Zhou Zuoren et l'essai chinois moderne

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C'est en tournant le dos aux pratiques classiques, dns un cadre largement inspiré de l'Occident, que la nouvelle littérature chinoise (Xin wenxue) prend son envol au début des années vingt.
Artisan majeur de ce mouvement, Zhou Zuoren constate pourtant dés le début des années vingt que cette littérature militante, qui donne la primauté au roman, reste impuissante à modifier le cours des choses. Il convient donc pour ce dernier de désengager la littérature, de revendiquer son autonomie pour faire d'elle le refuge de l'expression individuelle. Cette préoccupation morale amène Zhou Zuoren à mettre en avant une prose littéraire non fictionnelle : celle de l'essai libre.
Publié le : jeudi 1 avril 2010
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EAN13 : 9782296249363
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ZHOU ZUOREN
ET L’ESSAI CHINOIS MODERNE






















PALINURE
Etudes de littérature générale et comparée

« Et l’endroit aura éternellement le nom de Palinure. (…)
Il se réjouit qu’une terre porte son nom »
Virgile, l’Enéide, VI, 381-383

La collection accueille des études de littérature générale et comparée, avec une attention
particulière portée aux relations interculturelles, aux questions de poétique, aux rapports entre
les lettres et les arts, aux littératures en situation émergente ou dans un contexte postcolonial.
Dans sa volonté de s’ouvrir largement sur les lettres et les espaces culturels les plus divers,
elle invoque le patronage d’un navigateur illustre, immortalisé par Virgile.

Déjà paru

Germain-Arsène Kadi, Le champ littéraire africain depuis 1960. Roman, écrivains et société
ivoiriens, 2010. Georges Bê Duc




















ZHOU ZUOREN
ET L’ESSAI CHINOIS MODERNE































L’Harmattan


































© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-11221-6
EAN : 9782296112216
A mon pèreREMERCIEMENTS
Ce travailn’est pas seulement lefruit de longues heuresstudieuses
passées entre la lampeetleslivres. Sansles conseils, le soutien et les
encouragementsquim’ont été apportés du début à lafin, il n’aurait pu
être mené jusqu’à sonterme .
Je tiens àexprimerma plus vive gratitudeà Mme Isabelle Rabut
(INALCO)qui a manifestéde l’intérêtpour le sujet et acceptédediriger
ma recherche, m’a prodiguéde précieux conseils, m’a plus d’unefois
redonnéconfiance,et a mis à ma disposition une documentation
essentielle .
Je remercie Mme Susan Daruvala (Trinity College, Cambridge) ,
M. Angel Pino (Michel de Montaigne, Bordeaux 3), M. Zhang Yinde
(Sorbonne Nouvelle, Paris 3) d’avoir acceptédefaire partiedu jury de
soutenance .
Je tiens à remercier M. Angel Pino et M. Shao Baoqing (Michel de
Montaigne, Bordeaux 3)pour la précieuse et abondantedocumentation
qu’ils m’ont fournie .
Jedois desremerciements spéciaux à Mme Mayuko Uehara (Jean
Moulin, Lyon 3)pour la transcription en caractèreslatins destermes
japonais .
Etje n’oublie pas d’exprimer ma reconnaissanceà mon épouse
Danyu etmafille Sophie pourleur affection, leursoutienpermanent et
leur patience durant de si longues années.INTRODUCTION :
LA RECHERCHESUR ZHOU ZUOREN: UN
SURVOL
Dans de nombreux textes,Zhou Zuoren fait état d’un décalage
entre lui etses lecteurs. Les témoignages d’admiration comme les
critiques lui semblent, les uns autant que les autres, reposer sur des
1malentendus . Il a beau s’étendre à longueur de préfaces,de postfaces, de
bilans sur son écriture, pousserl’explicitation et la justificationjusqu’à la
répétition, l’incompréhensionpersiste. Comme si lui et eux s’entendaient
à ne jamais se trouverlà où précisément l’autre l’attend. Pourtant,c’est
pourse rapprocher du lecteur et briser une solitudeexistentielle que Zhou
2Zuoren prend la plume. Le résultat paradoxal est une solitudeencore
plus grande .
Mais cette incompréhensionn’enlève rien à l’intérêt durable pour
les textes etla personnedeZhou Zuoren. Sil’on excepte la longue
période d’ostracisme pendant laquelle ils furent oubliés ou interdits (de
31949 à 1980) aussi bien en Chinecontinentale qu’à Taiwan, ils n’ont
cesséde susciter desréactions,comme en témoigne l’épaisrecueil
9Quatre-vingts ans de commentaires critiques sur Zhou Zuorenédité par
4Cheng Guangwei en 2000. Depuis 1918, un grand nombre d’articlesou
d’ouvrages critiques ont tentédecernerla personnalité complexe et
controversée de Zhou Zuoren, tout comme sonœuvre à la foisprolixe et
diffuse. Dans cette massededocuments, on peut distinguer en grostrois
rubriques qui correspondent à troisphases complémentaires dans la
critiqueetla recherche: 1) Les réactions publiées du vivant de Zhou
Zuoren, et dont la plupart le sont entre 1918 et1949, 2) Les études
réalisées en Chinecontinentale après1980,et 3) Les étudesréalisées à
5l’étranger, principalement aux Etats-Unis .
61- Caractères de la réception critique, de 1918à 1949
C’est avanttout comme l’un desprincipaux théoriciens de la
Révolutionlittéraire (dontle mouvement du Quatre Mai constitue le
moment fort)queZhou Zuoren s’imposedès1918. La séried’articles
majeurs publiés dans Critiquehebdomadaire [Meizhou pinglun/每周 评
论 ], « La littératurehumaine», tout d’abord, puis « La littératuredu
7peuple»,« Leculte des ancêtres »,« La révolution de la pensée »etc. ,
contribuent àdonner une impulsion décisive au mouvement. Ces articles
fondateurs apportent à leur auteur une notoriété et une autorité
immédiates. En1921 (avec« Belleslettres »)puis en1922 (avec« Notre
8jardin »),Zhou Zuoren laissedeviner uninfléchissement sensible de ses
conceptions et de sa pratique littéraire. L’intérêt poursa production
littéraire s’entrouve relancé. Zhou Zuoren fait en effet figure de pionnier
également dans ledomainede la créationlittéraire .
La sortiedechacun de ses recueils est dèslorssuiviede prèsparla
critique .Notre jardin{D} reçoit par exemple un accueil favorable. Guo
Moruo est enthousiasmé parle style, mais émet desréserves concernant
laconception de Zhou Zuoren d’une critiquecomme simpleappréciation
9subjective. TangZhongyao découvre dans ce recueil de véritablestextes
10de prose littéraire ( xiaopinsanwen /小品散文). A la sortie régulière
desrecueils de Zhou Zuoren, répondent tout aussi régulièrement des
articles généralement favorables dans les années vingt. Globalement, il
s’agit de comptesrendus de lecture quine sortent pas de lacritiquede
type impressionniste. Aucune étudedefond n’est à signalerpendant cette
période .
10Dansles annéestrente, Zhou Zuoren confirmecertainesoptions
qu’ilne laissait que pressentir dans les années vingt,enparticulier son
refus de la littératureengagée. Son œuvredéjà abondanteet ambiguë
(comme nous aurons l’occasion de leconstater dans ce travail), suscite
desréactions d’autant plus contrastéesque leclimat intellectuel est divisé
en tendances antagonistes(libéraux etmarxistes). Chef spirituel de
l’Ecole de Pékin,Zhou Zuoren est un personnageemblématique
controversé. Son style et ses options littéraires (non engagement ,
11xiaopinwen,écriture ‘sereine’ [ xianshi /闲适], …) sont au cœur d’un
véritabledébatopposant desmarxistespromoteurs de la littérature
révolutionnaire, deslibéraux défenseurs de la libertéartistique, des
personnalitésindépendantes attachées aux valeurs esthétiques et à la
pensée littérairedeZhou Zuoren. Le temps fort de cettedécennieest la
publicationpar Tao Mingzhi(Zhao Jingshen) de Sur Zhou Zuoren
12(1935), recueil de critiques et d’études concernant Zhou Zuoren etson
œuvre .
13Les critiques dues à Xu Jie (« Sur Zhou Zuoren »),à Hu Feng
14(« Le problèmede ‘l’époque d’Ellis’ ») et à Aying (Qian Xingcun :
15« Les xiaopinwende Zhou Zuoren »)représentent l’approche marxiste .
Le premier se lance dans une attaque enrèglecontreZhou Zuoren etson
œuvre, maisl’approcheest à la foissimplisteet caricaturale. Tout y
16passe: du style de mandarin féodal auquwei (趣 味: le goût) et à
l’individualisme. Zhou Zuoren est en outreaccusé de représenter
l’arrière-garde dépassée. L’article de Hu Feng s’enprend aux sources
occidentales de la pensée de Zhou Zuoren. La pensée de Havelock Ellis ,
donts’inspire largement Zhou Zuoren, est accusée d’êtreexclusivement
fondée sur une approche psychologiqueet dépourvue d’une quelconque
approche sociologique. Elle n’est pas armée pour décrypterl’histoireetla
société .
Un thème relativementproductifdans lacritiquede type marxiste
est lacomparaison entre Lu Xun et Zhou Zuoren. Leur différencede
17style , la divergence progressivede leurpensée, l’engagement de l’un, le
retrait érémitiquede l’autre: la symétriede leurparcours favorise la
18comparaison, comme de règledéfavorableà Zhou Zuoren . Cette
comparaison, souvent implicite, prend valeur explicative: on rend ainsi
comptede l’attitude « oisive» ( xianshi /闲适)scandaleusedeZhou
Zuoren, de sa« fuite hors du réel» (taobi xianshi /逃避现 实 ),de sa
collaboration(de 1941 à 1943) à la lumière des choix opposés de Lu Xun
11(écriture engagée, combative). Cet éclairage réciproque par la
comparaison n’a sans doute qu’une valeur critique limitée etrépond
principalement à unsoucipédagogique: à partir d’un schématisme
propreà lafable, elle aboutit à juxtaposer l’exempleà suivreet celui à
19éviter. Lacritiqued’Aying (« Les xiaopinwende Zhou Zuoren »), qui
n’est pas fondamentalement défavorableà Zhou Zuoren, est assez
représentative: il met en évidence les options contrairesquiont conduit
20l’unsurla voiedu « poètechampêtre» (tianyuanshiren /田园诗 人) et
l’autre surla voiedu « combattant acharné» (jianku dedoushi /艰苦 的
斗 士), l’un au xiaopinwen, l’autreauzawen.
Après1941, la collaboration de Zhou Zuoren avec legouvernement
pro-japonais apparaîtpour beaucoup comme l’inéluctable et triste
dénouement des choix antérieurs. C’est l’heure des bilans et des
jugements a posteriori. On se met en quête des faits antérieurs
susceptibles d’éclairer la chute de Zhou Zuoren (FengXuefeng:
21« Discussionsur l’éthique du lettréetsur Zhou Zuoren »). C’est
l’occasion de recourir encoreà lacomparaison avec Lu Xun(He Qifang:
22« Deux chemins divergents »). La chute de Zhou Zuoren apparaît
comme l’épilogue d’unefable qui donne raison à Lu Xun contreZhou
Zuoren.
Un deuxièmegroupe de critiques est composéd’articlesprésentant
une approche impressionnistegénéralement favorable, sensible à
l’esthétiquede l’œuvre. Ainsi des critiques provenant de personnages
23clefs de l’Écolede Pékin : Shen Congwen (« Sur Feng Wenbing »),Zhu
24Guangqian (« Le Livredesjours pluvieux ») et Feiming (« Maître
25 26Zhitang », «A propos des écoles »). Le premiertente, non sans
lyrisme, de décrire la puretédu style dépouillé de Zhou Zuoren, et
évoque «dessentiments tout à fait en phaseavec l’humanité». Zhu
Guangqian tented’envelopperle style duLivredesjours pluvieux dans
quatre qualificatifs:« limpide,froid, simple, net.» (« qing, leng, jian ,
jie» /“清、冷、简、 洁”). Les deux textes de Feiming relèvent aussi de
lacritique impressionniste, maisladépassent par des considérations sur
la production duxiaopinwenchez Zhou Zuoren ou sur l’esthétique
comparée. Onpeut encore rattacher à ce groupe des articlesplutôt
élogieux et qui tendent par endroits à l’hagiographie, maisquiprocèdent
27aussi de lacritique impressionniste (« Recherche sur M. Zhou Zuoren »
28de Su Xuelin,« M. Zhou Zuoren »de Kang Siqun, « De Kong Rongà
29 30Tao Yuanming »et « Copies de lecturesnocturnes »de Cao Juren) .
12On mettra à part quelques comptes rendus de lecture
idéologiquement indépendantsqui tentent d’appréhender en toute
impartialitéet d’une manière critique telou tel aspect de l’œuvre. Le
compte rendu des Origines de la Nouvelle littérature chinoise {M} par
31Qian Zhongshu peut être rattaché àce troisièmegroupe. Comme nous
verrons au chapitre IX,cette étude pointe quelques contradictions ou
erreurs historiques dans l’ouvragedeZhou Zuoren.
On remarquera que les conditions d’uneapproche objective ne sont
pas toujours réunies, et différents enjeux (tout d’abord idéologiques, mais
aussi affectifs,académiques,éditoriaux, mondains,…)pèsentsurles
jugements. Quand ces articlessont écrits,Zhou Zuoren est encoreactif
sur la scène littéraire. Lui comme les auteurs de ces documentssont
également impliqués dans les débats de l’heure. On constateensuite que
tous ces documents sont des articlesparus dans despériodiques ou bien
despréfaces d’anthologies. Iln’existe pas, à notreconnaissanced’étude
systématique (formalisée dans unouvrage)surl’homme etl’œuvre. Les
articles,de parleur brièveté relative, sont par nature thématiquement
limités,etne se prêtentpas à une approcheglobale rigoureuse. La plupart
des études de la période pèchent par leur caractère impressionniste (Tang
Zhongyao,Yu Dafu, Shen Congwen,Zhu Guangqian …), leurpartipris ,
idéologique (Xu Jie, Aying, FengXuefeng, He Qifang, …) ou non (Su
Xuelin, Kang Siqun, …) ou bien leur caractère partiel (Qian
Zhongshu,…).
Néanmoins,elles sont extrêmementprécieuses. Tout d’abord parce
qu’elles sont lesseuls témoins de la réception de l’œuvredeZhou Zuoren
par les contemporains. Ensuite,elles permettent de reconstituer un climat
intellectuel auquel, nous le verrons,Zhou Zuoren est particulièrement
sensible, etquin’est pas sans influer en retoursursespropres choix .
Enfin,elles apportent desremarques fort éclairantes pourla
compréhension de l’œuvre .
322- Les étudesréalisées en Chinecontinentale après1980
Les œuvres de Zhou Zuorensont mises à l’index pendant plus de
33trenteans en Chine Populaire . La causeen est biensûrsacollaboration
34indirecte avec l’occupantjaponais . Certes,Zhou Zuoren parvient encore
35à se faire publier dans la pressede Hong Kong, mais sonnom tend à
1336disparaîtredesouvragessurla littérature ,à moinsqu’ilne soit évoqué
comme celui d’untraîtreà la patrie. Sesœuvres ne sont pluspubliées.
Comme on sait, l’accession de DengXiaopingau pouvoirinstaure
un climatnouveau, favorableà l’approche pragmatique de l’histoire
littéraire. La volontéde respecter davantage la vérité historique
s’exprime ouvertement. C’est dans ce contexte qu’avecZhou Zuoren ,
d’autres écrivains bannissont redécouverts, voire réhabilités, tels Xu
Zhimo, Hu Shi et Shen Congwen. La place centrale de Zhou Zuoren dans
la littérature moderneapparaît comme uneévidence. On reconnaît que sa
miseà l’index a pour effet defausserla perspective historique. L’urgence
d’une rectification s’impose. C’est ainsi que l’exprime Zhang Tierong
dans son bilan (« Tendances et perspectives de la recherche sur Zhou
Zuoren ») :
Pendant cestrentedernières années, l’histoirede la littérature modernea
procédéà lacritiquedeZhou Zuoren, quand elle ne l’a passimplement éludé .
Mais en de nombreux points, on ne peutpourtant pas le passersous silence:
ainsi du thèmede« la littérature humaine»,de la fondation de l’Association
pour la Recherche littéraire[Wenxue yanjiuhui /文学研究 会], de la Société Fils
de parole[Yusishe /语丝 社]etla revuedu même nom,de l’essor etl’évolution
duxiaopinwen,etc. Chaque foisqu’un enseignant aborde cessujets, les étudiants
souhaitent poser un grand nombre de questions (…), on fait état de son «droit de
connaître les circonstances exactes» [zhiqingquan /知情 权]. Orpendant cette
période, peu nombreux sont ceux quiont pu accéder aux livres de Zhou Zuoren.
Dans chaque bibliothèque, ses œuvres étaient gardéessous scellés comme
« livres interdits»[jinshu/禁 书 ]. Zhou Zuoren a dit unjour: « Leslivres
interdits, toutle monde veut leslire»,d’où il ressort qu’« interdirea pour moitié
37
le même effetqueconseiller . »
On comprend donc l’engouementpour Zhou Zuoren, dèsledébut
des annéesquatre-vingt: Huang Kaifa ne recense pas moins de 130
38articlespubliés entre 1980 et1989. L’expression « phénomène Zhou
Zuoren» (Zhou Zuoren xianxiang /周作人现 象 )pour qualifier cette
vogue soudaine n’est donc pas exagérée. Mais après tant d’années
d’ostracisme, Zhou Zuoren a encore l’odeur du soufre,etl’objectivité,
cetteexigence nouvelledans ledomainede la littérature, ne s’impose pas
d’emblée. Le sujet de prédilectionreste lacomparaison entre Lu Xun et
Zhou Zuoren, avec l’idée moralisteetmanichéenne sous-jacente visant
14toujours à magnifier les choix de Lu Xun contreceux de Zhou Zuoren, à
indiquer lebon exemple (Lu Xun) face à l’exempleà ne passuivre (Zhou
Zuoren). Cette symétrie se prête d’ailleurs à une symbolisation
pédagogiqueamplifiableà volonté: les choix salutaires du peuplecontre
39les réflexes bourgeois,etc . Le pionnier dans ces études comparatives ,
qui ont au moins le méritede sortir Zhou Zuoren deslimbes de l’oubli ,
est Li Jingbin, quirassemble sestravaux dans ses Essais comparatifs sur
Lu Xun et Zhou Zuoren <1987> .
Maisparallèlement à la persistancedece schématisme manichéen ,
le nouvel espritpragmatique réinvestit l’œuvredeZhou Zuoren en
commençant par sa partie la moins problématique: sonrôlecomme
idéologuedu Quatre Mai. Dans ce cadre, Li Jingbin publieen1980 « Les
40idées deZhou Zuoren pendant la Révolutionlittéraire ». En1981,Zhu
Defa revient sur le sujet avec un exposé magistral(« Les conceptions
41littéraires deZhou Zuoren pendant le Quatre Mai »). L’exploration de
l’essailittéraire ( xiaopinwen)secantonneaussi,dans unpremier temps,à
cette période du Quatre Mai(« Lespremièrestendancesintellectuelles de
42Zhou Zuoren »et « L’apport artistiquedespremiers sanwende Zhou
43Zuoren »deXu Zhiying). A partir de là, elle s’étendaux années trente
(« Point de vue comparatif surlacréation de sanwenchez Lu Xun et
44Zhou Zuoren »de Li Jingbin).
Il fautnéanmoins attendre ladeuxième moitiédes
annéesquatrevingt,aprèsque le Colloque pourle Renouvellement de la rechercheen
45littératurecontemporaine , tenu en mai 1985à Pékin,ait accordé
davantaged’autonomieà la recherche, pourque le processus de
dépolitisation des étudesporte ses fruits. Parallèlement, la publication
successivedes Annales de Zhou Zuorenpar Zhang Juxiang et Zhang
Tierongen1985,ainsi que des Matériaux de recherche sur Zhou Zuoren
46par les mêmes auteurs en1986 permettent à la recherched’accéder à
une dimension nouvelle .
Li Jingbin publieen1986 le premier ouvrageconsacréà l’étudede
47Zhou Zuoren : Zhou Zuoren: uneanalysecritique . Mais le véritable
pionnier dans l’explorationsystématique de l’œuvredeZhou Zuoren
dans ce nouvel esprit est Shu Wu. Sesnombreux articles balaient les
différents aspects de la problématiquedeZhou Zuoren avec une relative
objectivité: la traduction, la critique, la poésied’avant-garde ( xin shi/ 新
诗 ), l’art duxiaopinwen, le problème de l’enfant et de la femme, sans
oublier ladimension biographique (lacollaboration,etc.):« Aperçu
1548généralsur Zhou Zuoren », « Réflexionsurle phénomèneZhou Zuoren
49– un entretien avec Shu Wu », « La découvertede la femme– exposé
50succinctsurla théoriede la femmechez Zhitang », « L’Histoirea
toujours été claire– sur le problèmedu postefantochede Directeur de
51l’éducation de Chinedu Nord occupé par Zhou Zuoren », « L’univers
52esthétique des sanwenpostérieurs de Zhou Zuoren »etc. Tous ces
articles forment une synthèse pertinentede l’œuvredeZhou Zuoren et
donnent une vigoureuse impulsion aux recherches. Les travaux de Shu
Wu bouleversent l’approchedeZhou Zuoren et de sonœuvre. A sa suite ,
de nombreux chercheurs infléchissent leur point de vue enledépolitisant ,
comme Qian Liqun .
A partir de 1987, les éditions Yuelu (installées à Changsha)
rééditentlesœuvres majeures de Zhou Zuoren. Ils’agit de rééditions
soignées, comportant un glossairedesnomspropres, un erratum des
coquilles de l’éditionoriginale, et dont les nombreuses transcriptions en
caractèreslatinssont généralement correctes. Ces rééditions constituent
un événement important et attendu. La diffusion desœuvres de Zhou
Zuoren réponden effet à un vastebesoin, tant du grand public que des
chercheurs,enmême temps qu’elle contribue à relancerl’intérêt pour
elles. C’est précisément la même année que la Librairiede Shanghai
(Shanghaishudian /上海书 店)publiedes fac-similés d’œuvres de Zhou
Zuoren (notamment les Propos sur ledragon{G} etles Propos sur le
tigre {H} que nous utilisons) ainsi que le recueil de critiques Sur Zhou
53Zuorende Tao Mingzhi. Toutes ces rééditions marquent un tournant
important dans la renaissancede l’œuvre. Elle sort enfin des
bibliothèques et devient accessibleau grand public .
Après une premièredécenniefructueuseconsacrée àcirconscrire la
54problématique ,à sedébarrasser du poids de l’idéologie dans les études ,
à se familiariser avec les nouvellesméthodes,à diffuser l’œuvreetla
documentation, les étudessur Zhou Zuoren accèdent à un degré supérieur
de maturité. Presque simultanément,enjuilletpuis enseptembre 1990 ,
paraissent deux biographies qui font autorité: Un rebelle et ermite
chinois:Zhou Zuorende Ni Moyan,etBiographie de Zhou Zuorende
Qian Liqun. Ce dernier complète cettebiographie l’année suivanteavec
unrecueil d’articles ,Sur Zhou Zuoren. Shu Wu rassemble également ses
études en1993 dans Zhou Zuoren, un bilan, tandis que Li Jingbin
(associé avec Qiu Mengying)publieen1996 une nouvelle biographie,
55Biographie de Zhou Zuoren .
16Parallèlement, un premier bilan est dressé par Huang Kaifa en1990
dans Critique littéraire [Wenxue pinglun /文学评论]. Cebilan paraît
justeaprèsla sortiedes deux biographies de Zhou Zuoren(par Ni Moyan
puis Qian Liqun). Il est précédéen1988 par lebilan de Zhao Jinghua
concernant la période allant de 1919 à 1949,etsuivi en1992 d’un autre
bilan complémentaire par Zhang Tierong. Ces bilans et ces biographies
indiquentsans doute une volontéde prévenir le risque d’émiettement
d’une problématique en soi complexe. Ils continuentladémarche
fondamentale de Zhang Juxiang et Zhang Tierong (Annales de Zhou
Zuorenen1985 , Matériaux de recherche sur Zhou Zuorenen1986) :
rassembler les matériaux,dresserl’inventaire, établir la synthèsed’une
œuvredont on nefinit pas de cernerlacomplexité. Labiographie, permet
d’appréhender cette dernière d’une manière globale, comme l’indique
Dong Bingyuedans lebimestriel Critique littéraire à propos de la
Biographie de Zhou Zuorenpar Qian Liqun (« Commentaire surla
‘biographie d’auteur’ à partir de quelques biographies d’auteurs
56contemporains ») :
Le plus grand succès de cette biographieest d’appréhender Zhou Zuoren ,
cette individualité vivantecomplexe, cette personnalité culturelle [wenhuaren /
文化 人 ]archétypale, dans lecontexte grandiosedes bouleversements et des
troubles de la société,de la transition de l’ancien vers le nouveau. De mettreen
lumière ses différentes contradictions intellectuelles et culturelles,d’enquêtersur
son expérience intérieure douloureuse, de décrire les hauts etles bas de sa
destinée, de montrersa mesquineriecomme sagrandeur. Partant de là, de faire
réfléchir sur desproblèmestels que lechangement de la société, la
reconstruction culturelle, le mode d’existencede l’intellectuel, ses valeurs
existentielles, sa place historique, et en outred’en faire prendreconscience pour
soi-même .
Les biographies de Ni Moyan et de Qian Liqun, établies pour
l’essentiel à partir des Annales de Zhang Juxiang et Zhang Tierong, des
mémoires de Zhou Zuoren (Mémoires de Zhitang{MM}) et de son
Journal{VV}, sont comparables quant à la richesse de ladocumentation.
Un rebelle et ermite de Ni Moyanrépondau souci de s’entenir aux faits .
Ilpermet d’apporter la lumière sur certainspoints de la polémique (la
rupture avec Lu Xun, la collaboration deZhou Zuoren avec le
gouvernement fantoche par exemple). Ni Moyan adoptecomme principe
17de rester au plusprès des faits,afin d’éviter ladérivede l’interprétation
idéologique. Pourtant, il n’échappe pas au défaut de l’époque: unegrille
interprétative implicitefait du biographe le juge a posteriori des faits et
gestes de Zhou Zuoren, même s’il exerce ce pouvoir avec beaucoup de
57bienveillance . Plus grave, la qualité littéraireest appréciée à partir
d’idéespréconçues, comme si lebiographe détenait en la matière la
véritédéfinitive .
Ce défaut du schématisme idéologiqueest encore plus patent avec
Li Jingbin et Qiu Mengyin dontl’approchehistorique resteconformeà la
grillede lecture marxiste. La Biographie de Zhou Zuorenpar Qian Liqun
se distingue nettement des deux précédentes par sa plus grande
objectivité. L’auteur se retient généralement d’imposerson jugement au
lecteur. L’intérêt de l’ouvrage, outre sa qualité scientifique (visible entre
autresparlefait que Qian Liqun affiche sessources), réside dans la
confrontation destextes, la miseen valeur desthèmes récurrents (le
pessimismedevantl’histoire, la solitudede l’écrivain,etc.) .
Zhou Zuoren: un bilande Shu Wu etSur Zhou Zuorende Qian
Liqun se présentent l’un et l’autrecomme desrecueils d’études
thématiques. Ces analyses complètentl’approchechronologique des
biographies. Maints aspects de la problématique de Zhou Zuoren
(concernant l’homme etson œuvre) sont abordés et traités: son système
de pensée, la découvertede la femme, lacritique littéraire, l’art du
xiaopinwen,etc. Les deux auteurs apportent en outredes éclairages
pertinentssurlesrelations de Zhou Zuoren avec ses pairs. Shu Wu
accorde une place importanteà la problématique Lu Xun-Zhou Zuoren
(avant et après leur rupture, les attaques indirectes de Zhou Zuoren contre
Lu Xun, leurs points communs). Qian Liqun aborde quant à lui les
relations que Zhou Zuoren a pu entretenir avec des contemporainsou
certains groupementslittéraires (Chen Duxiu, Hu Shi, Qian Xuantong,
Yu Pingbo, Feiming, l’Associationpour la Recherche littéraire, la
Société Création, …). Si un jugementmoral est parfois exprimé
(davantagechez Shu Wu dontl’intention est de dresser un «bilan »
[ shifei gongguo /是非功 过 ]de l’œuvre), l’approchedessujets est
généralement objectiveet bien documentée. L’éclairageapporté parles
deux chercheurs est capital. Avec Shu Wu et Qian Liqun, les étudessur
Zhou Zuorensont manifestement parvenues à maturité .
Dansson bilan de la recherche récente, Zhang Tierong fait encore
état d’une profusion d’étudessur les aspects les plus divers de la
18problématique, même si la comparaison avec Lu Xun s’impose toujours
comme l’un des sujets les plus traités: Zhou Zuoren et l’école de
58Gong’an , la comparaison de Zhou Zuoren avec Hu Shi, le journal de
59bord de Zhou Zuoren, la tentative d’assassinat contre Zhou Zuoren ,
Zhou Zuoren avant le Quatre Mai, Zhou Zuoren et l’école
d’anthropologie anglo-saxonne etc.
Malgré les progrès de l’objectivité, l’habitude de privilégier
l’idéologie ou plus généralement les considérations morales et de
reléguer la réflexion et les études au second plan est encore vivace jusque
60dans les années quatre-vingt-dix . L’intervention de Chen Ying, qui
61s’insurge contre le «phénomène Zhou Zuoren » et vise en particulier
Shu Wu, illustre cette approche. Zeng Zhennan lui fait écho : à la suite de
Tang Tao, il condamne sans appel l’homme Zhou Zuoren à cause son
faux-pas de 1941, et dénonce la tendanceà«porter Zhou Zuoren aux
62nues»(kuangpeng /Y _) lancée par des spécialistes comme Shu Wu .
Huang Kaifa apporte peu après une riposte magistrale, lui conseillant
63pour finir«de se mettre un peu à l’étude ». Les articles où le jugement
moral ou l’invective l’emportent sur toute autre considération sont encore
nombreux, spécialement dans les périodiques à tirage relativement
64important . Ces articles dénués d’intérêt scientifique exercent une
influence certaine sur le lectorat et contribuent à entretenir un climat
polémique dans les études.
D’une manière générale, la difficulté majeure consiste à se libérer
de considérations morales ou politiques dans le cadre de la recherche.
Celles-ci expliquent, par exemple, l’importance démesurée que prend le
thème de la comparaison entre Lu Xun et Zhou Zuoren. Le«faux-pas »
(shizu /) 8 ) de 1941 autorise ainsi une interprétation a posteriori
concernant l’ensemble de l’œuvre antérieure. On devine les
conséquences néfastesd’une telle attitude dans la recherche.Zhang
Tierong délivre cependant un signe de l’indépendance grandissante de la
critique : les premières études sur Zhou Zuoren (jusqu’à 1988 environ) le
qualifiaient généralement d’«écrivain de droite » (youyi wenxuejia / G
2$d ] ), ce qui est manifestement erroné, mais se justifie dans un
schéma marxiste. Cette première catégorisation est ensuite corrigée:
Zhou Zuoren est dès lors rangé dans le«groupe des écrivains modérés »
(wenhepai /t2 + ). Il reste que cette rectification paraît manquer de
précision explicative. On tente alors une expression certes discutable,
19mais plus tranchée, et Zhou Zuoren devient un«libéral»(ziyouzhuyizh e
/}uX6 < ).
Outre cette difficulté de la recherche chinoise à s’affranchir des
considérations morales dans les études littéraires, nous signalerons une
autre de ses caractéristiques : la relative fermeture par rapport aux
travaux effectués hors deChine. Le recueil deC h engGuangwei
(Quatrevingts ans de recherches sur Zhou Zuoren) signale des traductions
d’articles japonais (d’Ozaki Fumiaki, de Maruo Tsuneki, d’Imamura
Yoshio et de Kiyama Hideo). LaBiographie de Zhou Zuoren <1991> de
Qian Liqun fait aussi état d’articles des spécialistes japonais Ozaki
Fumiaki et surtout Kiyama Hideo :«Zhou Zuoren, la penséeetlestyle »,
«Mes recherches sur Zhou Zuoren »,«Kataoka Teppei,Lu Xun et Zhou
65Zuoren ».De Kiyama Hideo, Qian Liqun fait aussi mention du livre Le
Pavillon du séjour amer à Pékin : Zhou Zuoren pendant la guerre
sino66japonaise .Cette même bibliographie, où se trouve rassemblé l’essentiel
de la documentation disponible vers la fin des années quatre-vingt ne
comporte qu’un document chinois publié hors de la République
67Populaire, à Hong Kon g. Mais malgré l’existence ainsi avérée de
documents japonais traduits en chinois, il n’y est fait que rarement
référence. Notons enfin qu’aucun des ouvrages de spécialistes chinois
consultés pour ce travail (Qian Liqun, Ni Moyan, Shu Wu, Li Jingbin,
Zhang Juxiang,Zhang Tierong, etc.) ne fait mention de travaux
occidentaux. On peut donc affirmer que la recherche chinoise concernant
68Zhou Zuoren s’effectuepresque exclusivement en vase clos .
3-La recherche en Occident
Cette situation contraste avec l’essor des traductions d’ouvrages
relevant des sciences humaines en chinois depuis les années quatre-vingt.
Mais ce contraste est facile à comprendre : la Chine s’impose
naturellement comme le berceau des études sinologiques, et le point de
vue étranger sur la littérature chinoise est par nature secondaire. Pourtant,
même marginal, l’apport étranger peut s’avérerdéterminant à plusieurs
titres. En dépit des difficultés d’accès à la documentation, des barrières
culturelles et linguistiques, de la dissémination des chercheurs déjà pe u
nombreux sur plusieurs pays et continents, cette recherche présente deux
avantages relatifs. En premier lieu, les conditions d’objectivité de la
rechercheyont été jusqu’à aujourd’hui plus faciles à réaliser. No n
20seulement parce que la pressionidéologique y est inexistante, du moins
telle qu’elle se manifesteen Chine, mais aussi parce qu’il est plus facileà
l’étranger deconsidérer la littératurechinoisecomme une littérature
parmi d’autres, comme la manifestationlocaledu phénomène universel
qu’est la littérature:d’y départager ce quirelèvede pratiques communes
et ce qui estproprement original. Enfin,cette recherche se détache plus
aisément des habitudesnationales et il lui est plusloisiblede proposer
des approches et desméthodesnouvelles.
Alors que l’œuvredeZhou Zuoren est miseà l’index en Chine
69jusqu’à lafin des annéessoixante-dix,c’est justement aux Etats-Unis ,
70au Royaume Uni et au Japon que sefera la redécouvertedeZhou
71Zuoren. Martin Woesler donne un historique assez détaillé de la
recherchedans ces deux régions. Cette présentationnedistingue pas
entrecertainstravaux isolés(desmémoires et desthèses [M. A. et Ph. D.]
ou des articles dont les plus anciens remontent à 1964 aussi bien aux
72Etats-Unisqu’au Japon) et ceux dontl’influence est avérée . Parmi ces
derniers, on relèvera ceux d’Ernst Wolff, de David E. Pollard et de Susan
73Daruvala .
En 1964, David Pollard fait paraître un article sur Zhou Zuoren
74dans la revue Asia Major qui présente la pensée littérairedeZhou
Zuoren pendant la période du Quatre Mai. Mais cetteétude n’aborde que
la première partiede l’œuvredeZhou Zuoren. Comme en Chinedans les
années quatre-vingt, c’est à partir de la période du Quatre Maique
75l’exploration de l’œuvredeZhou Zuoren est amorcée . En 1966, Ernst
Wolff soutient une thèse sur Zhou Zuoren etson œuvre, qui est publiée
76en 1971sous le titre Chou Tso-jen. C’est assurément la première
approcheglobale surle sujet en Occident .
Ce premier travail de défrichage rend possible une explorationplus
systématiquede l’œuvre, considérée sousson aspect littéraire. C’est ce
que tente David Pollard dans AChinese Look at Literature– The Literary
Valuesof Chou Tso-jenin Relationtothe Tradition<1973>. La méthode
employée par Pollard peut être rattachéeà lacritique philologique: les
principaux conceptssurlesquels Zhou Zuoren fait explicitement reposer
77sa théorie sont passés enrevueet confrontés à la fois à leur source
historique et au point de vue de contemporains(comme Zhu Ziqing, Zhu
Guangqian, Guo Shaoyu). Deuxvolets sont explorés: la théorie
78historique de Zhou Zuoren telle qu’elleest exposée dans Les Origines
de la Nouvelle littératurechinoise {M},etla théorieesthétique, dontles
2179 80valeurs permettent de manifester une forme d’individualisme littéraire ,
81etquis’expriment au mieux dans legenrede l’essai .AChinese Look
restedélibérément cantonnéau champ littéraire .
Pollard complète peu après cette approcheavec l’étude intitulée
82« Chou Tso-jen, a Scholar who Withdrew ». Ce n’est plusl’écrivain ,
maisl’intellectuel Zhou Zuoren qui est visité cette fois-ci. Pollard
s’intéresse en effet au système de pensée de Zhou Zuoren, en
s’interrogeant particulièrementsurl’originede sa conceptionpessimiste
de l’histoire, qu’il attribue à l’influence de l’école anglaise
d’anthropologie (Frazer, Lang, etc.) et àdespositivistes comme Gustave
Le Bon. Cetteétude met en évidence un desressorts fondamentaux de la
pensée de Zhou Zuoren. Elle aaussi le mérited’indiquer que l’intérêt de
l’œuvredeZhou Zuoren dépasse le cadrede la littérature .
C’est aussi ce que démontre la thèse de Susan Daruvala, Zhou
Zuoren and an Alternative Response to Modernity <2000>, présentée en
1993. Plutôtqu’uneétude littéraire, c’est en effet une lectureglobalede
l’œuvredeZhou Zuoren qui est proposée, replacée dans lecadrede la
culture chinoisecontemporaine. La pensée de Zhou Zuoren est analysée
de sagenèse (études de Zhou Zuoren au Japon, influences multiples du
Shirakaba, de Zhang Taiyan [Binglin], ses études d’anthropologie, sa
lecture de Li Zhi et de Jiao Xun etc.) à son expression achevée dans le
genrede l’essai. Elle apparaît d’emblée comme dissidente parrapport au
discours du Quatre Mai, lequelse retrouvedefait reproduire un schéma
néoconfucéen. C’est contre uneforme de modernité occidentaliste que se
construit la pensée de Zhou Zuoren, enplaçant au centre non plusla
nation maisle sujet. Il fautpréciser que le sujet enquestion n’est pas une
abstraction formelle, maisse trouveenracinédans unlieu (le genus loci ) ,
83dans une culture . Ce schéma interprétatif permet de rendre compteavec
cohérence de la théorie historique de Zhou Zuoren (son
anti84exceptionnalisme) ainsi que de ses conceptions esthétiques.
D’une manière générale, cette recherche semble s’inscriredans un
vaste questionnement sur leconcept de modernité, à l’encontred’une
certaine visionmanichéenne– largement entretenue par l’histoire
académique chinoise – opposant un conservatisme résistant (voire
réactionnaire) à un modernisme occidentaliste inéluctable (qu’ilsoit
libéralou marxiste). En un certain sens, lestravaux réunis par Charlotte
Furthen1976 (The Limits of Change – Essays on Conservative
Alternatives in Republican China) battent en brèche cette vision
22simpliste, etinaugurent une réflexionsurles alternatives avortées dans la
85Chine républicaine. L’étude introductivede Benjamin I. Schwartz
analyse lacomplexitéde la notionmême de conservatisme. Ilreste que si
les étudesquisuivent exposent différentes formes contradictoires de
86« modern conservatism », ellesne remettent pas fondamentalement en
cause le schéma dual établi sur le parallélisme sous-jacent
conservatisme/ culture indigène vs. modernité/ Occident .
L’étude de S. Daruvala n’aborde pas le problème sousl’anglede
l’opposition entreconservatismeetmodernité, mais explore lesmodalités
87de cettedernière . La pensée de Zhou Zuoren, qui récuse la rupture avec
le passé, y est présentée comme une forme alternativede modernité, en
face d’une modernité standard impliquant une négation de soi(saculture,
sa mémoire) au profit d’un état-nation. L’exploration du groupement
88informel connu sousle nom d’Écolede Pékin(Jingpai /京 派 ) aussi
89bien aux Etats-Unisqu’en France , permet d’élargir l’alternative
proposée par Zhou Zuoren enla rattachant à une mouvance qui récuse
certains aspects du modernisme, enparticulier ledéracinement par la
rupture qu’impliquerait l’occidentalismedu Quatre Mai.
4- Zhou Zuoren etl’essai chinoismoderne
C’est dans cette perspective que nous aimerions placernotre
recherche. Ilnous semble évident,en effet, que rattacherl’œuvrede
Zhou Zuoren à unquelconque conservatisme serait unnon-sens. Derrière
des allures de lettréflegmatique, un goût et unstyle somme toute plutôt
classiques, Zhou Zuoren n’adecesse de démasquerleconservatisme
inhérent aux mouvements révolutionnaires contemporains,dedénoncer
l’inertiede la société. La modernitédeZhou Zuoren consisteà prendre
conscience de ce mouvement historique en profondeur par lequel
l’individu émerge peu à peu face à la collectivité,et de le saisir dans sa
marche. Zhou Zuoren comprend qu’en Chine, le moment est venu pour
l’individu de s’affirmer, etquedans les circonstances contemporaines, où
d’autres enjeux pressantssefont valoir, il ne peutlefaire qu’en
littérature. Fairedecelle-ci un sanctuaire pour la libre expression, un
refuge où s’exprimentles affinités interindividuelles en dehors de toute
pressionsociale, et en ce lieu reconstruiredesrapports mis à malpartant
de siècles de bienséance confucéenne, c’est cela, la modernitédeZhou
Zuoren.
23Suivre le cheminement intellectuelquimène progressivement Zhou
Zuoren à l’invention decet espace littérairedépassionné qu’est le
xiaopinwen,ce sera l’objectif que nousnous fixerons dans ce travail.
1
Ce qu’il exprime par exempledans « Introduction à ‘Plantes, insectes, poissons’ »
{6/10/1930} ou « Mes écrits »{2/6/1936} .
2
« Notre jardin »{22/1/1922},« Haricots d’affinité» {8/9/1936} .
3
Zhou Zuoren a étéconsidérédans les deux Chinecomme untraîtreà la patrie pour
avoir acceptéde 1941 à 1943 le postede Directeur du Secrétariat général de l’éducation
de Chinedu Nord, rattachéau gouvernement fantoche pro-japonais. Cependant ,
l’ostracisme prend fin plustôt à Taiwan: voir infranote 33 .
4
Ce recueil de 717pages comprenant environquatre-vingt articles aété réalisédans le
cadrecommémoratifdu quatre-vingtièmeanniversairedu mouvement du 4 mai 1919 .
Mais c’est en1918 que Zhou Zuoren acquiert la notoriété, avec son fameux manifeste
« La littérature humaine» {7/12/1918} .
5
Nousn’avons pas enquêté sur la situation précisedesrecherches à Taiwanou au
Japon,deux autres foyers importants de la sinologie .
6
Pour ce quisuit, nous nousservons notamment de « Entregloireetopprobre – Bilan
de la recherche sur Zhou Zuoren avant 1949»[Rongru huiyu zhijian – 1949nian
yiqian Zhou Zuoren yanjiu shuping /荣辱毁誉之 间 – 1949年以前周作人研究述 评]
(1988) in Cheng Guangwei éd.<2000> pp. 655-668 .
7
Respectivement {7/12/1918},{20/12/1918} et {23/2/1919},{2/3/1919}. La plupart de
cestextessontrassemblés dans L’art etla vie {K} .
8
Respectivement {8/6/1921},{22/1/1922} .
9
« Critique– appréciation –examen » [Piping– xinshang– jiancha /批 评 –欣 赏 – 检
查 ] (1923).
10
« Lecture de Notre jardin »[Du leZiji de yuandi /读了《自己的园地 》] (1923).
11
Voir infrachapitre I note 1.
12
Cetouvragecapitalpour ce quiregarde lacritiqueavant 1949 a récemment été réédité
sous formedefac-similé: Tao Mingzhi <1987> .
13
[Zhou Zuorenlun /周作人 论] (1934) in Tao Mingzhi <1987> pp. 32-65 .
14
[‘Ailisi de shidai’ wenti /‘蔼理斯的时 代’问 题] (1935).
15
[Zhou Zuoren de xiaopinwen /周作人的小品 文] in Tao Mingzhi <1987>
pp.102106.
16
Notionpharedontilsera question au chapitreX .
17
Onoppose par exemple un style Lu Xun(Lu Xun feng /鲁迅 风) à unstyle Qiming
(Qimingfeng /岂明 风 : Qiming= Zhou Zuoren). Cf. Zhao Jinghua in Cheng Guangwe i
op. cit. p. 662 .
18
A l’exception de Yu Dafu quitente unecomparaison équitabledu styledes deux
frères dans son « Introduction au deuxième volume de proseduCorpus de la Nouvelle
24littératurechinoise »[Zhongguo Xin wenxuedaxi– sanwen erji –daoyan [中国新文 学
大 系·散文二 集·导 言] (1935).
19 Ce texte publiéen1935 dans Vénus [Taibai/太 白 ] sert aussi de préface à une
anthologie .
20 Cetteexpression désigne dans l’histoire littéraire le poète Tao Yuanming (dynastie
des Jin de l’Est). Elleest appliquée par Ayingà Zhou Zuoren enréférence à une
certaine thématique« champêtre» de ses écrits,ainsi qu’à son attitude insouciante
(xianshi)quirappelle Tao Yuanming .
21[Tan shijie jianlun Zhou Zuoren /谈士节兼论周作人]. Cf. Cheng Guangwe i op. cit.
pp. 156-163 .
22 [Liang zhongbutongdedaolu /两种不同的道 路] .
23 [Feng Wenbing /冯文 炳] .
24[Yutian de shu /《雨天的书 》] (1935) in Tao Mingzhi op. cit. 109-120 .
25[Zhitang xiansheng /知堂先 生] (1934) in Cheng Guangwe i op. cit. pp. 43-46.
26[Guanyu paibie /关于派 别] (1935) ibid .47-48 .
27[Zhou Zuoren xiansheng yanjiu /周作人先生研 究] (1934) ,ibid .210-238 .
28[Zhou Zuoren xiansheng /周作人先 生] (1933) ,ibid .pp.1-11.
29[Cong Kong Rongdao Tao Yuanmingde lu /从孔融到陶渊明的 路 ] (1934) ibid .
pp. 88-89.
30 [Ye du chao /《夜读抄 》] (1934) ibid .pp.90-93 .
31[Zhongguo xin wenxuede yuanliu /《中国新文学的源流 》] (1932) ,ibid .pp.
154162 et Qian Zhongshu <1997> pp. 79-85 .
32 Deux articles nous guident dans cette section: 1) Huang Kaifa « Commentaire
critiqueà propos de la recherche sur Zhou Zuoren dans la période récente» [Xin shiqi
Zhou Zuoren yanjiu shuping /新时期周作人研究述 评 ] (1990) paru dans Critique
littéraire [Wenxue pinglun/文学评论] N° 5et 2) Zhang Tierong« Tendances et
perspectives de la recherche sur Zhou Zuoren» [Zhou Zuoren yanjiu de dongxiang yu
zhanwang /周作人研究的动向与展 望] (1992) paru dans le Mensuel d’étudessur Lu
Xun[Lu Xun yanjiuyuekan/鲁迅研究月 刊 ] N° 12 . Cf. Cheng Guangwei op. cit.
pp. 669-699. Cet article est repris comme préface à sonouvrage Commentaireéquitable
sur Zhou Zuoren<1996> .
33 S. Daruvala (op. cit. p. 313) fait état d’une« édition complète»en cinq volumes
publiée à Taiwan [Zhou Zuorenquanji /周作人全 集] (蓝灯文化出版%台 北 1982 年
版 ). Selon Martin Woesler(<1999> pp. 245-246), il s’agit bien de la première réédition
d’œuvres complètes de Zhou Zuoren dans les deux Chine. Manifestement, la
réhabilitation de Zhou Zuoren est plus ancienneà Taiwanque surlecontinent .
34Cechapitrede sa biographiea fait couler beaucoup d’encre, et Zhou Zuorensemble
pouvoir bénéficier de circonstances atténuantes. Parmilespièces du dossier, onpeut
notamment lire le témoignage de Xu Baokui « Récit de l’occupationpar Zhou Zuoren
du postefantochede Directeur général de l’éducation de Chinedu Nord» [Zhou Zuoren
churen Huabeijiaoyu duban weizhi de jingguo /周作人出任华北教育督办伪职的 经
过 ] (1986) in Cheng Guangwei éd .op. cit. pp. 208-212. Lecritique Tang Tao apporte
lui aussison témoignage dans «A propos de Zhou Zuoren » [Guanyu Zhou Zuoren / 关
于周作人] (1987) qui s’accompagned’un jugement moralsans concession. Cf. Tang
Tao <1989> pp. 278-290 .
2535Seulessesrecherchessur Lu Xun et sestraductions sont publiéssurlecontinent après
1949 jusqu’aux années quatre-vingt. Labeurpassé {HH}est publiéà Macao. Zhitang :
écrits de l’an Yiyou{II}, Cent lettres deZhou Zuoren des dernières années {JJ},
Correspondance croisée Zhou Zuoren – Cao Juren{KK}, Poèmessur des choses
enfantines {LL}et Mémoires deZhitangsont publiés à Hong Kongaprèsla mort de
l’écrivain. Cf. Zhang Juxiang et Zhang Tierongop. cit. pp. 941-942 .
36Son nomnefigure pas, par exemple, dans tel Dictionnairedes écrivains chinois
(Collectif <1979>) de 624 pagesoù figure pourtant, outre Lu Xun, son autrefrère Zhou
Jianren,dontl’importanceenlittérature est certesmineure .
37« Tendances et perspectives de la recherche sur Zhou Zuoren »in Cheng Guangwei
op. cit. p. 697.
38Huang Kaifa:« Commentairecritiqueà propos de la recherche sur Zhou Zuoren dans
la période récente» ibid .p. 669.
39Li Jingbin:« Sur les chemins divergentsprispar Lu Xun et Zhou Zuoren» [Lun Lu
Xun yu Zhou Zuorensuo zou debutongdaolu /论鲁迅与周作人所走的不同道 路 ]
(1980) et Qian Liqun: « Essai dediscussionsurlecheminement intellectuel de Lu Xun
et de Zhou Zuoren» [Shilun Lu Xun yu Zhou Zuoren de sixiangfazhan daolu /试论 鲁
迅与周作人的思想发展道 路 ] (1982). Ibid .pp. 670-671 etp.686.
40[PingZhou Zuoren zai Wenxuegeming zhongde zhuzhang /评周作人在文学革命 中
的主 张] (1980) ,ibid .p. 670 .
41[Lun Wu-Sishiqi Zhou Zuoren de wenxue zhuzhang /论五四时期周作人的文学 主
张 ] (1981) in Zhu Defa <1982> pp. 193-220 .
42[Lun Zhou Zuoren zaoqi de sixiang qingxiang /论周作人早期的思想倾 向 ] (1980) ,
Cheng Guangwei op. cit. p. 680 .
43[Lun Zhou Zuoren zaoqi sanwen de yishu chengjiu /论周作人早期散文的艺术成 就]
(1981) ,ibid .p. 681.
44 [Lu Xun heZhou Zuoren de sanwen chuangzuo bijiaoguan /鲁迅和周作人的散文 创
作比较 观] (1982). InLi Jingbin <1987> pp.120-154 .
45 [Zhongguo xiandai wenxue yanjiu chuangxin zuotanhui /中国现代文学研究创新 座
谈 会] .
46Zhang Juxiang et Zhang Tierong <2000> et<1986> .
47[Zhou Zuorenpingxi /周作人评 析] (1986) .
48 [Zhou Zuoren gaiguan /周作人概 观] (1986) .InShu Wu <1993> pp. 1-75 .
49[Guanyu Zhou Zuoren xianxiang de sikao –fang Shu Wu /关 于‘周作人现 象 ’-访 舒
芜 ] (1988).
50[Nüxingdefaxian – Zhitang funülun lüeshu/女性的发 现 –知堂妇女论略 述 ]
(1988). InShu Wu <1993> pp.127-180 .
51[Lishi benlaishiqingchu de– guanyu Zhou Zuoren churen Huabeijiaoyu duban
weizhi de wenti /历史本来是清楚 的 -关于周作人出任华北教育督办伪职的问 题 ]
(1987) .InCheng Guangwei pp. 273-278 .
52[Zhou Zuoren houqi sanwen de shenmeishijie /周作人后期散文的审美世 界 ]
(1987) .
53Tao Mingzhi <1987>. Sur ce recueil, voirla sectionprécédente .
54 Ils’agit d’une problématique interdisciplinairecomplexe où secroisent de nombreux
thèmes: la littératureetla pensée de Zhou Zuoren(sa théorie littéraire, le xiaopinwen ,
26seslectures, lesinfluencessubies, ses goûts, son humanisme, saconception de lafemme
et de l’enfant, le Japon et la Grèce,…), ses activités culturelles(sonrôle pendant la
Révolutionlittéraire, commeanimateur et [co]fondateur de revues,comme intellectuel
impliquédans sontemps,comme traducteur,…), sa biographie (la retraite au temple
Baiyun, la rupture avec Lu Xun, lacollaboration,…).
55 Onnoteraencore Commentaireéquitable sur Zhou Zuorende Zhang Tierong <1996>
quitente une synthèse objectiveà partir de documents inédits extrêmement éclairants,et
Un homme surlechemin – la pensée etle styledeZhou Zuoren [Ren zailütu – Zhou
Zuoren de sixianghe wenti /人在旅 途 –周作人的思想和文 体 ] par Huang Kaifa
(1999) [人民文学出版社%北 京]. Nousn’avons pas eu accèsà ce dernierouvrage .
56[Cong ji buxiandai zuojia zhuanjitan‘zuojia zhuanji’ guannian /从几部现代作 家
传记 谈 ‘作家传 记 ’观 念] (1992), cité par Zhang Tierong, ibid .p. 693 .
57L’impression généraleest que Ni Moyan confond l’objectivité avec l’équilibre des
jugements favorables et défavorables. Les reprochessontsouvent modérés par des
circonstances atténuantes, ou ces dernières alourdiespar desreproches: lesjugements
n’ont de l’équité que l’apparence .
58 Cetteécole sera présentée au chapitre II .
59Cet incident eutlieu en1939 etsesmotifsrestent encore sujets àdébat. Cf. Ni Moyan
op. cit. pp. 354-357 .
60Zhao Jinghua n’hésite pas à parler d’une tendance gauchiste persistante. Cf. Cheng
Guangwe i op. cit. pp. 694-696 .
61 « Réflexion surle ‘phénomèneZhou Zuoren’ »[Zhou Zuoren xianxiang de sikao / 周
作人现象的思 考] (1991) .
62« Eclaircissement sommaireconcernant l’‘énigme’ de lafaute de Zhou Zuoren »
[Lüeshi Zhou Zuorenshijie zhi‘mi’» /略释周作人失节 之 ‘ 谜 ’] (1991). Lireaussi
« Dans l’attented’un consciencieux débat de spécialistes » [Qidai zhe renzhen de
xueshu lunzheng /期待着认真的学术论证] (1992) , in Cheng Guangwei op. cit. pp .
325-331 et 332-345 .
63«A propos de la trahison de Zhou Zuoren et autres » [Guanyu Zhou Zuoren defuni ji
qita /关于周作人的附逆及其 他] (1992). Cheng Guangwei op. cit. pp. 346-353 .
64Par exemple: « Petit commentaire sur Zhou Zuoren » [Xiaoyi Zhou Zuoren /小议 周
作人] (1987) de Bao Zhengzhi, publié dans le Quotidien du peuple. « Discussionsur
Zhou Zuorenpoursuivre la mode »[Gan shimao bing yingjing tan Zhou Zuoren /赶 时
髦并应景谈周作人] (1995) de He Manzi,dans le Compte rendu littéraire
[Wenhuibao/文汇 报 ] ou encore« Dignitéetimpudence,grandeur et bassesse–
discussionsur Zhou Zuoren ensouvenir de Lu Xun» [Zhuangyan yu wuchi, weida yu
beibi – wei jinian Lu Xun er tan Zhou Zuoren /庄严与舞池、伟大与卑 鄙 –为纪念 鲁
迅而谈周作人] (1996) du même auteur ,Journal de lecturechinois [Zhonghua dushu
bao/中华读书 报]. Cf. Kong Qingdong <2000> pp. 245-247 etpp. 251-260 .
65Articles parus en chinois:[Zhou Zuoren – sixianghe wenzhang /周作 人 –思想和 文
章], [Wo zhi Zhou Zuoren yanjiu /我之周作人研 究]et [Zhenggang Zigui he Lu Xun ,
Zhou Zuoren /正冈子规和鲁迅、周作 人 ] .
66 [Beijing Kuzhu’anji – Riben zhanzheng shidai de Zhou Zuoren /北京苦住庵 记 - 日
本战争时代的周作 人] (日本筑摩书房 %1978年 版)
2767 Zhou Zuoren: œuvres etmatériaux pour la recherche (1) et(2) [Zhou Zuoren zhuzuo
ji yanjiuziliao /周作人著作及研究资 料 –第一、第二 辑 ] (香港九龙实用书 局 ).
Cf. Qian Liqun<1991> p. 589.
68Signalons cependant une traductionrelativement tardivede l’ouvragede David
Pollard, AChinese Look atliterature <1973> traduit en 2001 (《一个中国人的文 学
观 》[ 英 ]大 卫·卜立德%陈广宏译%复旦大学出版社 %2001年 版).
69 Avec une réserveconcernant Taiwan et Hong Kong, dontnous avouonsne pas
connaître précisément la situation .
70Noussavonsque lestravaux de Kiyama Hideone sont paspostérieurs à 1978 (année
de publication duPavillon du séjour amerà Pékin ). Mais nousn’ensavons guère plus.
71 Martin Woesler<1999> pp. 244-250. La valeur du compte rendu de Martin Woesler
est essentiellementtaxinomique. Sa lecture de l’ouvragede D. Pollard, par exemple,
reste par endroits sommaire. Par ailleurs, son enquête, fort bien documentée, s’arrêteà
1990 .
72Lecritère de l’influence est mesuréà l’importancedesréférences faites àcestravaux
(par exempledans les bibliographies). On noteenoutre unecertainecontinuitédans les
travaux de Wolff, Pollard et Daruvala .
73On notera également, pourmémoire, deux thèses de doctorat(Ph. D.): Nancy
Chapman ,Zhou Zuoren and Japan, Ph. D. diss. Princeton (1990) et William
CheongLoong Chow , Chou Tso-jen, ASerene Radicalinthe New Culture Movement, Ph. D .
diss. Wisconsin-Madison (1990). Woesler(op. cit.) donne un compte rendu succinct de
la thèse de ce dernier, pp. 249-250. Il consacre enoutre un chapitrede sa thèseà
vocation encyclopédiqueà la présentation biographiqueet bibliographiquedeZhou
Zuoren(« Suche nach den chinesischen und westlichen Wurzeln desmodernen Essays –
Zhou Zuoren» [A la recherchedessources chinoises etoccidentales de l’essay
moderne– Zhou Zuoren ], pp. 244 à 297) .
74« Chou Tso-jen and Cultivating One’s Garden », Asia Major ,New Series vol.11, 2
(1964/1965)pp. 180-198 .
75Cette remarque vaut aussipour les autrestravaux pionniers,aussi bienoccidentaux
que japonais. Cf. Woesler op. cit. pp. 246-247. On peut en gros distinguer troisphases
desrecherches : 1) exploration de la période du Quatre Mai, point de départ de la
notoriétédeZhou Zuoren, 2) exploration biographiqueet bibliographique (« life and
works’study », selon Pollard) et 3) explorationsystématiquede l’œuvre, d’abord
thématiquement, puis globalement .
76 Ernst Wolff <1971> .
77 Pollard donne une large place aux textes de Zhou Zuorenqu’il cite abondamment:ce
qui donneà laconfrontationl’allured’un véritabledialogue .
78Cf. le premier chapitrede l’ouvrage (« Theories Old and New ») etles deux
appendices(« A. The T’ung-ch’eng School »et « B. The Kung’an School »).
79 Analysées dans les chapitres III, IV et V de l’ouvrage .
80Ibid .Chapitre II .
81Ibid .Chapitre VI .
82Etude publiée dans Charlotte Furth <1976> pp. 332-356.
83Daruvala indique notamment certaineconvergence de cette pensée avec celle du
philosophe japonais Watsuji Tetsur ō, théoricien du f ū do(en chinois fengtu: ‘climat’ ,
28‘culture locale’). Op. cit. pp. 105-106. L’idéed’une modernité alternative se
construisant contre une modernitéconventionnelle (celledu Quatre Mai) comme une
reconnaissance desidentités concrètesn’est pas propreàZhou Zuoren. Cf. aussi
Shumei Shih <2001>« Modernitywithout Rupture: Proposals for a new global Culture »
pp. 151-189. Cechapitreest traduit dans Isabelle Rabut et Angel Pino <2000> pp.
137192 .
84 Zhou Zuorennecroit pas que le Quatre Mai constitue une table rase surlaquelle
s’élabore la modernité, et constituerait une exceptionhistorique. Cf. Daruvala pp.
196198 .
85 « Noteson Conservatism in General and in China in Particular »in Charlotte Furth
<1976> pp. 3-21 .
86Expression employée par Benjamin I. Schwartz ,ibid .
87Daruvalaest notamment amenée àdistinguer deux ordres de modernités (op. cit.
p. 5): 1) une « modernitéde premierordre» (first-ordermodernity),caractérisée par
l’accession à unniveau qualitativementsupérieur d’intégrationsocio-économique, et 2)
une « modernitéde second ordre» (second-ordermodernity),caractérisée par ces
attributs historiquement dérivés qui peuvent être interprétés comme dessignes de la
modernité (comme l’établissement d’un état-nation,d’empires coloniaux, etc.). L’auteur
ajoute (p. 28):« (…) both second-ordermodernity and the nation-state share in
commonthe gesture offorgetting, with its concomitantnegationofcivilizationa l
antecedents and the cutting off of moralsources.» C’est précisément cette illusion de
modernité queconteste l’œuvredeZhou Zuoren.
88 Portéau début des années trente par desthéoriciens commeZhu Guangqian, des
essayistes commeZhou Zuoren et Yu Pingbo,desromanciers comme Feiminget Shen
Congwen,cegroupement informel se retrouve autour de certaines valeurs esthétiques et
humanistes découlant de la primauté accordéeà l’expression individuelle,ainsi qu’une
communeattitude de retrait parrapportà la politisation de l’art .
89En France, cf. Isabelle Rabut, Angel Pino et al. op. cit. Aux Etats-Unis, Shu-mei Shih,
op. cit.
29CHAPITRE PREMIER :
LA LITTÉRATURENON FICTIONNELLE
1- Une approche théorique
Monumentale et complexe, l’œuvredeZhou Zuoren est ambiguë à
plus d’un titre, comme nous aurons l’occasion de le montrer dans notre
étude. Plongeant ses racines dans la traditionlittérairechinoise, elle se
revendiqueavanttout comme moderne, ouverteà l’influence occidentale .
Si Zhou Zuoren donne parfois l’impression d’une hésitation entredes
options littérairesou idéologiques pourtant capitales, son écriture reflète
en fait une maîtriseconcertée de cette multiplicité. De primeabord, cette
1œuvreconstituée presque exclusivement «d’essais courts » semble
devoir être reléguée enmarge de la littérature au sens classiquedu terme
(roman, poésie, théâtre). Le choix de ce genre, fait par Zhou Zuoren à
l’aube même de la Révolutionlittéraire, ainsi que sa promotion, auront
une influence importante surledéveloppement ultérieur de la littérature
chinoise moderne .
Noustenterons dans ce premier chapitrede réfléchir aux conditions
théoriques qui fondent lecaractère littéraire même de ces essais,à ce
31qu’ellesimpliquent,avant de nous pencher sur les circonstances
historiques de leur genèse dans la littératurechinoiseclassique. Nous
pourrons alors examinerlecontexte de leur réception et enparticulierla
polémique que ce genre ne manqua pas de provoquer dans les années
trente .
L’approchedélibérément supra-culturelle de ce chapitre pourra
surprendre. Ilnous semble pourtant qu’une interrogationsur les
conditions théoriques d'une littératureenprose non fictionnelle
(indépendamment de son contextehistorique)soitle préalable
indispensableà une étudeduxiaopinwen. Elle nouspermettra une
approchecritique du genre, etnous garantiracontre lespièges de la
terminologie .
La difficultéest réelle en effet. Le vocabulairechinois foisonne
pourqualifier les texteslittéraires enprose. Ces appellations (zagan ,
zawen, xiaopinwen , xiaopinsanwen, suiganlu , suibi , zaji , meiwen,
2xiaowen, suxie ... pour ne mentionnerque les plus fréquentes) se
rajoutent à une terminologie traditionnelledéjà fort abondante (xu ,ji ,bi ,
3lun, yuan, zhen, song, zou ,shuo,ming,shu,chidu,biji...). Ce « maquis
4terminologique» ne s’ordonne pas en un système logique: les
chevauchementssont nombreux, parfoisles doubles emplois ou la
quasisynonymie. Plutôt que d’un système, il faut voir dans cet ensemble
hétéroclite le reflet des « multiples aspects de l’activité du lettré, qu’il
consigne, médite, argumente, exhorte, persifle, communique avec ses
5amisou avec sonsouverain.» Ils ont été introduits dans des contextes
différents,généralement sans véritable souci de synthèse: pourtitrer un
recueil, pourlancer une pratiqued’écriture, pourrendreévidente une
parenté ou au contraire la dissimuler, pourqualifier unstyle d’articles, ou
pourles besoins de la polémique. Cestermes dont ladéfinition varie
souvent au grédes auteurs, sont chargés de connotations idéologiques
diverses. Certes, avec le temps, un certain consensuss’est fait autour des
termeslesplus importants(enparticulier :sanwen,xiaopinwen ,zawen) ,
maislessynthèses théoriques vontrarement plus loin que le stade
6descriptif ou taxinomique, sans échapper à l’empirisme impressionniste .
Les études chinoises restent généralement cantonnées dans l’univers
littérairechinois: sil’influence occidentale est historiquementreconnue ,
une comparaison précise ou une approcheglobalefont défaut. Enfin, si
Woesler donne bien un aperçu du développement historique de l’art de la
7proseen Chineet en Occident , uneconfrontation théoriqueentre les
32genres de la prose non fictionnelle en Occident et en Chine n’a pas,à
notreconnaissance, été tentée. Une perspective comparatiste, mettant en
lumière lesressemblances et les différences, les convergences etles
divergences, permettrait pourtant de mieux comprendre la littératureen
prose non fictionnelle en général.
Notre propos n’est assurément pas aussi ambitieux. Noustenterons
dans les sections suivantes(2 à 4) d’esquisser une approche poétiquede
la littératureenproseen général. A cet effet, nous délimiterons dans
l’univers de l’écritl’espace possible d’un art de la littérature enprose,
afin d’en jeterles bases théoriques. Cetteétude préalable, incontournable,
nouspermettrade mieux appréhenderla trame originale de l’histoiredu
sanwen en Chineclassique (Chapitre II, section1 et 2), l’acclimatation de
sa forme moderneauvingtième siècleetla prise de conscience
progressivede sonoriginalité (Chapitre III, sections 1 et 2), et enfin
l’enjeu de la polémique autour dusanwen/ xiaopinwendans les années
trente, suscitée principalement par la vogueduxiaopinwen,et dont Zhou
Zuoren compteassurément comme le principalprotagoniste (Chapitre III ,
section 3) .
2- Aux frontières de la littérarité: la non-fiction
Sil’on excepte– arbitrairement etpour simplifier – la littérature
orale, on peut considérerla littérature comme unsous-ensembleduvaste
domainede l’écrit. Ladistinction entre la littératureet ce qui n’est pas
elle semble aller de soi. Il est clairpour le lecteur francophone moyen
que Les Regrets de Du Bellay ,Madame Bovary de Flaubert font partiede
la premièreetnon le Codecivil ,La Phénoménologie de l’Esprit de Hegel
ou encore un banal rapportprofessionnel. On considérera les deux
premiers comme desœuvres littéraires, c’est-à-diredesœuvres d’art,au
même titre que La Vuede Delftde Vermeer en peinture,dans la mesure
où chacuneà sa manière exprime un certain idéal esthétique. Nousne
remettrons pas en cause ici cettedéfinition disponible de l’art comme
8«expressionparlesœuvres de l’homme, d’un idéal esthétique»,et de la
9littératurecomme « le travail, l’art de l’écrivain ». Pourtant, il est
évident que dans l’ensemblehétéroclite que nous avons désignécomme
l’écrit, on peutrencontrer de labeauté, parfois fortuite, souvent produite
àdessein pour elle-même par son auteur,et ceci en dehors desœuvres
classées d’emblée dans la littérature. Telle période des Discours de la
33Méthode par exemple ne lecédera enrien à telleautrede A la recherche
du temps perdupour ce qui est desqualités esthétiques concertées ,
indépendamment de leur contenu même. Deux problèmes se posent dès
lors. Lebeau style fait-ill’œuvre littéraire? Comment délimiterla
frontière de la littérature comme sous-ensemblede l’univers de l’écrit?
Sila question de l’appartenance à la littérature ne semble pas
devoir être remiseen cause pourles grands genreslittéraires classiques –
roman, théâtre, poésie, que l’on pourrait situer au centredece
sousensembledes écrits constituantla littérature,elle se poseenrevanche
pour un certain nombre d’écrits en prose. Citons pêle-mêle, à titre
d’exemple: journaux intimes,autobiographies,essais, préfaces ,
postfaces, histoires, chroniques, récits, témoignages, sermons ,
plaidoiries, articles de journaux,discours et monographies. On
remarquera en premierlieu que lecontenu de cestextes est censé
directementpuisédans le réel brut,alors que les textes littéraires
10classiquessont fictionnels ou non réels . Quandà traversson texte,
l’auteur chercheà déterminer directementle lecteur – donc sans le
truchement de lafiction – àadoptertelle pensée ou tel comportement, ou
bien cherche simplement à lui apporter une information, il dirige son
choixvers les faits, les sélectionne etles agence dans sontexte: le risque
d’être taxéde menteur pèse toujours sur lui. Au contraire, même inspiré
de faits réels, le contenu destrois genres dits classiques(roman, poésie,
théâtre)résulted’une créationlibre de leur auteur: la question de la
franchise ne se pose pas. Le seul critère référentiel suffit doncà
circonscrire les genres classiques par rapportàcet ensemble de textesque
11nous désignerons comme prosefactuelle ou non fictionnelle . Cette
délimitation estplus aisée à tracerque lafrontière de la littérature
ellemême, qui passe, comme on a vu,à traversla prosefactuelle,etquireste
doncàdéterminer.
En effet, l’appartenance à telle forme d’écriture factuelle plutôt
qu’une autre n’en fera jamais d’emblée une œuvre littéraire. Celle-ci
supposechez le lecteur une forme de plaisir esthétique – le plaisir
littéraire– plaisir indépendant de l’informationproprement dite apportée
par le texte, ou son effetpragmatique. Ce plaisir est certesla plupart du
temps indissociablede l’une comme de l’autreetil contribue pleinement
à l’efficacité du texte, maisilne seconfond pas avec eux. Cette
constatationrend théoriquement possible une double lecture d’une partie
de la prosefactuelle, prose située enmarge (en dedans ou au dehors) de
34la littérature. A la limite, on pourrait concevoir,comme lefait Roland
Barthes, une lectureattentive uniquement à laface esthétiqued’un texte,
12à ses « bonheurs d’écriture ». Au contraire, lire Les Confessions de
Rousseau comme un document historique est tout aussi légitime .
Pourrésumer, on opérera surl’ensembledes écrits une triple
partition :
1. les textes dont laforme etlecontenu résultentintégralement
d’unecréation de leur auteur(c’estlecas des genres de la littérature
fictionnelle ou lyrique: roman, poésieetthéâtre)
2. dans la prosefactuelle, lestextes dont lecontenu se réfère
directement au réel mais dont laforme recèledesqualités littéraires
évidentes
3. dans la prosefactuelle, les textesne présentant pas de qualités
littérairesnotables
Si les textes du premier groupe appartiennent d’emblée à la
littérature, ceux du troisièmeensont évidemment exclus. Quant àceux
13du deuxième, qui nousintéressent au premier chef , leur appartenance
est problématique. C’est elle qu’ilnous fautquestionnerici.
3- La littérature enprose non fictionnelle
Le rattachement du secondgroupe à la littérature– ceux des écrits
factuels recélant desqualités littérairesintentionnelles, c’est-à-dire la
littératureenprose non fictionnelle – pose un réel problème aux
14poétiques occidentales. Pour René Wellek et Austin Warren,« il semble
préférablede n’appliquer le termede ‘littérature’ qu’à l’art de la
littérature, c’est-à-direà la littérature d’imagination.» Mais,conscients
que cette restrictionn’est pas vraiment tenable, etque « les énoncés
linguistiques lesplus divers peuventrevêtir une fonction esthétique», ils
concèdent finalement qu’« il faut admettre l’existencedeformes mixtes
comme l’essai, la biographie, ettoute une littérature rhétorique.» Il faut
dire que ces poétiques n’ont jamais pu sedépartir de la tripartition
aristotélicienne– lafameuse triadeépopée, tragédie, poésie lyrique où
nousreconnaissons les équivalentsmodernes, roman, théâtreetpoésie .
15Cetteconception,fondée sur la mimèsis –concept qu’onpeut interpréter
comme représentationindirecte (représentationcomme re-présentation )
35de la réalité, soit, plus précisément, transpositionsurle mode fictif ou
lyrique du réel– exclutles genres‘mineurs’ de l’ ‘expression directe’.
Danssa Logiquedes genreslittéraires <1986>, Käte Hamburger ,
qu’onpeut considérer comme une représentante modernedecette
tradition, reprend l’idéehégélienne du risque d’une« dissolution de l’art
dans la prose scientifique»,autrement dit, «en élargissant, vers la prose
16du langage ordinaire» . De là l’exclusion hors de la littératurede la
17prosefactuelle quirelèvede l’«énoncé de réalitécommunicationnel » .
On retrouvechez Hamburger une transposition de la tripartition
18aristotélicienne, fondée sur la théoriede l’énonciation:à côtédedeux
genres fictionnels (fictionnarrativeet fiction dramatique), legenre
lyrique reposebien sur une équivalence entre le sujetlyrique etle
jeorigine (Ich-Origin,c’est-à-dire le sujet d’énonciation), mais il s’agit
d’une simpleéquivalence lyrique, quin’implique aucunecommunauté
19d’expérience. Le sujetlyrique est donc l’équivalent d’un sujet fictif .
Dansle sujet fictionnel et le sujetlyrique, on retrouve une même rupture
linguistique parrapport au sujet d’énonciationréel. Au chapitre IV de
20sonouvrage , Hamburgertraite bien de formes mixtes, mais il s’agit
d’un mixte entre sujet fictif etsujet lyrique .
Pour Gérard Genette ce sont despans entiers de la littérature qui se
trouvent ainsi écartés par les poétiques occidentales d’inspiration
aristotélicienne:
Tout ce domaine immensede l’expression directe, quelsqu’en soient les
modes, lestours, les formes, échappe à la réflexion de La Poétique entant qu’il
néglige lafonctionreprésentativede la poésie. Nous avonslà un nouveau
partage, d’une très grande ampleur, puisqu’il diviseen deux parties d’importance
sensiblement égale l’ensemble de ce que nous appelons aujourd’hui la
21littérature .
Jusqu’à récemment, les poétiques se sont préoccupées dedéfinir en
premierlieu l’essence poétique pour ensuite tracerles contours de la
littérature. Cette procédure permet dedécidersiteltexte possède ou non
la qualité littéraire préalablement définie. Pour Hamburger, le critère
décisifest ainsi le statut linguistiquedu je-origine. D’évidence, leclivage
issu decespoétiques du toutou rien n’est pas satisfaisant,cartrop
22restrictif. Les travaux de Jakobson ont démontré que lafonction
poétique peut êtreactivée dans tout acte de langage. C’est précisément
36cette présence latente que leconcept de littérarité permet d’évaluer .
23Ainsi, pour Genette , on doit admettre, àcôtédespoétiques essentialistes
classiques, lesquellesrépondent à la question Whatis art?,despoétiques
conditionalistesquitentent de définir les conditions – la littérarité– qui
24font d’un texte une œuvre littéraire ( Whenis art? ). Il ajoute que les
premières sont despoétiques fermées, les secondes despoétiques
ouvertes. Ce que nous vérifions aussitôt: lespoétiques essentialistes se
referment sur notre premier groupe, tandis que les poétiques
conditionalistess’ouvrent à notre secondgroupe .
Nous devonsmaintenant nousinterrogersur ces conditions. Quand
pourrons-nous dired’un texteenprose non fictionnelle qu’il est une
œuvre littéraire? Labeauté du style est-elle lecritère déterminant? Dans
ce cas, il faudrait pouvoir considérer un beau paysage comme une œuvre
d’art. Mais celui-cine résulted’aucune intention artistique (à moins qu’il
ne soit conçu expressément par un architecte paysagiste). L’intention de
l’auteurs’imposedonc comme facteur essentiel. Maisl’intentionnue,
sans la mobilisation desmoyens littéraires visant à signaler la présence
de l’œuvreau lecteurne peut êtrecomptée comme suffisante, puisqu’en
soi, il s’agit d’un phénomène psychologique. Commentl’auteur fera-t-il
donc pour faireconnaîtreau lecteur sonintention? Les indices
paratextuels ne sont pas toujours suffisantspour signifier l’intention de
l’auteur car, comme nousl’avons indiqué plus haut, lafrontière de la
littérature traverse le domainedes écrits factuels: un même indice
paratextuel (comme par exemple le titre« Préface» ou sous le titred’un
livre la mention « biographie »)peut chevaucherles deux catégories ,
littéraire ou non, d’écrits factuels. Une des fonctions de cet indice
paratextuel est d’instituerle pacte non fictionnel entreauteur et lecteur ,
25maisnon de signaler l’intentionlittérairede l’auteur . Celle-ci
transparaît donc souvent dans le style seul. Précisons tout de suite quecet
adverbe, ‘souvent’, ne vautpeut-être que pourla littérature occidentale .
En effet, silesmentions ‘journal’, ‘autobiographie’, ‘essai’ ne suffisent
pas pourimpliquerla littérarité, de véritables marqueurs paratextuels de
littérarité tendent àêtre systématisés en Chine: les termes zaji (‘notes
diverses’ /杂 记) ,suibi(‘noteslibres’ /随 笔) ,xiaopinwen(‘essai court’/
小品 文 ) , zawen(‘notes critiques’ /杂文),etc., suffisent poursignifier
l’intentionlittérairede l’auteur. Maisle style restedans tousles casle
principalindice marquantl’intentionlittéraire .
37De ce qui précède, nouspouvons tirer trois conséquences
importantespour l’étudede la littératureenprose non fictionnelle .
Premièreconséquence: il convient d’exclurede notregroupe 2 (celui des
écrits factuels littéraires) les textespossédant desqualités stylistiques
fortuitesou répondant à une préoccupationnon littéraire: le Codecivil ,
que Stendhal admirait poursa perfection de style est pour cette raison à
exclure du domaine littéraire, même s’il recèled’indéniables qualités
formelles.
Deuxièmeconséquence: l’intentionlittérairede l’auteurpeut être
plusou moins présente: elle peutn’être là que par intermittence, comme
elle peut,bien que permanente, demeurer secondaire parrapport à une
visée prioritaire. Certainespages de l’œuvrede Bergson mettent en
évidence une intentionlittérairechez leur auteur. Mais cespages en
côtoient d’autres dénuées de style proprement littéraire, concentréessur
la seule efficacité démonstrative. L’intentionpremièrede Bergson est de
livrersa réflexionphilosophique. Ce n’est pas lecaspour les textes
fictionnels: la volontédeconter unehistoireest constanteetpremière
chez le romancier. La première phrasedu roman coïncideavec l’entrée
du lecteur dans l’espacefictionnel dont il ne sortira qu’après avoir
refermé le livre .
Troisièmeconséquence: le lecteur peut être plusou moins réceptif
au style. Un certain dosage stylistique, joint à un ciblagedeslecteurs
s’imposedonc à l’auteurqui veut signaler sonintentionlittéraire. Le
style prend dèslors,dans la littératureenprose non fictionnelle, une
valeur différentedecelle qu’ilpeut avoir dans la littérature fictionnelle ,
où l’espace fictifconstruit par le texte suffit amplement pour dissiper
toute ambiguïté .
Rappelons enfinle risque signalé par Hegel d’une «dissolution »
dans la prose non littéraire: ce risque, devantlequella littérature
fictionnelle ou lyrique (romans, théâtreetpoésie) est à l’abri, pèse
constamment sur la littératureenprose non fictionnelle. Celle-ci doit
compterprincipalement sur le style pourse préserver de ladissolution ,
avec le renfort desindicesparatextuels .
Après avoir considéré la littérature enprose non fictionnelle pour
ainsi direde l’extérieur, en comparaison avec les autres genres,explorons
en maintenantles modalités,enne perdant pas de vue que cette
exploration veut être un préalable nécessaireà l’étudede l’essai court
(xiaopinwen ) chez Zhou Zuoren.
384- Les deux modes expressifs(objectifetsubjectif) etleurs
implications
Käte Hamburger a clairement délimité l’espace littéraireenle
fondant sur des critèreslinguistiques, plusprécisément sur la théoriede
l’énonciation. Ce qui caractérise l’expressionlittéraire, c’estl’originalité
de l’‘acted’énonciation’ (Aussageakt)quilafonde,enrupture avec une
énonciation de type communicationnel. Ilrepose soitsur une fiction ,
26comme c’estlecaspour le roman ou le théâtre , soit sur une identitéde
principe, d’essence purement logique, entre sujet réel du poète etsujet
d’énonciation du poème, identité qui n’implique aucune coïncidence
entre l’espace poétiqueconstruit par le poème (espace doncfictif) et le
27monde réel. Il y a doncbien, dans les deux cas, rupture entre le sujet
réel (l’auteur) etle sujet d’énonciation de l’œuvre. On peut en inférer ,
qu’acontrario,en dehors de cet espace, c’estla situation d’énonciation
communicationnelle normale quiprévaut: l’identitéentre le sujetréel et
le sujet d’énonciation.
28C’est justement sur cette identité que Philippe Lejeune fonde sa
théoriedu pacte liant auteur etlecteur dans legenrede l’autobiographie :
L’autobiographie (...) suppose qu’il y ait identitéde nom entre l’auteur
(telqu’il figure, par sonnom, sur lacouverture), le narrateur du récit etle
personnagedontonparle. C’est là un critère trèssimple, qui définit enmême
tempsque l’autobiographie tous les autres genres de la littérature intime (journal ,
autoportrait,essai) .
Lefait que Lejeune établisse cette identité surle plantextuel etnon
énonciatif n’a pas de conséquence décisive: la foi du lecteur dans
l’existence réelle de l’auteursuffitpour fonderl’énonciation authentique
d’un texte. L’identité auteur/ narrateurs’établitindépendamment du
caractère littéraire ou non du texte. En fait,en dehors du cadre littéraire,
lecadreénonciatif naturel de la langue prévaut, et ce pacte est donc a
fortiori valable. Ce qui nousimporte ici est qu’ilsoitlégitimement
possible d’étendre le principeà tousledomainede la littératureenprose
non fictionnelle, y compris aux textessans récit,et donc sans narrateurs
ni personnages: le pacte sefondeen effetsurl’identitédu Je textuel avec
le sujetréel de l’énonciation.
39Les théories de Hamburger et de Lejeune nous autorisent à
délimiter deux types d’espaces textuels :
1. L’espace littérairede la littérature fictionnelle ou lyrique:clos
sur lui-mêmeet autonomeà l’égard du monde réel. Il est un produit du
texte même, ne réfère qu’à lui-même– il est autoréférentiel.
2. L’espacede la prose non fictionnelle, produit par le texte et en
même temps coextensifau monde réel: il comporteà lafois un ‘dedans’
textuel et un‘dehors’ référentiel. Cette propriété vautpour toute prose
non fictionnelle, qu’elle soit littéraire (celle quinous intéresse) ou non.
On peut comparerl’espace fictionnel avec l’espace pictural.
L’image offerteà la vision du spectateur d’un tableau résulte du seul
agencement des couleurs sur la toile. Lagouacheest à la foisson origine
etsafin. Imageet gouache sont les deux aspects d’une même réalité,
même si le spectateur peuttour à tourporterson àattentionsurl’une puis
sur l’autre. Les couleurs sont là pour susciter l’irréalitéd’une image. De
même, lafictionnedit rien de plusque le texte: l’un etl’autre sont
coextensifs. Dans un roman, mots et histoire ne font qu’un. Les mots ont
pour fonction de susciter unirréel du même ordre que l’image. L’image
comme l’histoire suggèrent certes un ailleurs irréel, mais sont
impuissants à s’affranchir de l’opacité du support. Précisément,cette
opacité qui matérialise la coupure avec le monde réel est lacondition
permettant de faire naître l’irréel comme fiction ou image .
Il en vaautrement avec la littérature enprose non fictionnelle: le
texte quedécouvre le lecteurrenvoieà unmondeexistant,extérieur. S’il
choisit de porterson attention aux motsqui constituentle texte, le lecteur
sedétournedu monde réel auquelil fait référence. Mais le lecteur aurait
aussi bienpu connaître le réel enquestion sans le texte. Ladualité mise
en évidence icipeut être illustrée cettefois-ciparla vitre: grâceà sa
transparence, on peut contempler unpaysage. Mais celui-ci continuera
d’exister une foisla vitrebrisée. Le spectateur peut,alternativement ,
poserson regard sur le paysage puis sur la vitre. Paysage et vitre
demeurent irréductibles l’un à l’autre .
Cettedualité a une conséquence fondamentale:elle permet
d’assimiler la littérature en prose non fictionnelle aux actes
communicationnels courants: ladimension pragmatiqueetillocutoiredu
langage ordinaire lui est dèslorspossible,alors qu’elleest exclue pour la
40littératurefictionnelle ou lyrique. A travers elle, l’auteur s’adresse
directement au lecteur, pourl’informer, lui donner unordre, solliciter de
lui telle ou telle réaction. Cette visée pragmatique peut occulter voire
29oblitérerlafonctionpoétique . C’est même la tendance naturelle, propre
au langage ordinaire: tout comme la raison d’êtrede la vitreest de
s’effacer devantle regard. C’est iciprécisément que se situe le risquede
dissolution de l’art signalé par Hegel.
La clôture sur elle-même de l’œuvre littérairefictionnelle ou
lyrique, quiluiinterdit de fonctionner comme le langagecourant, la
préservedu même coup de toute soumission au réel. Le critère de vérité,
extérieur à l’espacefictionnel, n’a pas de prise sur elle: elle n’est ni
vraie, ni fausse. Elle résulte d’unecréationtotale de son auteur. Son
statut est ensoi artistique. Elleconstitue un espace préservé, hors du
monde réel, où tout ce qui est en elle résulted’un agencement voulu par
l’auteur. C’est en ce sens qu’onpeut comprendre l’expressionquelque
fois employéede« littérature pure » .
En contrepartie, la littérature non fictionnelle (sous-ensemblede
èmenotre 2 groupe exposé plus haut) est ensoi problématique: elle doit
son caractère littéraireau style seul et contrairement au roman et à la
poésie, sonstatut est celui de la communicationordinaire. Lecritère de
vérité, qui acours dans les actes de communicationordinaire, prévaudra
aussi dans la littérature enprose non fictionnelle,alors qu’il est inopérant
en art. En face d’une littérature considérée comme pure parce que
préservée, on peutsedemanderquelleest la part congrue de l’art dans
une littérature partagée entre intégrationpragmatiquedans le mondeet
expression artistique. Demandons-nouspourtant si ce critère de vérité
prévautsans exception dans les actes decommunication courante .
Autrement dit: une neutralisation dececritère peut-il bénéficier à la
prose non fictionnelle, redevenue sans réserve disponible pour
l’expressionlittéraire« pure » ?
Les actes decommunicationordinaires, nous l’avons vu, réfèrent à
un monde préexistant. Précisons : un monde préexistant commun à
l’émetteur d’un message (oralou écrit) etson destinataire. C’est
précisément laconformité ou la non-conformité des énoncés à cette
référencecommune quipermet de lesqualifier comme vraisou faux. Il y
adonc lieu de sedemandersitout acte de communicationprésuppose
une référence commune, si l’émetteurpeut choisir de s’ensoustraire. Il
est clairqu’uneexclamation comme« j’ai froid» nefait référence qu’au
41ressenti du locuteur, tout comme une autrecomme « j’aime ceci, je
n’aime pas cela.» Ces énoncés ne laissent aucune priseà lacritique par
le destinataire. Ils se soustraientimplicitement à sonjugement.
L’émetteur du message informe ledestinataired’un fait relevant d’un
monde référentiel non partagé. Or,à ladifférencede la fiction, l’ancrage
déictiquedeces énoncésn’est pas faussé. Ils renvoient bien à la situation
d’énonciationréelle (le monde), mais à une partiedecelle-cisituéehors
d’atteintedu destinataire. Un énoncé illocutoire, sollicitant ledestinataire
(« je t’ordonne de ... », « je tedemande si ... »), tout comme une
affirmationne se rapportant pas au vécu personnel, s’inscriventpar
contredans un univers de discours partagé. A ce titre, ils peuvent être
niés (comme faux)ou refusés (comme inacceptables). Ilsne se
soustraientpas à la référence commune. Onpeut ainsi poser deux
modalités expressives entre lesquellesl’émetteurpeut choisir, selon que :
1. le propos de l’émetteurs’inscrit dans un univers du discours
partagéet est donc soumis à l’examen, à l’acceptationou au refus du
destinataire,
2. ou bien le propos se soustrait àcet examen, cetteacceptation
ou ce refus: il s’inscrit dans un univers privé, inaccessible au
destinataire, etquin’engage que l’émetteur.
Nousqualifierons le premier mode d’expression de mode objectifet
30le secondde mode subjectif . La complexitéde la communication doit
nous faireenvisagerla possibilité de l’alternance des deux modes, voire
leur interpénétration dans unmême discours,ainsi que toutes sortes de
formules mixtes ou croisées, en fonction des stratégies discursives .
Néanmoins, le positionnementpremier de l’émetteur à l’égard de son
destinataire, ainsi que l’unitéde son discours, impliquentl’existence de
modes dominants, objectif ou subjectif. Ainsi, une parenthèse surle
mode subjectifdans le texte d’uneconférence scientifique (« Mesdames
et Messieurs, je suis heureux de me trouverparmi vous ce soir!»)laisse
intacte la dominante objective de ce discours. Enfin, un mêmecontenu
peut êtredit sur le mode objectif («A est B ») ou subjectif (« Je pense
qu’A estB », « je veux qu’A soitB ») .
Cecinous conduit àdiviserla littérature non fictionnelle – qui
constitue, rappelons le, un sous-ensemble des énoncés
42communicationnels –en deux sous-groupes,en fonction de la polarité
modaledominante:
311. la littérature non fictionnelle sur le mode objectif
2. la littérature non fictionnelle sur le mode subjectif
On peuttenter un premier classement provisoire, forcément
grossier, parmiles genres consacrés de la prose occidentale : l’histoire, la
biographie (à l’exclusion de l’autobiographie), lestextes critiques, les
préfaces, entendues comme textes critiques, les essais démonstratifs, les
discours etplaidoiries, semblenta prioriàclasser dans le premier
groupe, tandis que l’autobiographie (mais non labiographie d’une tierce
personne), le journalintime, le témoignageet en généraltout écritoù
l’auteur fait état de ce qu’ilressent (donc lespréfaces etles essais comme
exposés d’un ressentipersonnel),feraient plutôtpartiedu second. En
effet, les premiers se rapportent à une véritéextérieurecommuneet
vérifiable, tandis que lessecondsonpour objet un espace privé (constitué
de son vécu ou de ses impressions) que l’auteursouhaitedévoiler à son
lecteur. Rappelons-lecependant: la littéraritéde tous ces genres de la
littérature non fictionnelle repose principalement sur le style, nonsurle
mode .
La subdivisionque nous venons d’effectuer dans la littérature non
fictionnelle nouspermet d’isoler enson sein un espace privé où lecritère
de vérité n’a pas cours, où il est effectivementneutralisé, sinon en droit
comme dans lafiction,du moins en fait. Cet espace où s’expriment des
32genres comprenantla« littérature intime »échappeà l’examen du
33 34lecteur. La véracité de cette littérature repose surlagarantie implicite
de l’auteurquis’en remet à labonnefoi du lecteur. Cette neutralisation a
une conséquence paradoxale très importante pour la littérature non
fictionnelle écrite surle mode subjectif .
La littératurefictionnelle ou lyrique peut êtreconsidérée comme
créationintégrale de l’auteur. Elle a pu, pour cette raison, être regardée
comme littérature pure. En effet,elle reste un espace préservé, autonome
par rapport au réel, nonsoumis à la confrontation aux faits et à l’épreuve
de vérité. Il enrésulte une libertécréatrice totale de l’auteur. Au
contraire, le statut de la littérature non fictionnelle est celui de la
conversationordinaire: elle est impliquée pragmatiquement dans le
monde,etpour cette raison soumiseà l’épreuvede vérité. Pourtant ,
43déclinée sur le mode subjectif, elle échappede nouveau à cetteépreuve .
Tout en restant enprincipe soumiseà lacensurede la vérité, elle s’en
affranchit de fait etrend à l’auteursa pleine libertécréatrice .
Les deux types de littérature non fictionnellesne se distinguent pas
substantiellement: face à l’opacité du support(le tableau), qui
occasionne un décrochagedu réel vers l’irréel,elles opposent la
transparence (la vitre)quirenvoieconstamment au réel. Mais enmême
temps,dans le mode subjectif, l’auteur garde la maîtrisedece réel ,
comme devant un miroir: si sonrefletne lui convient pas, il peut
modifierson apparenceà sa guise .
Deux conséquences sur le plan du style peuvent être inférées de ce
qui précède. Tout d’abord, avec l’écriture objective, l’auteursoumet
implicitement sontexte à l’examen du lecteur. Ils’ensuit une certaine
tension stylistique, résultant de ce qu’onpourrait appeler une obligation
de pertinence. Celle-cise traduit par un effortpermanent de l’auteurpour
justifier ses dires en adoptant un style démonstratif,en étayant son
argumentation,en anticipant sur les doutes du lecteur,enrenforçant dans
le texte, tout ce quipeut concourir à lacohérencede l’exposé. Si elle ne
disparaît jamais totalement dans l’écriture subjective, puisqu’ils’agit
toujours d’uneécriture du réel, qui doit donc rester crédible, cette tension
s’y fait moinssentir car le risquede la contradiction y estmoindre:en
quelque sorte, l’autobiographe menteur est plus à l’aise que l’historien
honnête. Une préface sur le mode objectif se présentera comme untexte
critiqueargumenté, écrit afin d’éclairerle lecteur. Sur le mode subjectif,
elle apparaîtra plus comme l’exposédes impressions ressenties par
l’auteur à la lecturede l’ouvrage préfacé, ou bien de ce que ce texte
évoque pourlui : il ressentira moins la nécessitéde justifier ses
impressions personnelles. Le ton dominant sera celui de laconfession,de
laconfidence,du témoignage,de l’évocation.
Ensuite, la contrepartiedecette obligation de pertinence enmode
objectif est l’influence relative qu’untexte peut entraînersurle lecteur.
Celui-cipeut, en effet,être sensible à un écrit argumenté, traitant d’un
monde qu’ilpartageavec l’auteur. Les plaidoiries, lessermons, les textes
d’histoire, les dissertations peuventinfluencerpositivement un lecteur ,
voiredéterminer saconduite. Dans de tels textes, la visée pragmatique
n’est pas absente: s’adresser au lecteur à partir d’un univers du discours
partagé, en faisant plus ou moins abstraction dessentiments et
impressions personnels, répond à une volontéd’informer le lecteur et/ou
44de lefaire réagir. A l’opposé, dans untexte subjectif, l’auteur fait état de
ses impressions,de ses goûts,de son expérience,dece qu’il a vu ou
entendu. Sadémarche procède plus d’un désir de témoigner afin de
susciter la sympathiedu lecteur. Le ton démonstratif, didactique ou
polémique, naturel dans l’écriture objective, cède la place àcelui de la
confidence: il s’agit d’enrichir le monde partagé (entre l’auteur etson
lecteur) d’uneexpérience propreà l’auteur. La visée est expressive .
Dans cesmodes d’écriture, il n’en va pas autrement que dans les
actes decommunication habituels: la littérature non fictionnelle est ,
répétons-le, une modalité du langage ordinaire, dotée du même pouvoir
expressif ou illocutoire. Le rapport énonciatif n’y est pas faussé. La
situation est tout autredans lafiction et la poésie. Onle sait, lafiction
romanesque reposegénéralement sur ladissociation entre l’émetteurréel
du message (l’auteur) etl’émetteur fictif (le narrateur). On peuttoujours ,
partant d’indicesinternes au récit, retrouver chez le narrateur destraits
propres à l’auteur et déceler dans le textecertaine intention
autobiographique. Mais, le pacte fictionnel implique que l’auteur
n’assume pas cesressemblances. Enpoésie, on peutposerl’identitéentre
le poète etle moi qui s’exprime dans ses poèmes. Cette identité de
principe pourraêtre renforcée par desindices biographiques dans le
poème. Mais cette identité reste purement théorique. En fait, onpourrait
tout aussi bien nier cette identité, qui n’aaucune incidence pragmatique .
Le moi lyrique (c’est-à-direcelui qui dit Je dans le poème) est avanttout
une élaboration du texte même: toute son existenceest bornée par le
poème, etonpeut affirmer que le moi lyrique est indépendant,détaché ,
indifférent au moiréel du poète. Il fonctionne exactement comme unmoi
35fictif . Fiction etpoésie sont une utilisation détournée du langage
ordinaire. Leur espace s’inscrit d’emblée dans un monde fictif, etla
coupure avec le monde réel est définitive .
Ils’ensuit ,acontrario, uneconséquence importante pour la
littérature non fictionnelle, subjective ou non. L’espace littéraire qu’elle
institue s’inscrit dans le monde réel. L’auteur s’y retrouveen face de son
lecteur, sans masque, sans écran. Ici, auteur etlecteursont plusproches
que jamais. Mais tandis que dans le mode objectif, l’auteurtend à
s’effacer derrière les faits, tel unparamètre secondaire, voire non
pertinent, l’auteur est au premier plan dans le mode subjectif, etles faits
36ramènent constammentà lui : l’effetmiroir dont nous avons parlé .
45Ce qui précède nous permet dedégager les caractéristiques
remarquables de la littérature non fictionnelle subjective:
1. autonomie propreà la « littérature pure»grâceà la
neutralisation du critère de vérité (contrairement à la littérature objective ,
et comme la littératurefictionnelle ou lyrique)
2. proximitéauteur/ lecteur (contrairement à la littérature
fictionnelle ou lyrique,et à un degré supérieur à la littérature non
fictionnelle objective)
3. absencede visée pragmatique (contrairement à la littérature
objective, et comme la littérature fictionnelle ou lyrique)
Nousrésumerons dans lestrois tableaux suivants lespropriétésque
nous avons pu dégager concernant les principaux types de littératures, la
littératurefictionnelle ou lyrique, la littérature non fictionnelle sur le
mode objectif etla littérature non fictionnelle sur le mode subjectif:
1. traits généraux :
Implication Exposition
Auteur
dans le monde au critère de
masqué ?
réel ? vérité ?
Littératures fictionnelle
Non Oui
ou lyrique
Non
Mode
Littérature subjectif
Oui Non
non fictionnelle Mode
Oui
objectif
462 . propriétés poétiques :
Autonomie Présence de
créative totale de l’auteur,face à son
l’auteur lecteur
Littératures
Oui Non
fictionnelle ou lyrique
Littérature non
Non
fictionnelle objective
Oui
Littérature non
Oui
fictionnelle subjective
3 . visée pragmatique
Visée pragmatique
Littératures fictionnelle
Non
ou lyrique
Littérature non
Oui
fictionnelle objective
Littérature non
Non
fictionnelle subjective
L’approchegénérale que nous venons de tenter vise uniquement à
dessiner un cadre théorique global dans lequelinscrire les genres
existants. Répétons-le, c’estla modalité dominante qui distingue les deux
types de littératures non fictionnelles. Pourles besoins de l’exposé, nous
avons postulé la possibilitéde leur existenceà l’état pur, ce qui resteà
démontrer. Il faut en fait considérer les littératures non fictionnelles
objectiveetsubjectivecomme deux pôles, etlespropriétésqui y sont
attachées commedestendances. Tendanciellement donc, la littérature
non fictionnelle subjective partagecertainstraits de la littérature « pure»
37(fictionnelle ou lyrique),etprésentecet avantaged’être, de toutes les
formes littéraires,celle où l’intimité auteur/ lecteur est la plus facilitée .
47C’est àdessein que nous avons évité d’évoquerles distinctions
empiriques existantes en Chine ou mêmede mentionnerles genres de la
prosechinoise. Ceci afin ne pas alourdirl’exposé, maissurtout pournous
permettrede travailler par la suite à partir d’un cadre théoriquedéfini en
dehors de la tradition chinoise. Les recoupementsque nouspourrons
constaterseront d’autant plus éclairantsqu’ils sont établis à partir de
considérations supra-culturelles (lefonctionnementpragmatique du
langage, auquel n’échappeaucune productionlittéraire, est en effet
universel). En particulier, nous essaierons de montrer, dans les chapitres
qui suivent, que l’invention duxiaopinwenmoderne par Zhou Zuoren –
de la justificationthéorique qu’il en donneà sa propre pratique littéraire
– viseà valoriser l’expression à lafois artistique etsans entrave de
l’auteur, libérée de tout enrôlement moral ou politique, etréaliser ainsi
l’idéal d’une littérature non fictionnelle subjective .
1Tentons dèsmaintenant,afin d’éclairernotre propos, une définitionsuccincte de trois
termes dontilsera souvent question dans ce travail. En attendant une descriptionplus
précise, nos définitions seront délibérément lesplusouvertespossible, donc minimales :
Sanwen (散文) : 1) équivalent de « prose» 2)prose littéraire non fictionnelle (soit ,
approximativement:« essailittéraire»)
Xiaopinwen (小品 文) : sanwenrelativement court
Zawen (杂文) : sanwenàcontenu plutôt critiqueetsatirique
Cf. Fan Peisong dir .<1999> .
2杂感、杂文、小品文、小品散文、随感录、随笔、杂记、美文、小文、速写 。
3序、记、笔、论、原、箴、颂、奏、说、铭、书、尺度、笔记 。
4Isabelle Rabut, <1991> p. 160. Les nomenclatures classiques ontpu répertorier
jusqu’à cent vingtsous-catégories(ibid . p. 154). Lacélèbre Compilation de textes
classiques par rubriques [Guwenci leizuan/古文辞类 纂]deYao Nai est divisée en
treize grandes catégories, principalement selonlecontenu (polémiques, préfaces et
postfaces, requêtes, lettres etnotes, dédicaces, commandements,biographies ,
inscriptions surstèles, notes variées, etc.). Cf. ZhangZhiqiang dir.<1984> pp.716-722 .
Surlesmultiples classements,cf. Zhao Botao<1999> pp.13-23 .
5ibid .p. 155 .
6Sur l’absencededéfinitions rigoureuses de la prose littéraireen Chine, cf. Martin
Woesler <1999 > pp. 28-37 et Feng Guanglian dir. <1999> vol. 2 pp. 9-14. Nous
renvoyons aussi à la bibliographie,aux travaux de Fan Peisong dir.<1999>, Lin Fei
<2000>, Rabut<1991>, She Shusen<1993>, Yu Yuangui <1983>,et Zhou Lili
<1980> .
7Cf. Woesler<1999> p. 44-60 .
488Le Nouveau petit Robert, <1993> p.129.
9ibid.p.1293 .
10Notrehypothèseest que l’espace poétique, s’il n’est pas à proprement parler
fictionnel, n’est pas réel nonplus. Du moins,ce réel,à ladifférencedu réel « brut »,
résulted’une création du poète: il découledoncd’une neutralisation du réel (notre
« nonréel »). Sur ce point,cf. Käte Hamburger, <1986> p. 207s .
11 Gérard Genette parled’«expression directe », dans la mesure où le réeln’y estpas
‘représenté’,c’est-à-dire re-présenté commedans lafiction(conformément à la théorie
aristotéliciennede la mimèsis) « Frontières du récit » in <1969> p. 61 et62 .
12Roland Barthes<1971> p. 16. Cité par Combes<1992> p. 24. Cf. aussi Barthes
<1973> pp.75-76, quis’interroge sur ce plaisir produitparle texte, antérieurement à sa
catégorisation dans un genre traditionnel précis, indépendamment de la représentation.
13Les trois éléments (prose / littéraire /non fictionnel) entrent dans ladéfinition de
l’équivalent chinois sanwen. On peut considérerle xiaopinwencomme unsanwen
relativement court.
14< 1971> p. 31 etp. 34 .
15Genette s’attache à le démontrer dans sonouvrage Introduction à l’architexte
<1979>. Cf. aussi Dominique Combes op. cit. pp.13-16 et 143-146. La théoriede la
mimèsis (terme traditionnellement traduit par‘imitation’) est exposée dans lespremiers
chapitres(1447aà 1448b) de la Poétique (Aristote <1990>)p. 85 à88. Lesthéories
récentes assimilent mimèsis et‘représentation’ ou ‘fiction’. C’est lecas de Genette
<1969> (p. 50) et de Hamburger<1986> (p. 30 et 31). C’est ce que suggère par
exemple le sous-titredu célèbre ouvrage de Erich Auerbach Mimésis:« La
représentation de la réalité dans la littérature occidentale» (Gallimard – Tel, Paris ,
1968).
16 Genette <1991> p. 12 .
17 Genette, Préface de Logique des genreslittéraires , op. cit. p. 24. Par souci de
symétrie, Genette oppose la diction à la fiction(Genette <1991> p. 31) .
18ibid .p. 40 s .
19 ibid .p. 243 .
20 ibid .pp. 259-299 .
21« Frontières du récit » in Genette <1969> .p. 62 » .
22 Roman Jakobson,« Linguistique etpoétique» <1963> pp. 209-248 .
23 <1991> pp. 15et 31.
24Genette reprend laformulede Nelson Goodman dans son article « Whenis art? »,
(ibid .p. 15).
25En effet, une indication comme« avant-propos» signaleau lecteur que le texte placé
en dessousn’est pas àconsidérer comme untexte de fiction, tout comme «essais »,
«autobiographie», mais n’implique rienquant au statut littéraire ou non du texte .
26Op. cit. p. 82 : le Je-origine réelsedistingue du Je-originefictif .
27Op. cit. p. 208etp. 239: le Je lyrique «est unsujet d’énonciation»et « l’énoncé
lyrique necherche pasàavoir de fonction dans lecadrede la réalité» .
28<1996> pp. 7-45 .
29Lafonctionpoétique, latentedans tout actedecommunication. Cf. Jakobson ,op. cit.
p. 220 .
4930 Ladifférence se situeau niveau de la priseen charge du discours: j’exprimece que je
ressens ou pensedans lecadred’un vécu personnel(= mode subjectif)ou bienj’inscris
mon discours dans un univers partagé où moninterlocuteur est partie prenante (= mode
objectif). «A est B », « Je pensedonc je suis », « Fais cela» sollicitent implicitement
l’accorddu destinataireetsont donc modalement objectifs, mais nonpas « Je pense
qu’A est B » ou « Je pense que je suis », « Je veux que tu fasses cela»,du moinspour
ce quiregarde la signification dénotativede l’expression. Nous verrons au chapitreX
que Zhou Zuorenlie la gratuité libératrice de l’art au mode subjectif de l’expression :
« Souvent, irrité parlachaleur, on ne peut s’empêcher de s’exclamer‘Vite! qu’il
pleuve !’ Cela, c’est une attitude artistique. » Cf. « Première conférence: desproblèmes
littéraires » {10/9/1932} .
Ladistinctionobjectif / subjectif est loin d’être toujours aisée. Une nuance ironique
suffit pour qu’une relation de faits ouunedémonstrationlaissent percevoir une tonalité
subjective. Nous pourrons l’observer dans la littératurechinoiseavec le zawen,forme
mixte qui mise paradoxalement sur une tonalité subjective pour susciter laconnivence
du lecteur et viser un effetpragmatique. Dans le zawen, la modalitéest brouillée du fait
de l’ambiguïté inhérenteà l’ironie .
31 Pour simplifier, nousparlerons couramment de littérature (ou d’écriture) non
fictionnelle objective ou subjective .
32 Selonla terminologiede Lejeune (cf.notrecitation).
33 Pour ce qui concerne le mode expressifdominant. Tel fait anecdotiqued’une
autobiographie pourraêtrecontesté par desproches de l’auteur, mais nonle récit dans
saglobalité .
34Explicite parfois lorsqu’ilsent qu’elle ne lui est pas acquise: « Ceci est un livre de
bonnefoi, lecteur »: l’affirmation péremptoirede Montaigne quiouvre ses Essais .
(« Au lecteur », <1965> p.49). « Voicile seulportrait d’homme, peint exactement
d’après nature ...» luirépond tout aussi péremptoirement Rousseau dans ses
Confessions <1973> p. 31). C’est peut-être justement l’impossibilité d’uneépreuve de
vérité qui fait éprouver à Michel Leiris la nécessitéde la compenserparlaforce de
l’aveu, lequelpeut aller jusqu’à l’exhibitionnisme, etqu’on retrouve de Montaigneà
Rousseau puis à Gide : De la littérature considérée comme une tauromachie , in
<1973> .
35Ontrouvera uneanalyse phénoménologiquefort convaincantedesrapports entre les
différents Moi exprimés en fictionou en poésiedans Hamburger op. cit., p. 69-82 et
238-254 .
36Rappelons qu’iln’est iciquestionquede situations limites. Dans la réalité, un texte
est plusou moinsobjectif ou subjectif .
37La volontéd’annexer cette partiede la littérature à la littérature pure transparaît dans
l’expression de Wang Tongzhao « chunsanwen» (prose[non fictionnelle] pure /纯 散
文 ),cf.son article « Prose pure» , in Yu Yuangui<1983>. Ce serachosefaite pour
Zhou Zuoren, qui applique l’expression de littérature pure (chun wenxue /纯文 学)pour
une partiede ses écrits, par exempledans « De la tolérance »{6/1/1945} .
50CHAPITRE DEUX :
L’EMERGENCE D’UNE PROSESUBJECTIVE
DANS LA LITTERATURECLASSIQUE
1- La proseen Chineclassique: objectiveet utilitaire
Nousne tenterons pas ici unecomparaison entre Chineet Occident
sur le statut de la littérature. Rappelons seulement quelques faits très
généraux et connus, afin de mettreenlumière l’originalité de l’option
chinoise. A en croire ses deux éminents représentants, Platon et Aristote,
la pensée antique occidentale ne semble pas unanime quant à la place de
1la littératuredans la société. Ainsi , La République blâme l’influence
néfaste que peuvent avoirlesrécits mensongers –c’est-à-dire l’imitation ,
2donc la fiction –dans la société. La poésieest doncbanniede la cité ,
3 4maisnon la prose non fictionnelle. Pour Aristote, la littérature,fondée
sur leconcept de mimèsis (représentation,donc fiction) remplit une
fonctionpsychologique et sociale utile, puisqu’elle permet une
5purificationmorale (katharsis). Ces conceptions constituentlecadre
51généralque ledéveloppement social et culturel ultérieur n’a pas
fondamentalement remis en cause. Malgré leur apparentecontradiction ,
ces conceptions nouspermettent d’établir que :
61. La littératureest essentiellement fiction .
2. Elle exerce une influence morale (positive pour Aristote,
négative pour Platon). L’accent n’est pas missur uneéventuellefonction
politiquede la littérature, maisseulementsurl’harmonie sociale pouvant
résulter de la purgationmorale individuelle (chez Aristote), ou au
contraire la dépravation à laquelle elle peut conduireau sein de lacité
(Platon) .
En Chine, l’évocation la plus anciennedu rôlede la littérature ne
7semble pas radicalement éloignée. Certes, laconceptionmimétique n’y
germe pas, mais la littérature se voit assigner comme fonctionprincipale
8de contribuer à l’harmoniehommes /nature / esprits. Le Shangshu
affirmeainsi que la poésie, qui commence par l’expressionindividuelle
aboutit à l’harmonie entre l’homme etles esprits :
9
La poésieexprime parla parole lessentiments [Shi yan zhi /诗言 志] . Le
chant prolonge lesmots [Ge yong yan /歌永 言].(...) Ce quimet en harmonie les
10
esprits etles hommes [Shenren yi he] /神人一 和] .
A partir des Royaumes Combattants (475-221), la classedirigeante
et celle deslettrésprennent conscience de l’avantaged’une alliance. De
11là naît laconception utilitariste de la littérature qui prévaudra tout au
longde l’histoire: littératureau servicede la morale,etmorale souvent
au service du pouvoir. Cettealliance marque une rupture avec la
littératurefictionnelle qui n’aura plus droit de cité dans la littérature
sérieuse,à l’exception des fables ou desparaboles philosophiques ,
précisément grâceà leur valeur didactique, ou bien sporadiquement,dans
12des formesmixtes,comme le fu (赋) . Le champ deslettresse resserre
dèslorssurla poésie (shi/ 诗) et la littérature non fictionnelle (wen / 文) ,
avec une frange marginale pourlafiction. Celle-ci ne sedéploiera sans
restrictionquedans la littérature récréative, banniedeslettres. L’utilité
morale ou politique de la littérature sera maintes foisréaffirmée ,
généralement enrappelantlespropos de Confucius, qui déclinecomme
suit les différentes fonctions de la littérature,de la prisedeconscience
52

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