L'Algérie en guerre

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Personnage central de la guerre d'indépendance, Abane Ramdane retrouve sa place dans cette révolution algérienne à laquelle il a incontestablement imprimé sa marque au cours des trente premiers mois, décisifs, de l'insurrection. L'homme, son engagement et son action, sont restitués dans la complexité du mouvement armé de libération. L'auteur reconstitue, à travers ce personnage, les ressorts intimes de cette guerre.
Publié le : mardi 1 juillet 2008
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EAN13 : 9782296199804
Nombre de pages : 531
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Préface

J'ai envie de dire que le plus difficile est fait sur ce sujet qu’il porte en lui depuis tant d'années. J'ai été émue d’entendre Bélaïd Abane me confier un jour avec gravité, mais aussi avec joie et fébrilité, les raisons de son engagement dans l'élaboration de ces ouvrages. Avec quelle pudeur aussi (si propre au tempérament algérien, cette pudeur alliée à la fierté d'être dans le juste !), il se justifiait. Il me mettait en garde contre les horreurs que je pourrais y lire sur cette sale guerre et le colonialisme dont je suis une héritière. Comme s’il voulait s'en excuser par avance. Je crois que chaque homme est porteur du meilleur comme du pire et, malheureusement, je ne sais quel est le déterminant pour que s'épanouisse plus l'un que l'autre. Comme si l'équilibre du monde ne pouvait tenir que dans cette dualité obligée. Quand à cette notion évoquée ensemble, de responsabilité collective vis-à-vis de l'Histoire, je n'ai pas de sentiment net à ce sujet. Je crois que j'ai très tôt pris conscience lors de mes premiers cours d'histoire au primaire et en découvrant le génocide juif, que la "formidable" capacité de violence de l'homme était une évidence (car je la sentais présente sourdement en moi d'abord), qu'elle était une constante à l'échelle historique (et je dirais aujourd'hui à l'échelle biologique) et qu'elle me concernait dans la mesure où je pouvais la combattre. C'est peut-être une des raisons pour laquelle j'ai étudié la médecine. Me confronter à la souffrance, à la violence faite aux corps, avec la prétention d'y pallier. La vie plutôt que la mort en quelque sorte. Mais ce n'est là que prétention et illusion, même partielles, car on sait, lui comme moi, que la médecine, dans ses préoccupations scientifiques et techniciennes actuelles, est bien éloignée d'une quelconque quête de bonheur ni même de douceur pour l'Autre ! Longue, laborieuse et douloureuse démarche que cette question cent fois retournée pour se persuader qu’il avait légitimité à écrire sur cette

tranche d’histoire algérienne qui fut également son enfance, vécue sous « forme de brouillard épais ». Cette façon de se préparer à accomplir cette tâche, à se désengager de sa mission première de médecin, pour naître à cette seconde vie, celle de témoin et de chercheur de vérité. Comme si l'une ne pouvait coexister avec l'autre. Je crois cela pour le vivre moi-même. C'est comme si l’engagement dans la médecine empêchait tout autre passion. Comme des voeux ou un mariage desquels on ne peut se soustraire que dans la déchirure. Cette déchirure comme un exil, celui de l'abandon. Et pour lui, l’abandon de la patrie, une autre déchirure aussi, sans doute. Comme si le déchirement était un passage obligé pour mieux renaître à une autre dimension. Aurait-il écrit ce livre en étant resté en Algérie ? A lire son avant-propos, je me dis aussi que « l'ivresse » de l'exercice de la médecine comme il l'a pratiquée dans les années soixante dix et quatre vingt, en Kabylie et à Alger, avec tout le sens social, voire politique qu'elle recélait, n'a plus cette dimension là, surtout dans la médecine d'aujourd'hui pratiquée en France. Mon ami Auguste, médecin malgache, me confie parfois son désarroi face à notre incapacité à aller de l'avant, à profiter du luxe dont nous disposons pour construire l'avenir, et l'énergie que nous mettons à nous apitoyer sur nous mêmes, à douter de tout. Avec 100 fois moins de moyens, nous ferions tellement de choses formidables dans mon pays dénué de presque tout, me dit-il parfois. Je me prends à rêver quelquefois, comme quand j'avais 20 ans, que je reviendrai un jour à la médecine, la vraie, celle qui a un sens là bas où elle est véritablement porteuse d'espoir, d'avenir et j'ai envie d'ajouter, de « douceur » , même s’il y a encore tant à faire. Mais, ce n'est peut-être que divagation stérile pour me donner bonne conscience. J'ai envie de dire de Bélaïd Abane, qu’une fois cette tâche effectuée (ces 2 livres écrits), il passera à une autre écriture, celle librement choisie où le "Je" sera une évidence ! Car, ici, ce sont les faits qui l’ont choisi et l’ont installé en écriture. On pourrait imaginer qu'ensuite, c'est lui qui élise son pays de promenade. Mais ce n'est sans doute que fantasme de romancière inaccomplie ! Est-il plus chercheur de mémoire que « vagabond » ? L’avenir nous le dira.

Isabelle Klein Nancy le 30 mars 2008

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Avant propos

Plongé dans mes pensées, je dévalais la nationale abrupte et sinueuse qui mène de Larbaa Nath Iraten (ex Fort National) à Tizi-Ouzou, étape obligatoire sur la route d’Alger. C’était une belle et douce nuit de printemps. Indépendante depuis une vingtaine d’années, l’Algérie était calme et sereine. C’était l’époque, au tout début des années 1980, où le régime austère de Houari Boumediene ne s’était pas encore complètement effacé pour céder la place à celui, plus désinvolte, de Chadli Bendjeddid. Mais, au fond, les deux régimes étaient bonnet blanc et blanc bonnet ou, selon l’expression bien connue des Algériens, hadj Moussa et Moussa hadj. Car, sous l’un et l’autre régime, l’Algérie était l’un des pays les plus sûrs du monde. Le système mis en place à l’indépendance, était si « total » que le moindre « frémissement », au fond d’une vallée, au sommet d’une crête, pouvait être instantanément localisé et neutralisé, si besoin. Pour bien des Algériens qui survivront aux horreurs de « la décennie rouge » des années 1990, c’était « le bon vieux temps ». Ce temps où l’on pouvait dîner à Sétif, voir une pièce de théâtre à Tizi-ouzou ou assister à un mariage à Chlef et coucher à Alger. Il m’arrivait en effet fréquemment en fin de week-end, de dîner et de passer la soirée du vendredi1 avec mes parents, puis de prendre la route, tard dans la nuit, pour rentrer à Alger via Tizi-Ouzou. Les nombreuses voitures dont on pouvait apercevoir les lumières scintiller au loin, sur les routes de montagnes des Benni-Yenni, des Beni Douala, des Ouacifs ou
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Vendredi est institué, depuis l'arrivée au pouvoir de Chadli Bendjeddid, comme jour de repos hebdomadaire. Sous la pression de ceux qu’on appelait alors les islamoprogressistes, dont le chef de file était Mohamed Salah Yahyaoui, l’Algérie rejoignait ainsi la Libye et l'Arabie saoudite.

de Ouaguenoun, convergeaient toutes, également, vers le col de TiziOuzou. Ce sont « les Algérois qui rentrent chez eux », disent avec une pointe d’ironie les villageois des montagnes kabyles. J’éprouvais dans ces moments là une sorte de plénitude et un bienêtre, faits du plaisir pris au milieu des miens, et la sensation d’être en totale sécurité. J’avais aussi le sentiment, ressenti avec force, d’être un homme libre en pays libre. Même si, comme bien des Algériens, j’avais l’impression confuse de ne pas encore jouir des droits inhérents à une pleine citoyenneté, il y avait, pour le jeune médecin que j’étais, l’espoir, partagé par tous, d’un monde et d’un avenir ouverts pour tous. Ce soir là, j’avais aussi la satisfaction d’avoir été utile. Comme chaque vendredi, je consacrais bénévolement toute la matinée et, parfois, une bonne partie de l’après midi, à ce petit hôpital intercommunal de Larbaa Nath Iraten où, avec une équipe de praticiens généralistes, nous examinions des dizaines de patients auxquels nous évitions de longs et incertains déplacements vers la capitale. Dahmane Djouaher puis Ahmed Amena, les directeurs qui se sont succédés à la tête de l’établissement au cours de cette période, n’ont pas ménagé leurs efforts pour nous faciliter la tâche. Les docteurs Mouloud Chouli, Mouloud Bouafia, Omar Diboun, Mokrane Tamdrari, notre fidèle technicien orthopédiste, Lounès Abalou, cadre infirmier à l’amitié sans faille, Ahcène Abad, préparateur en pharmacie au dévouement sans relâche, et bien d’autres confrères et amis, prenaient, eux aussi, à leurs enfants et à leurs épouses le temps précieux du week-end. Tous se souviennent de ces journées passées ensemble à diagnostiquer des hanches de bébés déboîtées, à évaluer les chances de récupération d’une paralysie du bras chez des nouveaux nés que des mains peu expérimentées ont sans doute extrait sans ménagement du ventre de leurs mères, à plâtrer des pieds déformés de nourrissons, ou à soigner des articulations de grands-mères ravagées par le rhumatisme. Nous apprenions et exercions notre métier dans la joie, l’amitié et, surtout, avec la conscience d’accomplir notre part de devoir et de citoyenneté, et de participer à la renaissance de notre pays. Nos rencontres hebdomadaires durèrent près de quatre années. Elle auront permis de soulager bien des souffrances et d’éviter nombre de complications qui auraient été, sans nos interventions, abandonnées à l’incurie. C’était, certes, une goutte d’eau dans l’océan, mais pour ceux qui en bénéficiaient, une rivière de bienfaisance. Quand le traitement nécessitait des moyens plus lourds, je proposais le transfert vers ce petit hôpital où j’exerçais le reste de la semaine. Nous étions une équipe de jeunes praticiens et enseignants chercheurs dans cet établissement spécialisé enfoui dans les vergers de Birkhadem, sur les
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lointaines hauteurs d’Alger, et nous avions tant à faire. Avec des milliers d’autres cadres, nous construisions le pays dans l’espérance et la foi dans les idéaux légués par nos aînés. Fiers et âpres à la tâche, pleins d’ardeur et d’enthousiasme, nous étions confiants dans un avenir qui s’annonçait paisible et plein de promesses. C’est dans cet état d’esprit que j’écoutais, ce soir là, sur les coups de minuit, la voix chaude et suave de cet animateur de Radio Alger en langue française, s’adressant à L’invité de la nuit. Entrecoupant habituellement ses entretiens de That’s my Kick, Money jungle, Caravan et autres morceaux choisis des répertoires de Duke Ellington et d’Erroll Garner, l’animateur livra sans relâche le micro aux confidences de son invité. Mon attention est attirée par la manière de s’exprimer, singulière, de L’invité de la nuit : un ton calme, une voix sereine mais non dépourvue de passion, et surtout une élocution parfaite des mots à consonance arabe qu’il glissait fréquemment dans la conversation. En Français, pas le moindre accent qui pouvait faire penser à un homme politique ou à un intellectuel algérien. Prêtant l’oreille, je saisis aussitôt que L’invité évoquait son expérience au cours de la guerre d’Algérie. Il rappela notamment sa « mission en 1955, auprès de Jacques Soustelle, Gouverneur Général de l’Algérie ». Je pensai à Vincent Monteil. C’était lui. Ce « soldat de fortune », féru d’orientalisme et de langues arabo-berbères, avait été appelé par le gouverneur Soustelle pour l’aider à démêler le nœud complexe de ce qu’on appelait alors la crise algérienne. J’augmentai le son de l’autoradio et prêtai une attention soutenue à chaque mot prononcé par le commandant Monteil. « Trois mois après le déclenchement de l’insurrection du 1er novembre 1954, je rencontrai Ben Boulaïd (l’un des six déclencheurs de l’insurrection du 1er novembre, NDLA) à la prison militaire de Tunis, la Tunisie étant encore à cette époque sous protectorat français. Je lui demande ce que lui et ses compagnons attendent des autorités françaises pour déposer les armes. Il me répond : Rien. Nous n’attendons plus rien. C’est trop tard. Nous avons tout essayé. Nous n’avons eu que manquement à la parole donnée, tromperie, déception et répression. Nous avons décidé de prendre notre destin en main jusqu’à la libération de notre peuple et l’indépendance de notre pays. » Deux choses m’avaient laissé pensif tard dans la nuit. De la première, j’avais déjà été imprégné par mon milieu familial, puis les cours d’histoire du lycée durant les premières années de l’indépendance et mes
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nombreuses lectures. J’avais beaucoup appris sur l’histoire coloniale de l’Algérie. Je savais que tous les moyens pacifiques avaient été mis en œuvre pour exhorter le pouvoir colonial à alléger le lourd fardeau de misère et d’humiliation, porté par le peuple algérien, et à améliorer son sort proche de l’animalité. Mais en vain. La conquête du plus élémentaire des droits était pour les indigènes un énorme « rocher de Sisyphe ». Les revendications pacifiques n’avaient rencontré auprès du régime colonial que mépris et sourde oreille. L’autre révélation du commandant Monteil, qui me laissa longtemps perplexe, était cette curieuse appréciation de la situation algérienne de la part du gouverneur Soustelle. Cet ethnologue avait assimilé les Européens d’Algérie à ces Indiens du Mexique qu’il avait courageusement défendu, quelques années auparavant. « Quand Soustelle me fit la confidence qu’en Algérie, les Indiens ce sont les Pieds-Noirs, j’ai pensé alors, ajouta Vincent Monteil, que les malheurs de l’Algérie ne faisaient que commencer ». Avais-je bien compris ? Ce soir là, je me mis à dérouler le film de la guerre, de cette guerre dont j’avais vécu, certes très jeune, mais en toute conscience, chaque jour, chaque nuit, de son début jusqu’à sa fin, dans la promiscuité de la mort omniprésente et banalisée. Je repensai au dénuement extrême, à la faim, à la maladie d’êtres chers et de proches, vouée à la fatalité, et à cette humiliation qui faisait constamment baisser la tête aux adultes, et dont on ne peut imaginer à quel point elle était ressentie malgré les apparences. Je me repassai les images des attaques et des embuscades, puis celles des cavalcades éperdues de femmes, d’enfants et de vieillards, terrifiés, fuyant par monts et par vaux, dans l’obscurité glaciale de la nuit, les bombardements punitifs. Je me remémorai l’ambiance mouvementée des réceptions faites aux combattants de l’Armée de libération nationale (ALN), mes yeux d’enfants ronds d’émerveillement devant ces héros mythiques à l’allure fière et au regard résolu. J’égrenai dans ma mémoire les souvenirs de ces soirées festives où j’avais vibré du plaisir de les voir, de les toucher, de caresser leurs armes, conscient qu’ils étaient porteurs des promesses de mon propre avenir. Je fouillai encore dans ma mémoire pour me revoir, âgé de 10 ans à peine, sillonnant sous le soleil caniculaire de juillet, avec mes camarades, les vallées escarpées et les oueds desséchés pour ramasser par fagots des corps décharnés de combattants tombés dans la nasse de l’« opération jumelles », afin de les soustraire aux chacals et leur donner une sépulture décente. Je frémis d’effroi lorsque mes souvenirs s’arrêtent au spectacle de ces corps de « traîtres » égorgés, pendus ou même parfois mutilés. Telle était la guerre que j’avais vécue. Etais-je un enfant d’Indien ou un descendant de conquistador ? Ce jour
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là, est né, sans doute, le désir d’en savoir un peu plus sur cette période que ma famille portait alors comme une blessure encore très vive. Vint octobre 1988 qui voit déferler la jeunesse algérienne dans les rues pour réclamer plus de bien-être, mais aussi plus de dignité et de liberté. Instauré depuis l’indépendance, le régime du parti unique, « inique » pour l’opposition clandestine d’alors, est enfin déverrouillé. Soixante « associations à caractères politiques -settin hizb1, plaisantent les Algériens- demanderont à être reconnues. Des brèches s’ouvrent également dans le monolithisme idéologique et culturel du système qui régente le pays depuis l’indépendance. L’historiographie conçue par le régime issu du coup de force de 1962, se fissure, laissant apparaître au grand jour des figures historiques quasiment inconnues du public. Des événements ayant marqué le destin national algérien, littéralement gommés de la conscience d’une jeunesse pourtant assoiffée de savoir, reviennent au devant de la scène. Ainsi, la réunion de la Soummam2 du 20 août 1956, premier congrès du Front de libération nationale (FLN), fondateur de l’état algérien moderne, longtemps passée sous silence, est commémorée. Ce 20 août 1989, un hommage appuyé est enfin rendu à l’un de ses animateurs qui fut également son initiateur et son principal promoteur. On reconnaît enfin publiquement et sans crainte, à un Abane Ramdane longtemps effacé des hommages officiels, sa contribution déterminante à la cause de la libération et de l’indépendance algérienne. Les langues se délient également sur les circonstances tragiques et très obscures de sa mort par assassinat. Dans une contribution à Révolution africaine3, je tentai avec mes connaissances très limitées sur les luttes intestines au sein du FLN-ALN, d’éclairer le public algérien sur les circonstances qui ont vu disparaître ce dirigeant de premier plan de la guerre de libération nationale. J’exposai la nature fondamentalement politique du différend qui avait opposé Abane Ramdane aux colonels de l’ALN, tout en pointant du doigt les querelles de personnes et leurs rivalités pour le contrôle du pouvoir. Je mis également l’accent sur la mécanique et la nature mafieuse du complot qui avait conduit à la décision de mise à mort de leur collègue, membre,
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Settin hizb, ce sont également les soixante parties du corpus coranique que doivent apprendre les croyants censés être les plus vertueux et les plus persévérants. 2 Premier congrès du FLN réuni en pleine guerre, alors que le territoire algérien était entièrement quadrillé par les troupes françaises dont les effectifs atteignaient alors 400 000 hommes. 3 Organe central du FLN, parti unique.

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comme eux, de la direction nationale du FLN, et attirai l’attention sur la méthode effroyable de cruauté, de son assassinat. Au lendemain de la parution de l’article, je reçus plusieurs appels d’amis et de relations qui portaient la mort « injuste » d’Abane Ramdane, comme un deuil personnel des plus douloureux. Tous entendaient me convaincre de « ne pas en rester là et d’écrire quelque chose de plus consistant ». La visite fébrile et tourmentée de Boussad Abdiche1, célèbre et talentueux billettiste d’El Moudjahid, et fervent admirateur d’Abane Ramdane, allait dans le même sens. J’avoue avoir été fortement ébranlé. L‘idée et la résolution nette d’écrire sur Abane Ramdane germèrent ce jour là dans mon esprit et prendront désormais la place de la sourde et lourde préoccupation qui l’avait jusque là habité. Mais alors, pourquoi ce livre tel qu’il se présente maintenant, dépassant largement l'ambition originelle ? A quel titre ? D’abord, la conviction qu’il est permis à tous, historiens ou autres, chacun prenant et assumant le risque inhérent à la nature de son projet, d’interroger le passé comme une manière de démêler le présent et de figurer l’avenir. Ce livre répond donc à une soif, à un ardent désir de comprendre cette « tragédie algérienne ». Une manière de « cicatriser » aussi, besoin que partagent tous ceux qui, comme moi, traits d’unions nécessaires ou contingents entre les deux rives de la Méditerranée, sont assis dans l’inconfort de ce qui peut paraître comme une contradiction. Car à la fois purs produits de l’Algérie combattante et adeptes loyaux de la patrie intellectuelle et culturelle française. Ce livre est donc aussi, à ce titre, un travail de chercheur et de conciliateur…de mémoires. Au départ, il était donc surtout question de la place d’Abane Ramdane dans cette révolution à laquelle il aurait, disait-on, imprimé sa marque. Il y avait également l’ambition d’ajouter une pierre au remarquable travail biographique de Khalfa Mammeri sur ce héros de la guerre d’Algérie dont la mort par assassinat, dans des conditions mystérieuses, hante encore, comme l’œil de Caïn, l’histoire de l’Algérie contemporaine. Cet homme, Abane Ramdane, on l’aura deviné, ne m’est pas étranger. Et c’est précisément là, que le pari est apparu difficile et périlleux, d’autant que, même en situation impersonnelle et anodine, il n’est ni simple ni aisé de prendre la bonne distance du sujet. J’ai donc choisi de renoncer à l’approche biographique.
Ce journaliste talentueux, auteur de plusieurs ouvrages (Pages glorieuses, Sned, 1982, Reflets, Enal, et mots pour maux, Enal, 1988) trouvera la mort, fauché par un attentat à la bombe à la sortie de la bibliothèque municipale d’Hussein Dey à Alger, fin décembre 1996.
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L’exercice aurait été du reste particulièrement difficile de rendre compte de la personnalité d’Abane Ramdane, de sa vision et de sa démarche politiques sans le situer pleinement dans le contexte de ces trente premiers mois de l’insurrection algérienne dont il fut alors, tous les historiens s’accorderont pour le reconnaître, le personnage central. Je me suis donc rendu à l’évidence qu’il était plus aisé de traiter de l’homme, d’évoquer son action, son apport et le sens de son engagement, en le restituant dans cette tumultueuse lame de fond que fut le soulèvement algérien, face au gigantesque rouleau compresseur de « la pacification ». Pour autant, la difficulté n’était pas aplanie. Car la manière de penser et de dire les événements vécus durant cette période ne peut éviter toutes ces choses terribles vécues dans l’enfance, qui marquent irrémédiablement l’esprit. De toute évidence, le regard sur l’histoire de l’Algérie et sur le colonialisme en particulier, ne peut échapper au vécu de l’enfant que je fus, ni surtout à son immersion dans la guerre et à sa relation presque familière avec elle. J’admets donc bien volontiers cette tendance à la « psychologisation » que le lecteur ne manquera pas de relever dans ce livre. Je l’assume. D’autant qu’en son versant algérien, l’approche de la guerre d’Algérie manque étonnamment et singulièrement de cette touche psychologique à laquelle même des historiens n’hésitent pas à recourir pour épaissir « la tragédie des Européens d’Algérie » et expliquer, voire parfois justifier leur jusqu’auboutisme suicidaire. Au demeurant, un regard froidement objectif, ne peut rendre compte de la souffrance morale qui est, plus que la misère matérielle, l’essentiel du « calvaire colonial » des Algériens. Il est en effet difficile pour un français métropolitain, aussi objectif soit-il, et quelle que soit la force de ses convictions anticolonialistes, et à fortiori pour un Européen d’Algérie, de comprendre les règles de ce système de domination qui ne le concernait pas, ni même d’imaginer ces choses qui sont si fondamentalement étrangères à sa propre condition. Le risque était donc de se laisser piéger par l’émotion et de prendre pour des vérités établies, des faits ou des événements, par convenance personnelle. La démarche se devait également de comprendre ces événements, autrement qu’à travers le prisme de l’historiographie algérienne qui, tantôt les magnifie, tantôt les déforme ou les opacifie, selon la conjoncture, les intérêts et les besoins politiques du moment. A l’inverse, il n’était évidemment pas question, de tomber dans la vision édulcorante, voire « positive », dans laquelle est encore trop souvent enfermée l’histoire de l’Algérie coloniale et de la guerre d’Algérie. Il a donc fallu se démarquer de l’histoire lisse et équilibriste,
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obsessionnellement crispée sur le principe -à la limite du dogme- de l’équidistance, érigé en garantie d’objectivité, pêchant originellement par une vision et une analyse symétriques du « conflit »1. Tel historien d’origine pied-noir poussera cette « objectivité » jusqu’à présenter la guerre de conquête et d’occupation coloniale qui écrasa impitoyablement les tribus algériennes au XIXe siècle, sous les aspects d’une guerre classique et symétrique. J’en fis un jour la remarque à Jacques Frémaux. Il l’accepta de bonne grâce. Je crois comprendre aujourd’hui que sur ce sujet il aurait beaucoup évolué. C’est à son honneur de prendre du recul pour écrire l’histoire de cette période qu’il doit lui aussi porter comme une cicatrice encore sensible. Mise à distance donc de cette histoire qui renvoie dos à dos ceux qui luttent pour briser les chaînes de la condition infra-humaine qui leur est faite, et ceux qui entendent les y maintenir ! Ceux de ma génération qui ont vécu cette guerre, de son début à sa fin dans le « bled » où les journées se suivaient dans l’entrechoquement des premiers mots appris dans la langue française (encerclements, perquisitions, embuscades, accrochages, ratissages, bouclages, décrochages…), en spectateurs terrifiés placés malgré eux aux premières loges des « villages de regroupement » ; ceux dont la faim et la peur se disputaient à qui tordrait le mieux les ventres ; ceux qui, reclus dans la prison à ciel ouvert d’un « camp de regroupement », cernés de fils barbelés, voyaient leur enfance, sous forme de brouillard épais, se dissiper au rythme des attaques des uns et des représailles incompréhensibles des autres ; pour tous ceux là, il n’y avait point de symétrie. Il y avait au contraire, face à une formidable machine de fer et de feu écrasant tout sur son passage, un monde de petites fourmis apeurées et désemparées dont certaines, prêtes au sacrifice, étaient capables, il est vrai, de lui infliger quelques morsures douloureuses ou même parfois mortelles. Besoin de comprendre donc, sans prétention historienne, bien évidemment, et avec la conscience réaliste de ne rien apporter de nouveau si ce n’est une autre lecture, une autre interprétation des faits et des événements que l’on peut considérer en toute quiétude comme historiquement avérés. Une manière de bousculer, voire de « déconstruire » quelques mots du vocabulaire de cette guerre dont les enjeux se situent autant sur le terrain des armes que sur celui de la morale et de la sémantique. Ce livre qui ne prétend donc pas ajouter de fait
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Bernard Droz et Evelyne Lever, Jacques Frémaux, Guy Pervillé, Benjamin Stora…

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nouveau à une histoire maintes fois contée, n’a d’autre ambition que de changer d’objectif et d’angle de vue. Je me suis longuement penché sur cette œuvre d’organisation et d’unification de l’insurrection algérienne arrivée à bout de souffle, trois mois après son déclenchement ; sur l’implantation de la lutte dans les villes et le Congrès de la Soummam. Ce dernier à la fois boussole et pavillon de la résistance algérienne, fut également le moment et le lieu pacifiés du nationalisme algérien, mais aussi le début d’une brouille irréversible entre ses dirigeants. Je me suis attardé sur l’attente pathétique des communistes algériens, longtemps tenus à distance par le FLN, avant d’être intégrés dans la lutte ; sur la descente aux enfers des messalistes et la tragédie de la guerre fratricide qui les opposa au FLN ; et enfin, longuement, sur ce tournant décisif de la guerre que fut « la bataille d’Alger ». Tous ces événements auxquels le nom d’Abane Ramdane reste indissolublement lié. Pour comprendre les ressorts de la guerre furieuse et acharnée que livre le FLN au régime colonial, il a fallu remonter aux origines premières du conflit : la conquête, l’occupation, la domination coloniale et leur férocité multiforme. J’y ai trouvé les raisons de la violence extrême qui mettra aux prises des Français et des Algériens durant sept longues années de guerre. Une guerre asymétrique où le belligérant « illégal » est frappé du sceau de l’infériorité morale et chargé de la perversité la plus radicale. Toutes ces représentations destinées à tromper l’opinion, et qui auront pour effet, entre autres, de prolonger dramatiquement la guerre. Dans ce retour au passé colonial, est donc largement abordée la nature inique de ce système de domination basé sur le déni et le racisme, ces maux qui feront le lit du 1er novembre 1954 et rendront possibles ce déferlement de violence absolue lors des événements du 20 août 1955. Y sont également évoquées les raisons du jusqu’au-boutisme désespéré des Algériens et celles de l’aveuglement suicidaire des Français d’Algérie. Aveuglement qui plongera les deux camps dans l’enfer d’un conflit dont l’issue sera vécue de part et d’autre, comme une question de vie ou de mort. On jugera sans doute « la lecture » de ce passé colonial quelque peu décousue. On n’y trouvera pas en effet la marche tranquille de « l’élite indigène », ces « évolués » à l’allure distinguée et au verbe raffiné. Ni la chronologie paisible de la conquête et de l’occupation, ou la description aseptisée des institutions coloniales. Ce type de pédagogie est exposé dans tous les livres d’histoire traitant de « la présence française en
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Algérie », cet élégant euphémisme destiné à voiler la réalité terrible de la domination coloniale. Et comment comprendre cette réalité sans remonter aux lignes de forces du projet colonialiste, celles qui représentent aux yeux des Algériens, le vrai visage de la colonisation : une toile de fond toute en noir d’une composition où domine le rouge du sang de milliers de civils innocents enfumés, emmurés, « razziés », abattus, torturés et sommairement liquidés. Revenir aujourd’hui sur ces atrocités, n’est-ce pas, pourrait-on objecter, prendre le risque d’analyser le passé avec l’esprit et les instruments du présent, et de sombrer en quelque sorte dans un anachronisme de mauvais aloi ? Que nenni ! Faut-il rappeler l’indignation rageuse du prince de la Moskwa, fils du maréchal Ney, appuyé par le comte de Montalembert, tous deux dénonçant les « actes de cruauté inqualifiable » ? Ou la mauvaise conscience du très catholique Louis Veuillot, pourtant « coloniste » convaincu et secrétaire de « l’exterminator » maréchal Bugeaud ? Ou encore les remords tardifs de ce « démocratologue » à la carte d’Alexis de Tocqueville, et bien d’autres cris de colère horrifiés, face aux actes de « cruauté froide » commis par « l’Armée d’Afrique » ? Toutes ces réactions contemporaines des faits nous rappellent que les instruments du présent nous viennent en droite ligne des Lumières et des principes de 1789, bien antérieurs aux horreurs de la conquête. Au reste, c’est en pleine euphorie colonialiste que Georges Clemenceau, s’élevant contre les envolées « racialistes » et civilisatrices du très républicain Jules Ferry, lance ce cri de colère indignée : « Regardez l’histoire de la conquête de ces peuples que vous dites barbares et vous verrez la violence, tous les crimes déchaînés, l’oppression, le sang coulant à flots, le faible opprimé, tyrannisé par le vainqueur ! Voilà l’histoire de votre civilisation !… Et c’est un pareil système que vous essayez de justifier en France, dans la patrie des Droits de l’homme !… Non, il n’y a pas de droit des nations dites supérieures contre les nations inférieures… N’essayons pas de revêtir la violence du nom hypocrite de civilisation. Ne parlons pas de droit, de devoir. La conquête que vous préconisez, c’est l’abus pur et simple de la force…pour s’approprier l’homme, le torturer, en extraire toute la force qui est en lui au profit du prétendu civilisateur. Ce n’est pas le droit, c’en
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est la négation. Parler à ce propos de civilisation, c’est joindre à la violence, l’hypocrisie. »1 Voilà donc pourquoi dans ce livre, il est question du réveil national algérien, du FLN, mais aussi de la conquête coloniale, de ses horreurs, de la domination et de l’injustice. Tous ces maux qui entretiennent l’esprit de révolte et préparent la rébellion aux vieux fusils de chasse de novembre 1954. Cette rébellion qu’Abane Ramdane organisera en résistance nationale, comme ce Lazare Carnot ou ce Jean Moulin auxquels le compare l’historien Gilbert Meynier2. C’est lui en effet, qui fera d’un soulèvement hésitant et volontariste, un grand mouvement unifié et structuré. C’est son action de politisation en profondeur qui permettra à une révolte balbutiante de « grandir » et de mûrir pour devenir « révolution ». « Révolution », le terme n’allait pas de soi. Que faire de tous les autres : insurrection, rébellion, guerre de libération, guerre d’indépendance ? Vus du côté français, les « événements », bien avant de devenir une « guerre », étaient d’abord qualifiés de « rébellion », une affaire anodine de famille, en quelque sorte. « Insurrection » prendra peu à peu sa place. Ce terme général qui renvoie à l’idée de révolte, de sédition, de mutinerie, de jacquerie, de soulèvement…, est peu connoté politiquement. Il s’imposera progressivement dans le langage des officiels de la Ve République. De Gaulle lui-même évoquera souvent « les hommes de l’insurrection ». « Révolution », le mot apparaît pour la première fois dans la Proclamation du 1er Novembre. Il y est en effet question de « mouvement national révolutionnaire » et de « véritable lutte révolutionnaire ». Puis, très vite, s’impose dans le langage et la littérature politiques du FLN, l’expression de « révolution algérienne » qui sera consacrée à l’indépendance et figurera en tant que telle dans les manuels scolaires algériens3. Mais s’agit-il vraiment d’une révolution ? Et de quelle révolution ?
Intervention à la Chambre des députés le 30 juillet 1885. Cité par Gilles Manceron, in Marianne et les colonies. Une introduction à l’histoire coloniale de la France, La Découverte, Paris, 2003. 2 Histoire intérieure du FLN, Fayard, 2002. 3 Les écoliers algériens, depuis l’indépendance, étudient « la révolution algérienne », la « révolution armée » (Athawra almoussallaha) ou la « révolution libératrice » (Thawrat attahrir).
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Dans l’euphorie révolutionnaire des années 1960 et 1970, certains historiens1 sont tentés de donner au concept une acception marxiste. C’est donc au marxisme-léninisme qu’ils empruntent les clefs nécessaires pour analyser et comprendre les ressorts intimes de « l’insurrection algérienne ». C’est dans le matérialisme dialectique et la lutte des classes qu’ils puisent les concepts et les catégories sociales (classes sociales, exploiteurs-exploités, prolétariat, paysannerie, bourgeoisie, petite bourgeoisie…) qu’ils entendent appliquer au cas algérien. Ils dissèquent la société coloniale avec l’intention bien arrêtée d’y retrouver les ingrédients d’une situation « révolutionnaire » devant transfigurer « la guerre des Algériens » contre le système colonial, en révolution sociale sur laquelle ils projettent, souvent, leurs fantasmes d’intellectuels ou leur propre désir de changement. Ils analysent le discours du FLN, classifient ses composantes sociales et celle de l’ALN. Dans la société indigène, ils cherchent et trouvent une bourgeoisie « commerçante », des petits bourgeois, des intellectuels, des paysans, un sous-prolétariat d’ouvriers agricoles saisonniers. La plèbe des villes, réserve de main d’œuvre de l’économie coloniale, « classe dangereuse » en guenilles, qui ne trouve même pas à négocier sa force de travail, est assimilée au lumpenprolétariat. Ils mettent l’accent sur l’une de ses racines profondes du soulèvement, laquelle est indéniablement la sous-prolétarisation massive de la société indigène, résultant de la concentration des terres agricoles, les meilleures, aux mains des colons et de quelques gros latifundiaires musulmans, produits nécessaires du système colonial. Ils incriminent également l’écart exorbitant des revenus et les disparités sociales entre une classe dominante, la minorité d’origine européenne, et celle des exploités que constitue la majorité musulmane. Ils ne manquent pas de souligner la nature de l’état colonial, véritable instrument de protection et de préservation du statu quo. D’autres au contraire considèrent que rien dans tout cela n’évoque cette lutte des classes qui, tout en menant l’Algérie sur la voie de la libération nationale et de l’indépendance, accoucherait d’un bouleversement social de nature révolutionnaire. Au contraire, disent-ils, dans les rangs de la résistance algérienne, rien que de l’œcuménisme, de l’unanimisme. Tout est à l’union sacrée. Ceux là hésitent et parfois
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C’est le cas notamment de Jean François Lyotard (La guerre des Algériens. Écrits 19561963, Paris, Galilée, 1989) et de Mohamed Harbi (FLN, mirage et réalité, op. cit).

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rechignent à parler de révolution, d’autant, constatent-ils, que la question sociale est totalement évacuée du discours FLN. « La Plate-forme de la Soummam met sur pied un état et non un changement social », écrit Gilbert Meynier. Se demandant si le FLN (1954-1962) incarne ou non la révolution (« le FLN c’est la révolution ? »), l’historien note que les soummamiens « ne mentionnent la société algérienne que sur le mode fonctionnel des différentes couches » qui la composent. « Il n’y a ni exploiteurs ni exploités…le peuple est déclaré uni dans le combat libérateur. Mais pour l’après, c’est le grand silence », constate, comme à regret, l’historien qui ne retrouve pas dans la Plate-forme de la Soummam, ses espaces conceptuels familiers et oh combien plus commodes pour l’analyse. D’autres encore répugnent même à évoquer le terme de révolution. Parmi eux, ceux qui pensent que le concept est trop chic et qu’il ne sied qu’aux « sociétés supérieures ». Qu‘un bouleversement qui s’inscrit dans la grande histoire de l’Humanité ne peut être que l’apanage d’un pays de l’hémisphère nord. Que la prégnance religieuse en terre d’Islam, et la notion même de révolution, sont incompatibles et même antinomiques. Il y a enfin ceux qui ne croient que ce qu’ils voient et qui constatent, à juste titre, que l’indépendance n’a pas tenu ses promesses de libération sociale, que les « rapports sociaux » de classes sont toujours là et, qui plus est, les Algériens sont encore des mineurs politiques, pas tout a fait libres dans leur pays pourtant redevenu libre. Tout cela est du reste rigoureusement exact. Alors de quelle révolution peut-on parler ? Pour le FLN, la « révolution » consiste à mettre fin à la domination multiforme que subit le peuple algérien depuis plus d’un siècle. Domination économique, bien sûr, si violente dans le système colonial, cette variante anachronique et perverse du système capitaliste. Domination politique également, puisque, dans son propre pays, l’Algérien ne peut bénéficier des droits inhérents à la citoyenneté. Domination raciale enfin, avec son cortège de violences subies individuellement et collectivement, d’humiliation, de déni, de racisme… Bref, est « révolution » le processus qui permet d’abolir ce « privilège colonial », décrit par Albert Memmi1, et son
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« Quand on regarde vivre le colonisateur et le colonisé, on découvre vite que l’humiliation quotidienne du colonisé et son écrasement ne sont pas seulement économiques », note Albert Memmi dans son Portrait du colonisé. « Le petit colonisateur, le colonisateur pauvre se croyait, tout de même et en un sens il l’était, réellement supérieur au colonisé ; objectivement et non seulement dans l’imaginaire. Ceci faisait également partie du privilège colonial. »

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corollaire, le désavantage ethnique qui frappe les Algériens dès leur naissance. Il s’agit, en somme, de mettre fin à une situation, jusque là imposée et subie comme « l’ordre naturel des choses ». Alors, « révolution », guerre de libération nationale, guerre d’indépendance ou décolonisation ? Quels termes choisir ? Le projet du FLN est « révolutionnaire » en ce que, pour la première fois depuis la conquête et l’occupation coloniales du territoire algérien, la résistance est globale et multiforme : nationale, rurale et urbaine, politique, militaire et diplomatique, ouverte sur le reste du monde qu’elle prend constamment à témoin, en se projetant dans l’universel. « Révolutionnaire », la démarche l‘est assurément, car les « rebelles » algériens investissent l’univers rationnel dont le colonisateur avait jusque là, le monopole : organisation, planification, dépassement du passé et projection dans un avenir à construire sur des bases nouvelles avec le projet de faire émerger un homme libre, donc un homme nouveau. « Révolutionnaire », le soulèvement algérien l’est aussi car, en s’attaquant à l’ordre colonial, les Algériens désacralisent l’ordre des choses, la domination coloniale n’étant plus désormais perçue comme allant de soi, ou comme la nature des choses que seule la volonté divine peut changer1. Il y a également « révolution » par condamnation puis mise à mort d’ancien régime. Même s’il faut prendre ici le mot dans son étroite signification orbitale -à supposer que le système instauré après l’indépendance équivaille à un simple retour au point de départ, reproduisant un schéma identique des inégalités sociales2-, il y a une différence de taille : l’abolition du « privilège colonial » et du « désavantage ethnique ». « Révolution » également, en ce que le FLN vise à mettre à bas toutes les institutions existantes pour leur substituer un ordre nouveau, à
Pendant longtemps, face à la misère et aux injustices du système colonial, les Algériens ne trouvaient refuge que dans les formules incantatoires : kayen rabbi (Dieu y pourvoira), ghir rabbi li yeqdar lhoum (il n’y que Dieu qui peut nous en libérer), allah ikharjha aala khir (Dieu pourvoira à nos maux). 2 Les Algériens qui ne manquent pas d’humour, même quand il s’agit de critiquer ou même de dénigrer leur pays, n’hésitent pas à faire le parallèle entre « le système colonial et le système colonel », pour conclure qu’à deux voyelles près, le « système » n’a pas vraiment changé.
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arracher par la violence, à la puissance dominatrice, une nation, un état et l’indépendance1. L’exemplarité algérienne est également « révolutionnaire », qui gagne le tiers-monde dont elle devient la « figure anticipatrice, sa pointe avancée », selon les mots de René Gallissot. « Révolutionnaires », les répliques du « séisme algérien » le sont en effet, qui secouent fortement les peuples dominés et sonnent le glas du colonialisme en Afrique (Guinée Bissau, Cap vert, Mozambique, Afrique du Sud et Namibie)2. Impulsion importante à l’histoire moderne et grand moment de lutte pour la liberté, la « révolution algérienne » contribue en France même, à l’émergence d’un mouvement du refus dans la jeunesse, mouvement qui préfigure le bouleversement de mai 1968 dont les effets se font sentir encore à ce jour. Il y a enfin « révolution », une formidable révolution des mœurs amorcée dans le feu de la lutte, s’accélérant dans les manifestations festives de 1962. Dans l’ivresse de la paix retrouvée, la société algérienne s’ouvre brutalement aux changements sociétaux. Prenant exemple sur les moudjahidates (maquisardes) qui arborent fièrement le treillis porté dans les maquis, des femmes, jeunes et moins jeunes, se débarrassent à qui mieux mieux du haïk3 qu’elles considèrent désormais comme une entrave à leur émancipation. La mixité, considérée jusque là comme un tabou, est partout : dans les rues, dans les salles de fêtes, dans les transports, dans les meetings…à la ville comme au village. La pudeur qui régit les relations intrafamiliales, entre parents et enfants, entre frères et sœurs ou même entre frères, est bousculée. On découvre et on écoute en famille des chansons d’amour entre deux chants patriotiques, chose inimaginable, quelques mois auparavant. La « modernité » des comportements rentre partout, parfois de manière brutale4, dans les foyers, dans la rue, à l’usine, au lycée…comme en porte témoignage la
Au cours d’un entretien avec l’auteur, Rabah Bitat, l’une des figures historiques du 1er novembre 1954, clame fièrement son appartenance à « une génération bénie de Dieu ». Car ajoute-t-il, « nous sommes les premiers, depuis 1830, à avoir été capables de faire une véritable révolution, laquelle a permis de faire émerger un pays du néant et d’arracher à la puissance coloniale, une nation libre, un état et l’indépendance ». 2 Alger devient dès les premières années de l’indépendance, et plus encore dans les années 1970, « la Mecque des révolutionnaires ». On y verra défiler notamment, Che Guevara, Nelson Mandela, Amilcar Cabral, Samora Machel et les Black Panthers. 3 Voile blanc porté dans le centre et l’ouest du pays, ou noir, la mlaya, porté par les femmes de l’est. 4 Même la minijupe que certains pays européens, comme les Pays Bas, interdiront pour son caractère « trop provoquant », fera son apparition sans susciter de scandale, dans un pays où la tradition et la pudeur sont pourtant profondément enracinées.
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musique de l’époque1. Véritable bing bang, la « révolution armée » est assurément « le grand éclair » qui secoue une société algérienne longtemps inhibée, la métamorphose et éveille en elle une inextinguible soif de vivre, dans l’euphorie de la liberté et de la dignité retrouvées. Comme si d’avoir réussi à chasser le colonisateur autorisait désormais les Algériens à adopter sans complexes quelques aspects festifs et licencieux de sa culture, et à être moins regardants sur les canons de la morale. Voilà toutes les raisons qui nous amènent à libérer la « révolution algérienne » de ses guillemets, dès cette ligne. Guerre de libération ou décolonisation ? La réaction extrêmement brutale du nationalisme colonial français face à la violence des insurgés algériens, contredit l’idée de décolonisation, de « bradage » et de « lâchage » de l’Algérie dont il sera fait grief au général de Gaulle. Est-il nécessaire de rappeler que « l’homme du 18 juin » fera la guerre aux Algériens, plus longtemps que ses prédécesseurs socialistes. Le terme européocentriste de décolonisation, qui fait fi des sacrifices consentis par les peuples pour leur libération, ne convient pas au cas de l’Algérie devenue indépendante à l’issue d’une guerre longue, coûteuse et douloureuse. Il s’agit assurément d’une guerre de libération nationale, car, contrairement à la plupart des indépendances africaines, la fin de la colonisation française en Algérie se fait dans la rupture totale de la continuité coloniale. En France, au demeurant, « les évènements d’Algérie » ont peu à peu laissé place à « la guerre d’Algérie ». Le parlement français lui-même, finit par reconnaître aux « anciens d’Algérie » la qualité d’anciens combattants2. La « pacification » et les « opérations de maintien de l’ordre » sont désormais reconnues comme une vraie guerre. Un demi siècle après le déclenchement de l’insurrection algérienne, il est enfin question de « guerre d’indépendance algérienne ». Ce terme n’est pourtant pas approprié, car ce n’est pas tout de mettre fin à la tutelle métropolitaine comme avaient projeté de le faire en 1871, les colons, pour quitter le navire en détresse, en se séparant de leur patrie d’origine
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En Kabylie, par exemple, où écouter de la musique en famille, relevait quasiment du sacrilège, on « s’éclate » désormais sans retenue, en passant parfois des larmes au rire et à la joie, en écoutant Farid Ali chanter l’épopée héroïque des combattants de l’ALN, puis en dansant, femmes et hommes mêlés, au rythme des chansons d’amour de Chérif Kheddam, Zerrouki Allaoua, Akli Yahyatène et Taleb Rabah. 2 Une loi est votée en 1999, portant reconnaissance par le Parlement français, des « événements d’Algérie » en tant que guerre et conflit de type « international ».

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vaincue1. Un tel processus ne signifie pas forcément la fin de la domination exercée par la minorité d’origine exogène sur la majorité autochtone. Comme le montre du reste l’exemple de ces indépendances arrachées à leurs métropoles par les mouvements autonomistes américain du XVIIIe siècle, et cubain de la fin du XIXe. Ou encore, celui, plus récent, de la Déclaration unilatérale d’indépendance des colons rhodésiens en 1965. A l’évidence, l’indépendance n’a pas la même signification pour les minorités allogènes dominantes et les Indiens d’Amérique, les Afro-cubains ou les indigènes rhodésiens. Aussi, dans le cas de l’Algérie, colonie de peuplement, le problème n’est pas seulement celui de la tutelle métropolitaine. C’est d’abord celui de la domination raciale qu’exerce la minorité coloniale sur la société indigène. La « victoire » de 1962, c’est l’indépendance de l’Algérie affranchie de la tutelle métropolitaine, mais aussi et surtout, celle de la société colonisée qui se libère du régime colonial. La guerre d’Algérie est à la fois, mais d’abord, une guerre de libération nationale et une guerre d’indépendance. C’est, au demeurant, cette double rupture, cet arrachement bipolaire au prix d’une douleur extrême, qui explique, comme nous allons le voir dans l’introduction qui va suivre, le caractère implacable de cette guerre, mais aussi le jusqu’auboutisme suicidaire de tous les protagonistes du conflit. Bien qu’il y ait un effort soutenu de structuration et de composition de ce travail, le lecteur ne devra pas s’étonner de trouver un certain nombre de répétitions. Cela est inévitable car la plupart des questions traitées se recoupent. Le lecteur se rendra également compte qu’il n’y a pas eu recours aux archives. Il n’était pas question de disputer le moindre pouce de terrain aux historiens qui sont les professionnels qualifiés pour ces recherches. Leurs travaux ont servi de matériau à ce travail. Je leur sais gré de m’avoir considérablement simplifié la tâche. On pourra donc me reprocher, si on ne lit pas attentivement cet avant-propos, mes références bibliographiques de seconde voire de troisième main. Le reproche est parfaitement fondé. Ce livre qui traite, il est vrai, de faits historiques, n’est pas un livre d’historien, même si parfois il en a les formes. Il n’y est question, je le répète, que d’analyse, de relecture et d’interprétation de faits historiquement avérés.
En 1870, la défaite de Sedan et la victoire de la Prusse mettent fin au Second Empire. Les colons s’opposent au gouvernement français replié à Tours et instituent « un comité de défense d’Alger » qui s’autoproclame pouvoir souverain sur la colonie et menace même de faire appel à Garibaldi ou de se mettre sous la tutelle de la reine Victoria.
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Ainsi, cette mal nommée « bataille d’Alger », si souvent réduite à sa dimension binaire -terrorisme/torture-, est ici analysée comme le tournant politique majeur et décisif de la guerre d’Algérie. C’était, en tout cas, le projet des dirigeants FLN, et tout particulièrement d’Abane et de Ben M’hidi, dont l’objectif était d’utiliser la grève générale de janvier 1957 comme leur titre d’entrée à l’ONU, afin de sensibiliser l’opinion internationale à la cause algérienne, hâter la fin de la guerre et la libération du pays. A l’inverse, côté pouvoir colonial, tout est sacrifié à la vision militaire (policière serait le mot juste). L’aspect politique du problème, le plus important, le plus déterminant dans l’affaire, est totalement évacué de la perception de la « bataille » et de sa préparation. Résultat : un cuisant Dîen Biên Phù moral pour l’establishment colonial, en dépit de sa suprématie militaire et médiatique, et une victoire politique pour le FLN, qui laisse pourtant dans la bataille une partie de son âme et en sort en lambeaux, de surcroît. Sur le FLN, les livres de Mohamed Harbi (FLN, mirage et réalité, Editions Jeune Afrique, 1980) et de Gilbert Meynier (Histoire intérieure du FLN, 1954-1962, Fayard, 2002) ont servi d’ouvrages de référence, même s‘il a fallu souligner quelques désaccords, notamment sur de prétendues « tendances naturelles et profondes » à la violence, que les deux historiens attribuent, l’un et l’autre, à la société algérienne. Sur Abane Ramdane, Khalfa Mammeri (Abane Ramdane, héros de la guerre d’Algérie, L’Harmattan, 1988) a été souvent sollicité. L’énonciation imprudente d’une doctrine de l’« accélération répressive » attribuée à son héros n’enlève rien au travail honnête et extrêmement fouillé de l’auteur. Son livre sera davantage sollicité dans un ouvrage à paraître, lequel sera consacré au différend ayant opposé Abane au clan des colonels, et aux vérités sur son assassinat. Sur la torture durant la guerre d’Algérie et tout particulièrement au cours de « la bataille d’Alger », la thèse de Raphaëlle Branche (L a torture et l'armée pendant la guerre d'Algérie, 1954-1962, Gallimard, 2001) est une référence obligée. Il n’existe à ce jour, sur ce sujet, aucun travail qui atteint un tel niveau d’expertise. Sur la conquête et la colonisation, de nombreux ouvrages ont été consultés. La plupart des citations attribuées aux colonels et aux généraux de ce « Corps d’occupation » qui deviendra plus tard « l’Armée d’Afrique », sont empruntés à François Maspero (L’honneur de Saint Arnaud, Librairie Plon, 1993). Ce livre, pourtant passé inaperçu, est une
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précieuse source d’instruction. Notamment sur les méthodes utilisées par les officiers commandant les « colonnes infernales » pour s’enrichir, monter en grade et devenir maréchaux d’empire ministrables. Comme ce fut le cas d’Achille de Saint Arnaud qui ira poursuivre sa tâche mortifère sur les Grands Boulevards parisiens, au service du Prince-président. D’autres auteurs ont été abondamment sollicités : les incontournables René Gallissot (Maghreb, Algérie, classes et nation, Arcantère, 1987), Charles Robert Ageron (La guerre d’Algérie et les Algériens, Armand Colin, 1997) et bien évidemment, Charles-André Julien et son œuvre magistrale sur L’histoire de l’Afrique du Nord. Sur la nation algérienne et son histoire coloniale, Mostefa Lacheraf (L’Algérie nation et société, Maspero, 1965) et Mohamed Chérif Sahli (Décoloniser l'histoire. Introduction à l'histoire du Maghreb, Maspero, 1965), sont également des auteurs incontournables. Ces grands érudits ont eu l’immense mérite d’avoir lutté, vaille que vaille, pour faire contrepoids, avec la passion patriotique qui les anime et les moyens modestes qui étaient les leurs, à la puissance idéologique de l’histoire coloniale. Ce livre s’arrête en 1957, au moment où, dans le vacarme de « la bataille d’Alger », une partie des élites françaises ouvre les yeux sur la légitimité des aspirations algériennes et sur la vanité de la posture colonialiste, devenue, du reste, politiquement et économiquement intenable pour la France. Cette période est également celle où, après avoir pris son essor politique au Congrès de la Soummam et être sortie de la voie purement militaire dans laquelle elle s’était engagée le 1er novembre 1954, la résistance algérienne tombe de nouveau dans l’esprit militaire. C’est en effet au cours du deuxième semestre de cette année 1957, que trois colonels de l’ALN prennent le pouvoir. La troïka des 3B Boussouf, Ben Tobbal et Belkacem (Krim)- assoie sa domination sur l’ensemble des rouages politiques et militaires du mouvement de libération nationale. Abane Ramdane est écarté, payant pour son opposition à ce « premier coup d’état », et son obstination à défendre « la primauté du politique sur le militaire », principe que le FLN avait adopté une année auparavant au Congrès de la Soummam. Le despotisme bureaucratique montant des colonels relègue désormais les politiques aux fonctions de représentation. Cette dérive militariste conduira en droite ligne à l’assassinat de l’ex numéro 1 du FLN soummamien. Cette période de l’histoire de la résistance algérienne, recouverte depuis, d’un halo de mystère, est traitée dans un livre à paraître, consacré aux racines de la discorde entre les chefs, à la montée en puissance des
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colonels et à toutes les vérités, mes vérités, sur l’assassinat d’Abane Ramdane. Voila donc rassemblés les fondements et les outils de la démarche. Ils en sont aussi les faiblesses. Il était nécessaire d’en informer le lecteur et de m’en remettre à son jugement. Peut-être, aurais-je suscité quelque élan de curiosité qui l’inciterait à aller y regarder de plus près !

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Introduction : Chronique d’un jusqu’au-boutisme aveugle et suicidaire
L’injustice, la prison, la guillotine, la déportation. Les maîtres, au lieu de nous policer, nous ont rendu barbares, parce qu’ils l’étaient eux-mêmes. Gracchus Babeuf

La France, défaite, est occupée depuis juin 1940 par les armées nazies. Des Algériens, des « sujets français », les appelle t-on alors, sont enrôlés dans une guerre1 qu’ils ne perçoivent pas comme la leur. Des milliers d’entre eux laisseront leur vie sur les champs de bataille après s’être battus courageusement. Le nazisme est vaincu et partout dans « le monde libre », on se prépare à fêter la victoire. Revenus du front avec la conviction que la victoire des Alliés est aussi un peu la leur, les « soldats indigènes » s’apprêtent à regagner leur pays et leurs foyers, la tête remplie de toutes les belles idées apprises sur les champs de bataille. Notamment de cette liberté dont ils pensent qu’à juste titre, le moment est venu de faire profiter, enfin, les leurs, dans la paix retrouvée. La « bête » est morte croient-ils. Les soldats algériens ont même la naïveté d’espérer que la France, après avoir été elle-même occupée et dominée, comprendrait enfin leurs aspirations à la dignité et à la liberté. Hélas pour eux, la déception ! Leurs compatriotes sont encore plus misérables, toujours privés de droits, encore figés dans le statut subalterne de « sujets ». Pis, le choc ! Les « glorieux soldats indigènes » apprennent qu’un massacre d’une sauvagerie et d’une ampleur sans précédent, vient de frapper les hommes et les femmes de leur pays. La fête de la victoire se transforme en cauchemar pour les habitants de Sétif, Kherrata, Guelma et de bien d’autres villes et villages du Constantinois.
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L’enrôlement des jeunes et leur départ à la guerre marque profondément les familles algériennes. Mouloud Mammeri en fait une belle et émouvante description dans L a colline oubliée, Plon, 1952.

Enième massacre colonial qui ébranle les consciences et marque le point de non retour d’un processus qui mènera en droite ligne à l’insurrection du 1er novembre 1954. Ni l’administration coloniale, ni le pouvoir métropolitain ne prennent la mesure de l’immense détresse des Algériens et de la cassure profonde causée par ces journées noires de mai 1945. Et on continuera de les mépriser et de leur « cadenasser toutes les issues ». « L’Algérie est dans l’impasse », écrit en 1948 Sylvain Wisner qui déplore « la démission de la France » et met en garde, avec un sens aigu de la prédiction, contre « l’explosion des forces mauvaises » et « tous les débordements »1. Imbue de son omnipotence, l’oligarchie coloniale demeure intraitable, résolue à ne rien lâcher. N’avait-elle pas torpillé les modestes mesures proposées par le général de Gaulle dans l’ordonnance de 1944 ? Pour calmer la fièvre nationaliste montante, « le chef de la France libre » avait en effet projeté d’octroyer la citoyenneté française à 65 000 Algériens et de réévaluer à 2/5 la représentation musulmane dans les assemblées locales. Ces mesures qui n’entament pourtant en rien l’hégémonisme colonial, seront furieusement rejetées par le colonat et ses représentants politiques. Voilà de nouveau cette même oligarchie repoussant avec arrogance, un statut (Statut de 1947) octroyé par la métropole, lequel recommande timidement de porter la représentation parlementaire des Algériens (90% de la population) au même niveau que celle des Pieds-Noirs (10% de la population). Plus grave, le régime colonial n’hésite pas à fouler au pied sa propre légalité en truquant massivement des élections2 pour évincer les nationalistes et faire élire des candidats à sa dévotion. Mais rien de tout cela ne serait possible sans le soutien de la minorité européenne au puissant « lobby algérien ». Ce dernier qui excelle, grâce à ses relais médiatiques, dans l’art et la manière de fabriquer et d’entretenir le consensus colonial, n’a qu’une obsession en tête : maintenir coûte que coûte le statu quo de la domination coloniale au profit de l’oligarchie et aux détriments de la masse indigène. Depuis que l’Algérie est passée, à la chute du Second Empire, du statut militaire à l’administration civile, la tactique des oligarques n’a pas
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Sylvain Wisner, l’Algérie dans l’impasse. Démission de la France ? Spartacus, 1948. En 1948, le gouverneur Naegelen, grand dignitaire socialiste, est chargé d’organiser de « bonnes élections ». Son nom restera dans l’histoire coloniale de l’Algérie, indissolublement lié à la fraude électorale. Les élections de juin 1951 connaîtront le même sort.

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varié : ameuter la population européenne en instrumentalisant ses réflexes et ses peurs archaïques, chaque fois qu’il est question de réformes. L’objectif étant de verrouiller toujours un peu plus un système qui fonctionne à leur profit, même si dans sa logique, il protège aussi les intérêts de la minorité « blanche » dont il fait sans cesse mousser l’orgueil de « communauté supérieure ». Résultat : le système finit par installer dans les esprits une tragique confusion d’intérêts. Aveugles, les « Petits Blancs » en sont arrivés à ne plus distinguer leur propre devenir de celui des Borgeaud, des Gratien Faure, des Schaffino, des Abbo et autres potentats coloniaux. Faille irrémédiable, le « peuple pied-noir » est dépourvu de conscience et de représentation politiques, n’ayant alors d’autre choix que de s’abandonner totalement à l’idéologie suicidaire du bloc colonial. Son seul « parti » est précisément cette oligarchie dont la presse le manipule et le mobilise de manière quasi pavlovienne. « Ils vont devenir nos égaux et nous serons submergés par leur nombre », ne cesse t-elle de lui ressasser pour l’effaroucher. Formatés dans la peur et le mépris de l’indigène, les Pieds-Noirs, dans leur immense majorité, obéissent inconditionnellement aux mots d’ordre de cette presse et de ces oligarques qui se piquent d’opposer leur veto à la moindre des réformettes qui ferait un tant soit peu justice à la population musulmane. Pourtant, très tôt, des hommes lucides, aimant leur pays autant que la justice, n’avaient cessé de tirer la sonnette d’alarme. Dès le début du XXe siècle, l’écrivain Anatole France dénonçait « la barbarie coloniale ». Charles Gide, digne oncle de son neveu André, attirait l’attention sur le sort des « races piétinées » et lançait dès 1913, un avertissement aux allures de prophétie : « Si la réconciliation et la coopération entre colons et indigènes ne se faisaient pas, tôt ou tard, les colons français seront jetés à la mer. » La même année, un autre amoureux de la France et de la justice, le député Abel Ferry, dénonçait le sort fait aux indigènes devenus « l’oreiller commode d’une politique de compression », en adjurant le gouvernement de pratiquer « une politique de plus large justice ». Vingt ans plus tard, la France se dote d’un gouvernement socialiste le Front populaire- qui incarne alors ce qu’il peut y avoir de mieux en matière de démocratie, de progrès social et de Droits de l’homme. Appuyé par Léon Blum, président du conseil, Maurice Violette, ministre d’état, après avoir été gouverneur général de l’Algérie, projette d’ouvrir la cité française à quelques milliers d’indigènes qui vont enfin pouvoir bénéficier des mêmes droits que les Européens et devenir citoyens, sans renoncer à leur religion et à leur statut personnel. Cette avancée, pourtant si modeste, est violemment contrée par un bloc colonial qui n’entend rien
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céder de sa suprématie. Le projet Blum-Violette s’enlise au parlement et tombe dans l’oubli. L’édifice colonial restera intact. Déçu, l’ancien gouverneur général lancera à son tour un avertissement lourd de sens : « Ces musulmans, quand ils protestent, vous vous indignez, quand ils approuvent vous suspectez, quand ils se taisent vous redoutez. Messieurs, ces hommes n’ont pas de patrie politique… Ils vous demandent de les admettre dans la vôtre. Si vous refusez, craignez qu’ils ne s’en créent bientôt une. » A la veille de la seconde guerre mondiale, Ferhat Abbas qui croit encore à l’idéal républicain de liberté et d’égalité citoyenne, lance un appel à la raison : « Nous ne pouvons permettre que des dizaines de milliers d’Algériens soient immolés pour rien. Les musulmans ne peuvent continuer à mourir pour les autres et pour des libertés dont ils sont frustrés… N’attendez pas le déclenchement d’une guerre, que votre recul à Munich rend inévitable, pour dire à vos « sujets » : venez mourir pour une République qui vous frappe d’ostracisme, pour des libertés dont vous ne bénéficiez pas, pour un bien-être qui vous est refusé, pour une instruction qui n’est dispensée qu’à 10% d’entre vous. »1 Il ne sera pas entendu. Dans une ultime démarche précédant l’appel à la mobilisation, le « Tigre de Sétif » lance en décembre 1942, une mise en garde aux autorités : « Les musulmans (qui) consentent aux sacrifices…demandent à être assurés de se battre pour leur propre affranchissement politique pour qu’ils ne restent pas privés des droits et des libertés essentielles dont jouissent les autres habitants de ce pays. » Vainement. Les nationalistes ne se font plus d’illusions. Pour en avoir souvent fait les frais, ils connaissent bien l’intransigeance coloniale. Au demeurant, le 8 mai 1945 sonne pour eux, la fin d’une époque, le stade terminal d’un long processus morbide au cours duquel tous les moyens pacifiques de la légalité française ont été, tour à tour, essayés, sans résultats. Dans la jeunesse qui perd tout espoir de changement, le sentiment qui prédomine est celui d’un avenir sans issue. La politique, ne mènera nulle part, clament les activistes du mouvement national. Il est trop tard. Les réformes ne peuvent plus rien. De fait, la mémoire algérienne est meurtrie, écorchée, l’identité frustrée, et, depuis « Sétif », solidement cristallisée et repliée sur elle
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Cité par Benjamin Stora et Zakia Daoud, Ferhat Abbas, une autre Algérie, Denoël, 1995.

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même, au point de devenir insoluble dans un improbable mélange français. La colère gronde dans les campagnes où continue de sévir une très grande misère. Le contraste est choquant entre le dénuement extrême dans lequel vit la population algérienne, et l’aisance des colons, la qualité et l’abondance de la nourriture donnée à leurs troupeaux, note l’historienne Annie Rey-Goldzeiguer. Mais, plus que l’extrême pauvreté de la population, c’est l’humiliation, l’abaissement et la situation indigne qu’ils subissent, qui poussent les jeunes Algériens vers l’activisme et renforcent leur détermination à en finir avec le régime colonial. Une partie de la jeunesse perd en effet patience et se détache du mouvement politique légaliste dont elle dénonce le ronronnement réformiste sans espoir et sans issue. Elle n’a qu’une idée en tête, préparer la lutte armée pour en découdre avec le régime colonial. Le contexte international l’y encourage. L’émancipation des peuples et leur droit à disposer librement de leur destin sont désormais inscrits dans la charte des Nations Unies. Le vent de liberté qui souffle sur le monde soufflera aussi, sûrement, sur l’Algérie. Et on entend bien mettre à profit tous ces changements d’après guerre, et surtout cette rivalité qui oppose désormais l’occident capitaliste au monde communiste, pour secouer le joug colonial. Comme le jaillissement soudain et inattendu des premières laves d’un volcan trop longtemps maintenu sous pression, « l’explosion » du 1er novembre 1954 surprend, même si elle ne les inquiète pas vraiment, la population européenne et l’autorités coloniale, pourtant habituées l’une et l’autre, aux « jacqueries » des indigènes et à leurs agitations « passagères ». Mais cette fois, la première fois depuis la conquête de 1830, l’insurrection semble planifiée, organisée et étendue à tout le territoire algérien. Dès les premiers coups de feu, l‘oligarchie coloniale est de nouveau en première ligne, jouant sur la corde sensible de la grandeur et de l’intégrité de la France. Derrière elle, l’immense majorité de la population européenne d’Algérie, qui n’hésite pas à s’impliquer directement dans le conflit en descendant dans la rue. L’armée française, depuis longtemps boudée par la victoire, trouve elle aussi l’occasion de retrouver un moral sérieusement ébranlé en Indochine, en appuyant sans réserve les partisans du statu quo et du recours à la force.
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Les politiques ne sont pas en reste. « La seule négociation c’est la guerre » pérore à chaud, le ministre de l’intérieur, François Mitterrand, venu rassurer la population pied-noir et la féodalité coloniale. Aveugle et suicidaire, le jusqu’au-boutisme colonial, le restera tout au long de cette guerre qui s’achèvera dans « les feux du désespoir » des partisans les plus fanatiques de l’« Algérie française ». Pendant près de huit ans, la fureur des armes étouffera la parole avant que le système ne s’effondre comme il s’est installé : dans une tragédie de malheurs, de destruction, de sang et de larmes. A force de n’avoir jamais rien voulu céder, les gardiens de la suprématie raciale et du statu quo et, avec eux, toute la population d’origine européenne, finissent par tout perdre. Un suicide par peur de mourir, en quelque sorte. Le bilan de la guerre est très lourd : des centaines de milliers de morts dans un déchaînement de haine et de violence dont les traces et les cicatrices sont encore visibles aujourd’hui. Côté algérien, plus de 2 millions de personnes parquées dans des camps pudiquement appelés « villages de regroupement », arrachées à leurs terres, déracinées de leur milieu1 ; 300 000 réfugiés en Tunisie et au Maroc ; 9000 villages détruits ; des milliers d’hectares de forêts brûlées au napalm ; des centaines de milliers de blessés ; 1,5 million de morts selon les chiffres de l’historiographie algérienne, autour d’un demi million, selon diverses sources françaises. Dans l’hypothèse la moins pessimiste, la saignée est considérable. Pour s’en faire une idée, elle serait de plus de 2 millions de morts rapportée à la population française d’aujourd’hui. C’est énorme, sans compter les blessés et les nombreux drames humains vécus par les veuves et les orphelins de guerre. Du côté français, 30 000 morts dont 25.000 militaires sacrifiés pour une cause qui s’avérera au final dénuée de sens. Près de huit années d’une guerre épouvantable. Si longtemps ! On pourrait s’en étonner si on ne prend en compte le consensus colonial qui a prévalu au sein d’une nation française jalouse de son empire, et qui a cru, sans trop se poser de questions, à la « mission civilisatrice » et au rayonnement de la République et de ses valeurs. Mais, aussi réelle qu’elle fut, l’unanimité française qui a porté la guerre, ne doit pas dédouaner les politiques de leurs fautes. La responsabilité est lourde, autant pour les dirigeants de la SFIO que pour les gaullistes, ces deux mouvances qui ont eu en charge, chacune à son
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Voir à ce sujet le livre de Pierre Bourdieu et d’Abdelmalek Sayad, Le Déracinement. La crise de l’agriculture traditionnelle en Algérie, Paris, Minuit, 1964.

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tour, la conduite de la guerre. Obsédés par la recherche d’une troisième voie pour les premiers, et le tripatouillage de solutions néocoloniales, pour les seconds, ils se sont tous deux ingéniés à ignorer le chemin de la paix, celui de la négociation sérieuse avec le FLN qui a fait pourtant largement la preuve de sa représentativité, en rassemblant la quasitotalité des forces politiques nationales. Il y a des responsabilités spécifiques. D’abord celle du Front Républicain investi de « pouvoirs spéciaux ». Celle d’un Guy Mollet, président du conseil, qui se plie docilement aux injonctions de la minorité européenne et recule honteusement devant les « tomates » du 6 février 1956, perdant toute crédibilité politique et ruinant définitivement l’espoir d’une indépendance algérienne à moindre frais pour tous, car historiquement inéluctable. C’est ce pouvoir de gauche qui ordonne une guerre sans merci, livrée à un peuple miséreux soumis aux vieilles pratiques coloniales de la responsabilité et de la répression collectives, sous couvert de « pacification » et de « maintien de l’ordre ». La responsabilité du pouvoir gaulliste dont on ne retient à tort que la disposition finale à la négociation, n’est pas moindre. L’offensive sanglante du plan Challe et la poursuite de la guerre dont on ne verra plus la fin -elle durera encore près de 4 ans- génèreront un immense surcoût humain. L’histoire ne retiendra cependant que la responsabilité, le déshonneur en prime, de la gauche et de l’armée dont elle cautionne les dérives, notamment au cours du paroxysme de « la bataille d’Alger ». Déshonneur en effet, car des soldats d’un grand pays démocratique, pratiquent à grande échelle des méthodes que réprouve l’humanité civilisée et font subir aux Algériens les maux qu’ils prétendaient vouloir combattre. Ces maux dont les Français eux-mêmes avaient souffert sous l’occupation allemande, quelques années auparavant. Mais, comme nous allons le voir et contrairement à beaucoup d’idées reçues, ces pratiques sont aussi vieilles que la conquête. Commençons donc par le début, ce jour de juillet 1830 où l’épaisse nuit coloniale tombe brutalement sur la quiétude inconsciente du monde algérien.

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1ère Partie : La longue nuit algérienne
Ne recommençons pas en plein XIXe siècle l’histoire de la conquête de l’Amérique. N’imitons pas de sanglants exemples que l’opinion du genre humain a flétris. Songeons que nous serions mille fois moins excusables que ceux qui ont eu jadis le malheur de les donner ; car nous avons de moins qu’eux le fanatisme et de plus les principes et les Lumières que la Révolution française a répandus dans le monde. Alexis de Tocqueville

De Cortes à Bugeaud

Le premier mensonge français
Décrivant « la pensée interrompue de l’Amérique indienne » dans Le rêve mexicain, Jean Marie Gustave Le Clézio écrit : « Le silence est immense, terrifiant. Il engloutit le monde indien…et le réduit au néant. Ces cultures indigènes, vivantes, diversifiées, héritières de savoirs et de mythes aussi anciens que l’histoire de l’homme, en l’espace d’une génération, sont condamnées et réduites à une poussière, à une cendre… Pour la réalisation de ce projet, tout est permis : les plus terribles massacres…l’esclavage, la désorganisation des peuples indiens… Pour l’accomplissement de cette destruction, les fléaux naturels jouèrent le premier rôle…famines, épidémies… Cet holocauste n’est pas ressenti par les Espagnols comme un drame humain… La mainmise des conquérants sur toutes les structures, rendait impossible la survie des valeurs et des idées indigènes. Avec un aveuglement féroce, la plupart des chroniqueurs espagnols nient toute spiritualité à ces peuples qu’ils ont ruinés. Ayant été réduits au degré zéro de la culture, les indigènes étaient prêts à recevoir une âme nouvelle… L’indien…plus proche de la bête que de l’homme, dépourvu de sa qualité humaine…être irrationnel, ne saurait avoir de pensée propre et ses croyances et ses usages ne sauraient trouver place dans le concert des cultures… Dépossédé de ses terres, de ses forêts, du droit à circuler librement, l’Indien est aussi dépossédé de la part la plus secrète de son être. Il devient un homme sans pensée, sans raison, sans ordre moral, une sorte de décérébré que son maître doit façonner selon son gré, afin de lui inculquer les principes de la morale chrétienne et le respect des nouvelles lois politiques… A l’instant où l’Occident redécouvrait les valeurs de l’Humanisme et inventait les bases d’une nouvelle république, fondée sur la justice et le respect de la vie, par la perversité des conquérants du Nouveau Monde, il initiait l’ère d’une nouvelle barbarie, fondée sur l’injustice, la spoliation et le meurtre. Jamais l’homme n’aura été, semble t-il, à la fois si libre et si cruel, découvrant au même instant l’universalité

des lois et l’universalité de la violence. Découvrant les idées généreuses de l’humanisme et la dangereuse conviction de l’inégalité des races, la relativité des civilisations et la tyrannie culturelle. Découvrant…tout ce qui va fonder les empires coloniaux, en Amérique, en Inde, en Afrique, en Indochine : le travail forcé, l’esclavage systématique, l’expropriation et la rentabilisation des terres et surtout, cette désorganisation délibérée des peuples afin non seulement de les maintenir mais aussi de les convaincre de leur propre infériorité… Ecartés du pouvoir temporel, exclus du progrès, privés de voix dans l’exercice de la justice et soumis à un clergé d’une autre race, les Indiens devenaient des étrangers sur leur propre terre. » Tel est le visage de la conquête et de la domination hispaniques au cours du premier demi siècle (1492-1550) de l’Amérique colombienne. Rien n’est arrivé par hasard. Tout était programmé et annoncé dans le grand dessein du conquérant, comme en atteste le Requerimiento1, cette Sommation adressée aux Indiens du Mexique et du Pérou, aux débuts du XVIe siècle. Qu’on en juge : « …Nous marcherons contre vous les armes à la main ; nous vous ferons la guerre de tous côtés et par tous les moyens possibles, nous vous soumettrons au joug et à l’obéissance de l’Église et de Sa Majesté, nous nous emparerons de vos personnes, de celles de vos femmes et de vos enfants ; nous vous réduirons en esclavage, nous vous vendrons et disposerons de vous suivant les ordres de Sa Majesté ; nous prendrons vos biens, nous les ravagerons et vous ferons tout le mal possible… » La conquête de l’Algérie et « l’épopée » de Bugeaud et de ses colonnes infernales rappellent à maints égards la folle équipée de Cortes et des conquistadors au Mexique, et le sort des tribus algériennes, celui des petites « nations » indiennes. Même esprit, mêmes méthodes, mêmes conséquences dramatiques sur l’organisation sociale de la population réduite en « poussière », même déni des valeurs et des culture autochtones, mêmes massacres et même « aveuglement féroce », mêmes procédés de soumission et de dépossession, mêmes arguments de civilisation, de race et de religion supérieures.
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Ce texte, rédigé par Juan Lopez de Palacio Rubios (1450-1524), conseiller de la Couronne et professeur de droit aux Universités de Salamanque et Valladolid, avait pour objectif d’inciter les habitants du Nouveau Monde à se soumettre à la couronne du roi d’Espagne.

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Une différence de taille cependant : l’expédition du « pays d’Alger » et la conquête qui s’ensuit, se déroulent trois siècles d’humanisme plus tard. Elle est menée par les Bugeaud, Saint Arnaud, Cavaignac, Pélissier, Canrobert, Montagnac et autres Lamoricière, tous soldats de la nation qui inventa un demi siècle plus tôt, l’universalité des Droits de l’homme. Tous agissant au service et au nom de la France, berceau des Lumières, patrie des arts, des lettres, de Voltaire et de Montesquieu.

Un prétexte. Un coup d’éventail donné par Hussein Ben Hassan, le dey enturbanné et colérique, vassal du Grand Turc, au consul gros et gras des images de manuels scolaires. Une bizarre affaire de créances impayées, lit-on dans tous les livres d’histoire. Des dettes contractées sous le Directoire pour ravitailler les armées d’Italie et d’Egypte, auprès d’une Algérie alors exportatrice de blé comme elle l’est aujourd’hui de pétrole. La Maison Busnach et Bacri tire les marrons du feu. Une grande partie de la créance tombe dans les caisses de ces deux négociants juifs livournais qui ont la haute main sur le commerce avec la Régence d’Alger. Cette dernière est mise devant une inextricable situation. Nous sommes en 1827. Hussein cingle donc la joue du vénal Deval et atteint l’orgueil français de plein fouet. Ce « coup d’éventail », rebondissement d’une affaire qui préoccupe le Régent durant près de 30 ans et finit par l’exaspérer, serait donc le point de départ de cette longue et tragique histoire qui durera 132 ans. Dès que l’affront est connu, on ne songe qu’à punir Alger. Il n’est plus question d’honorer les créances. Le moment est venu de faire payer leurs coups et leur audace passée aux « pirates barbaresques ». Un blocus est imposé autour de la Régence. Fort de l’appui anglais, Hussein ne se laisse pas impressionner. Il répond aux représailles en ordonnant le bombardement du navire français, La Provence. Défiée, la Restauration se prépare à l’aventure coloniale. Mais, comme le notera si justement, le chancelier autrichien Metternich, « ce n’est pas pour un coup d’éventail qu’on dépense 100 millions et qu’on expose 40 000 hommes ». L’idée d’une expédition africaine avait en fait germé sous le Directoire, après le fiasco égyptien d’Aboukir. Bonaparte qui projetait sans doute déjà de vendre
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l’encombrante Louisiane1, était hanté par l’idée de conquérir le « pays d’Alger » tout proche. Au demeurant, il y avait dépêché des espions en reconnaissance, dès 1802. Vincent Yves Boutin, colonel du génie militaire, explore Alger et ses environs en 1808 afin d’étudier le système de défense de la ville. Le choix du site de Sidi Ferruch pour un éventuel débarquement est, semble-t-il, fixé depuis la mission de cet « agent très secret de l’empereur ». L’Afrique ! Juste de l’autre côté de la Méditerranée ! On y a établi depuis le XVIIe siècle des comptoirs commerciaux florissants. S’implanter un peu plus sur ces terres, la perspective est d’autant plus alléchante qu’on ne risque pas de croiser les Anglais, ces ennemis de toujours. La France, qui n’est pas encore remise de ses soubresauts post révolutionnaires, voit dans la prise d’Alger, le début d’une renaissance. Le « pays d’Alger » serait le premier bastion de cet empire colonial dont elle a tant rêvé et qui lui permettra sans nul doute de reconquérir son rôle européen de puissance politique et militaire. Faire de la Méditerranée centrale « un lac français », c’est bien le meilleur moyen de damer le pion à la puissante et arrogante Angleterre. Car la vieille rivale, de son côté, ne cesse d’étendre son empire -l’Inde, l’Australie, le Cap et le Natal- et son influence dans le monde. Au demeurant, la Restauration, en proie à de graves difficultés économiques et sociales, doit faire face à la « surabondance de forces qui éclatera tôt ou tard en révolutions et en catastrophes »2. Le général Gérard, ministre de la guerre au lendemain de la révolution de juillet, est convaincu que « le maintien de l’ordre public en France et en Europe dépend de la conquête du pays d’Alger » destiné à devenir « un vaste débouché pour le superflu de notre population ». L’Algérie est donc appelée à préserver la paix sociale en France en absorbant son « trop plein de main d’œuvre ». Politiquement, la Restauration est également aux abois, menacée par la révolution. Charles X qui n’entend céder aucune prérogative de son droit divin, est décidé à contrer les libéraux, lesquels sont aussi déterminés à hâter l’avènement d’une monarchie constitutionnelle.
La colonie sera vendue au jeune état américain en 1803, pour 15 millions de dollars. Elle devient ainsi, en 1812, le 18e état de l’Union. Bonaparte fait d’une pierre deux coups : Il évite d’affronter les Anglais et satisfait un besoin d’argent urgent. 2 Lamartine à la tribune de l’assemblée nationale, cité par Olivier Le Cour Grandmaison, in Coloniser exterminer, Fayard, 2005.
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Fragilisé de toutes parts, le royaume qui a grand besoin de redorer son blason, va tenter de trouver à l’extérieur le succès qui redonnera un peu d’éclat à un règne falot et déclinant. Le camouflet d’Alger est, pour le dernier frère de Louis XVI, un bon prétexte pour faire diversion. L’occasion est trop belle. Affaiblie, en ce début de XIXe siècle, par le relâchement de ses liens avec la Sublime Porte, la multiplication de révoltes intérieures et, surtout par l’involution de sa force militaire, la Régence apparaît en effet comme une proie facile. Même pour une monarchie épuisée et au bord de la faillite. Mais si l’expédition d’Alger est pour les Bourbons d’abord un leurre destiné à redonner force, prestige et gloire à leur dynastie, la conquête de l’Algérie tombe à pic pour le grand commerce marseillais : des dattes, des céréales, des troupeaux, du corail et, pourquoi pas, des cultures coloniales. L’industrie commence en effet à manquer cruellement de coton depuis l’indépendance d’Haïti et la perte de Saint-Domingue. Tout cela, à portée de main, et les portes de l’Afrique grandes ouvertes. Une Amérique pour la France, qui la consolera de l’échec canadien. Préparée dans la hâte par Polignac, un président du conseil dépassé par les problèmes de politique intérieure, l’expédition d’Alger est ensuite confiée au ministre de la guerre, le général de Bourmont. Ce « déserteur » de Waterloo voit lui aussi dans cette aventure, l’occasion de se racheter1 et de « se refaire » en étant au rendez-vous de la victoire annoncée. Le corps expéditionnaire vogue vers l’Afrique : 103 bateaux de guerre ; plus de 600 bâtiments de commerces. Tout ce qui peut flotter est mis à l’eau pour transporter près de 3000 bouches de feu et plus de 65 000 hommes placés sous le commandement du vice-amiral Duperré secondé par huit généraux et une centaine d’officiers. Le corps expéditionnaire débarque le 14 juin 1830 dans la baie de Sidi Ferruch, à quelques kilomètres à l’ouest d’Alger. La ville est attaquée et prise en quelques jours. Le Dey capitule, négocie sa liberté, celle de sa famille et de sa milice, puis s’exile à Livourne avant de s’établir à Naples. L’administration s’effondre. Après avoir poussé le Dey à remettre les clefs de la ville, la bourgeoisie commerçante juive et maure pactise et collabore avec les nouveaux maîtres. La population assiste, humiliée et impuissante, aux
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Ce maréchal de France avait en effet trahi Napoléon en 1815 à Waterloo.

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démonstrations de force des « soldats chrétiens », à leur « marche cadencée » et aux « hennissements de leurs chevaux ». « Les femmes et les enfants saisis de crainte, se retiraient au fond de leur harem » pendant que « les hommes…regardaient d’un air sombre les Français vainqueurs, défiler »1. Plusieurs milliers d’habitants d’Alger et de ses environs prennent le chemin de l’exode vers Constantine pour se mettre sous la protection du Bey Hadj Ahmed. Ils espèrent que son armée, plus forte et mieux organisée que l’Odjak, la milice du dey, pourra résister aux Français. Ne pouvant se résoudre à subir la domination étrangère, une partie de l’élite citadine préfère, elle, s’exiler au-delà des frontières pour préserver son statut social et son mode de vie. Cette saignée précède le départ massif de jeunes gens vers des villes musulmanes du pourtour méditerranéen (Tétouan, Fès, Tunis, Alexandrie, Damas, Jérusalem, Izmir, Istanbul…) où ils espèrent trouver des conditions plus favorables à la poursuite de leurs études. Le trésor de la régence -750 millions de francs, l’équivalent de 5,5 milliards d’euros, représentant près de 70% du PIB français de l’époquetombe aux mains des conquérants2. Chassés quelques semaines plus tard par l’insurrection parisienne de juillet 1830, Charles X et sa cour ne profiteront guère de la rapine. Porté par les Trois Glorieuses parisiennes, Louis Philippe 1er accède au Trône. Le trésor tombe à pic pour la Monarchie de juillet et la Maison d’Orléans. Le nouveau régime ne sait trop quoi faire de sa conquête. Rester en Algérie ? Mis à part les milieux d’affaires trop contents de l’aubaine, notamment les commerçants marseillais, l’opinion y est en majorité opposée. Pacifique, le nouveau roi est préoccupé surtout par les problèmes intérieurs. Mais la realpolitik ne tarde pas à prendre le dessus. Comment abandonner une conquête qui fait la fierté du monde chrétien et réjouit bien des lobbies ? Mais, d’un autre côté, ne risque t-on pas de froisser l’Angleterre et de remettre en cause « la politique d’entente cordiale » que le royaume projette de conclure avec la rivale de toujours ? Tiraillé entre partisans et adversaires, Louis Philippe 1er opte pour une occupation restreinte aux villes côtières : Alger, Oran, Bougie, Bône,
Pfeiffer, La prise d’Alger raconté par un captif. Cité par René Gallissot, in Maghreb, Algérie, classes et nation, Arcantère, 1987. 2 Voir à ce sujet l’ouvrage de Pierre Péan, Main basse sur Alger, Plon, 2004.
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Mostaganem. L’Angleterre ferme les yeux car la France se fait conciliante en lâchant les Belges auxquels elle avait pourtant promis aide et protection face à leurs ennemis hollandais alliés des Anglais. Comme Cortes qui doit ses succès autant à son glaive qu’à sa ruse et à sa parole -les Mayas ont fini par comprendre que pour infliger quelques revers à leur ennemi, il ne faut pas lui laisser le temps de parler- les vainqueurs du « pays d’Alger » déploient, parallèlement à la force militaire, un redoutable instrument de mystification : la parole qui dupe, divise et endort. La parole donnée dont ils se sentent aussitôt déliés et qui n’a de valeur dans leur bouche que celle de sa force vibratoire et du volume d’air qu’elle mobilise, comme ce hwa wa rih, du bon mot populaire.

Le non respect de la parole donnée marque à jamais les relations entre les Algériens vaincus et les forces étrangères qui occupent leur pays. Tout commence en effet dès les premiers jours de la conquête par un mensonge : un manquement grave aux engagements officiellement proclamés. Alger tombée, le ministre de la guerre promet solennellement aux habitants que « l’exercice de la religion mahométane restera libre, la liberté de toutes les classes d’habitants, leur religion, leurs propriétés…leurs femmes seront respectées », et que « le général en chef (de Bourmont, NDLA) en prend l’engagement sur l’honneur »1. La promesse du « chef des Français » est vite oubliée. Alger est mise à sac. Cette ville dont Amédée de Bourmont, deuxième fils du Maréchal, affirme qu’elle « ressemble à une vraie ville de France, avec ses cafés, ses restaurants, ses hôpitaux, son bureau de poste et même son imprimerie », n’est au bout de quelques mois, que l’ombre d’elle-même. Au demeurant, c’est de Bourmont qui ordonne lui-même le séquestre des biens habous et des propriétés des notables au profit du domaine public. Les décrets du 7 septembre et du 9 décembre 1830 affectent les revenus de toutes les fondations charitables et culturelles au Domaine public français. Le préjudice est considérable car « de ces revenus dépendaient l’entretien des monuments historiques, celui des mosquées et de leurs imams, celui des écoles, collèges, universités et de leurs professeurs, celui des conduits et fontaines d’eau potable d’Alger,
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Charles-André Julien, Histoire de l'Algérie contemporaine, la conquête et les débuts de la colonisation, Grande bibliothèque Payot.

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l’assistance sociale aux pensionnés de guerre, aux malades, vieillards, orphelins et indigents des cités »1. Deux ans plus tard, sur ordre du duc de Rovigo, la mosquée Ketchaoua, la plus grande et la plus belle d’Alger, est investie en force par l’armée, y tuant ou blessant plusieurs fidèles barricadés à l’intérieur avant de la transformer définitivement en cathédrale. La ville aux 132 mosquées n’en comptera en 1865 que 12, dédiées au culte musulman. Les autres sont vouées à la destruction ou transformées en églises, couvents, casernes, écuries ou même en maisons closes. Arrivé en remplacement de Bourmont, Clauzel trouve une population déboussolée et une ville complètement chamboulée, pillée, désertée par ses élites fuyant l’injustice et l’insécurité. Selon Pélissier de Raynaud2, « Alger était peut-être la ville du monde où la police était la mieux faite (avant notre arrivée)… Avec nous, les vols, naguère presque inconnus, se multiplient dans des proportions effrayantes ». Un poète de l’époque évoque le saccage de la ville, la détresse et l’impuissance des vaincus : Mes yeux, pleurez sans cesse, Pleurez sur la chute d’Alger. Ils ont pénétré dans tes forts, Ils les ont détruits et pillés. Ils ont détruit tes boutiques et tes marchés Et ont jeté tes marchandises au vent. Ils ont rempli et fait circuler la coupe. Et les infâmes se sont livrés à eux. Le juif a bu et il s’est enivré ; Il nous a humiliés de ses dédains. Ils ont arraché tes arbres. Ils ont dispersé tes habitants. Les hommes de cœur se sont retirés, Les uns par la mer, les autres par la terre. Dieu un jour mettra fin à tes maux. Il est miséricordieux, il est le maître des deux mondes.3
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Michel Habart, Histoire d’un parjure, Minuit, 1960. Cité par Michel Habart, op. cit. 3 François Maspero, L’honneur de Saint Arnaud, Plon 1993. Poème recueilli par le journaliste catholique Louis Veuillot et attribué à un Aâlim (érudit religieux).
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« A nous la Mitidja ! »
C’est au général Clauzel qu’échoit le projet d’occupation restreinte des environs immédiats d’Alger et de quelques villes côtières, notamment Bougie et Bône. Les provinces d’Oran et de Constantine sont cédées moyennant tribut à deux beys d’origine tunisienne, le père et le fils, acquis aux nouveaux maîtres. Mais l’affaire fait long feu. Pendant ce temps, la spoliation s’organise. Clauzel lui-même se porte candidat pour l’acquisition d’une importante propriété aux environs d’Alger. Il est remplacé début 1931 par Berthezène qui reçoit l’ordre de suspendre la colonisation et de veiller seulement sur Alger et ses environs immédiats. Malgré l’opposition des spéculateurs en tout genre, qui ne le lui pardonneront jamais, Berthezène tente de moraliser l’occupation. S'adressant au maréchal Soult, ministre de la guerre, il écrit quelques mois après son arrivée à Alger : « En arrivant sur ces plages demi civilisées, j'ai pensé que mon devoir était d'honorer le nom Français par ma conduite personnelle et de faire respecter et aimer par mes actes le gouvernement du Roi… J'ai la conviction qu'en aucun temps, sous le régime turc, les habitants de ces contrées n'ont été en butte à tant de vexations et de dénis de justice… Combien de fois n'ai-je pas eu à rougir de voir le caractère français se dégrader ainsi en présence du monde civilisé qui nous observe par ses consuls et même en face de ces Africains qu'on méprise et dont l'esprit est très délié. Ici, plusieurs fois, je vous en ai rendu compte, on n’est venu que pour piller les fortunes publiques et particulières. » Berthezène est rappelé, fin 1831, et remplacé par l’ancien chef de la police impériale, exécuteur du duc d’Enghien, Jean-Marie René Savary, Duc de Rovigo, qui inaugure son règne par le terrible massacre des Aoufia (voir infra). La colonisation est relancée. Car, chaque victoire en appelant une autre, chaque défaite imposant une revanche, et le prestige national ne permettant pas que des soldats français fussent battus par des « indigènes », la conquête s’étend progressivement à l’arrière pays. Autour d’Alger (Dely Brahim, Kouba…) et dans la Mitidja, s’installent les premières colonies agricoles. De vastes domaines sont concédés à des nobles désargentés, les fameux « gants jaunes », qui deviennent des colons capitalistes comme le Baron Vialar qui fonde Boufarik en 1834, le premier village européen entre Alger et Blida. La
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frénésie de la colonisation terrienne n’épargne même pas les cimetières1, lesquels sont retournés et labourés dans la grande douleur de la population meurtrie par ce qu’elle considère comme un suprême sacrilège2. A Paris, l’occupation de l’Algérie ne fait plus débat. Il s’agit seulement de savoir où s’arrêter. Les Orléanistes décident de poursuivre l’aventure des Bourbons. Louis Philippe 1er veut néanmoins faire le point sur la situation qui prévaut en Algérie. Une mission parlementaire, « la commission d’Afrique », est dépêchée. Le rapport adressé à la Chambre est un sévère réquisitoire contre la colonisation et ses méthodes. Jugeons en : « Nous avons réuni au Domaine les biens des fondations pieuses ; nous avons séquestré ceux d’une classe d’habitants que nous avions promis de respecter ; nous avons commencé l’exercice de notre puissance par une exaction (un emprunt forcé de 100 000 francs) ; nous nous sommes emparés des propriétés privées sans indemnité aucune et le plus souvent nous avons été jusqu’à contraindre des propriétaires, expropriés de cette manière, à payer les frais de démolition de leurs maisons et même d’une mosquée. Nous avons loué des bâtiments du domaine à des tiers ; nous avons profané sans ménagements les temples, les tombeaux, l’intérieur des maisons, asile sacré chez les musulmans… Nous avons massacré des gens porteurs de sauf-conduits, égorgé sur un soupçon des populations entières qui se sont ensuite trouvées innocentes ; nous avons mis en jugement des hommes réputés saints dans le pays, des hommes vénérés parce qu’ils avaient assez de courage pour venir s’exposer à nos fureurs, afin d’intercéder en faveur de leurs malheureux compatriotes ; il s’est trouvé des juges pour les condamner et des hommes civilisés pour les faire exécuter… Nous avons débordé en barbarie les barbares que nous sommes venus civiliser et nous nous plaignons de ne pas réussir auprès d’eux. » La conclusion du rapport est surprenante. « La régence d’Alger doit être définitivement occupée par la France », recommande la commission, sans doute, pour répondre aux attentes des milieux d’affaires.
Charles-André Julien, op. cit La profanation des cimetières et la collecte des ossements, donne lieu à des rumeurs sur un étrange trafic : les ossements seraient destinés à des usines marseillaises où l’on fabrique du noir animal, une substance qui rentre dans la fabrication du sucre. Selon Charles-André Julien qui rapporte ces faits, l'Emir Abdelkader aurait été amené en 1838, à proscrire la consommation de sucre blanc au nom de la religion.
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C’est le feu vert qu’attendaient les « ultras » de la Société coloniale de l’état d’Alger, lesquels préconisent déjà de refouler « les Arabes », « ces bêtes féroces » vers les régions sahariennes. « Comme on ne les civilisera pas, est-il écrit, il faut les refouler au loin… Il faut qu’ils reculent jusqu’au désert devant la marche progressive de nos établissements et qu’ils soient rejetés pour toujours dans les sables du Sahara. » Le ton est donné. Une ordonnance du 22 juillet 1834 institue « les possessions françaises du nord de l’Afrique ». En un tour de passe-passe, l’occupation est légalisée. A Paris, un homme piaffe d’impatience de retourner en Algérie pour retrouver son vaste domaine acquis deux ans auparavant sur les hauteurs d’Alger. Coloniste convaincu, Clauzel n’est pas le genre d’homme à s’embarrasser de ces états d’âme qui n’ont pas leur raison d’être dans une Afrique si différente de l’Europe. Cette Afrique où, pense t-on, les êtres, ne peuvent prétendre aux droits universels propres à la civilisation. Voilà le maréchal de nouveau en Algérie en 1835, face à une résistance essoufflée et dispersée, décidé à donner libre cours à sa boulimie insatiable de terres. « Colonisons, colonisons ! A nous la Mitidja ! A nous la plaine ! A nous seuls ! »1 Tel est le mot d’ordre du commandant en chef de « l'Armée d'Afrique », celui que Hamdan Khodja2 accuse de s'être « enrichi au détriment des Algériens et aux dépens de l'honneur de la nation française ».

La dernière nuit des Aoufia
En posant le pied sur la terre d’Afrique, les soldats français, auraientils jeté le bréviaire de la civilisation à la mer, renié l’universalité des Droits de l’homme et renoncé au respect sacré de la femme et de l’enfant ? C’est en tout cas ce que donne à croire cette déclaration au cynisme sauvage du lieutenant colonel Montagnac qui exprime, on ne peut mieux, l’esprit dans lequel vont se dérouler la conquête et l’occupation de l’Algérie :
L’Afrique française, 1840. Cité par Michel Habart, op. cit. Le Miroir. Aperçu historique et statistique sur la Régence d’Alger, Sindbad Actes Sud, 1999. Cet ouvrage, le premier qu’un Algérien écrit sur l'occupation française, a été rédigé en arabe et aussitôt traduit et publié en Français à Paris en 1833. L’auteur, Hamdan Khodja, un aristocrate, propriétaire foncier et homme d’affaires, est conseiller et diplomate du Dey Hussein en 1830.
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« Toutes les populations qui n’acceptent pas nos conditions doivent être rasées. Tout doit être pris, saccagé, sans distinction d’âge ni de sexe : l’herbe ne doit plus pousser où l’armée française a mis le pied. Qui veut la fin veut les moyens, quoiqu’en disent nos philanthropes. Tous les bons militaires que j’ai l’honneur de commander sont prévenus par moi-même que s’il leur arrive de m’amener un Arabe vivant, ils recevront une volée de coups de plat de sabre... Voilà, mon brave ami, comment il faut faire la guerre aux Arabes : tuer tous les hommes jusqu’à l’âge de quinze ans, prendre toutes les femmes et les enfants, en charger les bâtiments, les envoyer aux îles Marquises ou ailleurs. En un mot, anéantir tout ce qui ne rampera pas à nos pieds comme des chiens. »1 Le même Montagnac, écrivant à son oncle, raconte : « Nous sommes dans les bois épais, pêle-mêle avec les Arabes qui fuient, les chevaux qui renversent leur charge, les chameaux qui se sauvent. Les femmes, les enfants accrochés dans les épaisses broussailles qu’ils sont obligés de traverser, se rendant à nous. On tue, on égorge ; les cris des épouvantés, des mourants se mêlent au bruit des bestiaux qui mugissent, bêlent de tous côtés… Chaque soldat arrive avec quelques pauvres femmes ou enfants qu’il chasse, comme des bêtes, devant lui… On ne sait que faire de cet immense butin…et des femmes que nous prenons… On en garde quelques unes en otages, les autres sont échangées contre des chevaux, et le reste est vendu à l’enchère comme bêtes de somme… Parmi ces femmes il y en a souvent de très jolies. » Pour une armée qui ne s’est pas encore remise du désastre de Waterloo, l’Algérie et ses tribus offrent des occasions à souhait, de belles victoires faciles. Bugeaud résume en quelques mots cette guerre « glorieuse » que mène « l’Armée d’Afrique » : « Nous tirons peu de coups de fusils, nous brûlons tous les douars, tous les villages, toutes les cahutes. L’ennemi (sic !) fuit partout en emmenant ses troupeaux ; dans l’armée, il n’y a pas cinq tués et quarante blessés. » Louis Veuillot pose les fondements idéologiques de la conquête. L’argument religieux est en bonne place dans la théorie « coloniste » de ce bon catholique romain. Le scrupuleux secrétaire du maréchal préconise de faire la guerre aux indigènes au nom de la foi chrétienne et sous la bannière du Christianisme. La guerre sainte ! Le mot est prononcé. Dans ses Rapports à Guizot, Veuillot recommande de « fonder de véritables tribus sédentaires et chrétiennes, implanter une population
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Lettres d’un soldat (1837-1845), Paris, 1885.

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brave, laborieuse et croyante, capable de manier le fusil comme la charrue, ayant à défendre une famille, une nationalité et une foi ». « Sans doute cette population est difficile à trouver », poursuit-il, « mais il y a en Europe assez de malheureux et de persécutés pour la fournir…des Suisses…quelques bonnes familles polonaises…des Basques, des Alsaciens, peuples disposés à émigrer et foncièrement catholiques… Le sentiment religieux étant nécessaire et indispensable ici plus encore qu'ailleurs. » Humaniste, Veuillot ne manque cependant pas de déplorer cette « chose propre à entretenir et à encourager la haine que nous inspirons, de nous voir dans nos expéditions brûler, ravager tout, massacrer, comme il arrive trop souvent, jusqu’aux enfants et aux femmes »1. Au Mexique, trois siècles auparavant, alors que les petites tribus indiennes étaient taillées en pièces, il y eut, pour freiner les ardeurs ravageuses des conquistadors, un Bartolomé de Las Casas, cet évêque espagnol animé et guidé par la foi chrétienne. Il y eut un Bernal Diaz pour raconter l’équipée sauvage de Cortes et écrire l’Histoire véridique de la conquête de la nouvelle Espagne. Il eut aussi un Père Bernardino de Sahagun pour nous en rapporter l’Histoire générale. De l’aventure algérienne, des sanglantes expéditions punitives et du tragique silence des lendemains de massacres, peu ou point de témoins impartiaux et lucides. C’est des officiers conquérants eux-mêmes, « fanfarons de l’infâme », que nous viennent, avec un grand luxe de détails, les récits de la conquête et les « aveux claironnants du crime », livrés comme autant d’exploits guerriers. Faut-il rappeler toutes ces « victoires » si douloureusement incrustées dans la mémoire algérienne, au risque d’alimenter le lourd contentieux des sujets qui fâchent et empoisonnent à ce jour les relations entre les deux pays ? Ou bien, faut-il « visser fermement le couvercle sur le puits », éluder le chapitre de la conquête et de l’expansion coloniale, et faire fi des massacres, de l’humiliation et des souffrances subies ? Mais, alors, on ne peut comprendre la résistance opiniâtre des Algériens et l’extrême dureté du conflit qui les opposera au colonialisme français. Car c’est dès les premières années du choc colonial que s’enracinent ces germes qui éclosent tout au long du XIXe siècle, en violences récurrentes, préparant l’étincelle du 1er novembre et l’embrasement qui durera près de huit ans.

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François Maspero, op. cit.

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