L'eau à Genève et dans la région Rhône-Alpes

De
Publié par

Historiens, géographes, économistes, sociologues, ingénieurs proposent une réflexion sur la longue durée autour de l'eau et mettent en évidence les mécanismes qui associent ressource naturelle, technologie, milieux privés et collectivités publiques dans la région Rhône-Alpes.

Publié le : jeudi 1 novembre 2007
Lecture(s) : 146
Tags :
EAN13 : 9782296186170
Nombre de pages : 292
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

REMERCIEMENTS Je tiens à remercier les fondations et institutions qui ont généreusement contribué à la parution de cet ouvrage : – les Services industriels de Genève ; – le Département d’histoire économique de la Faculté des sciences économiques et sociales de l’Université de Genève ; – la Fondation pour l’histoire et les archives d’entreprise ; – l’Association pour le patrimoine industriel. Ma reconnaissance s’adresse également aux instituts qui ont permis la réalisation du colloque : – les Départements d’histoire économique et de géographie de l’Université de Genève ; – le Fonds national de la recherche scientifique. Enfin, j’accorde une mention particulière à la patience des auteurs qui ont trop attendu la parution des Actes et à Sophie Malka Forster pour son travail de relecture et de correction.

INTRODUCTION par Serge PAQUIER Le début de ce nouveau millénaire s’avère le moment propice à la publication d’un colloque consacré à l’eau. Le présent et l’avenir de ce fluide font désormais partie des préoccupations majeures de la société civile. L’histoire propose une réflexion façonnée dans la longue durée. L’eau : objet d’histoire globale Sans aucun doute, l’eau est devenue un thème privilégié par la recherche historique. Les travaux consacrés à l’hygiène1, l’alimentation2, l’urbanisme3, les techniques4, l’économie5 et plus particulièrement aux aspects sociaux et culturels6 ne manquent pas de s’y arrêter. Les ouvrages fondateurs d’André Guillerme et de Jean-Pierre Goubert, publiés dans les années 19807, ont initié des analyses entièrement dédiées à l’eau, plus récemment prolongées par une multiplication de rencontres scientifiques interdisciplinaires. En effet, depuis la tenue de notre colloque à la Faculté des sciences économiques et sociales de l’Université de Genève fin 1997, plusieurs spécialistes ont traité de l’eau du Moyen Âge à nos jours. La rencontre de Liège consacrée aux techniques de l’eau en décembre 1999 débouche sur un vo1. Voir Patrice BOURDELAIS (sous la dir. de), Les hygiénistes. Enjeux, modèles et pratiques, Paris, 2001 et du même auteur, Les épidémies terrassées, Dijon, 2003, plus particulièrement p. 64-65. 2. Voir Jean-Louis FLANDRIN, Massimo MONTANARI (sous la dir. de), Histoire de l’alimentation, Paris, 1996, p. 256-257, 573, 616. 3. En matière d’études urbaines, voir Jean-Luc PINOL, Le monde des villes au XIXe siècle, Paris, 1991, p. 101-104. 4. Du côté de l’histoire des techniques, on constate également une accélération. Les moulins ne figurent-ils pas dès les années 1930 au programme de l’École des Annales ? Désormais, comme le soulignent les organisateurs des journées d’études à Paris, cet axe de recherche se situant au carrefour des sciences humaines s’est emparé de ce nouveau champ d’études. Liliane HILAIRE-PEREZ, Dominique MASSOUNIE, Virginie SERNA (textes réunis par), Archives, objets des constructions de l’eau du Moyen Age à l’ère industrielle, Paris, 2002, p. 7. (Coll. Cahiers d’histoire et de philosophie des sciences, n° 51). 5. L’eau motrice, un temps effacée au profit du charbon-vapeur, a été réhabilitée. Pour l’Angleterre : voir Maxine BERG, The Age of Manufactures (1700-1820), Londres/New York, 1994, p. 42-43, 50, 71, 103, 106, 155, 176, 183, 203 ; la France : Serge BENOÎT, « Les relations science, technologie et société et le processus de changement technique : les enseignements tirés du cas des moteurs hydrauliques » dans Construire une science des techniques, Paris, 1991, p. 117-157 ; Serge PAQUIER, « L’utilisation des ressources hydrauliques en Suisse aux XIXe et XXe siècles. Une approche systémique dans la longue durée » dans Hans-Jorg GILOMEN, Rudolf JAUN, Margritt MÜLLER, Béatrice VEYRASSAT (éd.), Innovationen. Voraussetzung und Folgen-Antriebskräfte und Widerstände/Innovations. Incitations et résistances des sources de l’innovation à ses effets, Zurich, 2001, p. 99-119. 6. Daniel ROCHE, Histoire des choses banales. Naissance de la consommation (XVIIeXIXe siècle), Paris, 1997, p. 151-182 ; Georges VIGARELLO, Le propre et le sale, Paris, 1985. 7. André GUILLERME, Les temps de l’eau, Seyssel, 1983 ; Jean-Pierre GOUBERT, La conquête de l’eau, Paris, 1986.

5

lume sous presse8, alors qu’à Paris, des journées d’études pluridisciplinaires, organisées par le Centre d’histoire des techniques du Conservatoire national des Arts et Métiers ainsi que le Musée national de la Marine, ont réuni historiens des techniques et de l’art, archéologues, conservateurs, acteurs du patrimoine, bibliothécaires et archivistes. Intitulé Archives, objets et images des constructions de l’eau du Moyen Age à l’ère industrielle9, le colloque parisien a centré la réflexion sur la manière dont les objets techniques sont présentés dans les sources, les constructions urbaines de l’eau et les aménagements fluviaux. Intégrant la comparaison internationale, les universités d’Artois et de Paris IV-Sorbonne se sont associées pour consacrer le Ve colloque européen de Calais à L’eau et la ville du Moyen Age à nos jours en Europe du Nord et du Nord-Ouest. Le thème de l’eau au Maghreb, au Canada et en Europe a déjà été examiné à la lumière des problématiques relatives aux options privées et publiques10. L’approche régionale n’est pas moins fructueuse. C’est elle que l’Association pour le patrimoine industriel de Champagne-Ardenne a choisie pour s’intéresser à l’eau motrice11. Dotée d’industries métallurgique et textile, cette région se distingue, comme tant d’autres, par le fait de ne pas receler de charbon et de s’être industrialisée en recourant largement à l’énergie hydromécanique. À Genève, l’importance grandissante de l’étude de l’eau est révélée par des publications récentes. Un historien de l’architecture a analysé les fontaines de Genève dans un ouvrage paru en 199612, alors que l’année suivante, la conversion du bâtiment des forces motrices en opéra a fait l’objet d’une publication13. Quant au premier tome recensant les monuments d’art et d’histoire du canton de Genève publié en 1997, son titre est évocateur : La Genève sur l’eau14. Les travaux historiques récents consacrés aux communes
8. Paul BENOÎT (sous la dir. de), « Les techniques de l’eau », colloque des 11 et 12 décembre 1999, organisé par l’association Hommes et Cours d’eau. 9. HILAIRE-PEREZ, MASSOUNIE, SERNA, Archives, objets des constructions de l’eau... La même équipe a élargi la réflexion lors d’un colloque international, La rivière aménagée entre héritages et modernité. Formes, techniques et mise en œuvre tenu à Orléans en octobre 2004. 10. Sylvain PETITET et Denis VARASCHIN (textes réunis et édités par), Intérêts publics et initiatives privées. Initiatives publiques et intérêts privés. Travaux et services publics en perspectives, Lyon, 1999. 11. Gracia DOREL-FERRÉ, Bruno LASSAUX (éd.), L’eau industrielle, l’eau industrieuse, Champagne-Ardenne, 2002. (Coll. Les Cahiers de l’APIC, Association pour le patrimoine industriel de Champagne-Ardenne, n° 2). 12. Armand BRULHART, Fontaines de Genève, Genève, 1996 : voir également la contribution de Leïla EL-WAKIL consacrée à la Ville de Carouge qui jouxte Genève, « Les grandes eaux de Carouge ou petite histoire des fontaines de Blavignac (1867-1868) » dans Dominique ZUMKELLER (sous la dir. de), Des hommes, une ville. Carouge au XIXe siècle, Carouge, sans date, p. 125-158. 13. Bernard LESCAZE, Tabani S. KHALIL, Un opéra sur l’eau ou la révélation d’un lieu. L’usine des Forces Motrices de la Coulouvrenière à Genève, Genève, 1997. 14. Philippe BROILLET (sous la dir. de), La Genève sur l’eau, tome 1, Bâle, 1997. (Coll. Les monuments d’art et d’histoire de la Suisse publiée par la Société d’histoire de l’art

6

genevoises ne manquent par ailleurs plus d’insérer une mention spéciale à l’or bleu15. Notre colloque, ancré sur Genève, se situe à la charnière des approches locales et régionales. Nous avons en effet eu le privilège d’accueillir plusieurs contributions de collègues de la région Rhône-Alpes. Quelques jalons concernant l’eau à Genève des origines à la période contemporaine La période contemporaine retenue pour ce colloque ne doit pas nous faire oublier le rôle essentiel qu’a joué l’eau dans la naissance et le développement de Genève. En effet, l’étymologie du mot Genève, que l’on prenne Geneva ou Genua indique, comme à Gênes, se situer près d’une nappe d’eau. Le destin de cette ville est donc lié à l’eau depuis des millénaires. Nous allons tenter, dans cette introduction, de poser quelques jalons. L’eau comme facteur de localisation des premiers habitats Peu après le retrait définitif des glaciers, l’Arve fait office de premier facteur de localisation de populations, entre 12 000 et 8 000 avant J.-C. La proximité d’abris au pied du Salève, combinée au passage du cours d’eau, contribue à attirer les chasseurs-cueilleurs du paléolithique. La rivière offre non seulement ses ressources aux pêcheurs, mais son franchissement piège les troupeaux de rennes qui doivent ralentir et se masser devant l’obstacle16. Le lac entre en scène, à partir du troisième millénaire avant notre ère, en attirant sur ses rives les premiers habitats des cultivateurs du néolithique. Comme le souligne David Landes dans sa récente synthèse consacrée au développement économique et social des civilisations, dans la région du nord des Alpes envahie par les forêts, il faut attendre que les hommes disposent d’outils tranchants en fer, soit le premier millénaire avant notre ère, pour déboiser les plaines. Dès lors, les seuls espaces découverts susceptibles de former un village sont les rivages lacustres17. Pas moins d’une cinquantaine de sites néolithiques ont été repérés autour du Léman18. N’en déplaise aux adeptes du mythe des cités lacustres, apparu vers le milieu du XIXe siècle, qui souhaitaient voir une Atlantide en pays alpin, les pilotis ont certes porté des villages, mais sur terre ferme.

en Suisse avec l’appui de la Confédération, des cantons, des communes et d’institutions privées). 15. Plus particulièrement lorsqu’elles disposèrent de leur propre station de pompage comme à Onex. Voir Bénédict FROMMEL, « La Machine hydraulique d’Onex (1866-1887) » dans Pierre BAERTSCHI, Matthieu de la CORBIÈRE, Alès JIRANEX et alii, Onex. Du village à la ville, Genève, 2002, p. 167-173. (Coll. Architecture et sites genevois). 16. Antony BABEL, Histoire économique de Genève. Des origines au début du XVIe siècle, tome 1, Genève, 1963, p. 23. 17. David LANDES, Richesse et pauvreté des nations, Paris, 2000, p. 43. 18. Pierre CORBOUD, « Les occupations préhistoriques de la rade de Genève. Niveaux du Léman et villages territoriaux » dans BROILLET, La Genève sur l’eau..., p. 15.

7

Cours d’eau et lacs comme moyen de transport des marchandises Les cours d’eau genevois commencent à exercer leur fonction de transport dès la période faste du néolithique, à la fin de l’âge du bronze entre 1 200 et 800 avant J.-C. Le Léman, idéalement placé entre les lacs du Bourget et d’Annecy et ceux du plateau helvétique, devient une étape essentielle d’intenses échanges interrégionaux19. Le premier habitat concentré et durable au bout du lac se réalise d’ailleurs le long des berges du Léman et du Rhône, et non pas sur la colline20. On a trop vite voulu voir un Oppidum gaulois, un site administratif et fortifié installé sur l’éperon surélevé de la rive gauche21. En fait, comme le souligne un ouvrage récent, il n’y en a pas trace avant la conquête de la Gaule par les Romains en 123-120 avant J-C. L’infrastructure genevoise de base est surtout formée par un important port, localisé à Longemalle22, et par ses ponts sur le Rhône et l’Arve (Carouge) reliés aux axes routiers. Le Rhône, capricieux, et le lac, plus aisé à naviguer, jouent un rôle essentiel dans l’essor commercial qui s’y dessine et s’intensifie pendant la Paix romaine, du Ier au IIIe siècle de notre ère. La localisation de la cité, entre la Méditerranée accessible par le Rhône ou par les cols alpins, et la Germanie rhénane à travers les lacs suisses, en font une importante étape de transit : son importance commerciale dépasse largement son pouvoir administratif23. Malgré la réputation du réseau routier romain, le transport par voie d’eau est toujours privilégié. Il est plus sûr, surtout pour les marchandises fragiles – poterie, vaisselle – et moins onéreux. Deux puissantes corporations, matériellement par les capitaux qu’elles brassent, moralement par les dieux – Mercure, Maia, Neptune ou Silvain – qui les protègent, prennent le créneau de la navigation et du roulage24. Les conducteurs de radeaux, appelés les Ratiaires du Haut-Rhône, se chargent à Lyon des marchandises en provenance du port d’Arles25. Ils s’occupent de leur transbordement au port de Seyssel pour les conduire en direction de Genève. Ils le font par charroi,26 afin d’éviter trois ruptures de charge : la perte du Rhône de Bellegarde, le
19. BABEL, 1, Histoire économique...., p. 95-101. 20. Charles BONNET, « Le développement urbain jusqu’au début du bas empire » dans Broillet, Genève sur l’eau..., p. 24. 21. L’ancien archéologue cantonal genevois, Lucien Blondel, l’a décrit dans son ouvrage Le développement urbain de Genève à travers les siècles, Genève/Lyon, 1946, p. 1618. 22. Charles BONNET, Gaston ZOLLER, Philippe BROILLET, « Les premiers ports de Genève » dans Archéologie suisse, 12 (1989), p. 2-10. 23. Sur ce dernier plan, Genève se situe en retrait par rapport à Nyon, cité coloniale, et n’accède au rang de cité romaine (civitas) qu’à la fin de la Pax Romana. Selon Paul GUICHONNET (sous la dir. de), Histoire de Genève, Lausanne/Toulouse, 3e édition, 1986, p. 48. 24. Ibidem, p. 53. 25. Les navires de mer transportent les marchandises en remontant le Rhône jusqu’au port d’Arles, avant d’être prises en charge jusqu’à Lyon par les corporations du Bas-Rhône. Voir BABEL, Histoire économique..., p. 284. 26. Paul E. MARTIN, Histoire de Genève, vol. 1, Genève, 1951, p. 38. (Coll. Société d’histoire et d’archéologie de Genève).

8

canyon de Génissiat et les rapides du Fort L’Écluse, où la navigation sur le Rhône reprend au port de Villars-Collonges jusqu’au débarcadère genevois de la Fusterie. Le relais est assuré par les Nautes du Léman, basés au port de Longemalle. Ceux-ci distribuent les marchandises par le lac aux nombreux ports lémaniques : Nyon, Morges, Thonon, Vevey, Villeneuve et surtout Vidy-Lausanne. D’autres corporations les diffusent en Helvétie – notamment celles de l’Aar – et en Italie par les cols alpins27. Les biens transportés du Sud au Nord sont essentiellement constitués de vaisselle en terre cuite, de contenants en poterie – principalement de grande capacité servant au transport et la conservation des salaisons méditerranéennes –, d’huiles d’Andalousie, de vins d’Italie et de Grèce28, alors qu’en sens inverse, le bois du Jura et des Alpes fournit l’Empire romain en combustible et en matériau de construction29. À l’eau des puits et des cours d’eau, les Romains préfèrent une eau de source. Il vont la chercher au pied des Voirons pour approvisionner par un aqueduc le quartier résidentiel des Tranchées, un plateau surélevé bien ensoleillé et protégé de la glaciale bise noire. Les habitants moins privilégiés doivent se contenter de boire l’eau des puits et des sources affleurantes, abondantes dans les faubourgs. L’expansion de Genève sur l’eau Le phénomène d’avancée de Genève sur l’eau s’enclenche dès la fin du Moyen Age. Comme le souligne l’un des auteurs de La Genève sur l’eau : « le mouvement engagé depuis la fin du Moyen Age devient l’une des rares possibilités d’extension jusqu’au démantèlement de la ceinture fortifiée, au milieu du XIXe siècle. Désormais, la plupart des espaces construits ou vides, nécessaires à la vie de la Cité, durent être aménagés ou créés sur les berges du lac et du Rhône, ou sur leur cours »30. Le phénomène répond aux besoins d’espace générés par l’accession de Genève au rang de métropole commerciale. La ville du bout du lac vit en effet une importante expansion suite à un double héritage venu de France. Commercial avec le déclin des Foires de Champagne dès les années 1320. Puis son corollaire financier avec le déplacement des opérations de crédits et de change qui s’effectuaient auparavant à Paris et à Avignon en soutien des Foires de Champagne31. Au sud-est de Genève, un nouveau bourg est créé sur le delta de l’Arve, peu avant qu’elle ne se jette dans le Rhône. L’espace, inondé à répétition, était occupé par plusieurs bras de l’Arve, des marécages et des bancs de gravier. L’aménagement du nouveau bourg gagné sur les eaux s’intègre parfaitement aux activités des quatre foires annuelles de Genève. De riches marchands italiens, allemands et suisses y bâtissent de belles de27. BABEL, Histoire économique..., p. 279. 28. GUICHONNET, Histoire de Genève..., p. 48-49. 29. BABEL, Histoire économique,... p. 282. 30. Isabelle BRUNIER, « Repli, extension sur l’eau et fortification de la ville au XVIe siècle » dans BROILLIET, La Genève sur l’eau..., p. 56. 31. Voir Jean-François BERGIER, Genève et l’économie européenne de la Renaissance, Paris, 1963, p. 272-274. (Coll. École pratique des hautes études, 6e section : centre de recherche historique, affaires et gens d’affaires).

9

meures qui côtoient auberges réputées ainsi que des lieux de détente et de plaisirs aux parfums scandaleux : les étuves. Un tracé rectiligne longeant le Rhône permet aux courtiers de chevaux de procéder à des démonstrations. Nommés Corratteri, ils sont à l’origine de l’appellation du nouveau bourg de la Corratterie32. L’avancée se fait également dans les rues basses en direction du lac. Elle est progressive et ne relève pas, comme on l’a longtemps cru, de l’application d’un vaste plan d’ensemble qui aurait été réalisé au XIVe siècle33. Les trois ports – Fusterie, Molard et Longemalle – sont peu à peu avancés sur le lac et trois places sont formées. L’adoption de la Réforme en 1536 accélère le mouvement d’expansion. Comme les faubourgs doivent être détruits pour empêcher l’ennemi savoyard catholique de s’infiltrer, il faut rapatrier à l’intérieur des remparts non seulement des habitants qui constituent plus du septième de la population, mais encore les industries qui s’y étaient installées. Ainsi les tanneurs de la Corratterie, situés au bord du Rhône, dont les activités nécessitent la proximité de l’eau et de l’espace pour étendre et sécher les peaux. Ils s’installeront dans l’Ile, aux côtés des forges, moulins à blé et à foulon. Le processus s’accroît encore en raison de l’afflux des réfugiés persécutés pour cause de religion et de l’insertion de nouvelles activités manufacturières destinées à l’exportation – textile (laines, soieries, dorures, indiennes), joaillerie, horlogerie34 – venues compenser la perte d’activité résultant du déclin des Foires de Genève concurrencées par Lyon. Tant les logements, que la place destinée aux industries, surtout celles qui ont besoin d’accéder à l’eau comme le montre la contribution de Liliane Mottu-Weber à ce colloque, sont consommatrices d’espaces. Et la surélévation des immeubles ne saurait leur suffire. Les nouvelles fonctions de l’eau au siècle des Lumières : embellissement urbain, adductions, régularisation et produit thérapeutique Au XVIIIe siècle, Genève se retrouve bloquée dans ses nouveaux et vastes remparts de type Vauban érigés à grands frais dès 1704. L’oligarchie au pouvoir les défend corps et âme : ils sont confrontés aux ambitieux projets d’expansion urbaine d’ingénieurs inspirés par les nouvelles conceptions du siècle des Lumières, proposant une ville fonctionnelle et rationnelle. Dans ce dispositif, l’eau aurait dû jouer un rôle majeur tant pour les industries et le commerce que comme élément du système de défense, grâce à un réseau de canalisation. En cas d’attaque, les abords de Genève devaient être inondés. Heureusement, le contexte politique de Genève plus favorable et ses relations de voisinage ne s’opposent pas à une renaissance de ses faubourgs.
32. Pendant les foires de Genève, la Corratterie désigne un axe parallèle à l’Arve, voir Lucien BLONDEL, Les faubourgs de Genève au XVe siècle, Genève, 1919, p. 32-46. 33. Le plan proposé par Blondel dans son ouvrage Le développement urbain...., est actuellement contesté. 34. Voir Liliane MOTTU-WEBER, Économie et Refuge à Genève au siècle de la Réforme. La draperie et la soierie (1540-1630), Genève, 1987 ; Anne-Marie PIUZ, Liliane MOTTUWEBER (éd.), L’économie genevoise, de la Réforme à la fin de l’Ancien Régime. Genève, 1990, plus particulièrement p. 385-648.

10

Ceux-ci accueillent plus de 3 000 personnes à la fin du XVIIIe siècle35. Ils absorbent surtout des activités nécessitant de l’espace et la proximité de l’eau, telles les indienneries qui s’établissent dans les quartiers suburbains des Pâquis et des Eaux Vives. Ils offrent également une place de stockage des marchandises portuaires (bois, pierres de construction etc.). Ce siècle de croissance économique annonce la période contemporaine à un double titre. Il marque d’abord le début de l’embellissement de la ville au détriment des fonctions commerciales et industrielles, qui tendent à être déplacées en périphérie urbaine. Les places en retrait des trois ports (Molard, Fusterie, Longemalle) sont progressivement transformées en espaces somptuaires ornés de beaux bâtiments et de fontaines. Les activités artisanales sont reléguées au second plan. Dans ce contexte, les fontaines publiques, devenues des monuments d’art, jouent un rôle essentiel. C’est ainsi que Genève amorce précocement l’ère contemporaine de l’industrie des réseaux techniques de service public. Pour approvisionner tant les fontaines publiques que privées, localisées dans les hôtels particuliers des hauteurs de la ville, une station de pompage est érigée en 1708 par l’architecte français Joseph Abeille36. Des questions épineuses ne seront résolues qu’à la fin du siècle suivant. Elles apparaissent également dès le XVIIIe siècle. L’encombrement de l’écoulement du lac dans le Rhône par diverses constructions et de multiples moulins (contribution de L. Mottu-Weber) est désigné par les voisins bernois – ils occupent le canton de Vaud – comme étant à l’origine du débordement de leurs cours d’eau. L’ensablement de la rade de Genève est également en cause. Il ne pose pas seulement des problèmes de navigation ; la sécurité de la Cité est également en jeux : en période de basses eaux hivernales, un détachement ennemi pourrait entrer en ville à pied par la rade37. La question de la régularisation du niveau du Léman ne sera résolue que lors de la construction de la centrale à eau sous pression de la Coulouvrenière, dans les années 1880 (contribution de D. Allalouf). L’eau connaît enfin à Genève, avec le siècle des Lumières, un regain d’intérêt, plus inattendu. Ses vertus curatives connaissent un premier essor à Genève, avant l’hydrothérapie (contribution d’O. Perroux), dès les années 1780, sous la forme de l’embouteillage d’eau minérale factice. L’impulsion est externe. Elle est donnée par un chimiste français, Jean-François Tingry, invité par la société savante genevoise – la Société pour l’encouragement des Arts. Il donne dans le cadre de l’académie de Genève des cours d’application des sciences aux arts. Les bouteilles d’eau minérale artificielle s’insèrent dans le marché porteur des produits de grande consommation. Le succès correspond à la phase initiale de la première révolution industrielle. L’activité attire à Genève des entrepreneurs de tous bords, tel cet immigré allemand enrichi dans la joaillerie et passionné de découvertes scientifiques,
35. Alfred PERRENOUD, La population de Genève du Seizième au début du DixNeuvième siècle. Étude démographique, Genève, 1979, p. 35. 36. Voir Alfred BÉTANT, Puits, Fontaines et machines hydrauliques de l’ancienne Genève, Genève, 1941, p. 51-58. 37. LABUDA-WINIGER, « L’urbanisation des rives... » dans Genève sur l’eau..., p. 100.

11

Schweppe38, dont le nom débouchera sur une célèbre marque de boisson gazeuse. Ou cette famille de mécaniciens et de fabricants d’instruments de physique, les Paul, appelés à occuper la position de directeur de la machine hydraulique de Genève, la station de pompage érigée par Abeille. Pour se rapprocher des marchés anglais et français plus dynamiques, les entrepreneurs tentent d’implanter des succursales à Londres et Paris. Sans succès. Il est vrai que les circuits commerciaux, déstabilisés par les troubles révolutionnaires et les guerres napoléoniennes, ne favorisent pas l’extension de ce produit aux vertus médicales. Dès lors, la période troublée de la Révolution et de l’annexion à la France n’apparaît pas comme une rupture, mais bien comme une mise entre parenthèse de dynamiques prenant naissance au siècle des Lumières, voire au XVIIe siècle. À titre d’exemple, l’industrie de l’adduction d’eau. Elle prend pied au début du XVIIIe siècle et va se révéler dynamique tout au long du XIXe siècle, comme en témoigne la construction d’une nouvelle station de pompage inaugurée en 1842. Ou les adductions rurales du milieu des années 1860 (contribution de S. Paquier). Puis le grand chantier de l’usine des forces motrices, entre 1883 et 1886 (contribution de D. Allalouf). À long terme, ce cheminement qui va conduire à l’explosion inventive du tournant des XIXe et XXe siècles, centrée notamment sur l’hydroélectricité. Par ailleurs, comme Leïla El-Wakil le souligne, même si ce n’est qu’après les guerres napoléoniennes que le Léman change de fonction. D’un déversoir, d’un axe de transport commercial et d’un danger d’invasion, il devient l’une des composantes centrales de l’embellissement de la ville. Force est de constater que le réaménagement de la rade, qui fait la fierté des édiles de la Restauration39, s’inscrit bel et bien dans un processus esthétisant initié plus d’un siècle auparavant. Processus agissant comme une force centripète poussant les Genevois vers le lac, comme en témoigne la création à la fin du XVIIe siècle d’une place régulière (Bel-Air) en l’Ile. Au siècle suivant, cette tendance se confirme avec l’amorce de la construction des quais, les fontaines monumentales, les promenades et les aménagements somptuaires des ports-places. De plus, Anastazja Winiger-Labuda souligne que les nouvelles fortifications du côté du lac ont certes pour but de renforcer le contrôle et l’accès à la rade, mais aussi de susciter l’admiration de tous ceux qui approchent la ville par voie d’eau40. Fondée en 1826, la Société des Bergues cristallise le recentrage de Genève sur le lac et marque les débuts de l’industrie touristique41. Ses investisseurs ont bien perçu le potentiel de cette nouvelle orientation esthétisante en aménageant un bloc d’habitations luxueuses et un hôtel de première
38. Pour le rôle de Schweppe dans le lancement des eaux minérales factices à Genève, puis à Londres, voir Douglas A. SIMMONS, Schweppe. The First 200 Years, Londres, 1983, p. 11-31. 39. Leïla EL-WAKIL, « Architecture et urbanisme à Genève sous la Restauration » dans Genava, XXV (1977), p. 153-198. 40. Anastazja WINIGER-LABUDA, « L’urbanisation des rives et du plan d’eau au XVIIIe siècle » dans BROILLET, Genève sur l’eau..., p. 99. 41. André Corboz utilise le terme de refondation, voir son essai dans « La Refondation de Genève en 1830 (Dufour, Fazy, Rousseau) » dans Geneva, 40 (1992), p. 55-85.

12

catégorie. Cela n’a pas non plus échappé à leurs homologues des compagnies de navigation à vapeur qui transportent dès 1824 des passagers sur le Léman. Certains sont dans les deux affaires. Les deux types d’entreprises vont se révéler florissantes. Se rapportant à la Société des Bergues, Leïla ElWakil estime qu’il existe un motif avouable : hygiénisme, assainissement, embellissement, agrandissement de la ville à l’intérieur d’un périmètre limité, et un autre inavouable: la spéculation foncière42. Cette rencontre consacrée au thème de l’eau à Genève et dans la région Rhône-Alpes se situe forcément à la croisée des échelles locales, régionales, nationales et internationales. La prise en compte des espaces baignés par les cours d’eau retenus lors de ce colloque l’exige. En amont de Genève, l’Arve prend sa source en France dans le massif du Mont-Blanc, puis parcourt ce territoire avant de se jeter à Genève dans le Rhône. Toujours en amont de Genève, le fleuve traverse les cantons de Vaud et du Valais avant de se déverser dans le lac Léman. En aval de Genève, le fleuve s’étend dans le Département du Rhône. Nous sommes par ailleurs redevables à nos collègues suisses et français issus de diverses disciplines d’avoir bien voulu participer à ce colloque. Deux l’ont fait dans le prolongement de leur diplôme en histoire économique, Doron Allalouf et Gabriel Bender, alors que Philippe Bovier, médecin à la clinique psychiatrique Belle-Idée de Genève, a contribué à renforcer le thème de l’eau médicale. Nous remercions les autorités du canton d’avoir détaché trois ingénieurs pour s’exprimer sur la régularisation des cours d’eau. Nos remerciements s’adressent également à nos collègues de l’École nationale des ponts et chaussées de Lyon, Sandrine d’All’Aglio et Sylvain Petitet, ainsi qu’à René Arrus et Malika Amzert, chercheurs au CNRS. Enfin notre reconnaissance englobe Olivier Perroux et Jean-Claude Vernex de l’Université de Genève, Olivier Faure de l’Université de Lyon, Anne Dalmasso de l’Université de Grenoble et Denis Varaschin de l’Université d’Arras. Que ces quelques lignes consacrées à leur présentation incitent le lecteur à lire les contributions rassemblées autour de quatre thèmes : l’eau industrielle, les adductions urbaines et rurales, l’eau thérapeutique et la régularisation des cours d’eau. L’eau industrielle L’eau motrice est le premier thème du colloque. Interpellés par la crise énergétique des années 1970, les historiens se sont saisis de cette problématique43. En écho aux spécialistes des sociétés contemporaines, leurs homolo42. Leïla EL-WAKIL, « La métamorphose de la rade aux XIXe et XXe siècles » dans BROILLET, Genève sur l’eau...., p. 114. 43. Voir notamment Jean-Claude DEBEIR, Jean-Paul DELEAGE, Daniel HÉMERY, Les servitudes de la puissance. Une histoire de l’énergie, Paris, 1986 ; Bouda ETEMAD, Jean LUCIANI (sous la dir. de Paul BAIROCH et de Jean-Claude TOUTAIN), World Energy Production (1800-1985), Genève, 1991. Désormais, les projections dans l’avenir passent par l’analyse du phénomène dans la longue durée, voir Pierre BAUDY, Alain BELTRAN, Boris BERKOWSKI et alii (sous la dir. de), Énergie et société. Quelle légitimité pour les systèmes énergétiques du XXIe siècle, Paris, 1995, p. 383-329.

13

gues du monde préindustriel se sont également emparés de cette question centrale. Dans son œuvre synthétique Civilisations matérielles, économie et capitalisme, Fernand Braudel considère, chiffres à l’appui, que les systèmes énergétiques sont l’un des problèmes majeurs des économies préindustrielles44. Au département d’histoire économique de Genève, l’énergie a été prise en compte dès le milieu des années 1980 pour les sociétés tant traditionnelles45, qu’industrielles46. L’exposé de Liliane Mottu-Weber montre bien que la question de la force motrice constitue un problème stratégique majeur auquel Genève a été confrontée. Certes, le canton est baigné par plusieurs cours d’eau d’importance, mais les possibilités de prises d’eau industrielles sont réduites. Comme indiqué plus haut, les sites extra-muros sont potentiellement dangereux dans la mesure où ils ne peuvent être défendus en cas de conflit. D’autres considérations d’ordre militaire réduisent encore ce potentiel d’exploitation industrielle. Au contraire d’autres régions, comme dans l’Oise où les autorités cherchent à libérer les cours d’eau pour assurer un transport rapide des troupes47, les édiles genevois y entravent la circulation afin de prévenir toute attaque navale. Encore pour des raisons sécuritaires, cette fois dans le but d’assurer l’approvisionnement alimentaire, le gouvernement privilégie les moulins à blé. Dans ces conditions, la concurrence pour l’accès à l’eau entre industriels, plus particulièrement entre anciens et nouveaux secteurs, devient plus rude. Les produits coloniaux, chocolat et tabac, ainsi que les secteurs pilotes du XVIIIe siècle, l’horlogerie et les indiennes, doivent se faire une place aux côtés des drapiers (moulins à foulon) et de la branche privilégiée des moulins à farine. La communication d’Anne Dalmasso nous est bien utile pour appréhender l’eau industrielle en amont de l’Arve. Comme à Genève, une multitude de petites unités de faible puissance – les moulins – forment la base de départ au début du XIXe siècle. En décrivant l’évolution des usages industriels de l’Arve et de ses affluents en Haute-Savoie, l’auteur montre le cheminement suivi par cette région pour parvenir à l’hydroélectricité. Elle n’oublie pas de souligner l’étape intermédiaire hydromécanique. Celle-ci dynamise tout au long du XIXe siècle la force motrice hydraulique, et bien au-delà puisque la nouvelle technologie électrique est loin de chasser
44. Fernand BRAUDEL, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, t. 1, Paris, 1979, p. 294-326. 45. Laurence WIEDMER, « Les moulins de l’Hôpital général de Genève au XVIIIe siècle » dans Bernard LESCAZE (éd.), Sauver l’âme, nourrir le corps. De l’hôpital général à l’Hospice général de Genève (1535-1985), Genève, 1985, p. 233-260 ; Liliane MOTTUWEBER, « Moudre, battre et fouler : les multiples tâches des moulins genevois au XVIe siècle (1477-1630) » dans Liliane MOTTU-WEBER, Dominique ZUMKELLER (éd.), Mélanges d’histoire économique offerts au professeur Anne-Marie Piuz, Genève, 1989, p. 211-229. 46. Paul BAIROCH, « L’énergie et l’industrie manufacturière entre le monde traditionnel et le monde industrialisé : approche quantitative (1750-1913) » dans Paul BAIROCH, Anne-Marie PIUZ (éd.), Des économies traditionnelles aux Sociétés industrielles, Genève/Paris, 1985, p. 171-194. 47. Voir Guil BENSOUSSAN, « L’Oise, une rivière de guerre » dans HILAIRE-PÉREZ, MASSOUNIE, SERNA, Archives, objets des constructions de l’eau..., p. 241-263.

14

l’ancienne. À l’instar d’autres secteurs, les innovations sont loin de se substituer aux anciennes technologies. Ainsi, il est faux d’opposer le gaz à l’électricité. Bien au contraire. L’électricité stimule largement l’industrie gazière qui s’étend grâce à des tarifs appropriés et au développement de ses usages calorifiques, principalement la cuisine au gaz48. Il y a véritablement imbrication de technologies. L’implication régionale trouve ici sa raison d’être. Il ne pourrait être question d’eau industrielle dans la région sans traiter du Rhône. Avant de nous intéresser à son évolution en amont du lac, restons en France. Le fleuve traverse en effet la Haute-Savoie. La contribution de Denis Varaschin confirme l’intérêt d’une approche régionale dépassant les frontières. Il observe que les Genevois cherchent à valoriser leur expérience précoce dans les marchés du Haut-Rhône, qu’ils considèrent comme un débouché naturel. Ils y sont présents à plusieurs titres. D’abord à celui d’experts : l’ingénieur Daniel Colladon en tête, dont le souvenir est quelque peu effacé par l’aura de son successeur Théodore Turrettini, conçoit la première centrale pré-électrique à Bellegarde (distribution à câbles et poulies). En tant que fournisseurs d’équipement : les constructeurs électromécaniques et de machines hydrauliques livrent leurs produits en France voisine. Enfin, comme service financier par l’intermédiaire de leur holding spécialisée. Autre élément témoignant de l’intérêt d’une approche à l’échelle internationale : l’observation du phénomène de préférence nationale. Si celui-ci dope le marché intérieur des entreprises suisses, il se retourne contre elles dans les marchés extérieurs. Ainsi les Genevois sont peu à peu expulsés des positions qui leur semblaient naturelles. Un mouvement stimulé par la montée en puissance des nationalismes exacerbés par deux guerres mondiales. Durant ces périodes, surtout pendant le premier conflit mondial, une large partie de l’économie suisse est étroitement imbriquée avec l’Allemagne. La suite verra l’entreprise nationalisée EDF, après un court laps de temps au concours, s’approvisionner exclusivement en équipement fabriqué en France. Dans la foulée, le fleuron alémanique Brown, Boveri & Cie perdra sa filiale Compagnie électromécanique, plus connue sous son abréviation CEM. La contribution de Doron Allalouf prolonge celles de Mesdames Mottu-Weber et Dalmasso. La construction près de Genève dans les années 1890 de la première centrale hydroélectrique européenne à courants polyphasés pouvait faire penser à une rupture dans le processus d’évolution technologique. Il n’en est rien, la continuité l’emporte : cette usine pionnière, représente, selon cette analyse, l’aboutissement d’une succession d’expériences pendant plus de deux décennies. En effet, dès le début des années 1870, le savoir-faire accumulé dans le contexte des petites fournitures d’eau motrice à l’industrie urbaine alimentée en eau sous pression par le réseau municipal, se révèle fort utile. D’abord pour passer à l’échelle supérieure, dans les années 1880, avec la construction de la centrale à eau sous pression de la Coulouvrenière. Puis lors de la conception et la réalisation du projet plus ambitieux de la centrale hydroélectrique dans les années 1890. Cette
48. Voir Serge PAQUIER, Jean-Pierre WILLIOT (sous la dir. de), L’industrie du gaz en Europe (XIXe-XXe siècles). L’innovation entre marchés privés et collectivités publiques, Bruxelles/Berne/Berlin/Francfort-sur-le-Main/New York/Oxford/Vienne, 2005, p. 56-61.

15

percée technologique permet de devancer la concurrence des puissantes multinationales berlinoises, Siemens et AEG, qui cherchent à s’imposer dans le marché suisse. Le lien entre les deux technologies – eau sous pression et hydroélectrique – relève également du domaine financier. Les bénéfices générés par l’ancienne centrale de la Coulouvrenière assurent le service de la dette de la nouvelle centrale hydroélectrique. Il faut rappeler que le concepteur des deux centrales, Théodore Turrettini, fait partie des conservateurs appelés par ses pairs à la municipalité pour réduire les déficits budgétaires. Et cela à l’instar d’un autre spécialiste de l’industrie des réseaux, Gustave Ador, chargé de la même tâche au gouvernement cantonal49. Adductions urbaines et rurales Les adductions d’eau dans les grandes villes sont déjà mieux connues50. L’intérêt de traiter ce thème à Genève a été de mettre en évidence les problématiques relatives aux adductions d’eau tant dans des villes de moyenne importance (entre 10 et 15 000 habitants au tournant des XIXe et XXe siècles) que dans les espaces ruraux. Nos collègues français, de l’École nationale des ponts et chaussées et du CNRS ont présenté trois études consacrées au Département du Rhône. Ils insistent sur la multiplicité des acteurs impliqués dans le processus d’installation et de développement des réseaux d’adduction. En prenant l’exemple de Givors, ville de 13 000 habitants principalement orientée vers la batellerie, Sylvain Petitet s’interroge sur le paradoxe français. Il observe la confrontation de deux tendances. Celle composée d’une multitude d’acteurs, surtout les petites unités administratives issues d’un ancien découpage comptant 40 000 communes. Et celle représentée par un oligopole formé de puissants groupes privés intégrés verticalement et horizontalement. Un troisième acteur n’est pas à négliger : l’État central. Sylvain Petitet observe la longue période de maturation d’un projet qui débute à la fin du XIXe siècle. Comme partout, partisans de l’eau de source et du pompage dans les cours d’eau s’affrontent. Hésitations des experts, des analystes des eaux et des collectivités locales, tous se bousculent pour faire reculer la décision finale, encore retardée par l’éclatement de la Première Guerre mondiale. Finalement, l’adoption d’une solution médiane consistant à pomper l’eau d’une nappe phréatique située à proximité du Rhône s’impose. Cette étude montre l’importance de la proximité du modèle d’une grande ville européenne. Face aux tergiversations à Givors, l’exemple lyonnais va s’imposer. Appliquer le système d’une grande cité rassure les décideurs des petites localités. Les progrès de l’hygiène constituent un élément mobilisateur. L’eau en abondance permet aux balayages public et domesti-

49. Voir Olivier VODOZ, « Le conseiller d’État et les finances genevoises » dans Roger DURAND, Daniel BARBEY, Jean-Daniel CANDAUX (éd.), Gustave Ador. 58 ans d’engagement politique et humanitaire, Genève, 1995, p. 231-246. 50. Voir François CARON, Jean DÉRENS, Luc PASSION et alii (sous la dir. de), Paris et ses réseaux. Naissance d’un mode de vie urbain (XIXe-XXe siècles), Paris, 1990, plus particulièrement p. 101-203.

16

que de lutter contre la poussière, considérée comme vecteurs de multiples maux. L’étude de Sandrine d’All’Aglio consacrée à Villefranche-sur-Saône, située au nord de Lyon et baignée par l’un des affluents du Rhône, élargit le thème à l’assainissement. Cet exemple illustre une fois encore la longue maturation des projets hydrauliques. En 1840, il faut un demi-siècle pour passer des premières bornes-fontaines à un système de pompage. Le choix s’est porté sur une élévation du cours d’eau traversant le centre provincial du Beaujolais qui compte 13 627 habitants en 1896. Cette position est acquise grâce à la liaison ferroviaire ouverte dès 1854 et à l’accueil progressif de plusieurs activités, telles les filatures textiles, l’industrie du blanchiment et une industrie métallurgique tournée vers les besoins locaux viticoles. En matière d’assainissement, l’importance du modèle des grandes villes ressort. En effet, les autorités municipales ont tranché entre deux solutions préconisées respectivement par Paris et Lyon. La première a développé pour l’ensemble de la ville un réseau unitaire rejetant progressivement toutes les eaux usées et de pluie dans la Seine ; pendant que Lyon a misé sur un système dual avec d’un côté les fosses d’aisance pour les eaux usées, et de l’autre un réseau recueillant les eaux pluviales. L’auteur conclut son étude par un constat : au-delà d’un simple réseau technique, le système d’assainissement est porteur d’un ensemble de pratiques sociales révélant les rapports entre ville et eau. Elle souligne en outre le rôle joué par l’État au côté des entrepreneurs privés et des municipalités, en faisant largement évoluer la situation avec l’adoption de la loi du 15 février 1902 relative à la protection de la Santé. L’étude met encore en exergue l’action des Agences de l’eau après la Seconde Guerre mondiale. Leurs incitations et leur financement sont déterminants pour la réalisation de la station d’épuration des eaux. L’analyse de René Arrus et Malika Amzert consacrée à la conquête de l’eau en milieu rural, sur la base de l’exemple du canton d’Anse à partir de la Seconde Guerre mondiale, complique encore le problème de la multiplicité des acteurs. Le travail souligne le rôle joué par l’un des puissants groupes privés – le cabinet d’ingénierie Merlin –, le syndicat mixte regroupant les communes concernées, l’État et les prestataires de services. Dès l’entredeux-guerres, le gouvernement met en place les bases d’un programme d’alimentation collective des communes en eau potable. À partir de 1932, le gouvernement se montre prêt à accorder des subventions pour acquérir des terrains et réaliser des travaux. Après la Seconde Guerre mondiale, le rôle de l’État se diffuse au sein du syndicat intercommunal, en lui attribuant une subvention conséquente, de 22 millions de francs, comptant pour 60 % des travaux à effectuer. Comme le relèvent les auteurs, l’omniprésence de l’État se manifeste par une implication financière massive. La puissance publique redistribue dans les équipements la manne du Plan Marshall. À partir des années 1960, le Département du Rhône va se substituer au pouvoir central. Le syndicat intercommunal étant le seul à fonctionner en gestion directe, on pourrait penser que le rôle des partenaires privés est limité. Il n’en est rien. Associé au syndicat dès sa formation en 1930, le cabinet d’ingénierie Merlin exerce plusieurs fonctions essentielles en assurant le choix des techniques et les études de faisabilité. Finalement, les auteurs constatent que la multiplicité
17

des acteurs n’empêchent pas le maintien d’une stabilité de l’organisation institutionnelle. Cet exemple de dérivation des eaux dans le Département du Rhône ne doit pas laisser accroire que les adductions rurales sont si tardives, comme l’indique l’analyse de Serge Paquier. Les campagnes genevoises sont en effet précoces à bénéficier d’une eau en abondance grâce à une éclosion de sociétés de distribution pompant les eaux du Rhône et de l’Arve. Pas moins de trois sociétés d’adduction rurales sont fondées à Genève entre 1864 et 1866. Il est vrai que parallèlement à l’explosion de la demande en site urbain dans les années 1860, la campagne genevoise réclame de l’eau pour lutter contre les incendies, alimenter les fontaines, promouvoir l’hygiène et répondre aux besoins de l’agriculture – irrigation des terres et abreuvement du bétail. Effectivement, à cette époque, les terres genevoises subissent les effets négatifs des liaisons ferroviaires. Alors que se met progressivement en place une « révolution économique genevoise », visant à diversifier un tissu monosectoriel horloger fragilisé par la concurrence, les campagnes céréalières genevoises souffrent de la concurrence des blés importés. L’initiative privée s’inscrit dans ce créneau novateur, notamment les édiles urbaines libérales, propriétaires de vastes domaines dans les campagnes où elles passent confortablement la période estivale dans de belles demeures. Les adductions rurales valorisent ces terres aux rendements inférieurs à la moyenne. Il ne faut dès lors pas s’étonner si le financement est pris en charge par ces élites à la fois bailleurs de fonds et consommateurs. L’exemple de la Société des eaux de l’Arve montre qu’il s’avère délicat de s’aventurer dans un segment de marché où les abonnés sont dispersés sur de vastes espaces. A contrario, les réseaux techniques de service public évoluant en espace urbain, tels le Service municipal des eaux et la compagnie gazière privée, tirent profit non seulement de la densité des consommateurs, mais encore de l’explosion de la demande à partir du milieu du XIXe siècle. La Société des eaux de l’Arve ne profitera de cette dynamique qu’à la fin de ce siècle, lorsque l’expansion urbaine atteindra sa zone d’influence. Le thermalisme, l’hydrothérapie et les loisirs Le thermalisme et l’hydrothérapie sont-ils des activités strictement économiques ou médicales ? Les contributions d’Olivier Perroux et d’Olivier Faure insistent sur la facette économique de ces affaires. Celle de Monsieur Faure présente le grand intérêt de situer l’histoire du thermalisme non seulement dans celle de la santé, des loisirs et du tourisme, mais également dans l’ensemble des transformations qui affectent les sociétés au XIXe siècle. L’auteur remet en cause bien des idées reçues. Principalement l’image dominante, façonnée par la littérature du siècle dernier et confirmée par les premiers travaux des historiens et des géographes, celle d’un mouvement essentiellement aristocratique et bourgeois prenant son essor dans la deuxième moitié du siècle. Premièrement, cette image prégnante masque des pratiques sociales plus larges. Deuxièmement, la chronologie doit être affinée. Replaçant son étude dans le contexte de la longue durée, l’auteur montre que l’essor des pratiques thermales remonte au dernier tiers du siècle des Lumières, notamment sous l’impulsion de la médecine aériste
18

néo-hippocratique. Par la suite, les liens se distendent. En effet, si le rôle des médecins apparaît évident à partir des années 1850, avec le succès des cures, ceux-ci ne peuvent être qualifiés de sommités médicales ; l’organisation de l’hydrologie doit beaucoup plus à des raisons économiques et patriotiques qu’à un mouvement scientifique. Du reste, la course à une hydrologie scientifique montre vite ses limites, risques et ambiguïtés. Les maladies du siècle, telle la syphilis, déterminent davantage la qualité des eaux que l’inverse. Le thermalisme est donc plus une aventure capitaliste que médicale. L’image forte d’une pratique des loisirs élitistes est également mise en cause. Elle ne saurait épuiser ni la diversité et la complexité des pratiques, ni la variété des clientèles. La présence d’un public modeste est attestée tout au long du XIXe siècle. L’étude du thermalisme est d’ailleurs un véritable laboratoire de recherche sociale. Les stations thermales peuvent par exemple être analysées comme lieux de naissance d’un nouveau produit tertiaire, associant les processus capitalistes les plus sophistiqués au recours à une main d’œuvre temporaire mal rétribuée. La contribution d’Olivier Perroux, consacrée à la Société hydrothérapique de l’Arve, illustre la deuxième phase d’essor du thermalisme. Nous sommes dans la seconde moitié du XIXe siècle, en nous référant à la chronologie proposée par Monsieur Faure. À Genève en particulier, et en Suisse en général, les années 1870 correspondent à un déplacement du centre européen scientifique et technique de la France vers l’Allemagne, qui monte en puissance pendant les Gründerjahren. La victoire allemande sur les champs de bataille lors de la guerre franco-prussienne de 1870-1871 s’accompagne d’un essor technique, économique et scientifique sans précédent. Il ne faut dès lors guère s’étonner si l’un des fondateurs de la société hydrothérapique s’est formé à Berlin. L’orientation de l’établissement en centre médical confirme la tendance prise depuis le milieu des années 1850 par ce quartier (Cluse et Champel) localisé au sud-est de Genève, dans la commune suburbaine de Plainpalais. On aurait pu douter un instant. Certes, le nouvel hôpital cantonal s’y est installé au milieu des années 1850. Mais on note une hésitation quant à l’usage à faire de l’affluent du Rhône qui baigne ses berges. L’établissement du fournisseur d’équipement de deux sociétés d’adduction rurales genevoises – Onex-Lancy et eaux de l’Arve – dénote l’existence d’une zone industrielle51. De plus, au milieu des années 1870, alors que la bataille pour les forces motrices urbaines du Rhône fait rage, des spécialistes, notamment Arthur Achard, diplômé de l’École des Mines à Paris, Théodore Turrettini et l’entrepreneur du percement du tunnel ferroviaire du St-Gothard, unissent leurs efforts pour utiliser l’Arve comme eau domestique. L’eau de la rivière serait détournée en aval par un canal à creuser sur la colline de Champel et serait filtrée dans des bacs de pierre naturelle installés dans le quartier de la Cluse. Cette solution présenterait l’avantage de détruire les diverses infrastructures de pompage et de distribution de force motrice qui encombrent l’embouchure du Rhône. C’était sans compter les autorités du canton voisin et riverain de Vaud, adeptes de la libération des cours
51. Il s’agit de l’entrepreneur Henri-Albert Schmiedt. Après avoir connu des déboires dans le secteur des distributions hydrauliques, il se convertira aux constructions métalliques.

19

d’eau, qui n’hésitent pas à recourir au Tribunal fédéral accusant les Genevois d’être à l’origine des fréquents débordements du lac. L’exemple de la Société hydrothérapique de l’Arve illustre encore la problématique de l’innovation pendant les phases de crise économique. Née pendant la Longue dépression des années 1875 à 1895, la société constitue un nouveau secteur porteur pour le quartier et s’insère dans cet espace destiné aux soins. Au nouvel hôpital cantonal s’ajoute la construction de logements destinés aux usagers des installations de la Société hydrothérapique de l’Arve. Et Olivier Perroux de s’interroger sur les relations entre service médical et spéculation immobilière. La contribution de Jean-Claude Vernex privilégie l’approche culturelle centrée sur la question du sens, donc des représentations sociales. Les vertus thérapeutiques des bains de mer ont été redécouvertes en France et en Angleterre à la fin du XVIIIe siècle. L’auteur s’interroge sur l’opposition entre eau fortifiante des rivières et eau anémiante des lacs. Il relève le retard relatif pris par ces derniers dans le développement et l’institutionnalisation de pratiques fondées sur le contact direct du corps avec l’eau. Sur la base des exemples des lacs Léman, d’Annecy et du Bourget, il ressort que les bains froids ne se développent que dans la seconde moitié du XIXe siècle. Dès lors, le processus d’institutionnalisation se réalise par la promulgation de règlements de police concernant les pratiques et les lieux de baignades, soit par l’édification d’espaces clos permettant l’immersion sans offusquer les bonnes mœurs. Cette dernière solution est adoptée dès le début des années 1860 à Lausanne, Vevey, puis Annecy en 1876. On ne peut que s’étonner que des villes d’eau comme Evian ou Aix-Les-Bains n’investissent pas dans les bains-clos. L’auteur se pose d’ailleurs la question de savoir si la cure thermale peut dévaloriser l’eau lacustre. Au tournant des XIXe et XXe siècles, la relation à l’eau lacustre amorce une évolution. Sous l’impulsion de la natation, la plage moderne, élégante et sportive se substitue aux austères bains-clos. Régularisation des cours d’eau La domestication du fluide ou la capacité humaine à contrôler la nature par ses techniques, problématise la régularisation des cours d’eau et le lot de mauvaises surprises qu’elle implique. La nature, et l’eau plus encore, ne se laissent pas facilement dompter. Des travaux complexes s’installent nécessairement dans la longue durée. Pour introduire la contribution de Gabriel Bender consacrée à la correction du Rhône en amont de Genève, nous nous permettons de la replacer dans le contexte des principales étapes de l’hydraulique en Suisse52. Pendant la première moitié du XIXe siècle, sous l’impulsion d’une industrialisation précoce, les distributions de force motrice se développent dans le nord-est de la Suisse. En comparaison, les corrections des cours d’eau stagnent, et cela à l’instar des adductions urbaines. Si dans le premier XIXe siècle, la lenteur de l’urbanisation en Suisse retarde les adduc52. Voir PAQUIER, « L’utilisation des ressources hydrauliques.... » dans GILOMEN, JAUN, MÜLLER, Veyrassat, Innovationen... ; du même auteur, Histoire de l’électricité en Suisse. La dynamique d’un petit pays européen (1875-1939), 1, Genève, 1998, p. 205-405.

20

tions dans les villes, force est de constater que la structure institutionnelle décentralisée helvétique forme un obstacle infranchissable aux grands projets intercantonaux de régularisation des cours d’eau. Il faut attendre la formation de la Confédération helvétique en 1848 pour débloquer la situation. Dès lors, les cantons doivent s’entendre pour recevoir des subventions et les travaux s’exercer sous la « Haute surveillance » de la Confédération. Les travaux sur le Rhin et la correction des eaux du Jura démarrent en 1853. Pour le Rhône, les inondations dévastatrices lors de la visite de Napoléon III en Suisse sont le facteur déclenchant de vastes chantiers dont Gabriel Bender nous rend compte. Faut-il pour autant croire que la « Haute surveillance » aplanisse tous les conflits ? L’auteur, qui analyse les débats politiques houleux, démontre le contraire. Les vieilles querelles entre Haut et Bas-Valais se raniment, les radicaux opposés aux conservateurs s’impliquent, alors qu’intervient un nouvel échelon institutionnel : le district. Même si l’époque des grands travaux de correction est achevée, il s’agit de continuer à gérer les cours d’eau en assurant leur entretien. Et de toujours mieux les connaître. À cet égard, l’étude du régime hydraulique genevois dans la longue durée fait l’objet d’une double contribution. L’une, de Marc Thöni et Pierre Grandjean, consacrée aux petites rivières du canton, fournit un instrument précieux. En effet, si les principaux cours d’eau du canton de Genève – lac Léman, Rhône et Arve – sont sous surveillance depuis plus d’un siècle, il n’en est pas de même pour les nombreuses rivières. On en compte plus de 200 dans le canton. Pour mieux les mesurer, il s’agit de recourir à diverses méthodes : chroniques locales, sources orales, séries d’observations, pluviométrie s’associent aux procédés plus complexes s’appuyant sur des modélisations. L’autre étude, celle de Luc Deley, focalise l’attention sur l’Arve du milieu du XIXe siècle à nos jours. Il s’agit d’une rivière capricieuse, ses crues débouchant périodiquement sur des inondations jusqu’au milieu du XVIIIe siècle. Une inondation plus importante que les autres, en 1888, décide les autorités genevoises à entreprendre une correction générale de longue durée. Elle se poursuit encore de nos jours. La Confédération, estimant qu’il s’agit en pareille occurrence de défendre le sol national, alloue jusqu’à 40 % des dépenses. À la sortie de la Première Guerre mondiale, lors de la crise de reconversion des économies qui touche gravement l’industrie helvétique entre 1920 et 1923 – les marchés extérieurs se ferment –, le gouvernement genevois demande des subsides à l’État fédéral. L’objectif est d’occuper les chômeurs en bâtissant le nouveau quai des Vernets. Comme le Conseil fédéral limite la subvention à 20 %, il n’y a pas de suite, si bien que les travaux de correction s’interrompent en aval du pont de Carouge. Il faut attendre l’après Seconde Guerre mondiale pour que ce long labeur reprenne. Le chantier, pris en charge par l’État de Genève, la Confédération et la commune riveraine de Carouge s’étalera jusqu’en 1971. Nous sommes loin d’avoir épuisé la thématique de l’eau tant les approches et les fonctions de ce fluide sont multiples. Les jalons posés dans cette introduction invitent toutefois à poser la réflexion dans la longue durée. L’eau offre un support primordial à chacune des étapes fondamentales de
21

l’histoire de Genève. D’abord, comme facteur de localisation des premiers habitats, puis en tant que voie naturelle de transport dès la mise en place de l’économie d’échanges au « bel âge du bronze ». Ensuite pendant les foires de Genève à la fin du Moyen Age, en offrant de nouveaux espaces à aménager destinés au bon fonctionnement de la métropole commerciale (extension des berges et création d’un nouveau bourg sur le delta de l’Arve). Puis en répondant aux besoins de l’industrie et en participant à l’embellissement de la Genève manufacturière d’Ancien Régime. Ce cheminement est jusque-là conforme à celui des autres cités localisées au bord de l’eau. En nous basant sur l’étude de Daniel Roche, on peut associer Genève à « ces nombreuses cités distribuées sur les grands fleuves » qui suivent le modèle parisien, « mais dont les équipements sont en retard »53. En effet, la première machine hydraulique genevoise de 1708 s’installe exactement un siècle après la station de pompage de la Samaritaine. Par contre, dès la seconde moitié du XIXe siècle, Genève sort de l’ordinaire. D’une part, dès le milieu des années 1860, sous l’impulsion des élites urbaines qui passent la période estivale dans leurs belles demeures à la campagne, le modèle d’adduction urbain se diffuse rapidement dans l’espace rural. D’autre part, cette ville se retrouve projetée dès les années 1880 aux avant-postes de la technologie en matière de centrales établies au fil de l’eau. Il fallait apporter simultanément une solution d’envergure à trois fonctions de l’eau : force motrice, adduction et régularisation. Cette réponse appliquée à l’intersection de deux vagues d’industrialisation présente l’avantage essentiel d’offrir un tremplin à l’implantation d’une centrale hydroélectrique pilote (à Chèvres en 1896). L’expérience sera valorisée dans les marchés, notamment en France voisine. Dans tous les pays développés, si l’eau aux XIXe et XXe siècles répond à de nouveaux besoins, tels la propagation de l’hygiène grâce à l’eau courante délivrée dans les habitations, l’assainissement, l’élargissement des adductions aussi bien en ville que dans les campagnes, le fluide nécessite aussi de nouvelles formes d’exploitation. Il requiert le déploiement de moyens techniques imposants nécessitant tant la concentration des savoirs et des capitaux que l’implication de multiples partenaires privés, publics et mixtes.

53. ROCHE, Histoire des choses banales..., p. 161.

22

PREMIÈRE PARTIE

L’EAU INDUSTRIELLE

DU MOULIN À FOULON AU « MOULIN À BROYER LE CHOCOLAT » : RIVALITÉS ET ADAPTATIONS DANS L’UTILISATION DE LA FORCE HYDRAULIQUE DU RHÔNE À GENÈVE (XVIe-DÉBUT DU XIXe SIÈCLE) par Liliane MOTTU-WEBER Faculté des Lettres de l’Université de Genève
« ...ceux qui ont quelque connoissance sont obligés d’avouër qu’il n’y a point de lieu où les moulins coutent tant d’édifier et entretenir que dans Genève à cause de l’inconstance du fleuve qui s’enfle prodigieusement en esté et baisse en hyver, de telle manière que ceux dudit Rocca ne font presque rien pendant trois mois de l’année. »1

Les moulins situés sur le Rhône à Genève ont une longue histoire, parfois mouvementée, dont certains aspects ont déjà fait l’objet de recherches et de publications2. Dans cet exposé historique, destiné à servir d’introduction au colloque consacré à l’utilisation de l’eau, deux problèmes me paraissent particulièrement intéressants à traiter dans le cadre genevois, celui de l’espace – et des difficultés créées par l’encombrement permanent dont souffre le fleuve – et celui des changements d’affectation subis par les moulins en fonction de l’évolution de l’économie locale.
I – UN ESPACE RESTREINT ET LES CONFLITS QUI EN RÉSULTENT

Pris entre le faubourg de Saint-Gervais et la cité entourée de ses fortifications, le Rhône faisait partie du système de défense de la ville. Il était fermé à ses deux extrémités par des rangées de pieux (estacades) et des chaînes empêchant le passage des bateaux, et n’offrait donc à la construction
1. Société d’histoire et d’archéologie de Genève [S.H], Gg 73/36, n° 51, Factum judiciaire, Information au sujet des moulins Rocca, 1693. 2. J’utiliserai ici le terme de moulin pour tout établissement situé sur la berge ou sur le Rhône possédant une roue qui fait fonctionner un ou plusieurs engins, soit virant/tournant, soit battant (en rappelant que le terme de « battoir » est ambigu et désigne à la fois un moulin à pilons et un moulin à meule tronconique écrasant les matières en tournant dans le creux d’une pierre circulaire). Pour les travaux les plus récents sur les moulins à blé : Laurence WIEDMER, « Les moulins de l’Hôpital général de Genève au XVIIIe siècle » dans Sauver l’âme, nourrir le corps. De l’Hôpital général à l’Hospice général de Genève, 1535-1985, éd. par Bernard Lescaze, Genève, 1985, p. 233-260 ; ID., Pain quotidien et pain de disette. Meuniers, boulangers et État nourricier à Genève (XVIIe-XVIIIe siècles), Genève, 1993. Sur l’ensemble des établissements utilisant la force hydraulique : Liliane MOTTU-WEBER, « Moudre, battre et fouler : les multiples tâches des moulins genevois au XVIe siècle (1477-1630) » dans Mélanges d’histoire économique offerts au professeur Anne-Marie Piuz, L. Mottu-Weber et D. Zumkeller (éd.), Genève, 1989, p. 211-229, et La Genève sur l’eau, Philippe Broillet (éd.), Bâle, 1997 (Les monuments d’art et d’histoire du Canton de Genève, tome I).

25

de bâtiments abritant des roues hydrauliques qu’un espace limité, qui s’étendrait, à l’heure actuelle, du pont des Bergues à celui de la Coulouvrenière. Certes, plusieurs groupes de moulins situés en aval de la dernière estacade (« sous Saint-Jean » et en deux points de la Coulouvrenière) furent utilisés dès le moyen âge. Mais si certains d’entre eux bénéficiaient incontestablement d’un courant régulier plus favorable à leur fonctionnement, leur accès à partir de la ville pouvait être coupé à la moindre alerte. Chaque fois qu’ils se sentirent en danger d’être attaqués par leurs voisins, comme aux XVIe et XVIIe siècles, par exemple, les Genevois cherchèrent à assurer l’autarcie de leur cité en utilisant au maximum l’espace disponible à l’intérieur des remparts pour y implanter des « rouages ». Surtout destinés à la mouture du blé, ceux-ci étaient également utilisés par des artisans des différents secteurs de la manufacture locale (draperie, fabrication du papier, petite métallurgie). Moins menacés au XVIIIe siècle, ils purent de nouveau plus facilement implanter leurs établissements à l’extérieur des remparts. Mais en dépit de cet élargissement de l’espace disponible, l’accroissement de la population et des besoins en force motrice fut à l’origine de nombreux litiges, particulièrement durant la seconde partie du XVIIIe siècle. Ces conflits pouvaient être exacerbés certaines années par l’irrégularité du débit du Rhône, due à des conditions atmosphériques particulièrement défavorables. À long terme, ils furent aussi provoqués par le recours à de nouvelles techniques permettant de remplacer l’énergie humaine ou animale par l’énergie hydraulique. En marge des moulins servant à produire de l’énergie, il convient de mentionner quelques autres utilisations de l’eau du lac et du Rhône qui souvent entraient en concurrence directe avec ces roues à eau. La plus importante est la Machine hydraulique, qui, à partir du début du XVIIIe siècle, fournit de l’eau aux fontaines et aux particuliers. Située vers la pointe, orientale de l’Ile, elle entraîna la construction d’une longue digue, qui compromit parfois l’activité des établissements situés sur l’autre bras du Rhône3. L’on rappellera en outre l’existence de divers mécanismes servant à pomper l’eau des ateliers de teinturiers et d’indienneurs, de pontons construits au bord de l’eau pour le rinçage des fils de soie ou des draps de laine teints (XVIeXVIIe siècles), puis des toiles de coton et des indiennes (XVIIIe siècle), sans oublier les tanneries, les boucheries, les bateaux-lavoirs et plusieurs bains et « lieux publics »4.
3. Sur les différentes machines hydrauliques genevoises, voir Bénédict FROMMEL, dans : La Genève sur l’eau, op. cit., p. 243-249. 4. Pour ces autres aspects de l’utilisation de l’eau, on se reportera aux cartes que j’ai établies dans : Liliane MOTTU-WEBER, Économie et Refuge à Genève au siècle de la Réforme : la draperie et la soierie (1540-1630), Genève, 1987 (Mémoires et documents publiés par la Société d’histoire et d’archéologie, vol. LII), p. 103, (moulins à foulon et teintureries à Genève, 1540-1630) ; ID., « Moudre, battre et fouler », op. cit., p. 213 (les moulins à Genève en 1477) et p. 217 (moulins à blé et à foulon, meules et battoirs à Genève, 1539-1630) ; ID., « Marchands et artisans du second Refuge à Genève » dans Genève au temps de la Révocation de l’Édit de Nantes, 1680-1705, Genève, 1985 (Mémoires et documents publiés par la Société d’histoire et d’archéologie de Genève, vol. L), p. 333 (fabriques d’indiennes et machines à friser hydrauliques) et p. 359 (moulins à friser et teintureries, XVIIe et XVIIIe siècles) ;

26

Figure 1. Principaux établissements situés sur le Rhône à l’intérieur de la cité5

La figure 1, qui date de 1794, montre bien l’étroitesse de l’espace disponible, délimité en aval, à la hauteur des bastions du Temple et de Hollande, par deux estacades (rejointes par les digues dirigeant le courant vers les moulins Messaz et Châtel situés extra-muros) et les « barres » formées par les moulins Oltramare (A) et Rey (K), ainsi que par les « frises » (ratineuses), râpes à tabac et moulins à chocolat Perrochin et Chambrier (H et I). De l’autre côté, en descendant le Rhône, le bras gauche est d’abord occupé dans toute sa largeur par la Machine hydraulique (L) et sa passerelle d’accès, puis par le « moulin à bateau » de l’Hôpital (M), dont la double digue, accusée de diminuer la force du courant nécessaire à la Machine hydraulique, faisait depuis 1786 l’objet de discussions entre les « commis sur les bords du Rhône », qui finirent par décider sa démolition en 17956. Plus
ID., « Les activités manufacturières » (chap. XVI) dans Anne-Marie PIUZ, Liliane MOTTUWEBER et al., L’économie genevoise, de la Réforme à la fin de l’Ancien Régime (XVIeXVIIIe siècles), Genève, 1990, p. 428 (moulins à foulon, teintureries et affaitements, XVIedébut XVIIe siècles) et p. 435 (moulins à friser, teintureries et tanneries, XVIIe et XVIIIe siècles). Sur l’encombrement du fleuve, Anastazja Winiger-Labuda vient d’apporter quelques compléments d’information intéressants dans La Genève sur l’eau, op. cit., p. 87-113. Sur les bains, ibidem, p. 258-267 (Isabelle Brunier, B. Frommel). Sur les conflits entre propriétaires, voir également L. WIEDMER, Pain quotidien, op. cit., p. 152 ss. 5. Archives d’État de Genève [désormais : AEG], Travaux, B 8, 1794 (GeorgesChristophe Mayer, géomètre). 6. AEG, Registres du Conseil, vol. 290, f. 188-193, 387-388, 400-403, (février-mai 1786) ; L. WIEDMER, Pain quotidien, op. cit., p. 158.

27

difficiles à distinguer, plusieurs moulins isolés se trouvent dans les maisons C (Dallaizette et Vallette) et E (Liotard), situées sur la rive droite, et à la pointe de la grande Ile aux numéros 222, 223 et 224 (Oltramare). L’encombrement du fleuve est encore augmenté par les piliers des quatre ponts qui relient l’Ile aux berges opposées7 et par la « grande digue », qui sert à détourner le courant vers la Machine hydraulique située sur l’autre versant de l’Ile. Tous ces rouages possèdent leur système de « tournes », sortes de rangées de pieux reliés par des planches servant à canaliser les « cours d’eau ». Inséparables des moulins, dont ils conditionnent le fonctionnement, ces derniers sont généralement très précisément définis dans les actes d’albergement – soit cession du domaine utile, par la Seigneurie, contre une redevance – de location ou de vente de ces moulins8.

7. L’ingénieur Nicolas Céard n’écrit-il pas, dans un mémoire de la fin du XVIIIe siècle faisant le point sur les possibilités qu’il y aurait de rendre le Rhône navigable à l’intérieur de la ville, que « le Rhône traverse la République de Genève et son territoire à sa sortie du lac ; [et qu’] ils se trouvent [sic] sur son cour dans le passage de cette ville deux ponts trop étroits et une infinité d’établissemens dont elle souffrirait difficilement la perte, quelques dédommagemens qu’on lui pût accorder » ! Il faudrait par conséquent contourner cette portion du fleuve en empruntant les fossés des remparts, ce qui ne lui semble pas réalisable : AEG, Archives de familles, 1ère série, Céard, Dossier VI, f. 103. 8. Notons que l’Ile actuelle était divisée à l’époque en deux parties, la grande Ile (partie orientale) et la petite Ile (à l’ouest). Deux des ponts au moins avaient été des ponts bâtis avant l’incendie de 1670 et aux travaux de reconstruction de 1740. Les « frises » – ou moulins à friser, ou ratineuses – sont des mécanismes servant au frisage des draps de laine, soit à l’une des opérations d’apprêt, qui consiste à provoquer la formation de petits nœuds de poils à la surface de ces tissus en les frottant avec une planche rugueuse à laquelle on imprime (manuellement ou mécaniquement, selon l’époque) un mouvement circulaire. Voir Liliane MOTTU-WEBER, « L’apparition de la “machine à friser” manuelle et hydraulique à Genève à la fin du XVIIe siècle. Contribution à l’histoire des techniques de finissage » dans Actes du 112e Congrès national des Sociétés savantes, Lyon 1987, Histoire moderne et contemporaine, t. I, Textile : production et mode, Paris 1987, p. 89-92.

28

Figure 2. Plan des digues (ou « tournes ») rattachées aux moulins Rey (env. 1780), avec mention d’emplacements de bâtiments du Moyen Âge et du XVIe siècle9

Mais cette accumulation d’obstacles empêchant le libre cours de l’eau ne mécontentait pas seulement les usagers locaux, les bateliers et les amodiataires de la pêche. Elle provoqua jusqu’à la fin du XIXe siècle les protestations des autorités bernoises, puis vaudoises et même valaisannes, qui la rendaient responsable des trop fréquentes inondations subies par les villes
9. AEG, Travaux, B 5, n° 13 ; il s’agit des moulins Rey, anciennement Rocca, Pictet, puis Jurine, et futurs moulins Roussillon (Fig. 1, K).

29

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.