Une Saison Japonaise
188 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Découvre YouScribe en t'inscrivant gratuitement

Je m'inscris

Une Saison Japonaise , livre ebook

-

Découvre YouScribe en t'inscrivant gratuitement

Je m'inscris
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
188 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Janvier 1978.
Quand l’homme de sa vie lui annonce qu’on lui propose un contrat au Japon, Sophie, brillante jeune cadre de 30 ans, n’hésite pas à le suivre en se faisant elle aussi embaucher à Tokyo.
Typique produit des écoles de commerce, Sophie va devoir apprendre à remettre en cause ses certitudes et une grande part de ce qu’on lui a appris, et essayer de comprendre ce pays déroutant et ses habitants dont l’accueil n’est pas toujours chaleureux.
Elle va être aidée par Hélène, son interprète, et différentes personnes rencontrées au cours de son séjour. Cette remise en cause humaine et professionnelle va se doubler d’une interrogation quant à ses relations amoureuses.
Roman d’apprentissage, témoignage sur ce qu’était Tokyo il y a trente ans quand s’expatrier était encore une aventure (si tant est qu’elle ne le soit plus), ce livre n’est pas une autobiographie.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 30 septembre 2014
Nombre de lectures 752
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

UNE SAISON JAPONAISE

Nathalie Desormeaux




© Éditions Hélène Jacob, 2013. Collection Littérature . Tous droits réservés.
ISBN : 979-10-91325-68-4
À Maman.
Et à Arnaud, forcément.
Qui vit à l’étranger marche dans un espace vide au-dessus de la terre sans le filet de protection que tend à tout être humain le pays qui est son propre pays, où il a sa famille, ses collègues, ses amis et où il se fait comprendre sans peine dans la langue qu’il connaît depuis l’enfance.

Milan KUNDERA
L’insoutenable légèreté de l’être.
– I –

Il doit être moins de huit heures, le marchand de patates douces n’est pas encore passé, son appel rauque n’a pas encore résonné derrière le mur du jardin qui borde notre chambre.
De toute façon, impossible de savoir l’heure d’après la lumière, il ne fait pas jour avant neuf heures en ce moment. Dehors tout est silencieux. Presque comme s’il avait neigé. D’ailleurs peut-être a-t-il neigé, le ciel était d’un gris opaque hier soir, et la température devait frôler les zéro degrés. Si je me levais, je pourrais le savoir. Voir si ton jardin de poupée est tout blanc, comme sur ces estampes délicates que tu m’as appris à aimer. Voir si la lanterne de pierre a un capuchon de fourrure blanche, voir si le bassin a gelé, voir si les gros merles noirs ont laissé leurs empreintes sur la terrasse de bois.
Mais me lever, je ne peux pas. Il doit faire à peine dix degrés dans la chambre, et c’est au-dessus de mes forces de m’extirper de l’amoncellement d’édredons sous lequel je suis blottie.
J’ai éclaté de rire à mon arrivée quand j’ai vu qu’il n’y avait pas moins de cinq édredons sur ton lit, dont un énorme rouge, garni de duvet, exactement le gros édredon qu’on imagine dans un chalet tyrolien. J’ai beaucoup moins ri quand tu m’as expliqué que la chambre n’était pas chauffée. Que la maison n’était pas chauffée en réalité, à part quelques radiateurs portatifs étiques et surtout le kotatsu, ce brasero traditionnel qu’on trimballe de pièce en pièce, et qui ne chauffe rien à plus de vingt centimètres. J’ai vite appris à vivre comme les indigènes, le haut couvert de multiples épaisseurs, les jambes sous le tissu molletonné qui recouvre la table basse, avec le kotatsu placé en dessous.
Tu es si fier de ta maison, une ancienne maison d’été de geisha m’as-tu expliqué, toute en bois et en papier, adorable maison de poupée en vérité, avec ses parois coulissantes, ses sols en tatami , et son jardin central autour duquel elle s’inscrit en L. Adorable maison cent pour cent japonaise, sans chauffage donc, sans meubles non plus, sans salle de bains mais avec un ofuro traditionnel, grand baquet en bois dont l’eau est chauffée au charbon, merveille de raffinement nippon mais qui met quarante-cinq minutes à chauffer, un peu long quand on rentre transie de l’extérieur. Seul endroit à peu près « normal » à mes yeux d’Occidentale, la cuisine où on trouve avec un peu de bonne volonté de quoi faire un repas. Et je ne parle pas des toilettes, japonaises elles aussi, c'est-à-dire à la turque. Et que, comme tous les Occidentaux, j’ai commencé par utiliser à l’envers ! J’aurai l’occasion de constater dans les immeubles de bureaux ou les lieux publics munis de toilettes à l’occidentale qu’un mode d’emploi est affiché sur le mur à l’attention des Japonais : tu aurais dû me mettre le mode d’emploi inverse.
Tu étais si enthousiaste au téléphone et dans tes lettres que je ne me suis pas méfiée, une perle rare, une maison traditionnelle en plein centre de Tokyo, à moins de trente minutes de ton bureau, un vrai miracle. Un vrai miracle en effet, un petit bijou, cachée derrière son grand portail de bois dans une petite rue calme, entourée d’autres maisons toutes aussi charmantes et anachroniques, dans le quartier d’Iidabashi, idéalement situé dans le centre. Alors pourquoi cette impression de détresse qui m’a saisie dès mon arrivée ? Parce que j’y perds mes repères ? Parce que je n’y retrouve pas l’homme que je connais dans ce dénuement d’esthète ? Où est passé ton bordel qui me faisait râler à Paris et qui me manque maintenant ?
Parce que plus simplement, cette maison ne remplit pas son rôle de coquille protectrice, de cocon, ce n’est pas un home sweet home, mais une image désincarnée et idéale, où toute vie chaleureuse semble être impossible ?
Alors me lever. Ramasser mon courage, étendre le bras pour attraper mon jean et mes nombreux pulls, les mettre d’abord dans le lit pour qu’ils se réchauffent, puis m’habiller sous les édredons, sans quitter ce qui est déjà sur moi, hors de question d’enlever ton vieux T-shirt qui m’enveloppe, chaud de la nuit.
Mais pour cela il faudrait que je chasse les monstres. Ces monstres qui me rongent le ventre. Ces vagues sourdes d’angoisse qui montent et descendent, me laissant au bord de la nausée. Ne pas vomir sur les tatami , ça fait désordre. Ne pas vomir donc. Ne pas pleurer non plus, si on entrouvre la porte, impossible de la refermer. Inspirer calmement, la main sur le ventre, puis expirer longuement. Recommencer autant de fois que nécessaire, sans penser à l’estomac qui brûle et aux larmes qui perlent. Chasser absolument cette impression d’abandon qui m’envahit, cette envie de hurler, ces gémissements qui ne demandent qu’à sortir. Essayer de penser à des choses agréables, au soleil, à la fourrure d’une chatte qui ronronne, à n’importe quoi de chaud et doux.
Et surtout, surtout, ne pas penser à toi. Ne pas penser à ton corps ferme et doux qui devrait être collé contre le mien, à tes bras qui devraient m’entourer, tes mains serrées sur mes poignets, ton souffle dans mon oreille, ta joue piquante sur la mienne, ton sexe dur niché contre mes fesses, bien collés, faisant l’un et l’autre semblant de dormir pour retarder le moment de s’arracher à la chaleur de l’autre, à la bulle que nous habitons nuit après nuit et qui est hors du temps, hors du monde. Une vague plus forte m’envahit, pourquoi, pourquoi es-tu parti, pourquoi suis-je seule dans ce lit étranger, dans cette maison qui n’en est pas une, qu’est-ce que je fous dans ce pays hostile, je suis venue te rejoindre, et toi tu n’es pas là, pire qu’un bébé abandonné par sa mère je me sens misérable, sans force ni courage, je vais rester couchée toute la journée, tous les jours jusqu’à ce que tu reviennes, et tant pis si tu me trouves morte au fond de ton lit, tu t’en fous de toute façon, tu ne m’as pas appelée depuis deux jours, je peux crever, tu t’en fous.
Voilà, c’est gagné, je pleure, la crise me secoue de sanglots douloureux, je laisse aller, ouvrir les vannes, laisser les sanglots sortir en hoquets bruyants, je n’ai plus de retenue, plus de pudeur, quand j’aurai pleuré tout mon saoul, je serai vidée, comme purgée du chagrin, et comme un automate, je pourrai enfin me lever, traverser la maison gelée pliée en deux d’écœurement, et essayer de retrouver mon calme en enchaînant les gestes du quotidien.
Pourquoi as-tu accepté ce projet à Hokkaido dès mon arrivée, alors que tu avais tellement insisté pour que je te rejoigne toutes affaires cessantes ? Était-ce à ce point important ? Une chance inespérée m’as-tu dit, le genre d’opportunité qu’on ne peut pas laisser passer, et puis de toute façon tu n’as pas le choix, le client ne comprendrait pas un refus, je ne vais quand même pas en faire un drame. Eh bien si, j’en fais un drame. Si au moins tu me parlais de ton boulot, je pourrais peut-être comprendre en quoi est-ce si important, pourquoi cette mission passe avant nous, avant moi. Mais à tes yeux j’ai toujours l’impression d’être une gamine immature, à qui il est inutile d’expliquer tes contraintes d’homme. Moi, mes chiffres et mes chiffons, nous vivons dans un monde de frivolité à mille lieues des dures réalités de la vraie vie, et la vraie vie, c’est les chantiers, les charrettes, les clients qui veulent toujours plus vite et moins cher. Ce matin j’ai envie de te tuer, et je ne me rappelle plus du tout pourquoi ton enthousiasme, ta vitalité et tes projets ont autant fait pour me séduire que la largeur de tes épaules qui me semblaient capables de servir de rempart contre le reste du monde. Gary Cooper dans Le rebelle de King Vidor, voilà comment tu m’apparaissais, tu sais le plan en contre-plongée où il se découpe sur le ciel au-dessus de la

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents