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Rapport de mission en Indochine du 1er janvier au 14 mars 1937

De
216 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1994
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EAN13 : 9782296290709
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RAPPORT

DE MISSION EN INDOCHINE
-

1er janvier

14 mars 1937

Mémoires asiatiques Collection dirigée par Alain Forest

Déjà parus: - Philippe RICHER, Hanoï 1975, un diplomate et la réunification du Viêt-nam.
- DONG SYHUA, De la Mélanésie au Viêt-nam,itinéraire

d'un colonisé devenu francophile. - Gilbert DAVID, Chroniques secrètes d'Indochine (19281946) tome 1 - Le Gabaon tome 2 - La Cardinale

. .

- Robert GENTY, Ultimes secours pour Dien Bien Phu,

1953-1954.

- TRINH DINH KHAI, Décolonisation au Viêt-nam. Un avocat témoigne, Me Trin Dinh Thao. - Guy LACAM, Un banquier au Yunnan dans les années trente.
- KEN KHUN, De la dictature des Khmers rouges à l'occupation vietnamienne. Cambodge, 1975-1979.

Justin GODART Délégué du Front Populaire

RAPPORT DE MISSION
,

EN INDOCHINE
1er janvier
-

14 mars 1937

Présenté par François Bi/ange Charles F ourniau et Alain Ruscio

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@L'HARMATIAN, 1994 ISBN: 2-7384-2593-3

Justin Godart Sénateur. Ancien Ministre Délégué général du Gouvernement aux Colonies Rapport de mission en Indochine 1er janvier. 14 mars 1937

Ô Marseille on dirait que ta voix a changé On dirait que la carte où portait I1ndochine En se prenant pour toi dans le riz délavé Te pleure avec du sang et puis l'âme marine ... Léo FeITé

Au peuple du Vietnam A ma mère A Christiane, Eric, Corine

Justin Godart, vie et œuvre François Bilange

Justin Godart, néIe 26 février 1871 à Lyon au moment de la Commune de Paris, ne connaîtra pas son père, Achille, décédé l'année de sa naissance. Sa mère, fille de Jacob Schwab, ouvrier brasseur alsacien, aura donc un rôle très important dans sa vie et dans son cœur. C'est en 1892, où deux révolutions sont passées et ont été dirigées par la classe ouvrière, que Justin Godart, dans le cercle populaire de Vaise, fait ses débuts d'orateur en tendant la main aux travailleurs et pousse le cercle à ouvrir une coopérative. S'improvisent aussi des promenades où Guignol se trouve à l'honneur car lui aussi est de Vaise. En 1901 ses études sont couronnées par le doctorat en droit en présentant une thèse sur "l'ouvrier en soie de Lyon" ... A la même époque, il prononce à la Conférence des Avocats, un discours sur le "rôle social de l'avocat" fort apprécié de ses confrères. Jeune juriste, professeur d'économie politique à l'école de la Martinière, maître de conférence à la faculté, il étudie tous ceux qui construisent le bonheur futur de l'humanité: Owen, Fourier, Cabet, le familistère de Guise fondé par Godin ... En 1904, adjoint auprès de monsieur Augagneur, maire de Lyon, il crée le premier office municipal du travail dans cette ville. Les élections législatives de 19061e portent à la députation et il ne quittera l'Assemblée qu'en 1927 pour rentrer au Sénat où il siégera jusqu'en 1956, date de sa mort. Homme de gauche, il est avant tout social, et son radicalisme le porte à témoigner aux travailleurs une particulière vigilance. Il 7

prend fait et cause pour le sort des boulangers, "les mineurs blancs", puis en 1910, s'attaque au travail de nuit, à la réduction de la journée de travail. La suppression du travail dans l'industrie pour les enfants de moins de treize ans est aussi une de ses victoires, sans oublier le travail de nuit des femmes... En 1913, il s'oppose de toutes ses forces au retour du service militaire à 3 ans et présente en même temps un projet de loi en vue de limiter la durée des marchés à terme et des ventes sur les blés et les farines: la spéculation est reine à la veille de tristes événements. .. Hélas, le vent de folie commence à souffler sur l'Europe; on arme et on surarme. En 1914, Justin Godart est élu vice-président de la Chambre; mais c'est la guerre, la grande boucherie, et le destin allait disposer tout autrement de J. Godart ... Il est mobilisé comme infirmier mais en même temps il fonde, à la Chambre, le groupe de la démocratie sociale pour préparer les réformes que l'on doit au peuple qui a sauvé la Patrie... Le 18 juillet 1915, nommé sous-secrétaire d'Etat du Service de Santé, il pourra travailler à l'amélioration constante du confort des blessés; il crée le corps des ambulances, l'appareillage des mutilés et s'ingénie, par tous les moyens, à soulager la souffrance des soldats... Toute son énergie y est employée et il ne ménage pas son temps... Et pourtant, 1. Godart a essayé, avant la grande tuerie, d'arrêter le temps en se rendant à Berne avec Jaurès, d'Estournelles de Constant, Albert Thomas pour participer à une conférence d'entente franco-allemande ... En se rendant aussi en 1913 dans les Balkans comme membre de la Commission d'enquête constituée par la Fondation Camégie ; Sarajevo déjà ... Après ces tristes temps, le rêve et les espérances: le Bureau international du Travail est créé; en 1916,la Conférence de Leeds en a déjà élaboré les dispositions; en 1918, Justin Godart est chargé de rédiger un rapport sur une législation internationale du travail avec, comme base, la journée de travail de 8 heures ". Coopération, participation aux bénéfices, organisation des loisirs, toutes ces questions se posent et le mènent au ministère du Travail en 1924, où il déclara: "Il y a encore un grand progrès à faire pour que nous devenions une démocratie sociale..." Il faut

attendre 1936, et encore ". 1. Godart crée le Conseil économique et social ainsi que l'Office national de l'hygiène sociale, disparu depuis... La question du logement se pose déjà et des mesures concrètes sont 8

prises, dont l'une spectaculaire: 10 ans d'exemption d'impôt pour les constructions nouvelles! Il s'élève aussi contre le préjugé aristocratique en préconisant "l'unité du travail"... En 1931, après la lutte contre le chômage, les taudis urbains, la défense de la femme et de l'enfant, il propose face à la crise les congés payés, la conciliation dans les conflits industriels, la révision de toutes les allocations en fonction de la chute des cours, la ratification des conventions internationales du travail... En 1932 un nouveau ministère est créé: celui de la Santé, avec à sa tête Justin Godart qui déclare: "Je veux être le ministre de la Santé et non celui de la maladie." Depuis 1917, Justin Godart s'occupe de la lutte contre le cancer; en 1925, à Madrid, il salue la naissance de la ligue espagnole en qualité de président de la Ligue contre le cancer, rôle qu'il assumera jusqu'en 1953. Justin Godart a toujours été un homme de progrès et de justice et n'a t-il pas déclaré un jour "l'outil vaincra les armes" ; l'arbitrage résout toujours les difficultés. 1936, le Front populaire : le 15 septembre se tient un Conseil de Cabinet: le gouvernement Blum décide d'envoyer Justin Godart comme délégué général pour l'étude et le contrôle des questions concernant le travail, l'hygiène et la législation sociale sur les territoires de l'Inde et de l'Indochine. Décret de la mission d'étude: "Le Président de la République française, sur le rapport du Président du Conseil et du Ministre des Colonies Vu l'article 88 de la loi de finances du 30 décembre 1928 Le Conseil des Ministres entendu, Décrète : Art 1er - M. Justin Godart, sénateur du Rhône, ancien ministre, premier délégué de la France à la conférence internationale du travail, est chargé dans les colonies françaises, pays de protectorat et territoires sous mandat relevant du ministère des colonies, en qualité de délégué général du Gouvernement, d'une mission d'étude et de contrôle d'une durée de six mois, concernant les matières du travail, de l'hygiène et de la législation sociale. Il aura le rang et les prérogatives d'un inspecteur général de 1ère classe des colonies.

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Art 2 - M. Justin Godart aura droit, à compter de la veille de son embarquement, à une indemnité forfaitaire égale au total des allocations prévues par les règlements en vigueur pour les inspecteurs généraux de 1ère classe, 2è échelon, des colonies, en position

de mission et aux prestations en nature attribuées à ces fonctionnaires. Les frais de représentation qu'il pourra engager lui seront remboursés sur mémoire. La dépense résultant de cette mission incombera aux colonies dans lesquelles le délégué général sera appelé à exercer successivement ses fonctions. Art 3 - Le président du conseil et le ministre des colonies sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution du présent décret.
Fait à Rambouillet le 23 septembre 1936. Albert Lebrun, Président de la République Léon Blum, Président du Conseil Marius Moutet, Ministre des Colonies"

A bord du Maréchal Joffre, il atteint Karikal où il écoute la longue plainte des "parias" concernant leur sort économique et social. Puis Mahé, Chandernagor, Yanaon et Pondichéry. Il insiste sur l'obligation de s'occuper de l'Inde française et cite cette réflexion d'intellectuels: "Il faut que notre pays cesse d'être considéré par la métropole comme un bibelot ou une pièce de musée historique..." Le 24 décembre, il quitte les Indes françaises pour l'Indochine où il arrive le 1er janvier 1937 ; il en repartira le 14 mars 1937 sur le Félix Roussel à bord duquel il écrira son rapport de mission en Indochine. En 1939, candidat à la présidence de la République, l'Académie de Médecine l'appelle à prendre rang parmi ses membres en lui attribuant le fauteuil de Gay-Lussac sous l'impulsion de Georges Duhamel.
Article de l'Indépendant des Pyrénées Orientales du 12 août 1938 : "Qui succédera à M. Lebrun ?" par Auditus : "C'est en avril prochain que le septennat de M. Lebrun arrive à expiration. Quel sera le prochain président de la République? C'est la question que se posent, d'ores et déjà, les hommes politiques et spécialement les ministres, ministrables et présidents du Conseil passés ou futurs. Le chef de l'Etat désignant le chef du Gouvernement, on 10

comprend que l'élection d'avril puisse forcément préoccuper les grands ténors de la politique, longtemps avant "l'homme de la rue". Que M. Lebrun se succède à lui-même est une hypothèse hors de question. Une tradition ferme et ancienne s'y opposerait. Mais le président sortant a annoncé lui-même son désir de repos. M. Herriot, député du Rhône et président de la Chambre, est sur les rangs. Sa candidature rencontre, il faut le dire, peu d'enthousiasme, hormis les milieux soviétiques, auprès desquels le maire de Lyon a multiplié les avances. En dehors des vifs reproches que valent à M. Herriot l'indécision de son caractère et les ondulations constantes de sa pensée politique, le plus gros obstacle qui s'oppose à son succès est son aspect physique. Depuis les immenses progrès de la diffusion cinématographique, il est, en effet, de première importance pour un pays d'être bien représenté physiquement. Personne ne contredira que M. Herriot ne soit, sur l'écran, purement grotesque. Les films qui ont paru sur les écrans de l'étranger et sur les nôtres, le représentant par exemple à l'inauguration d'un lycée au Caire, l'ont couvert de ridicule et la France avec lui. Le scrutin pour la présidence de la République étant secret, les considération ci-dessus jouent pleinement. Et comme il n'est pas un seul parlementaire qui ne s'en rende compte et n'en parle ouvertement, les chances de M. Herriot seront des plus minces, s'il ne renonce de lui-même à la candidature. "Celles de M. Camille Chautemps et de M. Albert Sarraut, dont les noms ont été lancés comme ballons d'essai, sont, pour des raisons diverses, plus minces encore et, au surplus, les deux intéressés dont l'intelligence est hors de pair n'ont pas la moindre intention de se lancer dans une aventure sans issue. "Le président du Sénat, M. Jeanneney, serait élu s'il était candidat pour plusieurs raisons, dont la première est que, depuis M. Loubet, c'est toujours le candidat du Sénat qui est élu. Mais M. Jeanneney, dont la santé est précaire, a dit formellement qu'il ne serait pas candidat. Son candidat et le candidat du Sénat sera M. Justin Godart, sénateur radicalsocialiste du Rhône. M. Justin Godart a, lui, tout ce qu'il faut pour être élu. Ancien membre du Cabinet Clémenceau pendant la guerre, ministre du Travail et de l'Hygiène ensuite, délégué permanent de la France au Bureau international du travail, il s'est spécialisé dans les questions d'assistance, d'hygiène et de législation sociales qu'il a fortement marquées de son empreinte et il ne s'est compromis dans aucune des violentes querelles personnelles qui ont mis aux prises tant d'hommes politiques depuis dix ans. "Il s'est identifié à la lutte contre le cancer et contre la lèpre, au point que l'Académie de Médecine vicnt de l'élire triomphalement, encore qu'il ne soit pas médecin. "Ajoutons qu'il est aussi photogénique que son concurrent l'est peu, et que Mme Justin Godart est d'une prestance qui donnerait enfin à l'occupante féminine de l'Elysée une élégance depuis longtemps perdue. 11

"M. Justin Godart obtiendra la presque unanimité du Sénat. A la Chambre, il aura les voix du centre et de la droite et un grand nombre de voix des partis du Front Populaire, parmi lesquels il compte de très fortes amitiés. "Tout porte à croire, dans ces conditions, que l'élection à la présidence de la République verra une manifestation de quasi-unanimité en faveur d'un homme de la plus haute valeur et de la plus grande modestie, manifestation qui montrera au monde la solidarité, unissant aux heures solennelles les représentants de la France."

La Deuxième Guerre mondiale pointe son nez avec tous ses spectres d'horreur et de misère; J. Godart part pour Vichy en 1940 et refuse, au cours d'un entretien, les pleins pouvoirs au maréchal Pétain qui plonge la France dans l'obscurité: il rentre dans son Beaujolais et passe quatre ans dans la clandestinité à Pommiers-sur-Rhône; en 1945, à 74 ans il est président du Front national de lutte pour la libération, maire de Lyon jusqu'au retour d'E. Herriot qui lui pardonne difficilement d'avoir osé occuper son fauteuil, même pour "l'attendre". Il est important de souligner que l'homme, durant toute sa vie, a été à la tête d'une foule d'œuvres et d'associations diverses, importantes, comme: l'ordre des chevaliers de Malte, l'entraide des Femmes françaises, l'Armée du Salut, l'Association FrancePalestine, fondation Foch ... Tous ceux qui ont eu la chance de le rencontrer dans son appartement du quai Voltaire, se souviennent de ces instants privilégiés, de ce lieu magique d'où émanait une amitié à la fois personnelle et collective. Qui peut oublier le visage attentif, équilibré, pétillant de malice? ... Un sourire spontané, une amabilité constante et attentive, une jeunesse d'allure, une vive intelligence dans la discussion ... Un guide qui provoque l'admiration et fait naître les initiatives. En pleine guerre d'Indochine, il crée l'Association FranceVietnam et, en 1956, il inaugure le mémorial juif avec Pierre Mendès-France. Il ne faut pas oublier que J. Godart a servi le progrès social sous un aspect brillant: celui de l'écrivain et, surtout, celui du Lyonnais qui s'intéresse aux métiers de la cité, à son histoire, à ses marionnettes et à son esprit.

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BIBLIOGRAPHIE
Une œuvre de charité dans la paroisse de Saint-Michel d'Ainay à

la Jin du XV/lème siècle. Brochure in - 8° - Lyon- Mougin Rusand, 1898. Le travail à domicile à Lyon - Brochure in - 18 - Bruxelles, 1898. L'ouvrier en soie - Paris - Rousseau, 1899. Le rIJlesocial de l'avocat - Lyon - Waltenel, 1899. La boucherie lyonnaise sous l'ancien régime - Lyon - Nicolas Une œuvre d'assistance judiciaire au 17è siècle - Lyon - Mougin
Rusand
sociales - Lyon - Sezanne - 1901. Le compagnonnage à Lyon- Lyon -A. Rey - 1904. Lajuridiction consulaire à Lyon- Lyon - A. Rey - 1905. La réglementation du travail- Paris - Motteroz et Martinet - 1907. Travailleurs et métiers lyonnais - Cumin et Masson - 1909. Les expériences

1900.

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Les mineurs blancs - Paris -la publication sociale - 1910. Les clauses du travail dans le Traité de Versailles- Paris: Félix Alcan M. Rivière 1919. L'Albanie en 1921 - Paris - Presses Universitaires - 1922. Le journal d'un bourgeois de Lyon en /848 - Paris - Presses Universitaires - 1924.
La médecine sociale et les droits du médecin

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Le jansénisme à Lyon, Benoît Fourgon - Paris - Félix Alcan, 1934.
Anthologie du jeu de boules. Du jeu au sport: Guillettmet Villefranches/Saône, 1938. A Lyon en /848. Les voraces - Presses universitaires - 1948.

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Les années 30 et l'impasse coloniale en Indochine Charles Fourniau

La victoire du Front populaire en France et le voyage de Justin Godart en Indochine ont porté au premier plan un ensemble de questions urgentes et concrètes que Justin Godart énumère et analyse dans son rapport. Mais d'où venaient et où allaient conduire ces problèmes? La Révolution d'août 1945 qui va définitivement rejeter la domination française, profitant des circonstances favorables créées au cours de la Seconde Guerre mondiale, notamment le coup de force japonais du 9 mars 1945 qui avait supprimé l'administration française, suivi de l'effondrement du Japon en août après Hiroshima, cette Révolution d'août qui enflamma en quelques jours tout le Vietnam, de la frontière de Chine à Camau, n'est pas née de rien. Elle est le résultat des impasses insurmontables dans lesquelles s'était enfermé le pouvoir colonial. Ce que Justin Godart constate comme des fautes à corriger, constitue en fait les symptômes des contradictions qui allaient être au cœur, neuf ans plus tard, de la vague populaire qui aboutit au retour du Vietnam à l'indépendance. L'intermède colonial en Indochine qui dura moins d'un siècle, est fait de trois périodes. La première est celle de la conquête, commencée par l'attaque de la flotte sur Tourane (Danang actuel) en 1858, et se termine seulement en 1895, après l'élimination du dernier des grands lettrés résistants, Phan Dinh Phung. Certes pendant ce long tiers de siècle, ce n'est pas toute l'Indochine qui est à feu et à sang: la 15

lutte année cesse pratiquement en Cochinchine dans le courant des années 1870, l'insurrection du Cambodge date de 1884/86, mais en Annam et au Tonkin, les problèmes militaires dominent jusqu'en 1895 et même au-delà. Il résulte de ce rappel deux constatations fondamentales: -l'inanité du tenne Indochine et de la construction politicoadministrative fabriquée en 1887 sous le nom d'Union Indochinoise. Les problèmes au Cambodge et au Laos sont essentiellement différents de ceux du Vietnam ; - de plus l'existence de la nation vietnamienne était niée puisque la colonie de Cochinchine et les protectorats de l'Annam et du Tonkin étaient considérés comme trois pays différents. Premier point donc à retenir: le cadre politique et juridique de la domination coloniale ne repose pas sur les réalités nationales des pays de la péninsule, ce qui est une source pennanente de confusion et de faiblesse. Cependant, personne ne remettait en cause cette construction arbitraire, si bien que Justin Godart l'accepte sans discussion. Mais en fait son rapport, comme la plupart des textes sur l'Indochine, parle presque constamment du Vietnam, parce que, à tous points de vue, c'est le pays le plus important, et parce que c'est là que se posaient les problèmes de façon aiguë. Donc, second point à retenir: la très longue résistance nationale année que le peuple vietnamien a opposée à la conquête: 40 ans seulement séparent la mort de Phan Dinh Phung du voyage de Justin Godart. La deuxième période de la domination coloniale va des dernières années du XIXe siècle aux années qui suivent immédiatement la Première Guerre mondiale; un petit quart de siècle où le pouvoir colonial s'exerça sans difficultés majeures et où il se forgea la conviction de sa pérennité. La conquête achevée, on passait à l'exploitation rationnelle du pays. Doumer en jeta les bases qui structurèrent définitivement le système administratif, financier et économique. Pour la mise en valeur, l'effort principal -de très loin- a porté sur la construction d'un réseau ferré, qu'on mit plus de 35 ans à achever, et qui transporta toujours plus de voyageurs que de marchandises, ce qui souligne sa faiblesse économique. Par contre, cet effort financier (emprunt de 200 millions de francs or) empêcha pendant une trentaine d'années la mise sur pied d'un programme hydraulique général qui seul pouvait pennenre de faire face aux besoins alimentaires grandissants, et devenus dramatiques au moment du voyage de Justin Godart. Quant au finance16

ment du budget général de l'Indochine, Doumer choisit le système des impôts indirects avec pour base les trois régies de l'alcool, du sel et de l'opium. Deux conséquences en découleront. D'une part, le budget de l'Indochine ne reposait pas sur la production mais sur l'exploitation de la population. D'autre part, cette fiscalité incompressible, (fonctionnement de l'administration, remboursement de la dette) fut de plus en plus lourde à supporter; par le poids des taxes frappant des produits vitaux, et par les exactions qu'elles entraînaient, notamment par la chasse à la contrebande, contrepartie inévitable de tout monopole d'Etat. Dix ans après l'instauration du système Doumer, une première secousse en marquait le caractère nocif. La révolte des impôts au Quang Nam. Cependant, on ne sut ou ne put en tirer la leçon: les régies dont, même en France, une assez large opinion réclamait la suppression, furent maintenues. Justin Godart en signale les funestes effets. Après la Première Guerre mondiale -et c'est la troisième période- les problèmes de fonds s'imposèrent avec de plus en plus de force. Deux sont fondamentaux: le problème alimentaire et le problème national. Le Vietnam connaissait une assez rapide croissance démographique, résultat, au moins pour une part, de la paix et des mesures sanitaires prises par les autorités françaises. Par contre, l'insuffisance des travaux hydrauliques au Tonkin et en Annam ne permettait pas de pallier l'exiguïté des terres arables (moins de un ha par tête). Chaque année aggravait le déficit alimentaire. En même temps, l'accaparement des terres par de riches propriétaires réduisait un nombre grandissant de paysans au sort misérable de coolie sans terre. A peu près contemporaine de la visite de Justin Godart, la thèse du grand Pierre Gourou sur Les paysans du Delta tonkinois décrivait une situation dramatique et pratiquement sans issue. En Cochinchine par contre, où la population était beaucoup moins dense, une double révolution avait fait exploser la production agricole: des drainages avaient conquis des milliers d'hectares à la culture du riz et le défrichement des Terres rouges avaient ouvert l'espace à des centaines de milliers d'hectares d'hévéas. Cependant là aussi la situation sociale était terrible. Les plantations d'hévéas étaient cultivées par une majorité "d'engagés", c'est-à-dire des paysans misérables qui se liaient par contrat de 3 ans, pourchassés par la police s'ils s'enfuyaient, soumis à la discipline et au travail très dur de la plantation pour des salaires très bas. Ainsi se forma un véritable prolétariat des 17

plantations qui attira l'attention de Justin Godart. Par contre, il vit mal la situation des ta dien, les métayers de l'Ouest cochinchinois. La mise en culture d'immenses zones de rizières en Cochinchine se fit uniquement au profit de grands propriétaires latifundiaires, vietnamiens pour la plupart. Ceux-ci faisaient cultiver leurs terres par des métayers qui étaient accablés par les redevances dues à leurs propriétaires et par les prêts usuraires qu'ils avaient été obligés de contracter auprès d'eux (prêts à plus de 100 % par an le plus souvent). Une situation sociale explosive se créait ainsi. Du moins la production de riz cochinchinois avait-elle fait des progrès considérables et un énorme excédent était disponible chaque année. Pour compenser le déficit alimentaire de l'Annam et du Tonkin? Non point! qui aurait payé? Mais pour l'exportation vers le Sud-Est asiatique, la Chine, voire, surtout après 1930, la France. Le pouvoir colonial ne pouvait ni ne voulait changer cet état de choses: l'exportation de riz était la base même du commerce extérieur de l'Indochine, ce qui permettait de claironner des chiffres magnifiques de la richesse de la colonie et d'importer, de France principalement, les produits réclamés par la population européenne. D'autre part, cette exportation de riz faisait la fortune des gros commerçants chinois de Cholon, de négociants et armateurs français, et la Banque de l'Indochine en tirait une partie de son activité. De plus les grands propriétaires vietnamiens du Sud étaient, avec les mandarins ralliés, la seule catégorie sociale sur laquelle pouvait s'appuyer le pouvoir colonial. Malgré toutes ces difficultés, le système fonctionna normalement après la Première Guerre mondiale jusqu'en 1928, grâce au cours surévalué du riz sur les marchés du Sud. Mais en 1928, la conjoncture se retourna et c'est une Indochine déjà très touchée qui fut frappée par la crise du début des années 30. Ce fut alors une véritable catastrophe. L'administration vint au secours des sociétés caoutchoutières frappées par l'effondrement du prix du caoutchouc, des latifundiaires cochinchinois croulant sous leurs dettes. Après cela, il ne restait rien pour faire face à la misère des ta dien de Cochinchine ou à la sous-alimentation des paysans du Tonkin et de l'Annam. Cependant, le problème étai t si pressant que le gouvernement indochinois, qui ne pouvait plus compter sur les investissements privés, dont le boom dura de 1924 à 1928, fit un emprunt de plus d'un milliard de francs pour, enfin, se lancer dans un vaste programme d'hydraulique agricole. Mais il était trop tard. Le gouverneur général Brévié, en 1937, avouait sa peur devant l'inévitable déficit alimentaire, et un nouvel et énorme emprunt ne 18

pouvait qu'aggraver une fiscalité déjà écrasante mais que personne n'envisageait de bouleverser dans ses principes de base. D'autant plus que le Mouvement national vietnamien était sorti depuis déjà assez longtemps de la relative léthargie où l'avait plongé l'écrasement de la révolte armée du Cân Vuong dans la première moitié des années 90 du siècle dernier. A partir de 1924/26 ce mouvement prend une ampleur nouvelle: attentat contre le gouverneur général en voyage à Canton, manifestation de masse des étudiants et lycéens à l'occasion des funérailles du grand patriote Phan Chu Trinh, puis la fondation d'un parti nationaliste, le Vietnam Quoc Dan Dang (VNQDD), tout ceci reflétant l'évolution politique d'une petite bourgeoise intellectuelle sortie de l'enseignement franco-vietnamien. Par ailleurs, était né un mouvement communiste, impulsé par Nguyên Ai Quôc -le futur Ho Chi Minh- qui depuis son séjour à Paris de 1917 ou 19 à 1923, unissait la revendication nationale à l'action révolutionnaire marxiste. En exil à Canton, il fondait en 1925 le Thanh Niên (la jeunesse) qui devint le creuset où se formèrent les fondateurs du Parti communiste vietnamien puis indochinois créé en 1930 (pCI). Dès cette année 1930, la révolte éclatait en deux points et sous deux formes différentes: une mutinerie de tirailleurs indochinois à Yen Bay, au Tonkin, à l'instigation du VNQDD et une longue révolte paysanne et ouvrière au Nghê Tinh, en Annam, sous la direction du PCI : les soviets du Nghê Tinh. L'une et l'autre furent noyées dans le sang. Cette répression féroce anéantit le VNQDD, mal enraciné dans la population et qui ne fut plus désormais qu'une ombre sans consistance. Par contre, malgré les mitraillades par avion et la déportation au bagne de Poulo Condor de milliers de dirigeants et de militants, le PCI, profondément ancré dans la paysannerie survécut à la tempête. Du même coup, et en partie par la grâce de la Sûreté, le PCI devenait l'unique force nationaliste tout en continuant à préparer la révolution sociale, contre les mandarins et les grands propriétaires collaborateurs. Si bien qu'aux yeux des autorités coloniales toute revendication sociale ou nationale ne pouvait que manifester une action communiste. Justin Godart constate cette assimilation et proteste sans ébranler la conviction de personne. En effet, pendant la période du Front populaire, le PCI reconstitué fonctionna à deux niveaux: un niveau clandestin soigneusement caché et un niveau légal, autour de journaux comme Le Travail au Tonkin qui n'avançait que des revendications modérées, s'appuyant sur la loi 19

métropolitaine, contre l'oppression des colons et des autorités coloniales. Ainsi en 1936, deux faits fondamentaux dominent la situation. D'une part, l'impasse de la domination coloniale: sur le plan politique, les autorités françaises qui n'ont pas de base dans les masses populaires en sont à chercher un appui, combien précaire, auprès du mandarinat et du trône impérial où elles ont installé Bao Dai; sur le plan économique, l'Indochine sort difficilement de la grande crise qui l'a touchée très durement, ébranlant y compris les couches de la population plus ou moins liées au régime colonial; sur le plan social, l'énorme misère paysanne, grandissante constitue un problème que les structures financières, sociales, économiques de la domination coloniale sont incapables de résoudre. Et, d'autre part, face à ces impasses de la colonisation, le mouvement national a grandi, très vite et se trouve désormais sous la direction d'un Parti communiste, certes encore peu nombreux mais qui dispose d'une fort appui international, notamment en France, d'une cohorte de militants d'un dévouement à toute épreuve et d'un dirigeant hors du commun, Nguyên Ai Quôc qui, quelques années plus tard, va rentrer au pays sous le nom de Ho Chi Minh. Inévitablement le basculement politique en France avec l'arrivée du Front populaire ne pouvait que rendre plus complexes et plus visibles ces tensions au Vietnam. Le rapport de Justin Godart nous en offre une image, adoucie par la volonté de l'envoyé du Front populaire de trouver des solutions humaines, mais néanmoins annonciatrices des explosions de la décennie suivante.

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Front populaire français et mouvements nationalistes vietnamiens: rencontres et divorce Alain Ruscio

Lorsque commence la décennie 1930, les Français, dans leur immense majorité, ont appris à être fiers de l'œuvre de leur pays outre-mer. En Algérie, les colons, les officiels et quelques "indigènes" choisis viennent de fêter le centenaire de la conquête. En 1931, à Vincennes, sept millions de Français défilent devant la reproduction des temples d'Angkor ou les faux "villages nègres". Tous s'émerveillent ou s'amusent, selon l'humeur du moment. En métropole, le consensus autour de la "question impériale" règne, remis çà et là en cause par quelques anticonformistes. A la fin de cette même année 1931, Paul Reynaud, ministre des Colonies, effectue, avec force publicité, un voyage en Indochine1. Dans son entourage, des officiels, administrateurs et militaires, des mandarins francophiles, des journalistes. L'unanimisme est de rigueur. De sa voix grêle, le ministre accumule les lieux communs. "Comment contester les acquis de la colonisation? Les masses annamites nous sont attachées... Seule une minorité, dont les attaches avec l'étranger sont connues...". Parmi les journalistes, pourtant, une femme, Andrée Viollis, ne partage pas cette vision idyllique. De retour en France, elle publie
1. Pour respecter la terminologie de l'époque, nous avons conservé l'expression "Indochine". En réalité, c'est essentiellement sur le territoire du Vietnam que se déroulèrent les faits marquants de cette période. Les militants nationalistes les plus actifs, par exemple, étaient Vietnamiens.

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