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Histoire africaine en Afrique

240 pages
Quelle(s) histoire(s) de l'Afrique ? Quelles dynamiques en cours dans l'écriture de l'histoire du continent africain ? Y a-t-il plusieurs facettes d'un même problème ? Autant de questionnements préoccupants au regard de l'actualité politique, des dérives des Etats-nations post-coloniaux et des dynamiques des constructions identitaires en cours. Les auteurs, de jeunes historiens, rendent compte des réalités, certes historiques, mais aussi actuelles des sociétés dans lesquelles ils vivent.
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HISTOIRE AFRICAINE EN AFRIQUE Travaux de jeunes historiens africains

Coordonné

par

Issiaka Mandé et Faranirina

Rajaonah

HISTOIRE AFRICAINE EN AFRIQUE Travaux de jeunes historiens africains

Publié avec la participation du Laboratoire SEDET (CNRS) Paris 7-Denis Diderot

L' Harmattan

cg L'Harmattan,

2008 75005 Paris

5-7, rue de l'Ecole polytechnique,

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06784-4 EAN : 9782296067844

Introduction

générale

Depuis plus d'une décennie, une réflexion sur les modalités d'écriture de l'histoire de l'Afrique ainsi que sur le renouvellement en train de s'opérer dans les thèmes de recherche a été engagée au sein du Laboratoire Sociétés en développement dans l'espace et dans le temps. Dans le contexte de remise en cause de la pertinence du concept d'aires culturelles (aeras studies), il nous a paru utile de continuer l'interrogation sur l'écriture de 1'histoire en Afrique, en écho à comment Écrire l 'histoire africaine autrement], et de dépasser la dichotomie Nord-Sud pour proposer un regard endogène. En poussant, une fois de plus, avec le présent ouvrage, la frontière de la construction du savoir sur l'Afrique, notre objectif est de donner un aperçu des recherches réalisées par les étudiants (du niveau de la maîtrise, du DEA et du doctorat) dans les universités d'Afrique francophone. Les sujets abordés reflètent aussi la diversité des centres d'intérêt et des axes de recherches privilégiés par nos collègues qui ont encadré leurs travaux. Le programme finalisé par notre laboratoire ayant abouti à la constitution d'un corpus documentaire en histoire africaine qui alimente les ressources virtuelles de l'Agence universitaire de la francophonie et des établissements universitaires africains2 le laissait déjà entrevoir. Il est important de noter que cette écriture en cours de 1'histoire africaine n'emprunte pas les chemins de traverse de l'érudition fortement inspirée par la « bibliothèque coloniale ». Elle se veut pragmatique et ancrée dans le vécu des populations. Elle ne celèbre pas non plus les fonctions utilitaristes de 1'histoire mais vise à la compréhension des sociétés dans lesquelles vivent les auteurs. Aussi, par certains côtés, la méthodologie se situe dans la continuité des acquis d'une l'histoire qui s'adapte aux conditions de la recherche et qui peut apparaître comme empiriste. La dernière génération d'universitaires africains francophones (1970-2000) adhère volontiers à cette manière d'écrire; cela vient de son parcours plus complexe et de son cursus effectué dans les universités d'Afrique (dont certaines anglophones), dans des pays de culture anglo-saxonne ou slave, à
1 Séverine AWENENGO, ascale BARTHELEMY, P Charles TSHIMANGA (éds), Écrire l'histoire de l'Afrique autrement?, Collectif, Cahier Afrique Noire n° 22, Éditions Harmattan, Paris, 280 p. 2 Catherine COQUERY-VIDROVITCH Chantal CHANSON-JABEUR et (éds), Histoire africaine en Afrique. Recensement analytique des travaux universitaires inédits soutenus dans les Universités francophone d'Afrique noire, Cahier Afrique Noire n016, Éditions Harmattan, Paris, 2003, 245 p. Ch. CHANSON-JABEUR C. COQUERY-VIDROVITCH et (éds), Histoire africaine en Afrique, (tome 2), Cahier Afrique Noire, n° 21, Éditions Harmattan, Paris, 2003, 371 p.

HISTOIRE AFRICAINE EN AFRIQUE

: TRAVAUX DE JEUNES HISTORIENS AFRICAINS

la différence de leurs aînés de la fin de la période coloniale (Cheikh Anta Diop, Abdoulaye Ly, Joseph Ki-Zerbo.oo) formés exclusivement dans des universités françaises. De fait, les historiens africains de la génération ayant vécu l'avènement des indépendances ont été obnubilés par l'idée de prouver que le continent n'était pas a-historique et qu'au contraire la dynamique historique était perceptible même en recourant aux grilles de lecture valides en Occident. C'est pourquoi elle s'en était prise aux «oripeaux» utilisés par l'ethnologie, science qu'elle a vouée aux gémonies. L'autre perspective dans les années 1960 fut de revisiter les grands empires (soudano-sahéliens et du Golfe du Bénin) et d'éclairer les « siècles obscurs» de l'Afrique. Cette démarche a pris de l'ampleur et bénéficié d'apports méthodologiques inouïs grâce, notamment, à la collecte des traditions orales. Le zèle mis à exploiter ces traditions et le souci de prouver l'historicité des sociétés africaines se sont accompagnés, plus qu'ailleurs, de la volonté de démontrer le caractère impérial des écrits des africanistes français. C'est aussi le moment fort des monographies centrées sur l'histoire politique écrites «par les fils du terroir qui ont étudié de préférence le royaume de leur appartenance ethnique dont ils ont l'avantage de connaître la langue et la culture »3. Le projet initial porté par les idéaux du panafricanisme, avec cependant une conception de l'écriture de l'histoire qui était régionale, a été détourné de ses objectifs. En effet, pour les tenants de cette approche, seul un maillage des différents territoires pouvait à terme donner une vision d'ensemble, alors que les nationalistes y voyaient l'occasion de construire une histoire nationale s'inscrivant dans les limites des État-nations en émergence. La dernière génération d'historiens, celle des soleils des indépendances, s'est, en partie, débarrassée de ces scrupules à cause probablement de ses origines tant sociales qu'économiques. En effet, tous n'ont pas « d'ancrage dans des terroirs ». Un nombre croissant de citadins et de fils de migrants ont accédé (et accèdent) au savoir universitaire, avec pour socle commun une meilleure connaissance de l'histoire africaine apprise dans l'enseignement primaire et secondaire. Les chercheurs de cette génération ont acquis des savoirs d'après des programmes uniformisés à l'échelle des États francophones; ils ont profité du travail de vulgarisation de leurs aînés et des manuels conçus par l'Institut pédagogique africain et malgache. Dès lors, ils se sont engagés dans les débats historiographiques contemporains, tout en explorant des problématiques nouvelles en histoire
3 Boubacar BARRY, 2001, Sénégambie,' plaidoyer Sephis, Centro de Estudo Afro Asiaticos, Amsterdam,

pour une histoire Brazil, 85 p.

régionale.

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INTRODUCTION

sociale et culturelle. En somme, ils cultivent l'universel et transcendent les barrières disciplinaires. Autant dire que l'approche en matière de recherches est de plus en plus diversifiée, surtout que de nouveaux acteurs européens (néerlandais, belges, allemands, italiens...) et nord-américains interviennent dans le domaine de la coopération universitaire avec des projets novateurs. La conséquence en est le défrichement de nouveaux champs et le soutien à des programmes originaux et diversifiés d'enseignement et de recherches. Éditer cet ouvrage est aussi pour nous, historiens africains du Nord, une façon de rendre hommage à cette jeunesse africaine, celle des programmes d'ajustement structurel, profondément intéressée par la compréhension de sa société. L'ouvrage éclaire sur quelques problèmes fondamentaux (le trafic des armes en Afrique occidentale ou la coopération avec la Chine) et développe une série de thèmes en histoire économique, dont le commerce des voitures d'occasion, les investissements privés et le poids des cultures de rente (le coton notamment). Des informations factuelles, des démarches originales, fruit d'enquêtes et d'exploitation de sources disponibles seulement sur le terrain, en Afrique, apportent un éclairage intéressant sur des questions au cœur de débats actuels (peuplement, esclavage.. .). Nous tenons à remercier les collègues qui ont encadré les étudiants et répondu à notre appel. C'est grâce à eux que le présent ouvrage doit son existence. Certains d'entre eux animent les conventions interuniversitaires qui permettent d'entretenir des relations suivies de travail entre le Nord et le Sud. Nous sommes gré à : - Thiemo Bâ de l'Université de Yaoundé, - Moussa Willy Bantenga de l'Université de Ouagadougou, - Alpha Gado Boureima de l'Université abou Moumouni de Niamey, - Michel Goeh-Akue de l'Université de Lomé, - Abraham Ndiga Mho, de l'Université de Brazzaville, - Lucile Rabearimanana, de l'Université d'Antananarivo, - Gilbert Taguem Fah de l'Université de Ngaoundéré, - Ibrahima Thioub de l'Université de Dakar.
Issiaka MANDÉ et Faranirina RAJAONAH

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Dynamiques internes, confrontation

à l'étranger

L'esclavage en bordure du Logone: le cas des Mousgoum du Nord-Cameroun (XVIIIe-XXesiècles)
Adam MAHAMAT

L'esclavage peut être considéré comme l'un des fondements de l'édifice social des États du Soudan central dont il a supporté l'expansion et le développement. Cette étude porte sur l'empire du Bomou, le royaume du Baguirmi et celui du Wandala. L'esclavage tel que nous l'abordons ici est perçu de deux manières: le premier versant de l'analyse est relatif au phénomène de la violence captive. C. Meillassoux a formulé une théorie générale de cette dimension de la question: un système social fondé sur l'exploitation d'une classe de producteurs, renouvelée essentiellement par acquisition 1. Dans ce cas, les personnes capturées sont des étrangers dans tous les sens du terme. La deuxième dimension de l'étude s'intéresse à l'esclavage domestique, généralement appelé esclavage de case. Ici, le maître et l'esclave se rendent mutuellement service; il existe des relations suivies entre les deux personnes. Le thème centralisateur est en fait ce que M. Lengellé désigne par l'esclavage symbiotique2. Dans ce type d'esclavage, le maître appelle son esclave: « fils ». Il n'y a pas eu d'étude systématique sur l'esclavage chez les Mousgoum; les quelques aspects abordés par des auteurs3 privilégient surtout les techniques de capture d'esclaves et les emplois auxquels ils sont destinés dans les cours du Soudan central. Ils ne montrent pas explicitement l'influence de certains facteurs sur la pratique esclavagiste et les

1 C. MEILLASSOUX, par R. BOTTE.,«Stigmates sociaux et discriminations religieuses: cité l'ancienne classe servile au Fuuta Djaloo », Cahiers d'Etudes Africaines-L'archipel peul, 133-135, 1994, p. 110. 2 M. Lengellé fait une nette distinction entre l'esclavage symbiotique et l'esclavage parasitique. Ce dernier type se rapporte à la valeur productive de l'esclave, à son énergie productrice nécessaire aux travaux de la terre par exemple; la dimension symbiotique est presque nulle car le profit du maître dans ce cas est exagérément élevé par rapport à celui de son esclave. Pour une analyse plus détaillée, cf. LENGELLÉ, L'esclavage, Paris, PUP, 1967, p.5-14. 3 II s'agit par exemple de H. BARTH,Travels and Discoveries in North and Central Africa in the Years 1849-1855, vol-2, Londres, Frank Cass & Co Itd, 1965, de G. NACHTIGAL, Sahara and Sudan, the Chad Basin and Bagirmi, vol-3, New Jersey, Humanities Press International, 1987.

HISTOIRE AFRICAINE EN AFRIQUE

: TRAVAUX DE JEUNES HISTORIENS AFRICAINS

conséquences multiples qui en découlent4. C'est justement dans la perspective de combler ce vide que cette recherche se propose de dégager les mécanismes, les modalités et les conséquences de l'esclavage chez les Mousgoum entre le XVIIIeet le Xxe siècle. Le XVIIIesiècle marque non seulement l'islamisation du royaume du Wandala (1730) qui entre dans la mouvance des états prédateurs mais aussi, et surtout, l'émergence du

Baguirmi comme grand rival de l'empire du Bornou. Le Xxe siècle, quant à
lui, est hautement significatif dans la mesure où il voit l'avènement d'un nouveau type d'institution; le système de gestion segmentaire cède la place aux institutions étatiques et hiérarchisées. Par ailleurs, le souci d'examiner le problème de l'esclavage jusqu'à ses formes actuelles a guidé le choix de cette seconde limite de l'étude. La communauté mousgoum, qui occupe le centre sud du bassin du lac Tchad, est établie plus précisément de part et d'autre du fleuve Logone. Cette communauté était dirigée initialement par des chefs de clan (pakaye), puis partiellement par des sultans (mbang). On distingue donc chronologiquement deux niveaux de direction sociale: le premier niveau se rapporte aux modes de gestion segmentaire et le deuxième intervient avec l'avènement des sultanats de type baguirmien, qui régissent désormais leurs institutions politiques. Pour ce travail, nous avons utilisé des sources écrites et orales. Ces dernières ont été recueillies auprès de personnes de diverses sensibilités: notamment des personnes âgées, d'autres d'ascendance servile ou des descendants de propriétaires d'esclaves. La collecte des données a été complétée par un effort dans le traitement des informations pour arriver à des réflexions d'ordre méthodologique. Ceci a permis d'identifier les axes centraux de cette étude selon une approche à la fois thématique et chronologique. L'article examine le phénomène de la chasse à l'homme chez les Mousgoum, les conséquences qui en découlent et la pratique de l'esclavage domestique.

Razzias et expéditions en pays mousgoum Les assauts militaires organisés en direction du pays des Mousgoum ne peuvent se concevoir en dehors d'un ensemble d'éléments ayant favorisé leur ampleur. A ce titre, la situation géographique, la topographie, le
4 Par ailleurs, les contours de l'esclavage symbiotique n'apparaissent que de manière parcellaire dans leurs travaux. Ainsi, pour cette question, nous avons dû faire grand usage des sources.

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L'ESCLAVAGE EN BORDURE DU LOGONE: LE CAS DES MOUSGOUM DU NORD-CAMEROUN (XVIIle-XXe SIECLES)

contexte de l'époque et l'idéologie ayant guidé les expéditions ont joué un rôle déterminant. Le territoire des Mousgoum est entouré par de puissants royaumes. A l'est, le Baguirmi a une emprise réelle sur un groupe important de Mousgoum. Plaine infertile, le Baguirmi a constamment eu recours aux contrées voisines pour satisfaire ses besoins vitaux5. Au nord-ouest, le Bomou6 figure également en bonne place parmi les états manifestant un grand intérêt pour les esclaves. De tout temps, ce royaume a conduit des expéditions esclavagistes en pays mousgoum. Le Bomou a fait de ces raids armés une activité de rente indispensable pour le fonctionnement de son appareil étatique. Il apparaît comme un grand producteur et un grand fournisseur d'esclaves, au Soudan central et dans l'espace méditerranéen. Al' ouest du territoire des Mousgoum, le Mandara passe pour avoir joué un rôle déterminant dans la conduite des opérations militaires. Une branche des Mousgoum était soumise à l'autorité du Tlixé7 par le truchement d'un représentant résidant à Mogonyé. Mais seule cette branche de la population fit constamment allégeance au Wandala, en lui envoyant régulièrement des esclaves sous forme de tribut. La branche dite Kalang, située à l'est des Mousgoum et alliée du Baguirmi, subit, quant à elle, les incursions partant de Doulo et de Mora. Le territoire mousgoum est donc mal placé, victime des assauts militaires venant de tous les côtés. C'est ce que souligne Barth: «The Musgum nation is situated so unfavorably, surrounded by ennemies on all sides, that even if they were linked together by the strictest unity they would scarcely be able to preserve their independence »8. Il n'est donc pas exagéré d'affirmer que leur situation géographique ne laisse aux Mousgoum aucune issue salvatrice face à des expéditions armées récurrentes. Mais cet encerclement n'explique pas tout. La religion sert d'argument aux royaumes islamisés pour assujettir les peuples «païens ». L'islam est manipulé et détourné de son objectif. Il s'agit ici de propager la foi auprès de ceux qui ne la connaissent pas, pour un dessein profane. L'islam qui vise à la conversion cède la place à l'islam conquérant. El Tounsy distingue nettement un Soudan musulman et un Soudan idolâtre9, peuplé de « païens », d'infidèles, de mécréants. Cependant,
5 M. KODI, «Rituels d'intronisation et funérailles royales au Baguirmi», Tchadienne, Paris, L'Harmattan, 1994, p. 210. 6 Bomo est l'orthographe officielle adoptée en 1979 au Nigeria. 7 Tlixé est le titre traditionnel que porte le sultan du Wandala. 8 H. BARTH,op.cil., p. 359-360. 9 M. ELTOUNSY,Voyage au Ouadây, Paris, 1851, p. 57. L'identité

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HISTOIRE AFRICAINE EN AFRIQUE

: TRAVAUX DE JEUNES HISTORIENS AFRICAINS

les entreprises militaires sont plus orientées vers la recherche du butin humain que vers une volonté manifeste de prosélytisme. Les royaumes islamisés trouvent d'ailleurs du plaisir à maintenir ces mécréants dans le paganisme car l'islamisation enlèverait toute légitimité à leurs expéditions. L'argument de l'apostasie est quelquefois brandi pour justifier ces violences. En effet, même converties à l'islam, les populations victimes sont alors accusées de pratiquer une religion peu orthodoxe. En outre, la configuration du pays mousgoum facilite les conquêtes. La plaine est un espace exposé aux razzias esclavagistes. De plus, on peut y circuler pendant la saison sèche et les chevaux s'y déplacent aisément. Du reste, le cheval est la monture par excellence des prédateurs musulmans. Les observateurs de l'époque situent le départ des raids en pays mousgoum pendant la saison sèche. L'expédition, que Barth accompagne, y va de novembre à février 1851 ; celle à laquelle participe E. Vogel part de Kukawa en mars 1854. Du point de vue de la conquête militaire, la plaine, à

l'apparence infinie, a largement facilité la sujétion des Mousgoumaux XVIIIe
et XIXesiècles. L'organisation segmentaire s'ajoute aux éléments explicatifs du désastre subi par les Mousgoum qui, en effet, n'ont jamais constitué un bloc monolithique face à leurs ennemis. À un moment où la compétition pour la marchandise humaine est vive, toute division au sein du groupe lui est encore plus préjudiciable, surtout au regard de la situation géographique. On peut ainsi souligner l'opposition entre le chef Adischen de la branche mousgoum Kadaye et le chef Alao Zanankaye du clan Kalang. À ce propos, Nachtigal écrit: «Musgo region is divided into small communities, independent of each otherl0. » Ainsi, ce peuple divisé n'est pas non plus soumis à l'autorité d'un chef supérieur. Il s'agit là du premier niveau de direction sociale dont l'effritement remonte à la fin du XIXeet au début du xxe siècle. Par ailleurs, certains Mousgoum sont alliés aux envahisseurs. Par exemple, le clan Kadaye pactise avec les Bomouan et les Mandara, au détriment de leurs compatriotes. La conjugaison de ces éléments offre au Bornou, au Baguirmi et au Wandara de nombreux avantages, notamment dans la compétition pour l'accès aux ressources. Ils perçoivent des tributs auprès des roitelets qui leur sont soumis. Ces derniers, à leur tour, multiplient les raids entre eux pour se procurer de quoi verser leur dû. Le Baguirmi recourt à ce moyen plus économique et d'un rendement plus sûrl1. La récurrence des expéditions
10 NACHTIGAL, cil., 1987, p. 386. op. Il J.-C. ZELTNER, traite des esclaves entre les pays du Tchad et la Méditerranée au XIX La siècle, Ndjaména, 1987, p. 8. 14

L 'ESCLA VAGE EN BORDURE DU LOGONE: LE CAS DES MOUSGOUM DU NORD-CAMEROUN (XVIIIe-XXe SIECLES)

durant les XVIIIeet XIXesiècles s'explique en partie par le fait que les soldats des différents royaumes ne touchent pas de solde régulière. Ils sont rétribués sur le butinl2. D'où l'extrême rigueur avec laquelle les troupes se livrent à la chasse à l'homme. De tous les produits de la chasse13 qui alimentent la traite, la préférence va aux esclaves. Le premier avantage est que ces derniers font la route à pied. Les captifs transportent également des marchandises, alors que les autres produits nécessitent des chameaux pour leur acheminement vers les rives de la Méditerranée ou vers les capitales soudanaises. Le centre de redistribution des esclaves vers le Nord est sans doute le Bornou. De Gazargamou (capitale du Bomou), deux pistes caravanières conduisent vers la Méditerranée au XVIIIe siècle. La première passe par la corne nord-ouest du Tchad, continue ensuite par le Kawar et le Fezzan pour déboucher sur Tripoli, Tunis, Benghazi et Alger. La deuxième traverse l'Aïr entre Kano et Ghât, pour aboutir à Tunis. Les esclaves sont employés en grand nombre dans les cours des royaumes et des sultanats. D'autres deviennent des eunuques, occupant des fonctions plus éminentes dans l'entourage des souverains. Il s'agit notamment de postes militaires et administratifs. Les femmes, quant à elles, servent de concubines aux souverains. La condition d'eunuque est généralement le point de départ d'une brillante carrière dans les hautes sphères de l'État. Les eunuques constituent une catégorie peu représentée au Soudan central. Au Baguirmi, la « fabrication» d'eunuques est confiée à des barbiers, dont le plus célèbre porte le nom de Ouazzan. Le Baguirmi est, aux XVIIIeet XIXesiècles, réputé comme le lieu par excellence de « fabrication» et de distribution d'eunuques, évalués au prix de l'or. En outre, c'est dans ce groupe que les rois trouvent les auxiliaires les plus influents, les conseillers les plus fidèles et les serviteurs les plus sûrs. La plupart de ces esclaves, conduits vers les pays méditerranéens sont attachés à des activités agricoles et à des tâches domestiques. Devant traverser le Sahara, ils perdent beaucoup de leur énergie à cause de la marche. Un grand nombre d'entre eux supporte difficilement la soif. Durant le parcours, il faut aussi compter avec l'insécurité provoquée par les pillards. La faim les tenaille pendant toute la traversée et l'on comprend aisément qu'ils arrivent abrutis. Le voyage dure trois mois au minimum et seuls les plus robustes parviennent à destination dans une extrême faiblesse. Aussi, on les engraisse avant de les mettre en vente sur les marchés.
12 M. KODI,Islam, sociétés et pouvoir politique au Baguirmi (Tchad) des origines au milieu du XIX siècle, thèse de doctorat d'Histoire, Université de Paris I, 1993, p. 356. 13 Outre les esclaves, il faut citer en particulier l'ivoire et les plumes d'autruche. 15

HISTOIRE AFRICAINE EN AFRIQUE

: TRAVAUX DE JEUNES HISTORIENS AFRICAINS

Mais le désordre, les mutations et les incertitudes politiques aux deux extrémités de la chaîne commerciale réduisent considérablement le phénomène de l'esclavage et de la traite au début du xxe siècle. L'impérialisme des puissances européennes, les guerres et les révolutions dans les pays du Soudan sont préjudiciables aux échanges. En définitive, les assauts militaires en territoire mous goum ont été vécus comme de véritables drames qui n'ont pas laissé les Mousgoum dans l'indifférence.

Les conséquences

des razzias et des expéditions

L'avancée continue des royaumes islamisés modifie profondément l'espace des populations victimes. Les incursions perturbent tout l'édifice social en touchant les institutions et les mœurs. Des mouvements migratoires et des relations interethniques figurent également parmi les conséquences de la violence perpétrée dans le pays des Mousgoum. Les expéditions incessantes finissent par provoquer des migrations des régions exposées vers celles qui offrent plus de sécurité. L'un des indices est la désertion de sites initialement occupés. Du côté est du territoire des Mousgoum, les chevauchées baguirmiennes entraînent l'abandon des sites de Nyellim et d'Abouna qui comptaient parmi les régions les plus peuplées du royaumel4. Ceci explique l'importance que l'aristocratie baguirmienne accorde à cette partie du territoire. Le nom d'Abouna est à jamais entré dans l'histoire des Mousgoum, car la rivière séparant le sultanat de Pouss de celui de Guirvidig est désignée par Abouna en référence au site que des ancêtres ont occupé. Le but de ces mouvements migratoires est de s'éloigner le plus possible de Massenya, la capitale du Baguirmi, pour réduire les risques d'invasion. Massenya, en effet, est l'un des principaux points de départ des razzias et des expéditions du royaume barma. Dans la région de Mogonyé, village mousgoum placé au XIXesiècle sous le contrôle du Wandala, les populations n'ont pu résister aux assauts militaires du royaume barma. Une partie importante d'entre elles s'enfuit vers la limite est du territoire pour éviter les invasionslS. Il est aussi admis que la présence de populations « païennes» de chaque côté de la plaine du Diamaré, notamment celles des monts Mandara et de la plaine du Logone, est due aux razzias.

14 M. KODI, op. cit., 1993, p. 362. IS E. MOHAMMADOU,Le royaume ONAREST, 1975, p. 167.

du Wandala ou Mandara

au XIX siècle, Bamenda,

ISH,

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L'ESCLAVAGE EN BORDURE DU LOGONE: LE CAS DES MOUSGOUM DU NORD-CAMEROUN (XVIIIe-XXe SIECLES)

Ces mouvements convergent vers les bordures du Logone. De toute évidence, l'espace initialement occupé par les Mousgoun se rétrécit. Mais pourquoi le choix s'est-il porté sur les bordures du Logone, apparemment hostiles à l'implantation humaine? Cette plaine apparaît d'emblée comme un site défensif. En saison des pluies, les eaux des différents bras du Logone envahissent la terre. La plaine se transforme en un immense bourbier. Ceci lui vaut la dénomination de « Hollande africaine ». La circulation n'y est pratiquement possible qu'en saison sèche. Durant I'hivernage, on peut difficilement emprunter un autre moyen de transport que la pirogue. Or, les esclavagistes musulmans utilisent le cheval, un animal dont la mobilité et le rayonnement sont compromis en terrain boueux. Pendant une bonne partie de l'année, la plaine du Logone limite les manœuvres des guerriers du Soudan central dans le territoire des Mousgoum. Toute avancée dans la région devient une aventure périlleuse. A. Beauvilain souligne d'ailleurs que les populations dominées ont réagi en recherchant des sites défensifs naturels: escarpements vigoureux et plaines inondablesl6. Les personnes que nous avons interrogées reconnaissent l'efficacité de la plaine pour se protéger. Leurs témoignages peuvent se résumer en ces termes:
«En saison des pluies, l'eau était le principal allié de nos parents; les cavaliers baguirmiens (Domokaye) restaient impuissants et n'avaient d'autre solution que de les laisser libres en attendant le calvaire de la saison sèche ».17

En saison sèche, la plaine offre, généralement, quelques moyens de défense. En effet, après les inondations, les petites dépressions conservent assez longtemps de nombreuses vasques d'eau. Les décrues brutales, d'octobre à novembre, laissent apparaître des marécages et des étangs qui constituent des lignes de défense naturellesl8. Les cavaliers parviennent cependant à contourner ces barrières, d'autant que les expéditions commencent en saison sèche. Ainsi la saison des pluies offre le dispositif sécuritaire le plus efficace. En outre, le choix du Logone favorise une concentration de population 19.
16 A. BEAUVILAIN,Nord-Cameroun, crises et peuplement, thèse de doctorat de Géographie, t. 2, Université de Rouen, 1989, p. 310. 17 Boukar ATINKLAYE, 90 ans, Bari (Moula), 18/04/1998; Thomas ASSOURLO, 62 ans, Bégué, 11/04/1998. 18 BARTH, op.cit., 1965, p. 353. 19 Ibid, p. 359-360.

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: TRAVAUX DE JEUNES HISTORIENS AFRICAINS

Les changements dans les relations interethniques interviennent aussi à la suite des razzias et des expéditions. Dans ce domaine, les rapports entre les Mousgoum et les Baguirmiens offrent un exemple intéressant. Le premier niveau de direction sociale disparaît progressivement pour donner naissance à des sultanats. Les hommes placés à la tête de ces sultanats sont profondément marqués par un nouvel esprit. Les institutions politiques des Mousgoum vont être modifiées. Ces transformations ne relèvent pas d'une invention. Elles trouvent leur modèle à Massenya (Baguirmi), les roitelets Mousgoum ayant l'habitude de porter leurs tributs jusque dans cette capitale. Au début du xxe siècle, les institutions du royaume barma ont supplanté celles des Mousgoum. Les nouveaux sultans portent désormais le titre des sultans du Baguirmi : Mbang. La structure des sultanats est aussi calquée sur ce modèle. À côté du Mbang (Mous goum), se trouvent des notables dont les titres rappellent l'organisation de la cour de Massenya, révélant l'emprunt aux Baguirmiens. A titre d'exemple, des charges comme celles de Mbarma, de Ngarman, de Milma et de Krémé n'ont aucune connotation mousgoum. En outre, les titulatures féminines, telles que Goumsou (la favorite du sultan) et Lei (la dulcinée), appartiennent au lexique baguirmien. Ainsi, le champ social est perturbé, avec des phénomènes de syncrétisme culturel. Les chefs de clans ont perdu leur pouvoir au profit des Mbang . C'est dire l'importance de l'influence baguirmienne sur les mœurs et les institutions mous goum. Toujours sur le plan des relations interethniques, on relève également des indices de rapprochement entre les Mousgoum et les Mandara. Un de nos informateurs pense qu'un grand nombre de Mousgoum sont aujourd'hui assimilés aux Mandara. En effet, à l'occasion des razzias perpétrées dans la plaine, des Mousgoum ont rejoint les Mandara pour se réfugier sur les sommets des montagnes20. Les Mousgoum n'ont pas réagi de la même manière face aux invasions. Certains ont choisi les terres inondables comme zones refuges, d'autres ont préféré ces montagnes inexpugnables. D'ailleurs I. de Garine observe qu'une partie de la population mousgoum se réclame d'une origine nord-occidentale, avec un ancêtre du Mandara21. Un autre élément de rapprochement entre ces peuples est relatif au nom Gaya. Pour les Mandara, Gaya est le chasseur qui, avec la reine Soukda, aurait fondé le royaume du Wandala22. Chez les Mousgoum, Gaya
20 Abba DIGING, 67 ans, Maga, 23/12/97. 21 I. (de) GARINE, « Contribution à 1'histoire du Mayo-Danaye (Massa, Toupouri, Moussey et Mousgoum) », Contribution de la recherche ethnologique à l'histoire des civilisations du Cameroun, n° 331, vol. 1, Paris, 1981, p. 179.
22 E. MOHAMMADOU, op.cit., 1975, p. 8.

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L'ESCLAVAGE EN BORDURE DU LOGONE: LE CAS DES MOUSGOUM DU NORD-CAMEROUN (XVIIIe-XXe SIECLES)

désigne un village à 9 km environ au sud de Pouss. Dans les deux cas, ce nom est évocateur, sans nécessairement être investi de la même charge significative. Ce fait mérite notre attention. Mais les Mousgoum ont des traits de caractère qui leur sont spécifiques. Comme d'autres peuples des bords du Logone, ils ont été marqués par des razzias et des expéditions dont les effets déterminent en partie leur comportement actuel. Beauvilain parle de violence chez les peuples «païens» riverains du Logone. Il pense que ces réactions trouvent leur origine dans les luttes séculaires menées contre les états musulmans23. Ces traits de caractère se retrouvent chez leurs voisins Massa et Moussey. En outre, ces peuples de la plaine réputés querelleurs n'hésitent pas à user de force pour régler leurs différends. Selon Y. Schaller, de ce point de vue, les Mousgoum n'ont pas changé24. Autant dire que le phénomène esclavagiste n'est pas sans influence sur le comportement actuel de ces populations.

L'esclavage domestique chez les Mousgoum L'esclavage domestique est une variante de la situation d'assujetissement de l'individu capturé. Ce type d'esclavage pose la problématique du chassé-chasseur. En effet, un autre type de relation s'instaure entre des maîtres et des esclaves qui se rendent service. Dans ce cas, l'esclave subit un traitement relativement humain et moins destructeur pour sa personnalité. C'est l'une des caractéristiques fondamentales de l'esclavage pratiqué dans les sociétés segmentaires. On parle aussi d'esclavage symbiotique. L'organisation sociale des Mousgoum laisse apparaître une catégorie située au bas de l'échelle: les Béké. Il s'agit d'individus capturés, réduits en esclavage sous l'autorité de leurs maîtres qui prennent le nom de Kempe (hommes libres, ingénus). Les esclaves ont une foule de tâches à exécuter, dont des plus pénibles25. Un chef de clan ou un homme libre pourvu d'un certain nombre d'esclaves est presque entièrement dispensé de travaux. D'où le dicton: cet homme ne vieillira pas; il a beaucoup d'esclaves chez lui26. Cette oisiveté relative du maître renvoie à l'idée de

23 A. BEAUVILAIN,op.cU., 1989, p. 339. 24 Y. SCHALLER, Les Kirdi du Nord-Cameroun, Nouvelles, 1973, p. 16. 25 Lavan Y AYE, 73 ans, Gaya, 13/04/1998. 26 Boukar SOUMAYE,54 ans, Maga, 21/12/1997.

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1'honorabilité du propriétaire d'esclaves. On cherche alors à en posséder pour se hisser au rang des hommes respectés. L'esclavage domestique est une institution fondamentale de l'édifice social. Les Mousgoum ont l'habitude de provoquer le rejet de certains individus en invoquant diverses raisons. Il en est ainsi des difformités physiques. Un enfant présentant des anomalies court le risque d'être rejeté pendant les périodes de disette et de famine; d'un moment à l'autre, il peut être vendu. Sont susceptibles de devenir esclaves des individus chétifs, boiteux, muets, sourds27. Une nette distinction s'établit entre des personnes dites dignes, sans défaut physique et les personnes vouées au rejet car anormales. Une famille ayant un enfant frappé d'incapacité physique s'en sépare sans regret. En outre, les difformités physiques suscitent la dérision. En effet, le contexte exige une aptitude totale pour la lutte, la course, le maniement d'armes et l'équitation. Par ailleurs, un enfant orphelin de père et de mère, en très bas âge, fait partie des premières victimes28. Le rejet tient à ce qu'on ne souhaite pas s'occuper des enfants d'autrui. Cependant, le traitement infligé aux orphelins est plus rigoureux à l'endroit des garçons. En effet, la fille ne peut hériter des biens de son père; elle ne représente donc aucun danger même si elle est épargnée du rejet volontaire29. Elle apporte au contraire des biens matériels grâce à sa dot. La volonté d'accroître la taille de la famille ou du clan est un fondement non moins important de l'esclavage de case. De fait, les familles restreintes sont plus exposées aux assauts extérieurs. Celles qui comptent un nombre relativement élevé d'individus sont généralement respectées et redoutées. Aussi on cherche à capturer des esclaves qui, à croire nos informateurs, se mobiliseraient mieux que les ingénus en cas d'attaque30. Ainsi, leur présence dans la société ne s'explique pas seulement par le souci de les substituer à des enfants morts. La possession d'esclaves apparaît comme une stratégie de prévention contre les assauts extérieurs. Elle permet un accroissement des

27 Thomas ASSOURLo,62 ans, Bégué, 11/04/1998. Le rejet de certaines personnes et leur mise en esclavagesont égalementétudiés dans l'ouvrage de C. TISSERANT, quej'ai connu Ce de l'esclavage en Oubangui-Chari, Paris, 1955,sous le titre de Esclavageethnique.Lire aussi pour une analyse plus détaillée du phénomène de rejet, M. ADAM,L'esclavage chez les peuples de la bordure du Logone: le cas des Mousgoum du Nord-Cameroun (xvIIf-xr siècles), mémoire de maîtrise d'Histoire, Université de Ngaoundéré, 1998. 28 Sali MIDIKAYE, ans, Dougui, 12/04/1998. 50 29 Idem.
30 Boukar ATINKLA YE, 90 ans, Bari (Mourla), 18/04/1998.

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membres du clan ou de la famille, menacée en permanence de diminution31. L'esclave est alors considéré, à juste titre, comme l'enfant de son maître, surtout quand celui-ci n'en a pas. Les Mousgoum se procurent des esclaves en faisant des razzias principalement contre leurs voisins Massa, Kotoko, Guiziga qui, de leur côté, agissent de même chez les premiers32. Les Mousgoum organisent également des opérations d'embuscade contre les traînards des armées musulmanes. Les chasseurs d'esclaves utilisent des pirogues, des chevaux ou le feu, selon le cas. Les grandes pirogues (hulum abakaye) peuvent contenir jusqu'à 50 ou 60 personnes. La construction des hulum abakaye, qui concerne tous les habitants d'un village, peut durer plusieurs semaines. Ces pirogues sont utilisées pendant la saison des pluies, en juillet et en août, quand les eaux du Logone débordent. Le nom donné, en Mousgoum, au mois d'août en dit d'ailleurs long: bara hulum. Bara désigne les termitières et hulum les pirogues. L'expression renvoie donc à l'idée que la région ressemble à un immense lac recouvrant le tout. Seules émergent des termitières auxquelles on arrime les pirogues33. Dans chaque embarcation, deux principales personnes, considérées comme des éclaireurs, orientent et assurent les opérations de chasse: la tête de proue et la tête de poupe. Elles sont généralement choisies parmi les individus les plus âgés et les plus expérimentés du village. Leur part dépasse, en symbole et en substance, celle des autres razzieurs. Le cheval, également utilisé comme moyen de capture, est le poney (atongo), d'une taille relativement moyenne par rapport au cheval arabe. Il peut effectuer une demi-journée de course sans interruption. L'opération de chasse à cheval, une entreprise individuelle, ne manque pas de risques, le chasseur pouvant rencontrer quelqu'un de plus fort. Cette activité requiert alors une très grande prudence. En outre, elle se déroule en saison sèche. Quant au feu, son usage est surtout indiqué en saison froide34, en novembre, décembre et janvier. Les prédateurs se tiennent un peu à l'écart d'un feu qu'ils allument en attendant d'éventuels passants. Les chasseurs guettent les personnes qui viennent se réchauffer et dont certaines se font ainsi prendre. Aussi, il est conseillé de ne jamais s'arrêter près d'un feu de brousse. Les chasseurs d'hommes recourent également à d'autres méthodes visant à détourner définitivement de leurs milieux d'origine les individus

31 Boukar ATINKLA YE, 90 ans, Bari (Mourla), 18/04/1998. 32 F.-D. CRAMPON, Les Massa du Tchad, bétail et société, Paris, 1983, p. 11-13. 33 Abba AZIBE, 102 ans, Mazérah, 20/04/1998. 34 Thomas ASSOURLo, 62 ans, Bégué, 11/04/1998.

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désocialisés. La capture de telles personnes s'accompagne généralement de manœuvres pour leur faire perdre le chemin qui conduit vers leur contrée d'origine. Par exemple, les razzieurs couvrent immédiatement le visage des captifs d'une bande de peau de cabri35. Ces derniers n'ont pas de repères en cas de désertion. La manœuvre est d'autant plus importante que les Mousgoum n'hésitent pas à opérer dans les territoires très proches du leur. Une autre méthode pour désorienter les esclaves consiste à leur faire traverser à plusieurs reprises le Logone en différents points36. Sous la conduite de quelqu'un, un captif dont le visage est voilé passe ainsi d'une rive à l'autre du Logone. Une autre stratégie consiste à engager avec le captif dont le visage reste voilé, une course à cheval apparemment sur une longue distance. En réalité, on fait avec lui le tour d'un village. Toutes ces manœuvres, ayant pour but de désorienter, puis de maintenir les esclaves, les exténuent. Ils arrivent chez leurs maîtres complètement abrutis. Le captif qui n'a pas découvert le village de son maître n'était pas encore un esclave dans tous les sens du terme. À son arrivée chez ce dernier, son statut social subit un profond changement. Comme l'acquisition d'un esclave est synonyme d'honneur pour le prédateur, on en vient à une confrontation dans laquelle le captif se trouve en situation de faiblesse. Enfin, les esclaves sont également marqués de cicatrices qui les distinguent des ingénus. La vie dans une plaine, le fait d'être entourés de tous côtés par de puissants voisins ont exposé les Mousgoum à d'incessantes expéditions militaires. La récurrence des assauts, le commerce et l'emploi des individus capturés ont eu des conséquences dont les effets sont encore ressentis de nos jours. L'une d'entre elles est la présence des populations mousgoum sur les rives du Logone qui constitue une défense efficace contre l'ennemi. Sur un autre plan, la chasse à I'homme explique l'inégale répartition du peuplement au sud du lac Tchad. Les régions les plus peuplées sont celles qui ont servi de refuge aux populations poursuivies par les armées musulmanes. Il s'agit notamment des régions montagneuses et des terres inondables. L'étude de l'esclavage symbiotique permet de dégager la spécificité de ce mode de domination chez les Mousgoum, à travers l'analyse des techniques de domination et des stratégies pour maintenir les esclaves. Cependant, un point mérite l'attention des chercheurs: celui ayant trait au nombre des captifs utilisés dans les cours des rois et sultans ainsi que celui
35 Idem. 36 Sali MIDlKAYE, ans, Dougui, 12/04/1998. 50 22

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des esclaves emmenés en Méditerranée. Il nous paraît important, pour apporter de nouveaux éclairages sur la question, de se faire une idée plus précise sur les pratiques de l'esclavage dans cette région.

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