Parlons Fang

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Dans le souci de perpétuer et de transmettre la culture et la langue fang aux générations futures, cet ouvrage est une modeste contribution de sa grammaire, son vocabulaire et ses expressions courantes. Il ne prétend aucunement faire la synthèse de tout le vocabulaire fang mais peut se prévaloir d'être un manuel pratique et utile à l'apprentissage de cette langue. Culture et langue fang sont ici réunies afin de préserver ce patrimoine culturel autant que les outils qui permettront aux nouvelles générations de s'exprimer quotidiennement.
Publié le : samedi 1 mai 2010
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EAN13 : 9782296253391
Nombre de pages : 296
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REMERCIEMENTS Les personnes ici mentionnées ont contribué de façon directe et/ou indirecte à la réalisation de cet ouvrage, il s’agit de : M. le Pr. Bonaventure MVÉ ONDO, qui m’a fait l’honneur d’écrire la postface de cet ouvrage, malgré ses lourdes responsabilités dans ses fonction de Vice-recteur de l’A.U.F. M. le Pr. Grégoire BIYOGO, grâce à qui j’ai pu améliorer la qualité de cette œuvre par le biais de ses sages conseils. Je le remercie surtout d’avoir pu rédiger la préface de ce modeste travail, malgré ses multiples occupations. M. Michel MALHERBE, le directeur de la collection, qui m’a inlassablement épaulé, du point de vue du fond et de la forme, dans la réalisation de ce livre. M. le Pr. Nicolas NGOU-MVÉ, pour son exhortation, ses conseils pratiques, son estime et sa sagesse traditionnelle. M. Marc MVÉ BEKALE, pour ses conseils pratiques. Mme Gisèle AVOME MBA, pour son appui inaltérable. M. Steeve Elvis ELLA, pour ses conseils et son assistance inestimable. Léon-Modeste NNANG NDONG, pour ses sages conseils et son assistance dans la matérialisation de ce travail. Mme et M. Marie-Thérèse et Jean Pierre POMPON, pour la relecture de cette œuvre. Ma sœur Simone YOTSÉ, née NÉNY, pour son estime inlassable. Mme et M. Nathalie et Rodolphe NDONG NGOUA, pour leurs encouragements ainsi que pour leur aide matérielle. Mlle Tatiana KOUNGA, pour son soutien moral et ses suggestions. Mlle Nadia ASSENGONE, pour sa coopération morale et matérielle. Mme Thérèse NGUEMA, pour son incitation. Mme Marie-Paulette ABOGO ONDO, pour son aide morale. M. Jean Robert NGUEMA NNANG, pour ses conseils. M. Régis OLLOMO ELLA, pour ses remarques. Mes amis, frères et sœurs : Ralphe-Yannick NIARRA ; Gael KOUMBA AYOUNÉ ; Joël OBAME ONDO; Arsène MORO NGUI; Aboubacar MOUSSA ; Mohamadou Sani HAMADOU ; Mouhamadou YAYA ; Ariane, Lionel et Flora ADJAN ; Fred MBOUMBA ; Gildas IKAPI ; Saturnin NDOTIT et Isaac MEBIAME MINKANE.

In memoriam Mon défunt père : Simon-Pierre AKOMO-ZOGHE ESSINGONE Ma mère : Martine ANDEME OVONO OBAME Mme Gisèle-Laure ÉYANG NDOUTOUME, digne fille de Mitzic. ÉMANE NTOLE, le plus grand résistant fang du XIXe siècle. Teodoro OBIANG NGUEMA MBASOGO, pour la promotion de la culture en Guinée Équatoriale et son attachement aux valeurs traditionnelles fang. Paul MBA ABESSOLE, Pierre Claver ZENG ÉBOME, Paulin NGUEMA-OBAM et Tsira NDONG NDOUTOUME, savants de la culture et des traditions fang. Tous les initiateurs et participants au Congrès de Mitzic de 1947.

Carte du pays fang (sí fang) d’après Günter Tessmann Die Pangwe. Traduit par Laburthe-Torla, Ch. FalgayrettesLeveau, Fang, Paris, Édtions Dapper, 1991, p. 175.

« (…) La nature a tout fait, tout calculé selon sa loi. Tu es plus grand de taille qu’un autre parce que la nature l’a voulu. Tu as un père et une mère dont tu te glorifies parce que c’est ainsi. Tu es de telle ou telle tribu parce que c’est ainsi. Vouloir changer de tribu est une malhonnêteté qui berce merveilleusement les gens aux illusions. (…) » Tsira Ndong Ndoutoume, Le Mvett, l’Homme, la mort et l’Immortalité, livre III, p. 65. « (…) Appartenant au monde, les Fang ont vocation à échanger ce qu’ils ont contre les apports des autres peuples avec lesquels ils vivent. Ce n’est donc pas une culture fermée. Quand vous regardez la langue fang elle-même, elle a reçu beaucoup des autres. Elle a été enrichie par le français, par l’anglais, notamment. Et par l’allemand. Cela signifie que notre contribution à la culture universelle se fait aussi sous le sceau des échanges (…) pour que ceux qui s’y intéressent, qu’ils soient Fang ou non-Fang, puisse savoir que non seulement cette communauté existe, mais aussi qu’elle est à même d’apporter quelque chose aux autres peuples du monde. (…) » Pierre Claver Zeng Ébome, entretien réalisé par monefang.com Libreville, 21 mars 2009, p. 4.

Préface
Les recherches universitaires sur Ekang ou le défi du renouvellement permanent des connaissances. Par Grégoire Biyogo, père de la mvettologie, égyptologue, philosophe et épistémologue. Directeur de l’Institut Cheikh Anta Diop. Ouverture : Le cadre de la recherche Les travaux sur ceux que l’on a appelés improprement « les Fang » sont de plus en plus nombreux. Le nom originaire qui les désigne et par lequel ils se sont eux-mêmes désignés autrefois est celui de « Ekang », étymologiquement « ceux qui peignent », « ceux qui écrivent » et ont pour fonction de garder les lettres. Ils étaient des scribes, des forgerons et des prêtres. L’ouvrage de Cyriaque Simon-Pierre Akomo-Zoghe, jeune chercheur ibérisant, déjà auteur de deux livres, dont La religiosidad bantu y el evangelio en África y América siglos, XVI-XVII (2008) et L’art de conjuguer en fang (2009), achevant sa thèse en France, se rattache à une longue tradition dont il importe de décliner les principaux moments. D’autant que la publication de ces travaux a fini par constituer un événement dans la pensée moderne, au moins en ce qu’ils a interrompu le cours ordinaire des connaissances dominantes et créé une nouvelle dynamique heuristique dans les sciences humaines, sociales et épistémologiques. Ces différents travaux ont démultiplié nos manières de raconter les mystères de l’origine et les traductions qu’on en a, pour en étudier les déclinaisons, en s’efforçant de produire de nouveaux regards, en approfondissant toujours la question des origines des sciences et des discours, relocalisées de plus en plus en Afrique. Car pour aller à ces découvertes inaugurales, il aurait en effet fallu plusieurs vagues de chercheurs et de travaux, de spécialistes, d’égyptologues, de sociologues, d’ethnologues, de musicologues et de philosophes. Ces travaux ont pris des directions différentes, souvent inégales, depuis l’ouverture dans laquelle et avec laquelle ils sont nés et avancent en augmentant sans cesse leurs corpus, en gagnant en précision, et en explorant plusieurs horizons de savoirs. 1. Ainsi de la perspective pionnière du Révérend père Trilles, qui le premier a eu le mérite d’établir l’origine égyptienne de ce peuple, en étayant son assertion par l’argument de la parenté de la langue des Ekang (Fang Anciens) et des Anciens Egyptiens (Au

sujet de la langue fang et de ses lointaines origines, juin 1935). Le paradigme trillésien a fait fortune depuis, qui a été systématisé par les publications ultérieures. A commencer par Ondua Enguru, et son classique Dulu Bone Be Afirikara qui relate l’Amat, les fameuses migrations d’Ekang du Haut Nil jusqu’en Afrique centrale, le géographe Louis Marc Ropivia, qui a également validé l’hypothèse de l’origine nilotique des Fang Anciens et leur invention de l’industrie du cuivre (Quatre études sur le mvett 2001). Puis le travail remarquable d’Ondo-Ella qui a renouvelé la science du mvett, grâce à la perspective philologique qu’il met en place, avec des résultats pour le moins opératoires (Mvok ékang Nna, base de l’Occident, 1994) auxquelles il convient d’ajouter le travail récent d’Alain Elloué, (Du mvett au sphinx, 2008) qui établit lui aussi le trait d’union Kémit-Ekang. Mais c’est sans doute la validation scientifique de la théorie révolutionnaire et néo-trillésienne de la parenté de l’ancien égyptien et des langues africaines de Cheikh Anta Diop, qui a permis l’épanouissement de cette recherche, avec la confirmation de l’hypothèse phonologique (Parenté génétique de l’ancien égyptien et des langues négroafricaines (1977), Nouvelles recherches sur l’égyptien ancien et les langues négro-africaines (complément à Parenté génétique de l’égyptien ancien et des langues négro-africaines, 1988), reprise et affinée par les travaux linguistiques ultérieurs de Théophile Obenga (Origine commune de l’égyptien ancien, du copte et des langues africaines modernes. Introduction à la linguistique historique africaine, 1993). Nos deux Encyclopédies du mvett (2002) et notre Adieu à Tsira Ndong Ndoutoume (2006) sont partis de ces acquis pour consolider la thèse de l’œkoumène primitif égypto-nubien des Ekang, pour redonner des fondements historiques, méthodologiques, épistémologiques et philologiques à ce paradigme du continuum Kémit-Ekang, en prenant argument de l’égyptologie, de la science moderne et des sciences sociales. Ces textes ont par ailleurs fait de la recherche sur le mvett une science que j’ai dénommée la mvettologie, et qui part des récits du mvett pour élaborer une poétique, une science nouvelle, une herméneutique, une numismatique, une physique (la loi de la furtivité générale) et une chimie (la ductilité des corps). 2. La seconde orientation heuristique consiste en ce que l’on peut nommer la découverte de l’Art nègre, notamment ici, l’Art ékang, jugé subversif et splendide. Moment tout aussi important, qui a autorisé la description savante du reliquaire ékang, avec des pièces d’une grande modernité, qui ont dérigifié l’étroitesse de la

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plastique dominante, par la présence du parallélisme asymétrique dans des masques oblongs, renvoyant à la période de la plastique amarnienne sous Akhenaton, avec des traits difformes, un regard éthéré, une anatomie renversant la prépondérance du naturalisme et du réalisme. Ce sont des travaux comme ceux de l’école française représentée entre autres par Louis Perrois et Dapper qui vont y contribuer, et ceux de l’école allemande largement représentée par Günter, avec son travail érudit et minutieux sur les Ekang. Ce paradigme d’une plastique asymétrique a ouvert des analyses imprévisibles sur l’objet d’art et sa lecture elle-même, en intégrant cette part de fantaisie et de subversion des formes figées et rectilignes, qu’allait seulement découvrir l’art occidental, avec les maîtres du surréalisme et de la plastique cubiste, alors en quête de l’étrange, de l’unheimlich et du lointain. Des peintres comme Braque, Derain, Matisse, Picasso possédaient alors tous dans leurs ateliers des pièces de ce somptueux reliquaire ékang, avec d’autres éléments issus de la statuaire kota ou punu... Il en a été de même pour Juan Gris, Guillaume Apollinaire, Maurice De Vlaminick pour ne citer que ceux-là, qui adulaient les objets d’art du Gabon, notamment ceux du pays ékang, lorsqu’ils n’en ont pas été influencés. La culture artistique gabonaise a bénéficié des relais de diffusion des institutions comme l’ORSTOM, la fondation et le Musée Dapper1, le Musée d’Aquitaine de Bordeaux pour ne citer que la France et par des spécialistes et des africanistes de renom, au nombre desquels l’ethno-préhistorien André Leroi-Gourhan, Pierre Alexandre et Jacques Binet, Pascal Boyer, l’auteur de Barricades mystérieuses, Laburthe-Tolra, dont la thèse s’intitule Histoire et société traditionnelle chez les Béti du Sud-Cameroun, puis l’ethnologue Denise Paulme, l’ethnomusicologue Pierre Sallée2. Il convient d’ajouter les noms d’Hubert Deschamps3,

Créé en 1983 et à Paris en 1986, il a organisé plusieurs expositions sur les arts du Gabon, notamment deux expositions importantes sur le reliquaire Fang, puis sur le reliquaire Kota, et en 1197, une exposition organisée sous la direction de Louis Perrois, sous le titre « L’esprit dela forêt, terres du Gabon » et une autre en 2007 intitulée « Gabon, présence des esprits » (p. 11). 2 L’ouvrage cite de Pierre Salée, Deux études sur la musique du Gabon, Travaux et Documents de l’ORSTOM, Paris, ORSTOM, 1978. 3 Quinze ans de Gabon, les débuts de l’établissement français, 18391853, Paris, SFHOM, 1965.

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Louis Perrois2 pour son travail remarquable sur le Byéri, ainsi que le maître de l’école allemande Günter, qui a produit une étude pénétrante sur les Ekang, notamment sa sculpture et ses arts. Ainsi donc, le Gabon s’est fait connaître par son patrimoine artistique fulgurant3, avant son moment économique (l’âge de la forêt, celui du pétrole et celui des minerais, dont le fer). Le prix de cette première orientation de recherche est à chercher dans la lecture systématique de l’art, de la sculpture et des masques du reliquaire ékang. 3. L’autre axe de recherche, tout aussi fécond, est celui des récits historiques, dont les travaux vont des publications importantes de Nicolas Météghe N’nah sur L’implantation coloniale au Gabon. Résistance d’un peuple - 1839-1920 -, (1981) et Histoire du Gabon : des origines à l’aube du XXIe siècle, (2006) où le prosateur doué qui tient la chaire d’Histoire à l’Université de Libreville rompt avec la pseudo-histoire, pour aller au récit des témoins, non sans distance critique) jusqu’à l’ouvrage récent de Cadet, Histoire des Fang, peuple gabonais (2009), qui relate en s’appuyant sur la littérature dominante le climat et le contexte de la pénétration des Fang au Gabon, non sans laisser entrevoir un certain nombre de poncifs et de lieux communs qu’il tente d’éviter tant bien que mal et de déconstruire. 4. Un autre horizon est relatif à la mythologie coloniale ékang. Celle-ci va des travaux des premiers explorateurs (Du Chaillu, Brazza) qui ont eu un contact direct avec les Ekang lors de leur arrivée au Gabon, jusqu’à Georges Balandier. Il est vrai que ces travaux sont traversés de préjugés, de positions pour le moins surprenantes sur les Fang Anciens, et qu’ils parviennent difficilement à laisser être l’objet étudié, avec sa différence, son altérité, mais qu’ils le regardent souvent avec les yeux de l’Autre… à travers des reconstructions idéologiques, mytho-théologiques, souvent mêlés d’un relent imaginaire et exotique, sous le timbre
Perrois (Louis), Le Byeri des Fang du Gabon. Essai d’analyse stylistique, Libreville, ORSTOM, 1966. Lire du même auteur Art ancestral du Gabon, Paris, Nathan, 1985. 3 Les auteurs signalent une vente record sur les masques Fang du Gabon adjugée à 6 millions d’euros en 2007.Il faut signaler que la valeur de ces pièces atteint des montants faramineux. Dans son magnifique essai, Arts premiers du Gabon, Libreville, Raponda Walker, 1998, Robert Orango-Berre fait état des montants des pièces déjà vendues qui varient entre 100 millions de F CFA jusqu’à 2 milliards de FCFA, soit 350 millions d’Euros, valeur de la vente dont l’image figure sur la page de couverture de son ouvrage. (pp. 79-82 ).
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d’un romantisme rêveur (le mythe de l’anthropophagie, le mythe de la martialité, le mythe principiel de la violence du mvett et d’Ekang...). Il s’agit néanmoins d’un travail ayant produit une documentation abondante qui présente même après bientôt un siècle quelque intérêt heuristique. 5. Puis il y a eu les travaux de sociologie, d’ethnologie et de philosophie impulsés par l’étude serrée du mvett par l’école des mvettologues ékang. Ce fut d’abord le sociologue Paulin Nguema Obam qui explora cette piste à travers le moment musicologique et le mythe solaire en prenant appui sur le mvett, notamment dans sa thèse d’Etat, La Tradition de la danse chez les Fang (2 vol. Université de Strasbourg). Puis la description du système politique ékang à travers les deux travaux universitaires majeurs d’Essone Atomo, Anthropologie du mvett, et Société et méta-société dans le système politique fang. Depuis, ce sociologue de la connaissance, doublé d’un musicologue et d’un peintre s’intéresse au cerveau, au système solaire et à l’interaction des couleurs et du cerveau. Il en est de même de la thèse du sociologue Nsa Ngogo, qui a dégagé des perspectives nouvelles sur la question de l’historicité du mvett (Les incidences du mvett dans la société fang, 1976). La thèse du philosophe Alain Elloué jette également de nouvelles bases sur les rapports entre science moderne et cosmologie du mvett. Celle de l’économiste Ondo Ella, qui a étudié le système économique ékang sur fond du mvett, et auquel on doit un ouvrage novateur, une voie de développement pour la société Ekang (1977). On peut en dire autant de la thèse de Jean Emile Mbot, Ebughi bifia, et de sa traduction du récit d’initiation à la guerre chez Ekang, Nos pères mangeaient la lance (Paris V, 1972) ; Et du remarquable travail du philosophe Bonaventure Mvé Ondo, qui a entrepris de montrer le parallélisme du Mvett et du songo (L’Owani et le Songa, deux jeux de calculs africains, 1990), et d’établir la théorie des 3 mondes, à travers la tripartition Fantômes, Mortels et Immortels. Et cela, à l’appui d’une analyse de logique formelle. Il en est de même des travaux de poétique orale du mvett amorcés dans la thèse de Pierre Claver Nang Eyi, Approches du mvett selon les traductions de Tsira Ndong Ndoutoume, systématisé par Elé Biyo’o, dans sa thèse, Poétique du mvett : les versions de Tsira Ndong Ndoutoume et le rôle de l’écriture dans leur diffusion (Nantes, 2004) et par la thèse d’Angèle Ondo sur la poétique du mvett. On gagne aussi à signaler le tome IV de notre première thèse, L’Ecriture et le Mal (Sorbonne, 1990), auquel on doit par ailleurs une étude comparée de la temporalité dans le songo et le mvett, dans son essai, l’origine

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du songo selon le mvett (1998). Cette perspective que j’ai introduite travaille sur les Ekang à partir du livre et de la harpe de ce peuple : le Mvett Ekang. Et cela, dans une relecture encyclopédique, qui relit le passé des Ekang à partir de l’archéologie, l’égyptologie, la science moderne et l’épistémologie. Une autre piste de recherche consiste à mettre ensemble mvett ékang et récit biblique, en comparant l’ékang et l’hébreu ainsi que leurs institutions ; perspective de Jean-Marie Aubame, Les Béti du Gabon et d’Ailleurs (2 vol., 2002). La confirmation archéologique récente de la parenté génétique de l’égyptien ancien et de la langue hébraïque (Messod et Roger Sabbah, Les secrets de l’Exode, 2002) en rajoute à la pertinence de cette option, d’autant que l’ékang et l’hébreu ont quelque lien à en croire la ressemblance des mots et des institutions. On peut aussi mentionner ici les travaux de l’école camerounaise de mvett. Avec la thèse de B’éno Belinga sur Des Rapports entre la métallurgie du fer et de l’oralité chez les Ekang (1998). Ou encore les contributions de d’Eno Belinga, ethnomusicologue, oraliste… 6. Le sixième horizon heuristique porte sur la langue, les nombreux parlers ékang, le système grammatical et linguistique, les mythes fondateurs. On ne citera ici que les noms du linguiste Pierre Ondo Mebiame, qui a jeté les bases formelles d’une approche phonologique de cette langue, et ses développements actuels sur les recherches syntaxiques ( Essai sur les constituants syntaxiques du fang-ntùmù (2008), de Peter Medjo Mvé, qui a pris le relais et débattu longuement sur la question de l’origine des Ekang (Essai sur la phonologie panchronique des parlers Fang du Gabon, et ses implications historiques, Lyon II, 1997). Puis le linguiste et théologien Paul Mba Abessole, dont l’essai récent, Aux sources de la culture fang (2006) comporte une traduction phonétique du récit des origines Ekang, en même temps qu’il affirme la thèse de l’origine nilotique d’Ekang. 7. Le septième axe de lecture est relatif à l’élaboration des dictionnaires notamment avec la première tentative du R.P. Lejeune, Dictionnaire Français-Fang, précédé de quelques principes grammaticaux sur cette langue (1892). Ensuite, le désormais classique Dictionnaire Fang-Français et Français-Fang (1964) de Samuel Galley… Une autre génération de jeunes chercheurs est en gestation. C’est le cas de Steeve Ella, auteur de Emmanuel Levinas (2009) et de Mvett Ekang et le projet Bikalik; essai sur la condition humaine (2010) et de Cyriaque Simon-Pierre Akomo-Zoghe, qui écrit ici

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son magnifique Parlons fang (2010), après deux autres publications. L’auteur a pris le parti de la translitération sur la phonétique, qui a déjà initié un important travail sur la conjugaison en langue ékang. Ici, le jeune historien tente une cartographie intellectuelle des travaux sur Ekang, et en montre la fécondité intellectuelle. Le massif de cette recherche courageuse est de déployer les temps, les modes, les auxiliaires, les formes, en risquant de nommer les verbes irréguliers et de les conjuguer, revisitant les verbes impersonnels, le concessif comme le passif, puis les adverbes, les prépositions, la conjonction, les interjections avec une ouverture sur les locutions adverbiales, les proverbes, les devinettes, les néologismes et achève le programme par une onomastique des personnalités Ekang. Ce travail, appartînt-il au genre particulier d’une collection ouverte, qui présente rapidement la langue d’une culture donnée, n’en a pas moins creusé de nouveaux chemins et de nouvelles voies heuristiques à partir desquels les linguistes, grammairiens et lexicologues professionnels et universitaires trouveront un point de départ fécond pour systématiser les intuitions nombreuses qui traversent ce texte comme celui de Marie-Rose Abomo-Maurin, Parlons bulu, langue bantoue du Cameroun (2006). L’ouvrage explore par ailleurs des pistes intéressantes du point de vue de l’histoire des migrations, la présentation sociologique des instruments de musique, les arts, croyances, légendes et mythes des Ekang, et des chapitres intéressants de grammaire. Ce dont s’occupe ce travail est alors saisi avec de nouveaux corpus, qui témoignent de la nouveauté et de la richesse des recherches sur les Ekang, qui n’ont jamais été aussi décisives que depuis qu’elles sont prises en charge par les universitaires, chercheurs professionnels et philosophes africains eux-mêmes, et d’abord ici par ceux qui, du dedans pratiquent la langue et en entendent les jeux de subtilité, la complexité, l’oscillation entre le déni de l’irrationnel et l’affirmation de la Raison, la prépondérance de l’idéal de la prédictibilité qui explique des rites comme Oban, l’initiation aux jeux logiques, mathématiques et économétriques comme le songo, la préparation de l’Esprit à la contemplation de l’Absolu, en goûtant le Mvett, opéra magistral autant que poème ontologique. De la sorte, renouveler les travaux sur le pays Ekang, c’est toujours déjà entreprendre de se confronter aux nouvelles découvertes philosophiques et scientifiques, en sortant du carcan du différentialisme et des replis sectaires. C’est en cela que la

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vague des jeunes chercheurs actuels doit être encouragée pour que les données prodigieuses de cet univers soient sans cesse questionnées, revisitant ainsi l’état même des connaissances en sciences humaines et sociales, lesquelles ont depuis stagné, pris un coup de vieux, il convient de le dire. Or, la médiation de nos cultures et leur interrogation critique et logique peut donner droit à dépoussiérer et à dé-fossiliser ces lieux de savoir en hibernation, lorsqu’ils ne sont pas tombés dans l’oubli, dans une modernité bien fragile lorsqu’elle se départirait de la méditation sur l’altérité de ces textes anciens qui regorgent d’énigmes et de sciences. Pour la philosophie africaine, cela reste un éternel défi, pourvu qu’on traite ce corpus avec distance critique et rigueur, et l’impératif de l’altérité, le souci de l’Autre comme la lecture esthétique et ontologique des nouveaux récits du monde. Paris, le 15 février 2010.

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LES FANG

Un peuple guerrier
Avant d’entrer dans le vif du sujet, il nous a paru judicieux de donner aux lecteurs l’étymologie du mot fang, puisqu’il est question, dans cet ouvrage, de parler de la culture et de la langue. En effet, d’après les investigations de J.-M. Aubame, le mot fang, tel que nous l’écrivons aujourd’hui, « serait simplement la transcription de mfan, en français, vrai, authentique, utilisé couramment dans l’expression mfan mot, un vrai homme, c’est-àdire un homme comme il faut, pour désigner les notables et les vrais fils du pays. [ …] L’homme, M’fan, ce serait l’homme sérieux, respectable3… ». X. Cadet, reprenant les conclusions des travaux de P. Laburthe-Tolra dans son ouvrage les Saints de la forêt, essai sur le passé historique,… affirme que les mots « Beti » ou « Fan » désignent davantage la condition de « vrais hommes4 ». Pour revenir au sujet qui nous préoccupe ici, l’histoire des Fang a été étudiée depuis plusieurs décennies suite à sa grande migration, partant d’Égypte, « précisément dans le Bahr-el-Gazal, près du Nil ; dans le pourtour du Soudan ancien, dans l’Abyssinie, ancienne Nubie5 » jusqu’en Afrique centrale, notamment, au Gabon, au Cameroun, au Congo, à São Tomé-et- Principe et en Guinée-Équatoriale. P. Nguema-Obam rappelle que tous ces pays ont en commun la langue, le culte des ancêtres, les rites et se nourrissent des mêmes récits des origines. Tous se réfèrent à un passé légendaire, Ozamboga6 ou Odzamboga. Par ailleurs, plusieurs études ont révélé que les Fang étaient de grands conquérants. La conquête ici au sens de la découverte de nouvelles connaissances, de nouveaux espaces. C’est un peuple qui maîtrisait l’art de la guerre. Pour mettre en évidence ce trait de caractère des Fang, nous remarquerons que pendant leur migration, ils se sont battus de façon valeureuse afin de s’approprier des territoires qui, jadis, appartenaient à d’autres peuples. En temps de guerre, survivre est une des règles essentielles, et on doit comprendre les comportements qui s’y prêtent sans toutefois en déduire un déterminisme ou un essentialisme chez les Fang. Dès leur arrivée
3 J.-M. Aubame, Les Bétis du Gabon et d’ailleurs, Tome 1, Paris, L’Harmattan, 2002, p. 30. 4 X. Cadet, Histoire des Fang, peuple gabonais, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 291. 5 G. Biyogo, Encyclopédie du Mvett Tome 1-Du Haut Nil en Afrique centrale, Bonneuil, Editions Menaibuc, 2002, p. 165. 6 P. Nguema-Obam, Mythes et légendes des Fang, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 15.

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au Gabon, ils s’imposèrent dans le nord, au Woleu-Ntem, où ils repoussèrent les populations autochtones. D’autres poursuivirent l’odyssée dans les provinces de l’Estuaire, du Moyen-Ogooué et de l’Ogooué-Ivindo. Ils pénétrèrent dans la capitale en assimilant, d’une part, les minorités et en marquant, d’autre part, leurs esprits à travers l’imposition de leurs toponymes au sein des villages et quartiers de la capitale du pays : Alena kírí (le crépuscule), Melen (les palmiers), Ndzeng-Ayòng (à la recherche de la tribu, du clan ou du peuple), Atong abè (deux ruisseaux), Ntoum (le bâton, le pouvoir), Okala, Alibandeng, Avore-mbam, Atsibe-ntsos, etc. Leur arrivée au Gabon, bouleversa la quiétude des populations et poussa l’administration coloniale à retracer la cartographie sociopolitique et économique du pays. Leur intention était clairement définie : l’occupation d’un territoire au centre du continent. De même, dans l’onomastique fang, décèle-t-on une kyrielle de noms d’armes ou de notions de guerre : bita ou abal (guerre), bizima (soldats), ossuzokh (avant-garde), bikiègn (les fers), nkum ékiègn (tronc de fer), akòng (la lance), engông (nom de la cité symbolisant l’immortalité dans le Mvett), anvàm (mouche piquante), élàng (rébellion), ngàm (même camp), essama (ensemble), agnos (solidarité), obangàm (union, défenseur de son parti, solidarité, fraternité, patriotisme), etc. Cette quête perpétuelle de nouveaux espaces, d’un nouvel habitat témoignait, dans le même temps, d’une volonté de suprématie, voire d’une invincibilité qui donna matière au peuple Fang à rechercher davantage, d’autres formes d’autoprotection et d’acquisition de la puissance que les récits du mvett exposent avec un accent artistique et héroïque. En effet, la recherche de la puissance, de l’immortalité, de l’invulnérabilité et de l’indomptabilité conduisit les Fang à s’assimiler culturellement aux populations dont la notoriété, en matière de guerre, n’était plus à démontrer. Tout ceci, n’avait qu’un seul but : accroître davantage leurs qualités de guerriers ainsi que leur puissance. H. Trilles, cité par G. Balandier nous remémore opportunément :
Les Fan... adoptent avec une certaine facilité, au moins de surface, sinon les rites religieux des peuples ou des tribus qu'ils rencontrent sur leur chemin, tout au moins les fétiches qu'ils estiment puissants. Soit, et c'est en somme le plus commun, qu'ils incorporent à leur propre masse ces tribus plus faibles au moins guerrières, et le fait d'accepter, tout au moins leurs croyances, paraît alors très naturel ; soit que par leurs rapports constants, leur pénétration au cœur même de ces tribus, ils croient au

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contraire constater la présence de « fétiches » plus forts... » et ils empruntent ceux-ci 7.

C’est le cas manifestement du bwiti au Gabon. A l’origine, il n’appartenait pas aux Fang, mais plutôt aux peuples du sud du Gabon, en l’occurrence, les Mitsogo, Pouvi, etc. Cependant, les Fang en ont fait un référent identitaire afin de mieux les connaître et comprendre le fonctionnement de leur cosmogonie. C’est au demeurant le bwiti fang qui est à l’heure actuelle le plus vulgarisé et mieux étudié. Pour revenir sur le caractère guerrier des Fang, il s’agit moins de la guerre pour la guerre que d’ingénierie militaire, de la recherche systématique pour maîtriser les métaux, les techniques. D’où la multiplicité des formes de fusils, d’armes, etc. Il est question de puissance créatrice, de la matérialité de l’intelligence d’une communauté historique d’hommes qui a su être en avance sur son temps en ayant le sens de l’anticipation. L’épopée du mvett scande la vie et les valeurs guerrières du peuple Fang. Elle exalte les qualités immortelles du peuple d’Engong ou peuple d’Immortels. Le mvett fait l’éloge de la guerre et son but, pendant la migration, était principalement d’inspirer les jeunes guerriers fang à ressembler aux personnages du récit qui sont considérés comme des héros, car, immortels, intraitables, mieux, indomptables. Aussi faut-il le ponctuer, la création d’associations et des groupes claniques, tels que les bizima à Mitzic et l'association politico-religieuse du bwiti à l’Estuaire, amplifièrent l’influence des Fang au sein du Gabon. Aux dires de G. Balandier, les rapports inter-claniques étaient surtout temporaires, et de circonstance : association, pour la razzia ou les expéditions punitives Mvélò, association pour tenir les routes commerciales bizima de l'Okano, « tribunaux » ou « associations de justice » (tel le ngil) réglant les différends entre clans8. De plus, les anciens documents et archives dépeignent les groupes claniques plus en relations d'hostilité et de compétition qu'en relations d'association. L’étude de la caractéristique de la guerre chez les Fang correspondait à la réalisation d’un idéal, à savoir : la recherche d’une « terre promise ». Enfin, la société traditionnelle fang était encline à l’autodépassement. Pour reprendre les allégations de P. Nguema-Obam, cette société « est farouchement égalitaire,
G. Balandier, « Aspects de l'évolution sociale chez les Fang du Gabon ». (1950), in Cahiers internationaux de sociologie, vol. 9, Paris : Les Presses universitaires de France, 1950, p. 9. 8 Ibidem., p. 29.
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démocratique, avec une tendance marquée pour l’anarchie. […] Peuple mobile jadis organisé pour la conquête, tout chez les Fang, le village, l’organisation familiale, l’éducation, le culte, les arts, la littérature orale était, ou bien organisé pour la conquête, ou bien important pour la conquête, ou bien conditionné par la conquête9 ». Un peuple migrateur Avant les grands flux migratoires fang, on situe leur habitat primitif dans la vallée du Haut-Nil, en Égypte . Marc Ropivia, chercheur et géographe gabonais, s’est attaché à analyser les toponymes et les hydronymes du récit Mvett et parvint à la conclusion suivante: « au terme de cette étude géographique qui confirme la connaissance du Nil et de ses sources par les Fang anciens, il paraît plus aisé de circonscrire avec plus de netteté le domaine primitif du peuple fang. Il semble maintenant moins hasardeux et, en réalité plus sûr de soutenir qu’à l’origine, les Fangs étaient établis dans les régions du Haut-Nil et la Nubie antique. Il s’agit d’un vaste territoire englobant aujourd’hui quatre États : l’Égypte (à partir de la première cataracte), le Soudan, l’Éthiopie et l’Ouganda. Un vaste territoire à la physiographie très complexe mais qui permet selon le Mvett de dégager deux majeurs. –a) au Nord un pays de rivières correspondant sans aucun doute au Bahr-el-Ghazar, au Nil bleu et à l’Atbara. Avec sa myriade de tribus, nous pouvons identifier cette partie Okü (pays du Nord)-b) en deuxième lieu il y a un univers lacustre méridional correspondant aux lacs Victoria (Atok Ening) (…). Nous assimilons ce domaine lacustre au foyer primitif du peuple d’Engong. C’est donc à partir de ces deux sous-ensembles de l’œkoumène fangoïde primitif que vont s’organiser la migration c’est-à-dire un déploiement vers l’ouest dont les causes restent à préciser10 ». Parlant justement des causes de cette migration, J. KiZerbo, dans son ouvrage Histoire de l’Afrique Noire, cité par Paul Mba Abessole, déclare : « Les […] Fang, apparentés aux Béti et Boulou et aux Ewondo, sont venus du Nord-Est, peut-être par suite de l’ébranlement causé à travers le Cameroun actuel par les vagues des Peul d’Ousman Dan Fodio. Ils traversent la Sanaga en se bousculant avec les Beti et s’enfoncent dans la forêt. Il continue en précisant que les Fang qui fonçaient vers le sud, Boulou
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P. Nguema-Obam, Mythes et légendes, op. cit., p. 15. Marc Ropivia, « Les Fangs dans les Grands Lacs et la Vallée su Nil » in, Présence Africaines , n° 120, Paris, Présence Africaine, 1981, pp. 55-56.

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marchant vers l’Ouest, et Ntoumou ou Fang intermédiaires11 ». Aux dires de Grégoire Biyogo, tous les spécialistes de cette question situent le « berceau primitif des populations fang » dans le Bahr-el-Gazal, près du Nil ; dans le pourtour du Soudan ancien, dans l’Abyssinie, ancienne Nubie12. Biyogo, à la suite de Ropivia précise que ce n’est que dans cette région du Haut Nil qu’auraient débutées les migrations Fang13. C’était leur œkoumène prémigratoire14. Pour clore le débat sur l’origine égyptienne des Fang, Mba Abessole a comparé le fang à l’égyptien ancien, au sortir de cette étude, on retient : « sol en égyptien signifie : dérober ; en fang on dit : e sole (voler, cacher après avoir dérobé) ; esa (égyptien) signifie débordement ; en fang on dit : e sa (ravager, piller) ; an (égyptien) signifie : doigt ; en fang on dit anu ; étu (égyptien) signifie : ficus ; en fang on dit étu ou (éto) : vêtement, etc.15 ». Par ailleurs, l’historien français, X. Cadet, délimite l’arrivée des Fang au Gabon vers les années 1848-186316. Ces dates varient selon les auteurs. Pour A. Fourneau « les Fang sont arrivés au Gabon vers la seconde moitié du XVIIIe siècle, c’est-àdire en 1760 »; Trezenem quant à lui place leur arrivée « dans le Moyen Ogooué (Gabon) au début du XIXe siècle c’est-à-dire en 1850, précisément à l’extrême pointe de leur poussée, ils atteignent la région de Setté-Cama (abords de la lagune Sounga) vers 1890, attirés par les factoreries qui s’y trouvaient alors17 »; sans occulter du Chaillu qui parle d’eux en 185618. Pour sa part, A. Marlet, dans son ouvrage, le pays des trois estuaires (1471-1900), nous fait une chronologie de l’arrivée des Fang sur le Komo. Selon elle, en 1837 le capitaine Decazes rapporte qu’une petite avant-garde fang aurait fait une apparition sur l’Ogooué19 ; en 1840 les traitants mpongwé ont, pour la première fois, vent de l’arrivée de la migration fang20 ;
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P. Mba Abessole, op. cit., p. 23. G. Biyogo, Encyclopédie du Mvett Tome 1-Du Haut Nil en Afrique centrale, Bonneuil, Editions Menaibuc, 2002, p. 165. 13 Idem. 14 Idem. 15 P. Mba Abessole, Aux sources de la culture faŋ, Paris, L’Harmattan, 2006, pp. 28-29. 16 X. Cadet, Histoire des Fang, peuple gabonais, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 45. 17 G. Balandier, Sociologie actuelle de l’Afrique noire, Paris, Presse Universitaire de France, 1963, p. 76. 18 P. Mba Abessole, op. cit., p.18. 19 A. Marlet, le pays des trois estuaires (1471-1900), Libreville, CCF SaintExupéry-Sépia, 1990, p. 147. 20 Idem.
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en 1843 les Fang sont sur le Haut-Komo et la Haute-Mbé à dix jours de marche de Kango-Cobangoï. Leur but, d’après les sources, était de venir prendre contact avec le pasteur Wilson, pour des velléités évangélisatrices21 ; de 1844 à 1845, le lieutenant Darricau arrive à Cobangoï et signale que les Fang sont à 6 lieues en amont de Cobangoï ; en novembre et décembre 1846 le lieutenant Mecquet sur la « Fulminante », remonte le Komo en amont de Cobangoï, il y reçoit la visite des Fang. Ces derniers se trouvaient alors au confluent de la Mbé et du Komo22 ; c’est en 1848 que le pasteur Walker visite les premiers villages fang du Haut-Komo et en donne la première description23. A. Marlet poursuit en signifiant que c’est au cours des années 1854-1855 que les premiers Fang apparaissent sur la Côte du Gabon24. Reprenant les travaux de P. du Chaillu, elle nous fait remarquer que c’est en 1856 que ce dernier rencontre les Fang entre les emplacements actuels de Mitzic et de Medouneu occupant tout l’espace entre les sources du Komo et de la Mbé et l’actuel Kango25. Leur nombre est estimé, à cette époque, à 60.000 regroupés autour des comptoirs de l’Ogooué et du Komo, elle reprend là les thèses d’Avelot, Ngoa, Fleuriot de Langle et Largeau26. Afin de demander l’autorisation de s’installer définitivement dans les environs de l’Estuaire, les Fang envoient une délégation à Libreville en 1865. A l’issue de cette requête, les Fang-mekè s’installent sur l’Estuaire grâce au lieutenant Heddé. Vers les années 1869-1872 les Fang franchissent l’Ogooué et commercent officiellement dans les factoreries de Libreville en 1873. Ils arrivent à Lambaréné en 1879 et à la suite de la conférence de Berlin, la politique de Brazza incite de nombreux Fang à s’installer définitivement à Libreville en 188527. Enfin, en 1893 la migration fang dépasse Lambaréné et se dirige vers le Bas Ogooué et le Fernan-Vaz28. Par ailleurs, nous l’avons déjà signalé dans notre précédent ouvrage, L’art de conjuguer en fang, que les conclusions des recherches archéologiques menées par B. Clist, « dans la province du Woleu-Ntem, au nord du Gabon, montrent que les Fang y ont habité du XVe-XVIIe siècle 29 ». L’historien
Idem. Ibid., p. 147. 23 Ibid., p. 148. 24 Idem. 25 Idem. 26 Ibid., p. 149. 27 Ibid., p. 151. 28 Ibid., p. 152. 29 B. Clist, Gabon : 100 00 ans d’Histoire, Libreville, Sépia, 1995, pp. 211-212.
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gabonais N. Meteghe N’nah soutient la même thèse dans son ouvrage intitulé, Histoire du Gabon des origines à l’aube du XXIe siècle30. Les travaux de P. Laburthe-Tolra dans, Les Saints de la forêt et ceux de Jan Vansina : Paths in the Rainforests, dans Brève histoire de la Guinée Equatoriale coordonnés par M. LinigerGoumaz, parvinrent à la même conclusion.

Émane Tole31 : un résistant hors pair du pays fang
Il nous faut préciser que dans les mémoires collectives des Fang du Gabon, l’histoire ne nous donne pas avec exactitude les noms de quelques personnages illustres qui menèrent à bien la migration, d’Égypte en Afrique centrale du XVe au XIXe siècle. De même qu’au Gabon, les anciens Fang, ne semblent pas avoir révélé des noms précis à ce sujet. Au demeurant, G. Balandier va plus loin :
Même à l'époque des conquêtes et des migrations récentes, les Fang ne semblent pas avoir connu de « personnalités » marquantes : « Les Fang... n'ont pas conservé le souvenir d'un ou plusieurs grands chefs ayant conduit leurs migrations. Pas davantage, de « héros », chefs de groupements plus ou moins considérables ». Le récent mouvement de regroupement clanique n'apparaît pas comme l'innovation de fortes personnalités mais comme une réaction de groupe 32 ; la hiérarchie qu'il suscite est entièrement nouvelle et repose sur l'élection accomplie au moment des réunions claniques (ésulan)33.

À l’inverse de cette position exagérée et inexacte, on rencontre des noms célèbres, dont le personnage extraordinaire d’Emane Tole (Ntole) pendant la lutte contre la colonisation qui a retenu notre attention. Né entre 1840 et 1850, Emane Tole, alias Assang Mefa, était, selon N. Meteghe N’nah, membre du clan Esamekep34. Son village, Nseghé, était situé sur l’Ogowè, un peu en amont de Ndjolé. C’était un grand guerrier, très respecté de ses concitoyens

30 N. Meteghe N’nah, Histoire du Gabon des origines à nos jours, Paris, L’Harmattan, 2006, p. 33. 31 Pour de plus amples informations à son sujet, cf., N. Meteghe N’nah, L’implantation coloniale au Gabon, résistance d’un peuple, Tome 1, Paris, L’Harmattan, 1981, pp. 81-84. 32 Alors qu'au Moyen Congo, dans le groupe Ba-Kongo, autrefois bien hiérarchisé et organisé en province dépendant du souverain de San-Salvador, les manifestations politiques, ou politico-religieuses, récentes sont nées d'initiatives individuelles ; et tirent leur nom du nom de leur fondateur. Cf. G. Balandier, p. 27. 33 G. Balandier, « aspect de l’évolution… », op. cit., p. 27. 34 N. Meteghe N’nah, L’implantation coloniale au Gabon, résistance d’un peuple, Tome 1, Paris, L’Harmattan, 1981, p. 81.

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et jouissant dans la contrée d’un grand prestige35. Il est considéré comme étant le plus grand résistant fang du XIXe siècle. Il combattit dans la province du Moyen-Ogooué, en l’occurrence, à Ndjolé contre l’occupation coloniale. Il se leva comme un grand guerrier, pour défendre les intérêts de son peuple. L’histoire d’Émane Tole est mal connue par nos compatriotes gabonais, car l’on ne peut parler des résistants gabonais, pendant la colonisation, sans faire allusion au personnage d’Émane Tole. En effet, il s’insurgea contre les injustices liées à la période coloniale, notamment, contre l’idée qui consistait à brider l’influence des Fang et à les écarter de la gestion des villages et villes dont ils étaient issus. Pour mieux connaître son action, « c’est vers 1886 qu’Emane Tole eut un premier accrochage sérieux avec les troupes coloniales. La cause immédiate de cet affrontement fut un incident survenu entre ses hommes et des Kota du village Djambala. Ensuite, pour faire respecter leurs droits d’intermédiaires commerciaux, les habitants de Nseghé attaquèrent, le 21 juillet 1896, six courtiers kota de Djambala qui revenaient de Ndjolé ; puis en 1901, les hommes d’Emane Tole établirent un blocus à la hauteur de Ndjolé et plusieurs factoreries furent occupées36 ». Devant l’incapacité des autorités coloniales à réduire ce mouvement, la Société Commerciale et Industrielle du HautOgooué, couramment appelée Société du Haut-Ogooué (S.H.O.), dont les intérêts se trouvaient atteints, engagea des miliciens pour affronter Emane Tole et ses hommes37. Il lutta pour le peuple Fang tout entier dans le but de lui restituer sa dignité et sa personnalité. Pétri de courage et d’abnégation, Émane Tole, à lui seul décima des centaines de colons avant de se faire arrêter chez ses beauxparents en août 1902. Ces derniers le trahirent et le livrèrent aux colonisateurs, qui ne purent s’emparer que de son fils Tole Emane. Il se rendit, lui-même, la même année afin d’épargner la vie de son fils et fut, par la suite déporté avec ce dernier à Grand-Bassam, en Côte-d’Ivoire38. Après la mort d’Émane Tole en 1912, son fils Tole Emane fut libéré et revint dans la région de Ndjolé39. Sa haine pour les Blancs était très ostensible. A ce propos, N. Meteghe N’nah, souligne qu’il était « jaloux de son indépendance, il avait pour des hommes blancs, qu’il appelait « les albinos », une haine
Idem. N. Meteghe N’nah, op. cit., p. 82. 37 Ibid., p. 83. 38 Idem. 39 Idem.
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qu’il ne manquait pas de manifester à la moindre occasion40 ». Il possédait des pouvoirs mystiques de dédoublement extraordinaires qui lui procuraient de la force au combat41. Il était doté d’une forte conscience d’appartenance ethnique. A ses yeux, il n’y avait aucune différence entre un Fang du Gabon, du Cameroun, de la Guinée Équatoriale, du Congo et de São Tomé-et-Principe, encore plus, entre un Fang du Nord, de l’Ouest ou du Centre du Gabon 42. Un Fang restait un Fang, c’est tout. Avant sa mort, Émane Tole fit un vœu : celui de voir le peuple Fang tout entier s’unir, comme lors des migrations, afin de retrouver ses lettres de noblesse43. Le congrès de Mitzic de 194744 fut considéré, entre autres, comme la mise en œuvre de l’une de ses préoccupations. Pour lui, il était urgent de « rebâtir la cohésion, l’entraide, la solidarité en pays fang, de renouer avec les valeurs du travail, de la compétence, de l’honnêteté; de consolider la famille ainsi que la culture et la tradition fang de façon plus générale ; de défendre la mémoire de ses ancêtres45 ». Il avait toujours souhaité revaloriser son patrimoine culturel, à travers tout le pays fang afin de le pérenniser et le transmettre aux générations futures. Émane Tole avait un idéal pour le peuple fang : celui du retour aux sources, de la préservation de la langue ainsi que le respect scrupuleux de la solidarité des clans et des tribus (élar-meyòng)46. Il était, pour ainsi dire, un visionnaire, car, il avait prédit que lorsque les Fang se détourneraient de leurs traditions, de leurs structures sociopolitiques et culturelles, ils perdraient, à coup sûr, leur force et leur puissance d’antan47. Et c’est ce que les Fang sont en train de vivre de nos jours, au Gabon, d’après J. Ndong. Il était favorable à la création d’un lobby ou d’un label fang sous-régional48. D’après nos informateurs, il réunissait chaque soir, au Corps de garde, les jeunes guerriers Fang pour leur conter l’histoire de son peuple, il voulait l’immortaliser en la relatant à cette jeunesse afin qu’elle
Ibid., p. 82. Selon les propos de notre informateur Joseph Ndong, originaire de Ndjolé. 42 Selon les propos de notre informatrice Jeannette Ntsame, originaire de Bingoma à Ndjolé. 43 Selon les propos de notre informatrice Jeannette Ntsame, originaire de Bingoma à Ndjolé. 44 Texte intégral, cf., les sites : Monefang.com ; histoire de Mitzic ; Unifang. 45 Notre informatrice J. Ntsame, op cit. 46 Selon les propos de notre informatrice Jeannette Ntsame, originaire de Bingoma à Ndjolé. 47 Notre informateur J. Ndong, op. cit. 48 Idem.
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prît conscience de ses origines. En pays fang, Émane Tole, doit être connu et enseigné aux jeunes pour créer en eux la conscience historique de la Résistance et de la Renaissance du peuple Fang. Enfin, pour perpétuer l’art du combat à la jeunesse fang, il transmit à son fils et son armée sa bravoure militaire. Ce dernier fut le dernier Émane Tole qui s’illustra positivement par le truchement de cet art. Etat de la langue fang Le débat sur l’origine de la langue reste d’actualité. S’agit-il d’une langue bantu ou semi-bantu ? certains chercheurs ont étudié cette question et pensent qu’il serait pertinent de se limiter aux travaux de Guthrie (1953 et 1971) qui estime que la langue fang est indubitablement d’origine bantu, et qu’au demeurant, elle se classe dans la zone A du domaine bantu, dans le groupe 70 (Yaunde-Fang Group), et sous le sigle A. 7549. Quant à Baumann et Westermann (1948) d’une part, et Hombert (1952) d’autre part, ils refusent de classer la langue fang parmi les langues bantu ; en raison essentiellement de la fréquence élevée de ses syllabes fermées, et certaines de ses caractéristiques phonétiques comme l’existence de labio-vélaires50. P. Mba Abessole, de son côté, déclare : « le récit de leur migration indique clairement leur pays d’origine. A partir de là, il est bien évident qu’ils n’appartiennent pas au groupe bantou. Mais il faut retenir qu’il est en relation depuis longtemps avec les Bantous. De sorte que la langue qu’il parle aujourd’hui a une typologie de langue bantoue dont elle se distingue cependant par certains phonèmes que l’on ne retrouve qu’en Afrique de l’Ouest ; il s’agit, concernant les consonnes : des vélaires /nk/, /ŋ/ ; des labio-vélaires : /kp/, /nkp/, /ngb/ et pour ce qui est des voyelles : du /ə/ (le e muet français) et de /ü/ (le u français), dont le point d’articulation est central51 ». Par ailleurs, la langue fang est parlée dans une immense région qui couvre la quasi-totalité de la Guinée équatoriale, du Gabon septentrional jusqu’à l’Ogooué et l’Ivindo, le sud du Cameroun, le nord-ouest du Congo, etc. Il n’existe pas une unité phonologique dans les différents parlers fang. Cependant, le fond reste le même. Les ntumu ont leur accent, tandis que les mekè, okak, dzaman, mvègn, etc., ont le leur. Ceci étant, pour cet ouvrage, le fang Okak est celui que nous choisissons pour la simple raison que nos
P. Ondo-Mebiame, Essai sur les constituants syntaxiques du fàŋ-ńtùmù, Libreville, Éd. Raponda Walker, 2008, p. 9. 50 P. Ondo-Mebiame, op. cit.,p. 10. 51 P. Mba Abessole, Aux sources de la culture faŋ, Paris, L’Harmattan, 2006, p. 84.
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origines sont mitzicoises52. Du point de vue du nombre de ses locuteurs, d’après, P. Alexandre et J. Binet : « On arrive ainsi à des totaux variant entre 650 000 et 1 500 000 Pahouins, avec un indice différentiel nettement positif ou nettement négatif suivant les auteurs53 ». J. Binet poursuit : « ma propre estimation, environ 820.000 ne tient compte que des Pahouins au sens étroit, en laissant de côté les tribus dont l’appartenance est contestée54 ». Selon l’extrait de l’ouvrage intitulé: Guinée Equatoriale : Cadre Naturel, Économique et socioculturel, de l’Economiste & Informaticien J. Manene Nsogo, la population fang s’étendrait à un total de 5 260 900 locuteurs. C’est donc, un atout que nous pouvons signaler dans le cadre de son importance dans la sous région d’Afrique centrale. C’est, indubitablement, une très belle langue, elle est riche de ses expressions idiomatiques ainsi que ses idiotismes. Malgré la mise en épochè de la langue fang pendant la colonisation, elle a gardé son essence, sa philosophie, sa beauté et son rôle de véhicule d’une identité ancestrale depuis des générations. D’après T. Ndong Ndoutoume : « La colonisation venue, elle a imposé sa langue. Nos langues ont été mises à l’écart. Cependant, elles sont demeurées elles-mêmes. Nous avons donc appris le français, qui n’est pas du tout notre langue, qui n’a rien de commun avec notre langue55 ». La langue fang est aussi un moyen d’unité linguistique et culturelle pour ses différents locuteurs. Malheureusement, le constat que nous faisons aujourd’hui est que de nombreux jeunes Fang ne veulent plus parler leur langue, ou ne la parlent pas suffisamment ; ils sont devenus des « Blancs », ils sont complexés par la langue française. Mais, lorsqu’ils arrivent en France ou lorsqu’ils quittent le Gabon, ils sont automatiquement mis devant le fait accompli, ils sont rejetés par la société qui les accueille, malgré leur « parfaite » connaissance de la langue française, anglaise ou espagnole, c’est selon le pays d’accueil. C’est à partir de ce moment qu’ils se rendent compte de l’importance de la culture et de la langue de leurs ancêtres. Ces jeunes connaissent vraisemblablement une crise identitaire, nous l’avions vécu à plusieurs reprises en France avec
52 Les Mitzicoises ou les Mitzicois sont des populations originaires du département de l’Okano, à Mitzic au Nord du Gabon. 53 P. Alexandre et J. Binet, le groupe dit Pahouin (Fang-Boulou-Béti), Paris, L’Harmattan, 2005 p. 12. 54 Idem. 55 Tsira Ndong Ndoutoume, « Notre littérature est abondante » in, littérature gabonaise, Paris, Clef, 1991, pp. 35-36.

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