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Faire des folies à New York ? Pfff, c’est à la portée de n’importe qui.
Par contre, essaie un peu d’avoir une vie normale par chez nous, pour voir !
C’est un vrai défi.
Tu ne me crois pas ?
Eh bien vois par toi-même !

Tess

Theresa Walter

Fichtenstraße 70

60322 Francfort

 

Au ministère de l’Éducation du Land de Hesse

Luisenplatz 10

65185 Wiesbaden

 

Francfort, le 26 mai

 

Objet : Rythme scolaire

 

Madame la Ministre,

Madame, Monsieur,

 

Vous savez certainement que de nombreux adolescents se couchent tard et ont toutes les peines du monde à se lever le matin.

Vous pensez certainement que nous passons toutes nos soirées à traîner devant l’ordinateur, la télé ou dans des fêtes, et que c’est pour cette raison que nous ne sommes pas reposés le matin. Mais ce n’est pas vrai.

Bon d’accord, c’est en partie vrai. Mais ce n’est pas de notre faute. En effet, les adolescents ont par nature un rythme de sommeil différent des adultes et des enfants. Ils ne peuvent pas s’endormir tôt le soir et se réveiller tôt le matin, même s’ils le voulaient. C’est prouvé scientifiquement.

C’est ainsi depuis l’âge de pierre. La jeunesse est la période de la vie où les humains sont le plus en forme physiquement. C’est pour cette raison que pendant la préhistoire les adolescents étaient chargés du travail le plus difficile : ils étaient chasseurs de nuit. Ils passaient à l’action au crépuscule, partant tuer des ours pour l’ensemble de la tribu. Et le matin, tout naturellement, ils faisaient la grasse matinée.

Voilà, et même si tout cela remonte à très longtemps, le cerveau des adolescents ne s’est toujours pas adapté à la situation actuelle. Parce que l’adaptation, ça prend du temps.

Je n’ai rien inventé, je l’ai lu dans le journal ! Je vous prie donc de bien vouloir fixer le début des cours à neuf heures à partir de la cinquième. Au plus tôt du plus tôt. Dix heures serait idéal. Avant cette heure, toute phrase adressée à un adolescent est une pure perte de temps, ce qui engendre de la frustration pour toutes les parties concernées.

 

Je vous prie d’agréer, Madame la Ministre, Madame, Monsieur, l’expression de mes salutations respectueuses,

 

Theresa Walter, 14 ans, fatiguée.

1

Il y a environ un an, par une belle journée de mai, j’étais tranquillement installée dans ma chambre à faire des maniques au crochet.

Oui, je ne plaisante pas. Je trônais sur mon lit, assise en tailleur, et une manique à rayures jaunes et roses, dotée d’une boucle, était en train de naître entre mes doigts. Et ça, alors que trois autres créations du même genre s’étalaient déjà sur ma couette… toutes made by me, toutes plus hideuses les unes que les autres.

J’étais satisfaite car je venais d’écrire une lettre qui allait faire du monde un endroit où il ferait mieux vivre pour des milliers d’adolescents. D’ailleurs, c’était pour une raison similaire que je faisais du crochet. Je voulais aussi qu’il fasse mieux vivre pour une ado particulière : moi.

Parce que faire du crochet, ça change la vie. Ce n’est peut-être pas limpide à première vue, mais je peux fournir une explication : mes parents et moi, nous étions à ce moment-là dans un conflit d’éducation très classique : dès que j’avais une idée, ils trouvaient à y redire. Et cette fois, pour trouver une issue, il avait fallu que je me mette au crochet.

Tous ceux qui ont déjà eu des parents connaissent la règle : n’essaie jamais de les comprendre. Tu n’y arriveras pas, car ils ne suivent pas les voies de la logique. Et tu n’arriveras jamais à comprendre leurs motivations non plus.

Cependant, toutes les personnes ayant vécu leur adolescence aux côtés de leurs parents savent à quel point il est facile de les manipuler et d’anticiper leurs actions. Il suffit pour cela de connaître deux règles.

Règle numéro un : tes parents ne veulent jamais que tu fasses ce que tu es en train de faire. Règle numéro deux : ils veulent toujours que tu fasses quelque chose que tu n’es pas en train de faire.

Prenons un exemple concret : supposons que ce soit l’été. Il fait chaud, tu vas à la piscine en plein air. Que vont dire tes parents ? « Est-ce que tu ne ferais pas mieux de… » Exactement ! Ils vont te suggérer de faire tes devoirs, d’apprendre ton vocabulaire ou de ranger ta chambre.

Mais supposons qu’il fasse chaud, que tu sois en train de ranger ta chambre, de faire tes devoirs et d’apprendre ton vocabulaire. On peut parier qu’un parent va pointer son nez dans l’ouverture de la porte et demander : « Dis-moi, est-ce que tu ne ferais pas mieux d’aller à la piscine et de voir tes amis par ce beau soleil ? Quand j’avais ton âge, j’allais toujours… » etc.

Oui, voilà comment ils sont. Et voilà également comment il faut les diriger quand on veut obtenir quelque chose de leur part. Il ne faut pas chercher le pourquoi du comment, il suffit de prévoir leur comportement.

C’était exactement ce que j’étais en train de faire par ce bel après-midi voué au crochet. Quelques jours plus tôt, j’avais pris la décision de partir en colo d’ados en Espagne pour les grandes vacances avec Jojo, ma meilleure amie.

Et si je vous dis que mes parents pensaient que j’étais trop jeune, toute personne ayant déjà eu des parents comprendra pourquoi j’avais ressorti mon crochet pour me remettre à fabriquer d’horribles maniques rayées, comme en maternelle. Car on conviendra qu’à presque quinze ans j’étais beaucoup trop vieille pour ça.

Je n’aurais pas à attendre très longtemps avant qu’ils viennent me proposer des loisirs plus adaptés à mon âge, que je refuserais, bien entendu, aussi paradisiaques soient-ils. Le temps qu’ils se fassent du souci pour moi, qu’ils parlent de moi dans le salon et qu’ils réfléchissent à m’envoyer chez un psychologue.

Ils finiraient bien par capituler et par saisir la première perche qu’on leur tendrait. Ce serait le moment de remettre cette histoire de grandes vacances sur la table.

Je n’allais certainement pas parler de l’Espagne. Surtout pas ! Ça risquerait de démasquer ma stratégie. J’allais faire comme si je n’avais que le crochet en tête. Je pourrais me demander combien de laine il me faudrait pour six semaines de vacances, par exemple. Oui, exactement ! Ils deviendraient livides et me feraient des propositions de voyage extraordinaires ! Ils seraient d’accord pour tout… tout sauf le crochet. Voilà pour la théorie.

Et ça a marché. Cet après-midi-là, comme prévu, ils ont pointé leur nez à plusieurs reprises dans ma chambre. Le soir venu, comme prévu, ils ont parlé de moi dans le salon. Et ce que j’ai entendu quand je suis venue en catimini coller mon oreille contre la porte m’a vraiment donné l’impression que je n’aurais plus à tricoter des carrés rose et jaune très longtemps.

– Tess devient de plus en plus fantasque, a dit mon père.

– Oui, elle commence à avoir des tics d’enfant unique, a soupiré ma mère. Elle est beaucoup trop seule, elle regarde son nombril, elle a des lubies, elle se coupe du monde extérieur. Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond.

De l’autre côté de la porte, je hochais énergiquement la tête. C’était exactement ce qu’il fallait qu’ils pensent.

– Il faut qu’elle sorte d’ici, a repris mon père. Elle a clairement besoin de plus d’animation, de plus de distraction. Je crois que nos réflexions vont dans le bon sens. Ce qu’il faut à Tess, c’est un changement de décor.

J’en avais assez entendu, ils étaient tous les deux sur la bonne voie. Confiante, je suis allée me glisser dans mon lit et j’ai rêvé de plages de sable blanc, de la mer bleue, de garçons bronzés et d’une liberté infinie.

 

J’ai donc été frappée d’autant plus durement par la déclaration que mes parents m’ont faite le lendemain matin au petit déjeuner.

– Ce que je m’apprête à te dire va changer ta vie, a annoncé ma mère.

Elle portait une chemise de nuit avec un motif de mouton au regard étrangement fixe. Est-ce qu’on a cette tête-là quand on change la vie des gens ?

Bon, oui, peut-être. Mais pourquoi est-ce qu’elle n’ajoutait rien ? Pourquoi est-ce qu’elle ne me disait pas quelle était cette merveilleuse nouvelle ? Malgré cette introduction fracassante, elle cherchait à présent mon père du regard, comme pour l’appeler à l’aide.