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Extrême gauche et anarchisme en Mai 68

De
570 pages
L'activité des organisations d'extrême-gauche et anarchistes est ici étudiée durant trois périodes : la genèse de ces mouvements puis leurs activités durant les événements de Mai-Juin 1968, pour terminer par l'après-68 jusqu'à nos jours. Les organisations et publications sont classées par courant : anarchiste, maoïste, trotskiste, ultra-gauche. Une présentation des luttes contre la loi travail de 2016 et de Nuit-Debout complète cet ouvrage richement illustré par des documents des époques concernées.
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)

Jacques LECLERCQExtrême gauche
et anarchisme
en Mai 68
Extrême gauche
Voici un document original sur un sujet où beaucoup d’écrits
ont déjà été réalisés. Il s’agit cette fois de présenter l’activité
des organisations d’extrême-gauche et anarchistes durant trois et anarchisme
périodes : la genèse de ces mouvements, en remontant à leurs
racines, puis leurs activités durant les événements de Mai-Juin
1968, pour terminer par l’après-68 jusqu’à nos jours.
Les organisations et publications sont classées par courant : en Mai 68
anarchiste, maoïste, trotskiste, ultra-gauche. Une présentation
des luttes contre la loi travail de 2016 et de Nuit-Debout
complète cet ouvrage qui est richement illustré par des
Avant, pendant, après : 50 ans d’histoiredocuments des époques concernées.
Ce sont des parcours atypiques, ponctués de scissions,
exclusions et dissolutions, concernant des mouvances trop
méconnues.

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(59 ,'.. ] &#�5"45
Dictionnaire de la mouvance droitiste et nationale de 1945 à nos
jours (2008)
Droites conservatrices nationales et ultras 2005-2010 (2010)
De la droite décomplexée à la droite subversive (2010)
Ultras-gauches, autonomes, émeutiers et insurrectionnels
19682013 (2013)
(Nos) Néo-nazis et ultras-droite (2015)
ISBN : 978-2-343-11777-5
39 €
Extrême gauche
Jacques LECLERCQ
et anarchisme en Mai 68







































© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr

ISBN : 978-2-343-11777-5
EAN : 9782343117775
2 Extrême gauche et anarchisme
en Mai 68 Jacques LECLERCQ
Extrême gauche et anarchisme
en Mai 68
Avant, pendant, après : 50 ans d’histoireLes illustrations proviennent pour beaucoup de la
collection particulière de l’auteur. L’auteur remercie
l’association RaDAR, comme Rassembler, Diffuser les
Archives Révolutionnaires pour la partie des courants
trotskistes, et l’Institut Tribune Socialiste (ITS) pour la
présentation du PSU. INTRODUCTION
Dans cette période de commémoration du cinquantième anniversaire des
événements de Mai 68, nous pourrons découvrir de nombreux ouvrages sur
le sujet. Toutefois, il y a une lacune, dans la mesure où aucun titre n’a
jusqu’à maintenant été dédié au rôle, fusse-t-il restreint, des organisations
d’extrême gauche et libertaires dans le processus de ce mouvement.
Aussi, il m’a semblé nécessaire de revenir sur la genèse de cette
mouvance, et plus encore à partir du début de la décennie de 1960. Nous
verrons ensuite le poids de chaque courant et son positionnement durant les
évènements. Enfin, nous dessinerons les grandes lignes de leur continuité
après 68 jusqu’à nos jours, pour au moins les formations qui existent encore.
Revenons à la situation de la France à cette époque. Du point de vue
économique, la situation se dégrade, alors que nous sommes en plein dans
les Trente glorieuses : la barre des 500 000 chômeurs est atteinte, un fléau
qui touche en plein fouet la jeunesse, et le président de Gaulle dût se résigner
dès 1967 à créer l’Agence Nationale Pour l’Emploi (ANPE). Il y a aussi le
phénomène de l’exode rural qui s’est amplifié à partir des années 1950, car il
n’y avait pas de place pour tous les enfants dans de nombreuses fermes du
fait de la mécanisation des travaux agricoles, d’où beaucoup devront
rejoindre les grandes villes, trouvant souvent un emploi dans la sidérurgie, à
côté de femmes et d’immigrés, qui fourniront les grands bataillons des
Ouvriers Spécialisés (OS), plus particulièrement dans les usines
automobiles. Et ces jeunes déracinés devront se confronter à des méthodes
vieillottes et musclées de la part des agents de maîtrise, les fameux
contremaîtres, imposant une discipline quasiment militaire et des tâches
répétitives sans intérêt, une activité décervelante et de quoi se révolter.
Du côté de la jeunesse étudiante, ce n’est guère plus reluisant, avec des
cursus fades et dénués d’intérêt, ne donnant pas envie de s’investir,
l’Université étant surtout chargée de sélectionner. Sans compter les
mandarins avec un système clanique, en bref des méthodes pédagogiques
très académiques et datées. À cela s’ajoute des restrictions d’accès dans les
résidences universitaires où les filles et garçons sont séparés, tandis que les
lycéens sont encore souvent contraints au port de la blouse, des
établissements demeurant non-mixtes, avec toute une panoplie
d’interdictions qui ne correspondent plus aux évolutions sociétales. Car, du
9 côté des loisirs et des arts, cela bouge, avec des journaux édités à l’attention
des jeunes, comme Salut Les Copains (SLC) ou Nous les Garçons et les
Filles (NGF). Quant à la musique, après le Rock’n Roll, c’est l’apparition de
la Pop-Music. Un autre facteur de rejet est incarné dans cette société qui se
mue peu à peu en « société de consommation ». Concernant l’aspect de la
politique, dix ans de pouvoir gaulliste ont lassé. Beaucoup d’esprits ont
encore en mémoire la répression policière du préfet Papon, qui restera en
poste jusqu’en 1967, responsable de dizaines de morts chez les Algériens qui
oseront descendre dans la rue lors de la guerre d’Algérie, sans occulter les
victimes à la station de métro Charonne.
En fait, trop c’est trop, et c’est un véritable phénomène d’accumulation
qui va concourir à cette révolte massive, avec ce ras l’ bol qu’il va bien
falloir déverser d’une manière ou d’une autre. Et c’est ainsi que l’on vit
rapidement, dès le 3 mai, des badauds se joindre aux jeunes qui dépavaient
les rues et s’affrontaient aux policiers, et cela sans leader ni consignes
d’organisations. Plus particulièrement au niveau de la violence, beaucoup
s’engaillardirent à très grande vitesse, appréciant qu’ils pouvaient eux-aussi
faire peur, mais cette fois-ci aux forces de l’ordre. Du peu ou jamais vu à ce
niveau.
Il n’y eut pas, loin s’en faut, que de jeunes loubards ou lumpens venus
épauler les étudiants, mais aussi des jeunes ouvriers ravis de pouvoir mettre
une raclée aux CRS, et des prolétaires plus âgés et conscients de leurs actes.
La tenue de barricades a largement fédéré au-delà des noyaux des
groupuscules.
La jouissance de la transgression, de violer les tabous et interdits, a été
certainement plus forte qu’une réelle conscientisation politique des masses.
L’aspect pulsionnel n’est pas non plus à minorer, cette angoisse montante
des défilés qui allaient généralement se conclure en affrontements, avec la
sonorité, l’ambiance très particulière de ces événements : les charges des
deux côtés, le son des barres de fer, des tronçonneuses, des vitres éclatées, le
bruit assourdissant de certaines grenades, les sirènes, l’explosion des
cocktails Molotov, etc.
Oser aller à l’affrontement, oser discuter avec des inconnus, à débattre de
tout et de rien, en brisant l’isolement. Il y avait le temps, ou on le prenait afin
de converser, d’autant plus que la ville était paralysée, grève et pénurie
d’essence oblige. Apprendre ou réapprendre à parler, même si l’on est en
désaccord. Un aspect insolite aussi, de voir jeunes et anciens discuter
ensemble, ou des personnes que tout devrait opposer : recréer du lien social.
Un défi pour cette société qui parque, sépare, isole et divise. Un phénomène
qui s’est partiellement reproduit lors des grandes grèves de 1995, avec des
sourires complices de ceux et celles qui étaient coincés (ées) dans des
embouteillages sans fin, sans pour cela que cela ne dégénère. On parla à
propos de 1995 de « grève par procuration » de la part d’une frange
importante de la population, mais aussi, en 1968, il y avait ces millions de
Français qui étaient rivés derrière leurs transistors pour suivre les émeutes,
10dont beaucoup se disaient qu’ils avaient quand même du cran, ces petits
jeunes…
Oser réfléchir et proposer devant des assemblées, qui que l’on soit, en
faisant preuve d’irrespect vis-à-vis des institutions, syndicats et partis de
gauche, y compris en s’opposant parfois avec les leaders de la CGT et du
PCF, comme ce fut le cas à Renault-Billancourt lors des Accords de
Grenelle. Même s’il y a eu des confusions et des erreurs, imputables à
l’extrême jeunesse du mouvement, qui dût souvent improviser.
Un grand souffle de liberté et de créativité dans les affiches, les slogans
ou graffitis.
Nous comprendrons comment quelques centaines de jeunes auront
contribué à un réel mouvement de masse à se construire. Et perdurer pendant
de longues années, plus particulièrement au sein de la jeunesse.
Mai 68 n’a pas été une révolution à titre politique, mais cette révolte
venue du monde étudiant aura réellement transformé les états d’esprit dans
de nombreux domaines de la société.
Au moins pour quelques décennies, même s’il y a eu des mouvements de
recul (l’histoire n’est jamais linéaire), il en reste toujours des traces, un
demi-siècle après. Qu’on le veuille ou non, l’esprit de Mai continue à
perdurer.
Effectivement, les protagonistes de l’époque pouvaient dire : « jamais
plus rien ne sera comme avant »…
PS: Malgré la volonté de l’auteur, les personnes contactées afin de
répondre à un questionnaire complètement modulable n’ont soit pas donné
suite, ou le plus souvent n’ont tout simplement pas répondu à l’auteur. C’est
fort dommageable car cela aurait permis d’avoir plusieurs décodages de la
période étudiée, vus par des acteurs essentiels de Mai 68. Seuls Alain
Krivine et Arlette Laguiller ont répondu favorablement à ma demande, qu’ils
en soient ici remerciés. Mais il m’a paru insuffisant de m’en tenir à leurs
témoignages, car ils appartiennent au même courant d’idées.
Enfin, après consultation des dirigeants de L’Harmattan, la décision fut
prise à la mi-décembre 2016 de publier dès que possible cette étude,
peutêtre au début du mois de mai 2017. L’auteur a relevé ce véritable défi, alors
qu’il avait programmé la sortie de l’ouvrage pour mai 2018, où le titre
risquait d’être noyé dans une masse d’autres livres, en songeant à la date du
3 mai, où débuteront les affrontements dans la rue, à quelques mètres des
locaux de la maison d’éditions. Merci à Armelle Riché, Denis et Xavier
Pryens et toute l’équipe de L’Harmattan !
11LEXIQUE
AG : Assemblée Générale
BP : Bureau politique
CC : Comité Central
ML : Marxiste-Léniniste
PCC : Parti Communiste Chinois
SO : Service d’Ordre.
QI : Quatrième Internationale
13CHAPITRE I

Définitions, repères, index des groupes cités
DÉFINITIONS, REPÈRES
Le trotskisme
Comme Léon Trotsky, de son vrai nom Lev (Léon en français)
Davidovitch Bronstein, né en 1879 et mort assassiné le 20 août 1940 au
Mexique sous les coups de piolet de l’agent du KGB Ramon Mercader. Il
vivra de nombreux exils forcés et la prison. Trotsky se ralliera au
bolchevisme qu’en juillet 1917 après avoir durant plusieurs années été plutôt
partisan des menchéviques, puis de prendre ses distances en soutenant
Alexandre Parvus qui estimant que vu l’état arriéré de la Russie, il était
impossible d’effectuer une transition entre féodalisme et capitalisme, d’où il
convenait de faire la révolution directement vers le socialisme. Il prendra
alors toute sa place au sein du Comité central du Parti bolchévique lors de la
guerre civile. Dès plus actifs durant la Révolution d’Octobre, Il sera le
fondateur et dirigeant de l’Armée rouge et fidèle compagnon de Lénine
jusqu’à sa mort. Trotsky s’opposera à la bureaucratisation du régime et
surtout à la ligne de Staline. Il sera alors exclu du PC par Staline en 1927
après avoir été limogé du gouvernement en 1924, qui pourchassa ses
camarades, car il s’opposa à ses dérives « bureaucratiques et réformistes ».
L’opposition de gauche fut ainsi victime d’une répression féroce. Il dut
reprendre le chemin de l’exil avant d’être banni de l’URSS en 1929. Partisan
de la « Révolution permanente », il fondera le 3 septembre 1938 la
Quatrième Internationale, persuadé de ne pouvoir faire revenir sur une ligne
epolitique correcte la III Internationale, autrement dit à l’émancipation de la
classe ouvrière par elle-même. Trotsky s’était trompé quant à la Seconde
Guerre mondiale où il pensait sa nouvelle Internationale devenir
incontournable pour des millions de travailleurs, estimant que le capitalisme
et le stalinisme allaient échouer, tandis que c’est l’inverse qui se produira,
avec une URSS bien plus puissante qu’elle ne l’était avant, renforçant son
influence dans les autres PC.
15Le maoïsme
« La pensée Mao-Zedong » ou, comma l’on choisira, « Mao-Tsé-Toung »
sera développée dans de nombreux pays à la suite de sa prise du pouvoir en
Chine en 1949. Mao (1893-1976) était à la base un adepte des thèses de Karl
Marx et de Lénine. Il lutta en premier lieu contre les impérialismes
occidentaux, puis américains. Puis il y aura la rupture avec l’URSS jugée
révisionniste. Dans sa ligne politique, il garde une estime certaine pour
Joseph Staline, et soutiendra les pays du tiers-monde, d’où une
reconnaissance de cette idéologie toute particulière dans ces pays où il existe
toujours des partis de masse, certains ayant opté pour la « guerre populaire ».
La Chine de son époque sera l’occasion de « campagnes » rectifiant ses
positions politiques, au cours desquelles « le Grand timonier », chef du Parti
Communiste Chinois (PCC), réussira à prendre encore plus de poids lors de
la Révolution culturelle en chassant les courants « droitiers » ou
« bourgeois ».
Si la Chine actuelle se revendique de cette pensée, son évolution la fera
évoluer vers des politiques de plus en plus éloignées des fondamentaux de
Mao, en particulier sur le plan économique.
L’anarchisme
C’est bien le courant le plus ancien que nous présentons. Il remonte en
eeffet à la première partie du XIX siècle, avec la publication de Qu’est-ce
que la propriété de Joseph Proudhon en 1840, dont la particularité était de se
distinguer de « l’anarchisme révolutionnaire », car il proposait de mettre en
place des coopératives et d’autres structures permettant aux ouvriers de
travailler pour leur propre compte. Le premier journal véritablement
anarchiste sera L’anarchie, « journal de l’ordre », animé par Anselme
Bellegarrigue, sortant en 1850 deux numéros. Bakounine, par contre, était
partisan d’un communisme libertaire, estimant que, par définition, le
capitalisme n’est pas réformable, et que tout État ne pouvait qu’engendrer de
la domination. La référence de ce dernier courant est l’Espagne de la guerre
civile, et de ses collectivités de production industrielle et agricole, avec le
travail accompli par la CNTE ; c’est pourquoi il y a toujours eu des liens
entre communistes libertaires anarcho-syndicalistes. De nombreuses figures
sont connues à différents titres, l’on parlera beaucoup de Ravachol, mais
aussi de Pelloutier, Bakounine ou Kroptokine. Et puis Nicolas Sacco et
Bartolomeo Vanzetti qui seront exécutés en 1927, malgré de puissantes
mobilisations. N’oublions pas les célèbres chanteurs Brassens (qui fut deux
années durant directeur de publication du Monde libertaire, publication de la
FA), mais aussi de Léo Ferré, pas forcément militant mais des plus appréciés
par la mouvance libertaire. Pour avoir interrogé plusieurs responsables
anarchistes, j’en retire que la différence entre anarchiste et libertaire tient,
sinon de la sémantique, de la communication, le mot anarchiste créant de
16l’appréhension par la confusion avec le désordre organisé et les attentats, les
militants concernés estimant a contrario l’anarchie étant la plus haute
expression de l’ordre du fait de la responsabilisation de tous et toutes,
accompagnée de l’abolition de la propriété privée. De surcroît, des lois
votées en 1893 et 1894 interdiront toute forme de propagande, il fallait bien
trouver un synonyme. À compter des années 1970, l’utilisation du terme
libertaire voulait dépasser celui d’anarchiste, créant une forme d’ouverture
pour les sympathisants du courant anti-autoritaire. Les anarchistes sont
opposés au pouvoir autoritaire, préconisant la disparition de l’État sous
toutes ses formes, et ne veulent pas d’un État transitoire comme le courant
marxiste, y compris sous la forme d’une dictature du prolétariat. Les
individus doivent bénéficier d’une liberté absolue, et la vie collective
s’exercerait alors à travers des contrats. Au début, ils militaient au sein de la
première Internationale, l’AIT, dont ils ont d’ailleurs conservé l’appellation,
du moins pour les syndicats de la CNT.
Il existe toujours en France, et dans le monde aussi, des courants
libertaires ou anarchistes, gardant des contacts entre eux. En 1864 arrive
l’Association Internationale des Travailleurs, coordonnant les associations et
groupes séduits pour une initiative unitaire.
Si les anarchistes commirent des attentats en France, d’autres
accompagneront les premières formes de syndicalisme, travaillant dans la
CGT avant que ces "syndicalistes-révolutionnaires" ne montent la CGT-SR.
Il y a plusieurs types de courants chez les anarchistes : individualiste,
communiste-libertaire, anarcho-syndicaliste, anarchiste de droite, etc. Ils ont
une histoire dense, souvent compliquée et marquée par de multiples
scissions.
L’ultra-gauche
Ils s’appellent aussi « Gauche communiste », communistes internationalistes.
On y trouve notamment les courants bordiguistes ou conseillistes, appelés aussi
communisme de conseils. Leur famille politique se réfère le plus fréquemment
aux travaux de Rosa Luxemburg et au spartakisme, comme le nom de la « Ligue
Spartacus » en janvier 2016 en Allemagne. R. Luxemburg avait composé en
1906 Grève générale, parti et syndicats, où elle exposait des propos différents
de Lénine, estimant que le parti ne doit pas diriger le prolétariat, se montrant
favorable à l’auto-organisation du prolétariat. Cette ligue faisait partie en
19171918 de l’USPD, regroupant la minorité exclue du SPD en 1917, s’opposant au
vote des crédits de guerre. Le 3 novembre 1918 éclata la mutinerie des marins
de la flotte allemande dans le port de Kiel, avec la création d’unConseil
d’ouvriers et de marins. La Révolution allemande de 1918 se propagea dans de
multiples villes. Les spartakistes veulent élire des conseils ouvriers et de soldats
dans tout le pays, avec un véritable pouvoir. Mais ils seront minoritaires lors du
congrès national des conseils ouvriers en décembre, et le SPD préférera une
17Assemblée constituante. Les spartakistes quitteront alors l’USPD pour fonder le
Parti communiste d’Allemagne, KPD. Toutefois, la direction du KPD voudra
évincer son aile gauche antisyndicale et anti-électoraliste, provoquant son
exclusion en novembre 2019 et la création du KAPD, Parti communiste ouvrier
d’Allemagne. Ce KAPD, désireux d’imposer les conseils ouvriers pour mener à
bien la révolution, était encore une organisation importante, composée de 50 000
adhérents. C’est pour contrer cette tendance que Lénine écrira son livre La
maladie infantile du communisme, expliquant le sens, selon la période, de
participer aux élections et au syndicalisme. Le SPD, aidé par les corps francs du
général Maercker, écrase la révolution. Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht
sont assassinés en janvier 1919.
Il y a aussi à prendre en compte la gauche germano-hollandaise
(19201939), de tendance luxemburgiste et opposée au Parti social-démocrate
hollandais (SPAD) lors de l’entrée du pays en guerre. Son principal
théoricien, Anton Pannekoek, s’opposera aussi à la ligne fixée par Lénine,
car il était favorable aux conseils ouvriers et opposé au syndicalisme. Les
exclus du Parti communiste hollandais monteront le KAPN, Parti
communiste ouvrier des Pays-Bas. Il y aura également l’Italie où, de 1917 à
1920, qui offrira une autre résonance à la Révolution russe de 1917,
ponctuée de comités de grève en dehors du champ syndical.
La première apparition du conseillisme date de novembre 1918,
Strasbourg voyant l’éclosion de conseils ouvriers, influencés par la
proximité de leurs camarades d’outre-Rhin. Elle sera suivie par la
constitution d’un éphémère PCF-bis (Parti Communiste Français) à Paris,
avec des soviets d’arrondissement regroupant communistes et anarchistes
puis d’un groupe publiant en 1919 L’Internationale, tiré à 20 000
exemplaires. Il disparait à la fin de l’année, alors qu’un autre PCF vit
quelques mois également à compter d’avril 1920. Puis un groupe bordiguiste
publiant le Réveil communiste fera surface en 1929.
18INDEX DES PRINCIPAUX GROUPES CITÉS
ou... qui auraient pu l’être
Trotskistes
- Alliance des Etudiants Révolutionnaires (AER-AJS))
- Alliance des Jeunes pour le Socialisme (AJS) Jeunes Révolutionnaires (AJR)
- Alliance Marxiste Révolutionnaire (AMR)
- (nouvelle) AMR
- Alternative Révolutionnaire Socialiste (ARS)
- Anticapitalisme & Révolution (A&R, NPA)
- Arme révolutionnaire Marxiste (ARM)
- Association Marxiste Révolutionnaire Internationaliste (AMRI)
- Centre International du Trotskisme Orthodoxe (CITO)
- Cercle pour la construction du parti ouvrier révolutionnaire et de l’Internationale ouvrière
révolutionnaire
- Combattre Pour le Socialisme (CPS)
- Comité communiste internationaliste (1941)
- Comité Communiste Internationaliste/Trotskiste (CCI-T)
- Comité de coordination pour la refondation de la QI e Liaison des Étudiants Révolutionnaires (CLER)
e- Comité de la IV Internationale (1940)
- Comités Communistes Internationalistes (CCI)
- Comité international de la QI (CI-QI)
e- Comité pour la IV Internationale
- Comité International pour la Reconstruction de la Quatrième Internationale (CIRQI)
- Comité d’Organisation pour la Reconstruction de la QI (CORQI)
- Comités Rouge-LCR
- (Groupe) Communiste Révolutionnaire Internationaliste (CRI)
- Courant communiste Internationaliste (CCI), 1944 naliste (CCI) courant du MPPT, PT, POI
- Courant Communiste Révolutionnaire (CCR)
- Ecole Emancipée pour le Front Unique Ouvrier (EE-FUO)
- Entente Internationale des Travailleurs et des Peuples (EIT)
- Fédération des Comités d’Alliance Ouvrière (FCAO)
- Fédération des Étudiants Révolutionnaires (FER)
- Fraction tendance bolchevick-léniniste
- Fraction trotskyste-QI (FT-QI)
- Gauche Alternative (GA)
- Groupe bolchevick-léniniste, 1934 lchevick-léniniste
- Groupe Bolchevick (GB) pour la construction du Parti ouvrier révolutionnaire
- Groupes d’action révolutionnaire (1934)
- Groupe La Commune (GLC)
- Groupe Marxiste Internationaliste (GMI)
- Groupes Socialiste Internationaliste (GSI)
- Groupes Taupe Rouge (GTR-LCR)
- Groupe trotskyste français yste pour la reconstruction de la QI (Toute la vérité)
- Gauche Unitaire (GU)
- Groupe communiste « Luttes de Classes »
- Groupe Octobre
19- La Riposte
- Le Militant
- L’Etincelle
- Ligue Communiste (LC) 1930 e Communiste de France (LCF)
- Ligue Communiste Internationaliste (LCI) e Communiste Révolutionnaire (LCR)
- Ligue Internationale de Reconstruction de la QI (LIRQI) e Internationale des Travailleurs-QI (LIT-QI)
- Ligue Ouvrière Révolutionnaire (LOR) e Trotskyste de France (LTF)
- L’Unité
- Lutte Ouvrière (LO)
- Mouvement national révolutionnaire (1940)
- Mouvement Pour un Parti des Travailleurs (MPPT)
- Mouvement pour la refondation de la QI
- Mouvement Socialiste des Travailleurs (MST)
- Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA)
- Organisation Communiste Internationaliste (OCI)
- Organisation Communiste pour l’Autogestion (OCA)
- Organisation Révolutionnaire de la Jeunesse (ORJ)
- OCI-Unifiée (OCIU)
- Organisation Trotskiste (OT)
ère e- Parti Communiste Internationaliste (PCI) 1 version : 1936, puis 2 version en 1944
- Parti Communiste Internationaliste (PCI), 1981
- Parti Communiste Révolutionnaire Trotskyste (PCRT)
- Parti de l’égalité socialiste (section française du comité international de la QI)
- Parti Ouvrier Internationaliste (POI) 1936-1944 Indépendant (POI) Indépendant Démocratique (POID)
- Parti des Travailleurs (PT)
- Parti Ouvrier I
- Parti ouvrier révolutionnaire (1936)
- Parti Socialiste Ouvrier et Paysan (PSOP)
- Quatrième Internationale-Centre International pour la Reconstruction (CIR)
- Révoltes (groupes)
- Révolution (TMI)
- Secrétariat International de la QI (SI-QI) iat Unifié (SU)
- Section Française de la Quatrième Internationale (SFQI)
- Tendance CLAIRE (NPA)
- Tendance autogestion et internationalisme
- Tendance Marxiste Internationale (TMI) xiste Révolutionnaire 4 (TMR4) ou Internationale (TMRI)
- Tendance Spartakiste Internationale (TSI)
re e- Union Communiste (UC) : 1 version 1936, puis vit en 1940 ; 2 version années 1970
- Union Communiste Internationaliste (UCI)
- Union Internationale des Travailleurs (UIT-QI)
- Voix Ouvrière (VO)

20Maoïstes
- (le) Bloc rouge
- Centre Marxiste-Léniniste de France (CMLF)
- Drapeau révolutionnaire
- Fédération des Cercles Marxistes-Léninistes de France (FCMLF)
- Front Révolutionnaire antifasciste Anticapitaliste et Populaire (FRAP-La Cause du Peuple,
années 2010)
- Front Rouge (FR)
- Front social (revue)
- Gauche marxiste-léniniste e Prolétarienne (GP)
- Gauche Ouvrière et Paysanne (GOP) et Organisation Communiste-GOP (OC-GOP) e Révolutionnaire (GR) et Marxiste-Léniniste (GR-ML)
- Groupe Foudre
- Jeunesse Communiste Marxiste-Léniniste
- La Cause du Peuple (CDP)
- La voix populaire
- L’Etoile rouge
- Le travailleur
- Les amis de la CdP
- Ligne Rouge (LR)
- Mouvement Communiste Français -Marxiste-Léniniste -(MCF-ML)
- Mouvement du 27 mai
- Nouvelle Résistance Populaire (NRP-GP)
- Opposition Syndicale Révolutionnaire (OSR-PCR-ml)
- Organisation Communiste Futur Rouge (OCFR) ommuniste Marxiste-Léniniste Eugène Varlin o-Léniniste L’Eveil (OCMLE)
- Organisation Co-Léniniste Pour le Parti o-Léniniste Voix Prolétarienne (OCMLVP)
- Organisation Politique (OP) our la Reconstruction du Parti Communiste Français (ORPCF)
- Parti Communiste de France (maoïste)
- Parti Communiste des Ouvriers de France (PCOF)
- Parti Communiste Marxiste-Léniniste (PCML) -Léniniste de France (PCMLF)
- PCMLF-Le travailleur
- Parti Communiste Maoïste (PCM)
- Parti Communiste Marxiste-Léniniste MaoÏste (PCMLM)
- Parti Communiste Révolutionnaire (PCR)
- Parti Communiste Révolutionnaire Marxiste-Léniniste de France (PCR-ML)
- Parti D’Unité Populaire (PDUP)
- Parti pour une Alternative Communiste (PAC)
- Pour Le Communisme (PLC)
- Prolétaire Ligne Rouge (PLR)
- Rassemblement Organisé des Communiste -Marxistes-Léninistes (ROC-ML)
- Rennes Révolutionnaire (RR)
- Révolution (Jacques Vergès)
- Tout !
- Union des Communistes de France-Marxistes-Léninistes (UCF-ml)
- Union Communiste de la Jeunesse révolutionnaire (UCJR) Jeunesses Communistes Marxistes-Léninistes de France (UJCMLF-PCMLF)
- Union Nationale des Comités de Lutte des Ateliers (UNCLA-GP)
- Vive La Révolution (VLR)
21- Vive Le Communisme (VLC)
- Voix populaire
- Voix prolétarienne
Anarchistes et libertaires
- Action Directe (AD)
- Alliance Ouvrière Anarchiste (AOA)
- Alliance Syndicaliste (AS) yndicaliste Révolutionnaire et Anarcho-Syndicaliste (ASRAS)
- Alternative Libertaire (AL)
- Archinoir
- Association pour l’étude et la diffusion ses philosophies rationalistes
- Cahiers du socialisme libertaire
- de l’humanisme libertaire
- Collectifs pour une Alternative Libertaire (CAL)
- Comité d’Action Révolutionnaire pour l’Autogestion Communiste (CARAC)
- Comité de Liaison et d’Action pour la Défense Ouvrière (CLADO)
- Comité de Liaison des Jeunes Libertaires (CLJA)
- Comité d’Etudes et de Recherches pour le Communisme Autogestionnaire (CERCA)
- Comité invisible
- Confédération Nationale du Travail (CNT) ou CNTF, Française
- CNT en Exil (CNT-E)
- CNT-Association Internationale des Travailleurs (CNT-AIT)
- CNT-Solidarité Ouvrière (CNT-SO)
- Collectifs pour une Alternative Libertaire (CAL)
- Comité de Liaison des Jeunes Anarchistes (CLJA)
- Confrontation anarchiste
- Coordination Anarchiste (CA)
- Coordination des Groupes Anarchistes (CGA)
- Entente anarchiste
- Fédération Anarchiste (FA) ou FA Française (FAF) FA 1(1946) ; FA 2 (1953)
- Fédération Anarchiste Communiste d’Occitanie (FACO) Communiste-Libertaire (FCL)
- Fédération Ibérique des Jeunes Libertaires (FIJL) Libertaire Unitaire Ouverte (FLUO)
- Groupes d’Action Anarchistes Révolutionnaires (GAAR)
- Groupes d’Action et d’Etudes Libertaires (GAEL)
- Jeunes Libertaires (JL)
- Jeunesse Anarchistes Communistes (JAC)
- Jeunes Révolutionnaires Anarchistes (JRA)
- La Révolution prolétarienne
- Les amis de Louis Lecoin
- Mouvement Communiste Libertaire (MCL)
- Noir et Rouge (N&R)
- Offensive Libertaire et Sociale (OLS)
- Organisation Anarchiste (OA)
- Organisation Communiste Anarchiste (OCA)
- Organisation Pensée-Bataille (OPB)
- Organisation Révolutionnaire Anarchiste (ORA)
- Organisation Communiste Libertaire (OCL) version 1 et 2
- Poing noir
- Regard noir
- Réseau No Pasaran
22- Ruptures
- Tendance Syndicale Révolutionnaire Fédéraliste (TSRF)
- Tribune Anarchiste-Communiste (TAC)
ère- Union Anarchiste (UA) : 1 version dans les années 1920 ; Seconde version dans les années
1970
- Union Anarcho-Syndicaliste (UAS)
- Union des Groupes Anarchistes-Communistes (UGAC) Groupes Autonomes Libertaires (UGAL) Travailleurs Communistes Libertaires (UTCL)
- Union Fédérale Anarchiste (UFA)
Ultra-gauches
- Action Directe (AD)
- Assemblée Parisienne des Groupes Autonomes (AGPA)
- Black september
- Bureau International pour le Parti révolutionnaire (BIPR)
- Cahiers du Communisme de Conseil (CCC)
- Cahiers internationalistes
- Camarades
- Cercle de discussion de Paris
- Comité invisible
- Comité pour le Maintien Des Occupations (CMDO)
- Communisme ou civilisation
- Crise communiste
- Dans le monde une classe en lutte
- Echanges et mouvement
- El Oumani
- (les) Enragés
- Fédération Française de la Gauche Communiste (FFGC)
- Ferment Ouvrier Révolutionnaire (FOR)
- (les) Fossoyeurs du Vieux Monde (FVM)
- Fraction Externe du CCI (FECCI)
- Fraction Française de la Gauche Communiste Internationale (FFGCI)
- Fraction Interne du CCI (FICCI)
- Gauche Communiste de France (GCF) e marxiste
- Groupes autonomes d’action
- Groupe d’Action pour la Recomposition de l’Autonomie Prolétaire (GARAP)
- Groupes d’Action Révolutionnaires Internationalistes (GARI)
- Groupe Communiste Internationaliste (GCI)
- Groupe Communiste des Conseils (GCC)
- Groupe de Liaison pour l’Action des Travailleurs (GLAT)
- Groupe international de la gauche communiste
- Initiative communiste ouvrière
- Informations et Correspondances Ouvrières (ICO)
- Informations et Luttes Ouvrières (ILO)
- Internationale Lettriste (IL) ationale Situationniste (IS)
- Intervention communiste
- Invariance
- King Kong International
- la Gauche Marxiste (GM)
- La matérielle
23- La guerre sociale
- Le fil du temps
- L’Encrier
- Les enragés
- Les Lucioles
- L’insécurité sociale
- (groupe) Marge
- Matériaux pour l’intervention
- Matière et révolution
- Matin d’un blues (revue)
- Meeting (revue)
- Molotov et confetti
ère ème- Mouvement Communiste (MC) 1 et 2 version.
- Mouvement Inter-Luttes Indépendant (MILI)
- Négation
- Non Fides
- Noyaux Armés Pour l’Autonomie Populaire (NAPAP°
- (collectif) Offensive et autonomie
- Organisation conseilliste
- Organisation des Jeunes Travailleurs Révolutionnaires (OJTR)
- Parti Communiste Internationaliste (PCI)
- PCI-Programme communiste
- Parti de classe
- Pour une Intervention Communiste (PIC)
- Pouvoir Ouvrier (PO)
- Révolution Internationale (RI)
- Riot magazine (revue)
- Socialisme ou Barbarie (SouB)
- Tendance Communiste Internationaliste (TCI)
- Théorie Communiste (TC)
- Tout !
- Union des Communistes Internationalistes (UCI)
- Union Ouvrière (UO)
- Union ouvrière internationale
- (la) Vieille taupe
Divers, PSU
- Alliance Rouge Et Verte (AREV)
- Alternatives et autogestion
- Amicale des anciens membres du PCF
- Centre de Liaison et Regroupement Socialiste CLRS)
- Centres d’Initiative Communiste (CIC)
- Comités Communistes pour l’Autogestion (CCA)
- Comité de Liaison pour l’Autogestion Socialiste (CLAS)
-ei
- Comité d’Initiative pour un Mouvement Révolutionnaire (CIMR)
- Comité provisoire de liaison pour la réunification du mouvement ouvrier
- Ecole Emancipée (EE)
- Ensemble !
- Étudiants Socialistes Unifiés (ESU)
- Fédération pour une Gauche Alternative (FGA)
- Front Révolutionnaire des Travailleurs (FRT)
- Gauche Anticapitaliste (GA)
24- Gauche autogestionnaire
- Jeune République
- La nouvelle gauche
- Les Alternatifs
- Mouvement d’Action Universitaire (MAU)
- Mouvement de Libération du Peuple (MLP)
- Mouvement du 22 Mars
- Organisation Communiste des Travailleurs (OCT)
- Organisation Communiste Révolution ! (OCR)
- Parti pris (revue)
- Parti Socialiste Autonome (PSA)
- Parti Socialiste Unifié (PSU)
- Parti Socialiste Unifié Maintenu (PSUM)
- Politis (Revue)
- Rassemblement Démocratique Révolutionnaire (RDR)
- Regroupement arc-en-ciel
- Révolution !
- Secours Rouge (SR)
- Tribune du communisme e marxiste
- Union de la Gauche Socialiste (UGS)
- Union Pour le Socialisme (UPS)
- Unir-Débat
- Unir-Débat communiste
- (La) Voie communiste
25CHAPITRE II
Les groupes trotskistes
LA TENDANCE PIERRE FRANCK, ERNEST MANDEL, ALAIN
KRIVINE : DU PARTI COMMUNISTE INTERNATIONALISTE À LA
JEUNESSE COMMUNISTE RÉVOLUTIONNAIRE
Dans un premier temps, présentons synthétiquement les origines en
France de ce courant. Il y aura des militants depuis le début des années trente
dans la capitale. La première organisation en France de ce courant apparaît
en 1930, la Ligue Communiste de France (LCF), suite aux exclusions des
partisans de l’Opposition de gauche et des partisans de Trotsky dans les
partis communistes affiliés dans la IIIe Internationale. Sa publication est déjà
appelée La vérité. Quatre ans plus tard, ils peinent à rassembler une
quarantaine de militants, et pour se développer ils décideront de rejoindre la
SFIO en posant une ligne de front unique ouvrier, rassemblant PCF et SFIO
pour faire face au danger du fascisme. C’est la pratique du "luttons
séparément, mais frappons ensemble" qui restera une constante dans la
mouvance, avec des adaptations selon le contexte des époques traversées.
Parfois, le mot trotskisme a été associé à la Collaboration, alors que maints
trotskistes participèrent à la Résistance, d’autres rejetant les deux camps, du
moins dans une première phase. Et ils seront nombreux à ne pas revenir des
camps de concentration, sans oublier les assassinats dans les maquis de militants
commis par des staliniens. Mais, effectivement, certains trempèrent dans la
Collaboration. Ce fut le cas pour Henry Molinier, dont le petit frère Raymond
avait des responsabilités durant l’Avant-guerre dans certaines structures, avant
d’être mis de côté pour son aventurisme. Raymond était un excellent collecteur
de fonds, mais qui utilisait des méthodes pour le moins peu orthodoxes. Après
avoir aidé à la reconstitution en 1940 du PCI sous la forme des CCI, Comités
Communistes Internationalistes, en l’absence de Pierre Franck et de son frère
Raymond, Henry avait préconisé de faire de l’entrisme au sein du
Rassemblement National Populaire (RNP) de Marcel Déat, sans doute parce
qu’il estimait l’URSS devenue « capitaliste d’État » (une formule largement
employée parmi les milieux proches de l’Ultra-gauche) et finalement pas si
27éloignée de l’Allemagne du Troisième Reich. Quasiment seul ou presque, il fera
cette expérience en 1941 durant moins d’une année. Il sera vivement critiqué
pour cela, participera à la fondation du Groupe Octobre qui sera une composante
du nouveau PCI en mars 1944, avant de perdre la vie lors des combats dans
Paris lors de la Libération, où, paradoxe, il était le chef militaire des trotskistes.
L’appellation d’ « hitléro-trotskiste » est aussi lié au travail réalisé par des
militants en direction des soldats allemands pour fraterniser (et non pas auprès
des SS), à une époque où le PCF, « parti des 75 000 fusillés » avait comme mot
d’ordre « à chacun son boche ». Au printemps de l’année 1943, une cellule du
POI, Parti Ouvrier Internationaliste, de quinze soldats et sous-officiers
allemands, sera constituée en Bretagne, pour un total d’environ 50 sur toute la
France. Le 6 octobre, l’aventure s’arrêtera par leur arrestation, un militant étant
fusillé, quinze soldats allemands décapités à la hache, tandis que onze autres
seront déportés dont quatre ne reviendront jamais. David Rousset sera interné au
camp de Buchenwald, où il devra dissimuler son appartenance politique pour
survivre face à la répression stalinienne. Cela sera similaire pour d’autres
militants au camp de Dora. En conséquence, ces militants seront victimes de
deux féroces répressions. Comme l’exécution de quatre militants dans le maquis
de Wodli dans la Haute-Loire, sous le prétexte qu’ils étaient trotskistes. C’est en
décembre 1943 que la Quatrième Internationale fixera la ligne politique en
participant aux structures de la Résistance avec l’idée de les orienter vers une
base de luttes de classes. Il est cependant vrai que les trotskistes adopteront dans
un premier temps une position de "défaitisme révolutionnaire". D’ailleurs, le 15
février 1940, seize militants trotskistes seront arrêtés pour ce défaitisme et
surtout antimilitarisme, dont Pierre Lambert. Notons que le premier journal de la
Résistance sera La Vérité, « organe bolchevique-léniniste", sortant à l’été 1940
et dénonçant les mesures antisémites, en avance sur tous les autres groupes pour
révéler en 1943 l’existence des camps de déportés. Le numéro 56 en date du 15
janvier 1944 estimera que les bombardements massifs commis sur la ville de
Hambourg constituent une violence inutile frappant les civils. Un autre titre
eclandestin sera L’Etincelle publié par le Comité pour la IV Internationale.
Un congrès de réunification aura lieu en février 1944, réunissant le POI
(100 à 130 membres), le CCI (une bonne vingtaine) et le Groupe Octobre
(environ 25), avec une trentaine de délégués de différents pays, dont des
soldats russes et allemands en cavale. Ce seront six jours de débats d’une
grande intensité, protégés par une cinquantaine d’hommes. L’impérialisme
des Anglo-Saxons et le nazisme allemand furent renvoyés dos-à-dos. Cette
lecture fera qu’il sera décidé de rester clandestins lors de la Libération. Ce
sera l’heure du PCI, Parti Communiste Internationaliste, dont l’organe sera à
nouveau La vérité. Dès le mois d’octobre, certains rejoindront les Jeunes
Socialistes (JS) qui reconstituent leur organisation, et plus particulièrement
Yvan Craipeau et André Essel (le futur fondateur de la FNAC) qui était à la
direction de ces Jeunesses dont les effectifs monteront à 20 000 adhérents fin
1945. Malgré des défiances, il y eut alors des écoles de formation communes
entre les jeunes du PCI et les JS jusqu’en 1947. Et cette originale alliance
28prendra le contrôle des Auberges de jeunesse dont les partisans étaient
40 000, une véritable organisation de masse à l’époque. Fin 1945, le PCI est
légalisé, soutenu par une frange de la jeunesse suite aux massacres de Sétif
en Algérie, suivis de la répression à Madagascar. L’année suivante, il
participera aux législatives en présentant quelques candidats, Y. Crépeau
ratant de peu son élection. Les militants sont alors 800, ce qui fera peur au
PCF qui répliquera comme à l’accoutumée par des violences physiques. Puis
des divisions internes se produiront, occasionnant d’autres violences, y
compris physiques. La rupture de Cornelius Castoriadis et de Claude Lefort
en 1947 compliqueront les choses, avec la création de Socialisme ou
Barbarie (SouB), affirmant que l’URSS était caractérisée comme une forme
de « capitalisme d’État » qui exploite les travailleurs comme des esclaves,
tandis que la majorité parle « d’État ouvrier dégénéré ». SouB rejettera dès
lors le trotskisme jugé sectaire.
Les JS seront exclus fin 1947 pour avoir combattu la guerre coloniale
menée en Indochine, la SFIO opérant un tournant droitier. Peu capable de
capitaliser sur cet afflux possible de militants, le PCI se délitera, David
Rousset créant en 1948 le RDR avec Jean-Paul Sartre, Rassemblement
Démocratique Révolutionnaire, rejoint par les surréalistes André Breton et
Benjamin Péret, avec l’apport des anarcho-syndicalistes derrière Alexandre
Hébert. Une aventure qui ne dépassera pas le cap d’une année. Au passage la
tendance d’Yvan Craipeau scissionnera en 1947, une autre version parlera
d’exclusion à son attention, et celle de leurs sympathisants. Jean-René
Chauvin en fera les frais pour avoir joué la carte de la double appartenance
entre le PCI et le RDR.
Après la Libération, il y aura une relance des luttes ouvrières en 1947
ponctuée par des grèves à Renault-Billancourt, la plus grande concentration
de la métallurgie. Il y avait deux cellules du PCI, Parti Communiste
Internationaliste, autour de Daniel Renard, la plus forte étant celle du
département 18. Par ailleurs, des militants de l’Union Communiste (UC)
dont Pierre Bois, tenait le département 6, dit « secteur Collas », l’UC étant
l’ancêtre de Lutte ouvrière. Ce sont ces derniers qui arriveront à mettre en
grève l’usine. Il y avait des divergences d’appréciation, l’UC estimant que le
PCI propageait des illusions à travers un comité de lutte monté par ses soins.
Du fait, les pratiques unitaires seront rompues durant… plus de vingt ans.
L’UC dénonçait également les gens du PCI pour avoir des origines
petitebourgeoises, visibles dans « la vie quotidienne et dans la lutte ouvrière »
(article de numéro 75 du 15 novembre 1946 de Luttes de classes). Et, de
génération à génération, les clivages continueront par la transmission de la
culture identitaire du parti des anciens aux nouveaux, par des paroles mais
aussi par des textes, créant des à-priori dans l’esprit des nouvelles recrues.
Pourtant, à l’époque, le PCI disposait de beaucoup plus d’ouvriers que l’UC,
et avait une implantation en province. En 1948, les réunions d’explication
sur la situation en Yougoslavie seront attaquées par les nervis du PCF,
29l’action la plus intense ayant eu lieu à Paris, peu avant le départ des
premières brigades internationales vers ce pays.
Le PCI régresse en 1949 en termes d’affiliés, qui ne sont plus que 250.
L’année suivante, c’est 1 500 jeunes de toute l’Europe qui se rendront en
Yougoslavie dans le cadre des brigades internationales pour soutenir Tito qui
était en conflit avec l’URSS. Si bien que le PCF se livrera à des attaques de
ses réunions, en particulier celle de Paris le 9 juin. La « commission
syndicale », animée par Lambert et Gibelin, sera approchée par le jeune
Américain Irwing Brown, représentant de l’AFL-CIO qui sera à l’origine de
la création de Force Ouvrière (FO) et influencera celle de la FEN, Fédération
de l’Éducation Nationale. L’ambassade américaine apportera un soutien actif
à cette démarche. L’objectif consiste à réunir tout ce qui est contre
l’hégémonie du PCF, avec des anticommunistes, des socialistes de la SFIO
et allant jusqu’aux anarcho-communistes. Le bulletin de la commission
syndicale, le joujou de P. Lambert, est L’unité, critiqué dans la IVe
Internationale et par Pablo pour son cours droitier.
Par contre, la grande crise de 1952 sera en gestation depuis 1948.
Certaines sections du PCI réunifié ne militeront guère. Si le secrétariat
international est basé à Paris, sa section française n’est pas la plus importante
hormis pour la seule Europe. Quelques décennies plus tard, ce sera l’inverse
avec la LC (Ligue Communiste) et la LCR (rajouter un R comme
Révolutionnaire), qui transmettra les plus importantes cotisations à
l’Internationale. La préparation du 3e congrès mondial en France verra les
minoritaires (Mestre-Corvin) renforcés par un ou deux autres camarades ; Ils
étaient très orientés par l’entrisme dans le PCF, et à l’écoute du Michel
Raptis, alias Pablo. Et la polémique enflera jusqu’à la scission de 1952,
majoritaire en France et dénonçant cet entrisme sui generi. Des dizaines de
départs seront enregistrés chez des militants ne comprenant plus le pourquoi
de l’entrisme, en reniant toutes ses idées afin de pouvoir rentrer dans le Parti
communiste. Les sections seront paralysées, 2/3 des militants s’opposant au
nouveau cours politique au niveau mondial. Toutes les tentatives de
médiation échoueront, et il y aura eu beaucoup de manipulations et de
mesures pour tenter de mettre la section française au pas. Les
« minoritaires », mais majoritaires en France (Bleibtreu, Lambert, Lequenne)
monteront une expédition dans les locaux pour récupérer le matériel
technique : ils seront immédiatement exclus. Il y aura des excommunications
d’ailleurs des deux côtés, les partisans des thèses de Pablo (une soixantaine,
dont Pierre Franck et Ernest Mandel) déclarant illégitime les
« majoritaires ». Deux congrès extraordinaires se tiendront pour trancher, et,
sur les 200 militants restant, les vrais minoritaires partiront à une
cinquantaine. Un an plus tard, ce sera la scission mondiale, avec un retrait de
la moitié des forces de l’Internationale, les Anglais et Américains, des
grosses sections s’alignaient sur les positions de P. Lambert, tandis que les
sections de l’Italie, Ceylan, Bolivie et d’autres pays de l’Amérique latine
resteront fidèles à Pablo. Tout cela aboutira à deux regroupements
30internationaux, la QI pabliste, et le CIRQI lambertiste, Comité International
pour la Reconstruction de la Quatrième Internationale. La rupture avec le
pablisme restera dans les esprits des partisans de la tendance lambertiste
(comme Pierre Lambert, de son vrai nom Boussel) opposés à ce qu’ils
appellent les « centristes ». P. Lambert continuera le travail d’entreprise et
d’implantation dans FO, mais rapidement les militants quitteront le navire,
ce qui lui permis de prendre la direction du groupe, en faisant exclure pour
une futilité Gibelin, ce dernier se consacrant alors uniquement à FO. Ce sera
le début d’une longue série d’exclusions. Il se débarrassera ensuite de
Bleibtreu et Lequenne, avec un discours fleuve plutôt inspiré par les
staliniens, assisté pour ce faire par le « procureur » Stéphane Just, qui sera à
son tour évincé quelques dizaines d’années plus tard. Avec des talents de
manipulateur, il montera sa propre fraction dans FO avec l’appui de Maurice
Joyeux de la Fédération Anarchiste (FA) et d’Alexandre Hébert,
anarchosyndicaliste qui le suivra très longtemps, et qui sera coopté au bureau
politique du courant lambertiste plus tard. Quant à Michèle Mestre, elle
finira par quitter le PCI minoritaire devenu donc la SFQI, en emportant
quelques militants en juillet 1954. Elle ira jusqu’à soutenir en 1956
l’écrasement du soulèvement hongrois par l’armée soviétique. La différence
entre les tenants de la ligne de Pablo et les majoritaires réside dans
l’orientation des « majos » (je me permets de répéter dans la section
française) consistant certes à pratiquer de l’entrisme dans le PCF
clandestinement, alors que Pablo exigeait qu’une quinzaine de ses cadres
ayant des responsabilités syndicales rejoignent le PCF avec tous les
reniements que cela incombait, et des déclarations publiques pour aller dans
ce sens. C’est alors que Denis Berger de la Voie communiste mit en
application la ligne de Pablo en adhérant en 1953 au PCF, devenant même
secrétaire de section avant d’être mis de côté pour avoir affirmé qu’il avait
été trotskiste partisan de Tito. Chargé au PCI du travail d’entrisme et élu au
BP en 1955, il aura recruté plusieurs militants, et travaillé avec le
psychanalyste Félix Guattari. Dans cette fraction du PCF, ils seront
rapidement dénoncés par des ultra-pablistes comme Michèle Mestre
(devenue pro-soviétique) qui estimaient qu’il était déloyal de se constituer en
tendance. Toutefois, la Voie communiste recrutera aussi à l’extérieur du
PCF, et refusera d’intégrer le PCI jugé sectaire. C’est pourquoi Pablo
relancera une nouvelle vague d’entrisme avec des militants plus dévoués
avec Gilbert Marquis, qui fera une approche auprès du bulletin Unir-débat
rassemblant des oppositionnels du PCF. Denis Berger travaillera avec des
intellectuels de renom qui étaient dans la mouvance contestataire du PCF,
proposant au PCI de se dissoudre pour travailler avec ces oppositionnels,
quitte à publier une revue, Michel Pablo et Ernest Mandel optant pour
construire le PCI. Il sera ainsi exclu du PCI en 1958 puis du PCF en 1960,
travaillant dans les réseaux pro-FLN. Après des départs, il sortira en 1965 le
bulletin La voie, rejoignant en 1971 le PSU ou plutôt sa tendance
marxisterévolutionnaire de Jacques Kergoat et Jean-Marie Vincent qui rejoindra en
31grande partie l’année suivante la LCR, D. Berger adhérera à la Ligue en
1975. Dans la LCR, il sera partie prenante de la tendance trois, dite T3, avec
Michel Lequenne, quittant la LCR en 1985 avec d’autres militants, puis
stoppant ses activités politiques. En ce qui concerne Pierre Lambert, il
fondera à l’automne 1952 une fraction, « Le groupe trotskyste français »,
tandis que Bleibtreu restait encore à la tête de l’autre tendance du PCI,
contrôlant la parution de La vérité. Mais en 1958, la tendance
BleibtreuLequenne sera poussée en dehors du PCI majoritaire, et elle fondera le
Groupe bolchevik-léniniste éditant Trotskysme.
En 1956, l’état des lieux donnera ce qui suit. Les « droitiers » de 1947
rejoignent à une cinquantaine La nouvelle gauche de Claude Bourdet, tandis
que l’on retrouve le binôme Bleibtreu-Lequenne dans la fraction Tendance
Bolchevick-Léniniste (une vingtaine) dont le bulletin est Tribune marxiste ;
ils auront aussi bien des contacts avec La nouvelle gauche qu’avec la FCL,
Fédération Communiste-Libertaire de Georges Fontenis.
La situation organisationnelle du PCI en 1957 est la suivante : il
comprend 130 membres au maximum, avec quelques jeunes et quelques
dizaines de travailleurs. D’autres estimeront l’organisation réduite à une
trentaine de militants dont beaucoup pratiquent l’entrisme dans le PCF. Il
publie néanmoins régulièrement son mensuel, La vérité des travailleurs, et
dispose d’un local parisien rue d’Aboukir. Son principal leader est Pierre
Franck, qui fut le secrétaire personnel de Trotsky à Prinkipo, une île au large
d’Istambul. Un autre dirigeant est Michel Fiant, dont nous reparlerons. Les
partisans de P. Lambert seraient alors une cinquantaine. Il faudra attendre la
guerre d’Algérie pour que le PCI reprenne des couleurs.
Des éléments de la majorité répondront positivement à la proposition
émanant d’Yvan Craipeau de rejoindre « La nouvelle gauche », où la
doubleappartenance était possible. Ce courant se transformera en décembre 1957 en
Union de la Gauche Socialiste (UGS), après avoir fusionné avec le
Mouvement de Libération du Peuple (MLP). Il y aura également le journal
déjà cité Tribune marxiste ouvert à d’anciens trotskistes, outre Y. Craipeau,
Pierre Naville ou des proches dont Edgard Morin. En avril 1960, le Parti
Socialiste Unifié (PSU) marquera la fin de l’entrisme dans cette sphère, les
tendances étant reconnues, et permettront de s’adresser à un public plus
étoffé. Pratiquement toute la mouvance trotskiste de cette époque rentrera à
un moment donné dans le PSU. En tout cas, M. Lequenne créa une tendance
dans ce parti, avec donc la revue précitée Tribune marxiste, lançant un appel
pour la rejoindre, les lambertistes n’y passant que pour tenter de la détruire.
Il y aura alors diverses générations, des jeunes dont Arlette Laguiller ou
Mickael Löwy, des anciens comme Jules Fourier, des militants chevronnés
tels Henri Benoist, André Clavès, Simone Minguet. Le PSU sera aussi une
couverture pour des activités clandestines. La section française perdra des
militants de « La voie communiste » alors au nombre de quelques dizaines.
En revanche, d’autres la rejoindront par le biais de la tendance SR, comme
Socialiste-Révolutionnaire du PSU. La Voie Communisme (VC), « Tribune
32de discussion », est en 1956 un bulletin interne dédié aux trotskistes
« entristes ». Il s’associera en 1957 à un autre bulletin interne d’opposants au
sein du PCF, L’Etincelle, avec Denis Berger et Félix Guattari, pour donner
l’année suivante la revue La voie communiste, qui prend son autonomie
visà-vis de la Quatrième Internationale ; elle est vendue en kiosque,
s’émancipant du PCI afin de disposer d’une plus importante notoriété,
notamment auprès des militants anticolonialistes engagés contre la guerre
d’Algérie. Des communistes libertaires rejoindront la revue, comme Georges
Fontenis et Daniel Guérin, créant une ouverture plus large encore pour
différents intellectuels. Des contributions régulières permettent de faire le
point sur les mouvements émergeants à la gauche du PCF et de l’UEC. Les
expériences au niveau international sont évoquées, que ce soit dans le
tiersmonde, en Amérique latine, en Chine, etc. Un Programme d’action de la
voie communiste paraîtra en février 1962, dans une volonté d’unité entre
révolutionnaires. Des tensions internes auront raison d’elle, en 1965.
Cette notion d’entrisme est capitale pour comprendre le fonctionnement
des trotskistes en France. Ce fut donc le cas au sein du PCF, mais aussi dans
les syndicats ouvriers et diverses associations, avant d’être retoqué, du moins
pour le courant présenté où l’on fut loyal au sein des organisations
politiques, syndicales et associatives. Mais ne confondons pas les périodes,
car dans les décennies 1950-1960 et encore pour une partie des années 1970,
s’afficher ouvertement comme trotskiste exposait à des représailles qui
comportaient bien sûr des exclusions, mais aussi des dangers plus que
potentiels pour sa santé, voire pour sa vie. Et certains responsables jeunes ou
moins jeunes en auront fait les frais dans les années 1970 où l’on menaçait
gravement celui ou celle qui annonçait son départ « du parti », de peur de
révéler des secrets qui n’en étaient pas. Une manière de terroriser perpétrée
par des apparitchik ou des hommes de main. Et le fait de détenir un grand
nombre de municipalités rendait encore plus anxieux l’appareil local du parti
pour que l’on ne divulgue jamais certaines pratiques. Une forme de
terrorisme héritée des anciens cadres qui avaient véritablement des choses à
dissimuler, notamment en raison des liens étroits entretenus avec le parti
frère de l’URSS. Alors, oui, il y aura des taupes trotskistes dans différents
partis, que l’on réveillera en temps voulu, sauf que dans la période
contemporaine certains ne répondaient plus à l’appel, faute d’être
suffisamment suivis politiquement ; cela arrivera à deux grands courants, les
partisans de Franck et Krivine et ceux de Pierre Lambert que ce soit à travers
des infiltrations au sein du PCF, du PS ou du Mouvement des citoyens de
Jean-Pierre Chevènement. Pour ces infiltrés, ils pouvaient sans doute voter
lors des congrès de leurs partis respectifs, mais ils devaient absolument
rester dans l’ombre. Difficile à assumer pendant des années, avec l’évolution
des moyens de communication et l’envie parfois irrésistible de pouvoir
aspirer à… respirer.
La grève générale d’août 1953 calmera momentanément les tensions
entre les deux fractions adverses. Il s’agissait d’un mouvement d’ampleur où
33l’on recensera plus de quatre millions de grévistes, protestant contre les
décrets-lois de Joseph Laniel, président du Conseil. Le PCI majoritaire
luttera pour créer un comité national de grève. Au final, les textes
programmatiques seront mis de côté, sans plus d’avancée.
Puis la principale section de la QI, tenue par les Américains du SWP
(Socialist Workers Party) scissionnera, opposés depuis un certain temps à
Pablo, les sections de la Suisse et du Royaume-Uni suivront cette démarche.
De son côté, Lambert réussira à se débarrasser des gêneurs comme Marcel
Gibelin, d’autres connaîtront ultérieurement le même sort. Et il poussa son
avantage au sein de l’aile gauche du syndicat FO (Force Ouvrière) de la
Région parisienne. Cela lui permit progressivement de faire une longue
carrière de permanent de ce syndicat. Quant à la minorité composée d’une
cinquantaine de militants, elle perdra la moitié de ses effectifs, entraînant
une remise en question de l’entrisme (Michel Fiant, Gilbert Marquis). Ils
seront en tout sept à pratiquer réellement l’entrisme. Denis Berger réussira
l’exploit de devenir le secrétaire d’une cellule. Des petits bulletins sortiront,
rapidement dénoncés comme trotskistes par la direction du PCF. L’entrisme
réussira quand même à renforcer ses rangs, pour atteindre la soixantaine de
membres en 1956, puis de 140 deux ans plus tard, selon Denis Berger,
d’autres parlant d’une cinquantaine de recrues provenant de cette activité,
avant tout des étudiants et enseignants. De l’autre côté, il y eut des
infiltrations jusqu’en 1968, puis la poignée d’entristes démissionnera ou sera
exclu jusqu’en 1969, sans engranger des militants supplémentaires.
Un grand fossé séparera Lambert des militants rangés derrière Pierre
Franck durant la guerre d’Algérie, le premier défendant la ligne du MNA
(Mouvement National Algérien) de Messali Hadj, soutenu par le surréaliste
André Breton, Robert Chéramy de la FEN, l’avocat Yves Dechézelles, le
communiste-libertaire Daniel Guérin, Marceau Pivert, tandis que l’autre
tendance optera pour le FLN.
Yvan Craipeau parviendra à faire sortir des étudiants socialistes de la
SFIO derrière Michel Rocard qui iront se ranger dans l’Union de la Gauche
Socialiste (UGS), prenant le relais de la Nouvelle gauche qui avait une
certaine influence dans l’UNEF. Il y aura aussi fusion avec la Jeune
république (courant chrétien poche de l’extrême-gauche). Les troupes de
Craipeau et de la Fraction bolchevique-léniniste (Beibtreu et Lequenne),
représentant environ 40 % du nouveau parti, mais s’avérant incapables de
travailler en commun.
À l’approche du conflit algérien, voici l’état des forces du trotskysme en
France. Ceux qui étaient dits les "droitiers" étaient une cinquantaine à
graviter autour de la Nouvelle gauche animée par Claude Bourdet. Les
"pablistes" se résumaient à une trentaine de militants fédérés autour de Pierre
Franck, Livio Maitan et Ernest Mandel, tandis que la Tendance
bolchévikléniniste (Marcel Bleibtreu et Michel Lequenne) compte une vingtaine de
proches, côtoyant La Nouvelle gauche et la Fédération
CommunisteLibertaire (FCL), se retrouvant plus tard dans la création du PSU à travers la
34constitution de l’Union de la Gauche Socialiste (UGS) avec d’autres
trotskistes. Enfin, les partisans de Lambert sont une cinquantaine.
Il nous faut remonter à cette guerre pour mieux appréhender les raisons
de la fondation de la JCR. Cette guerre, plus encore avec les actions
terroristes commises par l’OAS (Organisation Armée Secrète, tenue par
l’extrême-droite) engendreront des mouvements en faveur du FLN,
regroupant étudiants et intellectuels qui s’organiseront en réseaux
clandestins pour soutenir les indépendantistes. Et « les porteurs de valises »
compteront dans leurs rangs de nombreux trotskistes, ainsi que des
communistes-libertaires en moins grand nombre. D’ailleurs, certains de ces
clandestins resteront une période en Algérie après la proclamation de son
indépendance pour y apporter leur soutien et expertise ; on les appellera « les
pieds rouges ». Avant d’être jugés indésirables ; nous reverrons ce point
particulier. Parmi ces réseaux, citons Jeune résistance, qui sera activé par
Michel Fiant (qui lancera aussi un Comité contre l’envoi des contingents en
Algérie), travaillant avec le réseau Janson et celui d’Henri Curiel ; le groupe
Nizan ou le Mouvement anticolonialiste français. Ils se chargeront
notamment de la collecte de fonds, du transport de matériel ou d’assurer des
liaisons, allant diffuser des tracts devant des casernes et créant des noyaux
militants au sein de certains régiments. Ils réaliseront des actions
spectaculaires comme stopper des convois de trains transportant des appelés
du contingent et tractant, peignant sur les convois des inscriptions
antiguerre, agissant en prônant dès 1957 la désertion et l’insoumission, tandis
que le PCF dénonçait ce type d’action. Et tout cela se réalisera avec quelques
centaines de militants. Des résistants à la guerre seront pris en charge en
Suisse, par où transiteront les fameuses « valises » contenant l’argent
collecté en soutien au FLN, et les sections trotskistes de Belgique,
d’Allemagne et des Pays-Bas s’emploieront à soutenir cette résistance, un
soutien à la fois politique et logistique. Grâce à un ouvrier imprimeur, des
faux papiers seront fabriqués à l’aide d’une imprimerie clandestine avec
deux militants salariés par le FLN, des journaux clandestins aussi, et des
essais plus ou moins concluants de fausse monnaie. Sans compter un atelier
de fabrication d’armes tout près de l’Algérie (il y aura aussi des caches
d’armes). En fait, il s’agissait carrément d’une véritable usine montée grâce
aux talents de Pablo-Raptis, implantée au Maroc avec l’aval du FLN et
employant 300 ouvriers de différents pays hautement qualifiés, souvent
d’origine trotskiste. La position mièvre du PCF autour de son « paix en
Algérie » et les mensonges des staliniens sur l’identité réelle des dignitaires
de l’URSS renforceront alors la volonté de combattre les positions du
« Parti ». Toutefois, ce sont des milliers de jeunes scolarisés ou étudiants qui
dénonceront cette guerre. De vifs débats auront lieu dans l’UNEF, encore
très corporatiste, entre pros et antis Algérie française, les « antis » prennent
le contrôle de nombreuses AGE (Assemblés Générales Étudiantes, structure
locale du syndicat), avant d’être majoritaire au bureau national en 1960. Si
bien que l’UNEF (animée par Pierre Mousel et Étienne Mougeotte) appellera
35à manifester le 27 octobre 1960 : 15 000 étudiants se rassembleront et des
affrontements auront lieu avec la police, heurts dénoncés par l’UEC et le
PCF comme étant des provocations des gaullistes. Pour autant, et pour lutter
contre les attentats de l’OAS qui occasionnèrent plus de 1 600 morts en
métropole ainsi que des milliers de blessés, des militants du cercle Histoire
de l’UEC réagiront. Ils monteront à la Sorbonne des Comités d’Action
Antifascistes (CAA), qui se regrouperont au sein du Front Étudiant e (FEA) qui voulait évincer les pro-Algérie française (OAS et
Jeune Nation) du Quartier latin. Ce fut un succès quasi immédiat, des
centaines d’étudiants parisiens s’engageant à bouter les fascistes dehors de
leurs terres. Rapidement, le mouvement essaimera vers d’autres facultés,
rebaptisé en Front universitaire antifasciste (FUA). Ce dernier montera des
fiches sur leurs ennemis, une pratique qui perdurera jusqu’à nos jours. C’est
donc dans cette structure que les futurs militants de la JCR feront une bonne
partie de leur apprentissage. Ils bénéficieront au sein de la communauté
étudiante d’un fort prestige pour leurs actions commandos-éclair. La LC,
puis sa suite la LCR capitalisera sur cette sympathie et développera un
secteur d’enquêtes et de filatures, lui permettant également de démasquer des
indicateurs de la police, à travers des filatures et contre-filatures. Le PSU
montera de son côté ses GAR, Groupes d’Action et de Résistance, laissant le
SO du FUA « officier » au Quartier latin. Au sein des JSU, l’on trouve
Jacques Beibtreu, fils de Marcel, et Charles Stobinzer, futur Charles Berg,
dirigeant de l’OCI-AJS, encore un ancien de l’Hachomer Hatzaïr, formation
paramilitaire issue des kibbutzim israéliens. Militeront alors dans le PSU ou
ses jeunesses Claude Allègre et Lionel Jospin.
Du côté de Pierre Lambert, Claude Chisserey travaille alors dans l’UEC,
et leur implantation dans les Auberges de jeunesse feront qu’un pôle de
jeunes récupérera le titre Révoltes, alors que la direction de ces Auberges est
liée au PCF, qui réagira trop tardivement. Et Révoltes deviendra l’organe du
Comité de Liaison des Étudiants Révolutionnaires (CLER). Ils utiliseront
aussi l’École Émancipée, à la base une tendance d’instituteurs
anarchosyndicalistes, qui avait un investissement important dans les CEMEA,
Centres d’Entraînement aux Méthodes d’Éducation Active qui délivre le
BAFA pour animer des colonies de vacances. Ces jalons posés permettront
plus tard de disposer de bases pour détenir des postes dans les syndicats de
professeurs d’EPS ou du technique. Et dans l’ÉÉ, les lambertistes créeront
pour se distinguer l’ÉÉ-FUO, comme Front Unique Ouvrier. La tendance ÉÉ
deviendra presqu’incontournable pour éviter que le PCF s’empare de la
direction de la FEN. Des liens se tisseront aussi avec les francs-maçons du
Grand Orient de France, alors que plus tard ce sera la Libre pensée qui sera
noyautée. P. Lambert aura toujours été un homme de réseaux, qui travaillera
parfois avec des anticommunistes avoués au nom d’un anti-stalinisme très
accentué (tels Georges Albertini, ex-bras droit du collaborateur Marcel Déat,
ou George Harmel de la revue Est et Ouest). L’Organisation Communiste
Internationaliste (OCI) verra le jour en 1965 avec des cadres de qualité et des
36plus fidèles comme Gérard Bloch, Stéphane Just, Daniel Renard. Un ancien
leader de la révolte de 1956 à Budapest sera recruté et chargé de structurer
les réseaux de l’opposition de gauche dans les pays de l’Est, ce qui sera le
cas en Hongrie, Pologne, Tchécoslovaquie et URSS. Ils seront 3 à 400
militants, souvent syndiqués à FO, la FEN ou l’UNEF, avec leur journal
Informations Ouvrières (IO). Dans FO, leurs bastions historiques sont la
Sécurité sociale (fief de P. Lambert), les gardiens de prison, le Nord de Paris
et la Loire-Atlantique avec Alexandre Hébert qui pèse un poids non
négligeable en Bretagne-Vendée. Par ailleurs, il dispose d’une bonne
implantation dans le syndicat des correcteurs de la presse et de l’imprimerie
tenu par les anarchistes. Un homme de Lambert sera même secrétaire à
l’organisation de FO en 1967, nommé par un André Bergeron devant
constamment faire l’équilibre entre les différentes tendances de son syndicat.
C’est en 1968 la première organisation trotskiste, qui, de plus, possède une
certaine base ouvrière.
Une approche différente opposera dans l’autre camp Pablo, installé avec
ses « pieds-rouges » à Alger, à Pierre Franck suivi par Michel Lequenne
décidé à continuer l’entrisme dans l’UEC, ou même au PSU. Ce sont deux
stratégies différentes, Pablo et plusieurs dizaines de Français estimant qu’il
faut soutenir l’Algérie car c’est de cet endroit que pourrait partir la future
révolution mondiale, avec l’Afrique en première ligne. Pablo-Raptis utilise à
cette fin la « commission Afrique » qu’il dirige, et la revue Sous le drapeau
du socialisme. Il y aura alors un grand projet dépassant le cadre de la QI, la
Tricontinentale, fédérant des forces multiples et variées, avec en ligne de
mire le tiers-monde. Che-Guévara s’intéressera à ce projet, séjournant en
1963 un mois à Alger, tandis que Pablo mettait en relation des dirigeants très
difficiles à se faire rencontrer et à échanger avec d’autres, tout un art.
L’artiste en question se discréditera suite à des contacts avec un banquier
suisse néo-nazi, François Genoud, afin de récupérer le reste de l’argent
collecté auprès des Algériens de France pour soutenir le FLN. Le comble
sera son soutien accordé à Ben Bella et au FLN quand le Parti communiste
algérien sera dissous. Du coup, il sera suspendu de la QI (Quatrième
Internationale). En juin 1965, Houari Boumédiène prendra le pouvoir lors
d’un putsch militaire, pourchassant les partisans de l’autogestion, et les
cadres de la révolution algérienne, dont Ben Bella. Pablo sera rapidement
exfiltré, mais d’autres n’auront pas eu cette chance et seront victimes de
tortures. Pablo sera encore un peu plus discrédité aux yeux de Pierre Franck,
étant qualifié de « révisionniste » pour avoir entretenu des liens avec les
Soviétiques. Ceci se traduira par la mise à l’écart lors de la constitution de la
JCR des pablistes, dont G. Marquis et M. Fiant, qui néanmoins
appartiendront à la direction du CVN, le Comité Vietnam National. Cette
exclusion sera confirmée par le 8e congrès de l’Internationale, s’appliquant
aussi à la section africaine, mais aussi à des Australiens et des Danois. C’est
ainsi que naquit la Tendance Marxiste révolutionnaire Internationaliste
(TMRI) de la QI. En 1965-1966, ils seront en France une petite vingtaine
37derrière cette étiquette, publiant toujours Sous le drapeau du socialisme.
Avec l’appui de Pierre Avot, expert en faux-papiers et des plus ingénieux
pour « planquer » des militants victimes de la répression, comme pour des
Grecs à la suite du coup d’État des colonels de 1967. Ils lanceront le concept
d’autogestion avec une longueur d’avance, sans doute trop tôt pour que
l’idée soit reprise. Il faudra attendre quelques années et le PSU pour rendre
cette cause populaire, ou du moins compréhensible pour une frange élargie
de sympathisants ou de curieux.
C’est également la période où commenceront à fleurir les bulletins
d’entreprise de Voix Ouvrière (VO), avec un travail en commun avec l’OCI
pour éditer des bulletins et surtout pouvoir les diffuser face aux staliniens. P.
Lambert proposera même une fusion, et en 1966, VO sera invitée en tant
qu’observatrice à la conférence de Londres du Comité international. Cela
n’ira pas plus loin, du fait du mode de fonctionnement jugé sectaire.
Le PCI en 1964 compte 122 membres dans ses rangs. Le Belge Ernest
Mandel sera un de ses plus brillants théoriciens, mais il en comptera bien
d’autres. C’est grâce au renforcement de ses effectifs et à son rajeunissement
qu’il reprendra une vitalité, lorsque peu après il recevra des jeunes exclus de
l’UEC dont Daniel Bensaïd, Jeannette Habel, Charles Michaloux, Henri
Weber. La SFQI sort alors le mensuel Quatrième Internationale. En 1966,
une trentaine de militants du PCF sont gagnés au groupe, et une centaine
sous son influence. Le parti codirige le Secrétariat Unifié (SU) de la QI avec
le SWP américain, et cela représente une trentaine de sections sur les quatre
continents. Le SU est créé en 1963 lors du VIIe congrès mondial qui réunira
des groupes qui s’étaient séparés pendant la crise de 1952, s’entendant sur la
caractérisation de Cuba. Pour autant, ni les posadistes, ni les lambertistes ne
rentreront dans cette nouvelle coalition, tout comme les Anglais de la Ligue
socialiste des travailleurs qui sera l’embryon du SWP, Socialist Workers
Party.
En 1962, les cadres du FUA devront choisir de militer autrement, certains
s’investissant au sein de l’UEC, tandis que d’autres choisiront le cadre de la
FGEL à la Sorbonne, Fédération des Groupes d’Études de Lettres. On
appellera cette fraction la tendance « universitaire », désireuse de construire
un véritable syndicat, et non pas une association corporatiste distribuant des
polycopiés. La FGEL prônera un autre type d’université pour pouvoir
prendre en main leurs propres affaires, contrôler l’activité de la faculté, en
posant déjà des jalons vers ce qu’on appellera ultérieurement l’autogestion
d’une future Université socialiste. Il y aura des comités dans les TD
(Travaux Dirigés), les amphithéâtres, donc une organisation à la base bien
éloignée des pratiques bureaucratiques courantes. La FGEL réussira à faire
défiler 5 000 étudiants en soutien à la grande grève des mineurs en 1963.
Mais il y eut un reflux en 1964, et cette ligne universitaire sera critiquée par
ceux et celles qui étaient rentrés dans l’UEC, estimant que le milieu
estudiantin est hétérogène et non pas une classe, étant par conséquent enclins
à l’individualisme, leurs revendications ne pouvant être par nature unifiantes.
38Revenons sur l’historique de l’UEC. À la base existait l’Union de la
Jeunesse Républicaine de France (UJRF) fondée en mars 1945, avec une
sectorisation dédiée aux étudiants communistes, scindée en deux parties,
l’une étudiante à proprement parler et l’autre pour les lycéens. La ligne alors
patriotique du PCF sera en décalage avec les aspirations de ces jeunes, d’où
la décision du parti au printemps 1947 de lancer un périodique qui sera
Clarté. Ce n’est qu’en 1952 que sera reconnue l’UECF, réactivée en 1956, et
l’on y croisera nombre de futurs cadres de groupes d’extrême-gauche, qui
seront exclus ou scissionnistes, dont Bernard Kouchner, Pierre Kahn, André
Sénik, Roland Castro, Jeannette Pienkny etc. Il y aura toujours une forme de
tutelle ou au moins de supervision de la part du parti "adulte", Roger
Garaudy étant désigné pour assurer ce suivi à partir de 1956, puis Paul
Laurent.
La génération qui militera dès 1962 avec Alain Krivine dans l’UEC
formera la première fraction de gauche, imposant l’adhésion de l’UEC au
FUA. Elle était plutôt guévariste, et ses leaders avaient pour beaucoup sauter
le pas en rejoignant le PCI. Cette fraction prendra la tête du fleuron de
l’Union, le secteur-Sorbonne, s’alliant ensuite avec « les Italiens » (qui
seront un temps majoritaire et en conséquence contrôlaient la revue Clarté)
par pure tactique pour contrer « les stals », alors qu’elle menait de front une
lutte contre les deux tendances. Du fait, ce sont les partisans de la ligne du
PCF qui devront s’organiser en fraction, chose qui leur était peu
coutumière… Ce secteur, c’était quand même 500 adhérents, dont 150
militants véritables, et fut la pépinière de la future JCR, puisque 2/3 des
dirigeants nationaux de cette JCR en furent issus. Pierre Goldman participa à
cette aventure, très actif dans les combats physiques contre « la peste
brune ». Simultanément, ce fut aussi une excellente école pour apprendre à
débattre et polémiquer avec les autres courants comme les « modernistes
droitiers », les tenants de la « gauche syndicale », ou les marxistes-léninistes
du MCF ou de ceux qui lanceront l’UJCML, les partisans de la fraction
trotskiste majoritaire, les partisans du PCF et de Roland Leroy accompagnés
par Jean-Michel Cathala et Guy Hermier, sans compter les adeptes de « La
voie communiste », un groupe animé par Denis Berger, ex-PCI et PCF, qui
en 1958 se présente comme « opposition interne du PCF ».
Les luttes de tendances dans l’UNEF se déclencheront à partir de 1967,
l’UNEF devenant plus que l’ombre d’elle-même, pour le plus grand bénéfice
du CLER (étudiants « lambertistes »). Les JCR pensaient déjà qu’il valait
mieux installer « une organisation de masse » et non pas un « authentique
syndicat ». Ils estimaient que l’UNEF devait plus se lier aux luttes du
mouvement ouvrier, s’impliquer dans le soutien à la révolution
vietnamienne, combattre la société capitaliste, etc. En bref, plus se politiser
et en y mettant le curseur largement plus sur sa gauche. Néanmoins, ils
reconnaîtront que les « universitaires » auront su faire sortir les étudiants de
la Sorbonne de leur bulle corporatiste, et sortir aussi en-dehors de la
Sorbonne.
39Un stage tenu à Briançon à la fin de l’année 1965 validera l’idée de
constituer une organisation autonome. Auparavant, le cercle des jeunesses
communistes de Cannes sera exclu, avec Jean-Jacques Samary, pour avoir
critiqué le manque de démocratie et l’absence de ligne politique de la revue
NGF, Nous Les Garçons et les Filles.
La Jeunesse Communiste Révolutionnaire (JCR) sera fondée le 2 avril
1966, suite à l’expulsion faite par les staliniens de l’opposition de gauche de
l’Union des Étudiants Communistes (UEC) lors de son 9e congrès. Dans
l’UEC, ils défendirent la ligne des quatre premiers congrès de
l’Internationale Communiste (IC) des années vingt. À la différence des
« Italiens » sensibles aux thèses du PCI de Togliatti parlant d’une « nouvelle
classe ouvrière », courant qui fut donc un temps majoritaire dans l’UEC,
mais en février 1964 lors de son sixième congrès, ils ne purent faire preuve
de leurs talents en n’arrivant pas à poser des cadres concrets de mobilisation,
ce qui donnera un avantage à la gauche, d’autant plus que celle-ci était
présente dans la plupart des villes universitaires. Ces « Italiens » seront
critiqués comme réformistes, tandis qu’il fallait aussi lutter contre les
staliniens contrôlés de près par le PCF, et de l’autre côté les maoïstes qui
fonderont ultérieurement l’UJCML. Dans ces subtiles luttes de tendances, ils
se révéleront souvent les meilleurs, ce qui permettra plus tard aux
continuateurs de la JCR de contrôler les « coordinations » lycéennes et
étudiantes. Toujours est-il que ces jeux de tendances énerveront beaucoup
les adeptes du centralisme démocratique à la direction du PCF, qui restait sur
la mauvaise impression de 1962 avec l’irruption du FUA concurrençant ses
« comités de la paix ». Et le « Parti » savait fort bien qu’à l’origine de ce
FUA, il y avait des « révolutionnaires » qui travaillaient au sein de l’UEC,
les anciens des « réseaux » du temps de la guerre d’Algérie, et que Jeune
résistance avait la plupart de ses dirigeants inscrits au PCI. Le FUA ayant été
une réussite rassemblant les étudiants du PSU et des membres de la Jeunesse
Étudiante Chrétienne (JEC), la direction de l’UEC, malgré ses
condamnations, devra le soutenir pour ne pas se couper de la masse des
étudiants. Un arrangement purement tactique. Quant à la revue Clarté, son
contenu continuait encore un peu plus à désespérer à chacune de ses
publications les pontes du PCF, avec des articles critiques sur ses positions.
La reprise en main de l’UEC se fera sans trop tarder, sous la houlette de
Roland Leroy qui suivait l’affaire de près, accompagnée de multiples
tensions, des heurts physiques étant recensés en province. Après le 6e
congrès, les partisans de R. Leroy vont jouer un jeu ingénieux, en proposant
une alliance avec les « Italiens » pour bloquer la progression de « la
gauche » ; ils se partageront ainsi 35 sièges chacun, laissant généreusement à
la « gauche »… 13 sièges. Afin de démontrer leur loyauté, ils laisseront
même aux « Italiens » le poste de secrétaire général ainsi que la majorité au
bureau national, Guy Hermier occupant le poste de secrétaire
généraladjoint. En réalité, les « Italiens » perdront de l’audience au profit des
« normalisateurs » et lutteront contre « les « gauchistes ». Du côté des
40maoïstes, c’est en 1964 qu’ils se montreront dans l’Union, adoptant les
textes de Louis Althusser. Ce seront les « Ulmards » ; ils batailleront lors du
congrès de févier 1965 (le 8e). Eux aussi joueront un rôle pernicieux, en
s’alliant avec les troupes des « révisionnistes » de R. Leroy, ce qui permit à
ces derniers de s’imposer. En fait, ce choix était dicté par le fait que les
dirigeants chinois n’avaient pas encore sollicité leurs sympathisants pour
scissionner. Ces ML seront au demeurant fort loyaux, ce qui leur valu une
intégration au Bureau National (BN). Leur logique était guidée
principalement par la lutte contre les courants jugés sociaux-démocrates (les
« Italiens ») et trotskistes. Ils seront bien « remerciés » au final, leurs postes
à responsabilité étant en fait rapidement sabotés, notamment à l’École de
formation. Ils avaient conscience que, s’ils bénéficiaient d’un répit après
l’éviction de la fraction de gauche, ce sera à leur tour de passer à la trappe.
Après une période de reprise en main, en 1964-65, il y avait en 1965-66
toujours 30 à 40 % de l’organisation toujours tenus par la « gauche ». Plus
grave encore, la fronde commençait à atteindre l’UJCF (union des Jeunesses
Communistes de France) et son organisation-sœur, l’UJFF (Union des
Jeunes Filles de France). La fraction de gauche devenait mâture, prête à
s’insérer dans le débat à propos de la non-présentation d’un candidat PCF en
1965 dans le cadre des présidentielles. Le bureau du Secteur-Lettres lancera
les hostilités les premiers, en plein comité central du parti, à travers un
communiqué dénonçant un soutien à la candidature de François Mitterrand
considérée comme « bourgeoise », pendant que les Ulmards les dénonçaient
pour leur « gauchisme » et feront malgré des divergences campagne pour le
socialiste, tout en dénonçant la dissolution du cercle de Lyon. Pour autant, ils
dénoncèrent la dissolution du Secteur-Lettres parisien, allant jusqu’à
proposer un travail en commun dans le cadre du « Collectif parisien » qui
était dissident, du moins pour 6 secteurs sur 7. Ces Ulmards dirigeaient trois
de ces secteurs (ENS, Prépas et Droit), et contesteront l’autorité du bureau
national. Quant à la « gauche », elle détenait les secteurs Lettres et
BeauxArts. En fait, les futurs maos voulaient faire pression sur la fraction de
gauche pour qu’elle ne critique plus comme elle le faisait la direction du
Parti. La fraction ne supportera pas ce chantage et se retirera du collectif,
pour éviter de disparaître à jamais. En avril 1966, le 9e congrès de l’UEC
tenu à Nanterre verra ses délégués des plus sélectionnés, seule une vingtaine
de délégués de la fraction de gauche ayant pu pénétrer dans la salle ; ils
dénonceront le cours droitier du Parti, qui s’alignait pour eux sur la
socialdémocratie. Ils quitteront les lieux en groupe après avoir lu leur déclaration
politique, pour aussitôt rejoindre à Paris la première conférence nationale du
2 avril qui regroupait 120 délégués de Paris et de onze villes universitaires.
Pour leur grande majorité, ils provenaient de l’UEC dont ils venaient d’être
exclus, mais quelques autres venaient de la JC ou pour quelques dizaines des
JSU, les jeunes du PSU. Soit environ 250 militants, dont une bonne centaine
ayant plusieurs années d’expérience derrière eux. Quant aux Ulmards dont
nous reparleront à travers les groupes maoïstes, l’annonce du comité central
41du PCF en mars 1966 et consacré aux questions culturelles et idéologiques,
condamnant les thèses de Louis Althusser et adoptant celles de Roger
Garaudy, les scandalisera. Ils rompront définitivement avec le PCF jugé
irrécupérable et totalement révisionniste. Ils resteront jusqu’au bout dans
l’UEC, à l’instar de la JCR, pour attaquer de nouveau le Parti à la rentrée
universitaire à propos de la GCRP en Chine (Grande Révolution Culturelle
Prolétarienne). Leurs implantations seront à leur tour dissoutes, et, hormis
quelques ralliements au MCF-ml, ils demeureront actifs sous l’égide du
Collectif parisien, devant affronter les nervis du PCF qui attaquaient leurs
réunions. Leur congrès fondateur se tiendra les 10 et 11 décembre,
représentant 2 à 300 militants, essentiellement implantés en Région
parisienne, Lyon et Nancy. Ces deux exclusions laisseront l’UEC comme
une coquille vide. Pour synthétiser, l’UEC et sa mouvance dès le début de la
décennie 1960 sera le lieu de débat et d’intrigues de nombreux courants
situés plus à gauche que la direction du PCF, où maints militants auront des
projections diverses et variées, allant de Régis Debray qui ralliera le Che
pour développer la théorie des foyers de guérilla. On retrouvera ces leaders
quelque temps plus tard à la tête de la JCR, du PSU ou de l’UJCML, des
futurs journalistes ou des philosophes tel Étienne Balibar. Par conséquent,
cette UECF était des plus hétéroclites avant sa normalisation, au grand dam
du bureau politique du PCF.
Ses effectifs se renforceront peu à peu, et Ils seront un peu moins de 300
répartis en Région parisienne, Cannes-Nice, Rouen (qui sera longtemps une
des plus fortes sections animée par Gérard Filoche), Rennes, Nanterre, Caen,
Lyon, Bouches-du-Rhône, Strasbourg, Ardennes, Toulon, Toulouse. Sa
publication, Avant-garde Jeunesse (premier numéro de ce quinzomadaire en
mai 1966, dernier numéro, le 14, sortant le 27 mai 1968), une revue
éphémère, La nouvelle avant-garde, sortant après la dissolution et domiciliée
en Belgique), contrecarre avec celle des Jeunesses communistes, Nous les
garçons et les filles, très aseptisée politiquement. Un nombre conséquent de
bulletins locaux étaient diffusés à Aix, Antony, Besançon, Caen, Cannes,
Charleville-Mézières, Lyon, Nanterre, Rennes, Rouen, Strasbourg. Sa
direction sera animée en partie par des jeunes du PCI (SFQI), mais en totale
indépendance et en composant avec d’autres cadres qui n’adhéraient pas à
cette SFQI. Si certains militants regardaient en cette année 1966 du côté des
entreprises afin de s’y établir, le choix dominant consistera à se développer
parmi son milieu d’origine, dans les facultés où environ 500 000 personnes
pouvaient être plus ou moins touchées par sa propagande. Elle se compose,
outre d’Alain Krivine, de Gérard Verbizier et d’Henri Weber. Certains
cadres dirigeants militent toujours, ou sont parfois devenus des compagnons
de route, souvent installés dans des syndicats ou des associations « larges ».
D’autres, passés au Parti socialiste, n’hésitent pas à faire le détour pour
serrer des mains lors de certains cortèges, voire d’échanger dans des lieux
plus discrets. Il en va de même pour des anciens de la CT encadrant le SO, le
partage d’expérience étant toujours utile pour les nouveaux membres de
42cette direction du SO. Son orientation est alors plutôt guévariste, voire
« trotsko-guévariste », et les luttes du Tiers-monde étaient parmi ses
principaux centres d’intérêts. D’ailleurs, dès 1967, il y aura des campagnes
suite à la mort du Che, ou pour la libération d’Hugo Blanco, un trotskiste
emprisonné pour avoir apporté son soutien aux paysans en lutte contre la
réforme agraire au Pérou, ou pour obtenir la libération de Régis Debray
emprisonné en Bolivie pour son soutien à la guérilla du Che. Une autre
source d’influence sera les thèses d’Herbert Marcuse, philosophe et
sociologue marxiste, estimant que « la thèse marxiste selon laquelle le
système capitaliste produit et développe en son sein sa propre négation (le
prolétariat) est périmée ». Du fait du conditionnement et de l’intégration, « la
seule contestation possible de cette société doit émaner des couches
marginales, ‘antiautoritaires’, échappant aux règles, dont les étudiants et a
fortiori le Tiers-monde sont l’exemple privilégié ». Ils sont aussi inspirés par
Rosa Luxemburg. La JCR soutiendra rapidement les combats se déroulant en
Amérique latine, puis en Indochine et en premier lieu au Vietnam. Les
contextes cubain et latino-américain la marqueront profondément, jusqu’à la
création de la Ligue communiste et ce sera, au moins sur ce plan, une preuve
de cohérence dans son analyse. Une analyse quelque peu aidée par les
anciens du PCI qui seront de bons « passeurs », autant sur l’aspect doctrinal
que sur les pratiques à travers des nombreuses années de militantisme
acharné dans différentes situations, d’entrisme au sein de partis réformistes
ou du PCF et en tant qu’organisation indépendante, ce qui représente un
capital précieux. Ses références à l’Amérique latine seront déterminantes lors
du vote à l’occasion du dixième congrès mondial, en 1974, où une question
était d’appuyer ou non le courant de la guérilla armée. Et la majorité de la
Ligue approuvera ce cours de la guérilla, des lycéens d’Honoré de Balzac
(Paris 17e) participant à ce vote comme tous leurs autres camarades, ce qui
fit sourire certains quand on connaît la suite de l’histoire de ces foyers de
guérilla qui seront écrasés par les armées des pays concernés. Son
triomphalisme d’alors fera que beaucoup de ces luttes seront qualifiées de
révolutionnaires, un point de clivage avec les autres principaux courants
trotskistes français. Plus tard, ce fut le cas pour la Portugal, l’Iran,
l’Amérique centrale, des pays du Maghreb, etc., selon la période et le
contexte. Son internationalisme s’affirmera également dans les pays de l’Est,
comme la Tchécoslovaquie, luttant contre les directions bureaucratiques, en
se situant dans la continuation de l’Opposition de gauche des années vingt et
trente. Nous verrons qu’elle saura attirer le soutien de personnalités aux
causes qu’elle défendait, ce qui sera une constante à travers des
regroupements plus larges comme toute une série de comités de soutien
qu’elle impulsera. Au départ, ce sera patent à travers le Comité Vietnam
National (CVN), fondé à l’automne 1966, présidé par le mathématicien
Laurent Schwartz, obtenant le soutien d‘Alfred Kastler, Vladimir
Jankélévitch, J.-P. Sartre ou Pierre Vidal-Naquet. Il inaugurera de nouvelles
formes d’organisation, du style « six heures pour le Vietnam » dès le 25 mai
43à l’initiative de vingt et un intellectuels, proposant les traditionnelles
interventions propres aux meetings, mais en y intégrant par exemple une
partie spectacle grâce au soutien de nombreux artistes qui seront nombreux à
répondre présents durant plusieurs décennies. Le CVN se construira sur les
mêmes bases que le FUA, avec un appel signé par des personnalités comme
Maurice Halbwacks, Marcel-Francis Kahn, Madeleine Rébérioux, Jean-Paul
Sartre, Laurent Schwartz. L’implantation démarrera dans les facultés, puis
touchera les lycéens et enfin les quartiers. Il en sera de même lors de la
constitution du Front Solidarité Indochine (FSI) rassemblant notamment
Ligue, PSU, AMR, VLR, Révolution ! Et un nombre conséquent de
personnalités autour de revendications telles que l’arrêt inconditionnel des
bombardements ; le soutien au mouvement anti-guerre aux USA et agissant
pour la victoire du front révolutionnaire indochinois. On ne change pas les
recettes qui fonctionnent ! Mentionnons cependant la première initiative
anti-guerre menée par des intellectuels le 24 février 1965, avec un manifeste
publié par Le Monde. Son origine est le Mouvement de la paix, un appendice
du PCF, réclamant l’organisation d’une Conférence internationale pour la
paix. L’UNEF suivra en avril en affirmant lors de son congrès sa « (…) la
solidarité totale des étudiants français avec la juste cause des étudiants et du
peuple sud-vietnamiens qui luttent héroïquement sous la direction du FLN
pour la libération nationale. » Lors de la rentrée universitaire, le SNESUP
rejoindra le point de vue de l’UNEF en lançant un « Collectif intersyndical
universitaire d’action pour la paix au Vietnam », organisateur d’une
« Semaine universitaire contre la guerre du Vietnam » du 18 au 25
novembre, se concluant par une manifestation unitaire le 27 rassemblant de 2
à 4 000 manifestants défilant dans le Quartier latin. Les revendications étant
l’arrêt des bombardements, le retrait des USA et la reconnaissance du FLN.
Il est difficile alors de mobiliser sur ce thème, du fait du retrait de la France
depuis la décolonisation, ce conflit étant perçu comme des plus lointains, les
esprits étant plus mobilisés par la campagne électorale. Mais cela était bien
en dessous des revendications du CVN. Pour autant, un défilé unitaire
mobilisera toujours à l’appel du Mouvement de la paix 35 000 manifestants
le 21 octobre 1967, l’UNEF reprendra la main en organisant trois journées
en faveur de cette cause du 19 au 21 février 1968, le 21 étant pour une
première fois organisé une manifestation sous forme d’occupation du
Quartier latin, les slogans comme le reste étant peaufiné, comme le Yankees
go home, lancé au départ très lentement avant d’accélérer, galvanisant les
participants se déplaçant au pas de charge. Un drapeau du FLN sera hissé sur
le toit de la Sorbonne, une effigie du président Johnson étant brûlée. Les
5 000 manifestants rebaptiseront le Boulevard Saint-Michel en « Boulevard
du Vietnam héroïque », l’initiative n’étant pas soutenue par le PCF et ses
jeunesses.
Ce courant dénoncera celui du CLER « lambertiste » (Comité de Liaison
des Étudiants Révolutionnaires), créé en 1961 par l’OCI (Organisation
Communiste Internationaliste), courant qui se renforcera lors du déclin de
44l’UNEF, notamment pour ses pratiques sectaires et l’utilisation de la
violence contre les militants d’autres organisations.
Les effectifs de la JCR progresseront régulièrement. Son premier congrès,
tenu du 24 au 27 mars 1967, verra des délégués représenter 26 villes, et lors
de la conférence nationale d’avril 1968, 37 villes étaient présentes, pour 350
membres. Quant au tirage d’Avant-Garde Jeunesse, il passera de 3 500 (mai
1966) à 6 000 exemplaires en 1968, en sachant qu’il existe huit bulletins
locaux. À quoi l’on peut rajouter une école de formation sur Paris, alors que
des stages décentralisés permettent de faciliter la formation des provinciaux.
Un Conseil national réunit régulièrement plusieurs dizaines de ses cadres.
Ils joueront dans cette période de pré-mai 68 un rôle d’aiguillon, par leurs
nouvelles formes d’interventions, notamment dans les manifestations qui
seront des instants de plaisir et d’émotions pour les participants, largement
plus attractives que celles traîne-savates des syndicats ou du PCF. Et cela
s’amplifiera dans les années 1970, où parfois ses cortèges rassembleront au
moins 20 000 manifestants, demandant plusieurs camions de sonorisation,
défilant derrière d’immenses calicots et scandant des slogans sur des tons
enfiévrés, dansant, sautant en formant des vagues humaines en chaînes, avec
une discipline affirmée faisant évoluer les manifestants en rangs serrés et en
lignes impeccables qui forcent l’admiration, y compris chez leurs pires
adversaires, des lignes tirées « au cordeau » pour reprendre la terminologie
d’un jardinier aguerri. Il y aura un véritable apprentissage. Au début, c’est au
contact de leurs pairs allemands qu’ils apprendront de nouvelles manières de
défiler, parfois casqués et toujours avec un SO efficace, prenant aussi un
exemple sur les étudiants japonais, qui n’hésitaient pas à charger la police
avec des lances de bambou. Puis, à partir de 1969-1970, le chanteur Jacques
Higelin apportera son expertise pour améliorer leurs apparitions dans la rue,
Jérôme Savary étant aussi de la partie avec son Grand Magic Circus. Dès le
er1 mai 1970, les défilés deviendront de véritables happenings. Du côté de la
sonorisation, outre une grosse caisse portée avec force et dextérité par un
solide militant moustachu, c’est sans doute la plus puissante sono
d’organisation dont la future Ligue disposait, avec trois haut-parleurs juchés
sur une estafette, permettant de scander à deux voix, ce qui était alors peu
courant. Dans la décennie 2000, les militants de la LCR et en premier lieu
son SO sera appelé à se prononcer en faveur d’un groupe musical pour
animer ses cortèges, car la tradition perdurera en mixant slogans et
animation musicale parfois déjantée, favorisée par le fait qu’un certain
nombre de militants avaient des antennes parmi les acteurs de la scène
musicale.
Les mouvements de la jeunesse radicale prendront de l’essor en 1967 et
au début de 1968. Dans les lycées, ce sont les Comités d’Action lycéens qui
fédèreront beaucoup d’énergie, et ce notamment grâce à la JCR. Il y eu fin
1967 une véritable course de vitesse entre Maurice Najman, disciple de
Pablo, qui sera des plus actifs pour monter ces comités avec l’appui des
CVL, Comités Vietnam Lycéens, et la JCR qui reprendra le contrôle des
45comités émergeant. Une trentaine de CAL sur Paris existait en cette fin
d’année. il y avait de la matière, en particulier du fait de règlements
intérieurs infantilisants, du port de la blouse jugée être un symbole de
l’aliénation propre au « lycée-caserne » (ce sera d’ailleurs une des premières
actions publiques des CAL à la rentrée scolaire de 1967, allant brûler des
blouses au BHV), aux interdictions multiples de s’exprimer, sans compter
des établissements où la mixité était juste tolérée, mais il n’est pas encore
question d’aborder le thème de la sexualité alors taboue. Ils parviendront à
mobiliser une trentaine de lycées et tiendront une manifestation de plusieurs
centaines d’élèves. En fait, leurs forces accumulées dans les comités de base
du Comité Vietnam national seront capitales dans la montée rapide en
puissance des CAL. Les jeunes du PSU ainsi que quelques groupes
anarchistes apporteront leur soutien aux CAL. Il s’agissait dans un premier
temps de s’opposer à la discipline très datée et imposée dans les
établissements. Des actions dures se dérouleront suite à l’exclusion de leur
dirigeant du lycée Condorcet, Romain Carpentier, dirigeant des CAL et des
JCR. La réplique ne se fit pas attendre, avec deux manifestations de
centaines de lycéens ponctuées d’affrontements avec la police. Cependant, le
groupe de Najman se différencie sur la revendication d’émancipation des
lycéens, comme de porter des cheveux longs ou de fumer, allant au-delà de
la liberté d’expression, la JCR se fixant plus sur des positions
antiimpérialistes. M. Najman créa alors un Comité d’Initiative pour un Front
Révolutionnaire de la Jeunesse (CIFRJ) composé d’une vingtaine de
membres. Ces jeunes recrues bénéficieront de l’expérience de leurs aînés,
impliqués dans le Front universitaire antifasciste, ayant déjà eu à s’affronter
physiquement à l’extrême-droite, et à faire face aux « staliniens ». Sans
rappeler l’expérience cumulée avec ceux qui se rapprocheront du trotskisme
avec des militants très aguerris du PCI. Sa caractérisation de l’UNEF
consiste à la décrire comme « une organisation de masse politisée, à vocation
syndicale », tandis que le mouvement de la jeunesse française serait le plus
politisé et organisé d’Europe, les groupes d’avant-garde « relativement
implantés et puissants ». Les CAL, comme pour l’UNEF, verront la JCR ne
pas trop espérer du schéma syndical avec leurs revendications sectorielles,
préférant s’impliquer dans le champ de la politique. Début 1968, les CAL
vont s’implanter aux CET et lycées techniques. Les CAL seront essentiels
dans la mobilisation de la frange lycéenne en mai, dirigeant la mobilisation
avec grèves et occupations. Au 15 mai, on recensera 150 à 200 CAL.
En mars 1968, le cercle de la faculté de Nanterre est puissant car
rassemblant 25 militants et une quinzaine de sympathisants. Il y avait aussi
l’UEC (moins de 10), les maoïstes et le CLER, chacun ayant moins de 10
militants, mais avec les CVB, l’UJC-ml avoisinait la trentaine de contacts et
les lambertistes une quinzaine grâce à leur tendance dans l’UNEF, et une
quinzaine d’anarchistes qui seront plus nombreux au fil du temps. Voix
ouvrière, le PSU ou le PCMLF comptant quelques membres. Très peu
somme toute pour une faculté qui comptait 12 000 étudiants. Dans le début
46des années 1970 et dans le même lieu, les cercles, cellules et autres Comités
rouge rassembleront près de 120 personnes, dont un nombre non négligeable
d’enseignants. À cette période, les actions communes étaient de mise avec
les militants anarchistes, dont Daniel Cohn-Bendit et Jean-Pierre Duteuil.
Les JCR participeront aux rassemblements européens des groupes de
jeunes en rupture avec les bureaucraties staliniennes des Pays de l’Est, tout
en contrant les courants sociaux-démocrates. Comme le 15 octobre 1966 à
Bruxelles (Belgique), puis plus tard à Berlin. La JCR analyse la situation
comme propice à des explosions sociales qui ne tarderont pas à éclater dans
les pays « capitalistes avancés », des processus révolutionnaires allant
surgir : de quoi galvaniser les troupes et de générer de l’enthousiasme, qui
perdurera quelques années après 68.
Ils ne sacrifieront pas leur base militante comme le fera l’UJCML avec sa
politique d’établissement en usine, préférant déjà se construire dans leur
milieu d’appartenance et de prédilection, les jeunes surtout lycéens et
étudiants, évitant de brûler les étapes. L’année universitaire 1966-1967 sera
le lieu de faire campagne en faveur de la révolution vietnamienne, mais
aussi, par ce biais, à défendre Cuba (malgré des divergences) et lutter contre
l’impérialisme américain. Une réussite résidera dans la construction d’une
organisation de masse soutenue par des milliers de jeunes : le Comité
Vietnam National (CVN), un peu calqué sur l’ancien FUA. Il disposait de
centaines de comités de base, y compris dans les quartiers et les villes.
19671968 sera consacré à combattre la politique gouvernementale en matière de
formation, plus particulièrement contre le « Plan Fouchet » qui accentuait la
sélection en pratiquant une orientation forcée. Mais en étant aussi à l’écoute
des luttes des travailleurs qui reprenaient contre des salaires de misère et les
cadences effrénées, en prenant parfois un caractère « offensif » de par la
présence de jeunes ouvriers en colère. Tandis que les partis « réformistes et
électoralistes » (FGDS et PCF) restaient plutôt discrets et ce malgré un
contexte de remise en question des acquis sociaux comme la Sécurité
sociale. Ses troupes étudiantes rallieront les structures de base de l’UNEF :
les « Groupes d’études », et ses lycéens participeront activement à la
création des CAL précédemment évoqués, Comités d’Action lycéens, en
décembre 1967. Dans les quartiers parisiens, les militants diffusaient un
bulletin bimensuel en direction des entreprises, d’où le ralliement de jeunes
ouvriers assez conséquent en décembre 1967, permettant d’esquisser un
début de travail syndical. Les membres de la JCR sont organisés en Cercles
Avant-garde Jeunesse, du nom de leur organe de presse, composé de
membres et d’« observateurs », des sympathisants désireux d’intégrer
l’organisation. Les sympathisants disposent d’un droit de vote purement
indicatif, et doivent être formés au sein des cercles. Ce sont ces cercles qui
décident de la ligne politique nationale, chaque membre pouvant présenter
des textes et créer une tendance lors de la préparation des congrès, appelés
« conférences nationales ». La JCR réfute la caractérisation de
petitebourgeoise, dans la mesure où son objectif est de structurer l’avant-garde
47ouvrière, et ne cède pas au côté folklorique emprunté par certaines
associations étudiantes plus ou moins spontanéistes. Ses dirigeants sont
conscients que leur bref passé est quelque peu handicapant, les étudiants
n’ayant pas les mêmes rythmes que les travailleurs ; cela ne sera pas toujours
compris au début, avec des tâches multiples et la réunionite profondément
installée, chaque jour se déroulant au bas mot une réunion, qui parfois se
termine fort tardivement. Son avantage est d’avoir cette conscience qu’il lui
faut s’améliorer pour progresser, en étant plus rigoureux en terme
organisationnel, car le travail de fraction au sein de l’UEC était
essentiellement propagandiste. Même si les militants doivent s’activer sur de
multiples fronts, ce ne sera pas non plus toujours un activisme complètement
débridé, de façon à laisser un tant soit peu de temps pour prendre du recul,
analyser et comprendre. Depuis la JCR, et plus encore avec la Ligue, il s’agit
d’une excellente école de formation pouvant servir bien au-delà de
l’organisation. D’ailleurs, la notion de transmission d’apports est une
constante, afin de faire profiter de ses savoir-faire à d’autres, notamment au
sein des syndicats. C’est ainsi que furent exportés des techniques de service
d’ordre. Les réunions sont savamment préparées, avec un ordre du jour
adopté en début de séance et l’élection d’un président de séance qui prendra
scrupuleusement note des demandes de prises de paroles qui sont minutées,
de façon à ce que le plus grand nombre de participants puissent intervenir, et
en faisant monter en puissance les timides et peu loquaces. Si les joutes
orales sont parfois houleuses, le président de séance régulera si besoin est. Il
y a donc du tact et de la pédagogie qui sont déployés. C’est cela qui lui
assurera une grande longévité, tandis que toute une flopée de groupes
disparaissait rapidement faute de troupes ou en pratiquant l’autodissolution.
L’objectif était bien de constituer un noyau militant en vue de constituer un
futur parti bolchevick, à construire avec patience.
Continuons la lecture de l’année 1967. Il y aura une montée des luttes
étudiantes, face à la nouvelle réforme de l’enseignement. L’UNEF
mobilisera 5 000 étudiants défilant à son appel le 9 novembre lors de la
« rentrée solennelle » pour ouvrir l’année universitaire encadrés par les SO
des « groupuscules », scandant « À bas la sélection ! ». Il y aura quelques
heurts avec les forces de l’ordre, sauf que la FER lambertiste réussira à faire
dissoudre le cortège. Les débrayages seront de plus en plus nombreux,
10 000 étudiants se mettant en grève à Nanterre en décembre, protestant
notamment contre l’incohérence du système des équivalences et les TD trop
surchargés, demandant une limitation à 25 étudiants par salle de TP. La
grève sera généralisée durant huit jours, avec une élaboration collective
d’une plate-forme revendicative et l’élection d’un comité de grève réunissant
syndiqués ou non provoquant des rencontres entre professeurs et délégués
des comités de TP. Le reflux débutera avec le refus du gouvernement à
accorder satisfaction aux revendications, au nom de la saine gestion de
l‘économie. Puis le mouvement rebondira quelques mois plus tard, avec une
nouvelle manifestation le 14 mars, toujours à l’appel de l’UNEF,
48rassemblant 6 000 participants. La tension montait d’un cran sur les campus.
Par ailleurs, il n’y aura pas moins de cinq défilés à Paris pour le seul mois de
février en soutien au FLN.
Mais bien d’autres signes annonciateurs indiqueront que quelque chose
d’important se tramait après une certaine atonie suite au coup d’État de
1958, où il fallut attendre une quinzaine de jours après le coup d’État pour
avoir une réaction, dans la désunion des syndicats. Cette fois-ci, ce ne sera
pas un simple frémissement. Certes, il y eut la grève des mineurs de 1963
qui durera un mois malgré l’ordre de réquisitions signés par le Général. Elle
fut appelée par la CFTC, en tant que grève illimitée à partir du 28 février, la
CGT étant en retrait au début, se contentant de 48 heures de débrayage. En
fait, le mouvement fera tâche d’huile en perdurant durant un mois. En 1966,
2 millions et demi de journées de grève sont recensées. Une grève
interprofessionnelle sera bien suivie en 1966, puis en 1967 suite à la décision
du Parlement d’autoriser le gouvernement à légiférer par ordonnances dans
le domaine économique et social, ces pleins pouvoirs faisant craindre des
restrictions concernant la Sécurité sociale. L’année 1967 confirmera cette
tendance à la reprise des luttes avec 4 millions et demi de journées de grève,
Berliet partant en grève durablement, un mois pour les mineurs de Lorraine,
deux mois pour les Chantiers navals de Saint-Nazaire, etc. En 1968, du côté
des usines, il y aura en janvier le mouvement de la Saviem à Caen, les
travailleurs occupant leur usine pour obtenir une augmentation de 6 % des
droits syndicaux plus conséquents et réclamant moins de précarité. Il y aura
des affrontements les 20 et 23 janvier, puis une nuit d’émeutes entre les 26 et
27 après un meeting de 7 000 personnes, se soldant par 200 blessés. Des
barricades seront même dressées, des jeunes étant condamnés, ce qui
provoquera un embrasement généralisé débouchant le 30 sur la grève de
30 000 travailleurs, avec d’autres corporations qui rentreront dans la danse,
dont les marins-pêcheurs de la région. Le 2 février, le préfet reculera en
annulant les sanctions prononcées, et de 3 à 4 % d’augmentation sera
octroyée par les patrons. Le mouvement s’étendra au Grand Ouest, touchant
cinq villes et impactant les marins-pêcheurs, autant pour protester contre les
bas salaires que contre le chômage. il est juste de dire que le salaire net d’un
ouvrier progresse dans les années 1960, et aussi juste que cet ouvrier perdra
constamment du pouvoir d’achat. Redon et Le Mans connaitront à leur tour
des affrontements avec les forces de l’ordre, et dans d’autres villes les SO
syndicaux seront débordé.
Du côté international, il y aura d’autres signes annonciateurs. Aux USA,
on relèvera à l’été 1967 plusieurs dizaines de morts dans des émeutes, puis
ce sont les Panthères noires (Black Panther Party) qui surgiront. En avril
1968, le pacifiste noir Martin Luther King est assassiné, entraînant des
émeutes raciales. En outre, plusieurs zones de luttes existaient, que ce soit à
Cuba, au Japon avec les Zengakuren qui affrontaient la police pour exiger le
départ des GI’s, la Tchécoslovaquie avec la répression du mouvement
étudiant, le stalinien Novotny remplacé par Dubcek au poste de secrétaire
49général du Parti communiste tchèque et l’écrasement du « Printemps de
Prague » fin août 1968. Et bien entendu le Vietnam, le début de l’année 1968
le Font National de Libération (FNL) lançant « l’offensive du Têt » contre
l’armée américaine au Sud-Vietnam. En Italie, les universités sont occupées,
et y aura un « mai rampant » jusqu’au milieu des années 1970, semé
d’attentats en fait imputables à l’extrême-droite, prélude à des formes de
terrorisme quelques années après, mais cette fois-ci bien du fait de groupes
gauchistes. En Allemagne de l’Ouest, les étudiants s’affrontent également
aux forces de l’ordre. Il y a aussi à prendre en compte les deux pays proches
de la France où règne des dictatures, celle de Franco en Espagne et de
Salazar au Portugal.
Les querelles au sein de l’UNEF s’amplifieront, pour contrôler ses AGE
et Groupes d’études, avec des affrontements opposant UEC, ESU et FER, la
Fédération des Étudiants Révolutionnaires faisant suite au CLER. Et ces
derniers continueront de plus belle leurs actions violentes, consistant par
exemple à bourrer les salles où se tenaient les assemblées électives du
syndicat, ces réunions devenant des lieux de violences physiques et
d’invectives. Le BN de l’UNEF désertera ses locaux, lassés d’être envahis à
longueur de temps par des pseudos délégations de syndiqués en colère venus
déposer leur dernière motion. Par contre, la JCR refusera de pratiquer des
alliances sans principes visant à conquérir le syndicat étudiant, proposé
autant par la FER que les ESU. Ceci entraînera une crise à la FGEL, avec 1/3
des mandats pour la JCR, idem pour la FER, le reste étant attribué aux autres
tendances. Dès cette époque, la JCR reprochera à l’OCI et donc à la FER
d’interpréter le Programme de transition de Trotsky (1938) sans nuances,
déclarant révolutionnaire les uniques groupes qui lui convenaient, autrement
dit soutenant son point de vue, tout le restant étant par essence
petitbourgeois. Est donc considéré petit-bourgeois le Mouvement du 26 juillet de
Castro et Guevara ou le FLN du Sud-Vietnam. L’OCI est amalgamée à une
pure secte vivant en dehors de l’histoire du temps, pratiquant plus la
calomnie que le débat, avec des attitudes stéréotypées découlant du « chef ».
Parfois, le SO du PCF devra intervenir, comme ce fut le cas pour protéger
l’AG de Colombes du 17 mars 1968. De fort peu, les ESU garderont leur
position de leader.
Sur le chapitre des violences, ses militants auront fort à faire avec les
membres du SO du PCF ou de la CGT. C’est ainsi que le premier meeting de
la JCR tenu à Rouen en hommage au Che, en 1967, sera l’objet d’une
offensive menée par une centaine de gens du PCF prêts à tout pour
l’interdire. Autrement dit, pour tracter à l’entrée des usines, il fallait avoir un
certain courage physique… De même pour les militants de Voix Ouvrière
(VO) qui devaient mobiliser pour que leurs diffusions puissent se réaliser.
C’est dans ce sens qu’un beau matin, aux portes d’une entreprise de la
Région lyonnaise, plusieurs dizaines de militants de VO venus des quatre
coins du pays seront agressés par une meute de cégétistes, une véritable
bataille rangée occasionnera plusieurs dizaines de blessés. Les premières
50recrues des JCR en milieu ouvrier devront agir dans la clandestinité, faute de
quoi ils étaient traités de « fascistes » et on recommandait souvent aux
patrons de les licencier au plus vite.
La manifestation internationale tenue à Berlin-Ouest en février 1968 pour
la victoire du FLN verra une délégation française d’environ 2 à 300
participants, accompagnant notamment le SDS allemand. Scandant des
slogans offensifs et déboulant au pas de charge. Ce sont ces nouvelles
techniques qui seront transposées de retour en France sur le pavé parisien.
C’est justement une initiative anti-impérialiste qui mettra le feu aux
poudres. En effet, les jeunes du CVN attaqueront le 21 mars les bureaux de
l’American Express, place de l’Opéra. Une manifestation au pas de course et
clandestine, les pablistes y seront tout comme quelques anarchistes et
prosituationnistes de Nanterre. L’initiative est encadrée par le SO de la JCR et
son responsable Xavier Langlade, coordonnant la centaine de manifestants
qui jailliront des différentes rues adjacentes. Les vitres de l’agence céderont
sous les coups de barres de fer, un drapeau américain brûlé, des slogans
badigeonnés sur la façade de l’établissement, le tout en deux minutes.
Quelques interpellations seront faites, dont celle de X. Langlade, et
d’étudiants en histoire à Nanterre qui s’étaient trop attardés dans les parages.
Cette initiative sera justement un des déclencheurs des « Événements »,
après une première AG contre la répression, entraînant dans la foulée
l’occupation des locaux administratifs de la faculté de Nanterre qui
débouchera sur la fondation du Mouvement du 22 mars, à l’initiative des
anarchistes et de la JCR, suivis par quelques maos, dont Roland Castro
émissaire de Serge July alors que l’UJC-ml dénonçait le 26 mars le
Mouvement du 22 mars comme « mouvement à 100 % réactionnaire », et
des inorganisés. Ce mouvement, peu puissant numériquement, qui sera
néanmoins un des moteurs de la fulgurante révolte étudiante. Le contexte
était favorable à une telle éclosion, car les incidents à Nanterre se
durcissaient depuis 1967, en réponse à la répression, comme celle s’exerçant
sur 29 résidents universitaires pour leur irruption dans le bâtiment des filles
en mars 1967 durant une semaine, sur une soixantaine alors que lors de
l’évacuation par la police ils se retireront du pavillon avec l’engagement de
ne pas être l’objet de poursuites ou de sanctions. Puis il y aura la création
d’une liste noire d’étudiants à exclure, Dany le rouge recevant une
notification à quitter le territoire. Le 8 janvier, Cohn-Bendit sera présent
avec une cinquantaine de ses camarades lors de l’inauguration par le ministre
de la Jeunesse et des Sports, François Missoffe, de la neuve et rutilante
piscine de la faculté. Le jeune anarchiste prendra la parole à propos de son
rapport sur la jeunesse, en ces termes : « 400 pages sur la jeunesse, et pas un
mot sur la sexualité !, estimant que la construction d’un tel centre sportif
était une méthode hitlérienne pour détourner les étudiants des problèmes
réel, le ministre pensant à une plaisanterie lui répondra du tac au tac : « Avec
la tête que vous avez, vous connaissez sûrement des problèmes de cet ordre.
Je ne saurai trop vous conseiller de plonger dans la piscine », DCB
51rétorquant : « Voilà une réponse digne des Jeunesses hithlériennes ». D’où le
lancement d’une procédure d’expulsion du territoire français émanant du
doyen Grappin. « L’Université critique » consistait à faire bouger les lignes à
Nanterre, par exemple avec l’interpellation des enseignants en espagnol pour
leur faire prendre position en faveur des détenus de la dictature franquiste.
D’autre part, la situation était favorable au développement des idées
révolutionnaires, la JCR étant depuis 1966 en bonne position dans le bureau
de l’UNEF locale. Ce mouvement s’affichait anti-impérialiste,
antibureaucratique et anticapitaliste. « La ville rose » sera aussi concernée,
car à Toulouse se construira un « Mouvement du 25 avril » sur le modèle du
« 22 mars ». Tout va démarrer après une modeste manifestation convoquée
le 23 avril suite à l’attentat de Berlin touchant Rudi Dutschke du SDS le 11
avril. Ensuite une Assemblée Générale (AG) sera convoquée avec 400
participants, avec Daniel Bensaïd de le JCR à la tribune. L’AG sera attaquée
par des militants d’extrême-droite, d’où cette radicalisation. Le pouvoir
sentira le risque de s’exposer à une poudrière en la matière du mouvement
estudiantin, évitant au maximum la confrontation physique de novembre
jusqu’à Mai 68, n’ayant aucune envie de connaître la situation de
l’Allemagne, Belgique, Espagne ou Italie. La suite sera fort différente, liée à
une intransigeance doublée d’un manque de compréhension et d’analyse,
faisant au final le jeu du mécanisme provocation-répression-mobilisation.
Juste avant Mai 68, voici l’état des forces cumulées par les groupes
trotskistes. Il y a quelques pablistes avec la revue Sous le drapeau du
socialisme après la rupture entre Pablo et le secrétariat unifié, environ 150
membres et proches du PCI, dont Pierre Franck ; de 600 à 700 membres et
sympathisants autour de la JCR avec un noyau de 300 à 350 activistes.
Précisons qu’en février 1968, des divergences se feront sentir entre jeunes et
anciens militants du PCI, à propos de la lecture de la révolution cubaine et
du Tiers-monde. La période de travail au sein du PSU gagnera des sections
étudiantes, les JSU, à Caen et Rouen. l’OCI (CORQI, COmité pour la
Reconstruction de la Quatrième Internationale, diffusant Informations
ouvrières depuis février 1964), rassemble environ 450 membres, sa FER de
1000 à 1 200 personnes, en comptant large. Voix ouvrière dispose d’un
noyau implanté dans certaines entreprises (60 bulletins d’entreprise) et de
l’ordre de 200 militants en y intégrant les sympathisants « larges ». Soit
moins de 3 000 membres et « contacts » au total. Ajoutons-y une poignée de
posadistes et leur PCRT, Parti Communiste Révolutionnaire Trotskiste. Il
faut savoir qu’être sympathisant de ce type d’organisation n’est pas rien,
surtout si l’on fait une comparaison avec le PCF où nombre de ses adhérents
ne militent pas réellement ou très peu. Le militant trotskiste est un militant
professionnel, qui met son parti au centre de ses préoccupations avant toute
autre chose, un sympathisant de la JCR puis de la Ligue communiste valant
largement dix militants des Jeunesses communistes, car participant à des
réunions presque tous les jours, quand ce n’est pas plusieurs, collant,
tractant, se formant, etc. C’est ainsi que certains jeunes se déclareront
52« sympathisants » des « sympathisants » de la JCR ou de la Ligue, un
« sympathisant large » en quelque sorte. Toujours est-il qu’en juin 68, les
effectifs de la JCR passeront de 350 à plus d’un millier, avec au moins le
double de sympathisants de diverses catégories, soit un triplement de ses
effectifs. Le titre d’Avant-garde jeunesse en date du 29 avril, numéro 12, est
prémonitoire : « Créer deux, trois, plusieurs Berlin, voilà le mot d’ordre ».
Suite à la sauvage répression du 3 mai, l’UNEF et le SNE-SUP appelleront
pendant le weekend à la grève générale pour le lundi 6, une première dans la
mesure où cet appel était illégal, du fait de l’absence de préavis. Par contre,
au cours des réunions unitaires, il sera quasiment impossible de faire siéger
FER et UJC-ml à la même table, chacun campant sur ses positions. Ceux qui
respecteront l’autonomie du mouvement, hormis la JCR, seront le MAU
(Mouvement d’Action Universitaire, sorbonnard, qui avait peu avant le 3
mai mis l’administration universitaire à cran, notamment en reprenant la
recette du cocktail Molotov des Nanterrois en version plus offensive et en
l’affichant sur les murs) le « 22 mars » affecté par l’arrestation de D.
CohnBendit le 28 avril pour ce tract « allégé », et les deux syndicats précités,
même si l’UNEF hésitera un temps avant de rejoindre le mouvement. Le 22
mars tout comme le MAU pratiqueront le fameux cycle «
provocationrépression-mobilisation ». Cette UNEF lancera un appel aux travailleurs de
la région parisienne de se rassembler le 6 mai à 18 h 30 à la place
DenfertRochereau, qui deviendra le lieu de rendez-vous des manifestations en
soirée. C’est lors de cette manifestation que se vendra le premier numéro du
journal du mouvement Action. Si les groupes révolutionnaires envisageaient
bel et bien une révolte étudiante d’ampleur, c’était à horizon de la rentrée
universitaire suivante. Mais ce type d’événement est guère maitrisable, vu
son caractère spontané, balayant toutes les prévisions des politologues ou des
militants sur son passage. L’exclusion de huit meneurs de l’Université
n’aurait pas dû, selon les autorités, déclencher un tel mouvement, en
occultant le phénomène d’accumulation de petits et plus gros griefs faisant
déborder le seuil de saturation. La solidarité a rompu toutes les digues
érigées, matérielles autant que morales.
La JCR sera comme un poisson dans l’eau durant les « Événements » au
niveau des étudiants, mais par contre elle devra se contenter d’appeler à
l’extension des grèves dans les entreprises, puis à les généraliser en
organisant des contre-pouvoirs au sein des entreprises avec des comités de
grève, faute d’implantation dans la classe ouvrière. Ces appels seront lancés
après la « nuit des barricades » du 9 au 10 mai, où ses militants montreront
beaucoup de courage et plus particulièrement son SO qui protègera les
manifestants des CRS jusqu’au petit matin. Concernant son meeting
internationaliste prévu de longue date pour la soirée du 8 mai, la JCR
invitera l’ensemble des organisations d’extrême-gauche à intervenir, ouvrant
de façon clairvoyante sa réunion en ayant pris le soin de retirer ses drapeaux
siglés dans une Mutualité bondée. Elle sera partie prenante des réunions de
direction durant le mouvement, qui se dérouleront au siège de l’UNEF, une
53UNEF où la direction des JSU s’exprime essentiellement par la voie
syndicale. Son positionnement durant mai-juin 68 consistera à pousser
partout à la création de Comités d’Action (CA), une forme
d’autoorganisation qui sera aussi le fil rouge de sa ligne future, avec les comités de
grève et les coordinations, sans pour autant dénoncer le rôle des syndicats,
mais en critiquant férocement les bureaucrates et surtout les staliniens. La
JCR ne jouera donc pas de rôle remarquable ou remarqué dans la lutte des
travailleurs, en regard de sa composition sociale. Rappelons cette grève
massive de dix millions de travailleurs, avec des occupations de leurs lieux
de travail, et un accord dit de Grenelle paraphé par les syndicats le 27 mai,
décrié par les « gauchistes », mais qui donna la possibilité de s’exprimer par
la voie syndicale dans les entreprises, assortie de l’augmentation de 35 % du
salaire minimum et de la régulation de la semaine à 40 heures, ce qui n’est
pas rien. Politiquement, la JCR voudra chasser de Gaulle du pouvoir, mais
sans avoir recours à un Mitterrand ni même à un Mendès-France. La JCR
réussira le tour de force de sortir une feuille quotidienne, Aujourd’hui, entre
le 29 mai et le 10 juin. L’idée de certains trotskistes de l’époque consistait à
rebondir sur cette situation inédite en tenant d’avancer vers la constitution du
parti révolutionnaire. C’est pourquoi, à l’issue de la Nuit des barricades, le
PCI se mettra à la disposition du Mouvement, Barcia-Hardy faisant
approuver la création du "Comité permanent et de coordination" réunissant
la JCR le PCI et l’UCI, invitant les autres groupes trotskistes à s’unir.
Revenons sur les événements chronologiques de Mai 68, pour éclairer le
lecteur sur le rôle et les positions des groupes révolutionnaires. Suite à la
fermeture du campus de Nanterre décrétée par le doyen Grappin à la fin
avril, un appel sera lancé pour se rendre à Paris le 3 mai, dans la cour de la
Sorbonne. La situation était en effet explosive sur ce campus, ce qui
n’empêcha pas environ 500 étudiants fortement politisés d’échanger et de
débattre le 29 dans un campus désert, surveillés de près par les CRS. Il
s’agissait d’un premier début de mouvement de masse en dehors de l’UNEF,
assorti d’une rupture avec le fractionnement opéré par les groupuscules,
audelà de l’unité entre JCR et anarchistes.
Le 3 mai, Plusieurs centaines de militants (près de 400) appartenant aux
SO des « groupuscules » seront présents de bonne heure afin de contrôler les
accès, souvent armés de barres de fer en prévision de l’attaque de
l’aprèsmidi prévue par Occident. Une cinquantaine de JCR composent le SO.
L’arrivée des Nanterrois pour le meeting de 12 h sera très acclamée.
Prendront la parole Christian de Bresson pour la FER, Daniel Cohn-Bendit
(Mouvement du 22 mars), Henri Weber (JCR) et Jacques Sauvageot au nom
de l’UNEF. Décision fut prise d’appeler à manifester le lundi 6 à 9 h, lors de
l’ouverture du conseil de discipline devant les locaux du rectorat où siège le
conseil de l’Université qui devait statuer sur le sort des étudiants menacés de
sanctions disciplinaires. Les « estafettes » rapporteront qu’en début
d’aprèsmidi, 100 à 200 extrémistes de droite marchent vers la Sorbonne. Mais la
police s’interposera et ils ne purent progresser. Les militants s’égrèneront
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