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A l'heure du coup d'Etat

183 pages
Dans nos démocraties tempérées, le coup d'Etat est passé de mode : pourtant, c'est en France avec le 18 Brumaire qu'est née l'expression "coup d'Etat", d'usage plus courant aujourd'hui que le "Putsch" allemand ou le "pronunciamiento" espagnol. Des historiens européens analysent ici plusieurs coups d'Etats, réussis ou inaboutis, apportant un éclairage singulier sur le dossier consacré à "l'heure du coup d'Etat".
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À l’heure du coup d’État

© L'HARMATTAN, 2009 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-10690-1 EAN : 978229609106901

Revue d’histoire politique
Revue publiée par le Comité d’histoire parlementaire et politique et les Éditions Pepper/L’Harmattan trois fois par an. Créée en 2003 sous le titre Parlement(s), Histoire et politique, la revue a changé de sous-titre en 2007 pour affirmer sa vocation à couvrir tous les domaines de l’histoire politique, sous la plume de chercheurs confirmés et de jeunes doctorants. Chaque numéro est constitué de trois moments : la partie [Recherche] regroupe des articles inédits soumis à un comité de lecture, la partie [Sources] est le lieu de publication de sources orales ou écrites éclairant le dossier thématique, la séquence [Lectures] présente les comptes-rendus d’ouvrages. Revue soutenue par le laboratoire Savours (université d'Orléans)

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Retrouvez la liste des numéros parus, à paraître, la procédure de soumission d’articles et les conditions d’abonnement en fin de volume. La présentation détaillée des normes éditoriales et les sommaires de tous les volumes sont disponibles sur la page Parlement(s) du site du CHPP : www.parlements.org Les numéros sont en vente à l’unité (éditions papier et PDF) sur le site de L’Harmattan : www.editions-harmattan.fr Les articles sont en vente à l’unité sur la plate-forme Cairn (accès gratuit aux sources et aux compte-rendus, gratuité intégrale après trois années révolues) : www.cairn.info

Éditions Pepper – L’Harmattan
En couverture : « Democratic honor », estampe de James Gillray, mai 1800, sous-titrée « Buonaparte overturns the French Republic which had employed him and intrusted him with the chief command » (Musée de l’Armée, Paris ; © Photo RMN – Musée de l’Armée). Cf. la présentation de ce document pp. 101-102.

Comité de rédaction
Directeur de la rédaction - Jean Garrigues Rédactrice en chef - Noëlline Castagnez Rédacteur en chef adjoint - Alexandre Borrell Secrétaire de rédaction - Alexandre Niess Éric Anceau, Marie Aynié, Frédéric Attal, Walter Badier, Christophe Bellon, Noëlle Dauphin, Frédéric Fogacci, Sabine Jansen, Anne-Laure Ollivier, Renaud Tauzin, Olivier Tort, Ludivine Vanthournout. Le comité de lecture est constitué du comité de rédaction, élargi à l’occasion à des membres du comité scientifique.

Comité scientifique
Sylvie Aprile, Jean-Jacques Becker, Bruno Benoît, Mathias Bernard, Serge Berstein, Fabienne Bock, Jacques-Olivier Boudon, Philippe Boutry, Catherine Brice, Patrick Cabanel, Jean-Claude Caron, Dominique Chagnollaud, Jean-Pierre Chaline, Olivier Chaline, Olivier Dard, Alain Delcamp, Olivier Forcade, Jean El Gammal, Bernard Gaudillère, Jérôme Grévy, Sylvie Guillaume, Jean-Marc Guislin, Jean-Noël Jeanneney, Bertrand Joly, Bernard Lachaise, Marc Lazar, Gilles Le Béguec, Jean-Pierre Machelon, Christine Manigand, Didier Maus, Jean-Marie Mayeur, Pascal Perrineau, Gilles Richard, Jean-Pierre Rioux, Nicolas Roussellier, Jean Ruhlmann, Ralph Schor, Jean-François Sirinelli, Maurice Vaïsse, Jean Vavasseur-Desperriers, Éric Vial, Jean Vigreux, Olivier Wieviorka, Michel Winock.

Correspondants étrangers
Joseba Aguirreazkuenaga (Bilbao), Marc Angenot (Montréal), Constantin Buse (Bucarest), Maria Sofia Corciulo (Rome), Sandro Guerrieri (Rome), Sudhir Hazareesingh (Oxford), Rainer Hudemann (Sarrebruck), Peter McPhee (Melbourne), Horst Möller (Munich), Philip Nord (Princeton), Gaetano Quagliarello (Rome), John Rogister (Durham), Maurizio Ridolfi (Viterbe), Paul Seaward (Londres), Paul Smith (Nottingham), Henk Te Velde (Leiden), Robert Tombs (Cambridge) Directeur de la publication - Denis Pryen Développement - Sonny Perseil Maquette - Colin Pénet

À l’heure du coup d’État
Éditorial par Jean Garrigues 6 8 10 24 43 49 67 87 100 102 104 108 113 118 120 132 144 158 171

[ Recherche] ]
Jacques-Olivier Boudon Lucien Bonaparte et le coup d’État de Brumaire Éric Anceau Le coup d’État du 2 décembre 1851 ou la chronique de deux morts annoncées et l’avènement d’un grand principe Jean Garrigues Le Général Boulanger ou le fantasme du coup d’État Horst Möller La marche sur la Feldherrnhalle en 1923 Alessandro Giacone Le « Plan Solo » : anatomie d’un coup d’État Matthieu Trouvé La culture du pronunciamento en Espagne

] [ Sources]
Democratic Honor, un regard ironique sur le 18 Brumaire, gravure de couverture, commentée par Pascal Dupuy Trois pronunciamentos en Espagne (1820-1830), présentés par Matthieu Trouvé Une justification du coup de force de Déroulède du 23 février 1899, présentée par Marie Aynié Déclaration du gouvernement allemand au lendemain de la tentative du putsch de la Brasserie (1923), présentée par Alexandre Niess

[ Varia] ]
Éric Nadaud Élie Bloncourt (1896-1978), une figure du socialisme de gauche unitaire Stéphane François La Nouvelle Droite et l’écologie : une écologie néopaïenne ? Thierry Barboni Dos à dos : l’impossible coopération entre le parti socialiste et son groupe à l’Assemblée nationale

[ Lectures] ] [ Résumés/Abstracts] ]

Éditorial
Dans nos démocraties tempérées, le coup d’État est presque passé de mode. Ce sont désormais les jeunes démocraties africaines, américaines ou asiatiques qui sont régulièrement confrontées à ces pratiques, avec les ravages que l’on sait. Mais n’oublions pas que l’expression « coup d’État » est née en France avec le 18 Brumaire et qu’elle fait désormais référence dans toutes les langues, sous tous les continents, plus encore que le « putsch » suisse allemand ou le « pronunciamento » espagnol. C’est donc un objet de notre histoire européenne qui mérite toute notre attention, car il révèle la fragilité de nos systèmes démocratiques, la face obscure de nos équilibres politiques et institutionnels. C’est pourquoi, à l’instar de Karl Marx, historien du 18 Brumaire, ou de Curzio Malaparte, qui publiait en 1931 un essai sur La Technique du coup d’État, plusieurs spécialistes nous donnent des points de vue éclairés sur ce « moment » politique aux multiples facettes. JacquesOlivier Boudon (Paris IV) revient sur le 18 Brumaire, dont il est l’un des historiens reconnus, en soulignant le rôle de Lucien Bonaparte, dont les manœuvres et les discours comptèrent au moins autant que le prestige de son frère Napoléon. Éric Anceau (Paris IV), historien du Second Empire, rappelle à quel point le 2 décembre est un événement Janus, légitime à l’époque pour la majeure partie des Français mais fondateur d’une légende noire dans la tradition républicaine. Jean Garrigues (Orléans), spécialiste de la Troisième République, montre que le fantasme du coup d’État boulangiste alimente aussi bien la contrepropagande républicaine que la nostalgie des droites antinationalistes de l’entre-deux-guerres. L’historien allemand Horst Möller (Munich), spécialiste de la République de Weimar, analyse en détail les référents, les motivations et les circonstances du fameux putsch de la brasserie, qui marque en 1923 l’émergence de Hitler sur la scène politique allemande. L’historien italien Alessandro Giacone (Grenoble) dévoile un pan méconnu de l’histoire italienne récente, « le plan Solo », ourdi en 1964 par le président de la République Antonio Segni afin de préparer une sorte de putsch préventif contre un éventuel danger de révolution communiste. Enfin Matthieu Trouvé (IEP Bordeaux) nous offre une lumineuse synthèse sur la culture du pronunciamento comme révélateur de la fragilité du processus démocratique espagnol. À ce dossier européen s’ajoutent trois « varia » consacrés à la France : Éric Nadaud (Orléans) raconte l’itinéraire du député aveugle 6 Parlement[s]

Élie Bloncourt, militant du socialisme unitaire depuis l’entre-deuxguerres jusqu’à la Ve République ; Stéphane François (CNRS/EPHE) s’intéresse à « l’écologie néopaïenne » de la Nouvelle Droite française ; enfin, Thierry Barboni (Paris I) s’interroge sur l’impossible coopération entre le parti socialiste et son groupe parlementaire sous les présidences de François Mitterrand. Jean Garrigues, professeur à l’université d’Orléans, président du CHPP

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Jacques-Olivier Boudon Lucien Bonaparte et le coup d’État de Brumaire Éric Anceau Le coup d’État du 2 décembre 1851 ou la chronique de deux morts annoncées et l’avènement d’un grand principe Jean Garrigues Le Général Boulanger ou le fantasme du coup d’État Horst Möller La marche sur la Feldherrnhalle en 1923 Alessandro Giacone Le « Plan Solo » : anatomie d’un coup d’État Matthieu Trouvé La culture du pronunciamento en Espagne

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Lucien Bonaparte et le coup d’État de Brumaire
Jacques-Olivier Boudon
Professeur à l’Université Paris Sorbonne – Paris IV Directeur du Centre de recherches en histoire du XIXe siècle (EA 3550) jacques-Olivier.Boudon arobase paris-sorbonne.fr « Le 18 Brumaire ne fut connu que de la cent millième partie de la France ! Les artisans, les bourgeois, les campagnards se soucient peu de qui les gouverne ; ils veulent du repos, peu d’impôts, de la sûreté ; c’est là ce qui les occupe ; le reste est ignoré d’eux ou bientôt oublié »1. C’est par ces mots adressés à sa sœur Élisa que Lucien Bonaparte commémore à sa façon l’anniversaire du coup d’État de Brumaire survenu un an plus tôt et dont il fut l’un des acteurs majeurs. Il fait alors halte dans l’Orléanais, en route vers l’Espagne, et peut mesurer le chemin parcouru depuis un an. Certes, il conserve la confiance du Premier consul qui vient de le nommer ambassadeur à Madrid, mais cette fonction est très en deçà des espoirs qu’il nourrissait au moment
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Archives Nationales (AN), 400 AP 19, Lucien Bonaparte à Élisa, 18 Brumaire an 9.

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où Napoléon prit le pouvoir. Le rôle de Lucien au cours des journées de Brumaire a prêté à débat. Lucien lui-même s’est attribué une part importante dans l’action qui se joue alors2. Théodore Iung est plus réservé ; il considère que Lucien a réécrit ses souvenirs en 1834 afin d’apparaître comme un recours possible au début de la Monarchie de Juillet alors que le roi de Rome vient de mourir3, mais il faut en même temps remarquer que ses souvenirs n’ont été publiés qu’après sa mort, en 18454. Lucien avait, en effet, commencé à publier ses mémoires, à Londres d’abord où il vit alors en exil, puis à Paris5. Mais il renonce à aller au-delà de ses années de jeunesse et ne souhaite pas de son vivant revenir sur la question de Brumaire. C’est pourtant un moment décisif dans sa carrière et surtout dans la relation qu’il entretient ensuite avec son frère.

Lucien et la préparation du coup d’État
Lucien Bonaparte, député du Liamone depuis 1798, s’est rapproché de Sieyès peu après l’entrée de ce dernier au Directoire, en mai 1798, alors qu’il faisait auparavant figure de jacobin. Il partage ses idées de réforme de l’État et participe aux réunions qui conduisent à la préparation d’un coup de force parlementaire6. Les espoirs placés dans le général Joubert ayant été anéantis à la suite de sa mort à Novi le 15 août 1799, Lucien se charge de sonder le général Jourdan, député au
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Le manuscrit de ses mémoires est conservé aux Archives du Ministère des Affaires Étrangères, série Mémoires et Documents, fonds Bonaparte, 1814 et 1815. 3 Théodore Iung, Lucien Bonaparte et ses mémoires 1775-1840, d’après les papiers déposés au Archives étrangères et d’autres documents inédits, Paris, Charpentier, 1882, 3 tomes, t. 1, 518 p. 4 Révolution de Brumaire ou Relation des principaux événements des journées des 18 et 19 Brumaire, par Lucien Bonaparte, prince de Canino, suivie d’une notice nécrologique de ce Prince et d’une Ode intitulée l’Amérique, extraite du recueil de ses Poésies posthumes, Paris, Charpentier, 1845, 296 p.. On peut lire dans l’avant-propos : « La relation de la révolution du 18 Brumaire, que nous publions, est extraite de la partie encore inédite des Mémoires de Lucien Bonaparte, prince de Canino, dont un seul volume a paru à Londres, en 1836. » 5 Lucien Bonaparte écrit alors à Ladvocat pressenti pour être l’éditeur en France de ses mémoires : « Des circonstances nouvelles m’ont engagé à céder en toute propriété le manuscrit de mes mémoires à mon traducteur anglais Miss Anna Maria Gordon. Elle s’est entendue avec M. Bentley pour sa traduction et c’est avec elle que vous devez conclure pour l’original. Je ne doute pas que vous ne soyez parfaitement d’accord. Je ne me suis réservé qu’un certain nombre de copies en français et en anglais pour distribuer à quelques amis » (Lucien au libraire Ladvocat, Londres, 25 mars 1836, AN, 103 AP 12 (Papiers de Lucien Bonaparte). 6 Paul Bastid, Sieyès et sa pensée, Paris, nlle éd, 1970, 662 p. et Jean-Denis Bredin, Sieyès, la clé de la Révolution française, Paris, 1988, 612 p.

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Conseil des Cinq Cents. Il réfléchit aussi à la réforme constitutionnelle discutée dans l’entourage de Sieyès. Dans un mémoire daté du 14 septembre 1799, il se prononce clairement pour une division des pouvoirs. « Sans la division de ces pouvoirs, écrit-il, il n’y a point de liberté politique. Leur réunion constitue le despotisme ». Et il engage une comparaison entre le règne de Louis XIV et le gouvernement de la Convention, considérant que le premier fut moins despotique car il avait face à lui une série de barrières constituées par les parlements, le clergé, les États. Puis, pour parvenir à un équilibre entre ces pouvoirs, Lucien reprend l’idée d’une division du pouvoir législatif, et suggère la formation de deux assemblées, partant du principe que la population française présente deux visages : « Toute société se compose d’individus propriétaires et d’autres qui ne le sont pas », précise Lucien qui y voit les origines de deux volontés opposées, le mouvement d’un côté, la stabilité de l’autre, les propriétaires souhaitant la conservation de leurs acquis et donc la stabilité, les non propriétaires étant favorables au changement. Partant de cette analyse, Lucien suggère de conserver deux chambres, l’une qui incarnerait la stabilité et serait composée de membres inamovibles, l’autre représentant le mouvement et étant formée à la suite d’élections fréquentes. La chambre basse aurait vocation à faire les lois, la seconde chambre pouvant les accepter ou les rejeter. Ce schéma se distingue des assemblées du Directoire dans la mesure où le Conseil des Anciens était également élu, mais en revanche, il reprend l’idée d’élections organisées selon une fréquence rapide. Le modèle de la chambre haute s’inspire en fait de la Chambre des Lords anglaise. Quant au mode de scrutin, Lucien souligne l’importance que tous les citoyens participent au processus électoral, en désignant dans des assemblées primaires les fonctionnaires de sa commune, ce qui lui paraît logique dans la mesure où tout le monde se connaît. En revanche, pour les hautes fonctions, il suggère un suffrage indirect qui permette à tous, sans condition de cens, d’exercer leurs droits. Les plans de Lucien diffèrent quelque peu de ceux de Sieyès, mais l’essentiel demeure la volonté de renforcer l’exécutif tout en conservant une primauté au pouvoir législatif7. Reste à organiser le changement de régime, ce que les conspirateurs envisagent de faire en procédant à un transfert des assemblées hors de Paris, le but étant d’assurer une certaine protection aux députés en les mettant à l’abri des réactions du peuple parisien. Sieyès et ses amis savent que le Conseil des Anciens leur est acquis, mais que la résistance
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Sur les projets de Sieyès, outre Paul Bastid, op. cit., voir aussi Andrei Tyrsenko, « Sieyès et Brumaire. À propos des idées constitutionnelles de Sieyès en l’an VIII », Revue de l’Institut Napoléon, n° 190, 2005, pp. 21-37.

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sera plus forte au Cinq Cent, ce qui pousse certains à suggérer que les députés les plus hostiles au projet ne soient pas tenus informés du changement de lieu de réunion. En optant pour ce changement de résidence, les conspirateurs manifestaient leur intention de transgresser le moins possible la constitution, cette disposition étant prévue à l’article 102. « Une fois hors de Paris, raconte Lucien dans ses Mémoires, le conseil des Anciens devait adopter les réformes de Sieyès et proposer au conseil des Cinq Cents de soumettre ces réformes à la votation du peuple. Les principaux changements étaient la création de trois consuls élus pour dix ans, celle d’un sénat nommé à vie, et l’établissement du suffrage universel à plusieurs degrés »8. Dans cette formulation, Lucien reprend très exactement les points avancés dans son mémorandum de septembre, qui ne sera pas exactement suivi. Toutefois rien n’est alors assuré. « Cette situation n’était pas rassurante ; et vers le milieu de vendémiaire [soit début octobre], Sieyès paraissait fort abattu. Les petits comités devenaient moins nombreux : on pouvait déjà remarquer les premiers symptômes dans quelques esprits ». Sur ces entrefaites, Napoléon débarque à Golfe Juan le 9 octobre. L’un de ses premiers gestes est de se rendre auprès du frère de Sieyès, à Fréjus, ville dont est originaire la famille du directeur9. La réaction de Lucien, à l’annonce de l’arrivée de Napoléon, ne déborde pas d’enthousiasme, du moins si l’on en croit ses souvenirs rédigés après coup : « J’avoue que je ne fus pas moi-même exempt d’inquiétudes ; mais ces inquiétudes chez moi n’étaient pas spontanées ; elles tenaient plutôt aux craintes de mes amis. Presque toujours éloigné de mon frère par les événements, je le connaissais peu. Quoiqu’il n’eut que six ans de plus que moi, il n’y avait jamais eu entre nous d’intimité d’enfance ni de jeunesse, parce que nous avions presque toujours été séparés. Cette intimité, que j’ai souvent regrettée, fut réservée tout entière à notre frère Joseph »10. Il est fort probable que ces derniers mots sont largement inspirés par les relations conflictuelles entretenues par les deux frères à partir de 1804. Néanmoins Lucien comprend vite l’intérêt que peut représenter son frère pour la réussite du complot mis au point par Sieyès. Il le tient informé des projets du directeur, puis organise chez lui le premier tête à tête entre les deux hommes, le 1er novembre, tout en sachant les sentiments ambigus entretenus par Sieyès à l’égard de Napoléon. « Dans
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Lucien Bonaparte, Révolution de Brumaire, op. cit., p. 15. Jacques-Olivier Boudon, « Bonaparte et Fréjus : le retour d’Égypte », dans JacquesOlivier Boudon et Antoine Champeaux (dir.), Les troupes de la marine et les colonies sous le Premier Empire, Panazol, Lavauzelle, 2005, 274 p., pp. 91-100. 10 Lucien Bonaparte, Révolution de Brumaire, op. cit., p. 29.

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un jour de détresse, Sieyès avait regretté l’absence de Bonaparte et s’était écrié : “Ah ! pourquoi votre frère n’est-il pas ici ?” Mais il n’avait pas assez prévu l’ivresse nationale qui signala ce miraculeux retour… Dès le premier moment, l’homme d’État ne se fit pas d’illusion… Les destinées de la patrie ne dépendaient plus de nos projets de réforme, elles dépendaient uniquement de celui que trente millions d’hommes accueillaient comme leur sauveur. “Vous allez, m’avait dit Sieyès, à la rencontre de votre frère ; personne mieux que vous ne peut lui apprendre nos projets. C’est à lui maintenant de se mettre à notre tête et à sauver la république du réveil des Jacobins.” » Sieyès a donc compris, dès la mi-octobre, que le général Bonaparte est le seul à pouvoir servir de bras armé à la conspiration. Il charge Lucien de tenir son frère informé des préparatifs du complot. Napoléon se garde pourtant de précipiter la première rencontre, du moins en tête à tête. Elle a lieu finalement, à l’initiative de Lucien, qui réunit chez lui les deux hommes. Dans l’intervalle, Lucien a été élu président du Conseil des Cinq Cents, le 23 octobre, renforçant ainsi le parti des révisionnistes, tandis qu’étaient désignés cinq inspecteurs de la salle, assurant la police de l’assemblée ; ils sont tous les cinq favorables aux idées réformistes. Cette élection de Lucien manifestait aussi que, même aux Cinq Cents, les jacobins étaient minoritaires, ce qui représentait un encouragement à poursuivre le complot. Cette élection ne peut cependant se comprendre en dehors du contexte du retour de Napoléon à Paris huit jours plus tôt. Mais Lucien montre aussi qu’il a acquis une réelle influence au sein des Cinq Cents. Il apporte à Napoléon sa science de l’intrigue et l’assure aussi du soutien de l’exécutif au Conseil des Cinq Cents, ce qui s’avére décisif au moment des journées de Brumaire. Au début du mois de novembre, les intentions de Napoléon sont nettement arrêtées. Lors de sa première rencontre avec Sieyès, il a même imposé quelques modifications au plan initial. Alors que Sieyès souhaitait proposer une nouvelle constitution au peuple, Bonaparte rétorque qu’il faut d’abord mettre en place un gouvernement provisoire, tandis qu’une commission législative serait chargée de préparer une « constitution raisonnable » et de la proposer à « la votation du peuple » : car, précise Bonaparte : « je ne voudrai jamais rien qui ne soit librement discuté et approuvé par une votation universelle bien constatée »11. Cet attachement à la notion de souveraineté populaire sur laquelle reposent les bases de la Révolution française peut apparaître comme un subterfuge pour déjouer les plans de Sieyès ; il est aussi un gage donné aux jacobins dont Bonaparte ne néglige pas l’influence dans
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Lucien Bonaparte, Révolution de Brumaire, op. cit., p. 60.

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le pays. Mais le général n’oublie pas non plus ses ambitions personnelles ; il a clairement fait savoir à Sieyès, le 1er novembre, qu’il entendait être l’un des trois consuls provisoires, chargés d’assurer le pouvoir en attendant la rédaction d’une nouvelle constitution. Le plan d’ensemble est donc adopté ce jour-là. La première mesure à prendre est d’organiser le transfert du Corps législatif hors de Paris pour empêcher que la pression populaire puisse s’exercer sur les assemblées comme ce fut le cas à plusieurs reprises depuis 1789. Le second acte doit consister à provoquer la vacance du pouvoir exécutif en obtenant la démission des cinq directeurs. Sieyès et Ducos, pierres angulaires du complot, y sont tout disposés, mais il reste à convaincre Barras, Gohier et Moulin, de gré ou de force, d’accepter cette formule. Ensuite seulement, le troisième acte peut être envisagé. Il consiste à faire constater par les assemblées la vacance du pouvoir et à les pousser à adopter le principe d’un changement de régime et d’une révision constitutionnelle. C’est à ce moment là que s’opère l’entrée dans l’illégalité. La constitution de l’an III rend en effet impossible toute révision avant un délai de neuf ans. De plus, rien ne prévoit qu’une démission collective des directeurs doive conduire à un changement de régime. Il suffit au contraire de les remplacer, selon les procédures prévues par la constitution. C’est du reste ce que proposent quelques députés lors de la journée du 19 Brumaire. Mais l’état de l’opinion est tel et la décomposition du Directoire si grande que personne n’envisage sa survie. La démission des cinq directeurs doit donc provoquer le choc nécessaire à une prise de décision que beaucoup pensent urgente.

Les journées de Brumaire
Le coup d’État est lancé le 18 Brumaire12. Dans la nuit, des messages ont invité un grand nombre d’officiers à se rendre, au petit matin, au domicile de Bonaparte. Ce dernier leur explique ses plans. Dans le même temps, les députés du Conseil des Anciens ont été convoqués, à la hâte, pour une séance spéciale qui doit se tenir à 7h30. Tandis que le régiment commandé par le colonel Sebastiani, un fidèle
Les journées de Brumaire ont donné lieu à une ample littérature d’où l’on peut retenir Albert Vandal, L’avènement de Bonaparte, Paris, 2 vol. ; Albert Ollivier, Le Dixhuit Brumaire, Paris, Gallimard, 1959, 292 p. ; Jean-Paul Bertaud, Bonaparte prend le pouvoir, Paris, Complexe, 1987, 216 p. ; Jean Tulard, Le 18 Brumaire. Comment terminer une révolution, Paris, Perrin, 1999, 219 p. ; Jacques-Olivier Boudon (dir.), Brumaire. La prise de pouvoir de Bonaparte, Paris, SPM, « Collection de l’Institut Napoléon », 2001, 180 p. ; Patrice Gueniffey, Le 18 Brumaire. L’épilogue de la Révolution française, Paris, Gallimard, 2008, 422 p. (Ndlr : cet ouvrage fait l’objet d’une recension dans la partie « Lectures », pp. 160-161).
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de Bonaparte, a pris place en face du palais des Tuileries où siège le Conseil des Anciens, celui-ci vote le transfert du Corps législatif à SaintCloud pour le lendemain et confie le soin à Bonaparte d’exécuter ce décret, tout en protégeant les députés. Le général obtient ainsi le commandement des troupes de Paris. Celles-ci occupent dès lors les points stratégiques de la capitale. Le premier acte du drame s’est joué sans encombre. Le décret officiel du Conseil des Anciens permet à Bonaparte de convaincre les derniers militaires hésitants. Il part peu après prêter serment devant le Conseil des Anciens et promet de maintenir la République. De leur côté, les députés du Conseil des Cinq Cents ont pris connaissance du décret des Anciens, plusieurs avec colère, et n’ont pas poursuivi leur séance. C’est en effet le lendemain du 18 Brumaire que le coup d’État s’opère véritablement. Comme prévu, les conseils se transportent à Saint-Cloud où le château a été aménagé à la hâte pour les accueillir. Les Anciens doivent siéger dans le château lui-même, les Cinq Cents dans l’Orangerie, bâtiment relié au premier par une galerie13. Mais les députés ne sont pas les seuls à se diriger vers Saint-Cloud. Les conjurés, Bonaparte en tête, escortés par les dragons de Sebastiani, font de même. Des curieux et des journalistes se mêlent à la foule des parlementaires, si bien que la route de Saint-Cloud se trouve très vite encombrée. Cette petite bourgade devient pour un jour le centre de la vie politique française. La crainte des faubourgs a suscité ce déplacement ; il fallait que le coup d’État se déroule hors de Paris. Bonaparte et les conjurés refusent de heurter de front la ville symbole de la révolution qui reste ainsi pure de toute souillure. Les deux conseils tiennent séparément séance en début d’après midi. Lucien, frère de Bonaparte, président du Conseil des Cinq Cents, cherche à gagner du temps en faisant occuper la tribune par des fidèles, acquis à la cause révisionniste. Mais il se heurte à la mobilisation des jacobins qui, la veille au soir, se sont promis de tout faire pour empêcher le coup d’État, sans parvenir à convaincre Bernadotte de se porter à la tête des troupes de Paris. Les jacobins n’ont toutefois guère de moyens d’agir, tant qu’aucun acte illégal n’a été commis. De plus deux des leurs, par ailleurs généraux, Augereau et Jourdan, ont préféré renoncer à siéger, affaiblissant de fait la représentation jacobine. La séance s’ouvre à 13h30 dans un relatif tumulte. Il faut toutefois être prudent à la lecture du procès verbal de la séance, rédigé le lendemain et qui tend à exagérer le désordre régnant dans l’assemblée.

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Georges Poisson, « Le château de Saint-Cloud, théâtre du coup d’état », dans Jacques-Olivier Boudon (dir.), Brumaire, op. cit., pp. 53-69.

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« Plusieurs membres s’élancent à la tribune. Les uns demandent qu’avant tout il soit prêté serment à la constitution ; les autres, qu’il soit fait un message au Conseil des Anciens pour connaître les motifs de la translation du Corps législatif. Ces propositions sont faites avec clameur, répétées avec emportement par un certain nombre de membres du Conseil ; la majorité reste calme. Cependant le tumulte augmente, à peine peut-on entendre la voix de ceux qui observent qu’avant toute chose la constitution prescrit de faire un message au Conseil des Anciens pour lui annoncer qu’on est réuni en nombre suffisant pour délibérer. La tribune est encombrée, le bureau environné de ceux qui poussent des cris de fureur. Le président est assailli d’injures et de menaces ; en vain, il se couvre : tout annonce, dès l’entrée de la séance, qu’une minorité factieuse et conspiratrice a formé le complot d’empêcher toute délibération. Le président s’écrie : “Je sens trop la dignité du poste que j’occupe pour supporter plus longtemps les menaces insolentes de quelques orateurs, et pour ne pas rappeler de tout mon pouvoir l’ordre et la décence dans le Conseil”. »14 Finalement les jacobins parviennent à obtenir une nouvelle prestation de serment des députés en faveur de la constitution de l’an III, afin que soit affirmé le soutien du Conseil à la République. Ce serment est ainsi formulé : « Je jure fidélité à la République et à la constitution de l’an III. Je jure de m’opposer de tout mon pouvoir au rétablissement de la royauté en France et à celui de toute espèce de tyrannie. »15 Ce vote, opéré par nom, a pour principal effet de ralentir encore le rythme de la séance. C’est ce que souhaite Lucien. Il attend en effet le message annonçant la démission des cinq directeurs pour pouvoir lancer la discussion sur le changement de régime. Il n’en aura pas l’occasion. Pendant ce temps, au Conseil des Anciens, quelques jacobins dont le poids est pourtant moins grand qu’aux Cinq Cents, s’inquiètent des raisons du transfert et demandent des informations sur le prétendu danger qui l’a provoqué. Bien plus, à l’annonce du message annonçant la
14 AN, C 469, Conseil des Cinq-Cents, 1-19 Brumaire an VIII, Procès-verbal de séances du Conseil des Cinq-Cents. 15 AN, C 469, Note sous forme de brouillon. Décisions du Conseil.

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vacance du Directoire, plusieurs députés évoquent l’hypothèse d’une simple élection de directeurs pour les remplacer. C’en est trop pour Bonaparte qui, depuis le début de l’après-midi, attend aux côtés de Sieyès, dans un salon voisin, l’issue de la journée. Accompagné des officiers de son état-major, il fait irruption dans la salle où siègent les Anciens et leur adresse une harangue maladroite qui loin de les apaiser, a le don d’exciter des députés pourtant majoritairement acquis à la cause du complot la veille au soir. Incapable d’imposer son point de vue, Bonaparte se retire. Mais son désir d’en finir est intact. Il lui faut pour cela démasquer les responsables du « péril terroriste » qu’il a évoqué devant les Anciens. Il compte le faire devant le Conseil des Cinq Cents, en mettant directement en cause le général Augereau, l’un des chefs de file du parti jacobin. Mais l’entrée dans l’Orangerie de Bonaparte et de sa suite provoque une bronca qui tourne au pugilat, comme le raconte Lucien : « Le général Bonaparte entre ; il est suivi de quatre grenadiers de notre garde ; d’autres soldats, des officiers, des généraux occupent l’entrée de l’Orangerie. L’assemblée entière, indignée de ce spectacle, est debout... Une foule de membres s’écrient : “Des hommes armés ici !...” On se précipite au devant du général, on le presse, on l’apostrophe, on le repousse quelques pas en arrière... Plusieurs bras lèvent des poignards et le menacent... Les grenadiers font à Bonaparte un rempart de leurs corps et l’entraînent hors de la salle. Un d’eux, le grenadier Thomé, eut son habit percé. Les spectateurs s’étaient précipités par les fenêtres basses de l’Orangerie. Tout cela s’était passé en un clin d’œil... La consternation de nos amis, les cris de fureur de nos adversaires, la retraite précipitée des militaires, le cliquetis des armes, faisaient en ce moment ressembler l’Orangerie à un pêle-mêle de champ de bataille »16. Lucien accrédite la thèse de la menace de mort pesant sur son frère, ce qui lui permet de s’attribuer un rôle particulièrement décisif dans le règlement de la crise. Le mythe des poignards est né. Il sera démonté ensuite17. Dès les lendemains du coup d’État, l’un des députés présents à Saint-Cloud, Riffard Saint-Martin, qui vient de découvrir le procès-verbal de la séance, raconte dans son journal la journée et note : « Mais quant au fait des poignards, des pistolets, je puis bien assurer qu’il est faux ; j’étais avec mon collègue Bolliond à 4 pas de Bonaparte ; et
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17 Alphonse

Lucien Bonaparte, Révolution de Brumaire, op. cit., pp. 107-108. Aulard, « Bonaparte et les poignards des Cinq-Cents », Études et Documents, t. 3, 1901, pp. 271-289.

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