. Comme toute encyclopédie, elle assume une « fonction historique » de rassemblement et transmission du savoir, tout en étant aussi un « objet historique (…) condamné à vieillir avec le temps », pour reprendre les propos de Michel Malherbe1. Aussi peut-on se demander pourquoi elle a si bien vieilli. Enfin, dernier point, on étudiera rapidement la postérité de l’ HN à travers un exemple précis, les références de l’ Encyclopédie de Diderot et d’Alembert à Pline2.
Pline est-il le fondateur de l’encyclopédisme, ou son meilleur représentant antique ? Ces deux propositions ne sont pas équivalentes, puisque l’on place Pline soit au début, soit à l’aboutissement d’un genre.
Pline assume pourtant les deux positions : c’est en donnant à ce genre sa forme la plus accomplie qu’il en devient le fondateur. De notre point de vue rétrospectif, Pline apparaît comme tel dans la postérité3. Le titre d’un article déjà ancien (1924) mais toujours pertinent en atteste : « Pliny’s HN . The most popular natural History ever published ». L’ HN y est qualifiée de « the most important work of its kind »4, depuis l’Empire romain jusqu’à la Renaissance, et presque au XIXe s. Cette importance se manifeste aussi par le grand nombre de manuscrits conservés et d’éditions imprimées, dès l’invention de Gutenberg5.
Le statut fondateur de l’ HN apparaît également dans les histoires de l’encyclopédisme6, qui attribuent aux Romains l’invention de ce genre et à Pline le premier rôle. Certes, Aristote et les savants alexandrins ont fourni une amorce décisive en concevant le projet de rassembler et d’organiser le savoir, entreprise qu’ils ont menée à terme dans différents domaines, mais non de façon globale. Cet inventaire total du savoir a été formulé et réalisé par les Romains, même si, pour des raisons qui tiennent au rapport complexe de Rome à la Grèce, ils se sont placés dans une tradition grecque en se référant à l’ enkuklios paideia . Le sens de cette expression reste discuté, et il a évolué avec le temps, on ne revient pas sur ce débat ici1. A l’époque romaine impériale, Vitruve ou Quintilien désignent par enkuklios paideia une culture générale approfondie dans plusieurs domaines, qui est le préalable à une spécialisation, en l’occurrence l’architecture ou la rhétorique.
Et Pline affirme être le premier, parmi les Latins et les Grecs, à réaliser ce type d’oeuvre2.
Si l’on retrace dans ses grandes lignes l’encyclopédisme latin, on fait en général de Caton l’Ancien le premier représentant de ce genre. Il a écrit des manuels à finalité pratique, morale et nationaliste. L’ensemble ne constitue pas une Encyclopédie méthodique et cohérente, mais suit « simplement le cours de la vie et de l’action, s’efforçant de prévoir les obligations qui pourraient se présenter »3. Varron étend le champ encyclopédique en réalisant une œuvre immense destinée à un public ayant déjà un bon niveau de connaissances. Son dessein est sous-tendu par un système philosophique d’inspiration platonicienne, qui a pour but le bien et fait du savoir une propédeutique à la vertu. Les Artes de Celse, dont il ne reste qu’une partie médicale, étaient sans doute une encyclopédie, consacrée à quelques matières - agronomie, médecine, art militaire, rhétorique, philosophie, droit4, mais le détail reste discuté. Mais c’est Pline qui bénéficie du titre de « plus célèbre encyclopédiste de Rome »5 et l’ HN est encore récemment qualifiée de « the earliest truly encyclopedic work »6. Ces références empruntées à un spécialiste de l’Antiquité romaine, Pierre Grimal, et à une encyclopédie sur CD-ROM, The 1995 Grolier Encyclopedia on CD-ROM, illustrent l’unanimité dans la diversité qui s’est faite autour de l’ HN .
Pourtant, l’ HN , malgré ses 37 livres qui abordent de nombreux domaines (cosmologie, géographie, anthropologie, zoologie, botanique, médecine, minéralogie), ne traite pas de l’ensemble du savoir. Elle laisse en particulier de côté l’histoire, la langue (grammaire et rhétorique), le droit, l’art militaire, c’est-à-dire certaines des disciplines qui sont présentes chez Caton et Varron et qui figureront parmi les arts libéraux. Or, étant donné la centralité de ces derniers au Moyen Age, on peut s’étonner de l’importance prise à cette période par Pline, qui pourtant ne les inclut pas dans son HN .
On peut rendre compte de ce paradoxe de plusieurs manières. Tout d’abord, il convient de juger Pline par rapport à la littérature contemporaine et antérieure, et non en fonction des encyclopédies ultérieures ; et il ne faut pas, par ailleurs, assimiler ces dernières avec les arts libéraux. Pline s’inscrit tout à fait dans la perspective de Caton, celle de réaliser une œuvre utile et pratique, centrée sur les activités du Romain traditionnel : le Censeur est certes figé dans une image mythique1 à l’époque de Pline, mais il constitue pour l’auteur de l’ HN une source du savoir, un modèle d’encyclopédie, et une référence éthique centrée sur l’identité romaine et le mos maiorum 2. Or ces valeurs connaissent à l’époque de Pline un regain de faveur pour des raisons politiques : elles sont promues par la nouvelle dynastie, les Flaviens, dans leur volonté de s’opposer à Néron et de renouer avec Auguste et avec la tradition romaine.
A cet héritage catonien, Pline ajoute une ouverture due à l’impérialisme et à la position de domination acquise par Rome. Cette orientation pragmatique et utilitaire, ancrée dans la Rome traditionnelle, a précisément été poursuivie dans l’Antiquité tardive et au Moyen Âge. Par ailleurs, les domaines qui ne figurent pas dans l’ HN avaient, pour la plupart, déjà été traités par Pline dans ses œuvres antérieures à l’ HN 3. Enfin, Pline ne se propose pas d’écrire une encyclopédie totale du savoir, mais une enquête sur la nature - des livres de naturalis historia -, même s’il les situe dans l’ enkuklios paideia , termes latins et grecs sur lesquels on reviendra.
Pour revenir à notre bref parcours de l’encyclopédisme antique, par rapport aux auteurs précédents, un changement notable apparaît avec Pline : le titre, Naturalis historia , n’est plus défini par les disciplines, mais par le contenu, la nature entière, et par la démarche de l’auteur, l’enquête, qui inscrit aussi l’œuvre dans un ou plusieurs genres, on le verra. Ainsi la totalité et l’unité de l’œuvre s’affirment dès son titre, de même que la fonction de l’auteur. C’est là, sans doute, un des éléments qui explique le statut exemplaire accordé très rapidement à Pline par ses lecteurs et suiveurs. Bien évidemment, certains remettent en cause le rôle fondateur de Pline dans l’encyclopédisme, en soulignant l’importance d’autres œuvres, par exemple les histoires universelles comme la Bibliothèque historique de Diodore de Sicile4. Mais ces réserves n’entament pas la centralité de l’ HN . A travers les siècles, c’est l’ HN qui a le plus servi de modèle ou de référence, et nombre d’auteurs ont reconnu leur dette envers Pline, qu’il s’agisse d’encyclopédistes ou de naturalistes. L’œuvre plinienne fut une source majeure d’encyclopédies de l’Antiquité tardive1, elle a largement inspiré les encyclopédistes médiévaux2, et imprègne les plus grands humanistes et naturalistes de la Renaissance comme Aldrovandi, Gesner…3. Diderot encore manifeste son admiration pour « Pline, cet auteur si plein de sagesse et d’esprit »4.
Toutefois, la postérité plinienne n’est pas uniquement faite d’éloges.
Certes, l’ HN est l’un des premiers livres imprimés, mais le XVe s. marque aussi un tournant : le travail d’édition suscite des commentaires, et donc l’émergence d’un regard critique. Peu à peu, l’ HN est remise en cause, jusqu’à faire l’objet d’un rejet massif à l’époque moderne, pour son manque de rigueur scientifique et ses informations fantaisistes. Objet, au XIXe s., de la Quellenforschung , qui cherchait à accéder à travers elle à des textes perdus, elle a été réhabilitée, dans une perspective différente d’histoire culturelle, à la fin du XXe et au XXIe s. : des études visent à montrer sa cohérence structurelle, thématique et idéologique. L’ HN s’avère un inventaire, présidé par le moralisme et l’éloge de la nature, de tout ce que compte l’Empire, et contribue ainsi à la gloire de Rome.
De l’Antiquité à nos jours ou presque, l’encyclopédisme a pris des formes variées - l’encyclopédie médiévale, miroir de la création divine ; l’encyclopédie de la Renaissance, réceptacle d’un savoir en constant accroissement et vision du monde5…-, et l’on peut s’étonner de la permanence de Pline dans cette histoire. Si des projets si différents se sont référés à l’ HN , c’est que l’œuvre elle-même était déjà multiforme, peu définie, offrant à des œuvres de nature très diverses la possibilité de s’y rattacher. Cela nous amène à revenir à l’œuvre pour définir ce qui a permis de lui donner a posteriori ce statut fondateur. Débarrassons-nous d’abord de l’objection inspirée par les aléas de la transmission. L’ HN aurait acquis cette position centrale en raison de la perte des encyclopédistes précédents ; si l’œuvre de Varron avait été conservée, c’est sans doute lui qui apparaîtrait comme le fondateur de l’encyclopédisme. Sans nier l’importance réelle de Varron, la perte d’une œuvre antique n’est pas seulement - et dans certains cas pas du tout - le fait du hasard : si l’œuvre de Varron a disparu et celle de Pline a survécu, c’est que la première a été de moins en moins utilisée, au profit de la seconde. Cela peut s’expliquer par des raisons matérielles : l’œuvre encyclopédique de Varron était trop monumentale (600 volumes, dont neuf volumes de Disciplinae - Grammaire, dialectique, rhétorique, géométrie, arithmétique, astrologie, musique, médecine, architecture - dans lesquelles on a pu voir l’ancêtre des arts libéraux du Moyen Âge1) pour être suffisamment diffusée, facilement consultée, et donc régulièrement reproduite ; Pline au contraire, avec ses 37 volumes, était plus accessible. De plus, au contraire de Pline qui était en phase avec son temps, Varron aurait très vite fait l’objet d’une « conspiration du silence », l’auteur étant vieux, isolé, hors de la vie politique et culturelle de son temps, et affectionnant l’archaïsme, à l’opposé du goût de son époque2. A tout cela on peut ajouter des raisons propres au contenu lui-même : Pline offrait un savoir alliant spécialisation et vulgarisation, auquel un public plus nombreux pouvait accéder. Les lecteurs ont ainsi fait de l’ HN une œuvre de référence, on pourrait dire un « usuel ».
Sans tomber dans l’écueil du raisonnement rétrospectif, on peut utiliser des réflexions modernes ou contemporaines sur l’encyclopédisme pour mieux définir l’ HN et expliquer son statut paradigmatique. De fait, l’ HN répond aux exigences générales de l’encyclopédie telles que les définissent les théoriciens actuels :
- une exigence de totalité, qui suppose exhaustivité et unité3: une encyclopédie obéit à un principe de clôture et à un principe d’organisation.
Dans l’Antiquité, précise Sylvain Auroux, ce principe de clôture est fourni par le sujet, la nature, et il cite Pline comme exemple. En effet, en conclusion de son encyclopédie, Pline affirme avoir décrit la nature entière :
… peractis omnibus naturae operibus …4.
- des conditions historiques : selon Roland Mortier5, « la volonté de globaliser le savoir (…) est un phénomène qui est loin d’aller de soi : il n’apparaît que dans des cultures arrivées, de leur point de vue, à un haut degré de maturation et désireuses de faire, en des termes et des aménagements variables, le bilan de leur acquis ». C’est la situation que résume Pierre Grimal à propos de Pline : « Pline vivait au temps des bilans.
(…) L’ HN de Pline apporte le bilan d’une pensée scientifique qui n’évoluera plus sensiblement pendant plusieurs siècles. Elle est comme l’un des testaments de la science antique »6.
- le phénomène encyclopédique suppose trois conditions, toujours selon R. Mortier7: une perception réflexive de l’histoire comme accumulation de savoir ; une « conception totalisante de ce savoir, ressenti comme une sorte de capital à gérer collectivement » ; une « volonté de répandre ce savoir ».



Ces paramètres trouvent un terrain particulièrement favorable à l’époque de Pline : l’Empire romain se veut maître, possesseur et dispensateur de la connaissance et des ressources. Et l’époque flavienne tout particulièrement, après les égarements néroniens et les troubles politiques, réaffirme les bases augustéennes du régime. Ainsi peut-on parler d’une conception impérialiste du savoir qui parcourt toute l’ HN . On pense aussi à la fameuse définition de Diderot :
Le but d’une encyclopédie est de rassembler les connaissances éparses sur la surface de la terre, d’en exposer le système général aux hommes avec qui nous vivons, et de le transmettre aux hommes qui viendront après nous1.
Rassembler, exposer, transmettre, trois verbes qui président à toute encyclopédie, et particulièrement à l’ HN , marquée par le souci de l’inventaire contre l’oubli, de la clarté, et de l’utilité collective. Pline nous offre plusieurs clés de définitions, par ses déclarations génériques et programmatiques. Nous pouvons reprendre ces éléments, en ayant à l’esprit que ces genres n’ont pas exactement pour l’auteur et son époque la même signification que pour nous. Le titre de l’œuvre provient de la première phrase de la Préface , 1, où Pline dédie, en 77 de notre ère, son ouvrage à son ami Titus, associé au pouvoir depuis 71 par son père l’empereur Vespasien, et qui règnera de 79 (année de la mort de Pline) à 81: Libros Naturalis Historiae […] narrare constitui tibi, iucundissime Imperator . Ensuite, toujours dans la Préface , Pline s’inscrit dans un genre déjà constitué, mais dont il se prétend le premier représentant. C’est la fameuse référence à l’ enkuklios paideia :
Praeter iter est non trita auctoribus uia nec qua peregrinari animus expetat : nemo apud nos qui idem temptauerit, nemo apud Graecos qui unus omnia ea tractauerit. […] Iam omnia attingenda quae Graeci th'" ejgkuklivou paideiva" uocant, et tamen ignota aut incerta ingeniis facta; alia uero ita multis prodita, ut in fastidium sint adducta 2 .
On l’a déjà dit, l’ enkuklios paideia désigne, à l’époque de Pline, une culture générale approfondie. Quant à la naturalis historia , elle signifie précisément « enquête sur la nature ». Pline emploie le même terme, au pluriel, lorsqu’il qualifie les faits rapportés dans chaque livre par trois mots : res, historiae, obseruationes . Il faut mettre en rapport cette notion d’ historia avec d’autres déclarations programmatiques où Pline explique son projet. Libros Naturalis Historiae […] narrare constitui tibi , dit-il à Titus. Rerum natura, hoc est uita, narratur , écrit-il encore dans la Préface , 13. Le verbe employé, narrare , définit la démarche de l’auteur comme une relation. Pline précise ce type de narration en l’opposant à une entreprise heuristique dans la déclaration suivante : Denique existimatio sua cuique sit ; nobis propositum est naturas rerum manifestas indicare, non causas indagare dubias 1 .
L’enquête consiste donc à rassembler les faits et à les exposer, et non à en approfondir l’explication. Il s’agit d’histoire, et non de science. C’est là que l’histoire naturelle de Pline se démarque fortement de son modèle, Aristote.
Si Pline se vante de suivre et compléter Aristote - et son successeur Théophraste -, il s’en différencie beaucoup dans sa perspective sur la nature2.
Pour résumer, Aristote a une conception normative et systématique, alors que Pline s’attache à l’accumulation, parfois désordonnée, de particularités.
Les modernes tirent l’histoire naturelle vers la science, mais elle relève aussi, dans l’Antiquité, de l’histoire tout court, et cela moins pas son titre que par son contenu. Rappelons à ce propos l’importance, souvent oubliée, de l’histoire pour Pline3: il a écrit des ouvrages historiques4 qui occupent la moitié de la production ; il est classé par Suétone parmi les historiens5; et son encyclopédie elle-même se situe dans un genre qui est une subdivision de l’histoire, l’histoire antiquaire. On distingue en effet dans l’Antiquité la grande et noble histoire politique, religieuse etc., et l’histoire antiquaire, qui s’intéresse aux realia 6. Ce sont précisément ces dernières qui remplissent l’ HN et non des évènements historiques. L’histoire antiquaire fut magistralement illustrée par Varron, dans ses Antiquitates , mais garda un statut secondaire, voire dévalorisé : Tacite reproche d’ailleurs implicitement à Pline son goût des realia , en affirmant privilégier, lui, des sujets plus dignes d’intérêt7.
Enfin, l’ historia rend aussi compte d’un élément central de l’ HN , le goût du merveilleux. Hérodote définit l’ historia comme enquête sur tout ce qui est remarquable et attesté par une source, le critère de l’authenticité étant secondaire1. Or Pline pousse cette perspective à son extrême en privilégiant l’extraordinaire et le merveilleux par rapport à la norme et à la régularité2.
Plus exactement, Pline oscille constamment entre une perspective scientifique consistant à établir un ordre dans la nature, et l’intérêt pour tout ce qui sort de cet ordre. Ainsi, fait-il précéder un développement scientifique de cette remarque programmatique : Plura mox et distinctius; nunc enim quadam mixtura rerum omnium exhibentur miracula. Verum egressa mens interpretationem naturae festinat legentium animos per totum orbem ueluti manu ducere 3 .
De plus, le merveilleux participe aussi du dessein moral de Pline. Le souhait d’expliquer la nature va contre la finalité éthique de l’oeuvre, celle de magnifier la nature toute-puissante, ce qui suppose de lui conserver une part de mystère4. Les deux éléments par lesquels Pline définit son œuvre, l’ enkuklios paideia et la naturalis historia , ne sont donc pas les stricts équivalents d’‘encyclopédie’ et d’‘histoire naturelle’ tels que nous les entendons. De plus, ces deux notions ne se trouvent pas sur le même plan : la première est une forme donnée au savoir - un inventaire organisé dans un nombre précis de disciplines -, la seconde une discipline, la physique, qui peut donc faire l’objet de la précédente. Dans les siècles qui ont suivi Pline, ces deux éléments sont allés jusqu’à se confondre. Cette confusion tire précisément son origine de Pline, puisque son encyclopédie trouve son unité dans son objet, la nature5. L’ HN a donc pour ambition de rassembler dans une œuvre organisée tout le savoir - elle est en cela une encyclopédie -, en menant une enquête sur la nature, à la croisée de l’histoire et des sciences naturelles. Elle se rattache en cela à des genres fort présents dans l’Antiquité, les études sur la nature aussi bien que l’histoire.
Un monumental colloque a marqué les études pliniennes dans les années 1980 : il s’intitulait « Pline l’Ancien, témoin de son temps ». Plus que témoin, Pline est aussi un très bon représentant de son époque. D’ailleurs, dans un manuel d’histoire de la littérature de l’Empire romain1, Pline est cité comme un des rares auteurs dont l’œuvre est emblématique de la vie intellectuelle de son époque ; il est le représentant typique d’une classe sociale qui sert loyalement les Flaviens, car elle voit en eux les garants de l’ordre social, politique et moral. De fait, l’ HN est fortement marquée par le contexte politique, moral, sociologique et épistémologique de son époque.
Le contexte épistémologique et politique du Ier s. de notre ère est favorable aux œuvres de nature encyclopédique. La nécessité de rassembler un savoir qui se perd, de l’organiser et de le transmettre, caractérise la fin de la République romaine, comme l’a bien montré Claudia Moatti dans son ouvrage La raison de Rome 2.
Cette entreprise se systématise à l’époque impériale, où Rome effectue un véritable Inventaire du monde 3 , pour citer le titre de Claude Nicolet, qui étudie ce phénomène à l’époque augustéenne. Pline et son HN se situent tout à fait dans cette perspective, qui rassemble le savoir pour être utile aux hommes tout en célébrant la puissance de Rome. Rappelons que Pline a écrit avant l’ HN d’autres œuvres qui font le point et le bilan des connaissances, dans des domaines tels que l’art militaire, la grammaire, l’histoire. Ces œuvres sont perdues, et l’on ne sait si elles avaient une perspective idéologique aussi forte que l’ HN . Cette dernière apparaît comme un inventaire, au profit et à la gloire de Rome, de tout de que contient l’Empire, comme en atteste par exemple la conclusion du texte : Ergo, in toto orbe, quacumque caeli conuexitas uergit, pulcherrima omnium est iis rebus quae merito principatum naturae optinent, Italia, rectrix parensque mundi altera… 4 .
Le contexte politique est celui de l’impérialisme, dont l’ HN est le produit, le reflet, et le soutien. Ainsi, dans Naturalis historia , la nature, plutôt que la phusis aristotélicienne, est aussi à entendre dans un sens politique et idéologique : pour Pline, la nature, c’est l’Empire romain. Reprenant la confusion admise de longue date entre orbis terrarum et orbis romanus , Pline définit sa matière comme la nature en tant qu’entité dominée par Rome, autant que monde du vivant5. Cette « frénésie de faire l’inventaire du monde » explique, selon Gian B. Conte6, l’immense fortune de Pline. Et il met cette volonté en relation avec l’esprit de service de Pline, qui caractérise les hauts-fonctionnaires de l’Empire : ne pouvant se satisfaire d’exercer des responsabilités politiques sous un régime de type monarchique - même s’il ne dit pas son nom -, ils se mettent au service de la cité en rassemblant et transmettant le savoir dans telle ou telle discipline, l’architecture pour Vitruve, la nature entière pour Pline. Du point de vue sociologique, Pline est représentatif de ces hauts-fonctionnaires, comme l’a aussi montré Pierre Gros à propos de Vitruve1.
En quoi ces caractéristiques induisent-elles un type de savoir ? Et pourquoi celui-ci s’est-il imposé pendant des siècles ? L’ HN est le produit et le reflet d’une évolution plus générale du savoir, dans laquelle elle a pris un rôle central. On observe en effet une évolution à la fois épistémologique, finale et éthique. Pline rassemble tous ces phénomènes appelés à s’amplifier, et cela explique aussi la place de l’ HN :
- une évolution éthique : alors que la connaissance pouvait être pour les Grecs une fin en soi, elle acquiert chez les Romains une dimension morale2.
Il ne s’agit plus, comme chez Aristote, de rendre compte de tous les phénomènes et de les faire entrer dans un système général d’explication du monde, mais de faire connaître la nature à l’homme en ce qu’elle peut lui servir, d’où l’encyclopédie, inventaire utile et pratique. Cette finalité éthique du savoir ne fera que se renforcer avec l’orientation théologique des encyclopédies ultérieures. Cette évolution éthique est inséparable d’un changement de finalité et d’intérêt pour le savoir.
- une évolution de finalité : à l’époque romaine, et en particulier au début de la période impériale, le savoir ne prend plus la forme de spéculations théoriques et de recherches, mais de bilans à finalité pratique. Il se met à la portée d’un public non limité aux spécialistes, auquel il veut rendre service.
- la prise en compte, par l’auteur, de l’intérêt des lecteurs et de l’utilité morale de l’œuvre implique une (r)évolution épistémologique : ce qui intéresse Aristote n’est plus ce qui intéresse Pline, qui utilise pourtant Aristote comme modèle et source. Dans son étude sur Aristote et la classification des animaux, Arnaud Zucker qualifie cette évolution de « valorisation du particulier »3. Le savoir vise moins à constituer de grands systèmes d’explication du monde qu’à accumuler le maximum de données singulières. La forme encyclopédique est alors particulièrement appropriée.
De plus, l’intérêt pour le particulier rejoint la conception plinienne de la nature et son projet moral : il s’agit de célébrer la nature, dont les particularités, multiples et diverses, illustrent au mieux sa toute-puissance.
Celle-ci rejaillit sur l’Empire romain, qui en est le maître. Par ailleurs, dans une pensée d’origine stoïcienne, la nature est assimilée au divin et au monde : elle est bienveillante et anthropocentrique. Le devoir moral de l’encyclopédiste consiste à la faire connaître à l’homme, afin qu’il la respecte et sache tous les bénéfices qu’elle lui apporte.
Pline prétend donc rassembler et exposer le savoir pour mettre la connaissance de la nature à la portée de tous. Pourtant, il s’avère très peu objectif et impartial : il effectue en réalité un inventaire à la gloire de l’Empire, centré sur l’intérêt de ses compatriotes… Pour que cette caractéristique n’entrave pas la valeur paradigmatique de l’ HN , il convient de distinguer le dessein général de l’œuvre et le niveau des informations particulières : si l’entreprise obéit à une logique impérialiste, l’oeuvre n’en reste pas moins un immense réservoir d’informations, des thesauri , comme le dit Pline dans la Préface , sortes de tiroirs où chaque époque et chaque individu pourra puiser au gré de ses intérêts.
Ainsi le projet d’ensemble reste fortement marqué par une idéologie, mais ces lignes transversales ne s’opposent pas à ce que, une fois ce contexte dépassé, l’œuvre continue à être utile et utilisée. En effet, la masse des informations particulières reste accessible - mêlant spécialisation et vulgarisation, comme en atteste l’emploi de synonymes1 -, commode à utiliser - grâce aux index et abrégés rapidement constitués -, et satisfaisant à la fois une visée morale, philosophico-religieuse, et divertissante - par les mirabilia -. Toute cette richesse - d’aucuns ont dit cette confusion - a participé du succès de l’ HN . Elle n’a pas servi de modèle d’organisation du savoir, mais de source où ont puisé des auteurs dans différents genres, dont l’encyclopédie.
Pour mieux cerner la valeur de Pline dans l’encyclopédisme, on se propose d’étudier rapidement un cas précis, l’utilisation de l’ HN dans l’ Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. On l’a dit, Pline y est très souvent cité. Notre enquête porte sur les 250 premières des 2893 occurrences du mot « Pline » dans la base ARTFL (de la lettre ‘A’ au mot ‘Discobole’) - dont nous reprenons les numéros de référence de l’occurrence « Pline » dans les articles -, qui suffisent à établir une typologie significative.
Précisons d’abord que lorsque le nom « Pline » apparaît, il s’agit toujours de Pline l’Ancien. On trouve quelques rares « Pline le Naturaliste » (21 occurrences sur les 2893). Lorsqu’il s’agit de son neveu Pline le Jeune, c’est ce dernier nom complet qui figure (sauf les articles (Ref. 219) CONFISCATION en Jurisprudence et (Ref. 228) COURAGE en morale où le nom « Pline » est accompagné d’une mention de Trajan et d’une référence aux Lettres , qui permettent d’identifier l’épistolier). Sur les 250 occurrences prises en compte, une dizaine de mentions de Pline désignent Pline le Jeune, ce qui est une proportion négligeable pour notre propos. On examinera la nature des sources, le type d’informations, et la critique éventuelle. Il faudrait savoir aussi quelle édition Diderot et ses collaborateurs utilisaient et quelle traduction ils citent, mais ces questions seront laissées de côté. Les références se présentent sous différentes formes :
1/ dans la majorité des cas, on a la simple mention de type « selon Pline, Pline dit que, Pline nous apprend que… », sans référence ni citation. On peut parfois retrouver la référence à l’ HN à partir d’un mot clé, en utilisant la concordance de l’ HN .
2/ la mention de type « Pline dit que » plus la référence à l’ HN mais sans le texte : ce cas est fréquent. On compte une petite quarantaine de cas sur 240, soit 1 sur 6.
Lorsque l’ Encyclopédie se réfère à l’ HN , à quelle numérotation renvoie-telle ? Rappelons que l’ HN est divisée entre XXXVII livres, dans lesquels on trouve trois systèmes de subdivisions : celui auquel nous nous référons, les paragraphes en chiffres arabes (environ 200 à 250 par livre), mais aussi des paragraphes en chiffres romains et des paragraphes en chiffres arabes entre parenthèses. Pour ces deux derniers systèmes, il faut compter environ la moitié de nombres par rapport au premier système. L’ Encyclopédie se réfère toujours d’abord au livre, puis au chapitre : pour ce dernier, il s’agit, le plus souvent, du chiffre arabe entre parenthèses, mais parfois du chiffre romain ; et elle indique le paragraphe ou chapitre en utilisant des chiffres soit arabes, soit romains indifféremment dans le même article, ce qui introduit une certaine confusion : par exemple l’article (2 références en N°53 et 54) AN ou ANNEE en histoire et astronomie (I, 389 et 391) « Pline, Liv. VII. chapit. xlviij » et, plus loin, « Pline, liv. VII, c. 48 ». De plus, ces références ne sont pas toujours exactes comme pour l’article (Ref. 39) ALMANDINE, ALABANDINE en Histoire naturelle. Nous ne développons pas ce point.
3/ la mention de type « Pline dit que » plus la citation du texte de l’ HN en latin ou en français, sans référence : une dizaine de cas sur 250. Une recherche par mot-clé à partir de la citation permet de trouver la référence.
Citation en latin : Ref. N°9 dans l’article ACIER en Métallurgie (= XXXIV, 144), Ref. N°12 dans le même article (= XXXIV, 144), Ref. N°34 dans l’article AIMANT désignant la pierre ferrugineuse (=XXXVI, 127), 105 (=II, 95), Ref. N°118 dans l’article BAISE-MAIN en histoire ancienne & moderne (= XXVIII, 25), Ref. N°148 dans l’article CALATHUS en histoire ancienne (= XXI, 23).
Par exemple, Ref. N°9 l’article ACIER (I, 102) : « Voici ce que nous lisons dans Pline sur la manière de convertir le fer en acier : fornacum maxima differentia est ; in iis equidem nucleus ferri excoquitur ad indurandam aciem, alioque modo ad densandas incudes malleorumque rostra » = NH , XXXIV, 144, avec un texte légèrement différent.
Autres citations en français : Ref. N°27 article AGRICULTURE en Ordre enncyclopédique ..., Ref. N°37 article ALICA, Ref. N°168 article CHARIOT en Histoire ancienne, et Ref. N°201 article CITRONNIER, citreum en Histoire naturelle botanique. Il est difficile de trouver le passage correspondant dans l’ HN sans mot clé en latin ni référence précise dans le texte.
4/ la mention de type « Pline dit que » plus la citation du texte de l’ HN , plus la référence à l’ HN : ce cas est le plus intéressant, car il permet de confronter le texte cité avec l’original et de vérifier la référence.
Citation en latin : Ref. N°55 article AN OU ANNEE, Ref. N°84 article ARGO en Mythologie, Ref. N°92 article AS chez les Antiquaires , Ref. N°160 article CEROMA en Histoire ancienne, Ref. N°188 à 190 de l’article CHYMIE ou CHIMIE de Venel.
Citation en français : aucune.
Citation en français et en latin : Ref. N°88 article ARTICLE en Grammaire. L’intérêt de cet exemple, avec le latin et sa traduction, est réduit par la brièveté de la citation. Il s’agit du très long texte ARTICLE (I, 733) écrit par Du Marsais. « … Selon Platon, le monde fut fait d’après l’idée la plus parfaite que Dieu en conçut. Les Payens frappés de l’éclat des astres & de l’ordre qui leur paroissoit régner dans l’univers, lui donnerent un nom tiré de cette beauté & de cet ordre. Les Grecs , dit Pline, l’ont appellé d’un nom qui signifie ornement, & nous d’un nom qui veut dire , élégance parfaite.
( Quem !"#$"% Groeci, nomine ornamenti appellaverunt, eum & nos à perfectâ absolutâque elegantiâ mundum . Pline 11. 4.) … ». La traduction du latin est précise, et la référence 11. 4 correspond à II, 8 (4) : namque et Graeci nomine ornamenti appellauere eum et nos a perfecta absolutaque elegantia mundum.
Voyons ce qu’il en est d’autres références à l’ HN en reprenant les citations en latin :
- Ref. N°55. Article AN ou ANNEE (I, 391) : à propos des cérémonies marquant le début de l’année : « Et Pline dit plus expressément, L. xxviij. c. v. primum anni incipientis diem loetis precationibus invicem faustum ominantur ». Ce passage se trouve en XXVIII, 22, V, (2) : la référence se fait au chapitre en chiffre romain.
- Ref. N°84. Article ARGO (I, 647) : « Le scholiaste d’Appollonius remarque que ce fut le premier bâtiment de cette forme. Ce qu’atteste aussi Pline après Philostephane. Longâ nave Jasonem primum navigasse Philostephanus auctor est. Hist. nat. lib. VII. chap. xxxvj . »
L’indication lib. VII. chap. xxxvj . correspond, d’après le texte cité, à VII, 207, LVI, (57). Rappelons que le j est une variante du i . La référence est donc erronée : § 36 au lieu de 57 (ou LVI s’il s’agit du chiffre romain).
- Ref. N°92. Article AS (I, 747) : « …ainsi Pline dit, nota oeris , c’est-à-
dire assis, fuit ex altera parte Janus geminus, ex altera rostrum navis; in triente verò & quadrante rates . Hist. nat. liv. XXXIII. c. iij. … ». La référence XXXIII. c.iij correspond en réalité à XXXIII, 45, XIII (pas de chiffre arabe entre parenthèses pour ce livre). On peut supposer une erreur dans le passage de l’indication XIII à c. iij.
- Ref. N°160. Article CEROMA (II, 845) : « CEROMA , ( Histoire ancienne ) lieu des anciens thermes ou bains dans lequel les athletes se faisoient oindre : Pline, liv. XXXV. ch. ij. s’est servi de ce terme en ce sens: iidem paloestras athletarum imaginibus & ceromata sua exornant… ». Ici, la référence liv. XXXV. ch. ij. correspond au chiffre arabe ou romain entre parenthèse : XXXV, 5, II, (2).
- Ref. N°188. Article CHYMIE (III, 425) : Dans cet article, on trouve une longue citation, avec la référence Pline, nat. lust. lib . XXXV, cap xj= NH , XXXV, 150, XLII, (11). Le texte correspond fidèlement à l’édition Budé, sauf pour 2 mots et un ajout. La numérotation des paragraphes cap xj correspond au nombre arabe entre parenthèses.
Ces différents modes de citation nous amènent à conclure à une précision et à une imprécision. Il y a une précision dans le texte cité, et une imprécision ou plutôt diversité dans la manière d’utiliser Pline : citation ou non, référence ou non, indication du paragraphe romain ou arabe, par un chiffre lui-même romain ou arabe. Il ne faut pas voir dans cette variété un manque de rigueur ou de sérieux, mais replacer ces procédés dans leur contexte et, en particulier, les mettre en relation avec le statut de l’auteur. En effet, pendant très longtemps, le nom de l’auteur avait fonction d’autorité - rappelons qu’ auctor signifie d’abord « garant », du verbe augere , « augmenter, garantir » - : il suffisait de dire « Pline rapporte que » pour authentifier une information.
Comme l’écrit Michel Foucault1, au Moyen Âge, « les textes que nous dirions maintenant scientifiques (…) ne portaient une valeur de vérité qu’à la condition d’être marqué du nom de leur auteur. ‘Hippocrate dit que’, ‘Pline raconte que’ n’étaient pas au juste les formules d’un argument d’autorité ; c’étaient les indices dont étaient marqués des discours destinés à être reçus comme prouvés ». Ce statut de l’auteur ne commence à changer que vers le XVIIe ou XVIIIe s. Et une autorité comme Pline, avec son importance depuis l’Antiquité, devait encore bénéficier de cette aura auprès des savants de l’ Encyclopédie . Ainsi, la présence ou l’absence de la référence précise au texte n’est pas significative, et d’ailleurs, dans un même article, il arrive que plusieurs sources antiques soient mentionnées, certaines avec une référence, d’autres sans. C’est le cas dans l’article CHYMIE, III, 425 sq . où Pline est cité avec une référence, alors qu’Aristote et Varron sont mentionnés sans précision.
Il arrive souvent que Pline soit cité avec un autre auteur, ou parmi plusieurs, au sein d’une liste de sources. Ces auteurs sont soit tous antiques, soit de différentes époques ; et ils appartiennent ou non au même genre.
Pline reste donc une source privilégiée, mais non exclusive. Il suscite de l’admiration - « cet auteur si plein de sagesse et d’esprit », écrit Diderot dans l’article APIS en Mythologie (I, 527) Ref. N°77 d’une occurrence de « Pline » -. Il est loué pour avoir contribué au progrès du savoir en le préservant et en transmettant des textes plus anciens, ainsi à propos de l’ASTRONOMIE (I, 787) : « Pline le Naturaliste, dans son important ouvrage, paraît n’avoir pas ignoré l’ Astronomie . Il a même beaucoup contribué aux progrès de cette science, en ce qu’il nous a conservé un grand nombre de fragments des anciens Astronomes ». L’ Encyclopédie pointe ici la contribution de ce genre au progrès du savoir. On a coutume de l’associer à des périodes de stagnation de la connaissance, mais il faut rectifier cette opinion en précisant que les encyclopédies entrent dans une dynamique de progrès par le fait même de rassembler, de conserver et de transmettre le savoir. Les livres de l’ HN sont des thesauri , comme l’écrit Pline dans la Préface 1.
De plus, le savoir de Pline comme celui de l’Antiquité est toujours d’actualité. Dans l’article ARISTOTELISME (I, 658) Ref. N°87 des occurrences de « Pline », on lit en effet : « Enfin, quoique les modernes ayent ajoûté leurs découvertes à celles des anciens, je ne vois pas que nous ayons sur l’histoire naturelle beaucoup d’ouvrages modernes qu’on puisse mettre au-dessus de ceux d’Aristote & de Pline ».
Pareillement, des informations reprochées à Pline comme des fables s’avèrent confirmées par les savants, comme en atteste l’article CRITIQUE en Belles-Lettres (IV, 491), Ref. N°232 des occurrences de « Pline » : « C’est faute d’expérience qu’on a regardé comme des fables une infinité de faits que Pline rapporte, & qui se confirment de jour en jour par les observations de nos Naturalistes. » Lorsqu’il est cité avec une ou plusieurs autres sources, il y a le plus souvent accord entre elles, rarement désaccord. Ainsi, à l’article BIBLIOTHEQUE (II, 230), Ref. N°136 des occurrences de « Pline », Pline et Strabon donnent des informations différentes sur le destin des livres de la bibliothèque d’Alexandrie.
Pour quels types d’informations Pline est-il cité ? En priorité pour des realia romaines ou antiques en général, par exemple les anneaux à l’article ANNEAU en Histoire ancienne & moderne (Ref. N°61 à 67 des occurrences de « Pline »), les frères arvales à l’article ARVALES (FRERES) en Histoire ancienne (Ref. N°90 et 91), les peuples anthropophages à l’article ANTHROPOPHAGIE en Histoire ancienne & moderne (Ref. N°68), l’empereur Claude à l’article BALEINE, baloena en Histoire naturelle (Ref. N°119), la barbe ou le rasage à l’article BARBE (Ref. N°123 et 1244) etc.
L’ Encyclopédie est alors tributaire de la perspective plinienne, qui s’intéresse en priorité à l’inventeur ou à l’introducteur de telle pratique à Rome1. Ensuite, pour des étymologies (pour la pierre à l’article ASSIENNE (PIERRE) ou PIERRE D’ASSO, I, 768), des équivalences entre termes anciens et modernes : ainsi, à propos d’ANTIGONIE ou ANTIGONEE en Géographie ancienne & moderne (I, 501a), « ville de la Macédoine dans la Mygdonie sur le golfe de Thessalonique ; c’est la Thermaïque des anciens, Cojogna du temps de Pline, aujourd’hui Antigoca ».
Pline est-il critiqué ? Ses informations sont-elles toujours prises au sérieux ? Pline fait l’objet d’un regard critique, certaines de ses informations sont corrigées : l’article AIMANT (I, 214) Ref. N°32 des occurrences de « Pline », évoque « un passage mal entendu » de Théophraste par Pline, mais cite plus loin « un beau passage de Pline ». Ailleurs, Pline était « mal instruit sur l’origine et la nature de l’amiante » (article AMIANTE, amiantus en Histoire naturelle, I, 359 Ref. N°45). D’autre part, à l’époque de Diderot avait déjà émergé un discours critique à l’égard de Pline, pour ses informations fantaisistes. On trouve dans l’ Encyclopédie des occurrences qui semblent péjoratives et se rapprochent du reproche d’affabulation dont Pline a fait l’objet. Prenons l’article ARETHUSE en Mythologie (I, 636) Ref. N°82 et 83 des occurrences de « Pline », écrit par Diderot :
ARETHUSE, s. f. ( Myth. ) fontaine de la presqu’ile d’Ortygie. On dit qu’ Arethuse , avant que d’être fontaine, étoit une des compagnes de Diane; qu’un jour qu’elle se baignoit dans un ruisseau, elle fut apperçûe par Alphée; que se sentant vivement poursuivie par le fleuve amoureux, elle implora le secours de Diane, qui la métamorphosa en fontaine; mais qu’Alphée ayant reconnu son amante sous ce déguisement, ne s’en unit que plus intimement avec elle, en mêlant ses ondes aux siennes. On lit dans Ciceron que l’ Arethuse eût été de son tems entierement couverte des flots de la mer, sans une digue & une levée de pierre qui l’en séparoit. Pline & plusieurs des anciens paroissent avoir crû que l’Alphée continuant son cours sous la mer, venoit reparoître en Sicile; & que ce qu’on jettoit dans ce fleuve en Arcadie, se retrouvoit dans la riviere d’Ortygie: mais Strabon ne donne pas dans cette tradition ridicule; il traite de mensonge la coupe perdue dans l’Alphée, & retrouvée dans la Sicile, & ne balance pas à dire que l’Alphée se perd dans la mer comme les autres fleuves. Pline débitoit encore une autre fable sur les eaux de l’ Arethuse , c’est qu’elles avoient une odeur de fumier dans le tems des jeux olympiques qui se célébroient en Grece, sous les murs d’Olympe où passoit l’Alphée, dans lequel on jettoit le fumier des victimes, & celui des chevaux qui servoient dans les courses.
Ce texte se réfère à deux passages de l’ HN , qu’une recherche par mots clés permet de trouver :


Quidam uero odio maris ipsa subeunt uada, sicut Arethusa, fons Syracusanus, in quo redduntur iacta in Alpheum, qui per Olympiam fluens Peloponnesiaco litori infunditur. … Arethusam Syracusis fimum redolere per Olympia, uerique simile, quoniam Alpheus in eam insulam sub mari permeet 1.
Diderot utilise ces passages respectivement au milieu et à la fin de l’article cité, et il les explicite en ajoutant des éléments qui ne se trouvent pas dans Pline. Ce dernier participe ici, aux côtés d’autres auteurs, à une « tradition ridicule » selon Strabon, et « débitait encore une autre fable » selon laquelle les eaux de l’Aréthuse sentaient le fumier dans certaines circonstances. On peut noter que Pline se range à une opinion commune à son époque (« Pline et plusieurs anciens »), et que sa fable présente une certaine logique. Que signifie la qualification de « fable » à propos des informations de l’ HN ?
C’est là une vaste question - qui touche à la nature des informations et au rôle de l’auteur - dont on résumera les principaux points. Tout d’abord, Pline s’inscrit là dans la façon de faire des auteurs antiques, comme en témoigne l’article CELTES (PHILOSOPHIE DES) (II, 808), Ref. N°156. L’auteur de l’article, Yvon, commence par noter l’incertitude où l’on est sur la philosophie des Celtes, et explique cette situation par l’absence de transmission à la postérité, l’absence de sources latines ou celtes, l’oralité de cette culture, d’où quantité de fables : « Les fables qui défigurent leur histoire, & qui ont été compilées par Solin, Pline, Pomponius Mela, Aulu-gelle, Hérodote, & Strabon, montrent assez quel fond nous devons faire sur les écrivains, tant Grecs que Latins, qui se sont mêlés de l’écrire ». Ensuite, Pline se fait un devoir de rapporter toutes les informations, fausses ou vraies, pour la seule raison qu’elles existent2. Cela ne signifie pas pour autant que l’inventaire du savoir soit un but en soi, en dehors de tout regard critique.
D’une part, Pline affirme laisser le lecteur juge3, mais d’autre part, il oriente cette opinion de plusieurs manières, soit en prononçant un jugement4, soit en laissant à des sources peu fiables la responsabilité d’informations fantaisistes : le plaisir de rapporter des faits merveilleux, insolites… trouve ainsi sa place dans un projet plus ‘sérieux’ d’inventaire du savoir. Et c’est aussi cette dualité qui a fait le succès de l’ HN .
Pline peut ainsi avoir un regard critique sur des fables, comme dans l’article ARGONAUTES en Mythologie (I, 647), Ref. N°85 des occurrences de « Pline ». L’article s’interroge sur ce qu’était la toison d’or, et mentionne les hypothèses avancées par les auteurs antiques, dont Varron et Pline, qui « prétendent que cette fable tire son origine des belles laines de ce pays, & que le voyage qu’avaient fait quelques marchands Grecs pour en acheter avait donné lieu à la fiction ». Il y a bien là, de la part des auteurs antiques, une volonté de démythifier la fable, en proposant une explication rationnelle.
La présence de « fables » dans l’ HN ne signifie donc pas que l’auteur y ajoute foi. Il peut au contraire soit prendre ses distances avec elle, soit en rendre compte. Diderot a bien compris cette pluralité de la position de l’auteur, qui peut induire en erreur. Voici en effet l’article ACHOR en Mythologie (5 = I, 97), Dieu Chasse-mouche ou Dieu des mouches : ACHOR, s. m. ( Myth .) Dieu Chasse - Mouche , ou Dieu des Mouches . Pline dit que les habitans de Cyrene lui sacrifioient, pour en obtenir la délivrance de ces insectes, qui occasionnoient quelquefois dans leur pays des maladies contagieuses. Cet Auteur ajoûte qu’elles mouroient aussitôt qu’on avoit sacrifié.
Un savant Moderne remarque que Pline auroit pû se contenter de dire, pour l’honneur de la vérité, que c’étoit l’opinion vulgaire ; pour moi, il me semble qu’il ne faut pas exiger une vérité qui peut être dangereuse à dire, d’un Auteur qu’on accuse d’avoir menti en tant d’occasions où il eût été véridique sans conséquence ; & que Pline qui vraissemblablement ne croyoit gueres à la divinité de Chasse - Mouche, mais qui se proposoit de nous instruire du préjugé des habitans de Cyrene, sans exposer sa tranquillité, ne pouvoit s’exprimer autrement. Voilà, je crois, une de ces occasions où l’on ne peut tirer aucune conséquence du témoignage d’un Auteur ni contre lui-même, ni pour le fait qu’il atteste.
Le passage de l’ HN dont il s’agit est tiré du livre X, consacré aux oiseaux.
Dans ce texte, Pline procède à un inventaire rapide d’oiseaux dotés de propriétés étonnantes.
Inuocant et Aegyptii ibis suas contra serpentium aduentum, et Elei Myiagrum deum muscarum multitudine pestilentiam adferente, quae protinus intereunt quam litatum est ei deo 1 .
Tout d’abord, Diderot reprend effectivement le texte de Pline - épidémies ; mort des mouches suite au sacrifice -, mais il attribue à Pline des informations provenant d’autres auteurs : Pline ne dit rien en effet des habitants de Cyrène. On note dans le texte plinien l’absence de source et la rapidité de la narration. On se trouve là en pleine paradoxographie, et ce contexte est essentiel pour comprendre la position de Pline sur la vérité de l’information. En effet, dans la paradoxographie, le plaisir du fabuleux l’emporte sur le souci de la vérité, et même, la question de l’authenticité de l’information ne se pose pas. Bien plus, l’absence de raisonnement logique et de causalité sont des éléments typiques de la paradoxographie : les faits sont énoncés de façon brute et rapide, voire avec une part de mystère, afin de créer la surprise, et donc le plaisir de la lecture1. Le « savant moderne » dont parle Diderot n’avait pas ce contexte à l’esprit, lorsqu’il accuse Pline de faire passer pour la vérité l’opinion du vulgaire. Comme le note Diderot à propos de ce passage, « l’on ne peut tirer aucune conséquence du témoignage d’un Auteur ni contre lui-même, ni pour le fait qu’il atteste ».
Mais si l’on reconnaît dans ce passage une forme d’écriture typique de la paradoxographie, on sait aussi que Pline se livre au plaisir du récit sans se préoccuper de la vérité, ou qu’il fait confiance au bon sens du lecteur à ce sujet. Par ailleurs, Pline prend souvent ses distances avec des informations fabuleuses - pour lesquelles le plaisir de la narration passe avant l’authenticité - en les attribuant à des sources paradoxographiques et/ou périégétiques. Or l’ Encyclopédie établit un raccourci du type « Pline dit que, on lit dans Pline que », ce qui efface la source intermédiaire et donne la responsabilité de l’information à Pline. Ainsi, à l’article BITHIES en Géographie & Histoire (II, 267) Ref. N°139, on lit :
Il y a eu dans la Scythie des femmes de ce nom qui avaient, dit- on, à un des yeux la prunelle double, la figure d’un cheval à l’autre, & le regard si dangereux, qu’elles tuaient ou ensorcelaient ceux sur qui elles l’attachaient. Voyez cette fable dans Pline, liv. VII. c. ij .
Or Pline écrit en VII, 17-18, II, (2) :
Huius generis et feminas in Scythia, quae Bitiae uocantur, prodit Apollonides.
Phylarchus et in Ponto Thibiorum genus multosque alios eiusdem naturae, quorum notas tradit in altero oculo geminam pupillam, in altero equi effigiem
[…] . Feminas quidem omnes ubique uisu nocere quae duplices pupillas habeant, Cicero quoque apud nos auctor est 2.
Diderot ne mentionne pas les sources citées par Pline sur ces femmes ; de plus, par une sorte de raccourci et de confusion, il semble attribuer à Pline sur ce sujet des informations que Pline rapporte, mais qu’il attribue à d’autres auteurs, et, pour Cicéron, sur d’autres femmes. Cela renvoie à la question de savoir si les auteurs des articles avaient accès direct au texte plinien ou s’ils utilisaient des sources intermédiaires. Les différents modes de citation permettent de déduire qu’il existe aussi plusieurs types de rapport à l’ HN , depuis la fidélité des citations directes, jusqu’à la contamination entre des informations provenant de plusieurs sources, qui sont cependant toutes attribuées à Pline.
L’ Encyclopédie utilise donc Pline avec fidélité dans la lettre, mais liberté dans la référence. Tout se passe comme si le nom de Pline suffisait à accréditer une information, ce qui se retourne parfois contre lui. Cette place encore accordée à Pline au XVIIIe s. illustre bien l’autorité que représente l’ HN . Elle se vérifie dans la postérité de l’œuvre, et s’explique pour plusieurs raisons, on l’a exposé. Il en résulte que l’ HN est plus qu’une encyclopédie, et c’est peut-être ce débordement du cadre qui en fait, aussi, un paradigme d’encyclopédie : l’encyclopédie par excellence, c’est la source de tout savoir, et donc le point de départ d’œuvres de toute nature.
On peut qualifier l’ HN de texte fondateur de l’encyclopédisme en ce qu’elle ouvre la voie à un genre qui perdurera, sous différentes formes, jusqu’à nos jours. Cependant, l’ HN n’est pas un modèle formel : les encyclopédies n’y ont pas vu un schéma d’organisation de la connaissance à suivre ; mais elle fonde l’encyclopédisme dans ses principes généraux, le souci de l’exhaustivité, de l’utilité, de l’accessibilité. Pline effectue un bilan du savoir à un moment donné, en ayant bien conscience que la connaissance évolue et s’enrichit sans cesse. Comme il l’écrit dans la Préface, Ego plane meis adici posse multa confiteor… 1. Il y a dans cette déclaration une certaine modernité qui fait penser aux formes actuelles du savoir, telles que Wikipédia , dont le contenu peut être modifié et augmenté sans fin ; mais cette fois, ce sont les lecteurs qui deviennent auteurs. L’Auteur a disparu au profit d’une communauté auctoriale anonyme, dont les compétences croisées prétendent garantir et légitimer le savoir délivré. De Pline à Wikipédia , le statut de l’auteur a complètement changé, posant par là-même aussi la question de la valeur de la connaissance.

1 American and French Research on the Treasury of French Language, The ARTFL Project, Division of the Humanities, The University de Chicago, General Editor, R. Morrissey, Associated Editor, Glenn Roe, Etats-Unis. Encyclopédie , ARTFL, éd. Winter 2008.
2 Alain Rey, Encyclopédies et dictionnaires , 1982, p. 12, note 3.

1 M. Malherbe, « L’ Encyclopédie : histoire, système et tableau », dans M. Groult (dir.), L’ Encyclopédie, ou la création des disciplines , Paris, 2003, p. 45-58, cit. p. 45.
2 Encyclopédie, ARTFL, éd.Winter 2008.
3 Sur la postérité de l’ HN , cf E. W. Gudger, « Pliny’s HN : the Most Popular Natural History ever Published », Isis , 6, 1924, p. 269-281 ; Ch. G. Nauert Jr., « C. Plinius Secundus ( NH ) », dans F. E. Cranz et P. O. Kristeller (éd.), Catalogus Translationum et Commentariorum : Mediaeval and Renaissance Latin Translations and Commentaries , Washington D. C., 1980, p. 297-422 ; A. Borst , Das Buch des Naturgeschichte. Plinius und seine Leser im Zeitalter des Pergaments, Heidelberg, 1994, en particulier p. 1-17 ; Pline à la Renaissance , Colloque de Besançon, mars 2009, actes à paraître.
4 E. W. Gudger, op. cit ., p. 269.
5 G. Nauert Jr., op. cit .
6 V. Naas, Le projet encyclopédique de Pline l’Ancien , Rome, 2002, p. 34-41, et bibliogr. p. 502-504.





1 Voir la mise au point de J.-B. Guillaumin, « L’encyclopédisme de Martianus Capella : héritage d’une forme traditionnelle ou nouveauté radicale ? », Schedae , 2007, prépublication 4-1, p. 45-68, en particulier p. 48-51, avec bibliographie ; voir aussi É. Gavoille, ‘ Ars’. Étude sémantique de Plaute à Cicéron , Louvain et Paris, 2000, p. 214-229 ; et V. Naas, op. cit. , p. 18-27.
2 NH, Praef ., 14 .
3 Pierre Grimal, « Encyclopédies antiques », CHM , 9, 1965, p. 465.
4 Ibid ., p. 475.
5 Ibid ., p. 477.
6 C. Rubincam, « The Organisation of Material in Graeco-Roman World Histories », dans P. Binkley (éd.), Pre-Modern Encyclopaedic Texts , Leyde, 1997, p. 127-136, en particulier p. 127-128.
1 Sur l’image de Caton, voir S. Agache, « Caton le Censeur, les fortunes d’une légende », Caesarodunum , XV bis, 1980, p. 71-107.
2 Sur l’importance de Caton pour Pline, cf L. Cotta Ramosino, Plinio il Vecchio e la tradizione storica di Roma nella ‘Naturalis Historia’ , Alessandria, 2004, index des réf. p. 415.
3 Se reporter à la liste donnée par Pline le Jeune, Ep. III, 5.
4 C. Rubincam, op. cit . On consultera aussi R. L. Fowler, « Encyclopedias : Definitions and theoretical Problems », Pre-Modern Encyclopaedic Texts , op. cit ., p. 3-26, notamment p. 8.
1 A. Roncoroni, « Plinio tardoantico », dans L. Alfonsi (éd)., Plinio il Vecchio sotto il profilo storico e letterario , Atti del Convegno di Como , 5-7 octobre 1979, Côme, 1982, p. 151-170 ; M. Chibnall, « Pliny’s Natural History and the Middles Ages », T. A. Dorey (éd.), Empire and Aftermath, Silver Latin II, Londres et Boston, 1975, p. 57-78.
2 A. Borst, op. cit.
3 Voir « Pline à la Renaissance », op. cit.
4 Diderot, Encyclopédie , article APIS ( Mythologie ).
5 R. L. Fowler, op. cit ., p. 23-24.
1 J.-B. Guillaumin, op. cit .
2 F. Della Corte, « Enciclopedisti latini », dans Opuscula VI, Gênes, 1978, p. 1-108, p. 51.
3 S. Auroux , La sémiotique des encyclopédistes , 1979, p. 315-316.
4 NH , XXXVII, 201.
5 Roland Mortier, Préface , p. 13-15 , cit. p. 13, A. Becq, L’encyclopédisme , 1991.
6 Pierre Grimal, op. cit ., p. 482.
7 Roland Mortier, op. cit ., p. 13.
1 Art. ENCYCLOPEDIE ( Philosophie ), 1755, p. 635a.
2 NH , Praef ., 14: « Au surplus, le chemin où je me suis engagé n’est pas battu par les auteurs, ni de ceux où l’esprit souhaite de se promener. Il n’existe personne chez nous qui ait fait la même tentative, personne chez les Grecs qui ait traité à lui seul toutes les parties du sujet. […]
De plus, il nous faut toucher à tous les points que les Grecs embrassent sous le nom de ‘culture encyclopédique’ ; et cependant les uns sont ignorés ou rendus incertains par les inventions personnelles, tandis que d’autres ont été si souvent publiés qu’ils sont devenus fastidieux ». Les traductions sont celles de la Collection Budé, Paris.




1 A propos de la respiration des insectes . NH , XI, 8 : « Au reste, laissons à chacun sa façon d’en juger : nous, notre but est de décrire les phénomènes évidents, non d’en dépister les causes obscures ». Se reporter aussi au commentaire de ces termes dans V. Naas, op. cit ., p. 78-79.
2 NH , VIII, 44. Cf V. Naas, op. cit ., p. 165-166. Ead., « Indicare, non indagare (Pline l’Ancien, NH , XI, 8) : encyclopédisme contre histoire naturelle ? » (colloque Encyclopédisme et histoire naturelle , Université de Nice, 28 mars 2008), à paraître.
3 L. Cotta Ramosino, op. cit .
4 Pline le Jeune, Ep ., III, 5.
5 Suétone, De Vir. illust. De hist. , VI (= Fragm . 80, éd. Reifferscheid, 1860).
6 V. Naas, Le projet encyclopédique …, op. cit., p. 58 et note 182.
7 Tac., An ., XIII, 31. Cf L. Cotta Ramosino, op. cit ., p. 35.
1 Ch. Hunzinger, « La notion de thôma chez Hérodote », Ktèma , 20, 1995, p. 47-70.
2 Sur l’extraordinaire dans l’ Histoire naturelle , voir V. Naas, « Opera mirabilia in terris et Romae operum miracula dans l’ HN de Pline l’Ancien », dans I. Bianchi et O. Thévenaz (éd.), ‘Mirabilia’, Lausanne, 2004, p. 253-264 ; M. Beagon, « Situating Nature’s Wonders in Pliny’s Natural History », dans E. Bispham et G. Howe (éd.), ‘Vita vigilia est’ , Londres, 2007, p. 19 - 40.
3 NH , II, 241: « Dans la suite, nous reparlerons de tout cela plus largement et plus en détail ; car, pour le moment, je fais voir comme un assortiment des merveilles de partout. Mais mon esprit, sortant de l’explication de la nature, se hâte de conduire les lecteurs, comme par la main, à travers toute la surface de notre globe ».
4 V. Naas, Le projet encyclopédique …, op. cit ., p. 63-66.
5 J.-M. Mandosio, « Encyclopédies en latin et encyclopédies en langue vulgaire (XIIIe-XVIIIe siècle) », dans E. Bury (éd.), Tous vos gens à latin , Genève, 2005, p. 113-136, en particulier p. 114-115.
1 A. Dihle, Greek and Latin Literature of the Roman Empire from Augustus to Justinian , Londres et New York, 1994, p. 180-181.
2 Cl. Moatti, La raison de Rome , Paris, 1997.
3 Cl. Nicolet, L’inventaire du monde , Paris, 1996 (1ère éd. 1988).
4 NH , XXXVII, 201 : « Eh bien, dans tout le monde, partout où s’étend la voûte céleste, la contrée qui est entre toutes la plus parée des avantages qui méritent la première place dans la nature, c’est l’Italie, reine et seconde mère de l’univers… », V. Naas, op. cit ., p. 233.
5 V. Naas, op. cit ., p. 418-423.
6 G. B. Conte, « L’inventario del mondo », Generi e lettori. Lucrezio, l’elegia d’amore, l’enciclopedia di Plinio , Milan, 1991, p. 95-144, cit. p. 104.
1 P. Gros, « Munus non ingratum : le traité vitruvien et la notion de service », dans Le projet de Vitruve. Objet, destinataires et réception du De Architectura, Rome, 1995, p. 75-90.
2 Ph. Mudry, « Science et conscience. Réflexions sur le discours scientifique à Rome », Sciences et techniques à Rome , Etudes de Lettres , Lausanne, janv.-mars 1986, p. 74-86.
3 A. Zucker, Aristote et les classifications zoologiques , Louvain et Paris, 2005, p. 311.







1 V. Naas, op. cit ., p. 187 .
1 M. Foucault, « Qu’est-ce qu’un auteur? », Bull. de la soc. fr. de philosophie , 63, 1969, p. 73-104, en particulier p. 84.
1 NH , Praef ., 17.
1 Sur le primus inuentor dans l’ HN , voir V. Naas, « Pline l’Ancien a-t-il cru à ses mythes ? », Pallas , 78, 2008, p. 133-151.
1 NH , II, 225 : « Certains (fleuves) encore, par haine de la mer, coulent sous son fond même, telle la fontaine Aréthuse à Syracuse, où se retrouvent les objets jetés dans l’Alphée, qui traverse Olympie et a son embouchure sur la côte du Péloponnèse ». NH , XXXI, 55: « Aréthuse, à Syracuse, sent le fumier durant les fêtes Olympiques, phénomène vraisemblable, puisque l’Alphée coule sous la mer jusqu’à cette île ».
2 NH , II, 85.
3 Par exemple NH , XI, 8, et V. Naas, Le projet encyclopédique …, op. cit ., p. 78-79.
4 Par exemple NH , IX, 17.
1 NH , X, 75: « Les Egyptiens invoquent aussi leurs ibis contre l’incursion des serpents, et les Eléens le dieu Myiagre (‘celui qui fait la chasse aux mouches’), lorsque la multitude des mouches apporte une maladie épidémique ; elles meurent aussitôt qu’on a sacrifié à ce dieu ».
1 Voir Ch. Jacob, « De l’art de compiler à la fabrication du merveilleux. Sur la paradoxographie grecque », Lalies , 2, 1980, p. 121-140.
2 « Apollonides rapporte qu’il y a même des femmes de cette espèce (avec deux pupilles), en Scythie, qui s’appellent Bities. Phylarque cite également dans le Pont les Thibiens et beaucoup d’autres de la même espèce, qui se signalent, dit-il, par une double pupille dans un œil et par l’image d’un cheval dans l’autre. […] D’ailleurs, chez nous, Cicéron soutient également que, partout, toutes les femmes, qui ont les pupilles doubles, possèdent un regard maléfique ».
1 NH, Praef ., 28 : « Pour ma part, j’avoue franchement qu’on pourrait ajouter beaucoup à mes livres ».
L’encyclopédisme sacré du De Anima de Cassiodore1
Alain GALONNIER
Il ne semble point pertinent de parler d’œuvre encyclopédique au Moyen Âge avant Isidore de Séville, le De ordine d’Augustin, second livre, et le De nuptiis Philologiae et Mercurii de Martianus Capella2 n’en faisant pas traditionnellement partie. En outre, lorsqu’on évoque à ce sujet le nom de Cassiodore ( c. 490- c. 580), c’est aux Institutiones qu’il est toujours fait référence. Mettre en avant le De anima ( c. 540) dans cette problématique, c’est alors risquer doublement le démenti. Acceptons-en l’augure, d’autant mieux que nous nous interrogerons ici sur ce que l’ouvrage présente comme caractéristiques non pas de l’encyclopédie, mais de la production encyclopédiste, notion encore floue en cette entame de réflexion. Il convient donc, avant toute autre précision, d’essayer de définir ce que l’on entend par « encyclopédisme », sans ambitionner en ces pages de profiler davantage qu’une attitude mentale, car l’entreprise cassiodorienne n’a pas l’envergure suffisante pour soutenir une comparaison trop détaillée, notamment avec les grandes réalisations du XIIIe siècle. Autrement dit, ce que nous souhaitons envisager c’est, non pas en quoi le De anima serait une encyclopédie, mais en quoi il reléverait de l’encyclopédisme, c’est-à-dire – apanage de sa forme médiévale – d’une orientation intellectuelle adoptée en tant que telle, sans renoncer aux fondamentaux de la foi et à ses réquisits. Quels en sont alors les critères ?
En se limitant donc aux lignes de force, avoir une démarche encyclopédiste c’est admettre un système du monde qui instaure un ordre parmi les choses, et en interpréter les phénomènes à la lumière de la raison, au moyen d’un ensemble d’informations prélevées sur ce que l’on considère comme les acquis du savoir universel. L’esprit d’encyclopédisme cherche ainsi à codifier et à coordonner des données cognitives jugées fondamentales, qu’il prélève et retranscrit dans le cadre d’une systématisation globale, pour en faire la matière d’un apprentissage. Quant à la dimension du sacré, elle introduit l’idée que les manifestations de la nature ne sont plus les objets adéquats et suffisants de la connaissance, dès lors que l’Écriture devient la norme de la culture, qui perd ainsi toute valeur d’autonomie. D’où une moralisation de l’outil culturel, typique – redisons-le – de l’encyclopédisme médiéval1.
Afin que ces quelques traits esquissés dessinent un schéma dans lequel puisse s’insérer le De anima de Cassiodore, il y a lieu de commencer par situer son traité sur l’axe épistémologique propre à l’œuvre cassiodorien. On le doit chercher dans la mission d’éducateur dont il s’est senti investi auprès de ses contemporains, amis ou protégés, non sans être accessoirement conscient de léguer à la postérité quelques pans du savoir total de son temps.
Qu’il s’agisse du sécrétaire de Théodoric rédigeant des ( Epistolae ) Variae ou du guide spirituel composant des Institutiones , il s’est toujours employé, certes avec des intentions divergentes, dans des proportions inégales et selon des moyens variables, à propager un capital scientifique diversifié en y mettant autant d’application que de jubilation. Les digressions érudites des Variae sont effectivement pratiquées chaque fois que le destinataire d’une lettre, par sa profession, ses centres d’intérêt ou sa sensibilité, justifie ce genre de parenthèses. Néanmoins, par cette pratique Cassiodore se révèle, dans ce contexte, plus polymathe mondain qu’érudit sagace. Sa science de circonstance, parfois approximative, trop enveloppée de rhétorique, ou trompée par une mémoire défaillante, a l’ampleur, non de l’encyclopédisme, mais de la curiosité superficielle quoique habile, qui sait conjuguer flatterie opportuniste et éloquence théâtrale. Les conditions changent radicalement avec les Institutiones . Il s’agit de donner des conseils et des clés de lecture à des moines sans bagage littéraire, pas toujours à l’aise avec les subtilités des Docteurs de l’Église, et peu enclins à fréquenter les auteurs profanes.
L’objectif pédagogique y est on ne peut plus évident et explicite, et le catalogue a pour unique prétention de guider des esprits malléables, préparés à une autre édification, dans le maquis des connaissances, où le spirituellement sain et l’intellectuellement utile sont les seuls critères de sélection.
Entre les deux ouvrages, chronologiquement très voisin du premier, confessionnellement plus proche du deuxième – puisque Cassiodore venait d’entamer sa conversion –, mais doctrinalement à mi-chemin de l’un et de l’autre, se positionne le De anima , où l’exercice se modifie encore, sans toutefois que l’objectif en soit affecté. Se voulant théologien et philosophe, Cassiodore y réalise une sorte de mosaïque textuelle sur le thème de l’âme, dans laquelle l’historien des idées et des textes repère plus ou moins aisément un enchaînement d’évocations où se succèdent des emprunts diversement fidèles à des penseurs profanes et sacrés, eux-mêmes entrecoupés de citations scripturaires. Mais à la différence des deux productions mentionnées ci-avant, il n’identifie point les écrivains qu’il convoque ou rapporte, à l’exception d’Augustin. L’invitation à les lire et la volonté de transmettre une somme de connaissances n’en sont pas moins intactes. L’exercice lui permet ainsi de multiplier les épisodes scientifiques au cours des onze premiers chapitres, sur les dix-huit de l’ensemble, dans un but strictement pédagogique1.
Dès l’introduction du reste, Cassiodore affecte de regretter qu’aussitôt après avoir été vivement incité par ses amis à rédiger ce qui allait devenir les Variae , il ait été de nouveau encouragé par les mêmes à faire part de ses notes de lecture concernant le thème de la substance de l’âme et de ses vertus. Ces indications préambulaires, qui paraissent plus arrangées que celles des Variae , ont pour mérite de mettre au jour à la fois un dessein et une méthode. On aura fait à peu près le tour du premier après avoir dit qu’il s’agit pour l’essentiel de remplir une tâche d’enseignement, au sens immédiat de diffusion d’informations pré-assimilées, facilitant leur réception et incitant à leur extension. Quant à la méthode, son énoncé participe du même effet littéraire, puisqu’elle est dictée par les solliciteurs eux-mêmes : « dévoiler ( aperire ) quelques-uns des mystères que j’avais pu découvrir, tant dans les livres sacrés que dans les séculiers, à propos de la substance de l’âme ou de ses vertus ( virtus ) »2. Cette mixité des sources, mentionnée allusivement, doit néanmoins bénéficier de toute notre attention, vu qu’elle commande la façon de procéder de Cassiodore, qui, à partir de ces deux pôles, organise maints développements de son De anima . Et quoique la bipolarité ne se ramène pas à un équilibre, dans la mesure où le sacré prévaut invariablement sur le profane, le second n’est cependant jamais réduit à un faire-valoir du premier.
Pour ce faire, Cassiodore choisit la problématique de l’âme qui, depuis le Peri; Yuch'" d’Aristote et, pour le courant latin, le De anima de Tertullien, constituait un genre littéraire à part entière. Parmi les thèmes qu’il aborde, celui du corps humain lui donne tout particulièrement l’occasion de déployer cet enrichissement intellectuel auquel il veut sensibiliser et intéresser. Nous avons là le premier aspect en mesure d’assurer à son auteur une place dans l’histoire de l’encyclopédisme. Déterminant dans la façon de situer l’écrit en fonction de son objectif et de son organisation, et de puiser à des sources muettes, soit en les combinant, soit en dotant les « séculières » d’une certaine capacité heuristique, c’est de lui que dépendent entièrement la gestion collective du savoir et la jouissance d’instruire.
* L’argument de départ est en effet le suivant : l’âme étant l’unique aiguillon et l’unique instrument de notre soif de connaissance universelle, il y aurait quelque chose de paradoxal à ce qu’elle ne puisse se connaître ellemême ( De anima , I, p. 534, 10-14). Après un bref détour pour évoquer le précepte de Delphes (gnw'qi seautovn), que Socrate rendit célèbre1, Cassiodore commence par illustrer cette situation en rappelant notre formidable appétit de savoir :
Nous aspirons en effet à étudier le cours contraire des planètes dans le ciel, la trajectoire convergente des astres2. Parmi eux en effet, il y en a certains qui sont immobiles et privés de mouvement, et d’autres qui sont toujours mobiles, emportés par une rotation, et ne se reposent à aucun moment3. Ceux-ci, comme les docteurs mondains ont entrepris de le découvrir, sont parcourus par une modulation inestimable, aux harmonies délectables4, dont le son (et) l’accord produisent un chant consonant et délicieux.5
Ce fragment, qui relie organisation du cosmos et harmonie des sphères, fournit déjà l’occasion d’un aperçu furtif des quatre sciences du quadrivium , puisque, outre une allusion, au début, à la géométrie et à l’astronomie, il aboute deux passages inspirés de Boèce, dont le premier est bien une citation littérale du De institutione arithmetica , alors que le second serait un résumé très libre d’un fragment du De institutione musica , deux traités d’élaboration distincte mais épistémologiquement connexes. Une autre évocation illustrative élargit ensuite l’idée générale de la difficulté de l’autoconnaissance de l’âme à celle de l’impossibilité de l’autoperception des sens, et précisément à trois des cinq organes sensoriels, puis à l’élément centralisateur qu’est le cerveau :
Il n’est pas facile de pouvoir parler d’elle-même [ sc . l’âme], parce que c’est grâce à elle que nous savons expliquer d’innombrables choses. L’œil, en effet, qui atteint jusqu’aux étoiles, ne réussit pas à se voir, et notre palais, alors qu’il perçoit divers goûts, ignore sa propre saveur. Les narines non plus, qui captent les différentes odeurs des corps parfumés, ne sentent point ce qui s’exhale d’elles-mêmes. Notre cerveau enfin, bien qu’il transmette la sensation aux autres membres, ne possède cependant pas lui-même, lit-on, de sensation1.
L’auteur en appelle ici à une théorie, vraisemblablement relayée de nombreuses fois, que l’on trouve dans le Peri; Yuch'" du Stagirite sous la forme d’une difficulté. Il y est question de savoir « pourquoi, des organes sensuels eux-mêmes, n’y a-t-il pas sensation, et pourquoi, sans les sensibles extérieurs, les sens ne produisent-ils pas de sensation ? »2. La réponse d’Aristote, que Cassiodore ne reprendra pas, consiste à dire qu’une faculté sensible n’existe point en acte mais seulement en puissance, donc ne peut s’autopercevoir et n’est actualisée que par la chose sensible, individuelle et extérieure3. Ainsi s’amorce chez ce dernier une pratique que nous percevons comme relevant d’une conception encyclopédiste du savoir, et dont nous allons signaler plusieurs autres exemples. Mais auparavant, il importe de s’intéresser à l’instrument qui permet une telle démarche, savoir la « raison » ( ratio ), et à ceux qui en sont dépositaires : les auteurs profanes ou séculiers.
* Bien plus intéressantes que les docteurs de la foi pour juger de l’encyclopédisme du De anima , les autorités mondaines sont convoquées sous trois appellations principales : magistri ou auctores saecularium litterarum 4, doctores mundani 5 et veteres , la plus répandue6. Glisser quelques noms sous ces désignations a tout de la gageure, sauf à s’en remettre exclusivement aux Institutiones , unique témoin direct, et parfois virtuel, de l’état de la bibliothèque cassiodorienne dans les années 540. Pour s’en tenir à ceux que nous retrouverons ou auxquels nous serons amené à faire appel, il ressort que de Platon et d’Aristote, magistri saecularium litterarum (II, III, 20), Cassiodore dispose exclusivement de ce que Boèce lui aurait transmis.
De Cicéron, il n’a dû connaître que les Topica , par le canal boécien également, et le De inventione , alors que le De natura deorum (II) semble se profiler à l’horizon de plusieurs fragments. De Galien, les Institutiones ne mentionnent qu’un seul traité mis en latin, la Therapeutica dédiée à Glaucon, autrement dit l’ Ad Glauconem de methodo medendi 7. Mais nous verrons que le De usu partium corporis humani aurait été très sollicité, peut-être par le truchement de passages traduits et véhiculés dans des écrits de compilation, comme celui, anonyme, que signalent les mêmes Institutiones , ou des traités médicaux latins1, tel le De medicina perdu de Caelius Aurelius ( s . V), également signalé par Cassiodore au même passage de son guide de lecture2.
À l’inverse de la manière dont ces écrivains séculiers interviennent tout du long, leur portée, nous le savons, est toujours seconde par rapport à celle des penseurs chrétiens, mais avec un crédit qui demeure intact. Il était alors attendu que la confiance manifestée par Cassiodore dans la raison ne souffre d’aucune ambiguïté :
J’appelle raison le mouvement démonstratif de l’intelligence qui conduit, par ce qui est acquis et connu, à quelque chose d’inconnu3, parvenant au secret de la vérité4. C’est elle qui, par des conjectures et des arguments, désire se hâter vers ce qu’elle sait être dans la nature des choses. En effet, la raison elle-même, qui est rendue étrangère à toute image de la fausseté, c’est elle que l’on doit nommer vraie, pure et certaine. Il lui a donc été donné en quelque sorte d’appréhender ses propres réflexions et de (les) exprimer, dans le respect de la langue, avec une volubilité récurrente ( volubili motatione ). 5
Cette définition de la raison, excursus de sensibilisation à l’art du discours persuasif, n’est point tout à fait celle d’un vulgaire compilateur, qui aurait transmis passivement son héritage en relayant par exemple ce que le christianisme put en répercuter, entre autres chez Augustin. Probabilis d’abord y a vraisemblablement le sens d’« apodictique », mais en son acception étymologique, dont use notamment Sextus Empiricus6, de ce qui dévoile une conclusion non évidente, autrement dit a valeur heuristique, et ne consiste donc pas à consolider, comme chez Aristote, une science acquise. La métaphore du dévoilement ensuite, acheminement par le connu vers l’inconnu, pourrait illustrer le thème pythagoricien de la science comme initiation à des mystères, que reprendra entre autres Galien dans son De usu 7, un auteur dont la prégnance se révèle étonnamment marquée dans le De anima , y compris sous des aspects qui excèdent les canaux habituels de diffusion du fonds galénique. Enfin, le passage de la démonstration au dévoilement est une caractéristique des commentateurs aristotéliciens des premiers siècles après Jésus-Christ. L’estime affichée par Cassiodore pour la raison fait même qu’il s’en remet parfois complètement à elle pour asseoir certaines propriétés de l’âme, comme ici son immortalité :
Les auteurs en lettres séculières ont prouvé de multiples manières que les âmes sont immortelles, en disant : ‘si tout ce qui donne vie à un autre vit par soi-même, il est pour cela immortel ; or l’âme, puisqu’elle donne vie au corps, vit par elle-même 1; elle est pour cela immortelle’. Ils disent aussi : ‘tout ce qui est immortel est simple ; or l’âme n’est ni harmonie ni formée de plusieurs (parties), mais elle est simple par nature ; par conséquent l’âme est immortelle’2. Et ils proposent encore : ‘tout ce qui n’est point corrompu par une opposition originelle persiste immortel de manière continue ; l’âme en effet, puisqu’elle est simple et pure, est sans aucun doute immortelle’3. Ils ajoutent également : ‘tout rationnel qui se meut soi-même est immortel ; or l’âme rationnelle se meut ellemême ; elle est par conséquent immortelle’.4
Enchaînement de preuves - dont certaines sont de forme syllogistique - établissant l’immortalité de l’âme, couplé, pour la première, avec le problème des définitions possibles du vivant, ce fragment constitue le volet pratique de la technique de raisonnement caractérisée auparavant. C’est cette même confiance dans la ratio qui pousse encore notre auteur à lui abandonner le soin d’établir la non pertinence de l’attribution catégorielle de la quantité, sous le couvert scientifique de Boèce :
Il arrive encore à certains de s’inquiéter (de savoir) si l’âme ne possède pas une quantité, dès lors qu’il est établi qu’elle est contenue dans le corps de l’homme ; mais si nous rappelons à tous la définition pleinement vraie de la quantité, (définition) qui fixe toujours chaque chose brièvement, la vérité excellente commencera à luire facilement pour nous. En effet, les arithméticiens la décrivent ainsi par une vérité synthétisée : ‘toute quantité est constituée ou bien de parties continues, comme un arbre, un homme et une montagne, ou bien de parties discontinues, comme un chœur, un peuple ou un tas, et d’autres choses semblables’1. Mais comme l’âme n’est formée ni de parties continues ni de parties discontinues, parce qu’elle n’est pas un corps, il est clair qu’elle ne possède absolument pas de quantité, et dans tous les cas, où qu’elle se trouve, elle ne reçoit pas de forme et nous ne devons pas dire qu’elle possède quelque quantité. 2
On aura reconnu, en guise de présentation de la catégorie de la quantitas , le traitement d’un problème soulevé par Aristote dans le Peri; Yuch'" - l’âme est-elle partageable (meristh) ?, lequel, en répondant par la négative, réfute une certaine position platonicienne3. Abondamment utilisée pour mener plusieurs analyses, la raison est appréciée au point qu’il lui arrive de se voir confier l’aménagement d’un chapitre tout entier, le huitième pour être précis, consacré aux vertus naturelles de l’âme, que nous retrouverons bientôt.
Néanmoins, une telle constance à louer, directement ou non, la raison et ses ressources, cadre mal avec ce que l’on trouve en fin de réflexion, où l’on voit Cassiodore s’attacher à ni plus ni moins que discréditer totalement les « philosophes », pourtant dépositaires par excellence de l’activité raisonnante :
Toutes les âmes sans foi droite sont des plus détestables, comme celles des philosophes, qui ne suivent pas la loi du Créateur mais plutôt les erreurs humaines, et quoiqu’ils donnent l’impression d’être des maîtres de morale et s’efforcent de se purifier sur les écueils des sciences, ils ne renoncent cependant pas aux médisances de la superstition. Quelle démence en effet d’honorer tel (maître) sous prétexte qu’il est meilleur, et de croire que peut venir en aide celui qui n’est pas capable de se porter secours à lui-même ? Il ne sert effectivement de rien à quiconque d’éviter les cupidités nuisibles, de ne pas aimer la luxure épuisante, de fuir la fausseté trompeuse, de se rendre insensible aux vices terrènes, vu que celui qui se rend hostile le Rémunérateur de tous les biens travaillera nécessairement en vain. Aux préceptes de qui obéira-t-on en effet si l’on ignore l’Auteur de la loi ? C’est marcher sans route, regarder sans lumière, penser sans discernement, courir d’un pas précipité et ne point trouver ce à quoi l’on se fixe de parvenir.4
Certes, la diatribe paraît ne renvoyer qu’à ceux qui n’ont pas cédé, comme l’auteur venait de le faire, au Christianisme, et n’éreinter la philosophie et ses représentants que sur le terrain de l’éthique. Mais comment s’en remettre largement à des penseurs à ce point égarés qui, on ne sait trop comment, verraient clair dans la nuit de leur existence ? Pareil contraste, pour amener un semblant de cohérence, pousse alors à soulever la question de savoir si les veteres , désignant probablement les écrivains antérieurs à la venue du Christ, ne seraient point les seuls dignes de voir leurs ouvrages pris en compte. Mais la dette apparente de Cassiodore envers des penseurs comme Galien serait alors caduque. Quoi qu’il en soit, la prime occasion de mobiliser cet étrange capital profane émanant d’odieux individus, est fournie par une sorte de paradoxe qui revient au thème initial : l’ignorance où l’homme se trouve de ce qui lui sert à connaître, à savoir l’âme. D’où un nouvel effort d’organisation des connaissances, emblématique d’une tendance encyclopédiste, qui consiste à dresser ce que nous appellerons une taxinomie psychologisante pour trouver l’origine de son nom : anima .
* Elle donne lieu à une tentative assez rare pour à la fois différencier l’âme de ses trois puissances - animus , mens , spiritus -, et ces dernières entre elles, au moyen de diverses conjectures d’ordre étymologique. Or, ce recours à l’étymologie des noms est habituellement considéré comme l’un des principaux marqueurs de l’encyclopédisme. L’ anima est la première à en bénéficier :
L’âme se dit proprement de l’homme, et non des bêtes, parce que leur vie est connue comme résidant dans le sang. Or, puisqu’elle est immortelle1, c’est à juste titre que cette âme est appelée pour ainsi dire anema , à savoir ‘de très loin distincte du sang’, attendu que même après la mort du corps sa substance continue d’être intacte… D’autres disent que l’âme tire son nom de ce qu’elle anime et vivifie la substance de son corps.2
Ces deux hypothèses sont lourdes de sous-entendus. Selon Lactance3, trois théories concernant la nature de l’âme ont circulé dans l’Antiquité : la première l’assimilait à du sang, la deuxième à du feu, la troisième à du vent4.
Par sa formulation, Cassiodore récuse la première, paraît ignorer la deuxième, suspend la troisième pour la déplacer, et en amène une quatrième entièrement fondée sur l’étymologie latine, animare signifiant « animer, donner vie ». Elle ne paraît toutefois pas recueillir son suffrage, puisqu’il ne la reconduit point pour la première fonction de l’âme :
Quant à l’intelligence, on la dit apo tu animu 1, c’est-à-dire ‘d’après le vent’, parce que l’extrême vélocité de sa réflexion, d’un mouvement vif, se répand semblable au vent2. Elle est produite par la pulsion de l’âme (et) mise en mouvement par la nature de ses désirs.3
La dissociation anima - animus , pour notable qu’elle soit, ne doit cependant pas être poussée trop loin, attendu qu’ animus , comme les deux autres facultés, désigne une composante de l’âme - Cassiodore le dira explicitement plus loin -, et à ce titre endosse l’une des identifications anciennes dont il a été fait mention pus haut, celle par le vent. Un troisième étymon, celui de la deuxième fonction de l’ anima , introduit ensuite une analogie d’ordre astronomique :
On nomme la pensée d’après mene , c’est-à-dire ‘d’après la lune’, laquelle, bien que transformée par la succession périodique (de ses phases), se rétablit néanmoins dans son état primitif par une sorte de renouvellement complet.
Tantôt, en effet, la (pensée) est affaiblie par les tourments, s’en trouvant comme obscurcie, tantôt elle est restaurée par la joie, revenant à (sa) vigueur naturelle. 4
La comparaison entre le cycle thymique, ou succession de divers états psychologiques, et le cycle lunaire ou lunaison, produit par la lune à différentes positions sur son orbite autour de la terre qu’elle accomplit en 29,5 jours5, n’a pas, à notre connaissance, de précédent. Il rend compte avec une certaine efficacité, appuyé sur une parenté entre mens et mensis voulue morpho-sémantique, de la manière dont les humeurs peuvent plus ou moins altérer l’activité mentale. Quant à la troisième et dernière puissance psychologique, elle est l’objet du plus long excursus : Esprit est dit… de trois manières. En effet, est appelé véritablement et proprement esprit (ce qui) ne dépend de rien mais de qui dépendent toutes les créatures, inspirant ce qu’il veut et dispensant toute chose selon ce qu’il veut, remplissant l’univers, (étant) tout en tout, immobile par le lieu et éternel par la volonté, et pouvant tout à titre individuel sur la totalité de ce qui est. Nous appelons aussi esprit une substance ténue et invisible (à nos yeux), créée, immortelle, à qui il a été avantageusement donné d’être ô combien puissante.
Troisièmement, nous disons esprit (ce qui est) émis et reçu par tout corps, par lequel la vie des mortels est maintenue en un souffle nécessaire, et (qui), ne prenant jamais de repos, est reconstitué par un mouvement inépuisable.1
Cette trisémie, qui renvoie successivement à Dieu, au principe de la vie intellectuelle et à la respiration, montre bien le risque sémantique qu’il y a à ne pas isoler la seule acception - la deuxième - du vocable spiritus qui en fait un pouvoir cognitif. Car c’est l’occasion d’attirer l’attention sur le fait que l’esprit est celui des trois qui permet le moins une équivalence avec anima : Il faut savoir qu’intelligence et pensée ne sont pas appelées proprement âme ; mais parce que ces éléments dominent dans l’âme, il arrive de temps en temps que l’on dise de la sorte, par liberté (de langage)2. Dans tous les cas, esprit ne doit pas être mis distinctivement pour âme, parce que ce nom est commun à l’homme avec d’autres, c’est-à-dire avec les anges, les puissances aériennes et tout ce qui est embrassé par l’esprit. Et il ne peut être dit véritablement âme, cet esprit qui se dissipe par le mouvement alterné de l’air, vu que ce phénomène ( res ) lui est commun avec les bêtes. 3
À rebours d’une certaine tradition, Cassiodore revient ici sur la nécessité de ne pas assimiler un pouvoir ( anima ) à ses manifestations ( animus , mens , spiritus ), en dissociant doublement ce que l’on identifie volontiers, à savoir soit anima avec animus ou mens , soit anima avec spiritus . C’est ce que confirmera, quant au dernier couple, la définition de l’ anima donnée un peu plus bas, où l’écho du pneu'ma témoigne d’un refus d’associer le terme à spiritus . Pareil souci d’établir des contrastes atteste d’une maîtrise inhabituelle dans un domaine où l’on déploie souvent moins d’énergie pour pratiquer des disjonctions. Si l’équation anima = animus eut ses partisans et ses opposants4, mens et spiritus apparaissent le plus souvent interchangeables entre eux ou avec d’autres, pour donner par exemple les équivalences mens - anima et spiritus - animus . En tout état de cause, cette clarification aboutit à la première définition de l’âme, qui retourne au contraste de départ homme-bête : substance spirituelle ( spiritalis substantia ) qui n’est détruite par aucune perte de sang5. Voilà une formule synthétique rappelant assez précisément à la fois une certaine définition stoïcienne de l’âme comme oujsiva pneumatikhv, dont il faut comprendre qu’aucun écoulement de sang nourricier précisément ne peut la détruire1, puisqu’elle est d’essence ou de substance pneumatique, et la reprise par les médecins grecs, dont ceux de l’école pneumatiste, de la notion de pneumatikwv", qui leur fera dire notamment du pneu'ma qu’il fait l’unité du corps2. Plus avant dans le traité, l’examen des vertus morales amène une autre quadruple distinction, nouveau témoignage d’un souci classificatoire, qui se révèle être une autre des caractéristiques de l’esprit encyclopédiste : D’abord a été élevé le rempart de la justice contre le mal et l’iniquité, dont la nature est conçue telle que les anciens voulurent la définir. La justice est une puissance stable de l’âme, conservée pour l’intérêt commun, accordant à chacun sa dignité. La prudence est employée utilement contre la confusion et l’incertitude. La prudence est la vraie science des choses bonnes et mauvaises.
Le courage est opposé comme un remède aussi bien à l’adversité qu’à la prospérité. Le courage est l’affrontement réfléchi des dangers et l’acceptation ferme des épreuves. La tempérance, régulatrice de nos (ardeurs), nous soutient par conséquent contre les plaisirs illicites et les voluptés ardentes. La tempérance est assurément la domination ferme et mesurée sur la luxure et les autres tendances déviantes de l’intelligence. 3
Ces capacités ( iustitia , prudentia , fortitudo , temperantia ), par lesquelles Cassiodore transpose les dunavmei" en se situant sur un plan moral, vu qu’il opte pour virtutes et non pour facultates , forment une armée solide qui protège l’âme des vices, déviances et faiblesses. Mais pour en parachever ( complere ) l’acquisition, trois autres qualités sont requises : La première est la contemplation, qui étend la pénération de notre pensée à la perception des choses les plus subtiles. La deuxième (est) relative au jugement, qui approfondit le discernement du bien et du mal par une estimation rationnelle.
La troisième (est) la mémoire, lorsque, une fois soumises à l’examen et à la délibération, les choses sont déposées, dans les parties les plus perméables de notre intelligence, par un acte de recommandation crédité ( fida commendatio )4, afin que nous puissions en tirer, comme d’un quelconque récipient, ce dont nous abreuvons une fréquente méditation5 .
L’intervention des fonctions psychiques - contemplatio , iudicium , memoria - a, semble-t-il, une signification bien précise : montrer que l’instinct naturel ne peut s’achever dans la vertu morale que par la raison. Le procédé d’éthicisation devient ainsi l’effet de quelque chose de rationnel, dès lors que la virtus n’est point innée mais construite1. À ce titre, la triade permet de confirmer la répartition quadripartite antérieure, et d’en nuancer l’éventail, en introduisant la capacité estimative que détient la raison ( rationalis ), définie, on s’en souvient, au chapitre IV, et qui instrumente la faculté judicative ( iudicalis ). Toutefois, si la contemplatio , équivalant sans doute ici à la qewriva aristotélicienne, est à entendre au sens d’acte intellectuel, et non à celui de contemplation religieuse ou esthétique, bien que dans les deux cas il s’agisse de qualités dépassées par leur terme, la fida commendatio , elle, amenée par l’image du dépôt sacré, celui, pourrait-on dire, des principes dans un animus sanctuarisé, introduirait une sorte de fidéisation de la rationalité. Cela ne conduirait point pour autant Cassiodore à édulcorer son aristotélisme, puisqu’on peut trouver quelque chose de sensiblement équivalent chez le Philosophe, en particulier lorsque, à la fin des Seconds Analytiques 2, la raison s’efface devant des ajrcaiv dont il ne peut y avoir science, dès lors qu’ils ne sont saisissables que par l’intuition (nou'"). Quant aux vertus naturelles de l’âme, elles relèvent d’une taxinomie plus conséquente encore :
Les anciens ont voulu que les vertus naturelles de l’âme soient au nombre de cinq. La première est, pour l’une et l’autre partie3, la sensible, qui nous procure le sens de l’intelligence4, par laquelle nous sentons dans la féconde imagination tous les incorporels. Elle donne aussi vigueur aux sens corporels5… La deuxième (est) l’impérative, qui ordonne aux organes corporels les divers mouvements qu’elle a décidé d’accomplir, c’est-à-dire de se transporter d’un lieu à un autre, d’émettre des sons proférés, de fléchir les membres… La troisième, la principale, (fait que) lorsque nous sommes dispensés de toute action, maintenus au repos, et que nos sens corporels sont en sommeil, nous traitons un sujet plus profondément et plus fermement. De là vient qu’à l’âge mûr les (hommes) sont considérés comme sachant mieux, parce que, ayant les membres qui vieillissent et les sens corporels qui mollissent, ils se tournent pour la plus grande part vers la réflexion prudente. Jusqu’au moment où, lorsque la pensée est largement sollicitée, on devient plus rigoureux dans sa capacité de synthèse ; mais ils extravaguent de plus belle quand ils sont abattus par une faiblesse excessive, puisqu’il a été donné aux âmes de se soumettre aux nécessités de leur corps en fonction des circonstances. (Puis intervient encore) la quatrième, la vitale, c’est-à-dire la chaleur naturelle de l’âme1, qui nous donne vie et santé en modérant sa propre ardeur, ou2 en absorbant et en restituant l’air d’en haut3. (Survient enfin) la cinquième, le bon plaisir, c’est-à-dire le désir du bien et du mal, que convoite l’intelligence sous l’effet de l’agrément. Voici encore cette (dernière) composante [ sc. la vitale] restituée par une subdivision quadripartite, pour expliquer la conservation du corps. La première est attractive, saisissant de ce qui est naturel ce qu’elle sent qui lui est nécessaire. La deuxième (est) rétentive, retenant4 ce qui a été saisi, jusqu’à obtenir quelque chose de digéré qui lui soit utile. La troisième (est) translative, qui change et transpose en une autre chose ce qui a été accepté. La quatrième (est) expulsive, qui expulse ce qui va lui nuire, afin de rendre la nature libre. 5
On se bornera présentement à noter que la quatrième vertu naturelle ( vitalis virtus ) a toute l’apparence de la duvnami" yucikhv, à savoir la force vitale, comme chez Galien, pour qui l’o[n yucikovn n’est autre que l’être animé, l’homme se composant, dans un syncrétisme pythagorico-hippocratico-platonicien, de trois âmes : la concupiscible, située dans le foie, l’irascible, située dans le cœur et la rationnelle, située dans l’encéphale, siège du pneu'ma yucikovn 6. D’autre part, la chaleur naturelle de l’âme qui modère son propre feu, renverrait à la chaleur innée du cœur, qui s’autorégule, par son système veino-artériel, en tempérant justement son propre feu, que l’on trouve également chez Galien7. De même encore, la subdivision quadripartite des vertus reprend les quatre facultés naturelles dont relève la physiologie galénique8. Par sa longueur et son détail, ce dossier psychologique semble bien constituer une première dans l’encyclopédisme, latin du moins, d’autant plus que Cassiodore n’y évoque point le thème, pourtant classique, de l’âme image de la Trinité par sa triade de facultés : mémoire, intelligence et volonté. Cette fidélité à l’égard des sources profanes ne se dément pas en changeant d’objet, c’est-à-dire en passant de l’âme au corps, dont la détermination du statut va donner lieu à la poursuite de l’effort encyclopédiste.
* Le corps humain, dans sa relation à l’âme, a longtemps tenu le mauvais rôle et fait l’objet d’une dépréciation plus ou moins accentuée. On ne présente plus la position de Platon touchant le corps (sw'ma)-sépulcre (sh'ma)1, qui, surtout dans le Cratyle , fait jouer la parenté morphologique sur plusieurs tableaux. Le corps-sw'ma y est dit en effet le sh'ma (« signe ») de l’âme, puisque c’est par lui qu’elle signifie, et, sous l’influence des orphiques, son « garde » (sh'ma), au sens de lieu où elle s’y trouve conservée ou préservée (sw/zw) dans l’attente de purger sa peine en paiement d’une dette2. De toute façon, qu’il s’agisse de l’une ou l’autre acception, le corps ne se départit point de sa condition d’ impedimentum pour l’âme. Ce sera justement l’idée retenue par le néoplatonisme, qui fit du sw'ma un obstacle (ejmpovdia), selon le terme de Plotin3. La doctrine chrétienne a modifié cette tendance marquée, sans toutefois la renverser. Certes, le corps y devient forcément utile, c’est-à-dire fonctionnel, et beau de surcroît, parce qu’il est avant tout œuvre de Dieu. Mais cela ne suffit point à en faire un allié dans la quête suprême. Au mieux s’accommode-t-on de son inertie, comme s’y résigne entre autres Augustin : « (le corps) ne peut aider l’âme cherchant à atteindre l’intellect, (et) c’est déjà bien qu’il ne l’(en) empêche pas »4.
Sur cette ligne de crête intellectuelle, la façon dont le Cassiodore du De anima se positionne n’est pas exempte d’ambiguïté, voire de contradiction.
Certaines de ses déclarations, en effet, paraissent sans appel lorsqu’il s’agit de condamner le corps humain à n’être qu’une masse ( moles ) qui alourdit ( praegravare ) l’âme dans son activité5, le faisant aller jusqu’à déclarer : « tout est fermé [à l’âme] quand on lui prescrit de s’installer dans [un corps], tout lui devient ouvert quand on lui commande d’en sortir »6. Et pour mieux asseoir ce jugement en apparence très pénétré par la conception grecque, il n’hésite pas à s’assurer la caution biblique :
Les Écritures saintes nous avertissent avec une très grande justesse que (l’âme) méprise toutes les choses visibles de ce monde, vu qu’elle est elle-même incorporelle, afin de tendre avec raison vers les spirituelles, à la ressemblance desquelles elle apprend avoir été formée.7
Et pourtant, dans le creux de ce même discours cassiodorien, précisément au sein du chapitre quatrième, une orientation d’abord divergente, ensuite inverse, se dessine avec de plus en plus de précision et d’insistance, privant ainsi l’ensemble d’une cohérence apparente. Après qu’il a ramené la corporéité à un fardeau, voici que les effets de celle-ci se trouvent édulcorés, puis carrément annulés. Une première indication infléchit la méditation en établissant que l’incorporéité naturelle de l’âme, non seulement ne la dispense pas d’être unie à un corps, mais qui plus est équilibre son désir de connaître entre le matériel et le spirituel :
Une raison démonstrative ( probabilis ) et absolue révèle cette substance spirituelle [ sc . l’âme] en ceci : alors que nous savons que tous les objets corporels sont délimités par trois dimensions – la longueur, la largeur (et) la profondeur –, il est prouvé que rien de tel ne se trouve dans l’âme1. Ensuite, parce qu’elle est associée au corps, et quoiqu’elle soit alourdie par le poids de celui-ci, elle examine attentivement, par une curiosité sans cesse en éveil, les opinions sur les choses, réfléchit intensément sur les (phénomènes) célestes, approfondit, par une recherche pénétrante, les faits naturels, et désire même étudier les difficultés concernant son Fondateur lui-même. Que si elle était corporelle, elle ne cernerait ni ne verrait par ses réflexions ce qui est spirituel.2
Cette soif intellectuelle témoigne, une fois encore, d’une orientation encyclopédiste, dans la mesure où il s’agit d’abord d’un objectif culturel, pour lequel on facilite la compréhension du réel et de ses manifestations multiples, intéressantes en elles-mêmes et par elles-mêmes dans le temps réservé à leur exploration, ensuite d’un objectif éducatif, pour lequel on dote l’homme de connaissances qui lui permettent d’accéder à un savoir supérieur3. C’est là, en quelque sorte, l’amorce d’un renversement de tendance, où le corps perd sa qualité d’ impedimentum - pour ne plus battre avec l’âme que d’une même palpitation : « Il est… absurde de croire que (l’âme) peut moins quand elle est libre que lorsqu’elle est appesantie par la masse d’un corps extrêmement pesant »4.
Cassiodore ne répugne alors nullement à décrire comment l’ anima adore ce corpus qui la leste et prend un plaisir évident à épouser toutes ses impressions :
À peine [l’âme] est-elle attachée [au corps] que, par une ineffable disposition, elle chérit sa prison (et) aime ce par quoi elle ne peut être libre. Elle est très vivement affectée par ses douleurs, redoute (sa) fin, elle qui ne peut mourir, et elle est si alarmée par les malheurs de son corps qu’on la croirait supportant ellemême la dernière extrémité, elle qui par nature ne peut être abattue. (L’âme) jouit aussi de la parfaite santé de la chair, se nourrit du spectacle des yeux, se délecte des sons entendus, apprécie avec délices les odeurs les plus suaves, est rassasiée par les choses nécessaires à l’exaltation du goût, et bien qu’elle-même ne se nourrisse d’aucune de ces choses, elle est néanmoins accablée d’une très lourde tristesse si elles viennent à manquer, les regrettant non point parce qu’elles lui sont naturellement propres, mais parce qu’elles sont utiles aux membres qui lui sont attachés.1
Sous ce lyrisme, qui n’exclut pas une première petite incursion dans le domaine de la perception sensible et de ses organes, affleurent très nettement deux axes convergents de réflexion, qui excèdent la simple expression d’une mutatio de l’âme en fonction des nécessités variables de son corps, comme on la trouve notamment chez Augustin2 : d’une part ce que nous appellerons une « somatophilie », qui rend l’âme proprement amoureuse de sa chair, de l’autre, et conséquemment, une sorte d’existence fusionnelle, où elle vibre à l’unisson du corpus qu’elle habite. Une telle passion de l’ anima pour son enveloppe sensible suppose forcément la beauté de celle-ci car, si nous en croyons encore l’évêque d’Hippone, « un corps est d’autant plus corps qu’il est plus radieux et plus beau »3. Mais Cassiodore à la fois prolonge le constat, en précisant qu’« il n’est pas acceptable que cette image de Dieu puisse apparaître unie à un corps difforme »4, et le dépasse, en amenant par ce dernier jugement la justification de la métaphore, caractéristique de son traité, du corps-temple ( templum )5, monument tout entier érigé à la gloire de l’âme qu’il célèbre par la moindre de ses proportions. En choisissant cette image, notre auteur semble rompre avec celle du corps « vase » ( vas , vasculum ) de l’âme, que l’on rencontre notamment chez Lactance6, qui a pourtant une longue histoire philosophique et biblique7. Elle amène d’ailleurs encore mieux l’idée, qu’il adopte à son tour, et qui reprend la classique, et non moins fantaisiste, étymologie d’a[nqtrwpo"8, transmise entre autres par Cicéron9, selon laquelle l’homme est devenu un animal de haute stature, dressé vers les choses supérieures, dont la disposition harmonique nous révèle de formidables secrets10. Il est vrai que le rappel de cette habile construction, plus astucieuse du reste que convaincante, est peut-être aussi une manière de revenir sur le thème pythagoricien signalé tout à l’heure de la science comme mystère qui mène à dieu. En d’autres termes, « il était prévu, par la divine commisération, que le corps fût soumis ( subdere ) à l’âme, l’âme à elle-même, et que l’ensemble se tournât salutairement vers le Dieu créateur »1. On renoncera à comprendre ici comment l’âme peut être dite à la fois auto-assujettie et captive du corps, pour ne retenir que la célébration d’une structure corporelle qui force l’admiration : « Ô le merveilleux acte créateur2 que celui du souverain Ouvrier, qui a disposé ainsi les linéaments du corps humain »3.
Pareille exclamation n’a rien d’exagéré, et mesure bien l’émerveillement de Cassiodore face à une corporéité si harmonieuse qu’elle est marquée du sceau de la perfection dès sa conception intra utero : Quelques-uns ont dit… que dès que la semence humaine se fut coagulée en une substance vitale, aussitôt les âmes créées ont été données aux corps distinctes et parfaites. Quant aux médecins spécialisés, ils disent que la race humaine et mortelle ne reçoit une âme qu’au quarantième jour, lorsque (la substance vitale) commence à remuer dans l’utérus de (sa) mère4.
Dans cette brève étape embryologique, l’embryon inerte - qui n’est jamais nommé - se devait de bénéficier de la valeur symbolique du nombre 40, qui, en s’inscrivant dans la tradition hippocratique, autorise à le consacrer, sans différenciation de sexe, réceptacle de l’âme à la quatrième décade, en lui conférant le mouvement. Cassiodore n’évoque pas la constitution de la forme humaine au terme de ces quarante jours, mais c’est probablement l’idée filigranée, laquelle remonterait au moins à Empédocle et courra tout au long de l’histoire des théories biologiques, passant par Aristote et parvenant jusqu’à Varron, que cite Lactance lorsqu’il s’en fait lui-même l’écho5.
Dès l’instant que la vie a donné le branle à la léthargie originelle, autrement dit que l’ anima a suscité son être au monde, c’est tout l’organisme qui se révèle, harmonieux et tenant du prodige, dans son agencement comme dans son fonctionnement, à commencer par sa partie sommitale : la tête. Sa description, qui est un bon exemple de la collaboration hiérarchisée des sources sacrées et profanes1, prime du fait qu’elle est le sommet de la création divine d’où elle domine le corps, comme Dieu réside dans le ciel d’où il gouverne le monde. Voilà pourquoi l’âme y a son siège, et plus précisément se localise dans le cerveau2. C’est alors que peut être convoquée, pour confirmation, la thèse philosophico-médicale, à l’appui de laquelle n’auraient point disconvenu quelques planches, dont on se prend à regretter l’absence :
Le feu mortel tend toujours vers le haut, et ce qui possède une nature éminemment subtile se porte sans hésitation vers les régions supérieures. Il y a aussi d’autres indices de cette croyance. Car lorsque les médecins accomplis s’efforcent de ramener à sa solidité première la surface osseuse de la tête humaine brisée par un coup extrêmement violent, il arrive fréquemment, quand ils s’attachent à nettoyer le sang résiduel, qu’ils atteignent la membrane par laquelle est protégée la fragilité du cerveau. (Or) celle-ci aussitôt touchée, l’homme tombe dans une stupeur telle que s’il est frappé lourdement ailleurs, il ne peut pas le ressentir. Mais dès que l’on a suspendu de nouveau la pression de la main sur le cerveau, l’intelligence normale revient, ramenant la voix et la sensation, (et) aussitôt (l’homme) reprend conscience3. On ne vérifie pas que cela se produit aussi pour d’autres membres, quelle que soit la profondeur des terribles blessures dont ils sont meurtris.4
Le rappel du principe aristotélicien selon lequel toute substance simple, subtile et en acte, comme le feu ou l’air, se dirige toujours vers le haut5, donne donc à notre auteur, en sous-entendant que l’âme est ce qu’il y a de plus subtil en l’homme, l’occasion de souligner l’accord ponctuel des autorités. Ce ne sera point tant la spectaculaire expérience indirecte, consistant à observer qu’une pression fortuite de la main exercée sur la pachyméninge ou dure-mère ( dura mater ) neutralise la sensibilité au contact et à la douleur, que nous relèverons ici, mais sa double source galénique.
Elle pose, plus que toute autre dans notre contribution, le problème de la manière dont elle est parvenue jusqu’à Cassiodore. Car l’épreuve décrite n’apparaît que dans deux ouvrages de Galien - le De placitis et le De symptomatum causis -, dont il est peu probable, à la lumière de ce que l’on sait, qu’ils aient été mis en latin avant 5406. Siège de l’intelligence et de la connaissance, le cerveau l’est également de la sensation, par ses cinq agents transmetteurs, que l’on retrouve dans le détail :
Le premier d’entre eux, la vue, est ce qui reçoit les couleurs corporelles par l’air lumineux et en reconnaît les propriétés. La vision, en effet, comme les anciens ont préféré (la) définir, est une force immatérielle de l’âme, se propageant par la pupille de l’œil, n’atteignant pas les choses qui sont trop éloignées, mais discernant celles auxquelles elle pourra parvenir, (et) voyant jusqu’où il lui a été donné de voir1. Car si les yeux voyaient ce qui leur est intérieur, ils se percevraient sans doute aussi eux-mêmes. C’est également le sentiment du (saint) Père Augustin2. Deuxièmement, l’ouïe est ce qui recueille, dans les oreilles concaves et en spirale3, les sons résultant des vibrations de l’air, discernant par la raison ce qui est entendu. Troisièmement, l’odorat est ce qui, prélevant diverses odeurs, apprécie, par une aspiration appropriée, l’intensité des corps odorants, comme si quelque fumée invisible montait aux narines.
Quatrièmement, le goût est ce au moyen de quoi nous connaissons, par le discernement du palais, la saveur de multiples choses. Cinquièmement, il y a encore le toucher, que l’on sait attribué en tous à la totalité des membres (du corps). Ce qu’il y a en nous de très délicat se trouve dans les mains, qui ont été données à chacun pour prolonger en tous nos nombreuses réflexions. Par elles, en effet, une autre mémoire, plus ferme, intervient ; car ce que nous pouvons oublier, nous le retenons sans peine quand elles l’écrivent. Ce sont les agents des différents métiers et de presque toute la mise à exécution de nos activités. Car, à quoi servirait-il à l’entendement de concevoir des tâches, si une main laborieuse n’était pas capable de les remplir ? 4
L’ excursus sur le regard permet à Cassiodore, par une distinction, peut-être simplement rhétorique, entre vue ( visus ) et vision ( aspectus ), de combiner, comme le firent avant lui Aristote et, plus nettement encore, Galien5, les deux principales conceptions antiques sur le sujet. D’un côté, la théorie, remontant aux pythagoriciens, de l’œil qui émet un rayon visuel6 rencontrant l’objet sensible – qu’il pouvait emprunter entre autres à Augustin, attaché à l’évocation d’un radius oculorum nostrorum 7 –, de l’autre, la théorie, remontant aux atomistes, de l’œil qui reçoit un rayon lumineux8 émanant de l’objet sensible – qu’il pouvait trouver relayée notamment par Calcidius1.
Celui sur la faculté auditive est beaucoup plus synthétique et, en impliquant la raison, semble favorable non pas à la conception aristoxénienne d’une musique sensitive ou qualitative, mais à la conception pythagoricienne, également privilégiée par les Variae , d’une musique rationnelle ou quantitative2. Signalons encore, concernant la caractérisation de la faculté gustative, que l’organe du goût n’est point ici la langue, comme chez Aristote3, mais le palais4, ce que récuse explicitement Lactance5. Pour Cassiodore, la lingua ne tient que le rôle de « plectre idéalement proportionné de notre voix »6. Quant au fragment sur la main ( manus ), il se révèle, dans sa première partie seulement, d’une certaine originalité, même si l’idée d’ensemble se lit déjà chez Galien7, pour autant que l’organe est perçu comme prolongement de l’esprit par sa fonction graphique. Seule la seconde partie, plus commune, reprend l’éloge de l’organe destiné à tenir et à fabriquer, que l’on retrouve entre autres chez Lactance, bien que celui-ci annonce traiter « de manibus rationis ac sapientiae ministris »8. Le passage de l’organisation interne à la conformation externe devient alors l’occasion, pour Cassiodore, de sacraliser sa description morphologique : Notre tête, assemblée par la jointure de six os, est formée d’une concavité arrondie à la ressemblance de la sphère céleste, afin que le perfectissime nombre six soit contenu dans le siège de notre cerveau, organe dans lequel nous connaissons. (Viennent) ensuite, les yeux, (qui sont) comme les deux merveilleux volumes des Testaments sacrés : en nous toutes les (parties) qui vont de pair (et) se séparent, ont été disposées de haut en bas à leur ressemblance, telles les oreilles, les narines, les lèvres, les bras, les flancs, les cuisses, les jambes (et) les pieds. Dans cette dualité mystique, en effet, est contenu tout l’assemblage du corps, et de même que ces Testaments regardent une seule chose (et) ont un seul jugement, de même ces organes s’unissent en une seule harmonie et une seule opération. Mais, bien que cette symétrie s’associe à une merveilleuse répartition et lui emprunte un double ornement, des (organes) simples sont aussi établis dans le milieu, afin qu’ils ne dépouillent pas de manière préjudiciable une partie pour une autre d’une convergence belle (et) appropriée : (il s’agit de haut en bas) du nez, de la bouche, du gosier, de la poitrine, de l’ombilic et de la verge des organes génitaux assurant la reproduction, qui sont signalés comme estimables et honorables de par le fait qu’ils se trouvent situés au milieu. Quant à notre tête, parce qu’elle recueille l’ensemble des sens, elle est à juste titre supportée par le cou comme par une colonne, nous enseignant que la sainte religion repose sur la fermeté unique et inébranlable de la foi. La langue aussi, plectre idéalement proportionné de notre voix, a été donnée pour régler l’harmonie de nos discours, afin que nos paroles articulées nous distinguent du (langage) confus des animaux. Et ce n’est pas en vain que deux distributions ( digestio ) ont été mises au service d’un seul gosier : c’est assurément afin (de montrer) que tout intellect d’une âme sage, comme de la nourriture reçue et assimilée par la chaleur de la raison, doit se déployer par le double chemin des Testaments au moyen de prédications adaptées. Et puisque par sa forme le corps humain ne peut se prévaloir de se défendre ni par la corne ni par la dent ni par la fuite, comme c’est le cas pour les autres animaux, il lui a été donné un thorax robuste et des bras pour qu’il repousse avec la main l’attaque portée (contre lui) et se défende en opposant sa poitrine, comme avec quelque bouclier1.
Après que le nombre 40 eut commandé le développement de l’embryon, c’est au tour du nombre parfait 6 de présider à la composition de la boîte crânienne en éléments osseux, à savoir les quatre os impairs ou uniques et les quatre os pairs ou doubles, comptés ici pour deux2. Puis l’énantiomorphisme du corps humain, c’est-à-dire sa disposition en parties identiques mais en ordre inverse (des yeux aux pieds), est ramenée à une mystica dualitas fondée sur la bipolarité des Écritures. Et quand la structure binaire devient inopérante en présence d’organes singuliers (du nez au pénis), c’est la valorisation d’une situation centrée par une équité à la fois biologique et esthétique - « afin que (les organes simples) ne dépouillent pas de manière préjudiciable une partie pour une autre d’une convergence belle (et) appropriée » - qui prend le relais, non moins mise au service du même métaphorisme biblico-anatomique, avec l’exemple de la religion solidement implantée sur la foi comme une tête sur son cou. Alternent ensuite des notations touchant des membres, organes et fonctions tantôt uniques tantôt doubles, dont « deux distributions » ( duae digestiones ) – assurées par un vestibule commun –, qui nourrissent notre corps comme les deux Testaments nourrissent notre esprit. Si l’on s’en remet à Lactance3, il pourrait s’agir des deux phénomènes d’alimentation assurés l’un par l’estomac, l’autre par les poumons. Mais chez lui, qui n’évoque point en l’occurrence les deux volets testamentaires, si c’est bien la poche stomacale qui alimente le corps ( corpus ), en revanche les alvéoles pulmonaires alimentent l’âme ( anima ). De plus, l’allusion à la « chaleur de la raison » ( calor rationis ) doit probablement être lue comme le détournement et l’adaptation d’un point de la doctrine médicale d’Hippocrate, selon lequel c’est la chaleur de l’estomac qui assure la digestion des aliments, et non, comme le soutiendra un siècle et demi plus tard Érasistrate, la mastication ou trituration1. Le cas des attributs de la virilité fait immédiatement après l’objet d’une extension spécifique : Quant à nos organes génitaux, qui douterait qu’ils nous ont été attribués en vue d’un grand mystère ? C’est par eux que, Dieu aidant, le renouvellement fécond de l’homme progresse, c’est par eux que les mortels ignorent avoir en eux l’extinction, puisque, malgré la perte d’individus, on sait que la race ( genus ) peut être continuellement préservée. Membre digne s’il n’avait pas été souillé par une sensualité infâme. Qu’y aurait-il en effet de plus précieux que lui si le genre humain en pouvait descendre sans la faute ? Ainsi, toute chose a été créée digne d’éloge, si elle n’avait été rendue obscène par des péchés déshonorants2.
En promouvant, avec une coloration tout à fait chrétienne, une sexualité entièrement tournée vers la procréation, dont les prémices se recueillent néanmoins chez Platon3, Cassiodore met en avant l’idée de la primauté de la race sur l’individu, qui a ainsi l’illusion de l’immortalité. Curieusement, cette dernière ne naît donc point de la foi dans la résurrection mais, d’une manière toute païenne, de la perspective mécaniste d’un perpétuel retour du processus d’engendrement. Pour finir, la description se réduit à une suite d’exclamations et d’interrogations exclamatives, avec un enthousiasme rappelant une fois de plus Galien, qui sont autant d’occasions de transmettre un élément de connaissance que d’exemples d’effets de la providence divine ayant pourvu avec ingéniosité à tous les besoins et à tous les équilibres : Pourquoi l’alignement de nos gencives est-il garni de trente-deux dents ? Pour quelle raison notre cou est-il composé de sept vertèbres (et notre) épine dorsale de vingt-trois [ sic ] spondyles4 ? Les vingt-quatre côtes sont courbées en rayons pour la protection des viscères, afin que la fragilité des intestins ne soit pas facilement endommagée par une blessure fâcheuse. Comme les nerfs enveloppent tout le corps par une répartition adaptée ! Comment les veines irriguent-elles de manière appropriée les membres par un sang nourricier ? De quelle façon les os médullaires nous renforcent-ils ? Pourquoi est-il commun à nos ongles et à nos cheveux de croître continuellement ? Combien élégamment, combien utilement la peau revêt nos chairs, afin que ni l’humeur interne ne s’écoule hideusement (au dehors) ni la beauté ne disparaisse par la grâce soustraite du teint ! 1
Cet apprentissage par l’étonnement et le questionnement est en outre assez révélateur, croyons-nous, du désir d’encyclopédisme, et en constituera ici le dernier marqueur.
* Au cours de notre survol, nous nous sommes appliqué à pointer ce que le De anima cassiodorien compterait de paramètres encyclopédistes. Dans cette perspective, cinq procédures ont pu être identifées : globalisation, appropriation, synthèse, moralisation et vulgarisation. Toujours sous ce rapport, nous avons entrevu un Cassiodore, soucieux d’acculturation collective dispensée avec bonheur, poser l’intelligibilité d’un monde dépositaire du message divin et pratiquer la problématisation des savoirs pour rechercher l’unité rationnelle dans une perception ordonnatrice de l’univers. Il s’y est révélé non pas comme un compilateur éclectique, mais comme un penseur, qui, bien que doublement redevable, d’une part à l’autorité théologique, de l’autre à la tradition savante, confronte, ordonne, argumente et prend position, avec une exigence presque obsessionnelle de trouver la bonne définition et de construire un acquis scientifique. Cela a nécessité de mobiliser à la fois l’utilisation livresque des autorités, la rigueur classificatoire, la quête étymologique pour une meilleure intégration des connaissances, le tout avec la conscience d’accomplir une tâche contradictoire : prélever dans un savoir stabilisé de quoi élaborer une totalisation éphémère. Ce faisceau de pratiques témoigne d’une synergie qui ne peut être le fruit du hasard, et c’est justement ce qui nous porte à croire en la possibilité de faire du De anima cassiodorien un jalon singulier de l’encyclopédisme latin pré-isidorien.








1 Nous tenons à remercier chaleureusement Madame Catherine Dalimier, pour sa relecture attentive, et Monsieur Jean-Louis Le Gludic, correcteur sagace.
2 Voir cependant J.-B. Guillaumin, « L’encyclopédisme de Martianus Capella : héritage d’une forme traditionnelle ou nouveauté radicale ? », Schedae, 4, 1, 2007, p. 45-68.
1 Voir M. de Boüard, « Réflexions sur l’encyclopédisme médiéval », A. Becq, L’encyclopédisme , 1991, p. 281-291.
1 En voici le plan : Introduction (I-II) 1. Son nom (III) 2. Sa définition (IV) 3. Sa qualité substantielle (V) 4. A-t-elle une forme ? (VI) 5. Ses vertus morales (VII) 6. Ses vertus naturelles (VIII) 7. Son origine (IX) 8. Son lieu (X) 9. Forme et composition du corps (XI) 10. L’âme des pêcheurs (XII) 11. L’âme des justes – comment la reconnaître (XIII) 12. La résurrection (XIV-XV-XVI-XVII). Oratio (XVIII).
2 De anima I, p. 534, 5-6. Sauf indication, tous les textes traduits l’ont été par nous. Notre édition de référence est celle de J.W. Halporn, Turnholti, 1973.
1 Voir De anima , I, p. 534, 16-17. Voir P. Courcelle, « Nosce Teipsum du bas-empire au haut moyen-âge », dans Il passaggio dall’antichità al medioevo in Occidente. Settimane di studio del Centro italiano di studi sull’alto medioevo , IX, Spoleto, 1962, p. 265-295.
2 Cicéron, De natura deorum : « [grâce à la ratio ] soli… ex animantibus nos astrorum ortus orbitus cursusque cognovimus » (II, 61 (153), éd. O. Plasberg et W. Ax, Stuttgart, 1980 et 1983, p. 112, 10-11, et ibid ., 62 (155).
3 Voir Boèce, De arithmetica , éd. J.-Y. Guillaumin, Paris, 1995, « Parmi les choses qui relèvent de la grandeur, il y en a certaines qui sont immobiles et privées de mouvement, et d’autres qui sont toujours mobiles, emportées par une rotation, et ne se reposent ( acquiescere ) à aucune moment », I, 1, 4.
4 Voir Id ., De musica , I, 2.
5 De anima , I, p. 534, 18-535, 25.
1 De anima , II, p. 535, 4-536, 11. Voir Aristote, De partibus animalium , 652b5.
2 Id. , Peri; Yuch'"' , 417a18-19.
3 Voir Id. , ibid. , II, 5.
4 De anima , IV, p. 538, 1-4 et 541, 116
5 Ibid., I, p. 534, 22.
6 Voir De anima , VI (définition de la forme), VII (définition de la justice), VIII (vertus naturelles de l’âme) et XI.
7 Voir Institutiones , I, XXXI (éd. R.A.B. Mynors, Oxford, 1936), et Galien, Ad Glauconem (éd. C.G. Kühn, Leipzig, 1821-1833, 20 vol., ici XI, 1-146).
1 Institutiones, I, XXXI, 2. Voir à ce sujet J. Scarborough, Roman Medicine , London, 1969, et G. Sabbah, K. Fischer, P. Corsetti (éd.), Bibliographie des textes médicaux latins. Antiquité et Moyen Âge , Saint-Étienne, 1988.
2 Sur les traductions latines des traités médicaux grecs voir G. Baader, « Early Medieval Latin Adaptation of Byzantine Medicine in Western Europe », Dumbarton Oaks Papers , 38, 1984, p. 251-259, et I. Mazzini, N. Palmieri, « L’école médicale de Ravenne », dans Ph. Mudry, J. Pigeaud (éd.), Les Écoles médicales à Rome, Genève-Nantes, 1991, p. 285-310.
3 Voir Augustin, notamment De ordine , II, 11, 30, De quantitate animae , I, 1 et De civitate dei , XXII, 24, où tous les efforts de rationalité mènent à Dieu.
4 Voir Augustin, De quantitate animae , XXVII, 52.
5 De anima , IV, p. 540, 85-93.
6 Voir J. Brunschwig, « Proof defined », dans M. Schofield, M. Burnyeat, J. Barnes (éd.), Doubt and Dogmaticism: Studies in Hellenistic Epistemology, Oxford, 1980, p. 125-160.
7 Voir De usu , XVII, I, où Galien indique que le philosophe doit être initié à tous les mystères de la nature pour en posséder la science entière.
1 Voir Calcidius, Timaeus a Cacidio , London-Leiden, 1962, p. 227, Macrobe, In somnium Scipionis , II, 13, éd. J. Willis, Lipsiae, 1963, p. 133, 11-135, 6). Voir Augustin, De quantitate animae , XXXIII, 70 : « (l’âme)…, par sa présence, vivifie (le) corps terrène et mortel ».
2 Le raisonnement concernant l’harmonie illustre sans doute le fragment du Peri; Yuch'" où Aristote signale que l’âme ne peut être appelée aJrmoniva (408a5-10).
3 Le raisonnement touchant l’incorruptibilité illustre vraisemblablement aussi le passage du Peri; Yuch'" d’Aristote où celui-ci affirme que l’intellect (nou'") n’est pas sujet à la corruption.
4 De anima , IV, p. 541, 115-542, 127. Pour ce dernier syllogisme, voir Macrobe, In somnium Scipionis , II, 13, 6.
1 Boèce, De arithmetica , I, 1, 3 : « Il existe deux parties de l’essence : l’une (est) continue…, comme l’est un arbre, une pierre…, l’autre (est) disjointe de soi… et pour ainsi dire par agrégation, comme un troupeau, un peuple, un chœur, un tas ».
2 De anima , VI, p. 548, 33-44.
3 Voir Peri; Yuch'" , 411b5-18, et pour Platon, Timée , 69c. Sur la question, voir R. Bodéüs, Aristote . De l’âme, traduction de …, Paris, 1993, p. 107, 5. Voir Augustin, De quantitate animae , III, 4.
4 De anima , XII, p. 560, 1-14
1 Voir Augustin, De genesi ad litteram , VII, 21, De diversis quaestionibus LXXXIII , 7 (éd. e Congregatione s. Mauri (I-XII, Parisiis, 1679-1803), ap. PL XL, 1841, col. 13), De trinitate , 15, 1, 1 et De natura et origine animae , 4, 22, 36-23, 37.
2 De anima , III, p. 536, 1-537, 8.
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