Une Saison Japonaise
188 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Une Saison Japonaise , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
188 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Janvier 1978.
Quand l’homme de sa vie lui annonce qu’on lui propose un contrat au Japon, Sophie, brillante jeune cadre de 30 ans, n’hésite pas à le suivre en se faisant elle aussi embaucher à Tokyo.
Typique produit des écoles de commerce, Sophie va devoir apprendre à remettre en cause ses certitudes et une grande part de ce qu’on lui a appris, et essayer de comprendre ce pays déroutant et ses habitants dont l’accueil n’est pas toujours chaleureux.
Elle va être aidée par Hélène, son interprète, et différentes personnes rencontrées au cours de son séjour. Cette remise en cause humaine et professionnelle va se doubler d’une interrogation quant à ses relations amoureuses.
Roman d’apprentissage, témoignage sur ce qu’était Tokyo il y a trente ans quand s’expatrier était encore une aventure (si tant est qu’elle ne le soit plus), ce livre n’est pas une autobiographie.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 30 septembre 2014
Nombre de lectures 613
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

UNE SAISON JAPONAISE

Nathalie Desormeaux




© Éditions Hélène Jacob, 2013. Collection Littérature . Tous droits réservés.
ISBN : 979-10-91325-68-4
À Maman.
Et à Arnaud, forcément.
Qui vit à l’étranger marche dans un espace vide au-dessus de la terre sans le filet de protection que tend à tout être humain le pays qui est son propre pays, où il a sa famille, ses collègues, ses amis et où il se fait comprendre sans peine dans la langue qu’il connaît depuis l’enfance.

Milan KUNDERA
L’insoutenable légèreté de l’être.
– I –

Il doit être moins de huit heures, le marchand de patates douces n’est pas encore passé, son appel rauque n’a pas encore résonné derrière le mur du jardin qui borde notre chambre.
De toute façon, impossible de savoir l’heure d’après la lumière, il ne fait pas jour avant neuf heures en ce moment. Dehors tout est silencieux. Presque comme s’il avait neigé. D’ailleurs peut-être a-t-il neigé, le ciel était d’un gris opaque hier soir, et la température devait frôler les zéro degrés. Si je me levais, je pourrais le savoir. Voir si ton jardin de poupée est tout blanc, comme sur ces estampes délicates que tu m’as appris à aimer. Voir si la lanterne de pierre a un capuchon de fourrure blanche, voir si le bassin a gelé, voir si les gros merles noirs ont laissé leurs empreintes sur la terrasse de bois.
Mais me lever, je ne peux pas. Il doit faire à peine dix degrés dans la chambre, et c’est au-dessus de mes forces de m’extirper de l’amoncellement d’édredons sous lequel je suis blottie.
J’ai éclaté de rire à mon arrivée quand j’ai vu qu’il n’y avait pas moins de cinq édredons sur ton lit, dont un énorme rouge, garni de duvet, exactement le gros édredon qu’on imagine dans un chalet tyrolien. J’ai beaucoup moins ri quand tu m’as expliqué que la chambre n’était pas chauffée. Que la maison n’était pas chauffée en réalité, à part quelques radiateurs portatifs étiques et surtout le kotatsu, ce brasero traditionnel qu’on trimballe de pièce en pièce, et qui ne chauffe rien à plus de vingt centimètres. J’ai vite appris à vivre comme les indigènes, le haut couvert de multiples épaisseurs, les jambes sous le tissu molletonné qui recouvre la table basse, avec le kotatsu placé en dessous.
Tu es si fier de ta maison, une ancienne maison d’été de geisha m’as-tu expliqué, toute en bois et en papier, adorable maison de poupée en vérité, avec ses parois coulissantes, ses sols en tatami , et son jardin central autour duquel elle s’inscrit en L. Adorable maison cent pour cent japonaise, sans chauffage donc, sans meubles non plus, sans salle de bains mais avec un ofuro traditionnel, grand baquet en bois dont l’eau est chauffée au charbon, merveille de raffinement nippon mais qui met quarante-cinq minutes à chauffer, un peu long quand on rentre transie de l’extérieur. Seul endroit à peu près « normal » à mes yeux d’Occidentale, la cuisine où on trouve avec un peu de bonne volonté de quoi faire un repas. Et je ne parle pas des toilettes, japonaises elles aussi, c'est-à-dire à la turque. Et que, comme tous les Occidentaux, j’ai commencé par utiliser à l’envers ! J’aurai l’occasion de constater dans les immeubles de bureaux ou les lieux publics munis de toilettes à l’occidentale qu’un mode d’emploi est affiché sur le mur à l’attention des Japonais : tu aurais dû me mettre le mode d’emploi inverse.
Tu étais si enthousiaste au téléphone et dans tes lettres que je ne me suis pas méfiée, une perle rare, une maison traditionnelle en plein centre de Tokyo, à moins de trente minutes de ton bureau, un vrai miracle. Un vrai miracle en effet, un petit bijou, cachée derrière son grand portail de bois dans une petite rue calme, entourée d’autres maisons toutes aussi charmantes et anachroniques, dans le quartier d’Iidabashi, idéalement situé dans le centre. Alors pourquoi cette impression de détresse qui m’a saisie dès mon arrivée ? Parce que j’y perds mes repères ? Parce que je n’y retrouve pas l’homme que je connais dans ce dénuement d’esthète ? Où est passé ton bordel qui me faisait râler à Paris et qui me manque maintenant ?
Parce que plus simplement, cette maison ne remplit pas son rôle de coquille protectrice, de cocon, ce n’est pas un home sweet home, mais une image désincarnée et idéale, où toute vie chaleureuse semble être impossible ?
Alors me lever. Ramasser mon courage, étendre le bras pour attraper mon jean et mes nombreux pulls, les mettre d’abord dans le lit pour qu’ils se réchauffent, puis m’habiller sous les édredons, sans quitter ce qui est déjà sur moi, hors de question d’enlever ton vieux T-shirt qui m’enveloppe, chaud de la nuit.
Mais pour cela il faudrait que je chasse les monstres. Ces monstres qui me rongent le ventre. Ces vagues sourdes d’angoisse qui montent et descendent, me laissant au bord de la nausée. Ne pas vomir sur les tatami , ça fait désordre. Ne pas vomir donc. Ne pas pleurer non plus, si on entrouvre la porte, impossible de la refermer. Inspirer calmement, la main sur le ventre, puis expirer longuement. Recommencer autant de fois que nécessaire, sans penser à l’estomac qui brûle et aux larmes qui perlent. Chasser absolument cette impression d’abandon qui m’envahit, cette envie de hurler, ces gémissements qui ne demandent qu’à sortir. Essayer de penser à des choses agréables, au soleil, à la fourrure d’une chatte qui ronronne, à n’importe quoi de chaud et doux.
Et surtout, surtout, ne pas penser à toi. Ne pas penser à ton corps ferme et doux qui devrait être collé contre le mien, à tes bras qui devraient m’entourer, tes mains serrées sur mes poignets, ton souffle dans mon oreille, ta joue piquante sur la mienne, ton sexe dur niché contre mes fesses, bien collés, faisant l’un et l’autre semblant de dormir pour retarder le moment de s’arracher à la chaleur de l’autre, à la bulle que nous habitons nuit après nuit et qui est hors du temps, hors du monde. Une vague plus forte m’envahit, pourquoi, pourquoi es-tu parti, pourquoi suis-je seule dans ce lit étranger, dans cette maison qui n’en est pas une, qu’est-ce que je fous dans ce pays hostile, je suis venue te rejoindre, et toi tu n’es pas là, pire qu’un bébé abandonné par sa mère je me sens misérable, sans force ni courage, je vais rester couchée toute la journée, tous les jours jusqu’à ce que tu reviennes, et tant pis si tu me trouves morte au fond de ton lit, tu t’en fous de toute façon, tu ne m’as pas appelée depuis deux jours, je peux crever, tu t’en fous.
Voilà, c’est gagné, je pleure, la crise me secoue de sanglots douloureux, je laisse aller, ouvrir les vannes, laisser les sanglots sortir en hoquets bruyants, je n’ai plus de retenue, plus de pudeur, quand j’aurai pleuré tout mon saoul, je serai vidée, comme purgée du chagrin, et comme un automate, je pourrai enfin me lever, traverser la maison gelée pliée en deux d’écœurement, et essayer de retrouver mon calme en enchaînant les gestes du quotidien.
Pourquoi as-tu accepté ce projet à Hokkaido dès mon arrivée, alors que tu avais tellement insisté pour que je te rejoigne toutes affaires cessantes ? Était-ce à ce point important ? Une chance inespérée m’as-tu dit, le genre d’opportunité qu’on ne peut pas laisser passer, et puis de toute façon tu n’as pas le choix, le client ne comprendrait pas un refus, je ne vais quand même pas en faire un drame. Eh bien si, j’en fais un drame. Si au moins tu me parlais de ton boulot, je pourrais peut-être comprendre en quoi est-ce si important, pourquoi cette mission passe avant nous, avant moi. Mais à tes yeux j’ai toujours l’impression d’être une gamine immature, à qui il est inutile d’expliquer tes contraintes d’homme. Moi, mes chiffres et mes chiffons, nous vivons dans un monde de frivolité à mille lieues des dures réalités de la vraie vie, et la vraie vie, c’est les chantiers, les charrettes, les clients qui veulent toujours plus vite et moins cher. Ce matin j’ai envie de te tuer, et je ne me rappelle plus du tout pourquoi ton enthousiasme, ta vitalité et tes projets ont autant fait pour me séduire que la largeur de tes épaules qui me semblaient capables de servir de rempart contre le reste du monde. Gary Cooper dans Le rebelle de King Vidor, voilà comment tu m’apparaissais, tu sais le plan en contre-plongée où il se découpe sur le ciel au-dessus de la carrière, un homme, un vrai, un qui se mérite. J’aurais dû me rappeler que Patricia Neal passe la moitié du film à souffrir… Mais quand elle pleure, elle n’a pas les yeux gonflés et le nez rouge, elle.
Les idées qui vagabondent calment mes sanglots, essayons de positiver avant de nous lever d’un bond courageux, tu reviens bientôt, la fin de la semaine tu as promis, nous passerons le week-end à faire ensemble tout ce que nous aimons, tu m’aideras à apprivoiser ta maison. Et puis le froid c’est bon pour la peau.
Et si je ne veux pas être en retard à la réunion préparatoire des défilés de la collection automne-hiver 1978, il faut vraiment que je me botte les fesses et que je me lève. Banzaï !
Au prix d’un effort surhumain, je sors le bras de la chaleur protectrice du lit et attrape d’un seul mouvement un kleenex puis mes vêtements, que j’enfile à la diable en me tortillant. Je ne peux même pas me lever d’un bond, puisque le lit est posé par terre, simple futon sur les tatami : le premier geste du matin est donc un effort pour retrouver la position verticale. Ici il faut réviser ses lieux communs, on ne se lève pas d’un bond, on se déplie en grimaçant, on n’ouvre pas les volets en écartant les bras et en respirant bien fort, on les fait coulisser, et le tout à l’avenant…
Pleine d’espoir je soulève le store – je n’ai pas fermé les volets – mais non, il n’a pas neigé, et l’aube grisonnante ne révèle pas encore le temps qu’il va faire. Avec un peu de chance, le froid sec de ces derniers jours va revenir. Arrivée une semaine avant le début de mon contrat, j’ai passé tout mon temps à sillonner Tokyo, du moins le centre – ou une partie du centre, restons modeste, cette ville a des proportions qui nous dépassent –, à me promener nez au vent sous un ciel radieux, sans souffrir du froid grâce à ce climat incroyablement sec en hiver. J’ai essayé d’apprivoiser la ville, de m’habituer à ses odeurs, ses bruits et ses lumières, mais j’ai vite su que malgré le charme indéniable qui se dégage de cette ville incroyable, il allait me falloir longtemps avant de la comprendre, de l’appréhender dans sa complexité, de m’y sentir chez moi. La juxtaposition des artères bruyantes bordées de gratte-ciel et de néons avec les petites rues traditionnelles est tellement déroutante ; même en plein centre, près de Ginza, on trouve encore des endroits où les petits commerces alternent avec de minuscules restaurants, bars plutôt, où on mange debout au comptoir à toute heure du jour ou de la nuit, des maisons en bois décrépi entourées de jardinets pelés où sèche le linge, des petits temples cachés au détour d’une impasse.
Et ces fils… Ces milliers de fils électriques qui bordent presque toutes les rues dans un enchevêtrement incroyable, au lieu d’être enterrés comme chez nous, et qui donnent à Tokyo un faux air de Tiers-Monde. Et les couleurs, les couleurs qui envahissent tout, avec une préférence marquée pour les plus violentes et les néons qui clignotent, les enseignes démesurées au-dessus des magasins, les distributeurs de sodas surmontés d’énormes têtes d’animaux, les répliques de plats en vitrine des restaurants dont les roses et les verts criards me donnent envie de vomir, mais dont l’accumulation forme une sorte de tableau abstrait…
Et la foule, cette foule immense qui envahit les rues à heure fixe, ce fleuve humain. Toutes ces têtes brunes, cette marée de cheveux noirs et raides, cette impression d’être tombée sur une autre planète, au point que quand deux Occidentaux se croisent, ils se sourient instinctivement.
Hier matin, un petit garçon m’a montrée du doigt dans une rue voisine, en criant à sa mère :
Gaïjin, gaïjin, une étrangère !
Ne pouvant penser que j’étais la première qu’il voyait, je suis restée saisie, hésitant entre l’envie de lui sourire et l’impression d’être rejetée par un xénophobe en culottes courtes.
En me brûlant les doigts autour de mon bol de thé bouillant, le nez rouge collé au carreau glacé, je me force à penser que cette maison sera merveilleuse au printemps et en été, que la terrasse en bois qui la borde sera propice aux dîners en amoureux, sous le cerisier métamorphosé en un nuage blanc, que les camélias seront bientôt en fleurs, on peut déjà voir leur couleur qui perce au bout des boutons gonflés. La contemplation des camélias me ramène en pensée à ma maison bretonne, et les larmes me remontent violemment aux yeux. Non, je ne vais pas me remettre à pleurer, je n’ai pas le temps, il faut que je m’active et me mette en condition pour affronter la réunion de ce matin. Ils m’attendent tous au tournant, je le sais, et je ne dois pas rater cette première épreuve si je veux me faire accepter par l’équipe. Tu vas être souvent absent, je commence à le comprendre, et je dois absolument m’investir dans ce boulot si je veux survivre.
– II –

L’air vif me surprend lorsque je sors, je serre bien mon écharpe en cachemire, gentil cadeau de ma maman qui a vu partir avec inquiétude sa fille chérie chez les sauvages, et je hâte le pas vers la station de métro. Je ne me lasse pas du chemin qu’il me faut emprunter quelques minutes avant de rejoindre la grande avenue bruyante où elle se situe. Dissimulées derrière un grand immeuble qui abrite les bureaux de l’EDF local, les petites rues sont silencieuses et désertes. Nous sommes dans un des rares quartiers de Tokyo où subsistent encore des maisons de thé traditionnelles, et ce n’est qu’à partir de cinq heures du soir qu’il s’anime, de longues limousines noires venant déposer des hommes d’affaires en costume sombre, qui repartent ivres morts vers onze heures ou minuit. Je n’ai pas eu encore l’occasion de croiser une geisha , j’ignore si elles sont parées de leur maquillage et de leur costume traditionnels, ou si elles sont devenues de vulgaires courtisanes fardées à l’occidentale.
Mais le matin, pas un bruit, les portails de bois cachent leur mystère, mes talons résonnent sur le macadam, faisant s’enfuir le chat roux que j’ai déjà entr’aperçu dans le jardin et que j’espère bien apprivoiser.
Je m’engouffre dans le métro qui, à cette heure déjà tardive pour un honnête travailleur, n’est pas trop bondé. C’est drôle, ce métro m’a dès le début été familier, comme un frère jumeau du métro parisien. Pourtant, un Japonais arrivant à Paris doit être passablement désorienté et n’a sûrement pas la même impression : ici tout est mâché, sur-indiqué, écrit et annoncé par haut-parleur. Dans chaque station, en plus de la station elle-même sont indiquées en japonais et en romaji, c’est-à-dire en caractères romains, la suivante et la précédente ; dans le wagon, avant l’arrivée à la station, une voix en indique le nom et les correspondances possibles et conseille de ne rien oublier. Les portes s’ouvrent et se ferment automatiquement, les passagers attendent en grappe sur les emplacements peints sur le sol juste en face de l’endroit où elles s’ouvrent, provoquant une belle bousculade entre ceux qui veulent descendre et ceux qui veulent monter. Si, mû par la logique de votre esprit cartésien, vous décidez d’attendre sur le côté pour laisser s’écouler le flux, vous êtes au mieux l’objet de regards apitoyés, au pire foudroyé par des yeux noirs courroucés : bref, dans tous les cas, considéré comme le barbare que vous êtes.
Je n’ai que huit stations à parcourir, cinq sur ma ligne, puis changement, et les trois dernières. L’écart entre les stations est bien plus important qu’à Paris, et il me faut une bonne demi-heure. J’ai essayé de le faire à pied dans mes balades des premiers jours, mais j’ai craqué au milieu, c’était trop long ! En plus, les quartiers traversés ne sont pas très intéressants, sauf quand la ligne longe le Palais impérial qui occupe au centre de Tokyo un espace presque aussi grand que Central Park à New York. Maintenant, quand je passe en dessous, je me représente ses hauts murs gris qui ne laissent rien deviner des jardins intérieurs.
J’ai remarqué dès le premier jour que les gens à côté desquels je m’asseyais en avaient l’air gênés, au point parfois de se lever pour changer de place, et maintenant je fais attention de choisir une place isolée… Tout en observant les passagers autour de moi qui s’appliquent à ne pas me dévisager, je pense à la journée qui s’annonce, et je me dis avec un petit soupir que la partie est loin d’être gagnée.
Je viens de prendre mes fonctions au sein de Tenzo Japon, la société qui gère la marque Tenzo ici. Le premier contact avec mon nouveau bureau a été déroutant, très friendly en apparence, totalement glacial en réalité. Beaucoup de sourires et de courbettes, on m’a dégagé un espace dans un angle de la vaste pièce où tout le monde cohabite sans aucune intimité ; avec les yoroshiku de rigueur on m’a présenté toute l’équipe en enchaînant des noms que je n’ai pas retenus, puis on m’a plantée là, et il m’a fallu ramer toute la journée pour essayer de comprendre qui est qui, qui fait quoi, et obtenir un minimum d’informations sur le planning des jours à venir. Il est vrai que l’effervescence est grande, je ne peux pas leur en vouloir de ne pas avoir beaucoup de temps à m’accorder : nous sommes à la veille des défilés d’automne-hiver, rien ne semble prêt, et je sais trop bien comment cela se passe et comment d’une improvisation apparente doit sortir un show impeccablement réglé. Tenzo arrive la semaine prochaine de Paris, et il faut qu’il trouve le travail bien avancé : sous une apparente décontraction, le Maître est d’une rigueur absolue, toute japonaise.
Je me fais donc toute petite, je rassemble mes maigres connaissances de japonais pour me rendre compte que je ne comprends rien malgré mes deux ans de Langues’Ô, et je tâche de glaner le maximum d’informations par moi-même, en ouvrant grand mes yeux à défaut de mes oreilles. Heureusement, un croquis reste un croquis, un bout de tissu reste un bout de tissu, et les conversations sont émaillées de nombreux mots français quand il s’agit des collections, et de nombreux mots anglais dans les exclamations : le tout forme une sorte de sabir dans lequel j’arrive peu à peu à me retrouver. L’excitation étant contagieuse, je finis par me détendre, et je prends mon courage à deux mains pour aborder Matsuya-san.
Matsuya-san est le directeur administratif et financier de la société, ou du moins l’équivalent japonais, car je m’apercevrai vite que les organigrammes ne correspondent pas vraiment aux nôtres. Disons qu’il est responsable de la gestion de Tenzo Japon, et qu’il est, sur le papier du moins, hiérarchiquement supérieur à Iwasaki-san, la directrice des collections. Sur le papier, car cette petite femme fine et toujours en mouvement semble être à elle seule l’âme de ce bureau.
Matsuya-san occupe un bureau séparé, qu’il partage avec son assistant, Maeda-san, un garçon doux et timide, et sa secrétaire, que tout le monde appelle Mary. Matsuya-san semble avoir la quarantaine, mais c’est difficile de donner un âge aux Asiatiques, ils paraissent toujours moins. Le visage assez rond, avec un début de calvitie précoce, il a une bonne tête de comptable que dément son regard froid. J’ai à peine entendu le son de sa voix à mon arrivée, il m’a serré la main en esquissant juste l’habituelle courbette de politesse avant de tourner les talons pour regagner son bureau dont il n’est plus sorti. Un télex à côté de lui crache régulièrement une bande blanche imprimée qui retombe en plis gracieux dans la corbeille disposée en dessous à cet effet, et que Mary, à intervalles réguliers, découpe pour la poser sur son bureau. Dans un coin, un bambou maigrichon regrette ses montagnes natales.
J’ai été envoyée ici pour auditer la filiale japonaise de Tenzo SA. Bizarrement, alors que Tenzo, le couturier le plus inventif de sa génération, est japonais, Tenzo SA est une société française, et la branche japonaise, créée plusieurs années après que le couturier ait percé en France, n’est qu’une filiale.
Michel Guinaudeau, le directeur général de Tenzo SA, avait apprécié mon travail lors d’une mission d’audit que j’avais effectuée chez eux, en tant que collaboratrice d’un gros cabinet de consultants anglo-saxons. J’avais réussi à mettre à jour des dysfonctionnements dans l’organisation des collections, sources de gaspillage financier important, et à proposer une solution qui ne froisse personne : à l’entendre, c’était un miracle qu’il n’avait pas réussi à obtenir en interne ! Notre collaboration s’était passée harmonieusement ; c’est un homme d’une courtoisie irréprochable, que sa très grande taille fait se tenir légèrement courbé en permanence, ce qui donne l’impression à ses interlocuteurs qu’il leur prête une écoute particulière. Nous avons le même sens de l’humour et notre complicité avait démarré dès le premier jour, doublée d’un léger flirt : en parfait homme du monde, il sait d’instinct faire sentir aux femmes qui l’entourent combien la féminité lui est indispensable. Bref, une mission extrêmement satisfaisante, à l’issue de laquelle il m’avait proposé d’intégrer le groupe. J’avais hésité un instant, sachant bien qu’un jour je quitterais le Cabinet pour entrer chez un client, mais il m’avait semblé que c’était trop tôt, qu’il me restait des choses à apprendre.
Mais quand tu m’avais annoncé qu’on te proposait le job de ta vie au Japon et que j’avais compris que t’obliger à choisir entre ce job et moi était de toute façon la fin de notre couple, c’est vers Michel que je m’étais immédiatement tournée pour qu’il m’ouvre son carnet d’adresses japonaises. À l’issue d’un déjeuner fort agréable dans un petit bistrot de la galerie Vivienne, à deux pas de la place des Victoires, où nous avions retrouvé nos habitudes, il m’avait proposé de partir pour leur compte, pour aller mettre mon nez dans les affaires de leur filiale de Tokyo dont les résultats laissaient sérieusement à désirer. Il ne savait pas si c’était imputable au marché japonais encore mal organisé, à l’inadéquation des produits, ou aux méthodes de travail japonaises qui pourtant commencent à faire l’admiration du monde entier. Je n’avais pas hésité une seconde, trop heureuse de trouver si vite, pour un patron que j’appréciais en plus, et c’est enthousiaste que j’avais sauté dans le premier avion, totalement imperméable aux mises en garde de mon entourage, Jeanne d’Arc partant convertir les barbares et retrouver son héros !
Et maintenant Jeanne d’Arc doit demander à Matsuya-san de lui ouvrir ses livres de compte… La logique voudrait que je m’installe dans son bureau, mais outre le manque de place, je préfère l’ambiance chaleureuse de la salle collective. De plus, mon intuition me souffle que ce n’est pas forcément dans les chiffres que je vais peut-être trouver ce qui cloche. Armée de mon plus beau sourire et d’une feinte humilité, je toque légèrement à la porte de Matsuya-san, en articulant un clair :
Sumimasen, Matsuya-san !
Mon interlocuteur faisant mine de ne pas m’avoir entendue, je répète un peu plus fort :
Sumimasen , Matsuya-san , puis-je vous voir ?
Maeda-san semble captivé par les chiffres qu’il aligne sur sa calculatrice, et se garde bien de tourner la tête vers moi. Mary, prise apparemment d’une envie pressante, se lève brusquement et disparaît en direction des toilettes. Matsuya-san, dérangé par le bruit de sa chaise, daigne alors lever les yeux de ses dossiers et me contemple d’un regard ennuyé.
Ah, Sophie-san !
Dès mon arrivée, il est apparu évident à tout le monde que je m’appelais Sophie-san. Je n’ai rien fait pour lutter contre cette facilité, car mon nom de famille est imprononçable et intraduisible en japonais, mais là je réalise que j’ai commis une erreur, car au Japon, seul l’usage du nom de famille est courant : le prénom est réservé aux enfants ou aux employés subalternes comme les secrétaires. (Je rencontrerai même des couples dont la femme appelle son mari par leur nom de famille.)
Le « Sophie-san » de Matsuya-san est donc presque une insulte, d’autant qu’il est prononcé d’un ton à la fois ennuyé et condescendant.
Je ne laisse rien paraître et poursuis en anglais, incapable d’aller plus loin en japonais.
Matsuya-san, je pense que monsieur Guinaudeau vous a envoyé une note expliquant ma venue à Tokyo. Voulez-vous que nous prenions un moment pour en parler ?
J’ai fait l’effort de parler lentement, dans l’ignorance de son niveau d’anglais. Michel ne m’a rien dit à Paris, d’ailleurs nous avons très peu préparé ma mission car il partait pour New York le lendemain. Il m’a juste transmis un dossier financier et comptable mettant en évidence les difficultés de la filiale, et m’a dit que l’interlocuteur habituel de ses services, après Ninomiya-san le patron, était Matsuya-san, sans plus de précision. J’en avais donc déduit que Matsuya-san parlait suffisamment anglais pour l’utiliser professionnellement.
Or ma phrase ne semble provoquer aucune réaction et les yeux froids n’expriment toujours rien d’autre que l’ennui. Toujours souriante, et en faisant un pas à l’intérieur du bureau, je répète :
Voulez-vous que nous parlions maintenant, ou si vous êtes occupé, préférez-vous plus tard ?
Maeda-san est hypnotisé par sa calculatrice et en fixe l’écran sans plus respirer. Matsuya-san fait alors entendre une sorte de grognement du fond de la gorge et grommelle :
No English !
Mon air déconcerté semble le réjouir, et il répète plus fort :
I don’t speak English !
Mais Matsuya-san, vous communiquez bien en anglais avec Paris !
Il répète une fois encore avec brusquerie son « No English ! » et replonge dans ses dossiers sans plus s’occuper de moi. Totalement décontenancée, je ne sais comment m’en sortir sans perdre la face et je fais une nouvelle tentative sur le mode de l’humour, en japonais cette fois-ci :
Votre anglais est sûrement meilleur que mon japonais !
J’ai utilisé sciemment la forme la plus polie du langage, s’il faut caresser son ego dans le sens du poil, peu importe, mais il faut absolument que j’établisse un contact avec ce type, sinon je suis mal partie.
Vous savez, je n’ai étudié le japonais que deux ans, et c’était il y a longtemps déjà… Je suis sûre que votre anglais est parfait…
Soupir en face. Matsuya-san relève les yeux et me regarde comme une enfant attardée. C’est vrai que mon japonais est scolaire, je me rends bien compte qu’il manque totalement de naturel. Son regard marron n’exprime toujours rien d’autre que l’ennui le plus profond, et il reste silencieux. Ne sachant plus que dire, je reste silencieuse moi aussi, et la situation se cristallise rapidement, de façon tout à fait inconfortable.
Décidée à réussir coûte que coûte, je fais un pas de plus dans le bureau, toujours souriante – je vais attraper des crampes aux zygomatiques –, et contournant le fauteuil qui se trouve devant son bureau, je m’y assieds, sans quitter Matsuya-san des yeux. Posément, je croise les jambes (je suis en jupe), pose les mains jointes sur mes genoux, et attends en silence. Au jeu du « le premier qui parle a perdu », je ne suis pas trop mauvaise.
Effectivement, c’est lui qui craque le premier, sans plus me regarder.
What do you want ?
Je décide de ne pas m’embarrasser plus de formules de politesse et j’attaque directement le vif du sujet :
Well, on pourrait peut-être commencer par le prévisionnel de l’année, en comparaison avec les résultats de l’année dernière…
Maeda will show you !
Se tournant brusquement vers Maeda-san, il lui aboie un ordre que je ne comprends pas, et sans plus me prêter attention replonge dans son dossier. Le pauvre Maeda-san esquisse un sourire timide, comme pour excuser l’incorrection de son patron, et en s’essuyant les mains l’une à l’autre, me dit doucement :
Je ne parle pas très bien l’anglais, mais je parle un peu le français. À la Sorbonne, j’ai fait des études. Mais j’ai oublié beaucoup…
– III –

Rien. Je ne comprends rien. J’ai beau me concentrer, faire appel à tous mes souvenirs, je suis victime des méthodes de l’enseignement français des langues étrangères. Ah oui, en grammaire je suis imbattable et je saisis parfaitement la syntaxe des phrases que j’entends, mais en comprendre le sens, macache, je suis complètement larguée… !
Depuis une heure maintenant, tout le bureau est réuni pour préparer le défilé des prochaines collections. Comme nous sommes en février, c’est de la collection du prochain automne-hiver qu’il s’agit bien sûr, collection qui sera présentée début mars, presque simultanément à Paris et à Tokyo. Et c’est bien là que le bât blesse, car Tokyo ne présente pas exactement les mêmes collections que Paris.
À Paris, le Maître a dessiné sa collection, choisi ses tissus, commencé à faire réaliser les modèles par l’atelier, et sauf changements de dernière minute – qui seront nombreux –, le défilé commence à pouvoir être monté : choisir les modèles retenus, les accessoiriser, organiser l’ordre des passages, les tableaux d’ensembles, les mises en scène, sélectionner les mannequins, etc., etc.
Ici il faut faire la même chose, mais en plus il faut adapter la collection. En effet, la morphologie japonaise est sensiblement différente de la morphologie occidentale, et il faut vérifier que les modèles retenus pourront être modifiés sans que leur équilibre soit remis en cause. Donc, pour chacune des robes, jupes, tailleurs, chemisiers – et il y a près de deux cents silhouettes –, il faut se poser la question : on garde, on ne garde pas, on l’adapte et comment ?
D’où une belle foire d’empoigne entre les stylistes garantes de l’intégrité de la Marque et dépositaires de la Pensée du Maître, et les commerciaux, garants du Chiffre d’Affaires ! Sachant qu’au Japon le management est bâti sur la notion de consensus, au premier matin de cette première réunion, je me demande avec effroi si nous ne serons pas encore là à Pâques.
La réunion a commencé dans le plus pur style nippon, les intervenants s’exprimant dans l’ordre hiérarchique, le langage utilisé se faisant de plus en plus respectueux au fur et à mesure que le niveau des intervenants décroît, mais au bout d’une heure, l’excitation a gagné les esprits, et les prises de parole se font de plus en plus rapides et vigoureuses, ce qui fait que je n’y comprends plus rien, si toutefois j’ai compris quelque chose au début.
Si au moins on avait reçu les croquis en avance. Mais chaque envoi prend plusieurs jours pour aller de Paris à Tokyo, et le Maître modifiant régulièrement les modèles, on ne sait jamais si on a reçu la version définitive. (J’ai lu récemment que les industriels des télécoms planchent sur un appareil qui utiliserait les lignes téléphoniques pour envoyer non plus des sons mais des images : voilà une invention astucieuse !)
Pour ne pas les retarder plus, j’ai décliné la proposition d’Iwasaki-san, la directrice du Bureau de Style, de m’expliquer en anglais chaque problème. En ce qui concerne les éléments touchant au style proprement dit, je ne suis pas trop perdue, je n’ai pas passé six mois dans les bureaux parisiens pour rien, et les stylistes, des jeunes filles, s’expriment dans un japonais châtié que je comprends à peu près. Mais dès que les commerciaux s’en mêlent, panique à bord, je suis définitivement out !
Percevant ma détresse, Maeda-san vient discrètement s’asseoir à côté de moi et entreprend de me traduire l’essentiel. Le pauvre a bien du mal, pour des raisons proches des miennes : le français qu’il a étudié à la Sorbonne n’a pas grand-chose de commun avec le vocabulaire commercial, et il perd rapidement pied, perdant du même coup la face… D’un sourire, j’interromps son calvaire, et lui murmure que je me ferai expliquer l’essentiel par Iwasaki-san à l’issue de la réunion. Puis je lui glisse que j’ai un rendez-vous à l’extérieur, et sors le plus discrètement possible en attrapant mon manteau et mon sac. Il me semble que le regard de Matsuya-san se pose sur moi de façon narquoise, mais je n’y prête garde et referme la porte avec soulagement.
La fenêtre qui ferme l’extrémité du couloir donne sur les immeubles environnants, je m’approche pour appuyer le front sur le carreau frais, mais le vertige me fait reculer, nous sommes au quinzième étage, c’est plus que je ne peux supporter. Relevant les yeux, je vois alors entre les gratte-ciel quelque chose qui brille et comprends avec émotion que c’est la mer, le port de Tokyo étant proche à vol d’oiseau. Nos bureaux sont situés dans un immeuble de taille moyenne du sud de Ginza, dans le quartier de Tsukiji, non loin du marché aux poissons. Bizarrement la vue de la mer me remonte le moral et, d’un doigt décidé, j’appelle l’ascenseur.
J’ai envie d’aller jeter un coup d’œil à la cafétéria qu’on m’a dit se trouver au vingtième et dernier étage, pour voir si par extraordinaire ils y servent un café digne de ce nom, le breuvage marronnasse servi au bureau n’ayant nom de café qu’aux États-Unis. L’ascenseur est activé par une charmante petite hôtesse en uniforme qui me gratifie d’un grand sourire : elles sont plusieurs à se relayer, et je ne connais pas encore celle-ci qui a l’air moins timide que les autres dont les regards, ces derniers jours, étaient restés obstinément fixés sur le bout de leurs souliers noirs.
Je reçois deux chocs consécutifs en sortant de l’ascenseur : devant moi s’étend une cafétéria chaleureuse dont la baie vitrée offre un panorama saisissant sur l’anarchie des immeubles alentour et entre eux, au-delà, à nouveau la mer, qui étincelle sous le ciel d’hiver. Et devant cette baie, un groupe de quatre Occidentaux, qui boivent leur café du matin en fumant une cigarette, bavardant de façon détendue. Je cligne les yeux plusieurs fois, ayant l’impression d’avoir changé de continent en l’espace de cinq étages. C’est idiot, mais ce sont les premiers Occidentaux que je rencontre depuis ton départ il y a quatre jours, et pour un peu je les embrasserais !
En demi-cercle autour de deux tables, de façon à faire face à la vue, ils me tournent plus ou moins le dos, et je devine quatre silhouettes d’âges et de styles différents. Le serveur au bar me regardant avec insistance, l’individu le plus à droite capte son regard et le suivant me découvre plantée devant l’ascenseur. Je dois avoir l’air passablement godiche, car il se fend d’un grand sourire et s’exclame joyeusement :
Hey, look, who’s there ?!
Ses cheveux bruns et bouclés en bataille, sa veste avachie sur un vaste pull en V, ses lunettes d’écaille me le rendent d’emblée sympathique. Ses compagnons se retournent à leur tour, me regardant en souriant. Il y a là un monsieur d’un certain âge, la soixantaine environ, vêtu d’un costume froissé et d’une cravate qui tire-bouchonne, un play-boy en blazer bleu marine à la mèche blonde avantageuse, et un individu d’âge moyen à l’air affable. Tous me dévisagent aimablement et je me décide à avancer vers eux. Celui qui a parlé se lève et m’accueille d’un chaleureux :
Welcome on our board, young lady ! Would you like a cup of coffee ?
Je me présente un peu gauchement pendant qu’ils me font une place et, tandis que le serveur m’apporte, ô merveille, un expresso, je les écoute se présenter à leur tour en me détendant.
Peter O’Connor n’est pas anglais comme je l’aurais cru, mais irlandais comme son nom le proclame. David Gordon, que son costume froissé, sa cravate en tricot et ses lunettes désignent comme le stéréotype de l’universitaire, vient de Los Angeles, son voisin plus fade de San Francisco, et le play-boy, Richard Stone, de Boston. Tous sont employés comme copywriters dans la plus grande agence de publicité du Japon – si ce n’est du monde –, la Dentsu, qui occupe l’immeuble voisin, et ils ont pris l’habitude de venir boire leur café ici tous les matins.
Ils rivalisent d’humour et de charme pour me faire raconter mon histoire, et décident d’un commun accord, après m’avoir entendue, qu’il serait absolument « unfair » de m’abandonner à mon triste sort. Jeune étrangère jetée en pâture aux barbares, abandonnée par l’homme de sa vie, dans leur bouche ce n’est plus Zola ou Dickens, c’est Stevenson ! Je les rassure en riant, mais ils me font promettre de déjeuner avec eux régulièrement, et Peter m’indique où les rejoindre à midi et demi.
C’est de fort bonne humeur et pleine d’un enthousiasme ranimé que je redescends au quinzième étage pour reprendre le cours de la réunion, qui ne semble pas avoir beaucoup progressé.
Iwasaki-san me fait signe, et je viens m’asseoir à côté d’elle. Cette petite femme fine est ravissante, elle ressemble à Jeanne Moreau dans Jules et Jim , elle a cette même bouche un peu boudeuse qui s’éclaire en un formidable sourire. Impossible de lui donner un âge, mais sa position professionnelle et les petites rides au coin de ses yeux me font penser qu’elle doit avoir aux alentours de la quarantaine. Elle ne porte pas d’alliance, et je suppose que comme toutes les femmes qui souhaitent faire carrière ici, elle ne s’est pas mariée. Elle parle couramment anglais, et m’a accueillie très chaleureusement, avec une décontraction qui trahit des séjours en occident. J’apprendrai par la suite qu’elle a séjourné plusieurs fois à Paris aux côtés de Tenzo.
Pour l’instant, elle laisse ses troupes s’exprimer et m’explique à mi-voix que la tension palpable est due aux mauvais résultats de l’année dernière, et que commerciaux et stylistes se rejettent la faute.
À ce moment arrivent deux individus dont l’entrée impose immédiatement un silence respectueux : tout le monde se lève et incline la tête, on se croirait à l’école à l’entrée du proviseur dans la classe, je me retiens pour ne pas pouffer. Le plus âgé des deux, un petit homme sec à l’air intelligent, c’est Ninomiya-san, le directeur général, que j’ai rencontré à Paris lors de ma mission précédente, avec lequel un contact courtois s’était établi. Il est accompagné d’un garçon plus jeune, dont l’air ouvert et souriant inspire immédiatement la sympathie et que Ninomiya, après m’avoir saluée, me présente rapidement : Kochi-san, le directeur commercial. Ces messieurs s’asseyent, et la réunion reprend, d’abord un ton en dessous, avant que les commerciaux, forts de la présence de leur patron, ne fassent à nouveau preuve d’agressivité.
La controverse porte sur un des thèmes majeurs de la collection. Tenzo a dessiné une série de silhouettes extrêmement fluides, toutes de mousseline drapée et superposée, qui doivent bouger harmonieusement au rythme des mouvements de la marche en balayant le sol. Nous sommes sortis des années hippies, mais Tenzo en a conservé la fraîcheur et l’esprit nature, et sa mode se développe autour de ses images de femmes-fleurs, mêlées à une inspiration ethnique très réussie. Bref, c’est ravissant et, porté par des mannequins d’un mètre quatre-vingt, c’est irrésistible. Mais voilà, qu’en sera-t-il sur des Japonaises d’un mètre soixante aux jambes torses ? Il va bien sûr falloir revoir les patronages et, les tissus ayant des dessins placés, la difficulté est grande. Surtout si, comme on peut le penser, la presse fait un triomphe à ces modèles… Toutes les Japonaises vont vouloir ces grandes jupes bordées en bas de coquelicots dansants, mais comment les raccourcir sans en tuer la grâce ? Les commerciaux penchent pour la suppression d’un grand nombre de modèles, alors que les stylistes hurlent au sacrilège.
L’heure du déjeuner arrive à point pour calmer les esprits et Ninomiya propose un déjeuner rapide regroupant ses cadres autour d’un plateau-repas dans la salle de réunion.
À peine sa secrétaire a-t-elle passé un coup de fil qu’un livreur arrive, portant un échafaudage impressionnant de lunch box en simili laque noire et rouge. Il y en a une par personne et, lorsque j’ouvre la mienne, je découvre un vrai jardin, un assortiment délicat de couleurs et de formes, composé de sushi et de sashimi , avec les petites coupelles de sauces qui les accompagnent. Je n’apprécie guère ni l’un ni l’autre, mais je m’extasie comme il se doit, et n’étant pas trop maladroite de mes baguettes, je fais honneur à ces poissons qui sont, il faut le reconnaître, d’une fraîcheur incroyable. Et pour cause, ils viennent directement de Tsukiji, le marché aux poissons. À condition de ne pas forcer sur le wasabi – la sauce au raifort horriblement forte –, ça se laisse manger. Les convives masculins ne font qu’une bouchée de leurs plateaux, qu’ils font descendre à grandes goulées de Ki-Rin , la bière japonaise, alors que Iwasaki-san et moi faisons preuve de plus de modération et buvons de l’eau.
Kochi s’est assis à ma gauche et, une fois rassasié sans un mot, se tourne vers moi avec un sourire.
Vous parlez japonais n’est-ce pas ? Parce que mon anglais est épouvantable… Déjà à l’école, j’étais assez mauvais, et je n’ai jamais été envoyé à l’étranger, moi !
Ces derniers mots sont proférés avec un petit clin d’œil à l’intention d’Iwasaki-san assise à ma droite, mais je sens qu’une réelle rivalité existe entre ces deux-là, bien qu’ils aient l’air de vraiment s’entendre, ou plutôt, de bien se connaître.
Désolée, mais je comprends juste un tout petit peu, et je parle difficilement…
Mais non c’est parfait, n’est-ce pas Iwasaki-san, Sophie-san parle parfaitement !
Derrière le compliment appuyé, je sens la satisfaction de Kochi à l’idée que mon japonais ne soit pas aussi bon qu’on le lui avait laissé entendre. Je le savais avant de venir, mais cela s’est confirmé : les Japonais détestent absolument qu’un Occidental les comprenne et parle leur langue. Pour eux, je ne sais comment l’expliquer, c’est comme une sorte de voyeurisme, comme si on avait, par le biais de la langue, accès à un monde qui nous est interdit. Et mes premiers contacts, à mon arrivée, avec les petits commerçants à côté de chez nous, où j’ai eu à cœur d’essayer tout de suite de parler dans leur langue, se sont soldés par des regards soupçonneux, la plupart d’entre eux, les plus âgés surtout, faisant même mine de ne pas comprendre que je parlais, ou essayais de parler japonais. J’en ai été vexée comme un pou !
Par contre, comme cela ne leur vient pas à l’idée qu’on puisse les comprendre, ils se laissent aller devant vous à parler sans dissimulation, et plusieurs fois j’entendrai bon nombre de choses que je ne suis pas censée entendre.
La conversation a pris une tournure générale, Ninomiya interrogeant rapidement ses collaborateurs qui lui répondent brièvement et respectueusement et, tandis que les secrétaires apportent le café et que nous allumons tous une cigarette, il fait le point sur l’activité des deux derniers jours. Je comprends qu’il revient d’une tournée en province avec Kochi, où ils sont allés visiter des points de vente, et qu’ils ont trouvé beaucoup d’articles en solde, ce qui laisse mal augurer des prochaines commandes. Kochi part alors dans une diatribe à laquelle je ne comprends rien, mais Iwasaki-san semble en faire les frais, et garde un silence marqué, assorti d’un regard lointain. Visiblement, elle ne rentrera pas dans le piège d’une prise de bec avec Kochi devant le patron – elle le laisse s’exciter tout seul – et il finit pas retomber sur son siège en s’essuyant le front, l’air découragé.
Matsuya, présent lui aussi, n’a pas ouvert la bouche de tout le déjeuner, et je n’arrive pas à décider de quel côté il penche. Quand ses yeux se posent sur moi, c’est toujours avec ce même regard froid dont j’ai l’impression qu’il me traverse pour regarder au-delà, mais en fait je réalise qu’il regarde tout le monde comme cela. Bizarre ce type, je ne le sens pas du tout. Avec Iwasaki-san est apparue une sympathie immédiate, Kochi est le stéréotype du commercial un peu chien fou mais pas vraiment antipathique, mais lui, je n’arrive pas à me faire une opinion.
Ninomiya met fin à la réunion en se levant et me fait signe de rester.
Alors, Sophie-san, comment s’est passé ce premier contact ? Pas trop dépaysée ?
Je lui suis reconnaissante de s’adresser à moi en anglais, j’ai la tête qui bourdonne.
Désolé de ne pas avoir été là pour vous accueillir, mais je crois que votre mari est à Tokyo également, n’est-ce pas ? Où habitez-vous ?
À Iidabashi, près de Shinjuku.
Iidabashi ! Vous avez de la chance !
Malgré son poste, il est peu probable qu’il habite le centre de Tokyo, vu le coût des logements, et je le sens un peu envieux et incrédule. Je souris en acquiesçant, mais je ne rentre pas dans des explications qui ne le regardent pas ; il n’a pas besoin de savoir qui tu es ni ce que tu fais…
Monsieur Michel Guinaudeau m’a expliqué votre venue, j’espère que vous allez pouvoir nous aider.
C’est dit d’un ton aimable, mais je ne jurerais pas que ce soit sincère. Il doit être mortifié que son boss ait jugé utile de lui envoyer une taupe dans les pattes et il doit se méfier comme de la peste de ce que je vais pouvoir lui raconter. En même temps, il a assisté à Paris à la réunion où le Cabinet a présenté son rapport, et il a été forcé de constater le bien-fondé de nos conclusions. Il m’avait même félicitée à la sortie, en m’invitant courtoisement à venir le voir au Japon : s’il avait su, il aurait gardé son invitation pour lui ! Ceci dit, il a quand même tout intérêt à redresser la barre, et c’est à moi de manœuvrer pour qu’il puisse officiellement s’en attribuer la réussite…
Bien, si vous avez besoin de quoi que ce soit, mon bureau vous est toujours ouvert.
Il ne s’attend pas à une demande de ma part et se dirige vers la porte, mais j’en profite :
Justement, Ninomiya-san, j’ai un petit problème. Matsuya-san et Kochi-san ne semblent pas parler suffisamment anglais, et mon japonais est réellement trop faible pour être utilisé professionnellement… Je ne sais pas très bien comment faire, je ne peux pas me contenter de discuter avec Iwasaki-san…
Il me regarde d’un air ennuyé – visiblement il n’a pas pensé à cela –, il ne s’attend quand même pas à ce que je fasse la potiche ?
Écoutez, je ne sais pas, je vais réfléchir… Demandez à Maeda-san, il parle français je crois. Oui, c’est cela, demandez à Maeda.
L’idée est bonne, Maeda-san faisant partie du service « neutre », mais je le vois mal, le pauvre, passer ses journées à me servir d’interprète dans la langue de Molière ! Je n’ose pourtant insister et réponds que je vais essayer.
Dans le bureau, la réunion a repris, et j’ai juste le temps d’aller aux toilettes en faisant au passage un clin d’œil à la mer, avant de venir reprendre ma place aux côtés d’Iwasaki-san. L’après-midi est une vraie torture. Je décroche peu à peu, et malgré les nombreuses tasses de thé vert servi par les secrétaires, je m’enfonce dans un engourdissement proche de la somnolence. À 17 heures 30, le carillon de Big Ben retentit (le premier jour, grande a été ma surprise), et donne le signal du départ des secrétaires. Le reste des troupes demeure assis, et Iwasaki-san me glisse qu’il y en a encore au moins pour deux heures, et qu’ensuite, ils iront sans doute dîner à côté. Je ne peux pas décemment partir avec les secrétaires et je me force à rester une heure de plus. Puis, voyant que Ninomiya-san se retire dans son bureau pour téléphoner, je m’éclipse discrètement. J’ai l’impression qu’ils sont tous soulagés de mon départ, bien que je n’aie rien dit de l’après-midi, me contentant de prendre des notes. Je dois devenir parano…
– IV –

Quand j’arrive dans la rue, j’inspire à pleins poumons une gorgée d’air glacé, puis l’abattement me saisit à l’idée de rentrer seule dans la maison gelée, et je décide de marcher un peu.
Ce quartier la nuit ressemble à un feu d’artifice ! C’est une débauche de néons aux couleurs vives, d’affiches lumineuses sur les façades des immeubles, toutes les grandes marques japonaises veulent être présentes sur ce petit périmètre qui entoure le principal carrefour de Ginza. Je remarque qu’il n’y a pas une seule marque européenne ou américaine. Pour l’essentiel, il s’agit de marques technologiques comme Canon ou Sony, ou de marques de voitures. À 18 h 30, les grands magasins sont encore ouverts, et de nombreuses jeunes filles entrent et sortent en groupes joyeux. Elles ne vont jamais seules, toujours par groupes de deux, trois ou quatre, en perpétuelle excitation, cachant leurs rires derrière leur main comme doit le faire toute jeune fille bien élevée. Ce sont les employées des sociétés alentours ; elles ont une vingtaine d’années, ont fini leurs études et profitent de ces quelques années de liberté avant le mariage qui les confinera dans leur rôle de mère et d’épouse. Chronologiquement, l’épouse viendra avant la mère, mais c’est bien ce statut de mère qui est important, l’époux passant vite au second rang.
Pour l’instant, elles sont dans cet âge merveilleux des premières libertés, du premier salaire, et elles se saoulent dans une frénésie consommatrice qui n’a pas de bornes. Comme elles habitent toujours chez leurs parents et que les appartements sont exigus, c’est en vêtements, maquillage, parfums ainsi qu’en milliers d’accessoires futiles et prodigieusement cucul à mes yeux, qu’elles dépensent leur salaire tout neuf. Les marques occidentales les font rêver, et les marques françaises viennent évidemment en tête du hit-parade. Elles sont capables de sacrifier plusieurs mois de salaire pour un sac Vuitton… Pour moi, et j’avoue ce racisme avec honte, il n’y a pas animal plus sot que la jeune fille japonaise ! Formatées par l’école et par leur mère, leur avenir est tout tracé et, fières d’appartenir au groupe comme on leur a appris, elles ont un comportement stéréotypé exaspérant, fait de fausse timidité, de petits rires permanents cachés derrière leur main, de battement de cils sur des yeux baissés, d’ignorance affichée. « Azukashi… », c’est tout ce qu’on peut tirer d’elles quand on leur adresse la parole.
Je rêve d’en prendre une par les épaules et de la secouer jusqu’à faire tomber cette façade, pour trouver la personne qui est derrière, ses angoisses, ses rêves, ses révoltes et ses peurs…
Les seules que je verrai s’extérioriser, mais là encore dans le cadre d’un groupe, ce sont ces adolescentes apparemment déjantées qui le dimanche après-midi envahissent Roppongi avec des tenues extravagantes, pour passer quelques heures avec des garçons du même âge à danser sur des musiques hurlantes, déguisées en Nathalie Wood ou James Dean.
Je dépasse les vitrines élégantes de Mitsukochi, et je tombe en arrêt devant un pachinko . J’en ai déjà vu bien sûr, il y en a partout, mais la nuit, cela prend une dimension supplémentaire. C’est une très grande salle, il y a au moins huit rangées de vingt machines, ce qui veut dire qu’il y a plus de cent cinquante personnes assises, les yeux hypnotisés par les panneaux lumineux, le doigt rivé sur le poussoir qui relance les billes, dans le vacarme hallucinant des billes d’acier qui retombent en pluie, sous un éclairage cru. Beaucoup de femmes, de tous âges mais peu de jeunes filles, et de toutes conditions. Elles restent là parfois près de deux heures, en totale hypnose, c’est une vraie drogue. Ce n’est pas l’appât du gain qui les motive – on ne gagne pas d’argent mais des lots de savonnettes ou des horreurs dignes des fêtes foraines –, c’est un moyen de s’exclure du monde : même pas un moyen d’exister, non au contraire, un moyen de ne plus exister. Plantée devant la vitre, j’ai l’impression d’observer des zombies, et une sorte de honte me pousse à m’éloigner.
Toutes les avenues et les petites rues environnantes sont également bordées de bars ou de petits restaurants, occupés cette fois-ci majoritairement par des hommes, encore que l’on puisse parfois y voir des jeunes femmes accompagnant leurs collègues masculins. Car c’est entre employés, ou cadres, que les gens sortent le soir et viennent se détendre avant de prendre le métro ou le train pour l’heure ou l’heure et demie de transport qui les ramènera chez eux. Nombre de bars sont équipés d’un micro, et il est tout à fait commun de pousser la chansonnette au milieu des collègues. Même les jeunes femmes, après bien sûr le « azukashi » de rigueur, n’hésitent pas à s’emparer du micro. Les quantités d’alcool ingurgitées par les hommes, whisky japonais Suntory ou saké, sont impressionnantes et, dès neuf heures du soir, les rues sont envahies par des individus titubants, se raccrochant souvent l’un à l’autre, la cravate dénouée sur le col ouvert. Le métro devient alors une horreur, les Japonais ayant la nausée facile… Je ne comprendrai jamais pourquoi, buvant autant, ils tiennent si mal l’alcool.
Je commence à être frigorifiée et songe à rentrer, quand je me souviens que le frigo ne contient plus grand-chose, rien de propre à me remonter le moral en tout cas. Une centaine de mètres plus loin, j’ai repéré une boulangerie française, « Chez Georges ». La nourriture française est très appréciée des Japonais, mais jusqu’à présent elle était réservée à une élite, les restaurants et traiteurs français étant hors de prix. Depuis quelque temps apparaissent des établissements plus modestes, en particulier des boulangeries, et la baguette de « Chez Georges » est déjà réputée.
Ah le bonheur de pousser la porte – le propriétaire a poussé le raffinement jusqu’à l’équiper d’un carillon bien de chez nous –, et de se laisser envahir par la chaleur et l’odeur du pain… J’en salive de convoitise, un peu de tenue ou je vais me mettre à baver ! C’est une vraie boulangerie, aux murs recouverts de céramiques peintes de monuments parisiens, au milieu desquelles figure en bonne place le Moulin de la Galette sur fond de Montmartre. C’est un tel plaisir de me retrouver dans un environnement familier, même s’il est un peu japonisé bien sûr, les habitudes d’hygiène étant ici bien plus développées que chez nous. Il est impensable par exemple de prendre de la nourriture sans gants, blancs forcément, de donner un pain non emballé, ou de toucher d’une même main du pain et de l’argent. Il y a donc un ballet bien rôdé entre les vendeuses, en petit tablier vichy, et la caissière. Georges n’est apparemment pas là, je ne pourrai donc faire sa connaissance, et je me décide pour une baguette croustillante fraîchement sortie du four, à laquelle j’ajoute, ne lésinons pas, un croissant au beurre pour demain matin.
J’ai hâte maintenant de rentrer, et pendant que le furô chauffera, de me complaire dans les délices coupables d’une baguette fraîche beurrée, trempée dans un énorme bol de chocolat chaud ! Voilà qui est quand même plus réconfortant qu’un assortiment de poissons crus et froids. J’aurai mal au cœur après, et me sentirai toute ballonnée, mais tant pis, un chocolat chaud, un bain brûlant et un bon polar sous les édredons me feront peut-être supporter ton absence… Et j’espère vraiment ton appel ce soir, trois jours sans t’entendre, c’est plus que je ne peux supporter, je sais que dès que j’aurai poussé la porte de la maison, non dès que j’aurai fait coulisser la porte de la maison, l’angoisse resurgira et me transformera en petite chose misérable. Avec un soupir, je croque le quignon de la baguette et descends à pas lents les escaliers du métro.
– V –

Trois jours maintenant que dure la sélection des modèles, l’équipe progresse peu à peu. La méthode japonaise est longue mais efficace, une décision n’est prise que quand elle a réuni l’unanimité, mais après, elle sera appliquée sans être remise en cause.
Mercredi, j’ai décidé de m’exclure – après tout je ne suis pas qualifiée pour les aider à choisir –, et de me plonger dans les chiffres. Maeda-san m’a transmis ce que je lui demandais, mais beaucoup de documents sont en japonais – seules les synthèses sont traduites en anglais pour être transmises à Paris –, et je patauge. Je suis en permanence obligée de lui demander des explications et, même s’il s’exécute avec un sourire non feint, je sens bien que je le dérange.
Dans l’après-midi, j’éprouve le besoin de faire le point et je me risque à appeler Michel Guinaudeau à Paris. Cela me fait un bien fou de l’entendre, sa voix chaleureuse me réconforte immédiatement.
Sophie, quelle bonne surprise, je songeai justement à vous appeler ! Comment va ? Déjà « tatamisée » ou déjà découragée ?
Eh bien, on va dire que je flotte entre les deux ! Sans vouloir paraître défaitiste, cela va être plus difficile que je ne pensais…
Cela ne m’étonne pas. Nous n’avons pas eu beaucoup le temps de parler avant votre départ, mais je vous ai trouvée très courageuse de partir comme cela. Je suppose que vous n’avez pas été reçue à bras ouverts… Je vais venir un peu après Tenzo, d’ici une quinzaine. Pensez-vous que vous pourrez me présenter vos premières conclusions, ou au moins quelques axes de réflexion ?
Eh, vous allez vite, je viens juste d’arriver, et je commence tout juste à prendre la température ! Et ce d’autant plus que la barrière de la langue est beaucoup plus importante que je ne pensais, ni Matsuya ni Kochi ne sont capables de travailler en anglais, et je ne sais pas très bien comment faire…
C’est effectivement un problème… Personne ne peut vous servir d’interprète ?
Il y a bien Maeda, l’assistant de Matsuya, mais il n’a pas que cela à faire, et son français est beaucoup plus littéraire que commercial !
Eh bien, je ne vois qu’une solution, il vous faut un interprète, je vais en parler à Ninomiya pour qu’il vous trouve quelqu’un au plus vite. J’ai reçu ce matin les prévisions du premier semestre, cela ne peut pas continuer comme ça, il faut réagir vite, et j’ai besoin de votre analyse. Et surtout, appelez-moi régulièrement, vous savez que je suis toujours là pour vous.
Nous échangeons encore quelques banalités, puis nous raccrochons. Ces quelques minutes m’ont remis du baume au cœur, et je réfléchis à la proposition de Michel. À l’évidence, un interprète est la seule solution, mais vais-je supporter d’avoir en permanence quelqu’un entre mes interlocuteurs et moi ? Parce que si j’ai un interprète, il va falloir me le coltiner toute la journée…
Je repense au Bourgeois Gentilhomme et à son « truchement », et je souris intérieurement. Bon, eh bien je vais attendre que Ninomiya-san aborde le sujet, et on verra ce qu’il propose.
Michel a dû appeler Ninomiya-san dans la foulée, parce qu’à peine une heure plus tard, sa secrétaire vient me chercher.
Mister Guinaudeau m’a dit que vous aviez besoin d’un interprète, c’est réellement un problème…, me dit-il sans préambule, en secouant la tête d’un air exaspéré. Nous ne pouvons pas embaucher un interprète professionnel, c’est trop cher, et puis vous n’en aurez pas besoin tout le temps. Mais j’ai pensé à une jeune fille dont je connais la famille, et qui a fait un stage ici. Elle vient de terminer ses études, j’ai chargé sa mère de lui parler, elle viendra demain matin vous rencontrer.
Quelle formation a-t-elle ? Elle parle anglais ou français ?
En fait elle parle bien français, elle a passé un an à Toulouse, à l’École Supérieure de commerce, dans le cadre d’un échange inter-universités. Elle parle également correctement anglais et même coréen, parce que son père est coréen ; elle voudrait faire une carrière internationale. Sa mère est une amie de classe de ma femme…
Ceci explique cela. Les Coréens, pour les Japonais, sont des immigrés, indignes d’être fréquentés. Mais si la mère de cette jeune fille est une amie de classe de madame Ninomiya, sachant la force des réseaux relationnels des anciens élèves, elle devient une protégée du couple. Bizarre quand même, ce père coréen…
Et comment s’appelle-t-elle ?
Miss Han. Elle s’appelle Miss Han.
Là encore, il faut un sous-titre : ne pas l’appeler Han-san, c’est une façon de mettre en relief un statut particulier…
Je la rencontrerai avec plaisir demain matin, je suis sûre que cela va grandement me faciliter les choses, je vous remercie Ninomiya-san , dis-je en m’inclinant et en sortant.
En revenant dans le bureau, je trouve Iwasaki-san en conversation avec Kochi-san.
Un problème, Sophie-san ? me demande Iwasaki-san qui m’a vue être appelée par la secrétaire du patron.
Non, au contraire, je vais avoir une interprète ! Vous la connaissez sans doute puisqu’elle a fait un stage ici, il s’agit de Miss Han.
Miss Han vraiment ? C’est amusant… intervient Kochi-san en japonais.
Amusant ? Comment amusant ?
Eh bien, Miss Han est un peu… originale.
Dans la bouche d’un Japonais, « original » est presque une insulte ! Iwasaki-san le reprend :
Miss Han a été élevée en partie à Séoul, elle est un peu différente des jeunes filles traditionnelles… Mais je suis sûre que vous l’apprécierez, elle est très gaie. Elle a fait un stage dans le service de Kochi-san, et je crois que ça c’est bien passé, n’est-ce pas ?
Oui, on peut dire cela…
Kochi-san n’approfondit pas plus.
Si cela ne vous dérange pas, est-ce qu’on pourrait prévoir une réunion demain matin vers dix heures ? Je voudrai tout de suite tester Miss Han, et voir si nous pouvons travailler comme cela, ça va être bizarre pour moi vous savez, je n’ai jamais eu recours aux services d’un interprète.
Iwasaki-san, en prenant une voix de petite fille, traduit immédiatement en japonais ce que je viens de dire en anglais à Kochi-san qui éclate de rire, tout comme moi.
Iwasaki-san est parfaite ! Mais Iwasaki-san est parfaite en tout… ajoute-t-il amicalement.
Leur relation reste un mystère pour moi, on dirait un peu une grande sœur et son petit frère.
Oui, d’accord pour demain matin, je vais réserver la salle de réunion, ce sera plus tranquille.
Je remercie Kochi-san, je suis soulagée de sa bonne volonté. Je regagne mon bureau tandis que la curiosité m’envahit : j’ai hâte de faire la connaissance de Miss Han ! Quand j’avais songé à un interprète, je pensais à un homme, je n’avais pas du tout envie d’avoir une gourde dans les pattes toute la journée. Mais apparemment, Miss Han est suffisamment différente de ses congénères pour être taxée d’originale, et pour moi c’est un vrai compliment.
J’estime en avoir assez fait pour aujourd’hui et je décide de jeter un coup d’œil au Tokyo Herald , qui est un quotidien en anglais. Il ne m’a pas fallu longtemps pour repérer que si les Japonais passent beaucoup plus de temps au bureau que leurs collègues occidentaux, cela ne veut pas dire qu’ils y travaillent plus. Ils passent des heures au téléphone, lisent le journal, prennent le thé, se massent les épaules les uns des autres ; je n’ai donc aucun scrupule à faire de même.
Je ne tiens pas à rentrer seule chez toi ce soir : si j’adopte le régime baguette/chocolat chaud tous les soirs, je vais devenir bouboule ! Je vais essayer de trouver le programme du Centre culturel français, il n’est pas loin de la maison et j’irais bien au cinéma.
Je mets un certain temps à trouver, mais, génial, il y a un cycle Duvivier et à huit heures, ils projettent La Belle Équipe , que j’ai vu il y a longtemps et dont j’ai gardé un souvenir lumineux. En partant vers six heures, j’aurai le temps de m’arrêter dans un yakitori pour grignoter quelques brochettes, j’adore cela, dommage qu’on ne puisse avoir un coup de rouge avec. Je voudrais être au Centre culturel assez tôt avant le début du film pour en profiter pour me renseigner sur les différents spectacles à venir et peut-être faire quelques rencontres.
Tu es parti quelques jours après mon arrivée, sans avoir eu le temps de me présenter quiconque, et je commence à avoir besoin de la compagnie de mes compatriotes. Je sais par mes copains « expats » que les communautés expatriées sont en général très chaleureuses, et que plus le pays est difficile, plus les expatriés sont soudés. J’ai quelques noms de personnes que je pourrais appeler, mais en ton absence je ne me sens pas d’accepter les inévitables invitations qui s’ensuivraient, car il s’agit essentiellement de couples. J’attendrai que tu sois revenu à Tokyo, j’ai même envie de faire une fête à la maison avec les gens que tu connais ; mais ce soir, je préfère laisser le hasard me faire rencontrer ou non d’autres esseulé(e)s.
Merci monsieur Duvivier, c’est avec émotion que j’ai revu ce beau film utopique, plein de vrais bons sentiments et de fraternité. Par contre, un peu décevant côté rencontres, il y avait surtout des étudiants japonais : nous sommes à côté de l’université de Sofia où il y a un Département de français. Mais aucun d’entre eux n’a souhaité faire la conversation ; il y avait surtout des filles, et elles sont beaucoup trop timides pour aborder une gaïjin .
J’ai donc échangé quelques mots avec des « VSN », c'est-à-dire des coopérants, un groupe de jeunes gens bien comme il faut qui font leur « copé » dans des banques : de futures recrues pour mon ex-employeur ! Ils en bavent, mais pour rien au monde ils ne l’avoueraient, ils ont les yeux fixés sur la ligne bleue de leur Carrière. Et puis le statut d’Occidental célibataire offre quelques compensations…
Attention à eux à ne pas se faire piéger : nous en avons rencontré à Paris de ces couples mixtes, le jeune homme amoureux fou de sa poupée de porcelaine, ses petites mains, ses petits pieds, ses rires charmants, et elle, si heureuse d’avoir décroché le gros lot, le grand blond qui l’a emmenée à Paris. Et les années passant, très vite l’incompréhension grandissante, le mal du pays, la rupture inévitable et si douloureuse, et enfin le retour au Japon dans la honte. À moins qu’elle ne décide de rester en France, incapable d’affronter le regard de sa famille, et bizarrement, un certain nombre d’entre elles referont leur vie avec un autre Français, mais beaucoup plus âgé qu’elles, comme si l’âge gommait les différences… Ou rendait plus tolérant…
Heureusement, les ruptures surviennent avant d’éventuelles naissances, ces femmes-enfants n’étant pas pressées d’assumer un statut de mère.
Les seuls couples solides que nous connaissons sont des Occidentaux qui ont choisi de s’installer au Japon, amoureux autant du pays que de leur femme, et qui ont à ce point adopté la mentalité japonaise qu’ils acceptent que la notion de couple soit basée sur tout autre chose que de l’amour. N’oublions pas que dans ce pays, encore plus de deux mariages sur trois sont des mariages arrangés par les familles.
En me tournant dans notre lit, incapable de dormir, je me demande si tu serais capable de faire ta vie ici définitivement. Tu aimes tellement ce pays, c’est toi qui me l’as fait découvrir. Moi je ne m’étais inscrite aux Langues’O que pour ajouter un complément original à mon CV, pour sortir du lot des diplômés d’Écoles de commerce, par goût des langues et de l’apprentissage aussi peut-être, mais toi c’était par passion vraie pour le Japon, sa culture, sa civilisation, son sens de l’esthétique surtout. Tu as réussi à me transmettre partiellement cet intérêt et grâce à toi, je suis maintenant sensible au dépouillement des jardins ou des poteries, à la richesse des estampes, à toute la symbolique qu’il faut savoir déchiffrer. Mais je ne m’imagine pas une seconde faire notre vie ici, il y a trop de différences profondes entre ces deux cultures, et c’est surtout la notion de la place de l’individu dans la société qui détermine ces différences. On reproche souvent aux Français d’être des individualistes forcenés, mais ici, au Japon, j’ai l’impression de vivre dans un pays où la notion même d’individu est gommée, plus communautariste en fait que le pire des pays communistes…
À la fin de ton contrat, dans deux ans, il faudra choisir, et soudain je suis glacée à l’idée d’être prisonnière à vie d’un pays qui m’apparaît soudainement haïssable !

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents