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Une Saison Japonaise

De
188 pages
Janvier 1978.
Quand l’homme de sa vie lui annonce qu’on lui propose un contrat au Japon, Sophie, brillante jeune cadre de 30 ans, n’hésite pas à le suivre en se faisant elle aussi embaucher à Tokyo.
Typique produit des écoles de commerce, Sophie va devoir apprendre à remettre en cause ses certitudes et une grande part de ce qu’on lui a appris, et essayer de comprendre ce pays déroutant et ses habitants dont l’accueil n’est pas toujours chaleureux.
Elle va être aidée par Hélène, son interprète, et différentes personnes rencontrées au cours de son séjour. Cette remise en cause humaine et professionnelle va se doubler d’une interrogation quant à ses relations amoureuses.
Roman d’apprentissage, témoignage sur ce qu’était Tokyo il y a trente ans quand s’expatrier était encore une aventure (si tant est qu’elle ne le soit plus), ce livre n’est pas une autobiographie.
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UNE SAISON JAPONAISE Nathalie Desormeaux © Éditions Hélène Jacob, 2013. CollectionLittérature. Tous droits réservés. ISBN : 979-10-91325-69-1
À Maman. Et à Arnaud, forcément.
Qui vit à l’étranger marche dans un espace vide au-dessus de la terre sans le filet de protection que tend à tout être humain le pays qui est son propre pays, où il a sa famille, ses collègues, ses amis et où il se fait comprendre sans peine dans la langue qu’il connaît depuis l’enfance.
Milan KUNDERA L’insoutenable légèreté de l’être.
– I –
Il doit être moins de huit heures, le marchand de patates douces n’est pas encore passé, son appel rauque n’a pas encore résonné derrière le mur du jardin qui borde notre chambre. De toute façon, impossible de savoir l’heure d’après la lumière, il ne fait pas jour avant neuf heures en ce moment. Dehors tout est silencieux. Presque comme s’il avait neigé. D’ailleurs peut-être a-t-il neigé, le ciel était d’un gris opaque hier soir, et la température devait frôler les zéro degrés. Si je me levais, je pourrais le savoir. Voir si ton jardin de poupée est tout blanc, comme sur ces estampes délicates que tu m’as appris à aimer. Voir si la lanterne de pierre a un capuchon de fourrure blanche, voir si le bassin a gelé, voir si les gros merles noirs ont laissé leurs empreintes sur la terrasse de bois. Mais me lever, je ne peux pas. Il doit faire à peine dix degrés dans la chambre, et c’est au-dessus de mes forces de m’extirper de l’amoncellement d’édredons sous lequel je suis blottie. J’ai éclaté de rire à mon arrivée quand j’ai vu qu’il n’y avait pas moins de cinq édredons sur ton lit, dont un énorme rouge, garni de duvet, exactement le gros édredon qu’on imagine dans un chalet tyrolien. J’ai beaucoup moins ri quand tu m’as expliqué que la chambre n’était pas chauffée. Que la maison n’était pas chauffée en réalité, à part quelques radiateurs portatifs étiques et surtout lekotatsu,ce brasero traditionnel qu’on trimballe de pièce en pièce, et qui ne chauffe rien à plus de vingt centimètres. J’ai vite appris à vivre comme les indigènes, le
haut couvert de multiples épaisseurs, les jambes sous le tissu molletonné qui recouvre la table basse, avec lekotatsuplacé en dessous. Tu es si fier de ta maison, une ancienne maison d’été degeisham’as-tu expliqué, toute en bois et en papier, adorable maison de poupée en vérité, avec ses parois coulissantes, ses sols entatami, et son jardin central autour duquel elle s’inscrit en L. Adorable maison cent pour cent japonaise, sans chauffage donc, sans meubles non plus, sans salle de bains mais avec un ofurogrand baquet en bois dont l’eau est chauffée au charbon, merveille de traditionnel, raffinement nippon mais qui met quarante-cinq minutes à chauffer, un peu long quand on rentre transie de l’extérieur. Seul endroit à peu près « normal » à mes yeux d’Occidentale, la cuisine où on trouve avec un peu de bonne volonté de quoi faire un repas. Et je ne parle pas des toilettes, japonaises elles aussi, c'est-à-dire à la turque. Et que, comme tous les Occidentaux, j’ai commencé par utiliser à l’envers ! J’aurai l’occasion de constater dans les immeubles de bureaux ou les lieux publics munis de toilettes à l’occidentale qu’un mode d’emploi est affiché sur le mur à l’attention des Japonais : tu aurais dû me mettre le mode
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d’emploi inverse. Tu étais si enthousiaste au téléphone et dans tes lettres que je ne me suis pas méfiée, une perle rare, une maison traditionnelle en plein centre de Tokyo, à moins de trente minutes de ton bureau, un vrai miracle. Un vrai miracle en effet, un petit bijou, cachée derrière son grand portail de bois dans une petite rue calme, entourée d’autres maisons toutes aussi charmantes et anachroniques, dans le quartier d’Iidabashi, idéalement situé dans le centre. Alors pourquoi cette impression de détresse qui m’a saisie dès mon arrivée ? Parce que j’y perds mes repères ? Parce que je n’y retrouve pas l’homme que je connais dans ce dénuement d’esthète ? Où est passé ton bordel qui me faisait râler à Paris et qui me manque maintenant ? Parce que plus simplement, cette maison ne remplit pas son rôle de coquille protectrice, de cocon, ce n’est pas un home sweet home, mais une image désincarnée et idéale, où toute vie chaleureuse semble être impossible ? Alors me lever. Ramasser mon courage, étendre le bras pour attraper mon jean et mes nombreux pulls, les mettre d’abord dans le lit pour qu’ils se réchauffent, puis m’habiller sous les édredons, sans quitter ce qui est déjà sur moi, hors de question d’enlever ton vieux T-shirt qui m’enveloppe, chaud de la nuit. Mais pour cela il faudrait que je chasse les monstres. Ces monstres qui me rongent le ventre. Ces vagues sourdes d’angoisse qui montent et descendent, me laissant au bord de la nausée. Ne pas vomir sur lestatami, ça fait désordre. Ne pas vomir donc. Ne pas pleurer non plus, si on entrouvre la porte, impossible de la refermer. Inspirer calmement, la main sur le ventre, puis expirer longuement. Recommencer autant de fois que nécessaire, sans penser à l’estomac qui brûle et aux larmes qui perlent. Chasser absolument cette impression d’abandon qui m’envahit, cette envie de hurler, ces gémissements qui ne demandent qu’à sortir. Essayer de penser à des choses agréables, au soleil, à la fourrure d’une chatte qui ronronne, à n’importe quoi de chaud et doux.
Et surtout, surtout, ne pas penser à toi. Ne pas penser à ton corps ferme et doux qui devrait être collé contre le mien, à tes bras qui devraient m’entourer, tes mains serrées sur mes poignets, ton souffle dans mon oreille, ta joue piquante sur la mienne, ton sexe dur niché contre mes fesses, bien collés, faisant l’un et l’autre semblant de dormir pour retarder le moment de s’arracher à la chaleur de l’autre, à la bulle que nous habitons nuit après nuit et qui est hors du temps, hors du monde. Une vague plus forte m’envahit, pourquoi, pourquoi es-tu parti, pourquoi suis-je seule dans ce lit étranger, dans cette maison qui n’en est pas une, qu’est-ce que je fous dans ce pays hostile, je suis venue te rejoindre, et toi tu n’es pas là, pire qu’un bébé abandonné par sa mère je me sens misérable, sans force ni courage, je vais rester
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couchée toute la journée, tous les jours jusqu’à ce que tu reviennes, et tant pis si tu me trouves morte au fond de ton lit, tu t’en fous de toute façon, tu ne m’as pas appelée depuis deux jours, je peux crever, tu t’en fous. Voilà, c’est gagné, je pleure, la crise me secoue de sanglots douloureux, je laisse aller, ouvrir les vannes, laisser les sanglots sortir en hoquets bruyants, je n’ai plus de retenue, plus de pudeur, quand j’aurai pleuré tout mon saoul, je serai vidée, comme purgée du chagrin, et comme un automate, je pourrai enfin me lever, traverser la maison gelée pliée en deux d’écœurement, et essayer de retrouver mon calme en enchaînant les gestes du quotidien. Pourquoi as-tu accepté ce projet à Hokkaido dès mon arrivée, alors que tu avais tellement insisté pour que je te rejoigne toutes affaires cessantes ? Était-ce à ce point important ? Une chance inespérée m’as-tu dit, le genre d’opportunité qu’on ne peut pas laisser passer, et puis de toute façon tu n’as pas le choix, le client ne comprendrait pas un refus, je ne vais quand même pas en faire un drame. Eh bien si, j’en fais un drame. Si au moins tu me parlais de ton boulot, je pourrais peut-être comprendre en quoi est-ce si important, pourquoi cette mission passe avant nous, avant moi. Mais à tes yeux j’ai toujours l’impression d’être une gamine immature, à qui il est inutile d’expliquer tes contraintes d’homme. Moi, mes chiffres et mes chiffons, nous vivons dans un monde de frivolité à mille lieues des dures réalités de la vraie vie, et la vraie vie, c’est les chantiers, les charrettes, les clients qui veulent toujours plus vite et moins cher. Ce matin j’ai envie de te tuer, et je ne me rappelle plus du tout pourquoi ton enthousiasme, ta vitalité et tes projets ont autant fait pour me séduire que la largeur de tes épaules qui me semblaient capables de servir de rempart contre le reste du monde. Gary Cooper dansLe rebelle de King Vidor, voilà comment tu m’apparaissais, tu sais le plan en contre-plongée où il se découpe sur le ciel au-dessus de la carrière, un homme, un vrai, un qui se mérite. J’aurais dû me rappeler que Patricia Neal passe la moitié du film à souffrir… Mais quand elle pleure, elle n’a pas les yeux gonflés et le nez rouge, elle. Les idées qui vagabondent calment mes sanglots, essayons de positiver avant de nous lever d’un bond courageux, tu reviens bientôt, la fin de la semaine tu as promis, nous passerons le week-end à faire ensemble tout ce que nous aimons, tu m’aideras à apprivoiser ta maison. Et puis le froid c’est bon pour la peau. Et si je ne veux pas être en retard à la réunion préparatoire des défilés de la collection automne-hiver 1978, il faut vraiment que je me botte les fesses et que je me lève.Banzaï !Au prix d’un effort surhumain, je sors le bras de la chaleur protectrice du lit et attrape d’un seul mouvement un kleenex puis mes vêtements, que j’enfile à la diable en me tortillant. Je ne peux même pas me lever d’un bond, puisque le lit est posé par terre, simplefutonles sur
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tatami: le premier geste du matin est donc un effort pour retrouver la position verticale. Ici il faut réviser ses lieux communs, on ne se lève pas d’un bond, on se déplie en grimaçant, on n’ouvre pas les volets en écartant les bras et en respirant bien fort, on les fait coulisser, et le tout à l’avenant… Pleine d’espoir je soulève le store – je n’ai pas fermé les volets – mais non, il n’a pas neigé, et l’aube grisonnante ne révèle pas encore le temps qu’il va faire. Avec un peu de chance, le froid sec de ces derniers jours va revenir. Arrivée une semaine avant le début de mon contrat, j’ai passé tout mon temps à sillonner Tokyo, du moins le centre – ou une partie du centre, restons modeste, cette ville a des proportions qui nous dépassent –, à me promener nez au vent sous un ciel radieux, sans souffrir du froid grâce à ce climat incroyablement sec en hiver. J’ai essayé d’apprivoiser la ville, de m’habituer à ses odeurs, ses bruits et ses lumières, mais j’ai vite su que malgré le charme indéniable qui se dégage de cette ville incroyable, il allait me falloir longtemps avant de la comprendre, de l’appréhender dans sa complexité, de m’y sentir chez moi. La juxtaposition des artères bruyantes bordées de gratte-ciel et de néons avec les petites rues traditionnelles est tellement déroutante ; même en plein centre, près de Ginza, on trouve encore des endroits où les petits commerces alternent avec de minuscules restaurants, bars plutôt, où on mange debout au comptoir à toute heure du jour ou de la nuit, des maisons en bois décrépi entourées de jardinets pelés où sèche le linge, des petits temples cachés au détour d’une impasse. Et ces fils… Ces milliers de fils électriques qui bordent presque toutes les rues dans un enchevêtrement incroyable, au lieu d’être enterrés comme chez nous, et qui donnent à Tokyo un faux air de Tiers-Monde. Et les couleurs, les couleurs qui envahissent tout, avec une préférence marquée pour les plus violentes et les néons qui clignotent, les enseignes démesurées au-dessus des magasins, les distributeurs de sodas surmontés d’énormes têtes d’animaux, les répliques de plats en vitrine des restaurants dont les roses et les verts criards me donnent envie de vomir, mais dont l’accumulation forme une sorte de tableau abstrait… Et la foule, cette foule immense qui envahit les rues à heure fixe, ce fleuve humain. Toutes ces têtes brunes, cette marée de cheveux noirs et raides, cette impression d’être tombée sur une autre planète, au point que quand deux Occidentaux se croisent, ils se sourient instinctivement. Hier matin, un petit garçon m’a montrée du doigt dans une rue voisine, en criant à sa mère : Gaïjin, gaïjin,une étrangère ! Ne pouvant penser que j’étais la première qu’il voyait, je suis restée saisie, hésitant entre
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l’envie de lui sourire et l’impression d’être rejetée par un xénophobe en culottes courtes. En me brûlant les doigts autour de mon bol de thé bouillant, le nez rouge collé au carreau glacé, je me force à penser que cette maison sera merveilleuse au printemps et en été, que la terrasse en bois qui la borde sera propice aux dîners en amoureux, sous le cerisier métamorphosé en un nuage blanc, que les camélias seront bientôt en fleurs, on peut déjà voir leur couleur qui perce au bout des boutons gonflés. La contemplation des camélias me ramène en pensée à ma maison bretonne, et les larmes me remontent violemment aux yeux. Non, je ne vais pas me remettre à pleurer, je n’ai pas le temps, il faut que je m’active et me mette en condition pour affronter la réunion de ce matin. Ils m’attendent tous au tournant, je le sais, et je ne dois pas rater cette première épreuve si je veux me faire accepter par l’équipe. Tu vas être souvent absent, je commence à le comprendre, et je dois absolument m’investir dans ce boulot si je veux survivre.
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– II –
L’air vif me surprend lorsque je sors, je serre bien mon écharpe en cachemire, gentil cadeau de ma maman qui a vu partir avec inquiétude sa fille chérie chez les sauvages, et je hâte le pas vers la station de métro. Je ne me lasse pas du chemin qu’il me faut emprunter quelques minutes avant de rejoindre la grande avenue bruyante où elle se situe. Dissimulées derrière un grand immeuble qui abrite les bureaux de l’EDF local, les petites rues sont silencieuses et désertes. Nous sommes dans un des rares quartiers de Tokyo où subsistent encore des maisons de thé traditionnelles, et ce n’est qu’à partir de cinq heures du soir qu’il s’anime, de longues limousines noires venant déposer des hommes d’affaires en costume sombre, qui repartent ivres morts vers onze heures ou minuit. Je n’ai pas eu encore l’occasion de croiser unegeisha, j’ignore si elles sont parées de leur maquillage et de leur costume traditionnels, ou si elles sont devenues de vulgaires courtisanes fardées à l’occidentale. Mais le matin, pas un bruit, les portails de bois cachent leur mystère, mes talons résonnent sur le macadam, faisant s’enfuir le chat roux que j’ai déjà entr’aperçu dans le jardin et que j’espère bien apprivoiser. Je m’engouffre dans le métro qui, à cette heure déjà tardive pour un honnête travailleur, n’est pas trop bondé. C’est drôle, ce métro m’a dès le début été familier, comme un frère jumeau du métro parisien. Pourtant, un Japonais arrivant à Paris doit être passablement désorienté et n’a sûrement pas la même impression : ici tout est mâché, sur-indiqué, écrit et annoncé par haut-parleur. Dans chaque station, en plus de la station elle-même sont indiquées en japonais et enromaji,c’est-à-dire en caractères romains, la suivante et la précédente ; dans le wagon, avant l’arrivée à la station, une voix en indique le nom et les correspondances possibles et conseille de ne rien oublier. Les portes s’ouvrent et se ferment automatiquement, les passagers attendent en grappe sur les emplacements peints sur le sol juste en face de l’endroit où elles s’ouvrent, provoquant une belle bousculade entre ceux qui veulent descendre et ceux qui veulent monter. Si, mû par la logique de votre esprit cartésien, vous décidez d’attendre sur le côté pour laisser s’écouler le flux, vous êtes au mieux l’objet de regards apitoyés, au pire foudroyé par des yeux noirs courroucés : bref, dans tous les cas, considéré comme le barbare que vous êtes. Je n’ai que huit stations à parcourir, cinq sur ma ligne, puis changement, et les trois dernières. L’écart entre les stations est bien plus important qu’à Paris, et il me faut une bonne demi-heure. J’ai essayé de le faire à pied dans mes balades des premiers jours, mais j’ai
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