L'Histoire de France en 1000 citations

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"Gloire aux pays où l'on parle, honte aux pays où l'on se tait."

Georges Clemenceau, Chambre des députés, 4 juin 1888.




De la Gaule à la France contemporaine, ce livre parcourt l'Histoire en 1000 citations. Il donne ainsi la parole aux acteurs les plus divers : souverains, princesses, militaires, diplomates, militants, écrivains, philosophes... Chaque citation, authentifiée par sa source et mise en situation, est expliquée. C'est donc une histoire dialoguée, découpée en courtes scènes et plus vivante que jamais.



Agrippa d'Aubigné - Beaumarchais - Blum - Bossuet - Charlemagne - Clemenceau - Clovis - Danton - de Gaulle - François Ier - Gambetta - Henri IV - Hugo - Jeanne d'Arc - Lafayette - Louis XIV - Louis XVI - Madame de Maintenon - Malraux - Napoléon Ier - Napoléon III - Proudhon - Talleyrand - Zola



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"C'est un très beau pari qu'a réussi Michèle Ressi : raconter l'Histoire de France en égrenant dans l'ordre chronologique mille notices plus curieuses les unes que les autres. L'historienne a déjà démontré ses qualités de plume et son érudition à travers plusieurs ouvrages. Elle tire ici de chaque citation le prétexte à un court exposé du contexte historique. En quelques mots, tout est dit et tout devient clair."

Herodote.fr





  • Gaule (VIe siècle av. J.-C.- 481 apr. J.-C.)


  • Moyen Age (481-1483)


  • Renaissance et guerres de Religion (1483-1589)


  • Naissance de la monarchie absolue (1589-1643)


  • Siècle de Louis XIV (1643-1715)


  • Siècle des Lumières (1715-1789)


  • Révolution (1789-1795)


  • Directoire (1795-1799)


  • Consulat (1799-1804)


  • Empire (1804-1814)


  • Restauration (1814-1830)


  • Monarchie de Juillet (1830-1848)


  • Deuxième République (1848-1852)


  • Second Empire (1852-1870)


  • Troisième République (1870-1939)


  • Seconde Guerre mondiale (1939-1945)


  • Quatrième République (1945-1958)


  • Cinquième République (1958-)


  • Index des noms

Publié le : jeudi 7 juillet 2011
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EAN13 : 9782212001990
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Michèle Ressi
L’Histoire
de France
en 1000
citations
(Des origines à nos jours)Groupe Eyrolles
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© Groupe Eyrolles, 2011
ISBN : 978-2-212-54304-9Préface

Qui de nous n'a cité un jour une phrase
célèbre sans même s'interroger ? D'où
viennent ces mots ? Qui les a prononcés,
quand et pourquoi ? Et que voulaient-ils alors
exprimer ?
Certains de ces mots sont de circonstance.
N'est pas à la portée de tous le « L'État, c'est
moi » de Louis XIV. Le « Savent pas tirer »
du général de Gaulle au Petit Clamart n'est
pas d'usage courant. D'autres ont valeur
éternelle, comme quand le même de Gaulle,
voyant un calicot « Mort aux cons ! », laisse
tomber : « Vaste programme ».
Il en est qui sont de leur temps. « Messieurs
les Anglais, tirez les premiers » n'avait de
sens que parce que, alors qu'il fallait deux
minutes pour nettoyer les fusils et
réapprovisionner, celui qui tirait le premier
n'avait plus les moyens de répliquer à une
charge. Et « Passer le Rubicon » n'a de sens
que pour qui viole les lois de la République
romaine. Mais le sens littéral est une chose,
qui n'efface pas l'image.
D'autres, prononcés un jour, sont
reconductibles à perpétuité. « N'avouez
jamais ! » aura souvent servi et « Que
d'eau ! » aura laissé le temps de réfléchir à
celui que le cataclysme laisse sans voix.
Certains doivent plus à la renommée qu'à
l'histoire. Un mot plus bref a sans doute étéplus réel que l'affirmation par Mirabeau de la
volonté du peuple ou celle, par Cambronne,
de la garde qui ne se rendait pas.
Il en est enfin qui n'appartiennent à l'histoire
que par la place que celle-ci leur a réservée.
Qui n'a un jour dit ou pensé « T'as de beaux
yeux, tu sais » et qui, verre en main, n'a
déclaré « Y en a aussi ! »
Tout cela forme un arsenal. Chargé d'histoire
autant que de sens, teinté d'ironie délibérée
ou d'humour involontaire, il est notre
première ou notre dernière cartouche. Il peut
dispenser de penser. Il peut ponctuer. Il peut
en dire plus long qu'une phrase. On s'en sert
quand on veut ou quand il vient et, que le
mot ait été ou non bien placé, ce n'est pas
dans l'action le moment de réfléchir à son
origine. Il n'est pas interdit, après, de flâner
dans ce florilège où se mèlent les temps, les
lieux, les occasions.
S'exprimer par citations, ce serait voler.
Ajouter à sa propre prose ce petit éclair où
l'histoire se teinte d'humour, c'est souvent
introduire le propos d'aujourd'hui dans la
continuité du temps. C'est aussi s'offrir le
plaisir de voir sourire ou grimacer
l'interlocuteur. Et l'on ne peut que se réjouir si
lui prend, le soir venu, l'idée d'en savoir plus
sur un mot saisi au vol.
JEAN FAVIER
Membre de l'InstitutSommaire
Préface 3
eGaule (VI siècle av. J.-C.- 481 apr. J.-C 7
.)
Moyen Âge (481-1483) 13
Renaissance et guerres de Religion (148
55
3-1589)
Naissance de la monarchie absolue (158
85
9-1643)
11
Siècle de Louis XIV (1643-1715)
3
14
Siècle des Lumières (1715-1789)
5
18
Révolution (1789-1795)
9
25
Directoire (1795-1799)
5
26
Consulat (1799-1804)
5
27
Empire (1804-1814)
9
30
Restauration (1814-1830)
1
32
Monarchie de Juillet (1830-1848)
7
34
Deuxième République (1848-1852)
1
35
Second Empire (1852-1870)
7
37
Troisième République (1870-1939)
342
Seconde Guerre mondiale (1939-1945)
9
44
Quatrième République (1945-1958)
9
46
Cinquième République (1958-)
1
50
Index des noms
9
51
Bibliographie
7
51
Table des matières
9Gaule
e(VI siècle av. J.-C.-
481 apr. J.-C.)
« Malheur aux vaincus. »
BRENNUS aux Romains, 390 av. J.-
C.
Histoire romaine, Tite-Live (historien
romain né en 59 av. J.-C.).1
Brennus est le chef des hordes gauloises qui
déferlent sur l'Italie du Nord : conquise, elle
devient la Gaule cisalpine. Rome est prise,
pillée, incendiée. Catastrophe nationale et
stupeur de toute l'Antiquité : pour la première
et dernière fois (avant sa chute finale, mille
ans après), la capitale de l'Empire romain
tombe sous les coups d'une armée
étrangère.
Brennus, vainqueur, jette son épée dans la
balance où se pesait la rançon de la ville,
pour augmenter le poids d'or réclamé comme
prix de son départ. Aux protestations des
Romains, il répond : « Vae victis. »
L'expression, devenue proverbe, signifie queles vaincus n'ont droit à aucune justice de la
part des vainqueurs.
« Nous ne craignons rien,
sinon que le ciel ne tombe
sur nos têtes. »
Un guerrier gaulois à Alexandre le
Grand, 335 av. J.-C.
Géographie, livre VII, Strabon (géogr
aphe grec né en 58 av. J.-C.).
2
Fière réplique, également citée par Arrien,
historien romain.
Les Gaulois, tribus nomades, ont traversé
l'Europe et poursuivi leur expansion jusqu'aux
rives du Danube. Alexandre, roi de
Macédoine, a convié à sa table ces guerriers.
Âgé de 20 ans, déjà conquérant dans l'âme
et prêt à devenir le héros mythique de
l'Antiquité, Alexandre demande durant le
repas aux Gaulois ce qu'ils craignent le plus,
s'attendant naturellement à ce qu'ils
répondent que c'est lui. Eh bien, non, ces
Gaulois ne craignent véritablement rien, ni
personne.
Un siècle après, « le javelot romain brisa la
fierté gauloise », selon Polybe, historien grec
contemporain de ce revers de fortune. La
fougue anarchique des Gaulois ne pouvait
résister durablement à la discipline des
Romains, dont l'Empire s'étendait sur
l'Europe et au-delà. L'histoire est d'abord une
interminable suite de guerres.« Quand nous ne formerons
en Gaule qu'une seule
volonté, le monde entier ne
pourra nous résister. »
VERCINGÉTORIX à ses troupes,
mai 52 av. J.-C., à Gergovie.
La Gaule (1947), Ferdinand Lot.
3
Les tribus gauloises, victimes de leur
désunion, viennent d'élire ce jeune noble,
chef suprême d'une coalition contre les
Romains qui se veulent maîtres de l'Europe.
Quand César marche vers la Loire,
Vercingétorix ordonne de brûler tous les
villages pour affamer l'ennemi. Mais on ne
peut se résoudre à incendier Avaricum
(Bourges), seule grande et belle ville de
Gaule, puissamment fortifiée. Après deux
mois de résistance, elle tombera, le 20 avril.
Dans sa Guerre des Gaules, César parle de
40 000 morts – il a décuplé le chiffre. Mais il
note, en bon observateur : « Si l'adversité
diminue d'habitude l'autorité des chefs, elle
grandit de jour en jour le prestige de
Vercingétorix. »
Le mois suivant, le Gaulois remporte la plus
grande victoire de sa courte carrière :
Gergovie (près de Clermont-Ferrand). César
doit lever le siège, minorant ses pertes à 700
légionnaires. Les statistiques truquées
nourrissent la légende ou la propagande, et
l'histoire de Vercingétorix nous est surtout
connue par le récit de son adversaire, César.« Prends-les ! Je suis brave,
mais tu es plus brave
encore, et tu m'as vaincu. »
VERCINGÉTORIX jetant ses armes
aux pieds de César, fin septembre
52 av. J.-C., à Alésia.
eGuerre des Gaules (à partir du IX si
ècle, multiples éditions et traduction
s de ce grand texte historique et litté4 raire), Jules César.
Ces mots du vaincu rapportés par le
vainqueur servent d'épilogue à la brève
épopée du guerrier gaulois, face au plus
illustre des généraux romains. En grand
stratège, César est parvenu à enfermer
Vercingétorix et son armée à Alésia (en
Bourgogne). L'armée de secours, mal
préparée, est mise en pièce par César qui
exagère encore les chiffres : 246 000
Gaulois, dont 8 000 cavaliers. Vercingétorix
juge la résistance inutile, et se rend, pour
épargner la vie de ses hommes – quelque 50
000, mourant de faim après quarante jours
de siège.
Le vaincu, jeté dans un cachot, exhibé six
ans après comme trophée lors du triomphe
de l'empereur César, finira décapité : « Vae
Victis ! ».
La chute d'Alésia marque la fin de la guerre
des Gaules et l'achèvement de la conquête
romaine. Mais le mythe demeure bien vivant,
en France : Vercingétorix, redécouvert par
eles historiens au XIX siècle et popularisé
jusque dans la bande dessinée, est notrepremier héros national.
« La Paix, cette Cité qui
assure les mêmes droits aux
vaincus et aux vainqueurs,
aimez-la, honorez-la.
Puissent les leçons de la
bonne comme de la
mauvaise fortune vous
enseigner de ne pas
préférer la résistance qui
perd à l'obéissance qui
sauve ! »
Légat Petilius CEREALIS, 70.
Histoires (nombreuses éditions et tra
ductions), Tacite (historien romain d
eru I siècle).5
La Gaule est une colonie de l'Empire romain,
erdepuis Auguste (I siècle av. J.-C.)
Parent de l'empereur Vespasien et chargé de
pacifier la Bretagne, ce général romain
s'adresse aux représentants de tribus
gauloises. Il leur vante la fameuse pax
romana, et ajoute : « Vous partagez l'Empire
avec nous. C'est souvent vous qui
commandez nos légions, vous qui
administrez nos provinces. Entre vous et
nous, aucune distance, aucune barrière. »
Les Gaulois peuvent en effet prétendre à
toutes les charges et tous les honneurs
romains : procurateur, officier, légat.
Cependant que s'épanouit la civilisation gallo-romaine : « Ces théâtres, ces cirques, ces
aqueducs, ces voies que nous admirons
encore, sont le durable symbole de la
civilisation fondée par les Romains, la
justification de leur conquête de la Gaule. »
(Jules Michelet, Histoire de France)
La Gaule romaine fut une Gaule heureuse.
« Je suis chrétienne et chez
nous, il n'y a rien de mal. »
BLANDINE à ses juges, Lyon, 177.
Histoire ecclésiastique (premier docu
ment sur les débuts de l'Église, diver
ses éditions et traductions), Eusèbe
de Césarée.6
Évêque, écrivain et grand érudit, il cite la
lettre d'un témoin des martyrs de Lyon, qui
se complaît dans la description des
monstrueux supplices subis par 48 chrétiens.
Parmi eux Blandine, jeune et frêle esclave,
qui montre une constance incroyable : livrée
aux bêtes, qui n'en veulent pas, exposée au
gril, offerte à un taureau sauvage qui la lance
en l'air avec ses cornes, elle est finalement
achevée par le glaive.
Blandine deviendra sainte patronne de Lyon.
Également connu et sanctifié, Pothin, premier
évêque de la ville, âgé de 90 ans et frappé à
mort, mais toujours fidèle à sa foi.
Un siècle de persécution commence, ne
concernant qu'une minorité : le pays est peu
echristianisé au II siècle, les dieux romains
résistent. Les grands apôtres de la Gaule
(Denis, Gatien, Martial, Hilaire) apparaîtront àepartir du III siècle.
« Par ce signe, tu
vaincras. »
erCONSTANTIN I le Grand, 312.
Dictionnaire philosophique (1764), Vo
ltaire.
7
Après l'épisode (assurément authentique)
des martyrs de Lyon, le christianisme se
répand, en Gaule comme dans le reste de
l'Empire.
eÀ la fin du III siècle, l'Empire est partagé en
quatre grandes régions. Constantin, à la tête
de la Gaule, entre bientôt en guerre contre
les autres souverains. En 312, il décide de
marcher sur Rome et l'Italie, tenue par
Maxence.
Chef avisé, Constantin s'est rendu compte
qu'un nombre important de légionnaires sont
chrétiens. Il fait état d'un rêve (vrai ou
faux ?). Il aurait vu une croix dans le ciel et
entendu une voix lui dire : « Hoc signo, Victor
eris » (« Par ce signe, tu vaincras »). Il mit
cette devise avec la croix, sur son étendard :
il s'acquit ainsi les chrétiens de son armée,
aussi bien que ceux de l'armée ennemie.
Voltaire cite la phrase plus complète que
dans la plupart des autres sources : « Par ce
signe, tu vaincras tous tes ennemis. »« Tu as vaincu, Galiléen. »
JULIEN l'Apostat, mourant en 363.
Histoire de France, volume XVIII (187
8), Jules Michelet.8
Mot de la fin du plus redoutable ennemi du
christianisme naissant.
Julien a échappé au massacre de sa famille,
ordonné par son cousin Constance II, fils et
ersuccesseur de Constantin I . Éloigné de la
cour, le jeune prince se passionne pour la
philosophie néoplatonicienne, alors qu'une
éducation chrétienne trop sévère lui fait
prendre cette religion en horreur.
Excellent guerrier, il écrase les Alamans
(hordes germaniques) à Strasbourg (357) et
ses soldats le proclament empereur. La mort
de son cousin fait de lui le seul maître de
l'Empire, en 361. Il se rallie les hérétiques et
s'efforce de rétablir les anciens cultes païens,
d'où son surnom d'Apostat.
En guerre contre les Parthes (maîtres de
l'ancien Empire perse) et en pleine débâcle
de l'ennemi, Julien est atteint par un javelot. Il
se croit frappé par une main invisible : le
Galiléen Jésus le châtie pour avoir renié le
christianisme.
Hors ce règne bref, l'évangélisation des villes,
puis des campagnes, se poursuit, le
christianisme devenant religion d'État, en
391.
« Là où Attila a passé,l'herbe ne repousse plus. »
Adage symbolisant la sauvagerie
des Huns.
Histoire des Francs (première impres
esion française au XVI siècle), Grégoi
re de Tours.9
Ce mot recueilli par Grégoire, évêque de
Tours, plus d'un siècle après l'invasion des
Huns en Gaule, dit assez le souvenir laissé
par ces barbares et leur chef Attila,
surnommé Fléau de Dieu.
« Ils sont affreusement laids. On dirait des
bêtes à deux pattes. Ils ne se nourrissent pas
d'aliments cuits au feu, ni assaisonnés, mais
de racines de plantes sauvages et de chairs
demi-crues d'animaux qu'ils échauffent quand
ils sont à cheval entre leurs cuisses », selon
l'historien latin Ammien Marcellin.
Cette peuplade turco-mongole d'Asie
centrale, unifiée par Attila, va massacrer les
autres barbares, piller l'empire d'Orient, et
déferler sur la Gaule, en 451 : « Ce fut une
lutte atroce, pleine de péripéties, furieuse,
opiniâtre, telle que l'Antiquité n'en avait
jamais vue », d'après Jordanes (Histoire des
Goths).
Une vaste coalition (Romains, Wisigoths,
Burgondes et Francs) les défait aux champs
Catalauniques, dans la région de Troyes
(juillet 451). Ils restent assez forts pour
terroriser l'Italie du Nord (452), n'épargnant
erRome à la demande du pape Léon I que
moyennant tribut. Seule la mort subite d'Attila
(453) met fin à cette chevauchée sanglante.« Finie la guerre, rendez-
nous nos charrues ! »
Guerrier goth à Avitus, porteur
d'accords de paix, 456.
Panégyrique d'Avitus (456), Sidoine1 Apollinaire.
0
Sénateur d'Auvergne et bientôt empereur,
Avitus a combattu les Huns. Sidoine
Apollinaire, son beau-fils, poète, préfet, et
esaint du V siècle, fait le panégyrique du
ernouvel empereur couronné à Rome, le 1
janvier 456.
Gallo-romains et peuples barbares aspirent
naturellement à la paix, suite à cette période
des grandes invasions. Mais après la chute
de l'empire romain d'Occident (476), de vrais
royaumes barbares se constituent en Gaule :
les Wisigoths au sud, les Burgondes le long
de la Saône et du Rhône, et les Francs,
guerriers germaniques installés au nord,
prêts à conquérir le pays en plein chaos,
avec leur chef, Clovis, qui va devenir roi en
481.
Les Gaulois prendront alors le nom de
Francs, qui signifie braves ou errants. Ainsi
commence notre histoire de la France.Moyen Âge (481-
1483)
Mérovingiens et
Carolingiens (481-987)
« Souviens-toi du vase de
Soissons. »
CLOVIS, vers 486.
Histoire des Francs (première impres
esion française au XVI siècle), Grégoi1
re de Tours.
1
eLe « père de l'histoire de France », né au VI
siècle, relate ce fait, l'un des plus célèbres de
notre histoire, et des plus reculés dans le
temps.
Le drame se joue en deux actes. Un an plus
tôt, Clovis et ses guerriers qui pillaient églises
et couvents vont se partager par tirage au
sort le butin, après la bataille de Soissons. Le
chef réclame pour lui un vase sacré – en fait,
pour le rendre à l'évêque de Reims : « Tun'auras rien, si ce n'est par la justice du
sort », rétorque un soldat, après avoir brisé
(ou bosselé) l'objet précieux d'un coup de sa
francisque (hache).
Clovis n'a pas pardonné l'affront, quand il
passe ses troupes en revue et reconnaît
l'insolent. Lui reprochant la mauvaise tenue
de ses armes, il jette au sol sa francisque. Le
soldat se baissant pour la ramasser, Clovis
lui brise le crâne d'un coup de hache, en
prononçant ces paroles. Selon une autre
version, il lui aurait crié : « Voilà ce que tu as
fait au vase de Soissons. »
« Dieu de Clotilde, si tu me
donnes la victoire, je me
ferai chrétien. »
CLOVIS invoquant le Dieu de sa
femme chrétienne, avant la bataille
de Tolbiac, 496.
Histoire des Francs (première impres
esion française au XVI siècle), Grégoi1
re de Tours.
2
Le mot est peut-être légendaire, mais
nombre de mots, plus ou moins apocryphes,
ont une valeur symbolique et méritent d'être
cités.
Clovis s'apprête à repousser les Alamans
(futurs Allemands), tribu germanique qui ne
cesse de faire des incursions sur la rive
gauche du Rhin : « Quand tu combats, c'està nous qu'est la victoire », dit Avit à Clovis,
avant la bataille (cité par Michelet dans son
Histoire de France). Par ces paroles, l'évêque
de Vienne (futur saint) encourage Clovis, qui
a promis de se faire baptiser s'il est
vainqueur.
Ce premier roi du Moyen Âge semble avoir
avec Dieu les mêmes rapports que le dernier,
mille ans plus tard : Louis XI, fort
superstitieux et en constant marchandage
avec la Vierge ou saint Michel archange.
« Courbe la tête, fier
Sicambre, adore ce que tu
as brûlé, brûle ce que tu as
adoré. »
RÉMI à Clovis, 25 décembre 496.
Histoire des Francs (première impres
esion française au XVI siècle), Grégoi1
re de Tours.
3
Clovis, comme promis, va se faire chrétien,
après la victoire de Tolbiac. Et 3 000 de ses
hommes vont se convertir avec lui. Il est
baptisé à Reims, comme tous les rois de
France à sa suite. Après qu'il eut déposé ses
armes et sa cuirasse, Rémi, archevêque de
Reims, apôtre des Francs et futur saint,
procède à la cérémonie.
Le mot très souvent cité est peut-être
apocryphe (Sicambre était le nom donné à
une ethnie des Francs). Il n'en exprime pasmoins l'autorité religieuse sur le pouvoir royal,
et ce rapport de force moral de l'évêque sur
le roi. La religion va désormais marquer
l'histoire de France en maints épisodes, et
ejusqu'au XX siècle.
« Tout lui réussissait, parce
qu'il marchait le cœur droit
devant Dieu. »
GRÉGOIRE de Tours, Histoire des
Francs.
14
Il parle en historien, mais juge aussi en
évêque. La religion imprègne sa vie, de
même qu'elle marque fortement toute cette
époque.
Clovis, converti, se montra assez ardent
dans sa nouvelle religion pour que l'évêque
de Tours parle ainsi de cet ancien barbare –
petit-fils de Mérovée, qui guerroya contre les
Huns, à la tête des Francs saliens. Il fonde la
première dynastie des rois francs, dits
Mérovingiens.
Dans une Gaule divisée, au lendemain des
Grandes Invasions, il doit lutter pour affirmer
son pouvoir et organiser son royaume :
« Clovis fit périr tous les petits rois des
Francs par une suite de perfidies », selon
Michelet (Histoire de France). Un autre
historien lui rend justice : « Il avait reçu une
peuplade barbare, il a laissé une grande
nation chrétienne » (Mathieu Maxime Gorce, Clovis, 1935).
Héritier d'un modeste royaume, Clovis
l'agrandit par une série de victoires sur les
Alamans, les Wisigoths et autres barbares.
Sa conversion lui assura l'appui de ses sujets
gallo-romains et favorisa l'expansion de la
religion qui procure à la royauté, avec ses
grands évêques et ses puissants abbés, un
ferment d'unité.
Et la France en naîtra bientôt.
« Si, dans l'avenir, un
membre de la nation
saxonne demeure non
baptisé, se cache et refuse
le baptême, voulant rester
païen, qu'il soit puni de
mort. »
CHARLEMAGNE, Premier
capitulaire saxon (782).
Les Sociétés en Europe, du milieu du
e eVI à la fin du IX siècle (2003), Alain1
Stoclet.
5
Les Carolingiens ont succédé aux
Mérovingiens et Charles le Grand (Carolus
Magnus), dit Charlemagne, est le plus illustre
représentant de cette nouvelle dynastie.
Parti en guerre contre les Saxons restés
« païens » (non chrétiens), il marche jusqu'à
la Weser où il porte les limites de sonroyaume, obligeant ensuite les vaincus à se
convertir, à la pointe de l'épée.
Les termes de cette ordonnance témoignent
d'une volonté farouche d'imposer sa religion
au reste du monde. Dans le cadre de son
alliance avec la papauté qui l'aide à établir sa
domination sur l'Occident, l'évangélisation
devient à la fois le but de ses conquêtes et
un moyen de les consolider. Guerre et
religion se retrouvent associées.
« Ayez le Franc pour ami,
mais non pour voisin. »
Proverbe grec (byzantin).
Histoire de France, volume I (1861), 1 Jules Michelet.
6
Charlemagne et son armée progressaient si
rapidement vers l'Est que les Byzantins firent
de cette expression un proverbe. C'est dire la
crainte que pouvait inspirer un si grand
souverain !
Le conquérant eut certes des relations avec
Byzance et notamment avec le puissant
califat d'Haroun al-Rachid, célèbre par les
contes des Mille et Une Nuits. Mais en
réalité, jamais Charlemagne ne porta si loin
ses armes. C'est seulement plus tard que les
récits épiques français et italiens le font
guerroyer aux limites du monde connu. Ainsi
se forme la légende.« À Charles Auguste
couronné par Dieu, grand et
pacifique empereur des
Romains, vie et victoire ! »
Acclamations en l'honneur de
Charlemagne, 25 décembre 800.
Encyclopédie Universalis, article « 1 Charlemagne ».
7
La cérémonie est relatée dans les Annales
royales, équivalent de nos Archives
nationales, sous les Francs.
Au sommet de sa gloire et de sa puissance,
voilà Charlemagne couronné empereur
Auguste dans la basilique Saint-Pierre de
Rome, par le pape Léon III. C'est la
renaissance de l'empire romain d'où naîtra la
notion de Saint Empire romain germanique.
Alcuin, savant théologien, conseiller de
Charlemagne et l'un de ses plus proches
collaborateurs, salue en lui « un chef à
l'ombre duquel le peuple chrétien repose
dans la paix et qui, de toute part, inspire la
terreur aux nations païennes, un guide dont
la dévotion ne cesse, par sa fermeté
évangélique, de fortifier la foi catholique
contre les sectateurs de l'hérésie ».
Apothéose personnelle de Charlemagne, cet
empire unifié par la langue (le latin), la
religion, la justice et l'impôt sera éphémère. À
sa mort en 814, Louis le Pieux, seul survivantde ses trois fils, lui succède et maintient le
prestige et l'unité de l'empire carolingien.
Mais quand lui-même mourra, ses trois fils
vont se partager l'empire, et bientôt se le
disputer. D'où guerre, anarchie, misère
« Je secourrai ce mien frère
Charles par mon aide. »
Serment de Strasbourg, 14 février
842.
Histoire de Strasbourg, des origines
à nos jours, volume II (1982), George1
s Livet, Francis Rapp.
8
« Si salvarai eo cist meon fradre Carlo »
(dialecte dérivé du latin). Ce serment fonde
l'alliance des deux frères cadets (petits-fils de
Charlemagne et fils de Louis le Pieux) :
Charles le Chauve et Louis le Germanique.
L'année suivante, il aboutit au traité de paix
de Verdun, entre eux et leur frère aîné
Lothaire, d'où un partage en trois royaumes.
« L'unité de l'Empire carolingien était rompue.
De cette rupture, il allait mourir », selon
l'historien Jacques Bainville (Histoire de
France). Mais le traité de Verdun crée la
France, dont le premier roi est Charles le
Chauve.
Autre nouveauté : pour que le traité soit
compris de chaque peuple concerné, le latin
est remplacé par les langues vulgaires – le
roman, pour la partie occidentale de l'empire.
Selon Michelet, « l'histoire de Francecommence avec la langue française. La
langue est le signe principal d'une nationalité.
Le premier monument de la nôtre est le
serment dicté par Charles le Chauve à son
frère, au traité de 843. »
« Hélas ! où est-il cet empire
qui s'était donné pour
mission
d'unir par la foi des races
étrangères ? [...]
Il a perdu son honneur et
son nom [...]
Au lieu d'un roi, il y a un
roitelet ;
au lieu d'un royaume,
des fragments de
royaume. »
FLORUS de Lyon, Querela de
divisione imperii.
Charlemagne, empereur et roi (1989)1 , Georges Bordonove.
9
Écrite par un diacre entre 840 et 860, cette
complainte sur le démembrement de l'Empire
eraprès Louis I le Pieux reflète la nostalgie
des élites intellectuelles devant la fin d'un
empire qu'ils auraient voulu éternel. Faire
renaître l'Empire de Charlemagne sera le but
plus ou moins avoué de Napoléon, decertains révolutionnaires et des Européens
les plus ardents.
En attendant, la France à peine née est fort
malmenée ! Peu avant sa mort, vers 875,
Charles le Chauve témoigne, en roi
désabusé : « Les invasions des païens et les
mauvais desseins des gens qui ne sont
chrétiens que de nom détruisirent l'effet des
capitulaires que [Charlemagne] avait faits
pour maintenir l'ordre. »
Royaume ravagé par les Normands et les
Sarrasins, désordres aquitains, révoltes
bretonnes, brigandage généralisé, et
arrogance des Grands qui marque le début
ede la féodalité : à la fin du IX siècle, l'ancien
Empire est divisé en sept royaumes
indépendants.
« Lève-toi, laisse là les
craintes qui te font trembler,
renonce à fuir, vois tous ces
gens prêts à la bataille. »
Saint GERMAIN à un malade,
février 886.
Le Siège de Paris par les Normands 2 (posthume), Abbon.
0
Le miracle est relaté par ce moine, dans ce
livre devenu un petit classique de l'histoire de
France, régulièrement réédité.La ville a déjà été prise et incendiée à deux
reprises, entre 856 et 861. Cette fois, les
vaisseaux des Vikings venus de Scandinavie
remontent par les fleuves à l'intérieur des
terres des Francs. Après la prise d'Amiens
(883), Paris est assiégé.
Les Parisiens invoquent leur saint protecteur,
eGermain, évêque au VI siècle et dont la cité
est fière de posséder le corps. Le saint
apparaît à un malheureux dont la chair se
gangrenait, un noble incapable de se lever
pour reprendre les armes. Il lui parle ainsi.
Aussitôt, les plaies guérissent et l'homme
repart au combat.
Devant la farouche résistance des Parisiens,
et ayant déjà reçu 60 livres d'argent pur, le
chef des Wikings, Siegfried, craignant un
revers du sort, décida de lever le siège de la
ville et dit à ses guerriers : « Partons, l'heure
est venue où nous nous saurons gré d'être
partis d'ici. »
Capétiens directs (987-
1328)
« Souhaitez-vous le
bonheur ou la ruine de la
république ?
Si vous voulez son malheur,
vous devez promouvoir
Charles ; si vous voulez sa
prospérité, couronnez
comme roi l'éminent duccomme roi l'éminent duc
Hugues. »
ADALBÉRON de Reims, Discours,
987.
Histoires (chronique du temps, post2 hume), Richer de Reims.
1
L'archevêque de Reims indique ici le « bon
choix » pour le trône ! Il faut éliminer Charles
de Lorraine, oncle du jeune roi Louis V mort
d'un accident de chasse, rallié à l'empereur
germanique Othon II. Et il plaide pour
Hugues Capet, fils de Hugues le Grand,
maire du palais et homme de pouvoir sous
Louis V. Il précise : « Le trône ne s'acquiert
point par droit héréditaire et l'on ne doit
mettre à la tête du royaume que celui qui se
distingue non seulement par la noblesse
corporelle, mais encore par les qualités de
l'esprit, celui que l'honneur recommande,
qu'appuie la magnanimité. »
Couronné à Reims par Adalbéron, le 3 juillet
er987, le duc Hugues, devenu Hugues I , est
proclamé roi des Gaulois, Bretons, Danois
(Normands), Aquitains, Goths, Espagnols et
Gascons.
En réalité, il ne régnera jamais que sur un
royaume s'étendant de l'Oise à Orléans. La
même année, le jour de Noël, il fait élire et
sacrer par anticipation son fils Robert dit le
Pieux, qu'il associe au trône. La monarchie
élective va progressivement devenir
héréditaire.« Qui t'a fait comte ?
— Qui t'a fait roi ? »
erHUG UES I et ADALBERT de
Périgord, vers 990-993.
Chroniques (rédigées entre 1024 et 12 029), Adémar de Chabannes.
2
Le roi, légitimé par le sacre de Reims et
créateur de la dynastie (dite plus tard)
capétienne, apostrophe le comte Adalbert qui
a envahi la Touraine et refuse de lever le
siège de Tours. Le comte réplique en
insultant son suzerain dont il met en cause
l'autorité, mais aussi la légitimité. Hugues
Capet a en effet pris la place de Charles de
Lorraine, carolingien descendant de
Charlemagne, personnage devenu
légendaire.
Cet échange de propos illustre les relations
tendues entre le roi et ses grands vassaux,
souvent plus puissants que lui : levant les
impôts, faisant eux-mêmes la justice et
menant leur propre guerre. L'hérédité de la
couronne va par ailleurs leur enlever une part
importante de leurs attributions et de leurs
pouvoirs.
« Par les splendeurs de
Dieu !
Cette terre, voilà que je l'aisaisie dans mes mains. Elle
ne nous échappera plus ! »
GUILLAUME de Normandie
débarquant en Angleterre, 29
septembre 1066.
Histoire de Guillaume le Conquérant
(biographie inachevée), Guillaume de2
Poitiers, historien contemporain.
3
Trébuchant sur le rivage anglais entre
Eastbourne et Hastings, et tombé sur le
sable, il veut ainsi conjurer le mauvais sort.
Plus réaliste, il a déjà galvanisé ses hommes
en leur promettant le pillage des richesses
ennemies.
Guillaume de Normandie, dit le Bâtard,
devient Guillaume le Conquérant, après la
victoire de Hastings (14 octobre 1066), et
erGuillaume I roi d'Angleterre, sacré à Noël
dans l'abbaye de Westminster, la même
année. C'est un grand jour pour la
Normandie !
Toujours luttant contre les seigneurs saxons,
il sera bientôt à la tête d'un État anglo-
normand dont la puissance porte ombrage au
erroi de France, Philippe I , alors que
Guillaume est son vassal, par le duché de
Normandie. C'est le début des hostilités entre
la France et l'Angleterre.
« Ils deviendront des
soldats,ceux qui, jusqu'à ce jour,
furent des brigands ;
ils combattront
légitimement contre les
barbares,
ceux qui se battaient contre
leurs frères et leurs
cousins ;
et ils mériteront la
récompense éternelle,
ceux qui se louaient comme
mercenaires
pour un peu d'argent. »
URBAIN II, Concile de Clermont,
1095.
Les Croisades (1934), Frantz Funck2 -Bretano.
4
Ce pape, par ailleurs grand orateur,
commence à prêcher la première croisade.
Il s'agit d'abord de la « délivrance des lieux
saints » (notamment Jérusalem et le
tombeau du Christ) occupés par les
musulmans. Le pape encourage cette
entreprise militaire, en promettant aux
croisés le paradis (indulgence plénière).
Guibert de Nogent, dans son Histoire des
croisades, dit l'effervescence qui suivit :
« Dès qu'on eut terminé le concile de
Clermont, il s'éleva une grande rumeur dans
toutes les provinces de France et aussitôtque la renommée portait à quelqu'un la
nouvelle des ordres publiés par le pontife, il
allait solliciter ses parents et ses voisins de
s'engager dans la voie de Dieu. »
« Dieu le veut ! »
Cri de guerre et de ralliement des
croisés, lancé dès la première
croisade.
Dictionnaire historique, géographiqu
e et biographique des croisades (1852
2), Édouard d'Ault-Dumesnil.
5
Deux expéditions se succèdent, de nature
bien différente.
La Croisade populaire part en 1096, conduite
par Pierre l'Hermite et Gautier sans Avoir.
Foule de pèlerins à peine armés,
indisciplinés, bientôt malades et affamés, ils
traversent l'Europe en massacrant les juifs et
en pillant pour vivre. Ils seront anéantis en
Anatolie.
La croisade des Barons part en 1097, forte
de 30 000 hommes et quatre armées qui
convergent sur Constantinople, chacune par
son chemin. Ces chefs ont pour nom
Godefroy de Bouillon, Baudoin de Flandre,
Hugues de Vermandois, frère du roi de
France, Robert Courteheuse, duc de
Normandie, Raymond de Toulouse et
Bohémond de Tarente. Une campagne de
deux ans les mènera à la prise d'Antioche,
d'Edesse et de Jérusalem (1099).« Tu feras aux infidèles une
guerre sans trêve et sans
merci. »
Sixième commandement du parfait
chevalier.
La Chevalerie (1960), Léon Gautier2 .
6
Le Moyen Âge, époque de foi et temps des
cathédrales, va vivre sous le signe des
croisades, appelées aussi guerres saintes :
huit au total, de 1095 à 1270. La religion
inspire plus ou moins directement la majorité
des commandements qui s'imposent aux
chevaliers. Le respect des lois de la féodalité
est un des fondements de la société
médiévale, mais la primauté reste à la loi
divine, comme l'annonce le premier des dix
commandements : « Tu croiras tout ce
qu'enseigne l'Église et observeras tous ses
commandements. »
« La folie des croisades est ce qui a le plus
honoré la raison humaine », pour Léon Bloy,
écrivain catholique et mystique, alors que
Nietzsche le philosophe dénonce cette
« entreprise de haute piraterie ». Jules
eMichelet, notre plus célèbre historien du XIX
siècle, résume ainsi la première croisade :
« Il y avait bien longtemps que ces deux
cœurs, ces deux moitiés de l'humanité,
l'Europe et l'Asie, la religion chrétienne et lamusulmane, s'étaient perdues de vue,
lorsqu'elles furent replacées en face par la
croisade, et qu'elles se regardèrent. Le
premier coup d'œil fut d'horreur. »
« Sache que cette guerre
n'est pas charnelle, mais
spirituelle. Sois donc le très
courageux athlète de
Christ ! »
BOHÉMOND au connétable Robert,
février 1098.
Gesta Francorum, histoire de la pre2 mière croisade, (anonyme).
7
Les croisés sont parvenus en vue d'Antioche,
mais une armée turque de secours est
annoncée. Bohémond, seigneur franc et l'un
des chefs de la première croisade, vient
attendre l'ennemi près du lac d'Antioche (à
une trentaine de kilomètres de la ville).
Attaqués par des forces supérieures, les
croisés commencent à reculer, quand il
adresse ces mots à son connétable : « Va
aussi vite que tu peux comme un vaillant
homme. Secours avec énergie la cause de
Dieu et du Saint-Sépulcre et sache que cette
guerre n'est pas charnelle... » Les Turcs,
chargés par les croisés, sont mis en déroute.
« Si la grâce de Dieu nous favorise, c'est
cette nuit que nous sera livrée Antioche »,autre parole de Bohémond aux chefs croisés.
Antioche sera prise, sans combat, par la
trahison bien négociée d'un amiral turc, qui
ouvrit les portes de la cité, dans la nuit du 2
au 3 juin 1098.
« Si vous désirez savoir ce
qu'on a fait des ennemis
trouvés à Jérusalem, sachez
que dans le portique de
Salomon et dans le temple,
les nôtres chevauchaient
dans le sang immonde des
Sarrasins et que leurs
montures en avaient
jusqu'aux genoux. »
Lettre au pape Urbain II, après la
prise de Jérusalem, 15 juillet 1099.
Signée par Godefroy de BOUILLON,
Raymond de SAINT-GILLES comte
de Toulouse et Adhémar de
MONTEIL, légat du pape.
Recueil des cours, volume LX (1937),2 Hague Academy of International Law.
8
La population de Jérusalem fut massacrée
par les croisés. Le « temple » (esplanade de
l'ancien temple d'Hérode) et les rues de la
ville ruisselèrent de sang, selon l'auteur de
l'Histoire anonyme de la première croisade.
Les chroniqueurs chrétiens donnent le chiffrede 80 000 morts musulmans. « Godefroy de
Bouillon n'eut pas plus tôt la Terre sainte qu'il
s'assit découragé sur cette terre, et languit
de reposer dans son sein. » (Jules Michelet,
Histoire de France)
Une fois maître de Jérusalem, le chef de la
croisade se déclare modestement « avoué du
Saint-Sépulcre ». Il meurt l'année suivante.
Son frère Baudouin lui succède et prend le
titre de roi de Jérusalem, en 1100.
« Les basiliques sont sans
fidèles, les fidèles sans
prêtres, les prêtres sans
honneur, il n'y a plus que
des chrétiens sans Christ. »
BERNARD de Clairvaux, pendant sa
tournée en Languedoc, 1147.
e eL’Albigéisme aux XII et XIII siècles
(1907), Bibliothèque historique du La2
nguedoc.
9
Moine au monastère de Cîteaux et futur
saint, Bernard prêche la deuxième croisade,
à la demande du pape. Strict dans sa foi, il
est surtout préoccupé par la situation de
l'Église en France. Il dénonce ses dérives et
son luxe, et s'inquiète de l'hérésie cathare,
forme de manichéisme venu de l'Europe
orientale, qui se développe en Provence et
eLanguedoc dès le milieu du XII siècle.
Cette réaction contre la corruption du clergémenace l'Église en tant qu'institution. Les
« prêtres » cathares dénoncent l'indignité des
prêtres catholiques : « On ne peut nettoyer
les ordures, si on a soi-même les mains
sales », tel est l'adage de ceux qui se
nomment les Parfaits.
L'Église va combattre l'hérésie la plus grave
de son histoire, d'abord par la prédication :
« La pitié prime la loi. » Bernard prêche avec
passion, comme d'autres religieux, mais sans
succès. La répression va suivre : ce sera la
terrible croisade contre les Albigeois.
« Tuez-les tous ! Dieu
reconnaîtra les siens ! »
Arnaud AMAURY, avant le sac de
Béziers, 22 juillet 1209.
Dialogi miraculorum (posthume), Cés
aire d'Heisterbach, savant et religieu3
ex allemand du XIII siècle.
0
Digne des plus sanglantes guerres de
Religion, l'ordre est attribué à Amaury (ou
Amalric), abbé de Cîteaux et légat du pape,
chargé de ramener les dévoyés à la foi
catholique. C'est sans doute une invention de
Césaire d'Heisterbach, moine qui conta la
prise miraculeuse de Béziers par les croisés
de Simon de Montfort.
Chef spirituel de la croisade contre les
Albigeois (Cathares) et même s'il n'a pas
donné l'ordre, Amaury écrit dans une lettre à
Innocent III : « Sans égard pour le sexe etpour l'âge, vingt mille de ces gens furent
passés au fil de l'épée. » Catholiques et
Cathares confondus.
Le pape justifie la répression en ces termes :
« De même que la loi civile punit de mort et
de spoliation les criminels coupables de lèse-
majesté, de même l'Église retranche du
Christ et dépouille ceux qui, errant dans la
foi, attaquent Dieu ou son Fils au détriment
plus grave de la majesté divine. » Quant au
roi Philippe Auguste, réticent contre cette
croisade de l'intérieur qu'il a refusé de diriger
lui-même et qui vise ses sujets, il autorise
ses vassaux à y participer.
« Je me suis déjà rendu au
Christ.
À Dieu ne plaise que je [me]
rende maintenant à ses
ennemis. »
Un chevalier croisé, vers 1212.
Histoire albigeoise – L'Église et l'État
au Moyen Âge (posthume), Pierre des3 Vaux-de-Cernay, moine et historien c
ontemporain.
1
Surpris par les hommes du comte de Foix
(définitivement acquis aux Cathares) et
assailli de toute part, le chevalier répond par
ces mots et meurt, percé de coups.
Quelques mois plus tôt (septembre 1211),
l'exemple du courage est venu du chef
militaire des croisés, Simon de Montfort,assiégé dans Castelnaudary par le comte de
Toulouse, Raymond VI (épisodiquement
favorable aux Cathares) : « Nous ne sommes
plus que quelques-uns dans ce château et de
ce combat dépend toute l'affaire du Christ. Je
veux vaincre avec les miens ou succomber
avec eux. En avant, et, s'il le faut,
mourons. »
Sa charge fut victorieuse, la croisade contre
les Albigeois continua, menée par ce guerrier
hors pair. Venu comme la plupart du Nord de
la France (famille de barons de Montfort-
l'Amaury), il s'était engagé autant par
conviction religieuse que par esprit de
conquête, un fief étant toujours bon à
prendre.
« De deux maux, on doit
toujours choisir le
moindre. »
GUILLAUME de Tudèle, Chanson
de la croisade albigeoise.
La Chanson de la croisade contre les
Albigeois (posthume, 1879), commen3 cée par Guillaume de Tudèle et conti
nuée par un poète anonyme.
2
Le goût du combat et du martyre n'est pas
donné à tous. Ainsi, les gens de
Castelsarrasin se rendirent aux croisés venus
les assiéger (août 1212), empruntant aux
bourgeois d'Agen ce précepte devenu
proverbe : « Dels dos mals, le mens mal deu
om tots temps trier. »De nombreux seigneurs locaux, privés de
leurs biens, font mine de se soumettre. On
les appelle « faydits » – fuyards ou
dépossédés, en langue d'oc. D'autres se
joignent aux hérétiques, et c'est aussi une
manière de se rebeller contre Philippe
Auguste, ce roi capétien dont l'autorité n'est
pas encore reconnue. La politique se mêle
plus que jamais à la religion, la confusion est
immense, la situation s'aggrave. Les bûchers
succèdent aux massacres, pour le plus grand
malheur du Midi de la France qui en garde
aujourd'hui encore la mémoire.
« Par égard pour vous,
pendant ces huit jours, je
cesserai, non pas de faire
du mal, mais de faire du
bien, car j'estime qu'en
combattant les ennemis du
Christ, je fais du bien plutôt
que du mal. »
Simon de MONTFORT au roi
d'Aragon, janvier 1213.
Histoire albigeoise (1951), Petrus Sar
nensis, Pascal Guébin, Henri Maison3
neuve.
3
Pierre II d'Aragon soutient Raymond VI,
comte de Toulouse, excommunié pour s'être
à nouveau rallié aux Cathares. Philippe
Auguste propose un concile à Lavaur, entreles évêques du Midi et les seigneurs
dépossédés par la croisade. D'où cette trêve
de huit jours, respectée à regret par Simon
de Montfort. En septembre 1213, il va tuer le
roi d'Aragon qui attaque la ville de Muret
tenue par les croisés, puis vaincre Raymond
VI qui s'enfuit, et prendre Toulouse (1215).
Le roi lui donne en fief la ville, mais Toulouse
se révolte contre cet homme venu du Nord et
qui se conduit ici en pays conquis. Simon de
Montfort refait le siège de Toulouse et
mourra d'un jet de pierre tiré par une femme
(1217).
La croisade contre les Albigeois sera
relancée par la « croisade royale » – qui
trouve ainsi le moyen de mettre au pas le
Midi rebelle, et l'Inquisition créée par le pape
et fondée sur la délation systématique, pour
en finir avec les Cathares. Jusqu'au dernier
îlot de résistance, Montségur, son château et
son bûcher de sinistre mémoire (1244).
« Ma couronne au plus
brave ! »
PHILIPPE II Auguste à ses troupes,
bataille de Bouvines, 27 juillet 1214.
Chroniques du ménestrel de Reims (
contemporain anonyme et souvent ci3 té, éditions posthumes à partir du XI
eX siècle).
4
Le roi remporta la victoire et conserva la
couronne. Il fit mieux encore.
Il s'était aliéné le roi d'Angleterre Jean sansTerre, en lui confisquant ses fiefs sur le
continent. Jean sans Terre et Othon IV,
empereur d'Allemagne, ont formé une
coalition avec de grands féodaux rebelles au
roi, tels Renaud, comte de Boulogne, et
Ferrand de Portugal, comte de Flandre. La
victoire de Bouvines marque ainsi la défaite
de la haute féodalité : « Une nation est née.
La bataille de Bouvines est le premier
événement national de notre histoire », selon
Achille Luchaire, historien médiéviste.
Et la victoire met en verve : « Ferrand est
bien ferré ! », crient les soldats français
voyant Ferrand de Portugal, couché sur une
civière traînée par deux chevaux – il restera
treize ans au cachot de la tour du Louvre.
Tandis que Othon, désarçonné, s'enfuit sur
un autre cheval que le sien, en abandonnant
l'aigle impérial : « Nous ne verrons plus sa
face aujourd'hui ! », dit le roi qui enverra cet
aigle au candidat à la couronne – et Frédéric
de Hohenstaufen exploitera la défaite de son
adversaire pour se faire reconnaître
empereur d'Allemagne.
« J'ai de beaux enfants, par
la Sainte Mère de Dieu !
Je les mettrai en gage, car je
trouverai bien quelqu'un qui
me prêtera dessus. »
BLANCHE de CASTILLE au roi
Philippe II Auguste, janvier 1217.
Chroniques du ménestrel de Reims (
contemporain anonyme et souvent ci33 té, éditions posthumes à partir du XI
eX siècle).
5
Blanche, femme du futur Louis VIII et belle-
fille du roi, s'irrite de ce qu'il lui refuse argent
ou hommes pour aider le prince Louis à
prendre la couronne d'Angleterre. Louis peut
y prétendre (par sa femme, petite-fille d'Henri
II Plantagenêt) et les grands barons la lui
offrent, révoltés contre Jean sans Terre, roi
déplorable et malade caractériel.
Sa situation se complique, après la mort de
ce roi et le changement d'attitude de la
nation. Louis, héritier du trône de France,
risque même de périr en terre étrangère,
dans cette aventure mal engagée. Le roi de
France, de son côté, craint des complications
diplomatiques avec l'Angleterre ! Mais le
chantage aux héritiers du trône va porter ses
fruits.
Philippe Auguste cède à Blanche : « Gardez
vos enfants et puisez à votre gré dans mon
trésor. »
Blanche de Castille s'affirme déjà en femme
de caractère, et son attachement au futur
saint Louis passera les bornes de l'amour
maternel.
« Bien est France abâtardie !
Quand femme l'a en
baillie. »
Hugues de LA FERTÉ, pamphlet.
3Étude sur la vie et le règne de Louis 3 VIII (1894), Charles Petit-Dutaillis.
6
« ... Rois, ne vous confiez mie / À la gent de
femmenie / Mais faites plutôt appeler / Ceux
qui savent armes porter. »
Hugues de la Ferté et Hugues de Lusignan
sont auteurs de couplets cinglants contre
Blanche de Castille, régente à la mort de
Louis VIII (1226), détestée des grands
vassaux et assez forte pour les mater.
Pressentant leur fronde, elle a fait sacrer à
Reims son fils Louis (11 ans), sans attendre
que tous les grands barons soient réunis.
En 1234, les deux Hugues, soutenus par le
roi d'Angleterre, participent avec Raymond
VII de Toulouse à une révolte féodale.
L'aventure se terminera par la soumission
des vassaux, et la trêve signée avec le roi
d'Angleterre.
La France est en réalité sortie plus grande et
renforcée, après les dix ans de régence de
cette femme qui a toutes les qualités (et les
défauts) des grands hommes politiques.
« Hélas ! Vous ne me
laisserez donc voir mon
seigneur ni morte ni vive ! »
MARGUERITE de PROVENCE à
Blanche de Castille, 1240.
Le Livre des saintes paroles et des b
ons faits de notre saint roi Louis (no
3mbreuses éditions posthumes), Jean 3
de Joinville, contemporain et biograp
he du roi.7
Cri du cœur de la reine, quand sa belle-mère
voulut arracher Louis de son chevet. Elle
venait d'accoucher et « était en grand péril de
mort ». La reine donnera douze enfants au
roi, dont sept vivront.
Le précieux et fidèle chroniqueur du règne de
Louis IX apporte maints exemples de cette
fameuse jalousie d'une mère par ailleurs
admirable : « Elle ne pouvait souffrir que son
fils fût en la compagnie de sa femme, sinon
le soir quand il allait coucher avec elle. » Et
encore... Elle supportait mal cette épouse
qu'elle avait pourtant choisie elle-même pour
son fils adoré : le mariage apporta la
Provence à la France, en 1234.
La régence de Blanche de Castille s'est
achevée à la majorité du jeune roi qui la
laisse gouverner encore pendant huit ans.
Elle sera de nouveau régente, quand son fil
partira à la croisade, en 1248.
« Seigneurs, sachez : qui or
ne s'en ira
En cette terre où Dieu fut
mort et vif,
Et qui la croix d'Outre-mer
ne prendra
Grand-peine aura à gagner
paradis. »
THIBAUD, comte de Champagne,chant de croisade.
Troubadours et trouvères (1960), Fr3 ance Igly.
8
Guerrier, aux côtés de Louis VIII le Lion
contre les Anglais et en croisade contre les
Albigeois, Thibaud prit la tête de la première
révolte des barons voulant empêcher
Blanche de Castille de faire sacrer un peu
trop vite son fils (1226). Mais il s'est bientôt
soumis au jeune roi, et rallié à la régente. Il
en fut même passionnément épris et
composa des poèmes d'amour courtois qu'il
exposait, sur les murs de ses palais.
Trouvère le plus réputé de son temps,
surnommé Thibaud le Chansonnier et salué
par Dante dans sa Divine Comédie, il
composa cette chanson pour la septième
croisade, menée par le très pieux Louis IX.
Auparavant, très pieux lui-même, il a
participé à une nouvelle croisade des Barons
(1239), qui récupéra une partie du royaume
de Jérusalem au cours de la sixième
croisade.
« Beau sire Dieu, gardez-
moi mes gens ! »
LOUIS IX, 1249.L'Épopée des croisades (1936), Ren3 é Grousset.
9
Prière à Dieu, alors que les Sarrasins lancent
des feux grégeois contre son armée. La
septième croisade a conduit le roi en Égypte,
maîtresse des Lieux saints. Il part ensuite en
Palestine.
Fait prisonnier avec une partie de son armée,
après la défaite de Mansourah, libéré contre
la cession de la ville de Damiette (conquise
en juin 1249), il rachète la libération de ses
troupes, puis va passer quatre années en
Terre sainte, pour organiser la défense des
croisés.
Joinville admire le guerrier et témoigne :
« Jamais ne vis si beau chevalier sous les
armes, car il dominait toute sa suite des
épaules, son heaume doré sur le chef, son
épée en la main. »
La femme du roi, Marguerite, amoureuse et
courageuse, toujours à ses côtés,
accouchera de trois enfants. Les pérégrines
furent des milliers à se joindre aux hommes
partant pour les croisades.
La nouvelle de la mort de sa mère – qui
assurait la régence pour la seconde fois –
bouleverse le roi et précipite son retour en
France.
« Mon cher fils, je te prie de
te faire aimer
du peuple de ton royaume ;car en vérité je préférerais
qu'un Écossais vînt
d'Écosse et gouvernât
le peuple du royaume bien
et loyalement,
plutôt qu'on le vît mal
gourverné par toi. »
LOUIS IX à son fils aîné Philippe,
Fontainebleau, 1254.
Le Livre des saintes paroles et des b
ons faits de notre saint roi Louis (no
mbreuses éditions posthumes), Jean 4
de Joinville, contemporain et biograp
he du roi.0
Gravement malade et croyant venue l'heure
de sa mort, le roi parle au fils qui doit lui
succéder (futur Philippe III le Hardi). Il rentrait
de croisade après six ans d'absence.
Entre ce retour et son second départ (1270),
Louis IX va s'occuper activement du
royaume : enquêtes sur l'administration des
baillis et sénéchaux, institution d'une Cour
(préfigurant le Parlement) composée de
légistes chargés de rendre la justice,
interdiction des guerres privées, tournois et
duels judiciaires, cours de la monnaie royale
étendu dans tout le pays, confirmation de la
fondation de la Sorbonne, construction de la
Sainte-Chapelle, création de l'hospice des
Quinze-Vingts.
La France de Louis IX connut un grand
rayonnement intellectuel et artistique.« Maintes fois il lui arriva,
en été, d'aller s'asseoir au
bois
de Vincennes, après avoir
entendu la messe ; il
s'adossait
à un chêne et nous faisait
asseoir auprès de lui ;
et tous ceux qui avaient un
différend venaient lui parler
sans qu'aucun huissier, ni
personne y mît obstacle. »
Jean de JOINVILLE, Le Livre des
saintes paroles et des bons faits de
notre saint roi Louis (posthume).
41
Jean, sire de Joinville en Champagne, a suivi
son seigneur, Thibaud de Champagne, à la
cour du roi. Très pieux, il décide de partir
avec les chevaliers chrétiens pour la
septième croisade en Égypte, et Louis IX
l'attache à sa personne, comme confident et
conseiller. Plus tard, à la demande de la reine
Jeanne de Navarre (femme de Philippe le
Bel), il dictera cette histoire de saint Louis,
achevée en 1309.
La partie anecdotique de sa chronique, la
plus touffue, est aussi la plus riche, et cette
page, l'une des plus célèbres de l'œuvre.
L'historien, témoin direct des faits rapportés,
campe un roi vivant et vrai, humain et
sublime à la fois. Il sera très utile, après lamort du roi, pour l'enquête qui va suivre, à la
demande du pape Boniface VIII, et aboutir au
procès en canonisation.
« Chère fille, la mesure par
laquelle nous devons Dieu
aimer, est aimer le sans
mesure. »
LOUIS IX, Dernière lettre écrite à sa
fille, 1270.
Histoire de France, volume II (1833),4 Jules Michelet.
2
Outre le roi guerrier à la tête des croisés, et
l'administrateur veillant au bon état du
royaume, c'est surtout l'image d'une
exceptionnelle piété qui reste, maintes fois
attestée par Joinville. En vingt-deux ans
passés en sa compagnie, jamais il ne
l'entendit jurer par Dieu, ce qui était chose
courante à l'époque. « Je voudrais être
marqué d'un fer chaud, à condition que tous
vilains jurements fussent ôtés de mon
royaume. » Sa générosité envers les pauvres
était remarquable : « J'aime mieux que
l'excès des grandes dépenses que je fais soit
fait en aumônes pour l'amour de Dieu, qu'en
faste ou vaine gloire de ce monde. »
Lors du procès en canonisation (1297), un
témoin résuma le personnage en ces mots :
« Il avait exercé à la manière d'un roi le
sacerdoce, à la manière d'un prêtre laroyauté. »
« À qui se pourront
désormais / Les pauvres
gens clamer Quand le bon
roi est mort / Qui tant sut
les aimer. »
Complainte sur la mort de Louis IX
(1270).
eHistoire générale du IV siècle à nos
jours (1901), Ernest Lavisse, Alfred R4
ambaud.
3
« Grand péché firent ceux qui lui conseillèrent
la croisade, vu la grande faiblesse de son
corps », écrit Joinville dans sa chronique. Il
n'est pas de cette dernière aventure, ayant
tenté de dissuader le roi de partir avec ses
trois fils, persuadé qu'il est plus utile en
France, à ses sujets.
Le roi n'écoute pas son ami et conseiller, il
ers'embarque le 1 juillet 1270 pour la
huitième (et dernière) croisade, dans l'espoir
de convertir le sultan de Tunisie. Il meurt le
25 août devant Tunis, en prononçant ce seul
mot : « Jérusalem ».
Le règne du successeur commence mal :
« Le fils de saint Louis, Philippe le Hardi,
revenant de cette triste croisade de Tunis,
déposa cinq cercueils au caveau de Saint-
Denis. Faible et mourant lui-même, il se
trouvait héritier de presque toute sa famille. »(Jules Michelet, Histoire de France). Outre
son père, le nouveau roi a perdu sa femme,
un enfant mort-né, son frère et son ami,
Thibaud de Champagne.
« Nous qui voulons
toujours raison garder. »
PHILIPPE IV le Bel, Lettre au roi
er erd'Angleterre Édouard I , 1
septembre 1286.
Histoire de la France (1947), André 4 Maurois.
4
Il écrit ces mots à 18 ans, son destinataire en
a 47. L'un des premiers actes du jeune roi
est de rendre à son « cousin » une partie des
terres lui revenant (entre Quercy, Limousin et
Saintonge), au terme d'un précédent traité
non appliqué. Le roi d'Angleterre, par ailleurs
duc de Guyenne, était vassal du roi de
France pour toutes ses possessions dans le
pays, d'où des relations complexes – il fallait
ménager la susceptibilité de l'un ou l'autre
souverain.
erCette lettre fait suite à la visite d'Édouard I
venu à Paris rendre hommage à son
suzerain, et à divers remous diplomatiques.
Le même précepte est repris par Philippe le
Bel dans ses Enseignements aux dauphins.
« Ce n'est ni un homme ni une bête, c'est
une statue ! », affirmait Bernard Saisset,évêque de Pamiers, ami du pape et à ce titre
hostile au roi, appelé aussi roi de fer ou roi de
marbre.
Le proverbe reste, débarrassé du « nous »
royal, mais gardant l'inversion quelque peu
vieille France : « Il faut toujours raison
garder ».
« Fervent dans la foi,
religieux dans sa vie,
bâtissant des basiliques,
pratiquant les œuvres de
piété, beau de visage et
charmant d'aspect, agréable
à tous, même à ses ennemis
quand ils sont en sa
présence, Dieu fait aux
malades des miracles
évidents par ses mains. »
Guillaume de NOGARET, à propos
de Philippe IV le Bel.
Mémoire à propos de l'affaire du pap
e Boniface, archives de Guillaume de4
Nogaret.
5
Chancelier de 1302 à 1313, Nogaret trace ce
portrait (flatteur) de son maître. Le
personnage demeure une énigme, pour les
historiens. Disons qu'il savait bien cacher son
jeu.
En fait, ce roi législateur s'inspirant des« bons usages du temps de saint Louis »
avait des principes qui ne résistèrent pas
devant les réalités. C'est le lot de la plupart
des hommes d'État, surtout quand ils sont
restés longtemps au pouvoir – trente ans,
pour Philippe le Bel.
L'histoire retiendra à son passif trois grandes
affaires de nature différente : les
manipulations monétaires, son conflit aigu
avec la papauté, enfin le procès fait aux
Templiers.
« Je croyais qu'il n'y avait
qu'une reine en France, et
j'en vois six cents ! »
JEANNE de NAVARRE, janvier
1300.
Histoire de France (1868), Victor D4 uruy.
6
La reine Jeanne, femme de Philippe le Bel,
visite le riche comté de Flandre qui vient
d'être annexé par la France, en représailles
du non-respect d'un traité de fidélité. La reine
est jalouse de voir les dames de Bruges (ville
célèbre pour ses drapiers) vêtues de si
somptueux atours : elle parle même de six
cents rivales.
Les Flamands, privés de l'appui du roi
d'Angleterre avec lequel ils complotaient
jadis, ont dû se soumettre au roi de Francequi poursuit la politique des Capétiens, pour
agrandir son royaume. Tous les moyens sont
bons : il a attiré le comte de Flandre par la
ruse à Paris, et l'a fait emprisonner. Pour
avoir la Navarre, il avait simplement épousé
sa reine.
« Le roi est un faux-
monnayeur et ne pense qu'à
accroître son royaume sans
se soucier comment. »
Bernard SAISSET, 12 juillet 1301.
Philippe le Bel et le Saint-Siège de 12
85 à 1304 (1936), Georges Alfred Laur4
ent Digard.
7
Les relations vont se tendre entre le roi et le
pape. Saisset est évêque de Pamiers et ami
de Boniface VIII, qui a créé l'évêché pour lui.
Il va être emprisonné, accusé de complot et
propos injurieux contre le roi. Et le pape,
homme de caractère, va réagir l'année
suivante, par la bulle Ausculta fili carissime
(Écoute, mon très cher fils...).
Philippe le Bel a gardé cette réputation de
faux-monnayeur, et ce n'est ni médisance ni
légende. Le faux-monnayage royal consistait,
lors de la refonte de pièces de monnaie, à
diminuer leur poids en métal précieux, tout en
conservant leur valeur légale. Certaines
années, entre 1295 et 1306, la moitié des
recettes royales venaient de ce bénéfice sur
le monnayage. Bien plus tard, on recourra àla planche à billets. Ces mesures sont
toujours impopulaires, et Philippe le Bel n'est
pas un roi aimé du peuple.
« La puissance de mon
maître est réelle ; la vôtre
est un mot. »
Pierre FLOTTE à Boniface VIII.
Histoire de France depuis les origine
s jusqu'à la Révolution (1911), Ernest4
Lavisse.
8
Chancelier de Philippe le Bel à partir de 1295
et premier laïc à ce poste, traité par le pape
de « petit avocat borgne », puis de « suppôt
de Satan », ce grand légiste semble oublier la
puissance spirituelle de la papauté, et
l'excommunication toujours possible.
D a n s Ausculta fili carissime, le pape a
proclamé la souveraineté du Saint-Siège sur
les rois, thèse soutenue par son ami l'évêque
de Pamiers dont il exige la libération. La bulle
est lue par l'ambassadeur pontifical le 11
février 1302, devant le roi et son Conseil.
Soucieux de se concilier l'opinion publique, le
roi convoque le 10 avril les prélats, les barons
et les députés du royaume (donc les trois
ordres). Le chancelier Flotte fait un résumé
tendancieux de la bulle – c'est évidemment à
l'instigation du roi, qui obtient le soutien du
royaume dans sa lutte contre le pape.
Au-delà du conflit religieux et de lamanipulation royale, cette première
convocation des États du royaume
(préfiguration des États généraux) marque
une étape dans l'entrée de la bourgeoisie en
politique : « Le temps de Philippe le Bel fut
une grande époque en France, par
l'admission du tiers état aux assemblées de
la nation. » Voltaire (Essai sur les mœurs et
l'esprit des nations)
« Connétable, est-ce que
vous avez peur de ces
lapins, ou bien avez-vous
peur de leur poil ? »
Robert d'ARTOIS à Raoul de Nesle,
Courtrai, 11 juillet 1302.
Histoire des Français, volume V (1844 7), Simonde de Sismondi.
9
Robert d'Artois, cousin du roi, juge inutile la
stratégie prudente du connétable Raoul de
Nesle, chef de l'armée française face aux
milices communales des Flamands,
apparemment en fuite après leur révolte
contre l'occupant. Piqué au vif, le connétable
décide de charger. Mais cette fuite n'était
qu'un piège, et les chevaux vont s'embourber
et chuter.
« Là, on put voir toute la noblesse de France
gésir en de profonds fossés, la gueule bée et
les grands destriers, les pieds amont et les
chevaliers dessous. » (Chronique artésienne). Dans ce désastre périront
Robert d'Artois, Raoul de Nesle et Pierre
Flotte (le chancelier), avec 6 000 hommes de
pied et chevaliers. La noblesse française en
fut décimée.
Cette « bataille des éperons d'or » est un
tournant dans l'histoire militaire : pour la
première fois, des fantassins (dits piétons)
l'emportent sur les cavaliers. Les précieux
éperons sont récupérés par les Flamands
pour orner l'église Notre-Dame de Courtrai.
Et beaucoup de Belges voient dans cette
victoire l'acte de naissance de leur nation.
« Voilà ma tête, voilà mon
cou !
Au moins, je mourrai
pape. »
BONIFACE VIII, Palais du pape,
Anagni, 7 septembre 1303.
Mémoire à propos de l'affaire du pap
e Boniface, archives de Guillaume de5
Nogaret.
0
Le roi, excommunié, a chargé Nogaret,
nouveau chancelier, d'enlever le pape, pour
le faire comparaître devant un concile qui le
déposerait : c'est la malheureuse expédition
d'Anagni.
Les envoyés de Philippe le Bel forcent le
palais. Le pape s'attendant à être mis à mort,
a revêtu sa chape la plus précieuse, coiffé latiare d'or et de pierreries. Il fait front aux
agresseurs, et traite Nogaret de « fils de
Cathare ». Nogaret le gifle en le traitant de
« patarin » (Cathare) : « Je veux vous
conserver la vie. Et vous serez jugé, bon gré,
mal gré. À ces fins, je vous arrête en vertu
des règles du droit public. »
Mais le peuple d'Anagni se soulève, aux cris
de : « Vive le pape ! Morts aux étrangers ! »
Nogaret et ses hommes prennent la fuite.
Boniface VIII, 68 ans, épuisé par sa lutte
contre le roi de France et bouleversé par les
événements d'Anagni, meurt un mois plus
tard. Son successeur Benoît XI apaise le
conflit. Et Clément V (archevêque de
Bordeaux, donc pape français) annule
l'excommunication, et décide d'installer la
papauté à Avignon.
« N'aurons-nous donc
jamais fait [fini] ?
Je crois qu'il pleut des
Flamands ! »
PHILIPPE IV le Bel, Lille, automne
1304.
L'Art de vérifier les dates des faits hi
storiques (1818), David Bailie Warden5
.
1
Le roi de France a pris la tête des troupes, et
sa revanche sur le désastre de Courtrai :
victoire de Mons-en-Pevèle, contre unearmée de 80 000 Flamands. Renversé avec
son cheval, il a pu se dégager à coups de
hache. Il met ensuite le siège devant Lille, et
pousse cette exclamation, apprenant l'arrivée
d'une nouvelle armée de 60 000 Flamands.
Il va choisir la diplomatie, plutôt que la
poursuite de la guerre. Ce sera le traité
d'Athis-sur-Orge (23 juin 1305) : les
Flamands devront payer une lourde
indemnité et démolir toutes leurs
fortifications. En gage d'exécution de ces
clauses, Philippe occupe Lille, Douai et
Béthune. En 1312, les clauses du traité
n'étaient toujours pas exécutées : le roi
annexa les trois villes à titre définitif, en vertu
du traité de Pontoise, dit Transport de
Flandre. Ainsi, le royaume s'agrandit.
« Chacun de vous fait
profession de ne rien
posséder en particulier,
mais en commun vous
voulez tout avoir. »
Cardinal Jacques de VITRI (ou
VITRY) aux chevaliers du Temple.
Histoire de France depuis les origine
s jusqu'à la Révolution (1911), Ernest5
Lavisse.
2
Historien et prélat, contemporain de la
quatrième croisade (1202-1204), Jacques de
Vitry a bien résumé le paradoxe de l'Ordre.Les Templiers, premier ordre militaire
d'Occident créé en 1119 pour la défense des
pèlerins, furent des moines soldats
héroïques. Ils reviennent de Terre sainte,
d'où les derniers descendants des croisés ont
été chassés. Devenus les banquiers des
pèlerins et des marchands, puis des rois et
des papes, souvent usuriers, ils ont amassé
des richesses immenses, et se replient sur
leurs possessions européennes. Ainsi, un
tiers de Paris – tout le quartier du Temple,
qui a gardé ce nom – vit sous leur
protection ! Ils disposent également d'une
force armée considérable pour l'époque – 15
000 lances.
Leur fortune et leur puissance font bien des
jaloux, leur arrogance est une injure aux
pauvres, et leur sens du secret permet de
tout imaginer.
« Boire comme un
Templier. »
« Jurer comme un
Templier. »
Expressions populaires, au début du
eXIV siècle.
Le Livre des proverbes français, tom
e I (1842), Antoine-Jean-Victor Le Ro5
ux de Lincy.
3
Ces dictons ont toujours cours, même si on
en oublie l'origine. Et cela donne une faibleidée des vices, crimes et péchés que la
rumeur publique prêtait aux chevaliers. « Le
Temple avait pour les imaginations un attrait
de mystère et de vague terreur. Les
réceptions avaient lieu, dans les églises de
l'ordre, la nuit et portes fermées. On disait
que si le roi de France lui-même y eût
pénétré, il n'en serait pas sorti. » (Jules
Michelet, Histoire de France)
La rumeur est entretenue par le chancelier
Nogaret. Après le Saint-Siège et les
Flamands, le roi s'attaque aux Templiers. Il
leur a octroyé de nouveaux privilèges en
1304, songeant à entrer dans l'ordre – sa
candidature fut refusée ! Il veut désormais
éliminer cet « État dans l'État », car les
Templiers ne dépendent que de l'autorité du
pape. Il veut aussi récupérer une part de leur
fortune. La duplicité royale est ici évidente.
L'opération secrète est bien menée, en trois
semaines : le vendredi 13 octobre 1307, les
Templiers sont arrêtés dans l'enceinte du
Temple à Paris et dans leurs châteaux en
province, sans se défendre – surprenante
attitude. Une douzaine ont pu fuir ; les
autres, environ 2 000, sont livrés à
l'Inquisition. Le procès va durer sept ans !
« On n'entendait que cris,
que gémissements de ceux
qu'on travaillait, qu'on
brisait, qu'on démembrait
dans la torture. »
Abbé René Aubert de VERTOT,
Histoire des Chevaliers hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem
(posthume, 1742).
54
Cet abbé fut le témoin des pratiques de
l'Inquisition, juridiction ecclésiastique
d'exception pour la répression des crimes
d'hérésie et d'apostasie, des faits de
sorcellerie et de magie. À la requête du
chancelier Guillaume de Nogaret, les
Templiers vont comparaître sous l'accusation
de mœurs obscènes, sodomie, hérésie,
idolâtrie, pratique de messes noires.
Élongation, dislocation, brûlures, brodequins,
chevalet, tels ont été les moyens utilisés
contre les accusés, en octobre et novembre
1307.
Face aux bourreaux, les Templiers avouent
en masse, tout ce qu'on veut. Même le grand
maître Jacques de Molay, vraisemblablement
pas torturé. Ce qui donna naissance au
« mystère des Templiers » : étaient-ils si
innocents ?
« J'avouerais que j'ai tué
Dieu, si on me le
demandait ! »
Frère Aymeri de VILLIERS-LE-DUC,
13 mai 1310.
Histoire vivante de Paris (1969), Lo5 uis Saurel.5
Les Templiers qui ont avoué en 1307 vont se
rétracter, au risque du bûcher.
« J'ai reconnu quelques-unes de ces erreurs,
je l'avoue, mais c'était sous l'effet des
tourments. J'ai trop peur de la mort », ajoute
Aymeri. « Jamais je n'ai avoué les erreurs
imputées à l'Ordre, ni ne les avouerai. Tout
cela est faux », proclame le frère Bertrand de
Saint-Paul, et avec lui 32 Templiers qui
veulent défendre l'Ordre.
Quant au pape, il s'est tardivement ému de
l'affaire des Templiers, mais là encore, le roi
et son chancelier manœuvrent en coulisse.
Ils inspirent à l'avocat Pierre Dubois un
pamphlet propre à décourager Clément V :
« Que le pape prenne garde... On pourrait
croire que c'est à prix d'or qu'il protège les
Templiers, coupables et confès, contre le
zèle catholique du roi de France. »
La bulle pontificale Vox clamantis dissout
l'Ordre, le 3 avril 1312. Et le 2 mai, Ad
providam transmet les biens des Templiers
aux Hospitaliers, ordre rival.
Le roi, sous prétexte de dettes, en a déjà
prélevé la plus grosse part.
« Clément, juge inique et
cruel bourreau, je t'ajourne
à comparaître dans
quarante jours devant le
tribunal du souverain
juge. »Jacques de MOLAY, sur le bûcher
dans l'îlot aux Juifs, île de la Cité à
Paris, 19 mars 1314.
Histoire de l'Église de France : comp
osée sur les documents originaux et 5 authentiques, tome VI (1856), abbé G
uettée.
6
Dernières paroles attribuées au grand maître
des Templiers. Quarante jours plus tard, le
20 avril, Clément V mourra d'étouffement,
seul dans sa chambre à Avignon, comme
aucun pape avant lui, ni après.
Autre version de la malédiction, tirée de la
saga des Rois maudits de Maurice Druon, et
du feuilleton de télévision de Claude Barma,
qui popularisa l'affaire des Templiers : « Pape
Clément ! Chevalier Guillaume ! Roi Philippe !
Avant un an, je vous cite à comparaître au
tribunal de Dieu pour y recevoir votre juste
châtiment ! Maudits ! Maudits ! Tous maudits
jusqu'à la treizième génération de vos
races ! »
Nogaret est déjà mort, il y a un an, et il peut
s'agir d'un autre Guillaume. Mais le pape va
mourir dans le délai imparti, comme Philippe
le Bel, suite à une chute de cheval à la
chasse (blessure infectée, ou accident
cérébral).
Plus troublant, le nombre de drames qui
frapperont la descendance royale en quinze
ans, au point d'ébranler la dynastie
capétienne : assassinats, scandales, procès,
morts subites, désastres militaires. Quant à
la treizième génération... cela tombe sur
Louis XVI.« Pesez, Louis, pesez ce
que c'est que d'être roi de
France. »
PHILIPPE IV le Bel à son fils, le jour
de sa mort, 29 novembre 1314.
La Nouvelle Revue des Deux-Monde5 s (1973).
7
C'est le dernier grand Capétien.
Certes impopulaire de son vivant et mal aimé
de certains historiens, il a fait faire des
progrès décisifs à la royauté : diversification
des organes de gouvernement (Parlement,
Chambre des comptes, etc.), grandes
ordonnances de « réformation » du royaume,
raffermissement de l'État contre la féodalité,
lutte contre la justice ecclésiastique et
indispensable centralisation. La France est à
présent le pays le plus riche et le plus peuplé
d'Europe.
Son fils va devenir Louis X le Hutin. Suivant
l'exemple de rapacité de son père, il dépouille
juifs et Lombards et vend des chartes
d'affranchissement aux serfs.
Quand il meurt le 5 juin, son frère, Philippe,
comte de Poitiers, est nommé régent. Une
crise dynastique va s'ouvrir.« Le royaume de France est
si noble qu'il ne peut aller à
femelle. »
États du royaume, 2 février 1317.
Histoire de France (1863), Auguste 5 Trognon.
8
Conclusion des États, résumée par l'historien
et poète Jean Froissart, dans ses
Chroniques.
erJean I , fils posthume de Louis X, n'a vécu
que cinq jours. Philippe se fait couronner roi
sous le nom de Philippe V le Long, le 9
janvier 1317. Roi contesté, il convoque une
partie des nobles et des prélats, ainsi que
des bourgeois de Paris et des docteurs de
l'Université, afin de se faire reconnaître ses
droits à la Couronne. Les représentants de
l'État vont plus loin, et excluent les femmes
de la succession au trône : c'est une
résurgence de la loi salique, qui remonte à
Clovis et n'était appliquée que localement.
Jeanne de Navarre, fille de Louis X le Hutin,
est donc écartée.
Philippe V meurt en 1322, ne laissant que
des filles. Son frère Charles IV accède alors
au trône, et mourra sans descendance mâle,
erle 1 février 1328. C'est la fin des Capétiens
directs.
Premiers Valois (1328-1483)Premiers Valois (1328-1483)
« Qui m'aime me suive ! »
PHILIPPE VI de VALOIS, avant la
bataille du mont Cassel, 23 août
1328.
Les Proverbes : histoire anecdotique
et morale des proverbes et dictions f5 rançais (1860), Joséphine Amory de
Langerack.
9
Première source de cette expression
fameuse : les Grandes Chroniques de France
de l'abbaye de Saint-Denis.
Neveu de Philippe le Bel, élu par les barons
erle 29 mai, le roi veut aider Louis I de
Nevers, comte de Flandre, qui fait appel à lui
pour mater la révolte des Flamands sur ses
terres. Le roi prend conseil auprès des
barons qui protestent, trouvant la saison trop
avancée dans l'été pour partir en campagne.
Mieux vaut attendre. Mais pour le connétable
de France, Gautier de Châtillon, « qui a bon
cœur trouve toujours bon temps pour la
bataille ».
Ayant entendu ces mots, le roi embrasse son
connétable (chef des armées) et lance cet
appel : « Qui m'aime me suive ! » Tous les
barons le suivent.
L'autorité de ce premier Valois encore
contesté s'en trouvera renforcée. Renforcée
aussi par la victoire sur les Flamands, à la
bataille de Cassel.« Nous conquerrons par
notre puissance notre
héritage de France, et, de ce
jour, nous vous défions et
vous tenons pour ennemi et
adversaire. »
ÉDOUARD III, Lettre à Philippe VI
de Valois, 19 octobre 1337.
Archers et arbalétriers au temps de l
a guerre de Cent Ans (2006), Joël Me6
yniel.
0
Cette « lettre de défi » vaut déclaration de
guerre.
Le roi d'Angleterre peut légalement prétendre
à la succession, étant petit-fils de Philippe le
Bel par sa mère, Isabelle de France.
L'assemblée des barons lui a préféré Philippe
de Valois : premier roi à n'être pas fils de roi,
mais seulement neveu du dernier Capétien,
dédaigneusement appelé « le roi trouvé »,
par les Flamands révoltés.
Les relations se tendent entre les deux pays.
On parle de « guerre larvée », avant la
guerre ouverte : une guerre dynastique de
cent ans !
Fin 1337, premières escarmouches navales
et terrestres. Les Anglais veulent s'assurer
des alliés sur le continent : les Flamands,
avec qui ils signent un traité de commerce
favorable à ces négociants toujours en quête
de débouchés pour leurs draps et leurslaines.
En 1340, Édouard III se proclame « roi de
France et d'Angleterre » et sa flotte bat la
flotte française à l'Écluse. Après deux trêves
sans lendemain, les Anglais débarquent dans
le Cotentin, multipliant les raids victorieux,
jusqu'aux portes de Paris.
« Si lui mua le sang, car
trop les haïssait. »
Jean FROISSART, parlant du roi de
France face aux Anglais, bataille de
Crécy, 26 août 1346.
Histoire de France depuis les origine
s jusqu'à la Révolution, volume IV (16
969), Ernest Lavisse.
1
Les Chroniques de Froissart, en quatre livres,
rapportent les hauts faits de la chevalerie,
durant la première moitié de la guerre de
Cent Ans.
À la vue des Anglais, Philippe VI perd donc
son sang-froid et charge imprudemment.
C'est le premier choc frontal de la guerre de
Cent Ans.
Et pour la première fois, l'artillerie apparaît
sur un champ de bataille. Les canons anglais,
même rudimentaires et tirant au jugé,
impressionnent les troupes françaises, avec
leurs boulets de pierre : « Ces bombardes
menaient si grand bruit qu'il semblait que
Dieu tonnât, avec grand massacre de gens etrenversement de chevaux », selon le
chroniqueur.
L'artillerie anglaise, jointe à la piétaille des
archers gallois, décime la cavalerie française
réputée la meilleure du monde, mais trop
pesamment cuirassée pour lutter désormais.
C'est la fin de la chevalerie en tant qu'ordre
militaire. C'est aussi une révolution dans l'art
de combattre. Malheureusement, les
Français n'ont pas compris la leçon, à cette
première défaite.
« Ouvrez, c'est l'infortuné
roi de France. »
PHILIPPE VI de VALOIS aux gardes
du château de la Broye, le soir de la
défaite de Crécy, 26 août 1346.
Histoire de France (1863), Auguste Tr
ognon. Source originale : toujours le6
s Chroniques de Jean Froissart.
2
Le roi demande asile. Après cette bataille mal
préparée, mal conduite, mal terminée, il a dû
fuir. Tous les chevaliers qui lui étaient restés
fidèles sont morts ou en déroute. Il se repose
au château jusqu'à minuit, avant de repartir
pour Amiens. Quand il apprendra l'étendue
du désastre, il se retirera à l'abbaye de
Moncel, pour y méditer plusieurs jours.
Le bilan de Crécy est difficile à faire, les
chiffres variant de 1 à 10 selon les sources !
Il y a vraisemblablement quelque 1 500chevaliers français tués, dont 11 de haute
ernoblesse. Parmi eux, Louis I , comte de
Nevers et de Flandre, prendra le nom
posthume de Louis de Crécy.
« Infortuné », cela signifie abandonné par la
fortune, par la chance. La légende des Rois
maudits s'applique bien aux Valois, pendant
la guerre de Cent Ans, à commencer par
Philippe VI. Mais la malédiction s'étend aussi
à la France. C'en est bien fini du « beau
Moyen Âge ». L'expression nous vient du
eXIX siècle, passionnément médiéviste.
« Six des bourgeois les plus
notables, nu-pieds et nu-
chef, en chemise et la hart
[corde] au col, apporteront
les clés de la ville et
châteaux et de ceux-ci je
ferai ma volonté. »
ÉDOUARD III d'Angleterre, 3 août
1347.
Chroniques (posthume), Jean Froi6 ssart.
3
Il conte l'épisode avec tous les détails. Les
Anglais ont mis le siège devant Calais et
onze mois après, la ville est réduite aux
abois. Eustache de Saint Pierre, le plus riche
bourgeois, vient implorer le roi d'Angleterrepour obtenir le salut de sa ville en échange
de sa vie, et cinq autres se joignent à lui.
Le roi, qui avait promis la mort à tous les
habitants de la ville forcée de se rendre, se
ravise et accepte le sacrifice des six
bourgeois qui se présentent le lendemain.
Plusieurs hauts personnages de son
entourage ont intercédé en leur faveur, en
vain : « Ceux de Calais ont fait périr tant de
mes hommes qu'il convient que ceux-ci
meurent aussi. »
Quand la reine d'Angleterre, Philippine de
Hainaut, « durement enceinte », se met à
genoux et supplie à son tour le roi de prendre
ces six hommes en pitié, il va céder : « Ah !
Madame, tenez, je vous les donne : faites-en
ce qu'il vous plaira. »
Les six bourgeois furent sauvés, et même
rhabillés, restaurés et réconfortés par les
soins de la reine.
« Les villes et les châteaux
étaient entrelacés les uns
dans les autres, les uns aux
Anglais, les autres aux
Français, qui couraient,
rançonnaient, et pillaient
sans relâche. Le fort y
foulait le faible. »
Jean FROISSART, Chroniques.
6464
À côté d'innombrables anecdotes, il fait là
encore œuvre d'historien.
La guerre de Cent Ans (1348-1440) oppose
d'abord les Français aux Anglais, notamment
dans ce qu'on appellera la France anglaise
(Aquitaine et Normandie). Mais tout le pays
se retrouve déchiré, quand les bandes
mercenaires, entre deux combats, pillent et
rançonnent les populations. C'est une
pratique courante, à l'époque.
La France va vivre la plus longue et pénible
période de son histoire. Résumée en quatre
vers par Eustache Deschamps, écuyer,
magistrat, diplomate et poète prolixe :
« Temps de douleur et de tentation / Âge de
pleur, d'envie et de tourment. Temps de
langueur et de damnation / Âge mineur, près
du définement. »
« Le vulgaire, foule très
pauvre, meurt d'une mort
bien reçue, car pour lui
vivre, c'est mourir. »
SIMON de Couvin.
Étude historique sur les épidémies d
ee peste en Haute-Auvergne (XIV -XVII6 eI siècles) (1902), Marcellin Boudet,
Roger Grand.
5
Aux malheurs de la guerre s'ajoute une
calamité plus terrible encore. Des vaisseaux
génois venus de Crimée apportent la Grande
Peste, qui va se développer en Sicile, enoctobre 1347. À la fin de l'année, le fléau se
répand sur l'Italie du Nord et la Provence.
Marseille est la première ville touchée en
France. En 1348, cette peste noire sévit sur
une vaste partie de l'Europe. Les ravages de
l'épidémie sont tels, selon le chroniqueur
belge, que « le nombre des personnes
ensevelies est plus grand même que le
nombre des vivants ; les villes sont
dépeuplées, mille maisons sont fermées à
clé, mille ont leurs portes ouvertes et sont
vides d'habitants et remplies de pourriture. »
Selon Froissart, un homme sur trois mourut.
Dans certaines régions de France, deux sur
trois. Pour l'ensemble de l'Europe, les pertes
se situent entre le quart et la moitié de la
population.
« On vit des pères tuer leurs
enfants, des enfants tuer
leur père ; on vit des
malheureux détacher les
corps suspendus aux
gibets, pour se procurer
une exécrable nourriture.
Des hameaux disparurent
jusqu'au dernier homme. »
Histoire de la France et des
Français (1972), André Castelot,
Alain Decaux.
6666
Ils citent une chronique du temps. Après la
peste de 1348, voici la famine de 1349. Par
suite de l'épidémie, dans la plupart des
provinces, il n'y a eu ni moissons, ni labours,
ni semailles. Le peuple, déjà appauvri, meurt
littéralement de faim.
La mort est à ce point présente que les
églises s'ornent de danses macabres.
La Mort symbolique entraîne tous les
hommes, riches ou pauvres, jeunes ou vieux,
innocents ou coupables. Au total, la guerre
de Cent Ans fera beaucoup moins de
victimes que ces deux années terribles.
Peste noire et famine ont vidé le Trésor
public. Les impôts ne rentrent plus : situation
financière si grave que le roi doit abaisser la
teneur en métal précieux des monnaies qu'il
fait frapper. On va recourir au faux-
monnayage à grande échelle, comme sous
Philippe le Bel et Philippe VI meurt en 1350,
laissant le royaume dans un triste état.
« Bois ton sang,
Beaumanoir, la soif te
passera. »
Chevalier Geoffroy de BOVES (ou
du BOIS) à Jean de Beaumanoir,
blessé au combat, mars 1351.
Histoire de la littérature française, vo
lume I (1905), Émile Faguet. Ballade 6 de la bataille des Trente, chanson de
geste (anonyme).
77
C'est un épisode de la guerre de Succession
de Bretagne, qui relance les hostilités franco-
anglaises. Depuis la mort de Jean III de
Bretagne, deux princes se disputent le
duché : Jean de Montfort (son demi-frère)
soutenu par le roi d'Angleterre et Charles de
Blois (marié à sa nièce), propre neveu du roi
de France et soutenu par lui.
Le combat des Trente oppose trente
Français, commandés par le baron de
Beaumanoir, et une troupe composée de
trente Anglais, Allemands et Bretons,
commandée par Bemborough, capitaine
anglais. Froissart relate ce fait d'armes
« moult merveilleux », c'est surtout un
carnage qui va durer tout un jour.
Quand Beaumanoir, suant sang et eau,
s'arrête pour demander à boire, l'adversaire
lui fait cette réponse cinglante, et telle est sa
colère que la soif lui passe et la force lui
revient. La victoire reste aux Français (six
morts, contre neuf Anglais) et la Bretagne à
la France. Après la prise de Calais et le
désastre de Crécy, c'est une revanche sur
l'ennemi.
« Père, gardez-vous à
droite,
père, gardez-vous à
gauche. »
PHILIPPE VI de VALOIS à Jean II le
Bon, bataille de Poitiers, 19
septembre 1356.
6Histoire de France (1868), Victor D6 uruy.
8
Le dernier fils du roi, à 14 ans, tente de
détourner les coups pour sauver son père. Le
jeune prince ne régnera pas, mais recevra
pour son courage la Bourgogne en apanage
et le surnom de Philippe le Hardi.
Dix ans après Crécy, c'est le même drame,
en pire ! Jean le Bon (ou le Brave) aligne 15
000 hommes. Face à lui, 7 000 Anglais et à
leur tête, le Prince Noir – prince de Galles,
fils du roi d'Angleterre Édouard III, l'un des
meilleurs généraux de la guerre de Cent Ans,
toujours revêtu d'une sombre armure.
Débarqué à Bordeaux, en un an il ravage le
sud-ouest et le centre de la France. Le roi
décide d'arrêter cette chevauchée meurtrière.
Mais les archers anglais, bien placés, criblent
de flèches par le côté nos chevaliers français
qui ne sont armés et protégés que de face.
Ils fuient et le roi sait la bataille perdue.
Très attaché à l'esprit de chevalerie, ayant
créé l'ordre de l'Étoile dont les membres
s'engagent à « ne jamais reculer sur le
champ de bataille de plus de quatre
arpents », il va respecter ce serment, qui
aura de dramatiques conséquences.
« Là périt toute la fleur de la
chevalerie de France : et le
noble royaume de France
s'en trouva cruellement
affaibli, et tomba en grandemisère et tribulation. »
Jean FROISSART, Chroniques
(posthume).
69
Le chroniqueur dresse le bilan de la bataille
de Poitiers : « Avec le roi et son jeune fils
Monseigneur Philippe, furent pris dix-sept
contes, outre les barons, chevaliers et
écuyers et six mille hommes de tous rangs. »
Chiffres considérables pour l'époque et
« fortuneuse bataille » pour les Anglais : leur
Prince Noir a capturé le roi de France !
Jean II le Bon a préféré se rendre plutôt que
fuir, pensant que son sacrifice allait sauver
l'honneur perdu de l'armée. En fait, la France
va le payer très cher. Outre la guerre à
financer, il faut verser la rançon du roi
prisonnier en Angleterre : 4 millions d'écus
d'or, somme proportionnelle à son prestige.
Les impôts s'alourdissent (gabelle et taille).
Les paysans pauvres, les Jacques, vont se
révolter (d'où le mot de « jacquerie »), tandis
que les Grandes Compagnies (bandes de
mercenaires bien organisées) pillent et
rançonnent les plus riches provinces. Et pour
comble, Paris se soulève contre le pouvoir
royal représenté par le dauphin Charles, avec
à sa tête le prévôt des marchands de Paris,
Étienne Marcel. La guerre civile s'ajoute alors
à la guerre étrangère.
« Ceux que nous avons tués
étaient faux, mauvais ettraîtres. »
Étienne MARCEL, 22 février 1358.
Histoire de la bourgeoisie de Paris de
puis son origine jusqu'à nos jours (17
851), Francis Lacombe.
0
Il vient de faire assassiner devant le dauphin
ses deux conseillers, les maréchaux de
Champagne et de Normandie. Paris acclame
son prévôt (magistrat équivalent du maire) :
c'est la première journée révolutionnaire
parisienne de l'histoire. Maître de Paris,
Étienne Marcel se rêve peut-être roi de
France. Il veut gagner la province à sa
cause, avec la complicité de Charles de
Navarre, dit Charles le Mauvais. Petit-fils de
Louis X, prétendant le plus direct à la
couronne par les femmes, très frustré de ne
pouvoir faire valoir ses droits, ce prince ne
cesse de comploter et de trahir.
Le dauphin, pour affermir son autorité alors
que son père est toujours prisonnier des
Anglais, a pris le titre de régent du royaume.
Il fuit la capitale, réunit une armée, bloque
Paris. Étienne Marcel s'apprête à livrer la ville
aux troupes de Charles le Mauvais, qui a fait
alliance avec les Anglais, quand il meurt,
assassiné par Jean Maillard, partisan du
dauphin, le 31 juillet 1358. Dès le lendemain,
le dauphin rentre à Paris où ont été
massacrés tous les partisans du prévôt.
« La journée est nôtre, mesamis ! »
Bertrand du GUESCLIN, Cocherel,
16 mai 1364.
Chronique de Charles le Mauvais (197 63), François Piétri.
1
La guerre a repris, après quatre ans de
trêve, suite au traité de Brétigny (1360) qui
libéra le roi Jean II le Bon, mais laisse aux
Anglais Calais, le Poitou et le sud-ouest – soit
un tiers de la France.
Les Français ont désormais dans leur rang
un vaillant capitaine : du Guesclin, 45 ans,
l'aîné de dix enfants d'une famille bretonne.
Pour fêter l'avènement du nouveau roi, il
affronte près d'Évreux les Anglo-Navarrais,
commandés par Charles le Mauvais. Fort des
erreurs commises à Crécy et Poitiers, du
Guesclin adopte une nouvelle tactique de
harcèlement, contraignant l'ennemi à un
corps à corps où les archers anglais
deviennent inutiles.
Charles V le Sage apprend l'exploit le jour de
son sacre, 19 mai : « Le roi leva les mains au
ciel et rendit grâce à Dieu de la bonne victoire
qu'Il lui avait donnée. À Reims, où on
craignait une défaite, ce fut un indescriptible
enthousiasme quand un héraut annonça la
nouvelle. » (Christine de Pisan, Livre des faits
et bonnes mœurs du sage roi Charles le
Quint).
Désormais, Charles le Mauvais ne s'occupera
plus que de son royaume de Navarre. Mais laguerre de Cent Ans continue avec les
Anglais.
« Il n'y a fileuse en France
qui sache fil filer, qui ne
gagna ainsi ma finance à
filer. »
Bertrand du GUESCLIN au prince
de Galles qui l'a fait prisonnier à
Nájera, le 3 avril 1367.
Histoire de France, volume III (1837)7 , Jules Michelet.
2
À la demande du roi, du Guesclin est en
Espagne, déchirée par la guerre civile : il a
emmené quelques Grandes Compagnies qui
ravageaient la France et les a mises au
service du nouveau roi de Castille. Mais son
rival, Pierre le Cruel, soutenu par les Anglais,
reprend le combat.
Défait dans cette bataille livrée contre son
avis, captif avec ses lieutenants, du Guesclin
a fixé lui-même sa rançon à 100 000 florins.
Voyant la stupeur du Prince Noir devant
l'énormité de la somme, il l'abaisse à 60 000.
L'ennemi doutant encore d'être payé, du
Guesclin répond fièrement : « Monseigneur,
le roi de Castille en payera moitié, et le roi de
France le reste, et si ce n'était pas assez... »
Charles V tiendra à récupérer son précieux
capitaine, libéré après règlement d'une partiede la somme – les rançons étant alors
rarement payées dans leur totalité. Il le fera
connétable de France (chef des armées) en
1370.
« Qui les aurait ouverts,
ainsi qu'un porc lardé, On
aurait en leur cœur la fleur
de lys trouvé. »
Jean CUVELIER, Chronique de
Bertrand du Guesclin (posthume).
73
Le ménestrel de Charles V parle ici des
habitants de Poitiers, lors de l'entrée
triomphale du connétable de France, dans
cette cité reconquise sur les Anglais, le 7
août 1372.
Le sentiment national s'exprime de plus en
plus souvent, dans notre pays en guerre et
surtout occupé, mais peu à peu libéré.
Pendant dix ans, presque sans trêve, du
Guesclin va justifier la confiance du roi,
reconquérant méthodiquement sur les
Anglais et leurs alliés la majeure partie du
pays. Poitou, Maine et Anjou, le bocage
normand, une partie de la Bretagne, presque
toute la Normandie. Il refusera seulement, à
la fin, de porter à nouveau la guerre en
Bretagne, sa province natale. Ses hommes
désertent, lui-même est soupçonné à tort de
trahison et rend son épée de connétable au
roi. Charles V reconnaîtra son erreur etretrouvera son très cher connétable.
« Mieux vaut pays pillé que
terre perdue. »
Bertrand du GUESCLIN à Charles V
le Sage.
Histoire de France depuis les origine
s jusqu’à la Révolution, volume 4 (197
69), Ernest Lavisse.
4
Le roi écoute les conseils de son connétable,
à tel point que ce précepte lui est parfois
attribué. Charles V est pourtant plus porté
sur les choses de l'esprit que sur la guerre, et
en cela très différent de son père Jean II le
Bon et de la plupart des chevaliers du temps
– d'où son surnom, le Sage signifiant le
Savant. Charles V avait d'autant plus besoin
d'un guerrier de valeur à ses côtés.
Du Guesclin sait que les Anglais sont
supérieurs en nombre et il évite les grandes
batailles toujours coûteuses en hommes. Il
préfère harceler l'ennemi. Et il laissera
plusieurs fois les Anglais incendier récoltes et
villages, pour tenir simplement villes et
châteaux en Normandie, Bretagne et Poitou.
L'ennemi, dans une marche épuisante et
vaine, peut perdre en quelques mois près de
la moitié de ses hommes et ses chevaux.
« Je ne regrette en mourantque de n'avoir pas chassé
tout à fait les Anglais du
royaume comme je l'avais
espéré ; Dieu en a réservé la
gloire à quelque autre qui
en sera plus digne que
moi. »
Bertrand du GUESCLIN, le 13 juillet
1380.
Histoire de Bertrand du Guesclin (177 87), Guyard de Berville.
5
Le connétable assiége la place forte de
Châteauneuf-de-Randon (Lozère). Victime
d'une congestion brutale, il remet son épée
au maréchal de Sancerre : qu'il la rende au
roi dont il demeure « serviteur et le plus
humble de tous ». Le gouverneur anglais de
la ville avait dit qu'il ne se rendrait qu'à lui : il
déposera les clefs de la cité, sur son cercueil.
Du Guesclin voulait être enterré en Bretagne,
mais Charles V ordonne que sa dépouille
rejoigne les rois de France, en la basilique de
St-Denis.
Ce guerrier incarna le sentiment patriotique
naissant. D'une laideur remarquable, et d'une
brutalité qui fit la honte de sa famille, il gagna
le respect de la noblesse, par son courage,
sa force et sa ruse, pour devenir le type du
parfait chevalier, héros populaire dont
poèmes et chansons célèbrent les hauts
faits : « Vainqueur de gens et conquéreur deterre / Le plus vaillant qui onques fut en vie, /
Chacun pour vous doit noir vêtir et querre
(chercher). / Pleurez, pleurez, fleur de la
chevalerie. » (Ballade sur la mort de du
Guesclin, Eustache Deschamps)
« Le royaume de France est
une nef qui menace de
sombrer. »
Jean de COURTECUISSE, prêche à
Notre-Dame, 22 janvier 1416.
Le Redressement de la France au XV7 e siècle (1941), René Bouvier.
6
L'évêque de Paris résume bien le drame du
pays. La guerre de Cent Ans ayant repris, la
chevalerie française est à nouveau défaite, à
la bataille d'Azincourt (1415).
Le royaume est frappé « au chef », ayant à
sa tête Charles VI le Fou – dit aussi le Bien-
Aimé, car le peuple le prend en pitié – et une
reine détestée, ambitieuse et débauchée,
Isabeau de Bavière. Le roi d'Angleterre, qui
vise toujours la couronne de France, occupe
un quart du territoire et anglicise des villes
conquises – habitants tués ou expulsés,
remplacés par des Anglais, premier exemple
de transfert de population. La guerre civile
redouble : les Bourguignons avec à leur tête
Jean sans Peur, duc de Bourgogne, contre
les Armagnacs avec le dauphin Charles, futur
Charles VII ; lutte pour le pouvoir, massacreset assassinats en chaîne.
« Paris, siège ancien de la
royale majesté française, est
devenu un nouveau
Londres. »
Georges CHASTELLAIN, Chronique
des ducs de Bourgogne (posthume,
1827).
77
Écuyer flamand au service du duc de
Bourgogne, il rappelle qu'en vertu du traité de
Troyes (1420), Henri V de Lancastre s'était
installé au Louvre, et Charles VI à l'hôtel
Saint-Paul, mais qu'à sa mort, le roi
d'Angleterre devenait roi de France : ce 21
octobre 1422, Paris reste aux Anglais et le
parti anglais manifeste sa joie, comme si
c'était Noël.
Philippe le Bon, duc de Bourgogne
(succédant à Jean sans Peur) et Isabeau de
Bavière, reine de France, avaient fait signer
cet ahurissant traité au pauvre roi fou,
Charles VI. Et le dauphin (futur Charles VII),
qualifié par ses propres parents de « soi-
disant dauphin », était déshérité.
Le royaume se trouve ainsi partagé en trois.
La France anglaise est la plus pauvre, surtout
la Normandie, écrasée d'impôts pour
maintenir les garnisons et entretenir la cour
du régent, le duc de Bedford (Henri V est
mort et Henri VI à peine né). L'Étatbourguignon, tenu à l'écart des guerres et
brigandages, fort bien géré, est prospère. Le
« royaume de Bourges », la France du
dauphin Charles, vit au gré d'une politique
fluctuante, entre les rentrées fiscales
intermittentes et les intrigues de cour.
« Labeur a perdu son
espérance.
Marchandise ne trouve plus
chemin qui la puisse mener,
saine et sauve, à son
adresse.
Tout est proie ce que le
glaive ou l'épée ne
défend. »
Alain CHARTIER, Quadrilogue
invectif (1422).
78
Secrétaire de Charles VI, puis de Charles VII,
cet écrivain très renommé en son temps fait
dialoguer quatre personnages allégoriques :
la France qui adjure ses enfants, le
Chevalier, le Peuple et le Clergé, de s'unir
pour la sauver. La cause du dauphin devenu
dérisoire « roi de Bourges », fragile
incarnation de la légitimité nationale, semble
perdue. Les Anglais écrasent à nouveau la
cavalerie et l'infanterie françaises, sous les
murs de Verneuil (17 août 1424).
La guerre entre les deux royaumes deFrance et d'Angleterre n'est qu'une suite de
combats douteux et de trêves sans
lendemain. Jusqu'à l'arrivée du personnage
providentiel.
« Gentil Dauphin, j'ai nom
Jeanne la Pucelle [...]
Mettez-moi en besogne et le
pays sera bientôt soulagé.
Vous recouvrerez votre
royaume avec l'aide de Dieu
et par mon labeur. »
JEANNE d'ARC, château de Chinon,
8 mars 1429.
Jeanne d'Arc, la Pucelle (1988), mar7 quis de la Franquerie.
9
À peine âgée de 17 ans, cette bergère
lorraine a persuadé le sire de Baudricourt,
capitaine royal de Vaucouleurs, de lui donner
une petite escorte, pour traverser la France
infestée d'Anglais et de Bourguignons. En
quelques jours, elle parvient à Chinon. Le
dauphin, qui croit d'abord à une farce, est
caché parmi ses partisans, et le comte de
Clermont placé près du trône. Au lieu de se
diriger vers le comte, Jeanne va droit sur
Charles et lui parle ainsi, à la stupeur des
témoins.
L'entretien secret dure une heure, jusqu'à
ses derniers mots (plus tard répétés à sonconfesseur) : « De la part de Dieu, je vous
dis que vous êtes vrai héritier de France et
fils de roi. » Ainsi, elle a rendu doublement
confiance au futur Charles VII : il est bien le
roi légitime de France, et le fils de son père,
lui qu'on traite de bâtard. Il lui reste à
redonner confiance aux soldats, aux
capitaines, aux populations, et à libérer le
pays, forte de sa foi et sa devise : « Dieu
premier servi ».
« Roi d'Angleterre et vous,
duc de Bedford, rendez à la
Pucelle qui est ici envoyée
par le roi du Ciel, les clés de
toutes les bonnes villes que
vous avez prises et violées
en France. »
JEANNE d'ARC, Lettre au roi
d'Angleterre et au duc de Bedford,
22 mars 1429.
Histoire des ducs de Bourgogne et d
e la maison de Valois (1835), baron F8 rédéric Auguste Ferdinand Thomas d
e Reiffenberg.
0
Rappelons que le duc de Bedford est régent,
le roi d'Angleterre n'ayant que 8 ans et, par le
traité de Troyes, cumulant les deux
couronnes, de France et d'Angleterre.
La chevauchée fantastique de Jeanne et de
ses compagnons remonte la Loire pour
entrer par le fleuve dans Orléans assiégéepar l'ennemi. Le 4 mai, à la tête de l'armée
de secours commandée par Dunois, le
Bâtard d'Orléans (jeune capitaine séduit par
sa vaillance), Jeanne attaque la bastille Saint-
Loup, et l'emporte.
Le 5 mai, fête de l'Ascension, on ne se bat
pas, mais elle envoie par flèche une autre
lettre : « Vous, hommes d'Angleterre, qui
n'avez aucun droit en ce royaume, le roi des
Cieux vous mande et ordonne par moi,
Jeanne la Pucelle, que vous quittiez vos
bastilles et retourniez en votre pays, ou
sinon, je ferai de vous un tel hahu
(dommage) qu'il y en aura éternelle
mémoire. »
Le 7 mai, Orléans est libérée. Le lendemain,
les Anglais lèvent le siège. Tandis que toute
l'armée française, à genoux, assiste à une
messe d'action de grâce.
« Entrez hardiment parmi
les Anglais !
Les Anglais ne se
défendront pas et seront
vaincus et il faudra avoir de
bons éperons pour leur
courir après ! »
JEANNE d'ARC, Harangue aux
capitaines, Patay, 18 juin 1429.
500 citations de culture générale (200
5), Gilbert Guislain, Pascal Le Pautre8
mat, Jean-Marie Le Tallec.mat, Jean-Marie Le Tallec.
1
Nouvelle victoire, à Patay : défaite des
fameux archers anglais, et revanche de la
cavalerie française. Ensuite, Auxerre, Troyes,
Chalons ouvrent la route de Reims aux
Français qui ont repris confiance en leurs
armes.
« Gentil roi, ors est exécuté le plaisir de Dieu
qui voulait que vous vinssiez à Reims,
recevoir votre saint sacre, en montrant que
vous êtes vrai roi et celui auquel le royaume
de France doit appartenir. »
Jeanne a tenu parole, Charles est sacré le 17
juillet. Plusieurs villes font allégeance : c'est
la moisson du sacre. En riposte, le duc de
Bedford fait couronner à Paris Henri VI de
Lancastre, « roi de France ».
Les victoires ont permis de reconquérir une
part de la France anglaise, mais Jeanne
échoue devant Paris. Après la trêve hivernale
(de rigueur à l'époque), elle décide de
« bouter définitivement les Anglais hors de
France », contre l'avis du roi qui a signé une
trêve avec les Bourguignons. Le 23 mai
1430, capturée devant Compiègne, elle est
vendue aux Anglais pour 10 000 livres, et
emprisonnée à Rouen le 14 décembre. Les
Anglais veulent sa mort. Les juges français
veulent y mettre les formes.
« Jeanne, croyez-vous être
en état de grâce ?
— Si je n'y suis, Dieu veuille
m'y mettre ; si j'y suis, Dieuveuille m'y tenir. »
JEANNE d'ARC, Rouen, procès de
Jeanne d'Arc, 24 février 1431.
Jeanne d'Arc (1888), Jules Michelet, 8 Émile Bourgeois.
2
Jeanne va subir une suite d'interrogatoires
minutieux et répétitifs, en deux procès. Les
minutes sont de précieuses sources, mais la
traduction du vieux français est plus ou moins
fidèle et claire.
Son premier procès d'« inquisition en matière
de foi » a commencé le 9 janvier 1431, sous
la présidence de Pierre Cauchon, évêque de
Beauvais (diocèse où elle a été faite
prisonnière). Ce n'est pas sa personne que
l'Église veut détruire, c'est le symbole, déjà
très populaire.
Qu'est-ce que l'Église lui reproche ? Le port
de vêtements d'homme, sacrilège à l'époque,
une tentative de suicide dans sa prison, et
ses visions considérées comme une
imposture ou un signe de sorcellerie.
Jeanne est seule, face à ses juges. Charles
VII, qui lui doit tant, et d'abord son sacre, l'a
abandonnée. Il ne lui reste plus que sa foi,
son Dieu.
Elle va résister ainsi, jusqu'au 24 mai.
« Me racontait l'ange, la
pitié qui était au royaume deFrance. »
JEANNE d'ARC, Rouen, procès de
Jeanne d'Arc, interrogatoire du 15
mars 1431.
Dictionnaire de français Larousse, a8 u mot « pitié ».
3
Elle évoque longuement et à plusieurs
reprises ses voix, et rapporte ce que lui disait
saint Michel. L'extrême piété est ce qui
frappe le plus, dans les témoignages relatifs
aux premières années de Jeanne.
Cinq siècles après, l'historien Jules Michelet
lui consacre quelques-unes des plus belles
pages de son Histoire de France : « Une
enfant de douze ans, une toute jeune fille,
confondant la voix du cœur et la voix du ciel,
conçoit l'idée étrange, improbable, absurde si
l'on veut, d'exécuter la chose que les
hommes ne peuvent plus faire, de sauver
son pays. [...] Née sous les murs mêmes de
l'église, bercée du son des cloches et nourrie
de légendes, elle fut une légende elle-même,
rapide et pure, de la naissance à la mort. »
(Question à l'accusée)
« Dieu hait-il les Anglais ?
— De l'amour ou de la haine
que Dieu a pour les Anglais,
je n'en sais rien ; mais je
sais bien qu'ils seront tousboutés hors de France,
excepté ceux qui y
périront. »
JEANNE d'ARC, Rouen, procès de
Jeanne d'Arc, interrogatoire du 17
mars 1431.
Histoire de France, volume V (1841),8 Jules Michelet.
4
Pour Pierre Cauchon, rallié à la couronne
d'Angleterre comme un tiers de la France à
cette époque, Jeanne était rebelle au pouvoir
légitime, au terme du traité signé et ratifié par
les deux pays en 1420.
Le procès se déroule selon les règles – de
peur d'une annulation ultérieure. Mais la
partialité est évidente dans la conduite des
interrogatoires et dans la manière dont on
abuse de l'ignorance de Jeanne, qui n'a pas
20 ans. Son calme et la simplicité de ses
réponses sont admirables.
Le théâtre et le cinéma ont repris, presque
au mot à mot, ce dialogue, et ce personnage
étonnant. Princesse (bâtarde de sang royal)
ou simple bergère de Domrémy, petit village
de la Lorraine, le mystère nourrit la légende,
et la fulgurance de cette épopée rend le sujet
toujours fascinant, six siècles plus tard.
La récupération politique est une autre forme
d'exploitation du personnage, plus ou moins
fidèle au modèle.« Nous sommes perdus,
nous avons brûlé une
sainte. »
Secrétaire du roi d'Angleterre, après
l'exécution de Jeanne, Rouen, 30
mai 1431.
Histoire de France, volume V (1841),8 Jules Michelet.
5
Le mot est aussi attribué à l'évêque de
Beauvais, Pierre Cauchon.
En fin de procès, le 24 mai, dans un moment
de faiblesse, Jeanne avait abjuré
publiquement ses erreurs et accepté de faire
pénitence : elle fut condamnée au cachot.
Mais elle se ressaisit et, en signe de fidélité
envers ses voix et son Dieu, reprit ses habits
d'homme, le 27 mai. D'où le second procès,
vite expédié : condamnée au bûcher comme
hérétique et relapse (retombée dans
l'hérésie), brûlée vive sur la place du Vieux-
Marché à Rouen, ses cendres furent jetées
dans la Seine. Il fallait éviter tout culte
posthume de la Pucelle, autour des reliques.
Jeanne ne sera béatifiée qu'en 1909, et
canonisée en 1920. Mais Charles VII ayant
repris Rouen ordonnera le procès du procès,
qui casse en 1456 le premier jugement, et
réhabilite la mémoire de Jeanne.
Né peu après sa mort, Villon lui rend
hommage, dans la Ballade des dames du
temps jadis (1462) : « Mais où sont lesneiges d'antan ? / Et Jeanne la bonne
Lorraine / Qu'Anglais brûlèrent à Rouen ? »
« Paix est trésor qu'on ne
peut trop louer.
Je hais guerre, point ne doit
la priser. »
Charles d'QRLÉANS, Ballade, vers
1430.
Histoire de la langue française jusqu'
eà la fin du XVI siècle (1881), Arthur 8
Loiseau.
6
Ce prince, petit-fils de Charles V et père du
futur Louis XII, prisonnier à Azincourt en
1415, demeura vingt-cinq ans captif en
Angleterre, faute de pouvoir payer sa rançon.
« Les chansons les plus françaises que nous
ayons furent écrites par Charles d'Orléans.
eNotre Béranger du XV siècle, tenu si
longtemps en cage, n'en chanta que mieux. »
(Michelet)
Ces vers disent un désir de paix qui se
retrouve dans les deux camps et dans toutes
les classes de la population. Après la
reconquête d'une partie de la France anglaise
(Nord et Centre), Charles VII et le duc de
Bourgogne, réconciliés, signent la paix
d'Arras (1435). Ce renversement des
alliances ramène l'espoir dans le pays. Paris
est repris en avril 1436, et le roi y fait une
« joyeuse entrée », le 12 novembre 1437.Mais la paix d'Arras laisse « sans emploi »
les bandes de mercenaires bourguignons.
Voici revenu le temps des Grandes
Compagnies, des routiers, et des écorcheurs
qui sèment le désordre et la terreur. Une
nouvelle peste décime la population, puis
c'est la famine. Et la guerre de Cent Ans
avec les Anglais n'est pas finie.
« C'est mon seigneur, il a
tout pouvoir sur mes
actions,
et moi, aucun sur les
siennes. »
MARIE d'ANJOU, reine de France.
Histoire de France depuis les Gaulois
jusqu'à la mort de Louis XVI, volume 8
IV (1822), Louis-Pierre Anquetil.
7
La reine, qui donna 13 enfants en vingt-trois
ans à Charles VII, lui pardonne en ces
termes sa liaison commencée vers 1444
avec Agnès Sorel, première d'une très longue
liste de favorites officielles des rois de
France. D'autres reines exprimeront cette
résignation.
Marie préfère cette « rivale soucieuse du bien
de l'État à une femme ambitieuse qui aurait
dilapidé les biens du royaume », et les
historiens ont reconnu la bonne influence de
la « Dame de Beauté ». Ce surnom sied à la
beauté d'Agnès Sorel, saluée par tous lescontemporains et immortalisée par le tableau
de la Vierge à l'Enfant de Jean Fouquet, mais
vient surtout du château de Beauté-sur-
Marne dont le roi lui fit don. Très patriote, elle
influence heureusement la politique du roi.
Elle redonne aussi confiance à l'homme.
Charles VII n'a pas eu de chance avec ses
parents : sa mère, Isabeau de Bavière, l'a
déshérité comme dauphin et traité en bâtard,
et son père Charles VI, est le roi fou. Quant à
son premier fils, le futur Louis XI, il ne
cessera de comploter contre lui.
« Réjouis-toi, franc royaume
de France.
À présent, Dieu pour toi
combat ! »
Charles d'ORLÉANS, bataille de
Formigny, 18 avril 1450.
Histoire des Français (1972), Pierre 8 Gaxotte.
8
La trêve de Tours (1444) fut mise à profit par
le roi. La Grande Ordonnance de 1445
instaure l'armée permanente. Les bandits
des Grandes Compagnies seront mieux
employés dans les compagnies d'ordonnance
du roi (cavalerie), et la milice des francs
archers (infanterie) regroupe les roturiers
dispensés de la taille. L'artillerie, jadis
réservée à l'attaque et la défense des places
fortes, est réorganisée pour servir sur leschamps de bataille. En même temps,
l'administration du royaume s'améliore, avec
une monnaie saine et une meilleure fiscalité.
Quand les Anglais rompent la trêve (ayant
pris Fougères et toujours pas évacué Le
Mans), le Conseil royal autorise la guerre à
outrance. C'est la reconquête de la
Normandie. La victoire de la nouvelle armée
française à Formigny eut un immense
retentissement dans le pays : 4 000 tués ou
blessés, 1 200 prisonniers anglais, et
seulement 12 morts français.
C'est le « début de la fin » de la guerre de
Cent Ans, et la chevauchée du roi à la
reconquête de son royaume, avec son
connétable Richemont et Dunois (le Bâtard
d'Orléans), déjà présent lors de l'épopée de
Jeanne d'Arc.
« Il a reçu chez lui un renard
qui mangera ses poules. »
CHARLES VII, apprenant que son
fils s'est réfugié chez le duc de
Bourgogne, fin août 1456.
Histoire de France, volume VII (18428 ), Jules Michelet.
9
Philippe III le Bon, duc de Bourgogne, s'est
réconcilié avec Charles VII en signant la paix
d'Arras (1435). Maître de la Bourgogne, la
Franche-Comté, la Flandre, l'Artois, et les
provinces belges, ce grand féodal est le pluspuissant souverain d'Europe. Il est trop
heureux d'accueillir somptueusement chez
lui, à Louvain, puis à Bruxelles, le futur roi de
France venu conspirer contre son père, et lui
fait une pension annuelle de 36 000 livres.
Le père et le fils se sont fâchés au point de
ne plus se voir. Louis, jaloux du roi, impatient
de régner, multiplie les complots pour
prendre sa place – cas plutôt rare, dans
l'histoire de nos rois de France. Il a participé
à la révolte féodale de la Praguerie (1440),
coalition des grands féodaux furieux d'une
réorganisation de l'armée donnant au roi et à
lui seul le droit de lever des troupes. Pour
exiler et occuper son fils, Charles VII l'a
envoyé gouverner le Dauphiné, où le Dauphin
apprend son métier de roi, de 1447 à 1461.
Mais cela ne suffit pas au futur Louis XI.
Charles VII connaît bien la perfidie de son
fils. Le fils de Philippe, Charles le Téméraire,
l'apprendra bientôt à ses dépens.
« Je suis France. »
LOUIS XI.
L'Âme de la France : une histoire de l
a nation, des origines à nos jours (209
07), Max Gallo.
0
À 38 ans, Louis XI est enfin roi, à la mort de
son père, le 22 juillet 1461. Et la France
existe, après la guerre de Cent Ans. Le roi la
représente et l'incarne, contre les grands
féodaux. Le général de Gaulle fera la mêmedéclaration, pour exprimer qu'il défend
l'intérêt général et n'est d'aucun clan, ni parti.
Étrange retour des choses, Louis XI qui a
tant comploté contre son père en s'alliant à
ses ennemis féodaux et même anglais, va
voir se dresser contre lui trois coalitions de
grands vassaux, en réaction contre
l'affermissement du pouvoir royal.
Première coalition en 1465 : la Ligue du Bien
public, conduite par Charles, duc de Berry et
frère du roi (dit Monsieur Charles), les ducs
de Bretagne et de Bourbon, et Charles le
Téméraire (futur duc de Bourgogne),
provoque une véritable guerre civile. Louis XI
doit faire d'importantes concessions
territoriales : il restitue les villes de la Somme
au Téméraire et cède la Normandie à
Monsieur Charles, en échange du Berry.
Mais en 1466, il réoccupe la Normandie, qu'il
fait déclarer inaliénable par les États
généraux : ainsi forme-t-il peu à peu la
France d'aujourd'hui.
« Il faut faire suer les
écus. »
Maxime sous Louis XI.
Citations, proverbes et dictons de ch9 ez nous (2004), Julie Bardin.
1
Les marchands français ont soif de profit et
eles hommes du XV siècle sont surtoutsensibles à l'aspect monétaire de l'économie.
Pour eux, le vrai signe de la richesse est la
possession du numéraire.
Pendant le règne de Louis XI, la relance de
l'économie continue sur sa lancée amorcée
sous Charles VII. Les grandes foires se
multiplient. Des industries se créent ou se
développent. Jean Gobelin laissera son nom
à l'art de la tapisserie. L'imprimerie est
introduite à Lyon et à Paris, où la Sorbonne
en sera la première dotée (1470). Le roi
nomme un « visiteur général des mines » et
on prospecte en Roussillon. L'industrie de la
soie est créée à Lyon, puis à Gours, ce qui
permet d'économiser 500 000 écus d'or
d'importation. Louis XI fera publier près de 70
règlements de métiers : le système corporatif
est pour lui un moyen de domination et de
contrôle par l'État.
« Il n'est venu là que pour
me trahir. »
CHARLES le Téméraire,
soupçonnant Louis XI à Péronne,
octobre 1468.
Mémoires (1524), Philippe de Commy9 nes, chroniqueur contemporain.
2
L'ambitieux et fastueux duc de Bourgogne a
succédé à son père, Philippe III le Bon, en
1467. Il prend aussitôt la tête de la deuxième
grande coalition féodale contre Louis XI, avecMonsieur Charles (frère du roi), François II
duc de Bretagne et Jean d'Alençon.
Louis XI propose au Téméraire de discuter
les termes de la paix, à Péronne. L'entrevue
commence le 9 octobre 1468. Le Téméraire
se méfie du roi. Non sans motif ! Il va
découvrir que Louis XI encourage dans le
même temps les Liégeois à se révolter contre
lui. Fureur du Téméraire ! Louis XI se
retrouve prisonnier, humilié, obligé de céder à
toutes les conditions du bouillant Charles, et
même d'assister à la répression des Liégeois.
Le chroniqueur, qui est présent, renvoie dos
à dos Louis XI et Charles le Téméraire que
l'histoire mit face à face, lors de l'entrevue de
Péronne : « Pour en dire donc mon avis, je
crois être certain que ces deux princes y
allaient tous deux en intention de tromper
chacun son compagnon, et que leurs fins
étaient assez semblables, comme vous
verrez. »
« Le renard crotté a échappé
au repaire du loup. »
Philippe de COMMYNES, Mémoires
(1524).
93
Originaire de Flandres, ce précieux
chroniqueur servit d'abord le Téméraire, et
s'entremit à Péronne (dont on lui doit le
vivant récit) en faveur de Louis XI qui l'avait
acheté à cette fin. Quatre années plus tard, ilabandonnera la maison de Bourgogne pour
s'attacher au roi de France dont il deviendra
le conseiller intime, largement dédommagé
de la confiscation de ses biens par le
Téméraire.
Louis XI le rusé est à peine de retour à Paris,
début novembre 1468, qu'il s'empresse de
renier tous les engagements pris à Péronne :
plus question de rendre les villes de la
Somme au Téméraire, ni de donner en
apanage à Monsieur Charles la Champagne
et la Brie. Bien mieux, il va aider à rétablir sur
le trône Henri VI roi d'Angleterre en 1470,
pensant ainsi priver son ennemi de l'alliance
anglaise : « J'ai espérance que ce sera la fin
des Bourguignons. » Encore quelques
années de ruse, de lutte et de patience.
Divide ut regnes (Divise afin de régner) est la
maxime de Louis XI, dit le Prudent. Le Sénat
romain l'a lancée, Machiavel la reprendra, et
Catherine de Médicis.
« Par saint Georges !
enfants,
vous avez fait une belle
boucherie. »
CHARLES le Téméraire à ses
officiers, bataille de Nesle, 10 juin
1472.
Histoire de France (1868), Victor D9 uruy.
44
C'est la troisième et dernière coalition contre
Louis XI. Elle rassemble Charles le
Téméraire, duc de Bourgogne, Édouard IV
d'Angleterre, Jean d'Armagnac, Jean
d'Aragon, Jean d'Alençon, François de
Bretagne et inévitablement Monsieur Charles.
La mort de ce frère (le 24 mai) déclenche
une explosion de joie chez Louis XI qui fera
scandale – comme déjà à la mort de son
père. À l'inverse des fils, les frères de roi sont
parmi les grands comploteurs de l'histoire.
Le Téméraire, qui attaque en Picardie, se
réjouit après le massacre des habitants et
défenseurs de la ville de Nesle, en juin. Mais
il va échouer devant Beauvais, défendue par
tous ses habitants, femmes comprises. L'une
des plus ardentes à repousser à la hache les
assaillants est fille du peuple : Jeanne Laîné,
restée dans l'histoire sous le nom de Jeanne
Hachette. Le Téméraire doit lever le siège au
bout d'un mois, le 22 juillet. Apprenant
l'exploit des assiégés, Louis XI exemptera à
vie Jeanne et son nouveau mari de tous
impôts et redevances.
« Car tel est notre plaisir. »
LOUIS XI, édit du 31 octobre 1472,
forme des placets royaux.
Histoire des institutions politiques et
administratives de la France (1966), 9
Paul Viollet.
5
Vers 1470, le pouvoir royal ne cesse des'affermir et pèse de plus en plus lourd sur le
clergé, l'Université, l'économie, la justice.
Comme l'écrit Georges Duby dans son
Histoire de la France : « Tout dépendait du
Conseil du Roi : diverse, tempérée par ses
propres agents, la monarchie tendait vers la
centralisation ; elle devint autoritaire sous
Louis XI, absolue sous ses successeurs. »
erCharles VIII, François I , Louis XIV
reprendront la formule. Dans les dernières
années du règne de Louis XVI, l'expression
deviendra « Car tel est notre (bon) plaisir »,
adoptée par Napoléon et maintenue jusqu'à
la Restauration comprise.
Le mot « plaisir » a souvent été mal compris.
Il ne renvoie pas à une forme d'arbitraire
royal, ni de caprice du souverain. Il exprime
la volonté, la détermination d'un homme
d'État.
« Faites le gast [dégât] en
manière qu'il n'y demeure
un seul arbre portant fruit
sur bout,
ni vigne qui ne soit
coupée. »
LOUIS XI, Lettre à Ymbert de
Batarnay, 10 mars 1475.
Histoire de France depuis les origine
s jusqu'à la Révolution, volume IV (19
911), Ernest Lavisse.911), Ernest Lavisse.
6
Le roi charge son grand chambellan et très
fidèle conseiller de reprendre le Roussillon.
Province la plupart du temps sous domination
française de 1462 à 1492, ses villes
connurent un bel essor économique, surtout
Perpignan. Jean d'Aragon, comte de
Barcelone, l'avait laissée en gage à Louis XI
et le Roussillon avait été uni au Domaine, le
16 juin 1463, mais il s'est révolté durant l'été
1472, et Jean d'Aragon en a profité pour y
rétablir son autorité.
Perpignan vécut un terrible siège de huit
mois, d'où son titre de fidelissima vila donné
par Jean d'Aragon. Une partie de la
population émigra ensuite vers Barcelone,
pour échapper à la répression. La reconquête
est si dure que la province sera nommée « le
cimetière aux Français ».
Louis XI se fit craindre et se soucia peu de se
faire aimer. Sa devise reflète ce trait de
caractère : « Qui s'y frotte, s'y pique. » Mais
l'emblème est le chardon, non pas le
hérisson.
« Monseigneur mon cousin,
soyez le très bien venu.
Il n'est homme au monde
que j'eusse désiré voir
autant que vous. Et loué
soit Dieu de ce que nous
sommes ici assemblés à
cette bonne intention. »LOUIS XI à Édouard IV
d'Angleterre, Picquigny, 29 août
1475.
Mémoires (1524), Philippe de Com9 mynes.
7
Ainsi parle un roi, décidé à faire la paix avec
l'ennemi de cent ans !
Les rapports franco-anglais restent tendus,
malgré la fin des hostilités. Les populations
côtières sont sans cesse sur le qui-vive, les
corsaires des deux pays se rendant coup
pour coup. Louis XI a soutenu Henri VI de
Lancastre contre Édouard IV, dans la guerre
des Deux-Roses. Et Édouard IV veut refaire
le coup d'Édouard III qui déclencha la guerre
de Cent Ans, en revendiquant la couronne de
France !
L'Anglais débarque à Calais (seule ville
restée anglaise) le 6 juillet 1475, mais son
entreprise tourne court, faute d'alliés sur le
continent : Charles le Téméraire (son beau-
frère) a bien d'autres soucis, face à tous ses
voisins coalisés contre ses ambitions
territoriales.
La trêve entre Louis XI et Édouard IV est
enfin signée à Picquigny (département actuel
de la Somme). La France achète à prix d'or
le retrait anglais. C'est le dernier acte officiel
de la guerre de Cent Ans – le traité de paix
ne sera jamais signé.« J'ai vu le roi d'Angleterre
Amener son grand ost
[armée]
Pour la française terre
Conquérir bref et tost [vite].
Le roi, voyant l'affaire,
Si bon vin leur donna
Que l'autre, sans rien faire,
Content, s'en retourna. »
Chanson qui met en scène Édouard
IV et Louis XI, été 1475.
Histoire de la France : Dynasties et r
évolutions, de 1348 à 1852 (1972), Ge9
orges Duby.
8
La joie des Français éclate. Et la chanson dit
vrai : Louis XI régala « son cousin » Édouard
IV de bonne chère à Picquigny, après avoir
saoulé de bonnes barriques et gavé de
bonnes viandes qui donnent envie de boire
l'armée anglaise, en attente de ravitaillement.
Cela fait aussi partie de la diplomatie.
Il n'en fallait pas plus, et pas moins, pour
sceller la nouvelle entente des deux rois, des
deux pays.
Édouard IV, qui a renoncé à son alliance
avec le Téméraire, rembarque avec son
armée. Et l'Angleterre est rendue à sa
vocation insulaire – elle garde seulement
Calais, et défendra cette citadelle anglaise
jusqu'en 1558.« Nous n'avons rien perdu
de la couronne,
mais au contraire avons
icelle augmentée et
accrue. »
LOUIS XI à ses conseillers, 21
septembre 1482.
Mémoires (1524), Philippe de Com9 mynes.
9
Luttant contre les féodaux, écartant du
pouvoir tous les Grands susceptibles de le
trahir, s'entourant de conseillers et compères
plutôt médiocres et parfois douteux, usant de
moyens que souvent la fin seule justifiait,
Louis XI a quand même un bilan de règne
très positif.
Il a tant et si bien agrandi le Domaine royal
qu'au bout de vingt-deux ans de règne, sa
France est devenue à peu près la nôtre.
Par héritage (1480-1482) Louis XI acquiert
l'Anjou, le Maine et la Provence. Par le traité
d'Arras (1482) qui consacre le
démembrement de l'État bourguignon après
la mort de Charles le Téméraire, la France
garde le duché de Bourgogne et les villes de
la Somme (Picardie). Restent les fiefs des
vassaux qui, telle la Bretagne, seront
rattachés au Domaine par ses successeurs.
Dernier grand roi du Moyen Âge, Louis XI a
également renforcé l'autorité royale et l'unité
nationale.« Sire, c'en est fait de
vous. »
Jacques COTTIER à Louis XI,
verdict de son médecin, 25 août
1483.
Mémoires (1524), Philippe de Co10 mmynes.
0
Sentant sa fin proche, le roi s'est retiré au
château de Plessis-les-Tours.
Louis XI fut un malade perpétuel et la liste de
ses maux nous est contée par des
observateurs trop heureux, parfois,
d'énumérer ses faiblesses et ses
souffrances : crises de foie et brûlures
d'estomac, eczéma purulent, goutte et
congestion hémorroïdaire qui l'empêchent de
marcher. On ne meurt pas de ces maladies-
là et, bien que malingre et de faible
constitution, Louis XI va vivre, régner et
travailler jusqu'à 60 ans.
Mais il souffre aussi et depuis longtemps
d'hydropisie, il a déjà eu deux attaques de
paralysie. Et contrairement à d'autres
médecins royaux, Cottier ne dissimule pas la
vérité. La piété et la superstition bien
connues du roi se changent en une dévotion
maladive.
Commynes, témoin de la scène, ajoute :
« Quel coup ce fut pour lui d'entendre cettenouvelle et cet arrêt ! Car jamais homme ne
craignit autant la mort et ne prit autant de
peine dans le vain espoir de s'en garantir. »
Louis XI mourra cinq jours plus tard.Renaissance et
guerres de
Religion (1483-
1589)
« C'est la moins folle femme
du monde, car de sage il n'y
en a guère. »
LOUIS XI.
1 Les Arts somptuaires : histoire du co
stume et de l'ameublement, volume II
(1858), Charles Louandre.0
1
Tel était le jugement du roi mourant – et
misogyne – sur sa fille aînée Anne à qui il
laisse la tutelle du royaume, le 30 août 1483.
Charles VIII, fils de Louis XI, est tout juste
majeur avec ses 13 ans, et sans grande
personnalité (il aura droit au surnom del'Affable).
Le jugement est sévère, et le choix est bon.
Anne de France, dame de Beaujeu – femme
de Pierre de Bourbon, sire de Beaujeu,
confident de Louis XI – va en fait gouverner
la France (avec son époux) jusqu'en 1492, et
mériter son surnom de Madame la Grande :
intelligence et force de caractère lui
permettent de continuer l'œuvre paternelle et
d'affermir le royaume en ces temps difficiles,
ainsi résumés par Michelet : « Telle était
cette France : jouir ou tuer. »
« Il plairait au duc que cette
guerre se terminât.
— Soit, mais ne manquez
pas de lui rappeler qu'il m'a
déplu, à moi, qu'elle
commençât. »
CHARLES VIII l'Affable, réponse du
roi aux envoyés du duc François II
de Bretagne, juillet 1488.
1 Histoire de la France et des Françai
s (1972), André Castelot, Alain Deca
ux.0
2
Le duc de Bretagne s'était allié dans la
Guerre folle à Louis d'Orléans, cousin et
beau-frère du roi, futur Louis XII. Cetterévolte des nobles contre la régente va durer
trois ans, soutenue par Henri VIII
d'Angleterre et Maximilien d'Autriche – fiancé
à la fille du duc de Bretagne, Anne, héritière
du duché. Après l'offensive de La Trémoille
en Bretagne, l'artillerie royale a mis en
déroute l'armée des coalisés. François II est
battu en juillet 1488 à Saint-Aubin-du-
Cormier, et Louis d'Orléans fait prisonnier.
Contraint de demander la paix, François II
signe le 26 juillet le traité du Verger (ou de
Sablé) : il s'engage à ne pas marier ses filles,
Anne et Isabelle, sans le consentement du roi
de France – la Bretagne était en jeu, c'en est
désormais fini de son indépendance. C'est le
dernier acte de la lutte des grands féodaux
contre le royaume de France, qui a tant
marqué le Moyen Âge.
« Voluntas Dei. Missus a
Deo »
Devise sur les étendards de Charles
VIII entrant dans Rome, fin 1494.
1 Histoire de France depuis les origine
s jusqu'à la Révolution, volume V (19
69), Ernest Lavisse.0
3
« Volonté de Dieu. Envoyé de Dieu ». De
1492 à 1559, la France va se lancer dans
rien moins que onze guerres d'Italie. CharlesVIII est le premier de nos rois qui succombe
au mirage italien, avec sa Renaissance
précoce et superbe.
Plus généreux qu'intelligent, âgé de 24 ans et
entouré de conseillers ambitieux qui flattent
ses projets, il n'écoute plus sa sœur Anne de
Beaujeu. Affichant sa fière devise, il se prend
pour un nouveau croisé, d'ailleurs appelé par
l'Italie en plein chaos politique, avec ses cinq
États qui se déchirent entre eux, et une
poussière de principautés.
Cinq mois de marche triomphale pour
traverser l'Italie avec 36 000 hommes, dont
10 000 mercenaires suisses et allemands.
Presque sans combattre, le voilà aux portes
de Rome, le 31 décembre 1494 : « Le roi
entra dans Rome plus triomphalement et
mieux accompagné que ne fit aucun prince
qui soit en la mémoire de ceux qui sont
vivants », selon le témoignage d'un des
gentilshommes de Louis d'Orléans – libéré,
réconcilié avec Charles VIII, le futur Louis XII
fait partie de l'expédition.
« Telle peur que toutes les
nuits, il ne cessait de crier
qu'il entendait les Français,
que les arbres et les pierres
criaient France. »
Philippe de COMMYNES, Mémoires
(1524).
104104
Commynes témoigne ici en historien, mais
aussi en envoyé diplomatique du roi de
France. Le roi de Naples Alphonse II eut si
peur des Français qu'il s'enfuit en Sicile et
abdiqua en faveur de son fils Ferdinand II.
Malgré sa résistance, Charles VIII fera son
entrée à Naples, le 22 février 1495. Heure de
gloire et main basse sur la ville.
L'Italie, tout au long de cette première
guerre, tourne la tête aux jeunes
conquérants : « La conduite des Français
était contradictoire. Ils voulaient tout,
arrachaient tout, emplois et fiefs, et, d'autre
part, ils ne voulaient pas rester ; ils
n'aspiraient qu'à retourner chez eux ; ils
redemandaient la pluie, la boue du Nord sous
le ciel de Naples. » (Jules Michelet, Histoire
de France).
« Les Français ne se
plaisent qu'au péché et aux
actes vénériens. »
Jean BRAGADIN, fin février 1495.
1 Histoire de la France et des Françai
s (1972), André Castelot, Alain Deca
ux.0
5
Ce patricien fait son rapport devant la
seigneurie de Venise, et les griefs sont
nombreux, contre les Français : « Ils

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