L'Ange Gabriel et la Déesse de la Nuit

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Gabriel cherche ses origines et l’amour d’une femme étrange, à travers les brumes de Lyon.
Pourquoi est-elle là ? Que lui-veut-elle ? Et qui sont ces individus qui meurent ? D’où viennent-ils ? Le plus grand secret se trouve peut-être bien en lui-même…
Publié le : mercredi 25 janvier 2012
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        Par G.N. Paradis
L’ange Gabriel & la déesse de la nuit
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« Un homme doit mourir une fois pour se découvrir, deux fois pour trouver l’amour et trois fois pour s’envoler sur le chemin tortueux de l’existence. » « Succombe le Monde, Souffle la Nuit, File l’Inconnu au cœur de sa Demeure; Étincelle le Rayon de Lune, sous la pluie, Des Larmes, à l’Aurore; la Nuit se meurt. »
 Les ombres ondulaient le long des ruelles. Une silhouette se fondait en elles. Son souffle s’exhalait en longue goulée dans l’air glacial. Une poubelle fut subitement renversée à quelques pas de lui. Son sang ne fit qu’un tour.  Les yeux orange du chat se figèrent dans les siens. Son miaulement résonna sinistrement entre les vieilles demeures.  « Toi aussi, tu te sens seul et perdu. » Le félin le jaugea un instant du regard avant de détaler. Sa queue noire fut avalée par le sombre linceul de la nuit.  L’inconnu secoua la tête et reprit sa longue marche, écoutant les échos lointains de la circulation. En hiver, la brume envahissait la ville de Lyon. Elle aspirait la chaleur en se glissant dans les creux les plus secrets; la moindre de ses particules vous gelait. Le long manteau de l’inconnu n’était pas un rempart suffisant, mais sa couleur terne d’une souche d’arbre mort le rendait presque invisible.  L’inconnu surgit sur la grande Avenue Leclerc qui longeait les berges paresseuses du Rhône. La brève éclaircie des lampadaires lui révéla les contours brouillés du Pont Galliéni. Ici les phares des voitures bravaient vaillamment l’obscure cohorte du brouillard.  L’inconnu s’arrêta devant le passage piéton, guettant d’un œil de lynx, la lueur cramoisie du feu. Deux voitures surgirent en vrombissant et disparurent au cœur de la brume. Quelques secondes plus tard, l’homme rejoignait les berges du fleuve aux puissants tourbillons.  Il repoussa une mèche de ses cheveux blonds et s’approcha de la rambarde. Ses yeux, d’un brun aux éclats de prairie, suivirent les vagues ondulations à la surface du Rhône. Malgré l’ombre de la haute tour blanche qui surplombait les lieux et les doigts étirés de la brume, on percevait les clapotis de l’eau et les remous provoqués par la noire écume. L’homme soupira, puis il se remit en route, en resserrant les pans de son manteau.  « Saloperie de journée… » Sa voix roque s’entrechoqua aux sons des graviers qui ripaient sous ses baskets. L’homme était bien plus jeune que sa mise ne le laissait supposé. Son air décharné n’était qu’un leurre dont il s’affublait quand le fardeau de sa propre vie devenait trop lourd à porter. © G.N.Paradis 2
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 Quelques minutes plus tard, débuta la traversée du pont. Le jeune homme jetait de fréquents coups d’oeil en contrebas, vers le blanc laiteux d’un rayon de lune qui se réfléchissait sur l’eau entre deux pans de brume.  Ce soir, la déesse de la nuit lui offrait sa lumière glaciale. L’inconnu lui retourna un regard ennuyé. La Lune ne serait jamais autre chose qu’une pierre flottant dans le ciel, recouverte de crevasses et de monts déchirés. Un corps froid sur lequel rien ne vivrait jamais.  Le jeune homme continua sa course de l’autre côté du pont et retrouva rapidement la rue qui longeait l’immeuble insalubre où il logeait. Avec un grincement lugubre, la porte s’ouvrit sous sa poussée. Dans le hall, la lumière s’alluma, éblouissant un instant le jeune homme.  « Maudits néons… » Il parcourut rapidement les quelques mètres qui le séparaient de l’escalier. Son appartement se trouvait juste sous le toit. En tant qu’étudiant, il avait au moins eu la chance d’avoir un logement correct; même si c’était difficile de joindre les deux bouts tous les mois.  Arrivé en haut, légèrement essoufflé, il tâtonna ses poches à la recherche de ses clefs. Un léger choc électrique lui piqua le doigt quand il les trouva au fin fond de l’une d’elles. Il referma derrière lui en évitant de claquer la porte et jeta son cartable en bandoulière sur la table de sa modeste cuisine. Un trieur en jaillit avec violence, glissa sur quelques mètres et rejoignit la moquette. L’étudiant n’esquissa pas un geste pour aller le ramasser. « Qu’il reste donc là, il n’ira pas plus loin. » songea-t-il avec humeur.  Son estomac criait famine. Des pâtes attendaient gentiment son bon vouloir dans un placard étriqué où l’on se cognait la tête une fois sur deux si on n’y prenait pas garde. Avec précaution, il se saisit d’une casserole, la remplit d’eau et la posa sur la plaque. Il craqua une allumette et alluma le gaz. Les flammes bleues s’élevèrent aussitôt.  A ce moment là, son portable poussa un son strident qui le fit sursauter. Le jeune homme plongea la main dans son sac et en retira le téléphone hurlant qu’il s’empressa de visser à son oreille.  - Oui, allo ?  - Gabriel, c’est toi ?  - Bah, oui.  - C’est Lisa. Je voulais juste te dire. Je suis désolé pour aujourd’hui. Ils on été trop loin. - Hum… Il y eut un petit moment de silence puis la voix féminine reprit.  Tu veux savoir ce que je pense ? - - Je me fiche de ce que tu penses. Et il lui raccrocha au nez. Cette fille était une véritable calamité ! Elle voulait à tout prix le pousser sur un chemin qu’il avait déjà essayé d’emprunter maintes fois. Toutes ses tentatives s’étaient soldées par un échec, une trahison ou tout simplement une bévue.  - Je suis ce que je suis. Ni plus, ni moins. Rien ne se passe jamais comme prévue, rien ! Gabriel aurait aimé s’intégrer vraiment, se sentir à son aise… Malheureusement, il se savait incapable de réaliser une telle chose, ici. Il se calma en admirant la vapeur qui s’échappait de la casserole. Il venait d’ajouter une pincée de sel quand son portable sonna à nouveau. Gabriel essaya de l’ignorer mais la sonnerie n’en finissait pas. Furieux, il répondit.  - Bon écoute… Un raclement de gorge s’éleva au bout du combiné, puis à sa grande surprise, une voix sensuelle
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s’éleva.  - Gabriel… Gabriel…  - Qui êtes-vous ? Le jeune homme se sentait plus furieux qu’autre chose.  - La déesse de la nuit… - …  Je suis venue te chercher, Gabriel. -Des frissons le parcoururent et ses doigts se crispèrent sur le téléphone.  - Les ténèbres disparaîtront avec l’aurore, comme toujours.  Pas elles. Ces ombres t’appartiennent ett elles se sont échappées. - - Quelles ombres ?! Gabriel attendit la réponse. Mais sa mystérieuse correspondante venait de raccrocher et l’on entendait plus que le bip-bip de la tonalité. Le jeune homme regarda autour de lui d’un air effaré. Puis il haussa les épaules et versa son sachet de pâtes dans l’eau bouillante. Il avait déjà assez de problèmes sans en plus s’inquiéter des avertissements obscurs d’une personne qui se prenait pour la déesse de la nuit.  - Décidemment, mon vieux, tu n’en as pas manqué une aujourd’hui. On dirait bien que tu viens d’attirer l’attention de la déesse de la Nuit en personne. Un rire nerveux lui échappa.  « L’université. On en rêve, on affabule, on imagine qu’on va enfin pouvoir s’y épanouir, vivre autrement. Puis quand on revient à la réalité, quand l’illusion se dissipe, la banalité reprend son cours et on se rend compte avec un certain étonnement que rien n’a changé.  Jusqu’au jour où tout bascule. » Gabriel n’aurait jamais pensé que la vie puisse lui réserver autre chose, ici. Sa plume glissait toute seule sur la feuille. Peut-être que ses mots lanceraient un jour une histoire. Il savait qu’il devrait écouter le cours, la voix appuyée du professeur de texte théorique qui expliquait un extrait obscur dans un dialecte tel, qu’il le rendait encore plus difficile à comprendre. Surtout quand on avait l’esprit ailleurs.  Ses grands yeux suivaient les oscillations de la plume. Il entendait son appel, l’écoutait, continuait d’écrire, persuadé d’avoir un message, presque une chanson à entonner. Malheureusement, une main vint se plaquer brutalement sur son épaule. Une fausse note, une ombre fulgurante fila devant ses yeux. La plume dérapa douloureusement et déchira la feuille.  Vos fantaisies ne vous feront pas avancer dans la vie, jeune homme. -Le professeur avait sans doute fait un bond pour le rejoindre aussi vite. Sa manche effleura la joue de Gabriel et une odeur d’encre lui noua les tripes.  - Lisez donc ce passage… Il fut bien forcé d’obtempérer et de coller son nez sur le texte théorique.  - Si l’on en croit les dernières avancées techniques de l’Homme, sa capacité accentuée à concevoir le réel et le monde, il ne fait aucun doute que, dans quelques décennies tout au plus, l’homme se sera élevé vers la Grandeur, l’intelligible, la puissance du moi intérieur ultime. Cependant, tant qu’il restera plongé dans sa fantaisie abusive, ses rêves illusoires, sa proportion à l’égoïsme, à la cupidité et à la dispersion, il restera ce qu’il a toujours été: un Chaos incarné, personnifié, qui détruira le monde pour satisfaire ses besoins singuliers, là où il aurait dû
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satisfaire ceux de la Vie. Le choix est entre nos mains, il l’a toujours été. Et si l’Homme refuse de voir la réalité en face, il sera la conclusion de sa propre perdition. Ainsi donc, perpétra-t-il lui-même la Fin des Temps.  - C’est bon, Monsieur…euh, je ne me souviens plus de votre nom, pardonnez moi, j’ai tellement d’élèves.  - C’est… Un portable tressauta soudain et vomit sa sonnerie. Le nom ne fut jamais entendu. La fille responsable se jeta littéralement sur son sac pour faire taire l’impertinent.  - Jeunesse désabusée ! s’exclama le professeur avec amusement. Puis il ajouta, par la suite:  - Qui veut avoir l’obligeance de nous expliquer ce ténébreux paragraphe ? Quelques minutes plus tard, la voix devenue monotone de l’enseignant s’arrêtait brusquement et les étudiants se levèrent. Gabriel baissa les yeux et resta un instant pétrifié devant la tâche de sang qui s’élargissait sur la paume de sa main. Une entaille avait tranché sa chair, de la même forme que celle de la feuille déchirée.  Gabriel porta la main à l’une de ses poches, en essayant de dissimuler son malaise. Il s’empara d’un mouchoir et le plaqua vigoureusement sur sa plaie. Les autres n’avaient rien remarqué, pressés comme ils l’étaient de quitter les lieux. Gabriel s’élança sur leurs talons, sans un regard en arrière. Le souvenir de l’appel téléphonique lui revint aussitôt en mémoire:  Ces ombres t’appartiennent et elles se sont échappées. » « Il avait cru entrevoir une ombre juste avant de déchirer sa feuille. Gabriel frissonna.  Perturbé, il passa le reste de la journée à se retourner sans cesse sur chaque point d’ombre dont il devinait l’emplacement. Alors qu’il surgissait au milieu d’un hall vide, une silhouette se matérialisa devant lui.  « De quoi as-tu peur, Gab ?… Du petit polichinelle sur ta droite. » Brice lui sourit de toutes ses dents et indiqua d’un geste l’étudiant qui dansait un peu plus loin, non loin de la cafétéria. Il portait comme unique vêtement un caleçon blanc; on l’avait dépouillé de tout. Des étudiants amusés s’étaient rassemblés autour de lui et riaient à gorge déployée en échangeant des blagues. D’autres regardaient le groupe avec étonnement. Cependant, étrangement, personne ne posait directement les yeux sur l’étudiant dévêtu au rire crispé, comme s‘il était absent.  « Je présume que ceci est de ton initiative. »  « De notre initiative, Gab. Ce brave garçon suscitait une sorte de popularité, il attirait l’œil. Il était différent. Nous avons décidé de lui rabaisser le caquet, de lui apprendre à grandir. Tu comprends, il s’habillait de manière fantaisiste, lisait autre chose que des classiques, manquait de culture générale. Aujourd’hui, nous le prenons en main… »  « Sébastien n’a pas l’air très enthousiaste si je ne m’abuse, Brice. » Gabriel dévisagea son interlocuteur sans ciller. Brice était bien plus grand que lui et possédait ce physique et ce style si remarquable qui attiraient les oeillades enamourées. Quand il souriait, sa prestance n’en était que renforcée, sa présence immanquablement détectée. Il ne laissait rien au hasard, tout était calcul chez lui jusqu’à la manière dont il marchait, à la fois dense et oscillante. Ses yeux bleus hypnotiques flamboyaient, délivrant un message on ne peut plus précis. Quand il vous regardait, il vous toisait, vous évaluait d’un regard implacable. Il était l’élite, la
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magnificence de ce monde et les autres à ses yeux, des larbins, des gens du commun, n’ayant pour unique fonction que de lui démontrer sa supériorité.  « Son enthousiasme m’importe peu. Il faut lui apprendre, ne comprends-tu donc pas, ignorant ? L’élite dirige le peuple et lui apprend les vraies valeurs. Le raffinement, le respect, l’intégrité, la courtoisie… »  « L’hypocrisie, la largesse, l’arrogance, l’égoïsme, la cupidité, l’égocentrisme… Toute valeur a son contraire et ceux qui la prêchent sont les premiers à l’oublier. Les Hommes ont le droit de vivre comme bon leur semble et ce n’est pas à une élite quelconque de décider pour eux. »  « Ce que tu ne comprends pas, Gabriel, avec tes grands discours, c’est que l’idéal n’est qu’un rêve inaccessible. Seul le mérite importe. Ils nous volent notre pain et dans notre grande générosité, nous leur apprenons des choses en retour. »  « C’est bon, j’en ai assez entendu, Brice. » Gabriel se dirigea à grands pas en direction du pauvre garçon en caleçon. Jamais il n’aurait fait une chose pareille s’il avait été dans son état normal. Il dispersa le groupe d’une voix si puissante qu’elle aurait pu fissurer le plafond. Divers étudiants l’observèrent sans comprendre. Il arrêta Sébastien au beau milieu de sa danse et plongea ses yeux dans les siens.  « Ce type est fou… » s’exclama quelqu’un dans l’assistance. Gabriel ne leur prêta aucune attention; il continua de dévisager l’autre étudiant. Ce dernier paraissait chétif, particulièrement décharné. Ses cheveux bruns mal peignés semblaient déborder de son crâne et ses lunettes de travers lui donnaient un air des plus grotesques. Gabriel lui rendit ses habits pour la plupart froissés ou déchirés. L’étudiant les enfila aussitôt en le dévisageant avec étonnement. On ne décelait qu’interrogation et espoir dans son regard étonnement doux.  « Tu es différent, Sébastien et c’est ton droit. Personne n’a à te dicter ce que tu es. Continue de rêver, c’est la seule chose qu’ils ne pourront jamais te prendre. » Gabriel ne vit jamais le regard stupéfait que lui lança le pauvre étudiant, ni celui totalement vindicatif de Brice. Et encore moins l’expression ahurie des spectateurs, et leurs chuchotements où revenaient ces mots, telle une profonde litanie; « fou… », « parle tout seul… ». Gabriel se boucha les oreilles et se dirigea vers la sortie, vers la lumière, au pas de course. Sa blessure cuisait affreusement. Derrière lui, deux prunelles orange se dissipèrent peu à peu dans l’ombre d’une colonne de béton…  Le froid. La brume l’enveloppait, dévorait sa chaleur et caressait ses joues rougies avec une sorte de tendresse, mortelle, insidieuse; entité à part absorbant la lumière des lampadaires. Les fenêtres étaient closes, les immeubles silencieux.  Gabriel s’engagea dans la ruelle, suivant le contour flou d’un écriteau oscillant doucement non loin de là. La poubelle renversée la veille avait disparu, sûrement happée par le brouillard, songea-t-il  Des frissons secouaient le jeune homme, courbaient son échine et rendait son Cœur fébrile. Ses regards apeurés glissaient inexorablement du trottoir aux murs, du goudron aux roues des rares voitures garées ici. Soudain, un gémissement fendit les airs, agressa ses oreilles. Gabriel sut avec certitude que la brume venait de s’éveiller. A nouveau.  La panique s’empara de lui, le poussant en avant le long de la rue. Son manteau s’étendit sur ses pas, offrant au brouillard claquements et sifflements contigus. Gabriel ne voyait plus le sol défiler sous ses pieds. Un hurlement explosa soudain devant lui, suivi par un chuintement féroce.
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 Gabriel ralentit l’allure, terrifié. Sa blessure à la paume semblait s’être embrasée quand le cri avait retenti. Il ne voyait plus rien à moins de deux pas. Il n’osait pas appeler à l’aide, ni même émettre un chuchotement, de peur d’être aussitôt repéré.  Que se passait-il ? Qui avait poussé ce cri ?…  Brusquement, deux yeux orange se matérialisèrent dans le brouillard. Un faible miaulement lui parvint. Gabriel leva les yeux. Une nuée noire parcourut la brume à toute vitesse et se volatilisa sans laisser de trace.  Gabriel s’élança sur ses talons et surgit sous les feux d’un lampadaire. Dégoulinant de sueur, il resta un moment hébété, ébloui par sa lumière. Il se trouvait à un embranchement, cerné de toute part par le crachin épais et impénétrable. Il baissa les yeux. Ses jambes parurent s’affaisser sous son poids, comme happées par le sol devenu mouvant.  Deux corps au visage blafard lui faisaient face, étendus dans une mare de sang. Les deux étudiants ouvraient leurs yeux révulsés vers les nuées, égaux dans la mort.  Tremblant, Gabriel leva sa main blessée et détailla la ligne ensanglantée qui parcourait sa paume de l’auriculaire au pouce. Elle zébrait à présent les deux cadavres de l’épaule gauche à la hanche en une diagonale quasi parfaite.  « Je ne comprend pas… Sébastien et Brice… » Sa voix lui revint, tel un éclair zébrant un nuage, répercutée par le brouillard. Mais l’écho n’en fut pas un.  « Ces ombres t’appartiennent et elles se sont échappées. » Le chat était réapparu à quelques enjambées des cadavres, ses prunelles orange plongés dans les siennes. Il cligna des yeux et fila dans la nuit. Gabriel s’élança sur ses talons. Il agitait les mains comme pour repousser la brume, la déplacer, rejeter sa froideur de mort loin de lui. Enfin, la lumière se matérialisa au bout du tunnel étrangement pentu, auréole étrange perdu dans l’obscurité. Gabriel s’y précipita et glissa brutalement. Tout son corps se tendit en avant et ses pieds s’élevèrent à l’horizontale comme si des ailes venaient de surgir dans son dos. Alors, il bascula vers la lumière et se sentit tomber, tomber…  Le jeune homme roula sur le côté et heurta violemment le feu qui venait de passer au vert.  Les coups de klaxons rageurs des automobilistes et les grondements sourds des voitures se succédèrent avec fulgurance. Les doigts de Gabriel se crispèrent sur le poteau. Il avait l’impression d’avoir couru sur des kilomètres.  Gabriel se força à regarder sur ses talons. La brume s’était volatilisée. La ruelle n’était plus qu’une faille noire qui brisait l’élan de deux bâtiments. Au prix d’un terrible effort, Gabriel se redressa. Il dut tout de même rester appuyé sur le feu pour ne pas tomber. Ce devait être une hallucination, une invention de son esprit. Il ne s’était jamais senti aussi seul que maintenant…  - Par pitié, faites que ce ne soit qu’un rêve, qu’une hallucination. Oh, mais ce cri… Je l’ai entendu… Et ces corps… J’aurais presque pu les toucher, gémit-il, en frissonnant.  - Gabriel, ça va ? Le jeune homme eut un tel sursaut qu’il faillit basculer sur la voie. Un coup de klaxon violent lui déchira les tympans. Quand il se releva, Lisa le dévisageait de ses grands yeux verts débordant d’inquiétude. Tout de noire vêtue, elle semblait se confondre avec la nuit. Le peu d’éclat des lieux s’accrochaient à son long manteau et se fondait dans son regard brillant. Ses mèches noires légèrement torsadées se répandirent sur son visage fin quand elle s’arracha doucement aux ténèbres. Le bout de ses chaussures apparut et son visage plutôt blanc fut illuminé par le feu. Lisa
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était nébuleuse; Lisa était belle. Gabriel resta un moment interdit avant de répondre.  - C’est juste la fatigue… Je vais bien.  - Ça n’a pas l’air. Lisa s’approcha à grandes enjambées. Elle tenait sous le bras un sac débordant de légumes.  - D’où sors-tu tout ça ?  - Le marché nocturne ouvre ses portes à cette heure. On y trouve des articles à bas prix de bonnes qualités… Tiens moi ce sac deux secondes. Elle lui jeta entre les bras. Médusé, Gabriel la vit retirer l’un de ses gants noirs avec douceur. Sa paume fut caressée par un rayon de lune. Avec audace, elle posa sa petite main sur son front et la retira aussitôt comme si elle venait de se brûler.  - Tu as de la fièvre… Lisa baissa soudain les yeux et parut effrayée. Du liquide poisseux glissait le long des doigts de Gabriel, et une goutte commençait à perler de son majeur. La plaie s’était rouverte sous l’action conjuguée du froid et de l’humidité. La jeune femme lui retira aussitôt le sac, le posa entre leurs jambes et s’empara presque avidement de sa main. Gabriel n’aurait pas pu résisté même s’il l’avait voulu. - On dirait une faille. Comment t’es-tu fait ça ?  - Je ne sais pas. Je suis tombé il y a quelques instants, j’ai dû me râper la paume sur le sol. Pauvre chéri…  Hein ? - C’était juste une expression. Maintenant, tu vas me suivre. Je devrais avoir le nécessaire chez -moi pour te soigner.  - Mais je…  - On habite dans le même immeuble, Gabriel. Arrête de discuter, tu n’es pas en état. Elle renfila habilement son gant, reprit son sac et enroula son bras autour de celui de son compagnon. Au même moment, le feu déroula son œil rouge et elle l’entraîna sur le passage piéton avec une sacrée poigne. Gabriel l’attribua à sa faiblesse marquée et son souffle haletant.  Ils parcoururent le plus rapidement possible la berge jusqu’au pont Gallieni. Mais cette fois ci, l’eau resta hors d’atteinte, presque noire. Un tremblement secoua Gabriel quand le vent se mit soudain à souffler. Son manteau se souleva et il dut le rabattre pour faire barrage au froid. En contrebas, les flots s’agitèrent, rompant la monotonie apparente du fleuve.  Ce soir, la Lune lui parut plus sombre que la veille. Les yeux verts de Lisa ne le quittaient pas d’une seconde, plongeant jusqu’au tréfonds de son âme. Ils paraissaient démesurés, étincelants, presque pourfendeurs. Une lueur orangée s’alluma soudain en leur sein.  Le jeune homme fut brutalement ébloui par un lampadaire. Ils venaient d’atteindre l’autre côté du pont. Les prunelles de Lisa avaient retrouvé une taille tout à fait normale et elle l’observait à présent avec étonnement.  - Pourquoi me regardes-tu de cette manière ?  - Je… Pour rien. Un léger sourire se dessina sur ses lèvres. Elle repoussa doucement l’une de ses mèches noires quand celle-ci vint se lover devant ses yeux scintillants.  Gabriel crut qu’il ne réussirait jamais à monter les escaliers de l’immeuble, même si l’appartement de Lisa se trouvait plus bas que le sien. Il crut maintes fois faillir et perdre pied. Mais la main secourable de la jeune femme semblait toujours là pour le soutenir.
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 Elle l’abandonna près de son appartement où il s’affala contre le mur. Une clé tourna dans une serrure et la porte s’ouvrit en gémissant.  - Attends moi ici. Je reviens.  - Pas de problème… Comme si Gabriel pouvait aller quelque part dans son état ! Il ne savait pas ce qu’il avait. A par cette fatigue étrange et la morsure douloureuse de sa blessure, il se sentait tout à fait bien. Trop, peut-être.  Son ventre gargouillait quand Lisa revint enfin. Elle avait quitté son manteau et repoussé ses cheveux noirs pour dévoiler davantage ses yeux. Elle le tira sans ménagement dans le petit appartement, lui enleva son manteau avec brusquerie et lui ordonna, d’une voix n’admettant pas de réplique, d’aller s’asseoir sur le vieux canapé.  Quelques instants plus tard, une gaze, du coton et une petite bouteille d’alcool entre les mains, elle s’assit près de lui et lui ouvrit les doigts pour mettre au jour l’estafilade sanglante.  C’est vilain. -Elle déchira le coton, l’imbiba d’alcool et nettoya la blessure avant qu’il ait eu le temps de dire quoique ce soit. Gabriel grogna de douleur et essaya de retirer sa main de la serre des petits doigts de Lisa. Avec sadisme, cette dernière frotta encore plus vigoureusement.  Le jeune homme pensa un moment s’écarter avec force de sa tortionnaire. Mais celle-ci était déjà en train de bander efficacement la blessure avec la gaze. Trois tours, un coup de ciseaux et un nœud furent effectués en deux secondes. Gabriel resta un moment pétrifié. Le mouvement avait été si rapide qu’il lui avait semblé devenir flou. Il devait vraiment être éreinté.  - Gabriel, tu me fais mal, souffla Lisa. Durant l’opération, sa seconde main s’était crispée sur l’une des cuisses de la jeune femme. Gabriel la lâcha aussitôt en s’excusant.  - Tu aurais pu la laisser, tu sais… En relâchant un tantinet la pression, avança-t-elle avec amusement. Ses joues s’enflammèrent aussitôt malgré toute la retenue qu’il avait affichée jusqu’à présent. Lisa laissa échapper un gloussement des plus satisfait.  - Bon maintenant, nous allons manger, déclara-t-elle en lui effleurant le nez du bout de l’index.  - Euh… Oui. Gabriel se sentait lessivé, anéanti. Pendant que Lisa se dirigeait vers une petite plaque chauffante des plus modestes, il ferma les yeux et se laissa aller dans le canapé défoncé. Il avait de la fièvre, ce devait être la responsable de ses visions nocturnes. Seul le fumet délicieux d’une soupe réussit à le réveiller. Lisa lui glissa un bol chaud entre les mains.  - Bois. Ça te fera du bien, ordonna-t-elle en croisant son regard éteint. Sa langue brûla quand le liquide chaud s’incrusta entre ses lèvres. A côté de lui, une jambe repliée sous l’autre, Lisa buvait elle aussi.  Quand ils eurent terminé, Lisa alla poser les bols dans l’évier. Cette fois-ci, elle l’entoura de ses bras en se rasseyant et posa sa tête contre son torse. Gabriel laissa la sienne retomber doucement sur ses cheveux étonnement soyeux. Lisa lui caressa la joue, puis plongea ses yeux si fascinants dans les siens.  A nouveau, Gabriel crut les voir grandir, emplir tout son champ de vision et se teinter d’orange. Il frissonna… Puis il sentit des lèvres effleurer les siennes et perdit littéralement pied. Tous deux churent de tout leur long sur le canapé et le rire attendrissant de Lisa retentit.
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 - Mon pauvre petit chéri. Tu doit être vraiment très fatigué !  - Je ne suis pas ton pauvre petit chéri, rétorqua Gabriel en la défiant du regard.  - Pas encore, mais ça ne serait tarder. Maintenant dors. Je vais veiller sur ta nuit, tu peux me faire confiance. Elle l’embrassa langoureusement, étendue sur lui. Gabriel ferma les yeux. Il crut entendre un chuchotement juste avant de sombrer:  « Une fois que tu auras vaincu ta dernière ombre. Tu seras à moi, mon ange. Tu me suivras où que j’aille et l’aurore, tu laisseras sur tes talons. Puisque je suis la Nuit. » Le lendemain, il avait attribué ce murmure à un rêve.  Gabriel empruntait toujours le même chemin pour se rendre à l’université ou en revenir. Jamais il ne déviait de sa route, quoiqu’il advienne. Il lui arrivait souvent de se projeter en avant, de sonder l’avenir qui s’étendait à l’horizon. Il fixait alors un point, un seul et faisait tout ce qui était en son pouvoir pour l’atteindre. Un acrobate pouvait suivre la corde d’un pas de velours sans jamais regarder en contrebas pour ne pas appréhender le risque de chute. Gabriel avait prévu le filet. Tomber ne serait qu’un échec. Il lui suffirait de remonter la pente en se démenant…  Mais ce jour là, c’était un précipice qu’il s’apprêtait à affronter. Un abysse insondable. Il marchait d’un bon pas, repoussant de temps à autre ses mèches de Lys. Il portait encore le bandage confectionné par Lisa. Sa blessure pulsait en rythme, lui arrachant parfois des grimaces. Nul corps ne se trouvait sur son chemin. Quelqu’un avait dû prévenir la police. Mais Gabriel n’était plus sûr de rien, même de sa santé mental…  L’université apparut, plus inquiétante que d’habitude, noire de monde. Soit la nouvelle n’était pas encore parvenue jusqu’ici, soit... Les étudiants couraient en tout sens, les portes vitrées s’ouvraient et se fermaient sur des rires ou des paroles sérieuses. Au milieu de toute cette confusion, Gabriel s’était figé; son manteau ample semblait virevolter autour de lui comme bousculé par une brise invisible.  Un rayon de lumière tombait du toit vitré sur une ombre que personne ne voyait. La silhouette s’étendait au milieu du couloir, étrangement immobile, silencieuse, inconnue. Elle ne ressemblait à aucune autre, à la fois gigantesque et pas plus large qu’une tête d’épingle. Brice et Sébastien étaient là, eux aussi, mais étrangement transparents, presque fantomatiques. Ils l’observaient avec un rictus terrifiant.  - Ce n’est pas possible. Pas ici, déclara-t-il d’une voix éteinte.  - Là-bas… Te souviens-tu, Gabriel ? souffla l’ombre d’une voix caverneuse. La silhouette se volatilisa sans laisser de trace. Alors, Gabriel comprit une chose: Brice et Sébastien n’avaient jamais existé; il n‘était que des reflets de ce qu‘il aurait pu être. Et il se souvint… Là-bas…  Il courait à travers bois avec acharnement; son cœur battait douloureusement. Ses poings se serraient d’eux-mêmes. Le sifflement du vent entre les branches d’arbre semblait l’exhorter à reculer. « Trop tard… Trop tard… Trop tard… » Mais Gabriel ne l’écoutait plus, il ne voulait pas recevoir ce message terrible et désespéré issu des profondeurs de la Forêt.  A mesure qu’il avançait, l’air, glacial, semblait se cristalliser; des bourrasques se faufilaient le long des sentiers et venaient s’écraser sur lui comme pour le repousser loin de ces lieux embrumés. Loin de cette demeure de pierre gorgée de flamme. Mais Gabriel courait toujours,
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insensible aux maux de l’hiver. Sur son côté, il tenait un long objet métallique sur lequel le vent venait se briser, les glaces s’entraver et la poussière suspendre son vol. Trop jeune pour connaître son nom, il l’avait nommé « Plume ».  Les auréoles de lumière apparurent à la lisière de son champ de vision; la blancheur aveuglante de la neige lui renvoya milles reflets sur un fond noir de fumée. Le long de la pente, la brume serpentait tel un prédateur dansant face à l’ombre. Elle se courbait, puis ondulait et si l’on tendait l’oreille, on aurait cru l’entendre susurrer:  « Trois fois… Une voix de chérubin criait… Trois fois, la poutre brisée tombait..; Deux fois, l’un hurlait, deux fois criait l’autre… Trois fois, le silence emportait leur soupir au vent… La, la, la… La, la, la… » Et la voix lancinante reprenait ce refrain sur un ton dépourvu d’émotion, glaciale, à l’effigie de l’hiver. Gabriel leva « Plume » et s’élança dans la neige. Il chuta… Parut s’élever, suspendit sa course au dessus du brouillard et fondit en avant sur l’ombre filante.  Mais déjà, il ne restait que braise et l’inconnu sombre au Levant s’en allait en chantonnant. Et « Plume », plantée au cœur noirci de la demeure, devenait inutile sur le tapis embrasé où « l’ange » avait chu. Trop tard, ses trois âmes adorées s’étaient envolées…  La lumière se mourrait. Les ténèbres envahissaient doucement le monde. Gabriel filait sur les trottoirs, longeait les murs, se confondant aux ombres. Les lampadaires ne brillaient plus. Gabriel chassa sa frange d’un geste, palliant son manque de courage. Il connaissait la brume pour l’avoir déjà affrontée. Rien ne l’arrêterait, pas même le vent qui hurlait dans son manteau et lui givrait le visage. Le silence, impressionnant, ne faisait qu’accroître sa force. Dans les ombres, personne ne le verrait, personne ne le surprendrait. La déesse de la Nuit était en son sein, lui prêtait sa force; ses doigts effleuraient ses joues, caresse rassurante entachée de tendresse.  Il faisait cœur avec elle, chevauchait la nuit, offrant son regard tantôt au ciel débordant d’étoiles, tantôt au sol craquelé recouvert d’ombres.  - Je veillerai sur ta nuit, avait dit Lysa. Le chat était réapparu, l’échine hérissée, à quelques pas de Gabriel. Ses yeux orange brillaient étrangement tels deux phares dans le brouillard.  Une Ombre prit forme sous un clair de lune, insidieuse et violente; un chant sinistre retentit, détrônant le son lointain de la circulation.  - Trois fois, mon frère adoré, tu m’as échappé… Mais aujourd’hui, je t’ai retrouvé… Pour acquérir plus de puissance, je dois te tuer. Gabriel n’émit aucun son; il se préparait, l’une de ses mains glissée à l’intérieur de son long manteau. Son adversaire rejeta sa lourde cape en arrière, créant son étendard de noirceur et de mort.  - Je suis la Troisième Ombre de ton Cœur… Ici, comme ailleurs, nul n’échappe à son pourfendeur. Tu t’es caché, et aujourd’hui, la ligne de ta destinée s’est brisée. La voie s’est ouverte. Puissance m’attend à l’heure…  Mais pourquoi as-tu décimé notre famille ? -Un rictus s’esquissa sur la lèvre parfaite de l’autre. Tous deux se ressemblaient comme les deux mains d’un même corps.  - Pour que j‘acquière le pouvoir, ils devaient mourir, tout comme toi. Gabriel ne répondit pas, frissonnant.
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G.N.Paradis

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vendredi 27 avril 2012 - 13:21
G.N.Paradis

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vendredi 27 avril 2012 - 13:25