L Histoire de France en 1000 citations
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Description

"Gloire aux pays où l'on parle, honte aux pays où l'on se tait."

Georges Clemenceau, Chambre des députés, 4 juin 1888.




De la Gaule à la France contemporaine, ce livre parcourt l'Histoire en 1000 citations. Il donne ainsi la parole aux acteurs les plus divers : souverains, princesses, militaires, diplomates, militants, écrivains, philosophes... Chaque citation, authentifiée par sa source et mise en situation, est expliquée. C'est donc une histoire dialoguée, découpée en courtes scènes et plus vivante que jamais.



Agrippa d'Aubigné - Beaumarchais - Blum - Bossuet - Charlemagne - Clemenceau - Clovis - Danton - de Gaulle - François Ier - Gambetta - Henri IV - Hugo - Jeanne d'Arc - Lafayette - Louis XIV - Louis XVI - Madame de Maintenon - Malraux - Napoléon Ier - Napoléon III - Proudhon - Talleyrand - Zola



Retrouvez l'Histoire de France en 1000 citations sur le site Internet histoiredefranceen1000citations.com.




"C'est un très beau pari qu'a réussi Michèle Ressi : raconter l'Histoire de France en égrenant dans l'ordre chronologique mille notices plus curieuses les unes que les autres. L'historienne a déjà démontré ses qualités de plume et son érudition à travers plusieurs ouvrages. Elle tire ici de chaque citation le prétexte à un court exposé du contexte historique. En quelques mots, tout est dit et tout devient clair."

Herodote.fr





  • Gaule (VIe siècle av. J.-C.- 481 apr. J.-C.)


  • Moyen Age (481-1483)


  • Renaissance et guerres de Religion (1483-1589)


  • Naissance de la monarchie absolue (1589-1643)


  • Siècle de Louis XIV (1643-1715)


  • Siècle des Lumières (1715-1789)


  • Révolution (1789-1795)


  • Directoire (1795-1799)


  • Consulat (1799-1804)


  • Empire (1804-1814)


  • Restauration (1814-1830)


  • Monarchie de Juillet (1830-1848)


  • Deuxième République (1848-1852)


  • Second Empire (1852-1870)


  • Troisième République (1870-1939)


  • Seconde Guerre mondiale (1939-1945)


  • Quatrième République (1945-1958)


  • Cinquième République (1958-)


  • Index des noms

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 07 juillet 2011
Nombre de lectures 744
EAN13 9782212001990
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0105€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Michèle Ressi
L’Histoire de France en 1000 citations
(Des origines à nos jours)
Groupe Eyrolles 61, bd Saint-Germain 75240 Paris Cedex 05
www.editions-eyrolles.com
À Élisabeth Vessillier Si absente, si présente entre ces pages
Le Code de la propriété intellectuelle du 1 er juillet 1992 interdit en effet expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation des ayants droit. Or, cette pratique s'est généralisée, notamment dans l'enseignement, provoquant une baisse brutale des achats de livres, au point que la possibilité même pour les auteurs de créer des œuvres nouvelles et de les faire éditer correctement est aujourd'hui menacée. En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, sur quelque support que ce soit, sans autorisation de l'Éditeur ou du Centre Français d'Exploitation du Droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
© Groupe Eyrolles, 2011 ISBN : 978-2-212-54304-9
Préface

Qui de nous n'a cité un jour une phrase célèbre sans même s'interroger ? D'où viennent ces mots ? Qui les a prononcés, quand et pourquoi ? Et que voulaient-ils alors exprimer ?
Certains de ces mots sont de circonstance. N'est pas à la portée de tous le « L'État, c'est moi » de Louis XIV. Le « Savent pas tirer » du général de Gaulle au Petit Clamart n'est pas d'usage courant. D'autres ont valeur éternelle, comme quand le même de Gaulle, voyant un calicot « Mort aux cons ! », laisse tomber : « Vaste programme ».
Il en est qui sont de leur temps. « Messieurs les Anglais, tirez les premiers » n'avait de sens que parce que, alors qu'il fallait deux minutes pour nettoyer les fusils et réapprovisionner, celui qui tirait le premier n'avait plus les moyens de répliquer à une charge. Et « Passer le Rubicon » n'a de sens que pour qui viole les lois de la République romaine. Mais le sens littéral est une chose, qui n'efface pas l'image.
D'autres, prononcés un jour, sont reconductibles à perpétuité. « N'avouez jamais ! » aura souvent servi et « Que d'eau ! » aura laissé le temps de réfléchir à celui que le cataclysme laisse sans voix.
Certains doivent plus à la renommée qu'à l'histoire. Un mot plus bref a sans doute été plus réel que l'affirmation par Mirabeau de la volonté du peuple ou celle, par Cambronne, de la garde qui ne se rendait pas.
Il en est enfin qui n'appartiennent à l'histoire que par la place que celle-ci leur a réservée. Qui n'a un jour dit ou pensé « T'as de beaux yeux, tu sais » et qui, verre en main, n'a déclaré « Y en a aussi ! »
Tout cela forme un arsenal. Chargé d'histoire autant que de sens, teinté d'ironie délibérée ou d'humour involontaire, il est notre première ou notre dernière cartouche. Il peut dispenser de penser. Il peut ponctuer. Il peut en dire plus long qu'une phrase. On s'en sert quand on veut ou quand il vient et, que le mot ait été ou non bien placé, ce n'est pas dans l'action le moment de réfléchir à son origine. Il n'est pas interdit, après, de flâner dans ce florilège où se mèlent les temps, les lieux, les occasions.
S'exprimer par citations, ce serait voler. Ajouter à sa propre prose ce petit éclair où l'histoire se teinte d'humour, c'est souvent introduire le propos d'aujourd'hui dans la continuité du temps. C'est aussi s'offrir le plaisir de voir sourire ou grimacer l'interlocuteur. Et l'on ne peut que se réjouir si lui prend, le soir venu, l'idée d'en savoir plus sur un mot saisi au vol.
J EAN FAVIER Membre de l'Institut
Sommaire Préface 3 Gaule (VI e siècle av. J.-C.- 481 apr. J.-C.) 7 Moyen Âge (481-1483) 13 Renaissance et guerres de Religion (1483-1589) 55 Naissance de la monarchie absolue (1589-1643) 85 Siècle de Louis XIV (1643-1715) 113 Siècle des Lumières (1715-1789) 145 Révolution (1789-1795) 189 Directoire (1795-1799) 255 Consulat (1799-1804) 265 Empire (1804-1814) 279 Restauration (1814-1830) 301 Monarchie de Juillet (1830-1848) 327 Deuxième République (1848-1852) 341 Second Empire (1852-1870) 357 Troisième République (1870-1939) 373 Seconde Guerre mondiale (1939-1945) 429 Quatrième République (1945-1958) 449 Cinquième République (1958-) 461 Index des noms 509 Bibliographie 517 Table des matières 519
Gaule ( VI e siècle av. J.-C.- 481 apr. J.-C.)

« Malheur aux vaincus. »
BRENNUS aux Romains, 390 av. J.-C.
1 Histoire romaine , Tite-Live (historien romain né en 59 av. J.-C.).
Brennus est le chef des hordes gauloises qui déferlent sur l'Italie du Nord : conquise, elle devient la Gaule cisalpine. Rome est prise, pillée, incendiée. Catastrophe nationale et stupeur de toute l'Antiquité : pour la première et dernière fois (avant sa chute finale, mille ans après), la capitale de l'Empire romain tombe sous les coups d'une armée étrangère.
Brennus, vainqueur, jette son épée dans la balance où se pesait la rançon de la ville, pour augmenter le poids d'or réclamé comme prix de son départ. Aux protestations des Romains, il répond : « Vae victis . » L'expression, devenue proverbe, signifie que les vaincus n'ont droit à aucune justice de la part des vainqueurs.

« Nous ne craignons rien, sinon que le ciel ne tombe sur nos têtes. »
Un guerrier gaulois à Alexandre le Grand, 335 av. J.-C.
2 Géographie , livre VII, Strabon (géographe grec né en 58 av. J.-C.).
Fière réplique, également citée par Arrien, historien romain.
Les Gaulois, tribus nomades, ont traversé l'Europe et poursuivi leur expansion jusqu'aux rives du Danube. Alexandre, roi de Macédoine, a convié à sa table ces guerriers. Âgé de 20 ans, déjà conquérant dans l'âme et prêt à devenir le héros mythique de l'Antiquité, Alexandre demande durant le repas aux Gaulois ce qu'ils craignent le plus, s'attendant naturellement à ce qu'ils répondent que c'est lui. Eh bien, non, ces Gaulois ne craignent véritablement rien, ni personne.
Un siècle après, « le javelot romain brisa la fierté gauloise », selon Polybe, historien grec contemporain de ce revers de fortune. La fougue anarchique des Gaulois ne pouvait résister durablement à la discipline des Romains, dont l'Empire s'étendait sur l'Europe et au-delà. L'histoire est d'abord une interminable suite de guerres.

« Quand nous ne formerons en Gaule qu'une seule volonté, le monde entier ne pourra nous résister. »
VERCINGÉTORIX à ses troupes, mai 52 av. J.-C., à Gergovie.
3 La Gaule (1947), Ferdinand Lot.
Les tribus gauloises, victimes de leur désunion, viennent d'élire ce jeune noble, chef suprême d'une coalition contre les Romains qui se veulent maîtres de l'Europe. Quand César marche vers la Loire, Vercingétorix ordonne de brûler tous les villages pour affamer l'ennemi. Mais on ne peut se résoudre à incendier Avaricum (Bourges), seule grande et belle ville de Gaule, puissamment fortifiée. Après deux mois de résistance, elle tombera, le 20 avril. Dans sa Guerre des Gaules , César parle de 40 000 morts – il a décuplé le chiffre. Mais il note, en bon observateur : « Si l'adversité diminue d'habitude l'autorité des chefs, elle grandit de jour en jour le prestige de Vercingétorix. »
Le mois suivant, le Gaulois remporte la plus grande victoire de sa courte carrière : Gergovie (près de Clermont-Ferrand). César doit lever le siège, minorant ses pertes à 700 légionnaires. Les statistiques truquées nourrissent la légende ou la propagande, et l'histoire de Vercingétorix nous est surtout connue par le récit de son adversaire, César.

« Prends-les ! Je suis brave, mais tu es plus brave encore, et tu m'as vaincu. »
VERCINGÉTORIX jetant ses armes aux pieds de César, fin septembre 52 av. J.-C., à Alésia.
4 Guerre des Gaules (à partir du IX e siècle, multiples éditions et traductions de ce grand texte historique et littéraire), Jules César.
Ces mots du vaincu rapportés par le vainqueur servent d'épilogue à la brève épopée du guerrier gaulois, face au plus illustre des généraux romains. En grand stratège, César est parvenu à enfermer Vercingétorix et son armée à Alésia (en Bourgogne). L'armée de secours, mal préparée, est mise en pièce par César qui exagère encore les chiffres : 246 000 Gaulois, dont 8 000 cavaliers. Vercingétorix juge la résistance inutile, et se rend, pour épargner la vie de ses hommes – quelque 50 000, mourant de faim après quarante jours de siège.
Le vaincu, jeté dans un cachot, exhibé six ans après comme trophée lors du triomphe de l'empereur César, finira décapité : « Vae Victis ! » .
La chute d'Alésia marque la fin de la guerre des Gaules et l'achèvement de la conquête romaine. Mais le mythe demeure bien vivant, en France : Vercingétorix, redécouvert par les historiens au XIX e siècle et popularisé jusque dans la bande dessinée, est notre premier héros national.

« La Paix, cette Cité qui assure les mêmes droits aux vaincus et aux vainqueurs, aimez-la, honorez-la. Puissent les leçons de la bonne comme de la mauvaise fortune vous enseigner de ne pas préférer la résistance qui perd à l'obéissance qui sauve ! »
Légat Petilius CEREALIS, 70.
5 Histoires (nombreuses éditions et traductions), Tacite (historien romain du I er siècle).
La Gaule est une colonie de l'Empire romain, depuis Auguste ( I er siècle av. J.-C.)
Parent de l'empereur Vespasien et chargé de pacifier la Bretagne, ce général romain s'adresse aux représentants de tribus gauloises. Il leur vante la fameuse pax romana , et ajoute : « Vous partagez l'Empire avec nous. C'est souvent vous qui commandez nos légions, vous qui administrez nos provinces. Entre vous et nous, aucune distance, aucune barrière. »
Les Gaulois peuvent en effet prétendre à toutes les charges et tous les honneurs romains : procurateur, officier, légat. Cependant que s'épanouit la civilisation gallo-romaine : « Ces théâtres, ces cirques, ces aqueducs, ces voies que nous admirons encore, sont le durable symbole de la civilisation fondée par les Romains, la justification de leur conquête de la Gaule. » (Jules Michelet, Histoire de France )
La Gaule romaine fut une Gaule heureuse.

« Je suis chrétienne et chez nous, il n'y a rien de mal. »
BLANDINE à ses juges, Lyon, 177.
6 Histoire ecclésiastique (premier document sur les débuts de l'Église, diverses éditions et traductions), Eusèbe de Césarée.
Évêque, écrivain et grand érudit, il cite la lettre d'un témoin des martyrs de Lyon, qui se complaît dans la description des monstrueux supplices subis par 48 chrétiens. Parmi eux Blandine, jeune et frêle esclave, qui montre une constance incroyable : livrée aux bêtes, qui n'en veulent pas, exposée au gril, offerte à un taureau sauvage qui la lance en l'air avec ses cornes, elle est finalement achevée par le glaive.
Blandine deviendra sainte patronne de Lyon. Également connu et sanctifié, Pothin, premier évêque de la ville, âgé de 90 ans et frappé à mort, mais toujours fidèle à sa foi.
Un siècle de persécution commence, ne concernant qu'une minorité : le pays est peu christianisé au II e siècle, les dieux romains résistent. Les grands apôtres de la Gaule (Denis, Gatien, Martial, Hilaire) apparaîtront à partir du III e siècle.

« Par ce signe, tu vaincras. »
CONSTANTIN I er le Grand, 312.
7 Dictionnaire philosophique (1764), Voltaire.
Après l'épisode (assurément authentique) des martyrs de Lyon, le christianisme se répand, en Gaule comme dans le reste de l'Empire.
À la fin du III e siècle, l'Empire est partagé en quatre grandes régions. Constantin, à la tête de la Gaule, entre bientôt en guerre contre les autres souverains. En 312, il décide de marcher sur Rome et l'Italie, tenue par Maxence.
Chef avisé, Constantin s'est rendu compte qu'un nombre important de légionnaires sont chrétiens. Il fait état d'un rêve (vrai ou faux ?). Il aurait vu une croix dans le ciel et entendu une voix lui dire : « Hoc signo, Victor eris » (« Par ce signe, tu vaincras »). Il mit cette devise avec la croix, sur son étendard : il s'acquit ainsi les chrétiens de son armée, aussi bien que ceux de l'armée ennemie.
Voltaire cite la phrase plus complète que dans la plupart des autres sources : « Par ce signe, tu vaincras tous tes ennemis. »

« Tu as vaincu, Galiléen. »
JULIEN l'Apostat, mourant en 363.
8 Histoire de France , volume XVIII (1878), Jules Michelet.
Mot de la fin du plus redoutable ennemi du christianisme naissant.
Julien a échappé au massacre de sa famille, ordonné par son cousin Constance II, fils et successeur de Constantin I er . Éloigné de la cour, le jeune prince se passionne pour la philosophie néoplatonicienne, alors qu'une éducation chrétienne trop sévère lui fait prendre cette religion en horreur.
Excellent guerrier, il écrase les Alamans (hordes germaniques) à Strasbourg (357) et ses soldats le proclament empereur. La mort de son cousin fait de lui le seul maître de l'Empire, en 361. Il se rallie les hérétiques et s'efforce de rétablir les anciens cultes païens, d'où son surnom d'Apostat.
En guerre contre les Parthes (maîtres de l'ancien Empire perse) et en pleine débâcle de l'ennemi, Julien est atteint par un javelot. Il se croit frappé par une main invisible : le Galiléen Jésus le châtie pour avoir renié le christianisme.
Hors ce règne bref, l'évangélisation des villes, puis des campagnes, se poursuit, le christianisme devenant religion d'État, en 391.

« Là où Attila a passé, l'herbe ne repousse plus. »
Adage symbolisant la sauvagerie des Huns.
9 Histoire des Francs (première impression française au XVI e siècle), Grégoire de Tours.
Ce mot recueilli par Grégoire, évêque de Tours, plus d'un siècle après l'invasion des Huns en Gaule, dit assez le souvenir laissé par ces barbares et leur chef Attila, surnommé Fléau de Dieu.
« Ils sont affreusement laids. On dirait des bêtes à deux pattes. Ils ne se nourrissent pas d'aliments cuits au feu, ni assaisonnés, mais de racines de plantes sauvages et de chairs demi-crues d'animaux qu'ils échauffent quand ils sont à cheval entre leurs cuisses », selon l'historien latin Ammien Marcellin.
Cette peuplade turco-mongole d'Asie centrale, unifiée par Attila, va massacrer les autres barbares, piller l'empire d'Orient, et déferler sur la Gaule, en 451 : « Ce fut une lutte atroce, pleine de péripéties, furieuse, opiniâtre, telle que l'Antiquité n'en avait jamais vue », d'après Jordanes ( Histoire des Goths ).
Une vaste coalition (Romains, Wisigoths, Burgondes et Francs) les défait aux champs Catalauniques, dans la région de Troyes (juillet 451). Ils restent assez forts pour terroriser l'Italie du Nord (452), n'épargnant Rome à la demande du pape Léon I er que moyennant tribut. Seule la mort subite d'Attila (453) met fin à cette chevauchée sanglante.

« Finie la guerre, rendez-nous nos charrues ! »
Guerrier goth à Avitus, porteur d'accords de paix, 456.
10 Panégyrique d'Avitus (456), Sidoine Apollinaire.
Sénateur d'Auvergne et bientôt empereur, Avitus a combattu les Huns. Sidoine Apollinaire, son beau-fils, poète, préfet, et saint du V e siècle, fait le panégyrique du nouvel empereur couronné à Rome, le 1 er janvier 456.
Gallo-romains et peuples barbares aspirent naturellement à la paix, suite à cette période des grandes invasions. Mais après la chute de l'empire romain d'Occident (476), de vrais royaumes barbares se constituent en Gaule : les Wisigoths au sud, les Burgondes le long de la Saône et du Rhône, et les Francs, guerriers germaniques installés au nord, prêts à conquérir le pays en plein chaos, avec leur chef, Clovis, qui va devenir roi en 481.
Les Gaulois prendront alors le nom de Francs, qui signifie braves ou errants. Ainsi commence notre histoire de la France.
Moyen Âge (481-1483)

Mérovingiens et Carolingiens (481-987)

« Souviens-toi du vase de Soissons. »
CLOVIS, vers 486.
11 Histoire des Francs (première impression française au XVI e siècle), Grégoire de Tours.
Le « père de l'histoire de France », né au VI e siècle, relate ce fait, l'un des plus célèbres de notre histoire, et des plus reculés dans le temps.
Le drame se joue en deux actes. Un an plus tôt, Clovis et ses guerriers qui pillaient églises et couvents vont se partager par tirage au sort le butin, après la bataille de Soissons. Le chef réclame pour lui un vase sacré – en fait, pour le rendre à l'évêque de Reims : « Tu n'auras rien, si ce n'est par la justice du sort », rétorque un soldat, après avoir brisé (ou bosselé) l'objet précieux d'un coup de sa francisque (hache).
Clovis n'a pas pardonné l'affront, quand il passe ses troupes en revue et reconnaît l'insolent. Lui reprochant la mauvaise tenue de ses armes, il jette au sol sa francisque. Le soldat se baissant pour la ramasser, Clovis lui brise le crâne d'un coup de hache, en prononçant ces paroles. Selon une autre version, il lui aurait crié : « Voilà ce que tu as fait au vase de Soissons. »

« Dieu de Clotilde, si tu me donnes la victoire, je me ferai chrétien. »
CLOVIS invoquant le Dieu de sa femme chrétienne, avant la bataille de Tolbiac, 496.
12 Histoire des Francs (première impression française au XVI e siècle), Grégoire de Tours.
Le mot est peut-être légendaire, mais nombre de mots, plus ou moins apocryphes, ont une valeur symbolique et méritent d'être cités.
Clovis s'apprête à repousser les Alamans (futurs Allemands), tribu germanique qui ne cesse de faire des incursions sur la rive gauche du Rhin : « Quand tu combats, c'est à nous qu'est la victoire », dit Avit à Clovis, avant la bataille (cité par Michelet dans son Histoire de France ). Par ces paroles, l'évêque de Vienne (futur saint) encourage Clovis, qui a promis de se faire baptiser s'il est vainqueur.
Ce premier roi du Moyen Âge semble avoir avec Dieu les mêmes rapports que le dernier, mille ans plus tard : Louis XI, fort superstitieux et en constant marchandage avec la Vierge ou saint Michel archange.

« Courbe la tête, fier Sicambre, adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré. »
RÉMI à Clovis, 25 décembre 496.
13 Histoire des Francs (première impression française au XVI e siècle), Grégoire de Tours.
Clovis, comme promis, va se faire chrétien, après la victoire de Tolbiac. Et 3 000 de ses hommes vont se convertir avec lui. Il est baptisé à Reims, comme tous les rois de France à sa suite. Après qu'il eut déposé ses armes et sa cuirasse, Rémi, archevêque de Reims, apôtre des Francs et futur saint, procède à la cérémonie.
Le mot très souvent cité est peut-être apocryphe (Sicambre était le nom donné à une ethnie des Francs). Il n'en exprime pas moins l'autorité religieuse sur le pouvoir royal, et ce rapport de force moral de l'évêque sur le roi. La religion va désormais marquer l'histoire de France en maints épisodes, et jusqu'au XX e siècle.

« Tout lui réussissait, parce qu'il marchait le cœur droit devant Dieu. »
GRÉGOIRE de Tours, Histoire des Francs .
14
Il parle en historien, mais juge aussi en évêque. La religion imprègne sa vie, de même qu'elle marque fortement toute cette époque.
Clovis, converti, se montra assez ardent dans sa nouvelle religion pour que l'évêque de Tours parle ainsi de cet ancien barbare – petit-fils de Mérovée, qui guerroya contre les Huns, à la tête des Francs saliens. Il fonde la première dynastie des rois francs, dits Mérovingiens.
Dans une Gaule divisée, au lendemain des Grandes Invasions, il doit lutter pour affirmer son pouvoir et organiser son royaume : « Clovis fit périr tous les petits rois des Francs par une suite de perfidies », selon Michelet ( Histoire de France ). Un autre historien lui rend justice : « Il avait reçu une peuplade barbare, il a laissé une grande nation chrétienne » (Mathieu Maxime Gorce, Clovis , 1935).
Héritier d'un modeste royaume, Clovis l'agrandit par une série de victoires sur les Alamans, les Wisigoths et autres barbares. Sa conversion lui assura l'appui de ses sujets gallo-romains et favorisa l'expansion de la religion qui procure à la royauté, avec ses grands évêques et ses puissants abbés, un ferment d'unité.
Et la France en naîtra bientôt.

« Si, dans l'avenir, un membre de la nation saxonne demeure non baptisé, se cache et refuse le baptême, voulant rester païen, qu'il soit puni de mort. »
CHARLEMAGNE, Premier capitulaire saxon (782).
15 Les Sociétés en Europe, du milieu du VI e à la fin du IX e siècle (2003), Alain Stoclet.
Les Carolingiens ont succédé aux Mérovingiens et Charles le Grand (Carolus Magnus), dit Charlemagne, est le plus illustre représentant de cette nouvelle dynastie.
Parti en guerre contre les Saxons restés « païens » (non chrétiens), il marche jusqu'à la Weser où il porte les limites de son royaume, obligeant ensuite les vaincus à se convertir, à la pointe de l'épée.
Les termes de cette ordonnance témoignent d'une volonté farouche d'imposer sa religion au reste du monde. Dans le cadre de son alliance avec la papauté qui l'aide à établir sa domination sur l'Occident, l'évangélisation devient à la fois le but de ses conquêtes et un moyen de les consolider. Guerre et religion se retrouvent associées.

« Ayez le Franc pour ami, mais non pour voisin. »
Proverbe grec (byzantin).
16 Histoire de France , volume I (1861), Jules Michelet.
Charlemagne et son armée progressaient si rapidement vers l'Est que les Byzantins firent de cette expression un proverbe. C'est dire la crainte que pouvait inspirer un si grand souverain !
Le conquérant eut certes des relations avec Byzance et notamment avec le puissant califat d'Haroun al-Rachid, célèbre par les contes des Mille et Une Nuits . Mais en réalité, jamais Charlemagne ne porta si loin ses armes. C'est seulement plus tard que les récits épiques français et italiens le font guerroyer aux limites du monde connu. Ainsi se forme la légende.

« À Charles Auguste couronné par Dieu, grand et pacifique empereur des Romains, vie et victoire ! »
Acclamations en l'honneur de Charlemagne, 25 décembre 800.
17 Encyclopédie Universalis , article « Charlemagne ».
La cérémonie est relatée dans les Annales royales , équivalent de nos Archives nationales, sous les Francs.
Au sommet de sa gloire et de sa puissance, voilà Charlemagne couronné empereur Auguste dans la basilique Saint-Pierre de Rome, par le pape Léon III. C'est la renaissance de l'empire romain d'où naîtra la notion de Saint Empire romain germanique.
Alcuin, savant théologien, conseiller de Charlemagne et l'un de ses plus proches collaborateurs, salue en lui « un chef à l'ombre duquel le peuple chrétien repose dans la paix et qui, de toute part, inspire la terreur aux nations païennes, un guide dont la dévotion ne cesse, par sa fermeté évangélique, de fortifier la foi catholique contre les sectateurs de l'hérésie ».
Apothéose personnelle de Charlemagne, cet empire unifié par la langue (le latin), la religion, la justice et l'impôt sera éphémère. À sa mort en 814, Louis le Pieux, seul survivant de ses trois fils, lui succède et maintient le prestige et l'unité de l'empire carolingien. Mais quand lui-même mourra, ses trois fils vont se partager l'empire, et bientôt se le disputer. D'où guerre, anarchie, misère

« Je secourrai ce mien frère Charles par mon aide. »
Serment de Strasbourg, 14 février 842.
18 Histoire de Strasbourg, des origines à nos jours , volume II (1982), Georges Livet, Francis Rapp.
« Si salvarai eo cist meon fradre Carlo » (dialecte dérivé du latin). Ce serment fonde l'alliance des deux frères cadets (petits-fils de Charlemagne et fils de Louis le Pieux) : Charles le Chauve et Louis le Germanique. L'année suivante, il aboutit au traité de paix de Verdun, entre eux et leur frère aîné Lothaire, d'où un partage en trois royaumes. « L'unité de l'Empire carolingien était rompue. De cette rupture, il allait mourir », selon l'historien Jacques Bainville ( Histoire de France ). Mais le traité de Verdun crée la France, dont le premier roi est Charles le Chauve.
Autre nouveauté : pour que le traité soit compris de chaque peuple concerné, le latin est remplacé par les langues vulgaires – le roman, pour la partie occidentale de l'empire. Selon Michelet, « l'histoire de France commence avec la langue française. La langue est le signe principal d'une nationalité. Le premier monument de la nôtre est le serment dicté par Charles le Chauve à son frère, au traité de 843. »

« Hélas ! où est-il cet empire qui s'était donné pour mission d'unir par la foi des races étrangères ? [...] Il a perdu son honneur et son nom [...] Au lieu d'un roi, il y a un roitelet ; au lieu d'un royaume, des fragments de royaume. »
FLORUS de Lyon, Querela de divisione imperii.
19 Charlemagne, empereur et roi (1989), Georges Bordonove.
Écrite par un diacre entre 840 et 860, cette complainte sur le démembrement de l'Empire après Louis I er le Pieux reflète la nostalgie des élites intellectuelles devant la fin d'un empire qu'ils auraient voulu éternel. Faire renaître l'Empire de Charlemagne sera le but plus ou moins avoué de Napoléon, de certains révolutionnaires et des Européens les plus ardents.
En attendant, la France à peine née est fort malmenée ! Peu avant sa mort, vers 875, Charles le Chauve témoigne, en roi désabusé : « Les invasions des païens et les mauvais desseins des gens qui ne sont chrétiens que de nom détruisirent l'effet des capitulaires que [Charlemagne] avait faits pour maintenir l'ordre. »
Royaume ravagé par les Normands et les Sarrasins, désordres aquitains, révoltes bretonnes, brigandage généralisé, et arrogance des Grands qui marque le début de la féodalité : à la fin du IX e siècle, l'ancien Empire est divisé en sept royaumes indépendants.

« Lève-toi, laisse là les craintes qui te font trembler, renonce à fuir, vois tous ces gens prêts à la bataille. »
Saint GERMAIN à un malade, février 886.
20 Le Siège de Paris par les Normands (posthume), Abbon.
Le miracle est relaté par ce moine, dans ce livre devenu un petit classique de l'histoire de France, régulièrement réédité.
La ville a déjà été prise et incendiée à deux reprises, entre 856 et 861. Cette fois, les vaisseaux des Vikings venus de Scandinavie remontent par les fleuves à l'intérieur des terres des Francs. Après la prise d'Amiens (883), Paris est assiégé.
Les Parisiens invoquent leur saint protecteur, Germain, évêque au VI e siècle et dont la cité est fière de posséder le corps. Le saint apparaît à un malheureux dont la chair se gangrenait, un noble incapable de se lever pour reprendre les armes. Il lui parle ainsi. Aussitôt, les plaies guérissent et l'homme repart au combat.
Devant la farouche résistance des Parisiens, et ayant déjà reçu 60 livres d'argent pur, le chef des Wikings, Siegfried, craignant un revers du sort, décida de lever le siège de la ville et dit à ses guerriers : « Partons, l'heure est venue où nous nous saurons gré d'être partis d'ici. »
Capétiens directs (987-1328)

« Souhaitez-vous le bonheur ou la ruine de la république ? Si vous voulez son malheur, vous devez promouvoir Charles ; si vous voulez sa prospérité, couronnez comme roi l'éminent duc Hugues. »
ADALBÉRON de Reims, Discours, 987.
21 Histoires (chronique du temps, posthume), Richer de Reims.
L'archevêque de Reims indique ici le « bon choix » pour le trône ! Il faut éliminer Charles de Lorraine, oncle du jeune roi Louis V mort d'un accident de chasse, rallié à l'empereur germanique Othon II. Et il plaide pour Hugues Capet, fils de Hugues le Grand, maire du palais et homme de pouvoir sous Louis V. Il précise : « Le trône ne s'acquiert point par droit héréditaire et l'on ne doit mettre à la tête du royaume que celui qui se distingue non seulement par la noblesse corporelle, mais encore par les qualités de l'esprit, celui que l'honneur recommande, qu'appuie la magnanimité. »
Couronné à Reims par Adalbéron, le 3 juillet 987, le duc Hugues, devenu Hugues I er , est proclamé roi des Gaulois, Bretons, Danois (Normands), Aquitains, Goths, Espagnols et Gascons.
En réalité, il ne régnera jamais que sur un royaume s'étendant de l'Oise à Orléans. La même année, le jour de Noël, il fait élire et sacrer par anticipation son fils Robert dit le Pieux, qu'il associe au trône. La monarchie élective va progressivement devenir héréditaire.

« Qui t'a fait comte ? — Qui t'a fait roi ? »
HUGUES I er et ADALBERT de Périgord, vers 990-993.
22 Chroniques (rédigées entre 1024 et 1029),Adémar de Chabannes.
Le roi, légitimé par le sacre de Reims et créateur de la dynastie (dite plus tard) capétienne, apostrophe le comte Adalbert qui a envahi la Touraine et refuse de lever le siège de Tours. Le comte réplique en insultant son suzerain dont il met en cause l'autorité, mais aussi la légitimité. Hugues Capet a en effet pris la place de Charles de Lorraine, carolingien descendant de Charlemagne, personnage devenu légendaire.
Cet échange de propos illustre les relations tendues entre le roi et ses grands vassaux, souvent plus puissants que lui : levant les impôts, faisant eux-mêmes la justice et menant leur propre guerre. L'hérédité de la couronne va par ailleurs leur enlever une part importante de leurs attributions et de leurs pouvoirs.

« Par les splendeurs de Dieu ! Cette terre, voilà que je l'ai saisie dans mes mains. Elle ne nous échappera plus ! »
GUILLAUME de Normandie débarquant en Angleterre, 29 septembre 1066.
23 Histoire de Guillaume le Conquérant (biographie inachevée), Guillaume de Poitiers, historien contemporain.
Trébuchant sur le rivage anglais entre Eastbourne et Hastings, et tombé sur le sable, il veut ainsi conjurer le mauvais sort. Plus réaliste, il a déjà galvanisé ses hommes en leur promettant le pillage des richesses ennemies.
Guillaume de Normandie, dit le Bâtard, devient Guillaume le Conquérant, après la victoire de Hastings (14 octobre 1066), et Guillaume I er roi d'Angleterre, sacré à Noël dans l'abbaye de Westminster, la même année. C'est un grand jour pour la Normandie !
Toujours luttant contre les seigneurs saxons, il sera bientôt à la tête d'un État anglo-normand dont la puissance porte ombrage au roi de France, Philippe I er , alors que Guillaume est son vassal, par le duché de Normandie. C'est le début des hostilités entre la France et l'Angleterre.

« Ils deviendront des soldats, ceux qui, jusqu'à ce jour, furent des brigands ; ils combattront légitimement contre les barbares, ceux qui se battaient contre leurs frères et leurs cousins ; et ils mériteront la récompense éternelle, ceux qui se louaient comme mercenaires pour un peu d'argent. »
URBAIN II, Concile de Clermont, 1095.
24 Les Croisades (1934), Frantz Funck-Bretano.
Ce pape, par ailleurs grand orateur, commence à prêcher la première croisade.
Il s'agit d'abord de la « délivrance des lieux saints » (notamment Jérusalem et le tombeau du Christ) occupés par les musulmans. Le pape encourage cette entreprise militaire, en promettant aux croisés le paradis (indulgence plénière).
Guibert de Nogent, dans son Histoire des croisades , dit l'effervescence qui suivit : « Dès qu'on eut terminé le concile de Clermont, il s'éleva une grande rumeur dans toutes les provinces de France et aussitôt que la renommée portait à quelqu'un la nouvelle des ordres publiés par le pontife, il allait solliciter ses parents et ses voisins de s'engager dans la voie de Dieu. »

« Dieu le veut ! »
Cri de guerre et de ralliement des croisés, lancé dès la première croisade.
25 Dictionnaire historique, géographique et biographique des croisades (1852), Édouard d'Ault-Dumesnil.
Deux expéditions se succèdent, de nature bien différente.
La Croisade populaire part en 1096, conduite par Pierre l'Hermite et Gautier sans Avoir. Foule de pèlerins à peine armés, indisciplinés, bientôt malades et affamés, ils traversent l'Europe en massacrant les juifs et en pillant pour vivre. Ils seront anéantis en Anatolie.
La croisade des Barons part en 1097, forte de 30 000 hommes et quatre armées qui convergent sur Constantinople, chacune par son chemin. Ces chefs ont pour nom Godefroy de Bouillon, Baudoin de Flandre, Hugues de Vermandois, frère du roi de France, Robert Courteheuse, duc de Normandie, Raymond de Toulouse et Bohémond de Tarente. Une campagne de deux ans les mènera à la prise d'Antioche, d'Edesse et de Jérusalem (1099).

« Tu feras aux infidèles une guerre sans trêve et sans merci. »
Sixième commandement du parfait chevalier.
26 La Chevalerie (1960), Léon Gautier.
Le Moyen Âge, époque de foi et temps des cathédrales, va vivre sous le signe des croisades, appelées aussi guerres saintes : huit au total, de 1095 à 1270. La religion inspire plus ou moins directement la majorité des commandements qui s'imposent aux chevaliers. Le respect des lois de la féodalité est un des fondements de la société médiévale, mais la primauté reste à la loi divine, comme l'annonce le premier des dix commandements : « Tu croiras tout ce qu'enseigne l'Église et observeras tous ses commandements. »
« La folie des croisades est ce qui a le plus honoré la raison humaine », pour Léon Bloy, écrivain catholique et mystique, alors que Nietzsche le philosophe dénonce cette « entreprise de haute piraterie ». Jules Michelet, notre plus célèbre historien du XIX e siècle, résume ainsi la première croisade : « Il y avait bien longtemps que ces deux cœurs, ces deux moitiés de l'humanité, l'Europe et l'Asie, la religion chrétienne et la musulmane, s'étaient perdues de vue, lorsqu'elles furent replacées en face par la croisade, et qu'elles se regardèrent. Le premier coup d'œil fut d'horreur. »

« Sache que cette guerre n'est pas charnelle, mais spirituelle. Sois donc le très courageux athlète de Christ ! »
BOHÉMOND au connétable Robert, février 1098.
27 Gesta Francorum, histoire de la première croisade , (anonyme).
Les croisés sont parvenus en vue d'Antioche, mais une armée turque de secours est annoncée. Bohémond, seigneur franc et l'un des chefs de la première croisade, vient attendre l'ennemi près du lac d'Antioche (à une trentaine de kilomètres de la ville). Attaqués par des forces supérieures, les croisés commencent à reculer, quand il adresse ces mots à son connétable : « Va aussi vite que tu peux comme un vaillant homme. Secours avec énergie la cause de Dieu et du Saint-Sépulcre et sache que cette guerre n'est pas charnelle... » Les Turcs, chargés par les croisés, sont mis en déroute.
« Si la grâce de Dieu nous favorise, c'est cette nuit que nous sera livrée Antioche », autre parole de Bohémond aux chefs croisés. Antioche sera prise, sans combat, par la trahison bien négociée d'un amiral turc, qui ouvrit les portes de la cité, dans la nuit du 2 au 3 juin 1098.

« Si vous désirez savoir ce qu'on a fait des ennemis trouvés à Jérusalem, sachez que dans le portique de Salomon et dans le temple, les nôtres chevauchaient dans le sang immonde des Sarrasins et que leurs montures en avaient jusqu'aux genoux. »
Lettre au pape Urbain II, après la prise de Jérusalem, 15 juillet 1099. Signée par Godefroy de BOUILLON, Raymond de SAINT-GILLES comte de Toulouse et Adhémar de MONTEIL, légat du pape.
28 Recueil des cours , volume LX (1937), Hague Academy of International Law.
La population de Jérusalem fut massacrée par les croisés. Le « temple » (esplanade de l'ancien temple d'Hérode) et les rues de la ville ruisselèrent de sang, selon l'auteur de l 'Histoire anonyme de la première croisade . Les chroniqueurs chrétiens donnent le chiffre de 80 000 morts musulmans. « Godefroy de Bouillon n'eut pas plus tôt la Terre sainte qu'il s'assit découragé sur cette terre, et languit de reposer dans son sein. » (Jules Michelet, Histoire de France )
Une fois maître de Jérusalem, le chef de la croisade se déclare modestement « avoué du Saint-Sépulcre ». Il meurt l'année suivante. Son frère Baudouin lui succède et prend le titre de roi de Jérusalem, en 1100.

« Les basiliques sont sans fidèles, les fidèles sans prêtres, les prêtres sans honneur, il n'y a plus que des chrétiens sans Christ. »
BERNARD de Clairvaux, pendant sa tournée en Languedoc, 1147.
29 L’Albigéisme aux XII e et XIII e siècles (1907), Bibliothèque historique du Languedoc.
Moine au monastère de Cîteaux et futur saint, Bernard prêche la deuxième croisade, à la demande du pape. Strict dans sa foi, il est surtout préoccupé par la situation de l'Église en France. Il dénonce ses dérives et son luxe, et s'inquiète de l'hérésie cathare, forme de manichéisme venu de l'Europe orientale, qui se développe en Provence et Languedoc dès le milieu du XII e siècle.
Cette réaction contre la corruption du clergé menace l'Église en tant qu'institution. Les « prêtres » cathares dénoncent l'indignité des prêtres catholiques : « On ne peut nettoyer les ordures, si on a soi-même les mains sales », tel est l'adage de ceux qui se nomment les Parfaits.
L'Église va combattre l'hérésie la plus grave de son histoire, d'abord par la prédication : « La pitié prime la loi. » Bernard prêche avec passion, comme d'autres religieux, mais sans succès. La répression va suivre : ce sera la terrible croisade contre les Albigeois.

« Tuez-les tous ! Dieu reconnaîtra les siens ! »
Arnaud AMAURY, avant le sac de Béziers, 22 juillet 1209.
30 Dialogi miraculorum (posthume), Césaire d'Heisterbach, savant et religieux allemand du XIII e siècle.
Digne des plus sanglantes guerres de Religion, l'ordre est attribué à Amaury (ou Amalric), abbé de Cîteaux et légat du pape, chargé de ramener les dévoyés à la foi catholique. C'est sans doute une invention de Césaire d'Heisterbach, moine qui conta la prise miraculeuse de Béziers par les croisés de Simon de Montfort.
Chef spirituel de la croisade contre les Albigeois (Cathares) et même s'il n'a pas donné l'ordre, Amaury écrit dans une lettre à Innocent III : « Sans égard pour le sexe et pour l'âge, vingt mille de ces gens furent passés au fil de l'épée. » Catholiques et Cathares confondus.
Le pape justifie la répression en ces termes : « De même que la loi civile punit de mort et de spoliation les criminels coupables de lèse-majesté, de même l'Église retranche du Christ et dépouille ceux qui, errant dans la foi, attaquent Dieu ou son Fils au détriment plus grave de la majesté divine. » Quant au roi Philippe Auguste, réticent contre cette croisade de l'intérieur qu'il a refusé de diriger lui-même et qui vise ses sujets, il autorise ses vassaux à y participer.

« Je me suis déjà rendu au Christ. À Dieu ne plaise que je [me] rende maintenant à ses ennemis. »
Un chevalier croisé, vers 1212.
31 Histoire albigeoise – L'Église et l'État au Moyen Âge (posthume), Pierre des Vaux-de-Cernay, moine et historien contemporain.
Surpris par les hommes du comte de Foix (définitivement acquis aux Cathares) et assailli de toute part, le chevalier répond par ces mots et meurt, percé de coups.
Quelques mois plus tôt (septembre 1211), l'exemple du courage est venu du chef militaire des croisés, Simon de Montfort, assiégé dans Castelnaudary par le comte de Toulouse, Raymond VI (épisodiquement favorable aux Cathares) : « Nous ne sommes plus que quelques-uns dans ce château et de ce combat dépend toute l'affaire du Christ. Je veux vaincre avec les miens ou succomber avec eux. En avant, et, s'il le faut, mourons. »
Sa charge fut victorieuse, la croisade contre les Albigeois continua, menée par ce guerrier hors pair. Venu comme la plupart du Nord de la France (famille de barons de Montfort-l'Amaury), il s'était engagé autant par conviction religieuse que par esprit de conquête, un fief étant toujours bon à prendre.

« De deux maux, on doit toujours choisir le moindre. »
GUILLAUME de Tudèle, Chanson de la croisade albigeoise .
32 La Chanson de la croisade contre les Albigeois (posthume, 1879), commencée par Guillaume de Tudèle et continuée par un poète anonyme.
Le goût du combat et du martyre n'est pas donné à tous. Ainsi, les gens de Castelsarrasin se rendirent aux croisés venus les assiéger (août 1212), empruntant aux bourgeois d'Agen ce précepte devenu proverbe : « Dels dos mals, le mens mal deu om tots temps trier. »
De nombreux seigneurs locaux, privés de leurs biens, font mine de se soumettre. On les appelle « faydits » – fuyards ou dépossédés, en langue d'oc. D'autres se joignent aux hérétiques, et c'est aussi une manière de se rebeller contre Philippe Auguste, ce roi capétien dont l'autorité n'est pas encore reconnue. La politique se mêle plus que jamais à la religion, la confusion est immense, la situation s'aggrave. Les bûchers succèdent aux massacres, pour le plus grand malheur du Midi de la France qui en garde aujourd'hui encore la mémoire.

« Par égard pour vous, pendant ces huit jours, je cesserai, non pas de faire du mal, mais de faire du bien, car j'estime qu'en combattant les ennemis du Christ, je fais du bien plutôt que du mal. »
Simon de MONTFORT au roi d'Aragon, janvier 1213.
33 Histoire albigeoise (1951), Petrus Sarnensis, Pascal Guébin, Henri Maisonneuve.
Pierre II d'Aragon soutient Raymond VI, comte de Toulouse, excommunié pour s'être à nouveau rallié aux Cathares. Philippe Auguste propose un concile à Lavaur, entre les évêques du Midi et les seigneurs dépossédés par la croisade. D'où cette trêve de huit jours, respectée à regret par Simon de Montfort. En septembre 1213, il va tuer le roi d'Aragon qui attaque la ville de Muret tenue par les croisés, puis vaincre Raymond VI qui s'enfuit, et prendre Toulouse (1215). Le roi lui donne en fief la ville, mais Toulouse se révolte contre cet homme venu du Nord et qui se conduit ici en pays conquis. Simon de Montfort refait le siège de Toulouse et mourra d'un jet de pierre tiré par une femme(1217).
La croisade contre les Albigeois sera relancée par la « croisade royale » – qui trouve ainsi le moyen de mettre au pas le Midi rebelle, et l'Inquisition créée par le pape et fondée sur la délation systématique, pour en finir avec les Cathares. Jusqu'au dernier îlot de résistance, Montségur, son château et son bûcher de sinistre mémoire (1244).

« Ma couronne au plus brave ! »
PHILIPPE II Auguste à ses troupes, bataille de Bouvines, 27 juillet 1214.
34 Chroniques du ménestrel de Reims (contemporain anonyme et souvent cité, éditions posthumes à partir du XIX e siècle).
Le roi remporta la victoire et conserva la couronne. Il fit mieux encore.
Il s'était aliéné le roi d'Angleterre Jean sans Terre, en lui confisquant ses fiefs sur le continent. Jean sans Terre et Othon IV, empereur d'Allemagne, ont formé une coalition avec de grands féodaux rebelles au roi, tels Renaud, comte de Boulogne, et Ferrand de Portugal, comte de Flandre. La victoire de Bouvines marque ainsi la défaite de la haute féodalité : « Une nation est née. La bataille de Bouvines est le premier événement national de notre histoire », selon Achille Luchaire, historien médiéviste.
Et la victoire met en verve : « Ferrand est bien ferré ! », crient les soldats français voyant Ferrand de Portugal, couché sur une civière traînée par deux chevaux – il restera treize ans au cachot de la tour du Louvre.
Tandis que Othon, désarçonné, s'enfuit sur un autre cheval que le sien, en abandonnant l'aigle impérial : « Nous ne verrons plus sa face aujourd'hui ! », dit le roi qui enverra cet aigle au candidat à la couronne – et Frédéric de Hohenstaufen exploitera la défaite de son adversaire pour se faire reconnaître empereur d'Allemagne.

« J'ai de beaux enfants, par la Sainte Mère de Dieu ! Je les mettrai en gage, car je trouverai bien quelqu'un qui me prêtera dessus. »
BLANCHE de CASTILLE au roi Philippe II Auguste, janvier 1217.
35 Chroniques du ménestrel de Reims (contemporain anonyme et souvent cité, éditions posthumes à partir du XIX e siècle).
Blanche, femme du futur Louis VIII et belle-fille du roi, s'irrite de ce qu'il lui refuse argent ou hommes pour aider le prince Louis à prendre la couronne d'Angleterre. Louis peut y prétendre (par sa femme, petite-fille d'Henri II Plantagenêt) et les grands barons la lui offrent, révoltés contre Jean sans Terre, roi déplorable et malade caractériel.
Sa situation se complique, après la mort de ce roi et le changement d'attitude de la nation. Louis, héritier du trône de France, risque même de périr en terre étrangère, dans cette aventure mal engagée. Le roi de France, de son côté, craint des complications diplomatiques avec l'Angleterre ! Mais le chantage aux héritiers du trône va porter ses fruits.
Philippe Auguste cède à Blanche : « Gardez vos enfants et puisez à votre gré dans mon trésor. »
Blanche de Castille s'affirme déjà en femme de caractère, et son attachement au futur saint Louis passera les bornes de l'amour maternel.

« Bien est France abâtardie ! Quand femme l'a en baillie. »
Hugues de LA FERTÉ, pamphlet.
36 Étude sur la vie et le règne de Louis VIII (1894), Charles Petit-Dutaillis.
« ... Rois, ne vous confiez mie / À la gent de femmenie / Mais faites plutôt appeler / Ceux qui savent armes porter. »
Hugues de la Ferté et Hugues de Lusignan sont auteurs de couplets cinglants contre Blanche de Castille, régente à la mort de Louis VIII (1226), détestée des grands vassaux et assez forte pour les mater. Pressentant leur fronde, elle a fait sacrer à Reims son fils Louis (11 ans), sans attendre que tous les grands barons soient réunis.
En 1234, les deux Hugues, soutenus par le roi d'Angleterre, participent avec Raymond VII de Toulouse à une révolte féodale. L'aventure se terminera par la soumission des vassaux, et la trêve signée avec le roi d'Angleterre.
La France est en réalité sortie plus grande et renforcée, après les dix ans de régence de cette femme qui a toutes les qualités (et les défauts) des grands hommes politiques.

« Hélas ! Vous ne me laisserez donc voir mon seigneur ni morte ni vive ! »
MARGUERITE de PROVENCE à Blanche de Castille, 1240.
37 Le Livre des saintes paroles et des bons faits de notre saint roi Louis (nombreuses éditions posthumes), Jean de Joinville, contemporain et biographe du roi.
Cri du cœur de la reine, quand sa belle-mère voulut arracher Louis de son chevet. Elle venait d'accoucher et « était en grand péril de mort ». La reine donnera douze enfants au roi, dont sept vivront.
Le précieux et fidèle chroniqueur du règne de Louis IX apporte maints exemples de cette fameuse jalousie d'une mère par ailleurs admirable : « Elle ne pouvait souffrir que son fils fût en la compagnie de sa femme, sinon le soir quand il allait coucher avec elle. » Et encore... Elle supportait mal cette épouse qu'elle avait pourtant choisie elle-même pour son fils adoré : le mariage apporta la Provence à la France, en 1234.
La régence de Blanche de Castille s'est achevée à la majorité du jeune roi qui la laisse gouverner encore pendant huit ans. Elle sera de nouveau régente, quand son fil partira à la croisade, en 1248.

« Seigneurs, sachez : qui or ne s'en ira En cette terre où Dieu fut mort et vif, Et qui la croix d'Outre-mer ne prendra Grand-peine aura à gagner paradis. »
THIBAUD, comte de Champagne, chant de croisade.
38 Troubadours et trouvères (1960), France Igly.
Guerrier, aux côtés de Louis VIII le Lion contre les Anglais et en croisade contre les Albigeois, Thibaud prit la tête de la première révolte des barons voulant empêcher Blanche de Castille de faire sacrer un peu trop vite son fils (1226). Mais il s'est bientôt soumis au jeune roi, et rallié à la régente. Il en fut même passionnément épris et composa des poèmes d'amour courtois qu'il exposait, sur les murs de ses palais.
Trouvère le plus réputé de son temps, surnommé Thibaud le Chansonnier et salué par Dante dans sa Divine Comédie , il composa cette chanson pour la septième croisade, menée par le très pieux Louis IX. Auparavant, très pieux lui-même, il a participé à une nouvelle croisade des Barons (1239), qui récupéra une partie du royaume de Jérusalem au cours de la sixième croisade.

« Beau sire Dieu, gardez-moi mes gens ! »
LOUIS IX, 1249.
39 L'Épopée des croisades (1936), René Grousset.
Prière à Dieu, alors que les Sarrasins lancent des feux grégeois contre son armée. La septième croisade a conduit le roi en Égypte, maîtresse des Lieux saints. Il part ensuite en Palestine.
Fait prisonnier avec une partie de son armée, après la défaite de Mansourah, libéré contre la cession de la ville de Damiette (conquise en juin 1249), il rachète la libération de ses troupes, puis va passer quatre années en Terre sainte, pour organiser la défense des croisés.
Joinville admire le guerrier et témoigne : « Jamais ne vis si beau chevalier sous les armes, car il dominait toute sa suite des épaules, son heaume doré sur le chef, son épée en la main. »
La femme du roi, Marguerite, amoureuse et courageuse, toujours à ses côtés, accouchera de trois enfants. Les pérégrines furent des milliers à se joindre aux hommes partant pour les croisades.
La nouvelle de la mort de sa mère – qui assurait la régence pour la seconde fois – bouleverse le roi et précipite son retour en France.

« Mon cher fils, je te prie de te faire aimer du peuple de ton royaume ; car en vérité je préférerais qu'un Écossais vînt d'Écosse et gouvernât le peuple du royaume bien et loyalement, plutôt qu'on le vît mal gourverné par toi. »
LOUIS IX à son fils aîné Philippe, Fontainebleau, 1254.
40 Le Livre des saintes paroles et des bons faits de notre saint roi Louis (nombreuses éditions posthumes), Jean de Joinville, contemporain et biographe du roi.
Gravement malade et croyant venue l'heure de sa mort, le roi parle au fils qui doit lui succéder (futur Philippe III le Hardi). Il rentrait de croisade après six ans d'absence.
Entre ce retour et son second départ (1270), Louis IX va s'occuper activement du royaume : enquêtes sur l'administration des baillis et sénéchaux, institution d'une Cour (préfigurant le Parlement) composée de légistes chargés de rendre la justice, interdiction des guerres privées, tournois et duels judiciaires, cours de la monnaie royale étendu dans tout le pays, confirmation de la fondation de la Sorbonne, construction de la Sainte-Chapelle, création de l'hospice des Quinze-Vingts.
La France de Louis IX connut un grand rayonnement intellectuel et artistique.

« Maintes fois il lui arriva, en été, d'aller s'asseoir au bois de Vincennes, après avoir entendu la messe ; il s'adossait à un chêne et nous faisait asseoir auprès de lui ; et tous ceux qui avaient un différend venaient lui parler sans qu'aucun huissier, ni personne y mît obstacle. »
Jean de JOINVILLE, Le Livre des saintes paroles et des bons faits de notre saint roi Louis (posthume).
41
Jean, sire de Joinville en Champagne, a suivi son seigneur, Thibaud de Champagne, à la cour du roi. Très pieux, il décide de partir avec les chevaliers chrétiens pour la septième croisade en Égypte, et Louis IX l'attache à sa personne, comme confident et conseiller. Plus tard, à la demande de la reine Jeanne de Navarre (femme de Philippe le Bel), il dictera cette histoire de saint Louis, achevée en 1309.
La partie anecdotique de sa chronique, la plus touffue, est aussi la plus riche, et cette page, l'une des plus célèbres de l'œuvre. L'historien, témoin direct des faits rapportés, campe un roi vivant et vrai, humain et sublime à la fois. Il sera très utile, après la mort du roi, pour l'enquête qui va suivre, à la demande du pape Boniface VIII, et aboutir au procès en canonisation.

« Chère fille, la mesure par laquelle nous devons Dieu aimer, est aimer le sans mesure. »
LOUIS IX, Dernière lettre écrite à sa fille, 1270.
42 Histoire de France , volume II (1833), Jules Michelet.
Outre le roi guerrier à la tête des croisés, et l'administrateur veillant au bon état du royaume, c'est surtout l'image d'une exceptionnelle piété qui reste, maintes fois attestée par Joinville. En vingt-deux ans passés en sa compagnie, jamais il ne l'entendit jurer par Dieu, ce qui était chose courante à l'époque. « Je voudrais être marqué d'un fer chaud, à condition que tous vilains jurements fussent ôtés de mon royaume. » Sa générosité envers les pauvres était remarquable : « J'aime mieux que l'excès des grandes dépenses que je fais soit fait en aumônes pour l'amour de Dieu, qu'en faste ou vaine gloire de ce monde. »
Lors du procès en canonisation (1297), un témoin résuma le personnage en ces mots : « Il avait exercé à la manière d'un roi le sacerdoce, à la manière d'un prêtre la royauté. »

« À qui se pourront désormais / Les pauvres gens clamer Quand le bon roi est mort / Qui tant sut les aimer. »
Complainte sur la mort de Louis IX (1270).
43 Histoire générale du IV e siècle à nos jours (1901), Ernest Lavisse, Alfred Rambaud.
« Grand péché firent ceux qui lui conseillèrent la croisade, vu la grande faiblesse de son corps », écrit Joinville dans sa chronique. Il n'est pas de cette dernière aventure, ayant tenté de dissuader le roi de partir avec ses trois fils, persuadé qu'il est plus utile en France, à ses sujets.
Le roi n'écoute pas son ami et conseiller, il s'embarque le 1 er juillet 1270 pour la huitième (et dernière) croisade, dans l'espoir de convertir le sultan de Tunisie. Il meurt le 25 août devant Tunis, en prononçant ce seul mot : « Jérusalem ».
Le règne du successeur commence mal : « Le fils de saint Louis, Philippe le Hardi, revenant de cette triste croisade de Tunis, déposa cinq cercueils au caveau de Saint-Denis. Faible et mourant lui-même, il se trouvait héritier de presque toute sa famille. » (Jules Michelet, Histoire de France ). Outre son père, le nouveau roi a perdu sa femme, un enfant mort-né, son frère et son ami, Thibaud de Champagne.

« Nous qui voulons toujours raison garder. »
PHILIPPE IV le Bel, Lettre au roi d'Angleterre Édouard I er , 1 er septembre 1286.
44 Histoire de la France (1947), André Maurois.
Il écrit ces mots à 18 ans, son destinataire en a 47. L'un des premiers actes du jeune roi est de rendre à son « cousin » une partie des terres lui revenant (entre Quercy, Limousin et Saintonge), au terme d'un précédent traité non appliqué. Le roi d'Angleterre, par ailleurs duc de Guyenne, était vassal du roi de France pour toutes ses possessions dans le pays, d'où des relations complexes – il fallait ménager la susceptibilité de l'un ou l'autre souverain.
Cette lettre fait suite à la visite d'Édouard I er venu à Paris rendre hommage à son suzerain, et à divers remous diplomatiques.
Le même précepte est repris par Philippe le Bel dans ses Enseignements aux dauphins .
« Ce n'est ni un homme ni une bête, c'est une statue ! », affirmait Bernard Saisset, évêque de Pamiers, ami du pape et à ce titre hostile au roi, appelé aussi roi de fer ou roi de marbre.
Le proverbe reste, débarrassé du « nous » royal, mais gardant l'inversion quelque peu vieille France : « Il faut toujours raison garder ».

« Fervent dans la foi, religieux dans sa vie, bâtissant des basiliques, pratiquant les œuvres de piété, beau de visage et charmant d'aspect, agréable à tous, même à ses ennemis quand ils sont en sa présence, Dieu fait aux malades des miracles évidents par ses mains. »
Guillaume de NOGARET, à propos de Philippe IV le Bel.
45 Mémoire à propos de l'affaire du pape Boniface , archives de Guillaume de Nogaret.
Chancelier de 1302 à 1313, Nogaret trace ce portrait (flatteur) de son maître. Le personnage demeure une énigme, pour les historiens. Disons qu'il savait bien cacher son jeu.
En fait, ce roi législateur s'inspirant des « bons usages du temps de saint Louis » avait des principes qui ne résistèrent pas devant les réalités. C'est le lot de la plupart des hommes d'État, surtout quand ils sont restés longtemps au pouvoir – trente ans, pour Philippe le Bel.
L'histoire retiendra à son passif trois grandes affaires de nature différente : les manipulations monétaires, son conflit aigu avec la papauté, enfin le procès fait aux Templiers.

« Je croyais qu'il n'y avait qu'une reine en France, et j'en vois six cents ! »
JEANNE de NAVARRE, janvier 1300.
46 Histoire de France (1868), Victor Duruy.
La reine Jeanne, femme de Philippe le Bel, visite le riche comté de Flandre qui vient d'être annexé par la France, en représailles du non-respect d'un traité de fidélité. La reine est jalouse de voir les dames de Bruges (ville célèbre pour ses drapiers) vêtues de si somptueux atours : elle parle même de six cents rivales.
Les Flamands, privés de l'appui du roi d'Angleterre avec lequel ils complotaient jadis, ont dû se soumettre au roi de France qui poursuit la politique des Capétiens, pour agrandir son royaume. Tous les moyens sont bons : il a attiré le comte de Flandre par la ruse à Paris, et l'a fait emprisonner. Pour avoir la Navarre, il avait simplement épousé sa reine.

« Le roi est un faux-monnayeur et ne pense qu'à accroître son royaume sans se soucier comment. »
Bernard SAISSET, 12 juillet 1301.
47 Philippe le Bel et le Saint-Siège de 1285 à 1304 (1936), Georges Alfred Laurent Digard.
Les relations vont se tendre entre le roi et le pape. Saisset est évêque de Pamiers et ami de Boniface VIII, qui a créé l'évêché pour lui. Il va être emprisonné, accusé de complot et propos injurieux contre le roi. Et le pape, homme de caractère, va réagir l'année suivante, par la bulle Ausculta fili carissime (Écoute, mon très cher fils...).
Philippe le Bel a gardé cette réputation de faux-monnayeur, et ce n'est ni médisance ni légende. Le faux-monnayage royal consistait, lors de la refonte de pièces de monnaie, à diminuer leur poids en métal précieux, tout en conservant leur valeur légale. Certaines années, entre 1295 et 1306, la moitié des recettes royales venaient de ce bénéfice sur le monnayage. Bien plus tard, on recourra à la planche à billets. Ces mesures sont toujours impopulaires, et Philippe le Bel n'est pas un roi aimé du peuple.

« La puissance de mon maître est réelle ; la vôtre est un mot. »
Pierre FLOTTE à Boniface VIII.
48 Histoire de France depuis les origines jusqu'à la Révolution (1911), Ernest Lavisse.
Chancelier de Philippe le Bel à partir de 1295 et premier laïc à ce poste, traité par le pape de « petit avocat borgne », puis de « suppôt de Satan », ce grand légiste semble oublier la puissance spirituelle de la papauté, et l'excommunication toujours possible.
Dans Ausculta fili carissime , le pape a proclamé la souveraineté du Saint-Siège sur les rois, thèse soutenue par son ami l'évêque de Pamiers dont il exige la libération. La bulle est lue par l'ambassadeur pontifical le 11 février 1302, devant le roi et son Conseil. Soucieux de se concilier l'opinion publique, le roi convoque le 10 avril les prélats, les barons et les députés du royaume (donc les trois ordres). Le chancelier Flotte fait un résumé tendancieux de la bulle – c'est évidemment à l'instigation du roi, qui obtient le soutien du royaume dans sa lutte contre le pape.
Au-delà du conflit religieux et de la manipulation royale, cette première convocation des États du royaume (préfiguration des États généraux) marque une étape dans l'entrée de la bourgeoisie en politique : « Le temps de Philippe le Bel fut une grande époque en France, par l'admission du tiers état aux assemblées de la nation. » Voltaire ( Essai sur les mœurs et l'esprit des nations )

« Connétable, est-ce que vous avez peur de ces lapins, ou bien avez-vous peur de leur poil ? »
Robert d'ARTOIS à Raoul de Nesle, Courtrai, 11 juillet 1302.
49 Histoire des Français , volume V (1847), Simonde de Sismondi.
Robert d'Artois, cousin du roi, juge inutile la stratégie prudente du connétable Raoul de Nesle, chef de l'armée française face aux milices communales des Flamands, apparemment en fuite après leur révolte contre l'occupant. Piqué au vif, le connétable décide de charger. Mais cette fuite n'était qu'un piège, et les chevaux vont s'embourber et chuter.
« Là, on put voir toute la noblesse de France gésir en de profonds fossés, la gueule bée et les grands destriers, les pieds amont et les chevaliers dessous. » (Chronique artésienne) . Dans ce désastre périront Robert d'Artois, Raoul de Nesle et Pierre Flotte (le chancelier), avec 6 000 hommes de pied et chevaliers. La noblesse française en fut décimée.
Cette « bataille des éperons d'or » est un tournant dans l'histoire militaire : pour la première fois, des fantassins (dits piétons) l'emportent sur les cavaliers. Les précieux éperons sont récupérés par les Flamands pour orner l'église Notre-Dame de Courtrai. Et beaucoup de Belges voient dans cette victoire l'acte de naissance de leur nation.

« Voilà ma tête, voilà mon cou ! Au moins, je mourrai pape. »
BONIFACE VIII, Palais du pape, Anagni, 7 septembre 1303.
50 Mémoire à propos de l'affaire du pape Boniface , archives de Guillaume de Nogaret.
Le roi, excommunié, a chargé Nogaret, nouveau chancelier, d'enlever le pape, pour le faire comparaître devant un concile qui le déposerait : c'est la malheureuse expédition d'Anagni.
Les envoyés de Philippe le Bel forcent le palais. Le pape s'attendant à être mis à mort, a revêtu sa chape la plus précieuse, coiffé la tiare d'or et de pierreries. Il fait front aux agresseurs, et traite Nogaret de « fils de Cathare ». Nogaret le gifle en le traitant de « patarin » (Cathare) : « Je veux vous conserver la vie. Et vous serez jugé, bon gré, mal gré. À ces fins, je vous arrête en vertu des règles du droit public. »
Mais le peuple d'Anagni se soulève, aux cris de : « Vive le pape ! Morts aux étrangers ! » Nogaret et ses hommes prennent la fuite.
Boniface VIII, 68 ans, épuisé par sa lutte contre le roi de France et bouleversé par les événements d'Anagni, meurt un mois plus tard. Son successeur Benoît XI apaise le conflit. Et Clément V (archevêque de Bordeaux, donc pape français) annule l'excommunication, et décide d'installer la papauté à Avignon.

« N'aurons-nous donc jamais fait [fini] ? Je crois qu'il pleut des Flamands ! »
PHILIPPE IV le Bel, Lille, automne 1304.
51 L'Art de vérifier les dates des faits historiques (1818), David Bailie Warden.
Le roi de France a pris la tête des troupes, et sa revanche sur le désastre de Courtrai : victoire de Mons-en-Pevèle, contre une armée de 80 000 Flamands. Renversé avec son cheval, il a pu se dégager à coups de hache. Il met ensuite le siège devant Lille, et pousse cette exclamation, apprenant l'arrivée d'une nouvelle armée de 60 000 Flamands.
Il va choisir la diplomatie, plutôt que la poursuite de la guerre. Ce sera le traité d'Athis-sur-Orge (23 juin 1305) : les Flamands devront payer une lourde indemnité et démolir toutes leurs fortifications. En gage d'exécution de ces clauses, Philippe occupe Lille, Douai et Béthune. En 1312, les clauses du traité n'étaient toujours pas exécutées : le roi annexa les trois villes à titre définitif, en vertu du traité de Pontoise, dit Transport de Flandre. Ainsi, le royaume s'agrandit.

« Chacun de vous fait profession de ne rien posséder en particulier, mais en commun vous voulez tout avoir. »
Cardinal Jacques de VITRI (ou VITRY) aux chevaliers du Temple.
52 Histoire de France depuis les origines jusqu'à la Révolution (1911), Ernest Lavisse.
Historien et prélat, contemporain de la quatrième croisade (1202-1204), Jacques de Vitry a bien résumé le paradoxe de l'Ordre.
Les Templiers, premier ordre militaire d'Occident créé en 1119 pour la défense des pèlerins, furent des moines soldats héroïques. Ils reviennent de Terre sainte, d'où les derniers descendants des croisés ont été chassés. Devenus les banquiers des pèlerins et des marchands, puis des rois et des papes, souvent usuriers, ils ont amassé des richesses immenses, et se replient sur leurs possessions européennes. Ainsi, un tiers de Paris – tout le quartier du Temple, qui a gardé ce nom – vit sous leur protection ! Ils disposent également d'une force armée considérable pour l'époque – 15 000 lances.
Leur fortune et leur puissance font bien des jaloux, leur arrogance est une injure aux pauvres, et leur sens du secret permet de tout imaginer.

« Boire comme un Templier. » « Jurer comme un Templier. »
Expressions populaires, au début du XIV e siècle.
53 Le Livre des proverbes français , tome I (1842), Antoine-Jean-Victor Le Roux de Lincy.
Ces dictons ont toujours cours, même si on en oublie l'origine. Et cela donne une faible idée des vices, crimes et péchés que la rumeur publique prêtait aux chevaliers. « Le Temple avait pour les imaginations un attrait de mystère et de vague terreur. Les réceptions avaient lieu, dans les églises de l'ordre, la nuit et portes fermées. On disait que si le roi de France lui-même y eût pénétré, il n'en serait pas sorti. » (Jules Michelet, Histoire de France )
La rumeur est entretenue par le chancelier Nogaret. Après le Saint-Siège et les Flamands, le roi s'attaque aux Templiers. Il leur a octroyé de nouveaux privilèges en 1304, songeant à entrer dans l'ordre – sa candidature fut refusée ! Il veut désormais éliminer cet « État dans l'État », car les Templiers ne dépendent que de l'autorité du pape. Il veut aussi récupérer une part de leur fortune. La duplicité royale est ici évidente.
L'opération secrète est bien menée, en trois semaines : le vendredi 13 octobre 1307, les Templiers sont arrêtés dans l'enceinte du Temple à Paris et dans leurs châteaux en province, sans se défendre – surprenante attitude. Une douzaine ont pu fuir ; les autres, environ 2 000, sont livrés à l'Inquisition. Le procès va durer sept ans !

« On n'entendait que cris, que gémissements de ceux qu'on travaillait, qu'on brisait, qu'on démembrait dans la torture. »
Abbé René Aubert de VERTOT, Histoire des Chevaliers hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem (posthume, 1742).
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Cet abbé fut le témoin des pratiques de l'Inquisition, juridiction ecclésiastique d'exception pour la répression des crimes d'hérésie et d'apostasie, des faits de sorcellerie et de magie. À la requête du chancelier Guillaume de Nogaret, les Templiers vont comparaître sous l'accusation de mœurs obscènes, sodomie, hérésie, idolâtrie, pratique de messes noires. Élongation, dislocation, brûlures, brodequins, chevalet, tels ont été les moyens utilisés contre les accusés, en octobre et novembre 1307.
Face aux bourreaux, les Templiers avouent en masse, tout ce qu'on veut. Même le grand maître Jacques de Molay, vraisemblablement pas torturé. Ce qui donna naissance au « mystère des Templiers » : étaient-ils si innocents ?

« J'avouerais que j'ai tué Dieu, si on me le demandait ! »
Frère Aymeri de VILLIERS-LE-DUC, 13 mai 1310.
55 Histoire vivante de Paris (1969), Louis Saurel.
Les Templiers qui ont avoué en 1307 vont se rétracter, au risque du bûcher.
« J'ai reconnu quelques-unes de ces erreurs, je l'avoue, mais c'était sous l'effet des tourments. J'ai trop peur de la mort », ajoute Aymeri. « Jamais je n'ai avoué les erreurs imputées à l'Ordre, ni ne les avouerai. Tout cela est faux », proclame le frère Bertrand de Saint-Paul, et avec lui 32 Templiers qui veulent défendre l'Ordre.
Quant au pape, il s'est tardivement ému de l'affaire des Templiers, mais là encore, le roi et son chancelier manœuvrent en coulisse. Ils inspirent à l'avocat Pierre Dubois un pamphlet propre à décourager Clément V : « Que le pape prenne garde... On pourrait croire que c'est à prix d'or qu'il protège les Templiers, coupables et confès, contre le zèle catholique du roi de France. »
La bulle pontificale Vox clamantis dissout l'Ordre, le 3 avril 1312. Et le 2 mai, Ad providam transmet les biens des Templiers aux Hospitaliers, ordre rival.
Le roi, sous prétexte de dettes, en a déjà prélevé la plus grosse part.

« Clément, juge inique et cruel bourreau, je t'ajourne à comparaître dans quarante jours devant le tribunal du souverain juge. »
Jacques de MOLAY, sur le bûcher dans l'îlot aux Juifs, île de la Cité à Paris, 19 mars 1314.
56 Histoire de l'Église de France : composée sur les documents originaux et authentiques, tome VI (1856), abbé Guettée.
Dernières paroles attribuées au grand maître des Templiers. Quarante jours plus tard, le 20 avril, Clément V mourra d'étouffement, seul dans sa chambre à Avignon, comme aucun pape avant lui, ni après.
Autre version de la malédiction, tirée de la saga des Rois maudits de Maurice Druon, et du feuilleton de télévision de Claude Barma, qui popularisa l'affaire des Templiers : « Pape Clément ! Chevalier Guillaume ! Roi Philippe ! Avant un an, je vous cite à comparaître au tribunal de Dieu pour y recevoir votre juste châtiment ! Maudits ! Maudits ! Tous maudits jusqu'à la treizième génération de vos races ! »
Nogaret est déjà mort, il y a un an, et il peut s'agir d'un autre Guillaume. Mais le pape va mourir dans le délai imparti, comme Philippe le Bel, suite à une chute de cheval à la chasse (blessure infectée, ou accident cérébral).
Plus troublant, le nombre de drames qui frapperont la descendance royale en quinze ans, au point d'ébranler la dynastie capétienne : assassinats, scandales, procès, morts subites, désastres militaires. Quant à la treizième génération... cela tombe sur Louis XVI.

« Pesez, Louis, pesez ce que c'est que d'être roi de France. »
PHILIPPE IV le Bel à son fils, le jour de sa mort, 29 novembre 1314.
57 La Nouvelle Revue des Deux-Mondes (1973).
C'est le dernier grand Capétien.
Certes impopulaire de son vivant et mal aimé de certains historiens, il a fait faire des progrès décisifs à la royauté : diversification des organes de gouvernement (Parlement, Chambre des comptes, etc.), grandes ordonnances de « réformation » du royaume, raffermissement de l'État contre la féodalité, lutte contre la justice ecclésiastique et indispensable centralisation. La France est à présent le pays le plus riche et le plus peuplé d'Europe.
Son fils va devenir Louis X le Hutin. Suivant l'exemple de rapacité de son père, il dépouille juifs et Lombards et vend des chartes d'affranchissement aux serfs.
Quand il meurt le 5 juin, son frère, Philippe, comte de Poitiers, est nommé régent. Une crise dynastique va s'ouvrir.

« Le royaume de France est si noble qu'il ne peut aller à femelle. »
États du royaume, 2 février 1317.
58 Histoire de France (1863), Auguste Trognon.
Conclusion des États, résumée par l'historien et poète Jean Froissart, dans ses Chroniques .
Jean I er , fils posthume de Louis X, n'a vécu que cinq jours. Philippe se fait couronner roi sous le nom de Philippe V le Long, le 9 janvier 1317. Roi contesté, il convoque une partie des nobles et des prélats, ainsi que des bourgeois de Paris et des docteurs de l'Université, afin de se faire reconnaître ses droits à la Couronne. Les représentants de l'État vont plus loin, et excluent les femmes de la succession au trône : c'est une résurgence de la loi salique, qui remonte à Clovis et n'était appliquée que localement.
Jeanne de Navarre, fille de Louis X le Hutin, est donc écartée.
Philippe V meurt en 1322, ne laissant que des filles. Son frère Charles IV accède alors au trône, et mourra sans descendance mâle, le 1 er février 1328. C'est la fin des Capétiens directs.
Premiers Valois (1328-1483)

« Qui m'aime me suive ! »
PHILIPPE VI de VALOIS, avant la bataille du mont Cassel, 23 août 1328.
59 Les Proverbes : histoire anecdotique et morale des proverbes et dictions français (1860), Joséphine Amory de Langerack.
Première source de cette expression fameuse : les Grandes Chroniques de France de l'abbaye de Saint-Denis .
Neveu de Philippe le Bel, élu par les barons le 29 mai, le roi veut aider Louis I er de Nevers, comte de Flandre, qui fait appel à lui pour mater la révolte des Flamands sur ses terres. Le roi prend conseil auprès des barons qui protestent, trouvant la saison trop avancée dans l'été pour partir en campagne. Mieux vaut attendre. Mais pour le connétable de France, Gautier de Châtillon, « qui a bon cœur trouve toujours bon temps pour la bataille ».
Ayant entendu ces mots, le roi embrasse son connétable (chef des armées) et lance cet appel : « Qui m'aime me suive ! » Tous les barons le suivent.
L'autorité de ce premier Valois encore contesté s'en trouvera renforcée. Renforcée aussi par la victoire sur les Flamands, à la bataille de Cassel.

« Nous conquerrons par notre puissance notre héritage de France, et, de ce jour, nous vous défions et vous tenons pour ennemi et adversaire. »
ÉDOUARD III, Lettre à Philippe VI de Valois, 19 octobre 1337.
60 Archers et arbalétriers au temps de la guerre de Cent Ans (2006), Joël Meyniel.
Cette « lettre de défi » vaut déclaration de guerre.
Le roi d'Angleterre peut légalement prétendre à la succession, étant petit-fils de Philippe le Bel par sa mère, Isabelle de France. L'assemblée des barons lui a préféré Philippe de Valois : premier roi à n'être pas fils de roi, mais seulement neveu du dernier Capétien, dédaigneusement appelé « le roi trouvé », par les Flamands révoltés.
Les relations se tendent entre les deux pays. On parle de « guerre larvée », avant la guerre ouverte : une guerre dynastique de cent ans !
Fin 1337, premières escarmouches navales et terrestres. Les Anglais veulent s'assurer des alliés sur le continent : les Flamands, avec qui ils signent un traité de commerce favorable à ces négociants toujours en quête de débouchés pour leurs draps et leurs laines.
En 1340, Édouard III se proclame « roi de France et d'Angleterre » et sa flotte bat la flotte française à l'Écluse. Après deux trêves sans lendemain, les Anglais débarquent dans le Cotentin, multipliant les raids victorieux, jusqu'aux portes de Paris.

« Si lui mua le sang, car trop les haïssait. »
Jean FROISSART, parlant du roi de France face aux Anglais, bataille de Crécy, 26 août 1346.
61 Histoire de France depuis les origines jusqu'à la Révolution , volume IV (1969), Ernest Lavisse.
Les Chroniques de Froissart, en quatre livres, rapportent les hauts faits de la chevalerie, durant la première moitié de la guerre de Cent Ans.
À la vue des Anglais, Philippe VI perd donc son sang-froid et charge imprudemment. C'est le premier choc frontal de la guerre de Cent Ans.
Et pour la première fois, l'artillerie apparaît sur un champ de bataille. Les canons anglais, même rudimentaires et tirant au jugé, impressionnent les troupes françaises, avec leurs boulets de pierre : « Ces bombardes menaient si grand bruit qu'il semblait que Dieu tonnât, avec grand massacre de gens et renversement de chevaux », selon le chroniqueur.
L'artillerie anglaise, jointe à la piétaille des archers gallois, décime la cavalerie française réputée la meilleure du monde, mais trop pesamment cuirassée pour lutter désormais.
C'est la fin de la chevalerie en tant qu'ordre militaire. C'est aussi une révolution dans l'art de combattre. Malheureusement, les Français n'ont pas compris la leçon, à cette première défaite.

« Ouvrez, c'est l'infortuné roi de France. »
PHILIPPE VI de VALOIS aux gardes du château de la Broye, le soir de la défaite de Crécy, 26 août 1346.
62 Histoire de France (1863), Auguste Trognon. Source originale : toujours les Chroniques de Jean Froissart.
Le roi demande asile. Après cette bataille mal préparée, mal conduite, mal terminée, il a dû fuir. Tous les chevaliers qui lui étaient restés fidèles sont morts ou en déroute. Il se repose au château jusqu'à minuit, avant de repartir pour Amiens. Quand il apprendra l'étendue du désastre, il se retirera à l'abbaye de Moncel, pour y méditer plusieurs jours.
Le bilan de Crécy est difficile à faire, les chiffres variant de 1 à 10 selon les sources ! Il y a vraisemblablement quelque 1 500 chevaliers français tués, dont 11 de haute noblesse. Parmi eux, Louis I er , comte de Nevers et de Flandre, prendra le nom posthume de Louis de Crécy.
« Infortuné », cela signifie abandonné par la fortune, par la chance. La légende des Rois maudits s'applique bien aux Valois, pendant la guerre de Cent Ans, à commencer par Philippe VI. Mais la malédiction s'étend aussi à la France. C'en est bien fini du « beau Moyen Âge ». L'expression nous vient du XIX e siècle, passionnément médiéviste.

« Six des bourgeois les plus notables, nu-pieds et nu-chef, en chemise et la hart [corde] au col, apporteront les clés de la ville et châteaux et de ceux-ci je ferai ma volonté. »
ÉDOUARD III d'Angleterre, 3 août 1347.
63 Chroniques (posthume), Jean Froissart.
Il conte l'épisode avec tous les détails. Les Anglais ont mis le siège devant Calais et onze mois après, la ville est réduite aux abois. Eustache de Saint Pierre, le plus riche bourgeois, vient implorer le roi d'Angleterre pour obtenir le salut de sa ville en échange de sa vie, et cinq autres se joignent à lui.
Le roi, qui avait promis la mort à tous les habitants de la ville forcée de se rendre, se ravise et accepte le sacrifice des six bourgeois qui se présentent le lendemain. Plusieurs hauts personnages de son entourage ont intercédé en leur faveur, en vain : « Ceux de Calais ont fait périr tant de mes hommes qu'il convient que ceux-ci meurent aussi. »
Quand la reine d'Angleterre, Philippine de Hainaut, « durement enceinte », se met à genoux et supplie à son tour le roi de prendre ces six hommes en pitié, il va céder : « Ah ! Madame, tenez, je vous les donne : faites-en ce qu'il vous plaira. »
Les six bourgeois furent sauvés, et même rhabillés, restaurés et réconfortés par les soins de la reine.

« Les villes et les châteaux étaient entrelacés les uns dans les autres, les uns aux Anglais, les autres aux Français, qui couraient, rançonnaient, et pillaient sans relâche. Le fort y foulait le faible. »
Jean FROISSART, Chroniques .
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À côté d'innombrables anecdotes, il fait là encore œuvre d'historien.
La guerre de Cent Ans (1348-1440) oppose d'abord les Français aux Anglais, notamment dans ce qu'on appellera la France anglaise (Aquitaine et Normandie). Mais tout le pays se retrouve déchiré, quand les bandes mercenaires, entre deux combats, pillent et rançonnent les populations. C'est une pratique courante, à l'époque.
La France va vivre la plus longue et pénible période de son histoire. Résumée en quatre vers par Eustache Deschamps, écuyer, magistrat, diplomate et poète prolixe :
« Temps de douleur et de tentation / Âge de pleur, d'envie et de tourment. Temps de langueur et de damnation / Âge mineur, près du définement. »

« Le vulgaire, foule très pauvre, meurt d'une mort bien reçue, car pour lui vivre, c'est mourir. »
SIMON de Couvin.
65 Étude historique sur les épidémies de peste en Haute-Auvergne (XIV e -XVIII e siècles) (1902), Marcellin Boudet, Roger Grand.
Aux malheurs de la guerre s'ajoute une calamité plus terrible encore. Des vaisseaux génois venus de Crimée apportent la Grande Peste, qui va se développer en Sicile, en octobre 1347. À la fin de l'année, le fléau se répand sur l'Italie du Nord et la Provence. Marseille est la première ville touchée en France. En 1348, cette peste noire sévit sur une vaste partie de l'Europe. Les ravages de l'épidémie sont tels, selon le chroniqueur belge, que « le nombre des personnes ensevelies est plus grand même que le nombre des vivants ; les villes sont dépeuplées, mille maisons sont fermées à clé, mille ont leurs portes ouvertes et sont vides d'habitants et remplies de pourriture. »
Selon Froissart, un homme sur trois mourut. Dans certaines régions de France, deux sur trois. Pour l'ensemble de l'Europe, les pertes se situent entre le quart et la moitié de la population.

« On vit des pères tuer leurs enfants, des enfants tuer leur père ; on vit des malheureux détacher les corps suspendus aux gibets, pour se procurer une exécrable nourriture. Des hameaux disparurent jusqu'au dernier homme. »
Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux.
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Ils citent une chronique du temps. Après la peste de 1348, voici la famine de 1349. Par suite de l'épidémie, dans la plupart des provinces, il n'y a eu ni moissons, ni labours, ni semailles. Le peuple, déjà appauvri, meurt littéralement de faim.
La mort est à ce point présente que les églises s'ornent de danses macabres.
La Mort symbolique entraîne tous les hommes, riches ou pauvres, jeunes ou vieux, innocents ou coupables. Au total, la guerre de Cent Ans fera beaucoup moins de victimes que ces deux années terribles.
Peste noire et famine ont vidé le Trésor public. Les impôts ne rentrent plus : situation financière si grave que le roi doit abaisser la teneur en métal précieux des monnaies qu'il fait frapper. On va recourir au faux-monnayage à grande échelle, comme sous Philippe le Bel et Philippe VI meurt en 1350, laissant le royaume dans un triste état.

« Bois ton sang, Beaumanoir, la soif te passera. »
Chevalier Geoffroy de BOVES (ou du BOIS) à Jean de Beaumanoir, blessé au combat, mars 1351.
67 Histoire de la littérature française , volume I (1905), Émile Faguet. Ballade de la bataille des Trente , chanson de geste (anonyme).
C'est un épisode de la guerre de Succession de Bretagne, qui relance les hostilités franco-anglaises. Depuis la mort de Jean III de Bretagne, deux princes se disputent le duché : Jean de Montfort (son demi-frère) soutenu par le roi d'Angleterre et Charles de Blois (marié à sa nièce), propre neveu du roi de France et soutenu par lui.
Le combat des Trente oppose trente Français, commandés par le baron de Beaumanoir, et une troupe composée de trente Anglais, Allemands et Bretons, commandée par Bemborough, capitaine anglais. Froissart relate ce fait d'armes « moult merveilleux », c'est surtout un carnage qui va durer tout un jour.
Quand Beaumanoir, suant sang et eau, s'arrête pour demander à boire, l'adversaire lui fait cette réponse cinglante, et telle est sa colère que la soif lui passe et la force lui revient. La victoire reste aux Français (six morts, contre neuf Anglais) et la Bretagne à la France. Après la prise de Calais et le désastre de Crécy, c'est une revanche sur l'ennemi.

« Père, gardez-vous à droite, père, gardez-vous à gauche. »
PHILIPPE VI de VALOIS à Jean II le Bon, bataille de Poitiers, 19 septembre 1356.
68 Histoire de France (1868), Victor Duruy.
Le dernier fils du roi, à 14 ans, tente de détourner les coups pour sauver son père. Le jeune prince ne régnera pas, mais recevra pour son courage la Bourgogne en apanage et le surnom de Philippe le Hardi.
Dix ans après Crécy, c'est le même drame, en pire ! Jean le Bon (ou le Brave) aligne 15 000 hommes. Face à lui, 7 000 Anglais et à leur tête, le Prince Noir – prince de Galles, fils du roi d'Angleterre Édouard III, l'un des meilleurs généraux de la guerre de Cent Ans, toujours revêtu d'une sombre armure. Débarqué à Bordeaux, en un an il ravage le sud-ouest et le centre de la France. Le roi décide d'arrêter cette chevauchée meurtrière. Mais les archers anglais, bien placés, criblent de flèches par le côté nos chevaliers français qui ne sont armés et protégés que de face. Ils fuient et le roi sait la bataille perdue.
Très attaché à l'esprit de chevalerie, ayant créé l'ordre de l'Étoile dont les membres s'engagent à « ne jamais reculer sur le champ de bataille de plus de quatre arpents », il va respecter ce serment, qui aura de dramatiques conséquences.

« Là périt toute la fleur de la chevalerie de France : et le noble royaume de France s'en trouva cruellement affaibli, et tomba en grande misère et tribulation. »
Jean FROISSART, Chroniques (posthume).
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Le chroniqueur dresse le bilan de la bataille de Poitiers : « Avec le roi et son jeune fils Monseigneur Philippe, furent pris dix-sept contes, outre les barons, chevaliers et écuyers et six mille hommes de tous rangs. » Chiffres considérables pour l'époque et « fortuneuse bataille » pour les Anglais : leur Prince Noir a capturé le roi de France !
Jean II le Bon a préféré se rendre plutôt que fuir, pensant que son sacrifice allait sauver l'honneur perdu de l'armée. En fait, la France va le payer très cher. Outre la guerre à financer, il faut verser la rançon du roi prisonnier en Angleterre : 4 millions d'écus d'or, somme proportionnelle à son prestige. Les impôts s'alourdissent (gabelle et taille). Les paysans pauvres, les Jacques, vont se révolter (d'où le mot de « jacquerie »), tandis que les Grandes Compagnies (bandes de mercenaires bien organisées) pillent et rançonnent les plus riches provinces. Et pour comble, Paris se soulève contre le pouvoir royal représenté par le dauphin Charles, avec à sa tête le prévôt des marchands de Paris, Étienne Marcel. La guerre civile s'ajoute alors à la guerre étrangère.

« Ceux que nous avons tués étaient faux, mauvais et traîtres. »
Étienne MARCEL, 22 février 1358.
70 Histoire de la bourgeoisie de Paris depuis son origine jusqu'à nos jours (1851), Francis Lacombe.
Il vient de faire assassiner devant le dauphin ses deux conseillers, les maréchaux de Champagne et de Normandie. Paris acclame son prévôt (magistrat équivalent du maire) : c'est la première journée révolutionnaire parisienne de l'histoire. Maître de Paris, Étienne Marcel se rêve peut-être roi de France. Il veut gagner la province à sa cause, avec la complicité de Charles de Navarre, dit Charles le Mauvais. Petit-fils de Louis X, prétendant le plus direct à la couronne par les femmes, très frustré de ne pouvoir faire valoir ses droits, ce prince ne cesse de comploter et de trahir.
Le dauphin, pour affermir son autorité alors que son père est toujours prisonnier des Anglais, a pris le titre de régent du royaume. Il fuit la capitale, réunit une armée, bloque Paris. Étienne Marcel s'apprête à livrer la ville aux troupes de Charles le Mauvais, qui a fait alliance avec les Anglais, quand il meurt, assassiné par Jean Maillard, partisan du dauphin, le 31 juillet 1358. Dès le lendemain, le dauphin rentre à Paris où ont été massacrés tous les partisans du prévôt.

« La journée est nôtre, mes amis ! »
Bertrand du GUESCLIN, Cocherel, 16 mai 1364.
71 Chronique de Charles le Mauvais (1963), François Piétri.
La guerre a repris, après quatre ans de trêve, suite au traité de Brétigny (1360) qui libéra le roi Jean II le Bon, mais laisse aux Anglais Calais, le Poitou et le sud-ouest – soit un tiers de la France.
Les Français ont désormais dans leur rang un vaillant capitaine : du Guesclin, 45 ans, l'aîné de dix enfants d'une famille bretonne.
Pour fêter l'avènement du nouveau roi, il affronte près d'Évreux les Anglo-Navarrais, commandés par Charles le Mauvais. Fort des erreurs commises à Crécy et Poitiers, du Guesclin adopte une nouvelle tactique de harcèlement, contraignant l'ennemi à un corps à corps où les archers anglais deviennent inutiles.
Charles V le Sage apprend l'exploit le jour de son sacre, 19 mai : « Le roi leva les mains au ciel et rendit grâce à Dieu de la bonne victoire qu'Il lui avait donnée. À Reims, où on craignait une défaite, ce fut un indescriptible enthousiasme quand un héraut annonça la nouvelle. » (Christine de Pisan, Livre des faits et bonnes mœurs du sage roi Charles le Quint) .
Désormais, Charles le Mauvais ne s'occupera plus que de son royaume de Navarre. Mais la guerre de Cent Ans continue avec les Anglais.

« Il n'y a fileuse en France qui sache fil filer, qui ne gagna ainsi ma finance à filer. »
Bertrand du GUESCLIN au prince de Galles qui l'a fait prisonnier à Nájera, le 3 avril 1367.
72 Histoire de France, volume III (1837), Jules Michelet.
À la demande du roi, du Guesclin est en Espagne, déchirée par la guerre civile : il a emmené quelques Grandes Compagnies qui ravageaient la France et les a mises au service du nouveau roi de Castille. Mais son rival, Pierre le Cruel, soutenu par les Anglais, reprend le combat.
Défait dans cette bataille livrée contre son avis, captif avec ses lieutenants, du Guesclin a fixé lui-même sa rançon à 100 000 florins. Voyant la stupeur du Prince Noir devant l'énormité de la somme, il l'abaisse à 60 000. L'ennemi doutant encore d'être payé, du Guesclin répond fièrement : « Monseigneur, le roi de Castille en payera moitié, et le roi de France le reste, et si ce n'était pas assez... »
Charles V tiendra à récupérer son précieux capitaine, libéré après règlement d'une partie de la somme – les rançons étant alors rarement payées dans leur totalité. Il le fera connétable de France (chef des armées) en 1370.

« Qui les aurait ouverts, ainsi qu'un porc lardé, On aurait en leur cœur la fleur de lys trouvé. »
Jean CUVELIER, Chronique de Bertrand du Guesclin (posthume).
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Le ménestrel de Charles V parle ici des habitants de Poitiers, lors de l'entrée triomphale du connétable de France, dans cette cité reconquise sur les Anglais, le 7 août 1372.
Le sentiment national s'exprime de plus en plus souvent, dans notre pays en guerre et surtout occupé, mais peu à peu libéré.
Pendant dix ans, presque sans trêve, du Guesclin va justifier la confiance du roi, reconquérant méthodiquement sur les Anglais et leurs alliés la majeure partie du pays. Poitou, Maine et Anjou, le bocage normand, une partie de la Bretagne, presque toute la Normandie. Il refusera seulement, à la fin, de porter à nouveau la guerre en Bretagne, sa province natale. Ses hommes désertent, lui-même est soupçonné à tort de trahison et rend son épée de connétable au roi. Charles V reconnaîtra son erreur et retrouvera son très cher connétable.

« Mieux vaut pays pillé que terre perdue. »
Bertrand du GUESCLIN à Charles V le Sage.
74 Histoire de France depuis les origines jusqu’à la Révolution, volume 4 (1969), Ernest Lavisse.
Le roi écoute les conseils de son connétable, à tel point que ce précepte lui est parfois attribué. Charles V est pourtant plus porté sur les choses de l'esprit que sur la guerre, et en cela très différent de son père Jean II le Bon et de la plupart des chevaliers du temps – d'où son surnom, le Sage signifiant le Savant. Charles V avait d'autant plus besoin d'un guerrier de valeur à ses côtés.
Du Guesclin sait que les Anglais sont supérieurs en nombre et il évite les grandes batailles toujours coûteuses en hommes. Il préfère harceler l'ennemi. Et il laissera plusieurs fois les Anglais incendier récoltes et villages, pour tenir simplement villes et châteaux en Normandie, Bretagne et Poitou. L'ennemi, dans une marche épuisante et vaine, peut perdre en quelques mois près de la moitié de ses hommes et ses chevaux.

« Je ne regrette en mourant que de n'avoir pas chassé tout à fait les Anglais du royaume comme je l'avais espéré ; Dieu en a réservé la gloire à quelque autre qui en sera plus digne que moi. »
Bertrand du GUESCLIN, le 13 juillet 1380.
75 Histoire de Bertrand du Guesclin (1787), Guyard de Berville.
Le connétable assiége la place forte de Châteauneuf-de-Randon (Lozère). Victime d'une congestion brutale, il remet son épée au maréchal de Sancerre : qu'il la rende au roi dont il demeure « serviteur et le plus humble de tous ». Le gouverneur anglais de la ville avait dit qu'il ne se rendrait qu'à lui : il déposera les clefs de la cité, sur son cercueil.
Du Guesclin voulait être enterré en Bretagne, mais Charles V ordonne que sa dépouille rejoigne les rois de France, en la basilique de St-Denis.
Ce guerrier incarna le sentiment patriotique naissant. D'une laideur remarquable, et d'une brutalité qui fit la honte de sa famille, il gagna le respect de la noblesse, par son courage, sa force et sa ruse, pour devenir le type du parfait chevalier, héros populaire dont poèmes et chansons célèbrent les hauts faits : « Vainqueur de gens et conquéreur de terre / Le plus vaillant qui onques fut en vie, / Chacun pour vous doit noir vêtir et querre (chercher). / Pleurez, pleurez, fleur de la chevalerie. » (Ballade sur la mort de du Guesclin, Eustache Deschamps)

« Le royaume de France est une nef qui menace de sombrer. »
Jean de COURTECUISSE, prêche à Notre-Dame, 22 janvier 1416.
76 Le Redressement de la France au XV e siècle (1941), René Bouvier.
L'évêque de Paris résume bien le drame du pays. La guerre de Cent Ans ayant repris, la chevalerie française est à nouveau défaite, à la bataille d'Azincourt (1415).
Le royaume est frappé « au chef », ayant à sa tête Charles VI le Fou – dit aussi le Bien-Aimé, car le peuple le prend en pitié – et une reine détestée, ambitieuse et débauchée, Isabeau de Bavière. Le roi d'Angleterre, qui vise toujours la couronne de France, occupe un quart du territoire et anglicise des villes conquises – habitants tués ou expulsés, remplacés par des Anglais, premier exemple de transfert de population. La guerre civile redouble : les Bourguignons avec à leur tête Jean sans Peur, duc de Bourgogne, contre les Armagnacs avec le dauphin Charles, futur Charles VII ; lutte pour le pouvoir, massacres et assassinats en chaîne.

« Paris, siège ancien de la royale majesté française, est devenu un nouveau Londres. »
Georges CHASTELLAIN, Chronique des ducs de Bourgogne (posthume, 1827).
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Écuyer flamand au service du duc de Bourgogne, il rappelle qu'en vertu du traité de Troyes (1420), Henri V de Lancastre s'était installé au Louvre, et Charles VI à l'hôtel Saint-Paul, mais qu'à sa mort, le roi d'Angleterre devenait roi de France : ce 21 octobre 1422, Paris reste aux Anglais et le parti anglais manifeste sa joie, comme si c'était Noël.
Philippe le Bon, duc de Bourgogne (succédant à Jean sans Peur) et Isabeau de Bavière, reine de France, avaient fait signer cet ahurissant traité au pauvre roi fou, Charles VI. Et le dauphin (futur Charles VII), qualifié par ses propres parents de « soi-disant dauphin », était déshérité.
Le royaume se trouve ainsi partagé en trois. La France anglaise est la plus pauvre, surtout la Normandie, écrasée d'impôts pour maintenir les garnisons et entretenir la cour du régent, le duc de Bedford (Henri V est mort et Henri VI à peine né). L'État bourguignon, tenu à l'écart des guerres et brigandages, fort bien géré, est prospère. Le « royaume de Bourges », la France du dauphin Charles, vit au gré d'une politique fluctuante, entre les rentrées fiscales intermittentes et les intrigues de cour.

« Labeur a perdu son espérance. Marchandise ne trouve plus chemin qui la puisse mener, saine et sauve, à son adresse. Tout est proie ce que le glaive ou l'épée ne défend. »
Alain CHARTIER, Quadrilogue invectif (1422).
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Secrétaire de Charles VI, puis de Charles VII, cet écrivain très renommé en son temps fait dialoguer quatre personnages allégoriques : la France qui adjure ses enfants, le Chevalier, le Peuple et le Clergé, de s'unir pour la sauver. La cause du dauphin devenu dérisoire « roi de Bourges », fragile incarnation de la légitimité nationale, semble perdue. Les Anglais écrasent à nouveau la cavalerie et l'infanterie françaises, sous les murs de Verneuil (17 août 1424).
La guerre entre les deux royaumes de France et d'Angleterre n'est qu'une suite de combats douteux et de trêves sans lendemain. Jusqu'à l'arrivée du personnage providentiel.

« Gentil Dauphin, j'ai nom Jeanne la Pucelle [...] Mettez-moi en besogne et le pays sera bientôt soulagé. Vous recouvrerez votre royaume avec l'aide de Dieu et par mon labeur. »
JEANNE d'ARC, château de Chinon, 8 mars 1429.
79 Jeanne d'Arc, la Pucelle (1988), marquis de la Franquerie.
À peine âgée de 17 ans, cette bergère lorraine a persuadé le sire de Baudricourt, capitaine royal de Vaucouleurs, de lui donner une petite escorte, pour traverser la France infestée d'Anglais et de Bourguignons. En quelques jours, elle parvient à Chinon. Le dauphin, qui croit d'abord à une farce, est caché parmi ses partisans, et le comte de Clermont placé près du trône. Au lieu de se diriger vers le comte, Jeanne va droit sur Charles et lui parle ainsi, à la stupeur des témoins.
L'entretien secret dure une heure, jusqu'à ses derniers mots (plus tard répétés à son confesseur) : « De la part de Dieu, je vous dis que vous êtes vrai héritier de France et fils de roi. » Ainsi, elle a rendu doublement confiance au futur Charles VII : il est bien le roi légitime de France, et le fils de son père, lui qu'on traite de bâtard. Il lui reste à redonner confiance aux soldats, aux capitaines, aux populations, et à libérer le pays, forte de sa foi et sa devise : « Dieu premier servi ».

« Roi d'Angleterre et vous, duc de Bedford, rendez à la Pucelle qui est ici envoyée par le roi du Ciel, les clés de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France. »
JEANNE d'ARC, Lettre au roi d'Angleterre et au duc de Bedford, 22 mars 1429.
80 Histoire des ducs de Bourgogne et de la maison de Valois (1835), baron Frédéric Auguste Ferdinand Thomas de Reiffenberg.
Rappelons que le duc de Bedford est régent, le roi d'Angleterre n'ayant que 8 ans et, par le traité de Troyes, cumulant les deux couronnes, de France et d'Angleterre.
La chevauchée fantastique de Jeanne et de ses compagnons remonte la Loire pour entrer par le fleuve dans Orléans assiégée par l'ennemi. Le 4 mai, à la tête de l'armée de secours commandée par Dunois, le Bâtard d'Orléans (jeune capitaine séduit par sa vaillance), Jeanne attaque la bastille Saint-Loup, et l'emporte.
Le 5 mai, fête de l'Ascension, on ne se bat pas, mais elle envoie par flèche une autre lettre : « Vous, hommes d'Angleterre, qui n'avez aucun droit en ce royaume, le roi des Cieux vous mande et ordonne par moi, Jeanne la Pucelle, que vous quittiez vos bastilles et retourniez en votre pays, ou sinon, je ferai de vous un tel hahu (dommage) qu'il y en aura éternelle mémoire. »
Le 7 mai, Orléans est libérée. Le lendemain, les Anglais lèvent le siège. Tandis que toute l'armée française, à genoux, assiste à une messe d'action de grâce.

« Entrez hardiment parmi les Anglais ! Les Anglais ne se défendront pas et seront vaincus et il faudra avoir de bons éperons pour leur courir après ! »
JEANNE d'ARC, Harangue aux capitaines, Patay, 18 juin 1429.
81 500 citations de culture générale (2005), Gilbert Guislain, Pascal Le Pautremat, Jean-Marie Le Tallec.
Nouvelle victoire, à Patay : défaite des fameux archers anglais, et revanche de la cavalerie française. Ensuite, Auxerre, Troyes, Chalons ouvrent la route de Reims aux Français qui ont repris confiance en leurs armes.
« Gentil roi, ors est exécuté le plaisir de Dieu qui voulait que vous vinssiez à Reims, recevoir votre saint sacre, en montrant que vous êtes vrai roi et celui auquel le royaume de France doit appartenir. »
Jeanne a tenu parole, Charles est sacré le 17 juillet. Plusieurs villes font allégeance : c'est la moisson du sacre. En riposte, le duc de Bedford fait couronner à Paris Henri VI de Lancastre, « roi de France ».
Les victoires ont permis de reconquérir une part de la France anglaise, mais Jeanne échoue devant Paris. Après la trêve hivernale (de rigueur à l'époque), elle décide de « bouter définitivement les Anglais hors de France », contre l'avis du roi qui a signé une trêve avec les Bourguignons. Le 23 mai 1430, capturée devant Compiègne, elle est vendue aux Anglais pour 10 000 livres, et emprisonnée à Rouen le 14 décembre. Les Anglais veulent sa mort. Les juges français veulent y mettre les formes.

« Jeanne, croyez-vous être en état de grâce ? — Si je n'y suis, Dieu veuille m'y mettre ; si j'y suis, Dieu veuille m'y tenir. »
JEANNE d'ARC, Rouen, procès de Jeanne d'Arc, 24 février 1431.
82 Jeanne d'Arc (1888), Jules Michelet, Émile Bourgeois.
Jeanne va subir une suite d'interrogatoires minutieux et répétitifs, en deux procès. Les minutes sont de précieuses sources, mais la traduction du vieux français est plus ou moins fidèle et claire.
Son premier procès d'« inquisition en matière de foi » a commencé le 9 janvier 1431, sous la présidence de Pierre Cauchon, évêque de Beauvais (diocèse où elle a été faite prisonnière). Ce n'est pas sa personne que l'Église veut détruire, c'est le symbole, déjà très populaire.
Qu'est-ce que l'Église lui reproche ? Le port de vêtements d'homme, sacrilège à l'époque, une tentative de suicide dans sa prison, et ses visions considérées comme une imposture ou un signe de sorcellerie.
Jeanne est seule, face à ses juges. Charles VII, qui lui doit tant, et d'abord son sacre, l'a abandonnée. Il ne lui reste plus que sa foi, son Dieu.
Elle va résister ainsi, jusqu'au 24 mai.

« Me racontait l'ange, la pitié qui était au royaume de France. »
JEANNE d'ARC, Rouen, procès de Jeanne d'Arc, interrogatoire du 15 mars 1431.
83 Dictionnaire de français Larousse, au mot « pitié ».
Elle évoque longuement et à plusieurs reprises ses voix, et rapporte ce que lui disait saint Michel. L'extrême piété est ce qui frappe le plus, dans les témoignages relatifs aux premières années de Jeanne.
Cinq siècles après, l'historien Jules Michelet lui consacre quelques-unes des plus belles pages de son Histoire de France : « Une enfant de douze ans, une toute jeune fille, confondant la voix du cœur et la voix du ciel, conçoit l'idée étrange, improbable, absurde si l'on veut, d'exécuter la chose que les hommes ne peuvent plus faire, de sauver son pays. [...] Née sous les murs mêmes de l'église, bercée du son des cloches et nourrie de légendes, elle fut une légende elle-même, rapide et pure, de la naissance à la mort. »

(Question à l'accusée) « Dieu hait-il les Anglais ? — De l'amour ou de la haine que Dieu a pour les Anglais, je n'en sais rien ; mais je sais bien qu'ils seront tous boutés hors de France, excepté ceux qui y périront. »
JEANNE d'ARC, Rouen, procès de Jeanne d'Arc, interrogatoire du 17 mars 1431.
84 Histoire de France , volume V (1841), Jules Michelet.
Pour Pierre Cauchon, rallié à la couronne d'Angleterre comme un tiers de la France à cette époque, Jeanne était rebelle au pouvoir légitime, au terme du traité signé et ratifié par les deux pays en 1420.
Le procès se déroule selon les règles – de peur d'une annulation ultérieure. Mais la partialité est évidente dans la conduite des interrogatoires et dans la manière dont on abuse de l'ignorance de Jeanne, qui n'a pas 20 ans. Son calme et la simplicité de ses réponses sont admirables.
Le théâtre et le cinéma ont repris, presque au mot à mot, ce dialogue, et ce personnage étonnant. Princesse (bâtarde de sang royal) ou simple bergère de Domrémy, petit village de la Lorraine, le mystère nourrit la légende, et la fulgurance de cette épopée rend le sujet toujours fascinant, six siècles plus tard.
La récupération politique est une autre forme d'exploitation du personnage, plus ou moins fidèle au modèle.

« Nous sommes perdus, nous avons brûlé une sainte. »
Secrétaire du roi d'Angleterre, après l'exécution de Jeanne, Rouen, 30 mai 1431.
85 Histoire de France, volume V (1841), Jules Michelet.
Le mot est aussi attribué à l'évêque de Beauvais, Pierre Cauchon.
En fin de procès, le 24 mai, dans un moment de faiblesse, Jeanne avait abjuré publiquement ses erreurs et accepté de faire pénitence : elle fut condamnée au cachot. Mais elle se ressaisit et, en signe de fidélité envers ses voix et son Dieu, reprit ses habits d'homme, le 27 mai. D'où le second procès, vite expédié : condamnée au bûcher comme hérétique et relapse (retombée dans l'hérésie), brûlée vive sur la place du Vieux-Marché à Rouen, ses cendres furent jetées dans la Seine. Il fallait éviter tout culte posthume de la Pucelle, autour des reliques.
Jeanne ne sera béatifiée qu'en 1909, et canonisée en 1920. Mais Charles VII ayant repris Rouen ordonnera le procès du procès, qui casse en 1456 le premier jugement, et réhabilite la mémoire de Jeanne.
Né peu après sa mort, Villon lui rend hommage, dans la Ballade des dames du temps jadis (1462) : « Mais où sont les neiges d'antan ? / Et Jeanne la bonne Lorraine / Qu'Anglais brûlèrent à Rouen ? »

« Paix est trésor qu'on ne peut trop louer. Je hais guerre, point ne doit la priser. »
Charles d'QRLÉANS, Ballade , vers 1430.
86 Histoire de la langue française jusqu'à la fin du XVI e siècle (1881), Arthur Loiseau.
Ce prince, petit-fils de Charles V et père du futur Louis XII, prisonnier à Azincourt en 1415, demeura vingt-cinq ans captif en Angleterre, faute de pouvoir payer sa rançon. « Les chansons les plus françaises que nous ayons furent écrites par Charles d'Orléans. Notre Béranger du XV e siècle, tenu si longtemps en cage, n'en chanta que mieux. » (Michelet)
Ces vers disent un désir de paix qui se retrouve dans les deux camps et dans toutes les classes de la population. Après la reconquête d'une partie de la France anglaise (Nord et Centre), Charles VII et le duc de Bourgogne, réconciliés, signent la paix d'Arras (1435). Ce renversement des alliances ramène l'espoir dans le pays. Paris est repris en avril 1436, et le roi y fait une « joyeuse entrée », le 12 novembre 1437.
Mais la paix d'Arras laisse « sans emploi » les bandes de mercenaires bourguignons. Voici revenu le temps des Grandes Compagnies, des routiers, et des écorcheurs qui sèment le désordre et la terreur. Une nouvelle peste décime la population, puis c'est la famine. Et la guerre de Cent Ans avec les Anglais n'est pas finie.

« C'est mon seigneur, il a tout pouvoir sur mes actions, et moi, aucun sur les siennes. »
MARIE d'ANJOU, reine de France.
87 Histoire de France depuis les Gaulois jusqu'à la mort de Louis XVI, volume IV (1822), Louis-Pierre Anquetil.
La reine, qui donna 13 enfants en vingt-trois ans à Charles VII, lui pardonne en ces termes sa liaison commencée vers 1444 avec Agnès Sorel, première d'une très longue liste de favorites officielles des rois de France. D'autres reines exprimeront cette résignation.
Marie préfère cette « rivale soucieuse du bien de l'État à une femme ambitieuse qui aurait dilapidé les biens du royaume », et les historiens ont reconnu la bonne influence de la « Dame de Beauté ». Ce surnom sied à la beauté d'Agnès Sorel, saluée par tous les contemporains et immortalisée par le tableau de la Vierge à l'Enfant de Jean Fouquet, mais vient surtout du château de Beauté-sur-Marne dont le roi lui fit don. Très patriote, elle influence heureusement la politique du roi. Elle redonne aussi confiance à l'homme.
Charles VII n'a pas eu de chance avec ses parents : sa mère, Isabeau de Bavière, l'a déshérité comme dauphin et traité en bâtard, et son père Charles VI, est le roi fou. Quant à son premier fils, le futur Louis XI, il ne cessera de comploter contre lui.

« Réjouis-toi, franc royaume de France. À présent, Dieu pour toi combat ! »
Charles d'ORLÉANS, bataille de Formigny, 18 avril 1450.
88 Histoire des Français (1972), Pierre Gaxotte.
La trêve de Tours (1444) fut mise à profit par le roi. La Grande Ordonnance de 1445 instaure l'armée permanente. Les bandits des Grandes Compagnies seront mieux employés dans les compagnies d'ordonnance du roi (cavalerie), et la milice des francs archers (infanterie) regroupe les roturiers dispensés de la taille. L'artillerie, jadis réservée à l'attaque et la défense des places fortes, est réorganisée pour servir sur les champs de bataille. En même temps, l'administration du royaume s'améliore, avec une monnaie saine et une meilleure fiscalité.
Quand les Anglais rompent la trêve (ayant pris Fougères et toujours pas évacué Le Mans), le Conseil royal autorise la guerre à outrance. C'est la reconquête de la Normandie. La victoire de la nouvelle armée française à Formigny eut un immense retentissement dans le pays : 4 000 tués ou blessés, 1 200 prisonniers anglais, et seulement 12 morts français.
C'est le « début de la fin » de la guerre de Cent Ans, et la chevauchée du roi à la reconquête de son royaume, avec son connétable Richemont et Dunois (le Bâtard d'Orléans), déjà présent lors de l'épopée de Jeanne d'Arc.

« Il a reçu chez lui un renard qui mangera ses poules. »
CHARLES VII, apprenant que son fils s'est réfugié chez le duc de Bourgogne, fin août 1456.
89 Histoire de France, volume VII (1842), Jules Michelet.
Philippe III le Bon, duc de Bourgogne, s'est réconcilié avec Charles VII en signant la paix d'Arras (1435). Maître de la Bourgogne, la Franche-Comté, la Flandre, l'Artois, et les provinces belges, ce grand féodal est le plus puissant souverain d'Europe. Il est trop heureux d'accueillir somptueusement chez lui, à Louvain, puis à Bruxelles, le futur roi de France venu conspirer contre son père, et lui fait une pension annuelle de 36 000 livres.
Le père et le fils se sont fâchés au point de ne plus se voir. Louis, jaloux du roi, impatient de régner, multiplie les complots pour prendre sa place – cas plutôt rare, dans l'histoire de nos rois de France. Il a participé à la révolte féodale de la Praguerie (1440), coalition des grands féodaux furieux d'une réorganisation de l'armée donnant au roi et à lui seul le droit de lever des troupes. Pour exiler et occuper son fils, Charles VII l'a envoyé gouverner le Dauphiné, où le Dauphin apprend son métier de roi, de 1447 à 1461. Mais cela ne suffit pas au futur Louis XI.
Charles VII connaît bien la perfidie de son fils. Le fils de Philippe, Charles le Téméraire, l'apprendra bientôt à ses dépens.

« Je suis France. »
LOUIS XI.
90 L'Âme de la France : une histoire de la nation, des origines à nos jours (2007), Max Gallo.
À 38 ans, Louis XI est enfin roi, à la mort de son père, le 22 juillet 1461. Et la France existe, après la guerre de Cent Ans. Le roi la représente et l'incarne, contre les grands féodaux. Le général de Gaulle fera la même déclaration, pour exprimer qu'il défend l'intérêt général et n'est d'aucun clan, ni parti.
Étrange retour des choses, Louis XI qui a tant comploté contre son père en s'alliant à ses ennemis féodaux et même anglais, va voir se dresser contre lui trois coalitions de grands vassaux, en réaction contre l'affermissement du pouvoir royal.
Première coalition en 1465 : la Ligue du Bien public, conduite par Charles, duc de Berry et frère du roi (dit Monsieur Charles), les ducs de Bretagne et de Bourbon, et Charles le Téméraire (futur duc de Bourgogne), provoque une véritable guerre civile. Louis XI doit faire d'importantes concessions territoriales : il restitue les villes de la Somme au Téméraire et cède la Normandie à Monsieur Charles, en échange du Berry. Mais en 1466, il réoccupe la Normandie, qu'il fait déclarer inaliénable par les États généraux : ainsi forme-t-il peu à peu la France d'aujourd'hui.

« Il faut faire suer les écus. »
Maxime sous Louis XI.
91 Citations, proverbes et dictons de chez nous (2004), Julie Bardin.
Les marchands français ont soif de profit et les hommes du XV e siècle sont surtout sensibles à l'aspect monétaire de l'économie. Pour eux, le vrai signe de la richesse est la possession du numéraire.
Pendant le règne de Louis XI, la relance de l'économie continue sur sa lancée amorcée sous Charles VII. Les grandes foires se multiplient. Des industries se créent ou se développent. Jean Gobelin laissera son nom à l'art de la tapisserie. L'imprimerie est introduite à Lyon et à Paris, où la Sorbonne en sera la première dotée (1470). Le roi nomme un « visiteur général des mines » et on prospecte en Roussillon. L'industrie de la soie est créée à Lyon, puis à Gours, ce qui permet d'économiser 500 000 écus d'or d'importation. Louis XI fera publier près de 70 règlements de métiers : le système corporatif est pour lui un moyen de domination et de contrôle par l'État.

« Il n'est venu là que pour me trahir. »
CHARLES le Téméraire, soupçonnant Louis XI à Péronne, octobre 1468.
92 Mémoires (1524), Philippe de Commynes, chroniqueur contemporain.
L'ambitieux et fastueux duc de Bourgogne a succédé à son père, Philippe III le Bon, en 1467. Il prend aussitôt la tête de la deuxième grande coalition féodale contre Louis XI, avec Monsieur Charles (frère du roi), François II duc de Bretagne et Jean d'Alençon.
Louis XI propose au Téméraire de discuter les termes de la paix, à Péronne. L'entrevue commence le 9 octobre 1468. Le Téméraire se méfie du roi. Non sans motif ! Il va découvrir que Louis XI encourage dans le même temps les Liégeois à se révolter contre lui. Fureur du Téméraire ! Louis XI se retrouve prisonnier, humilié, obligé de céder à toutes les conditions du bouillant Charles, et même d'assister à la répression des Liégeois.
Le chroniqueur, qui est présent, renvoie dos à dos Louis XI et Charles le Téméraire que l'histoire mit face à face, lors de l'entrevue de Péronne : « Pour en dire donc mon avis, je crois être certain que ces deux princes y allaient tous deux en intention de tromper chacun son compagnon, et que leurs fins étaient assez semblables, comme vous verrez. »

« Le renard crotté a échappé au repaire du loup. »
Philippe de COMMYNES, Mémoires (1524).
93
Originaire de Flandres, ce précieux chroniqueur servit d'abord le Téméraire, et s'entremit à Péronne (dont on lui doit le vivant récit) en faveur de Louis XI qui l'avait acheté à cette fin. Quatre années plus tard, il abandonnera la maison de Bourgogne pour s'attacher au roi de France dont il deviendra le conseiller intime, largement dédommagé de la confiscation de ses biens par le Téméraire.
Louis XI le rusé est à peine de retour à Paris, début novembre 1468, qu'il s'empresse de renier tous les engagements pris à Péronne : plus question de rendre les villes de la Somme au Téméraire, ni de donner en apanage à Monsieur Charles la Champagne et la Brie. Bien mieux, il va aider à rétablir sur le trône Henri VI roi d'Angleterre en 1470, pensant ainsi priver son ennemi de l'alliance anglaise : « J'ai espérance que ce sera la fin des Bourguignons. » Encore quelques années de ruse, de lutte et de patience. Divide ut regnes (Divise afin de régner) est la maxime de Louis XI, dit le Prudent. Le Sénat romain l'a lancée, Machiavel la reprendra, et Catherine de Médicis.

« Par saint Georges ! enfants, vous avez fait une belle boucherie. »
CHARLES le Téméraire à ses officiers, bataille de Nesle, 10 juin 1472.
94 Histoire de France (1868), Victor Duruy.
C'est la troisième et dernière coalition contre Louis XI. Elle rassemble Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, Édouard IV d'Angleterre, Jean d'Armagnac, Jean d'Aragon, Jean d'Alençon, François de Bretagne et inévitablement Monsieur Charles. La mort de ce frère (le 24 mai) déclenche une explosion de joie chez Louis XI qui fera scandale – comme déjà à la mort de son père. À l'inverse des fils, les frères de roi sont parmi les grands comploteurs de l'histoire.
Le Téméraire, qui attaque en Picardie, se réjouit après le massacre des habitants et défenseurs de la ville de Nesle, en juin. Mais il va échouer devant Beauvais, défendue par tous ses habitants, femmes comprises. L'une des plus ardentes à repousser à la hache les assaillants est fille du peuple : Jeanne Laîné, restée dans l'histoire sous le nom de Jeanne Hachette. Le Téméraire doit lever le siège au bout d'un mois, le 22 juillet. Apprenant l'exploit des assiégés, Louis XI exemptera à vie Jeanne et son nouveau mari de tous impôts et redevances.

« Car tel est notre plaisir. »
LOUIS XI, édit du 31 octobre 1472, forme des placets royaux.
95 Histoire des institutions politiques et administratives de la France (1966), Paul Viollet.
Vers 1470, le pouvoir royal ne cesse de s'affermir et pèse de plus en plus lourd sur le clergé, l'Université, l'économie, la justice. Comme l'écrit Georges Duby dans son Histoire de la France : « Tout dépendait du Conseil du Roi : diverse, tempérée par ses propres agents, la monarchie tendait vers la centralisation ; elle devint autoritaire sous Louis XI, absolue sous ses successeurs. »
Charles VIII, François I er , Louis XIV reprendront la formule. Dans les dernières années du règne de Louis XVI, l'expression deviendra « Car tel est notre (bon) plaisir », adoptée par Napoléon et maintenue jusqu'à la Restauration comprise.
Le mot « plaisir » a souvent été mal compris. Il ne renvoie pas à une forme d'arbitraire royal, ni de caprice du souverain. Il exprime la volonté, la détermination d'un homme d'État.

« Faites le gast [dégât] en manière qu'il n'y demeure un seul arbre portant fruit sur bout, ni vigne qui ne soit coupée. »
LOUIS XI, Lettre à Ymbert de Batarnay, 10 mars 1475.
96 Histoire de France depuis les origines jusqu'à la Révolution, volume IV (1911), Ernest Lavisse.
Le roi charge son grand chambellan et très fidèle conseiller de reprendre le Roussillon. Province la plupart du temps sous domination française de 1462 à 1492, ses villes connurent un bel essor économique, surtout Perpignan. Jean d'Aragon, comte de Barcelone, l'avait laissée en gage à Louis XI et le Roussillon avait été uni au Domaine, le 16 juin 1463, mais il s'est révolté durant l'été 1472, et Jean d'Aragon en a profité pour y rétablir son autorité.
Perpignan vécut un terrible siège de huit mois, d'où son titre de fidelissima vila donné par Jean d'Aragon. Une partie de la population émigra ensuite vers Barcelone, pour échapper à la répression. La reconquête est si dure que la province sera nommée « le cimetière aux Français ».
Louis XI se fit craindre et se soucia peu de se faire aimer. Sa devise reflète ce trait de caractère : « Qui s'y frotte, s'y pique. » Mais l'emblème est le chardon, non pas le hérisson.

« Monseigneur mon cousin, soyez le très bien venu. Il n'est homme au monde que j'eusse désiré voir autant que vous. Et loué soit Dieu de ce que nous sommes ici assemblés à cette bonne intention. »
LOUIS XI à Édouard IV d'Angleterre, Picquigny, 29 août 1475.
97 Mémoires (1524), Philippe de Commynes.
Ainsi parle un roi, décidé à faire la paix avec l'ennemi de cent ans !
Les rapports franco-anglais restent tendus, malgré la fin des hostilités. Les populations côtières sont sans cesse sur le qui-vive, les corsaires des deux pays se rendant coup pour coup. Louis XI a soutenu Henri VI de Lancastre contre Édouard IV, dans la guerre des Deux-Roses. Et Édouard IV veut refaire le coup d'Édouard III qui déclencha la guerre de Cent Ans, en revendiquant la couronne de France !
L'Anglais débarque à Calais (seule ville restée anglaise) le 6 juillet 1475, mais son entreprise tourne court, faute d'alliés sur le continent : Charles le Téméraire (son beau-frère) a bien d'autres soucis, face à tous ses voisins coalisés contre ses ambitions territoriales.
La trêve entre Louis XI et Édouard IV est enfin signée à Picquigny (département actuel de la Somme). La France achète à prix d'or le retrait anglais. C'est le dernier acte officiel de la guerre de Cent Ans – le traité de paix ne sera jamais signé.

« J'ai vu le roi d'Angleterre Amener son grand ost [armée] Pour la française terre Conquérir bref et tost [vite]. Le roi, voyant l'affaire, Si bon vin leur donna Que l'autre, sans rien faire, Content, s'en retourna. »
Chanson qui met en scène Édouard IV et Louis XI, été 1475.
98 Histoire de la France : Dynasties et révolutions, de 1348 à 1852 (1972), Georges Duby.
La joie des Français éclate. Et la chanson dit vrai : Louis XI régala « son cousin » Édouard IV de bonne chère à Picquigny, après avoir saoulé de bonnes barriques et gavé de bonnes viandes qui donnent envie de boire l'armée anglaise, en attente de ravitaillement. Cela fait aussi partie de la diplomatie.
Il n'en fallait pas plus, et pas moins, pour sceller la nouvelle entente des deux rois, des deux pays.
Édouard IV, qui a renoncé à son alliance avec le Téméraire, rembarque avec son armée. Et l'Angleterre est rendue à sa vocation insulaire – elle garde seulement Calais, et défendra cette citadelle anglaise jusqu'en 1558.

« Nous n'avons rien perdu de la couronne, mais au contraire avons icelle augmentée et accrue. »
LOUIS XI à ses conseillers, 21 septembre 1482.
99 Mémoires (1524), Philippe de Commynes.
Luttant contre les féodaux, écartant du pouvoir tous les Grands susceptibles de le trahir, s'entourant de conseillers et compères plutôt médiocres et parfois douteux, usant de moyens que souvent la fin seule justifiait, Louis XI a quand même un bilan de règne très positif.
Il a tant et si bien agrandi le Domaine royal qu'au bout de vingt-deux ans de règne, sa France est devenue à peu près la nôtre.
Par héritage (1480-1482) Louis XI acquiert l'Anjou, le Maine et la Provence. Par le traité d'Arras (1482) qui consacre le démembrement de l'État bourguignon après la mort de Charles le Téméraire, la France garde le duché de Bourgogne et les villes de la Somme (Picardie). Restent les fiefs des vassaux qui, telle la Bretagne, seront rattachés au Domaine par ses successeurs.
Dernier grand roi du Moyen Âge, Louis XI a également renforcé l'autorité royale et l'unité nationale.

« Sire, c'en est fait de vous. »
Jacques COTTIER à Louis XI, verdict de son médecin, 25 août 1483.
100 Mémoires (1524), Philippe de Commynes.
Sentant sa fin proche, le roi s'est retiré au château de Plessis-les-Tours.
Louis XI fut un malade perpétuel et la liste de ses maux nous est contée par des observateurs trop heureux, parfois, d'énumérer ses faiblesses et ses souffrances : crises de foie et brûlures d'estomac, eczéma purulent, goutte et congestion hémorroïdaire qui l'empêchent de marcher. On ne meurt pas de ces maladies-là et, bien que malingre et de faible constitution, Louis XI va vivre, régner et travailler jusqu'à 60 ans.
Mais il souffre aussi et depuis longtemps d'hydropisie, il a déjà eu deux attaques de paralysie. Et contrairement à d'autres médecins royaux, Cottier ne dissimule pas la vérité. La piété et la superstition bien connues du roi se changent en une dévotion maladive.
Commynes, témoin de la scène, ajoute : « Quel coup ce fut pour lui d'entendre cette nouvelle et cet arrêt ! Car jamais homme ne craignit autant la mort et ne prit autant de peine dans le vain espoir de s'en garantir. »
Louis XI mourra cinq jours plus tard.
Renaissance et guerres de Religion (1483-1589)

« C'est la moins folle femme du monde, car de sage il n'y en a guère. »
LOUIS XI.
101 Les Arts somptuaires : histoire du costume et de l'ameublement, volume II (1858), Charles Louandre.
Tel était le jugement du roi mourant – et misogyne – sur sa fille aînée Anne à qui il laisse la tutelle du royaume, le 30 août 1483. Charles VIII, fils de Louis XI, est tout juste majeur avec ses 13 ans, et sans grande personnalité (il aura droit au surnom de l'Affable).
Le jugement est sévère, et le choix est bon. Anne de France, dame de Beaujeu – femme de Pierre de Bourbon, sire de Beaujeu, confident de Louis XI – va en fait gouverner la France (avec son époux) jusqu'en 1492, et mériter son surnom de Madame la Grande : intelligence et force de caractère lui permettent de continuer l'œuvre paternelle et d'affermir le royaume en ces temps difficiles, ainsi résumés par Michelet : « Telle était cette France : jouir ou tuer. »

« Il plairait au duc que cette guerre se terminât. — Soit, mais ne manquez pas de lui rappeler qu'il m'a déplu, à moi, qu'elle commençât. »
CHARLES VIII l'Affable, réponse du roi aux envoyés du duc François II de Bretagne, juillet 1488.
102 Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux.
Le duc de Bretagne s'était allié dans la Guerre folle à Louis d'Orléans, cousin et beau-frère du roi, futur Louis XII. Cette révolte des nobles contre la régente va durer trois ans, soutenue par Henri VIII d'Angleterre et Maximilien d'Autriche – fiancé à la fille du duc de Bretagne, Anne, héritière du duché. Après l'offensive de La Trémoille en Bretagne, l'artillerie royale a mis en déroute l'armée des coalisés. François II est battu en juillet 1488 à Saint-Aubin-du-Cormier, et Louis d'Orléans fait prisonnier.
Contraint de demander la paix, François II signe le 26 juillet le traité du Verger (ou de Sablé) : il s'engage à ne pas marier ses filles, Anne et Isabelle, sans le consentement du roi de France – la Bretagne était en jeu, c'en est désormais fini de son indépendance. C'est le dernier acte de la lutte des grands féodaux contre le royaume de France, qui a tant marqué le Moyen Âge.

« Voluntas Dei. Missus a Deo »
Devise sur les étendards de Charles VIII entrant dans Rome, fin 1494.
103 Histoire de France depuis les origines jusqu'à la Révolution, volume V (1969), Ernest Lavisse.
« Volonté de Dieu. Envoyé de Dieu ». De 1492 à 1559, la France va se lancer dans rien moins que onze guerres d'Italie. Charles VIII est le premier de nos rois qui succombe au mirage italien, avec sa Renaissance précoce et superbe.
Plus généreux qu'intelligent, âgé de 24 ans et entouré de conseillers ambitieux qui flattent ses projets, il n'écoute plus sa sœur Anne de Beaujeu. Affichant sa fière devise, il se prend pour un nouveau croisé, d'ailleurs appelé par l'Italie en plein chaos politique, avec ses cinq États qui se déchirent entre eux, et une poussière de principautés.
Cinq mois de marche triomphale pour traverser l'Italie avec 36 000 hommes, dont 10 000 mercenaires suisses et allemands. Presque sans combattre, le voilà aux portes de Rome, le 31 décembre 1494 : « Le roi entra dans Rome plus triomphalement et mieux accompagné que ne fit aucun prince qui soit en la mémoire de ceux qui sont vivants », selon le témoignage d'un des gentilshommes de Louis d'Orléans – libéré, réconcilié avec Charles VIII, le futur Louis XII fait partie de l'expédition.

« Telle peur que toutes les nuits, il ne cessait de crier qu'il entendait les Français, que les arbres et les pierres criaient France. »
Philippe de COMMYNES, Mémoires (1524).
104
Commynes témoigne ici en historien, mais aussi en envoyé diplomatique du roi de France. Le roi de Naples Alphonse II eut si peur des Français qu'il s'enfuit en Sicile et abdiqua en faveur de son fils Ferdinand II.
Malgré sa résistance, Charles VIII fera son entrée à Naples, le 22 février 1495. Heure de gloire et main basse sur la ville.
L'Italie, tout au long de cette première guerre, tourne la tête aux jeunes conquérants : « La conduite des Français était contradictoire. Ils voulaient tout, arrachaient tout, emplois et fiefs, et, d'autre part, ils ne voulaient pas rester ; ils n'aspiraient qu'à retourner chez eux ; ils redemandaient la pluie, la boue du Nord sous le ciel de Naples. » (Jules Michelet, Histoire de France ).

« Les Français ne se plaisent qu'au péché et aux actes vénériens. »
Jean BRAGADIN, fin février 1495.
105 Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux.
Ce patricien fait son rapport devant la seigneurie de Venise, et les griefs sont nombreux, contre les Français : « Ils prennent les femmes de force sans nulle considération, les volent ensuite et leur enlèvent leurs bagues ; et celles qui résistent, ils leur coupent les doigts. Il faut aussi pour eux que la table soit toujours ouverte, ils n'ôtent jamais leur manteau et restent couverts, prennent les meilleures chambres aux propriétaires, se jettent sur le vin et le blé. »
Michelet explique, avec le recul de l'historien : « Telle armée et tel roi, sensuel, emporté... La découverte de l'Italie avait tourné la tête aux nôtres ; ils n'étaient pas assez forts pour résister au charme. Le contraste était si fort avec la barbarie du Nord que les conquérants étaient éblouis, presque intimidés, de la nouveauté des objets. »
Le drame, c'est la syphilis, appelée « mal de Naples » par les Français, alors que les Italiens parlent du « mal français ». En octobre 1495, l'épidémie décime les rangs des soldats du roi Charles VIII, de retour vers la France : partout ils agonisent, au milieu de la route, à l'entrée des villages.

« Il ne serait pas décent et à honneur à un roi de France de venger les querelles d'un duc d'Orléans. »
LOUIS XII.
106 Chronique (posthume), Humbert Vellay.
Il succède à Charles VIII, son beau-frère, dernier des Valois directs, mort à 28 ans, accidentellement et sans descendance, le 7 avril 1498.
Le prince frondeur fait aussitôt place au roi de France, et rassure en ces termes ses adversaires d'hier, en l'occurrence une députation de la ville d'Orléans, qui n'a guère soutenu son duc, lors du conflit avec la Couronne.
Le nouveau roi va même prendre à son service, comme lieutenant général, La Tremoille qui l'a combattu en Bretagne, le priant d'être loyal à son égard et le confirmant dans tous ses états, offices et pensions. Il fait ici preuve d'un vrai sens de l'État. Louis XII, très populaire, sera nommé le Père du peuple. Malgré d'évidentes qualités humaines, chrétiennes et royales, il va céder à son tour à la fascination de l'Italie.

« Les Français veulent faire de moi le chapelain de leur roi, mais j'entends être pape et le leur montrerai par des actes. »
JULES II.
107 Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux.
Le 214 e pape, dit le Terrible pour son énergie, est aussi malin, voire machiavélique, et les rois de France (avec leurs conseillers) seront jusqu'à la fin les cocus de cette comédie italienne à épisodes et imbroglio.
Pas assez fort pour chasser d'Italie les « Barbares », Jules II les a utilisés. II s'est allié à Louis XII contre Venise (Ligue de Cambrai, 1508), puis s'allie à présent avec Venise contre Louis XII : c'est la Sainte Ligue, le 24 février 1510. En fait, c'est la coalition de toute l'Europe occidentale contre la France.
« Le Turc qu'il veut attaquer, c'est moi ! », note Louis XII avec humour, comprenant qu'il est devenu la « tête de Turc » du pape qui le déteste et l'excommunie, en 1511. Cette quatrième guerre d'Italie se terminera après la mort du « Terrible » et l'élection d'un pape pacifique, Léon X. Ni vaincu ni vainqueur, au traité de Dijon. Du moins y a-t-il réconciliation entre le pape et le roi de France, en janvier 1514.
Le seul avantage de ces guerres d'Italie sera d'importer la Renaissance italienne en France, pour le plus grand bien de notre art de vivre et de nos Beaux-Arts.

« Avant moi [François I er ], tout était grossier, pauvre, ignorant, gaulois. »
FÉNELON, Dialogues des morts (1692-1696).
108
Cet auteur de la fin du XVII e siècle met en scène Louis XII et François I er .
Baptisé par Brantôme « Père et vrai restaurateur des arts et des lettres », François I er va incarner la Renaissance, avec ses 32 années de règne au cœur du beau XVI e qui succède au long Moyen Âge.
Ce ne sont plus seulement les couvents et les universités qui diffusent la culture ; les cours donnent l'exemple, pratiquant le mécénat, lançant les modes et cultivant le raffinement.
« François I er , découragé des guerres lointaines, veuf de son rêve d'Italie, se fait une Italie française. » (Michelet). Il invitera Léonard de Vinci et sa Joconde (achetée 4 000 florins d'or, soit 15 kilos), puis d'autres artistes prestigieux, Cellini, le Rosso, le Primatice. Favorable à l'esprit nouveau et bien que peu instruit (il ne sait pas le latin), il protège les savants et les écrivains, secondé par sa sœur Marguerite d'Angoulême (future reine de Navarre), une des femmes les plus cultivées du siècle.
C'est dire que Louis XII se trompait, en parlant de son petit-cousin et successeur : « Ce gros garçon gâtera tout. »

« Je suis votre roi et votre prince. Je suis délibéré de vivre et mourir avec vous. Voici la fin de notre voyage, car tout sera gagné ou perdu. »
FRANÇOIS I er à ses troupes, avant la bataille de Marignan, 13 septembre 1515.
109 François I er , le souverain politique (1937), Louis Madelin.
Avec la fougue de ses 21 ans, le nouveau roi se lance dans la cinquième guerre d'Italie, allié à Venise, pour la reconquête du Milanais pris, puis perdu par Louis XII.
Son armée passe les Alpes, forte des meilleurs capitaines, avec 300 canons et 30 000 hommes : chiffres considérables à l'époque. Le voilà parvenu à Marignan, ville de Lombardie (au sud-est de Milan). 1515, date mémorable, dans l'histoire de France, mais hormis les historiens, qui peut dire ce qui s'est passé, à Marignan ?
Au soir du 14 septembre, le roi écrit à sa mère, Louise de Savoie, qui se plaît à le nommer « mon César triomphant » : « Et tout bien débattu, depuis deux mille ans, n'a point été vue une si fière ni si cruelle bataille. Au demeurant, Madame, faites bien remercier Dieu par tout le royaume de la victoire qu'il lui a plu nous donner. »
Milan sera pris le lendemain. Le rêve italien réussit au nouveau roi de France dont les ambitions vont encore grandir.

« Sonnez, trompettes et clairons Pour réjouir les compagnons Bruyez bombardes et canons Donnez des horions, Tous gentils compagnons Suivez, frappez, tuez. »
Chanson de Marignan , 1515.
110 Histoire de la France, des origines à nos jours (1970-71), Georges Duby.
Le patriotisme a précédé le mot même de patrie, sous la Renaissance : il inspire d'innombrables hymnes et odes à la France, signés des plus grands poètes du temps (tel Ronsard), mais il éclate aussi dans les chansons qui accompagnent chaque haut fait des armées françaises.
« Bataille de géants », selon témoins et chroniqueurs, Marignan fut également un carnage (toujours selon les critères de l'époque) : 14 000 Suisses tués, 2 500 Français et Vénitiens. Les Suisses étaient les alliés du duc de Milan : redoutables combattants, ils deviendront les plus sûrs mercenaires du royaume, au lendemain de cette victoire française et après le traité de Fribourg, dit de la Paix perpétuelle (1516), imposé aux cantons suisses de la Confédération helvétique.

« Je ne souffrirai pas qu'il y ait plus qu'un roi de France. »
FRANÇOIS I er , 14 janvier 1518.
111 François I er , le souverain politique (1937), Louis Madelin.
Il s'adresse à une députation du Parlement de Paris, venue à Amboise : « Non, il n'y aura pas ici un Sénat comme à Venise, qui dicte ses lois au prince. Le Parlement a pour mission de rendre la justice, et non de s'occuper des autres choses. » Jamais roi de France ne s'est à ce point emporté contre son Parlement : ici, pour l'enregistrement d'un concordat. Et devant la résistance du Parlement à ce sujet, il menacera : « Si la Cour y fait faute, je l'en ferai repentir. » Et le Parlement cèdera.
En fait, le roi veut le pouvoir absolu : « Car tel est notre plaisir », écrit-il dès le septième jour de règne. Appelé Sa Majesté par les Italiens (à l'égal de l'empereur), il ne convoquera jamais les États généraux. Il crée le Conseil secret (ou Conseil étroit, Conseil des affaires), c'est là que se prennent les grandes décisions.
La cour elle-même, fort brillante, peuplée d'artistes, de poètes, de nobles venus de province, d'étrangers accourus (souvent d'Italie) et de dames fastueuses, sera un instrument du long règne de ce personnage séduisant et léger, galant avec les femmes et brave au milieu des soldats.

« Il est jeune et à la fleur de l'âge, libéral, magnanime, expérimenté et habile à la guerre. Il a bonne paix avec tous ses voisins, en sorte qu'il pourra employer au service de Dieu et de la foi sa personne et tout son avoir sans que nul le détourne et que rien l'empêche. »
FRANÇOIS I er , autoportrait et déclaration de candidature, en 1518.
112 François I er (1953) duc de Lévis-Mirepoix.
Le roi brigue la couronne impériale. L'adversaire est de taille : Charles, prince bourguignon (arrière-petit-fils de Charles le Téméraire), devenu prince des Pays-Bas en 1516, puis roi d'Espagne sous le nom de Charles I er , roi de Sicile sous le nom de Charles IV, héritant par sa mère des possessions espagnoles de l'Amérique latine (mines d'or et d'argent inépuisables) et par son père des terres héréditaires des Habsbourg.
Après l'élection remportée contre François I er , il devient empereur du Saint-Empire romain germanique, le 28 juin 1519 à la Diète de Francfort. Il sera Charles Quint pour l'histoire. Et l'histoire de France en est changée. Le nouvel ennemi héréditaire n'est plus l'Anglais, mais le Habsbourg, trop puissant, rêvant de dominer toute l'Italie, et voulant récupérer la Bourgogne de ses ancêtres, « tyranniquement et indûment détenue et occupée par le roi de France ». Face à Charles Quint, nos guerres vont devenir plus défensives qu'offensives.

« Il n'y a point de place faible, là où il y a des gens de cœur pour la défendre. »
BAYARD à François I er , 31 août 1521 à Mézières.
113 Biographie universelle des hommes qui se sont fait un nom par leur génie, leurs talents, leurs vertus, leurs erreurs ou leurs crimes (1836), François-Xavier Feller.
Pierre du Terrail, seigneur de Bayard, « chevalier sans peur et sans reproche » passé dans la légende, s'est distingué dès l'âge de 20 ans en Italie, dans la furia francese de Fornoue (1495), triomphant à lui seul de 50 hommes. Il sera de toutes les guerres, aux côtés de Charles VIII, Louis XII et François I er . Il a l'insigne honneur, au soir de Marignan (1515), d'armer chevalier le nouveau roi de France, à sa demande.
À présent, Bayard veut convaincre le roi de défendre Mézières contre les troupes de Charles Quint, malgré le mauvais état des fortifications (le nom de la ville dérive du latin maceriae, murailles).
La sixième guerre d'Italie – première guerre contre Charles Quint – a commencé, alors que le projet d'alliance avec le roi d'Angleterre a échoué. François I er a voulu éblouir Henri VIII, déployant tous les fastes de sa cour au camp du Drap d'Or (juin 1520). Il n'a réussi qu'à l'humilier.
Bayard, assiégé, va défendre victorieusement la ville contre les Impériaux. Une chanson patriotique salue son exploit : « Le comte de Nansault (Nassau) / Tu es bien abusé / De nous donner l'assault. »

« Tout est perdu, fors l'honneur. »
FRANÇOIS I er , Lettre à Louise de Savoie après la bataille de Pavie, 25 février 1525.
114 Histoire de François I er et de la Renaissance (1878), Eugène de la Gournerie.
L'histoire a retenu cette citation « incontournable ». L'idée est juste, mais la forme exacte était : « Madame, pour vous avertir comment se porte le ressort de mon infortune, de toutes choses ne m'est demeuré que l'honneur et la vie qui est sauve. »
Après chaque grande bataille, le roi écrit à sa mère, par ailleurs régente quand il est parti en guerre. Femme de caractère, belle et intelligente, mais intrigante et avide, Louise de Savoie exerce sur son fils adoré une influence politique souvent heureuse, parfois détestable. Elle se plaît toujours à le nommer « mon César triomphant ».
Cette fois, c'est une défaite, et même le plus grand désastre militaire du règne. Le roi, assiégeur devenu assiégé, donc piégé, est passé à l'assaut, contre l'avis des vétérans de son armée.
La sixième guerre d'Italie tourne à la catastrophe : le Milanais est reperdu, le duc de Bourbon, ex-connétable de France passé du côté de Charles Quint, a attaqué la Provence, bombardé Marseille, pris Aix. Et le roi est fait prisonnier à Pavie, où de grands capitaines sont morts (La Trémoille, La Palice).

« Hélas, La Palice est mort Il est mort devant Pavie Hélas ! s'il n'était pas mort Il serait encore en vie. »
La Mort de La Palice , 1525.
115 Revue de la Renaissance, volume IV (1903), Léon Séché.
Cette chanson populaire et historique a elle-même une longue histoire.
À l'origine, elle célèbre la vaillance de Jacques II de Chabannes, seigneur de La Palice, chambellan du roi, maréchal de France, héros de toutes les grandes batailles des guerres d'Italie, depuis Fornoue avec Charles VIII. Parcours comparable à celui de Bayard, à ceci près que le chevalier sans peur et sans reproche est mort un an plus tôt, couvrant la retraite de l'armée française, honoré et pleuré par ses ennemis !
Même bravoure de La Palice, chantée par les Français : « Un quart d'heure avant sa mort / Il faisait encore envie », ou bien, autre version : « Un quart d'heure avant sa mort / Il était encore en vie », c'est-à-dire plein de courage, jusqu'à sa dernière heure.
Ce n'est qu'au XVIII e siècle qu'on déformera le sens de ces vers, pour n'en retenir que la naïveté et en faire une « lapalissade », injustement associée au nom du seigneur de La Palice.

« Pour mon honneur et celui de ma nation, choisirai plutôt honnête prison que honteuse fuite. »
FRANÇOIS I er , Lettre aux Grands du Royaume et aux Compagnies souveraines, 1525.
116 Dictionnaire de citations françaises (1993), Le Robert.
Après la défaite de Pavie, le roi va rester prisonnier près d'un an à Madrid (Charles Quint est aussi roi d'Espagne). Louise de Savoie assure la régence. Et le peuple en mal de son roi chante : « Quand le roi partit de France / À la malheur il partit. »
D'autres se réjouissent : « Peut-être que l'heure du royaume de France est venue », écrit Martin Luther, moine allemand et premier réformateur de l'Église, qui manifeste sa haine, à la nouvelle du désastre de Pavie.
Cependant que Henri VIII, le roi d'Angleterre, pleure de joie devant le corps diplomatique en apprenant la nouvelle, et Londres illumine !
Pour recouvrer la liberté, François I er va laisser en otage ses deux fils, François et Henri (futur Henri II), et signer l'inacceptable traité de Madrid (14 janvier 1526). Dont il ne respectera pas les clauses, comme il l'a dit à ses conseillers – il gardera la Bourgogne, et il ne peut renoncer à l'Italie, mais il récupère ses fils, en 1530. Et la guerre contre Charles Quint va recommencer.

« Guerre faite sans bonne provision d'argent n'a qu'un soupirail de vigueur. Les nerfs des batailles sont les pécunes. »
RABELAIS, Gargantua (1534).
117
Moine et médecin, Rabelais a créé le géant Pantagruel, et deux ans plus tard, Gargantua, son géant de père.
Des cinq livres de son œuvre, c'est le plus polémique : il aborde des questions sérieuses, comme la guerre. Il ridiculise le roi Picrochole, sa folie ambitieuse qui le pousse aux guerres de conquête (Charles Quint est visé), et l'oppose au bon roi Grandgousier, pacifique et prudent, conscient de ses devoirs vis-à-vis de ses sujets et animé d'une vraie fraternité chrétienne. Mais pour mener cette politique, il faut être fort, donc disposer d'une armée permanente – allusion à la politique militaire de François I er .
On note au passage l'origine de l'expression « nerf de la guerre » – ou sa réapparition, Thucydide en ayant usé, dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse , au V e siècle avant J.-C.
La métaphore va faire fortune dans l'histoire : les guerres sans fin recommencées sont ruineuses. Le XVI e siècle bat néanmoins le record historique de 85 années de guerre en Europe, avec des effectifs croissants et des armes toujours perfectionnées.

« Articles véritables sur les horribles, grands et insupportables abus de la messe papale inventée contre la Sainte Cène. »
Titre des affiches apposées dans la nuit du 17 au 18 octobre 1534.
118 Le Temps des réformes : histoire religieuse et système de civilisation (1984), Pierre Chaunu.
On peut lire ces mots sacrilèges, aux carrefours de Paris et des principales villes de France, et jusque sur la porte de la chambre royale à Amboise. L'auteur est Antoine Marcourt, pasteur français à Neuchâtel. Le texte qui suit est une violente diatribe contre les pratiques de l'Église, signée de ce pamphlétaire réformé.
En ce temps où le journal n'existe pas, l'affiche est le premier des mass media, et pour l'immense majorité des Français, l'église est sacrée. D'où l'indignation générale. Même les partisans de la Réforme s'insurgent contre les fous qui ont osé. C'est l'affaire des Placards.
François I er , jusqu'à présent tolérant pour les réformateurs, confesse ouvertement sa foi catholique et laisse faire la répression : bûchers pour hérétiques, liste de 52 suspects, exil vers la Suisse, la Hollande (pays du Premier Refuge). Le schisme devient inévitable : les humanistes doivent à présent choisir entre l'orthodoxie catholique et la nouvelle foi.

« Quelle chose sera-ce qui nous pourra détourner et aliéner de ce saint Évangile ? Seront-ce injures, malédictions, opprobres, privation des honneurs mondains ? Seront-ce bannissements, proscriptions, privations des biens et richesses ? Mais nous savons bien que, quand nous serions bannis d'un pays, la terre est au Seigneur et, quand nous serions jetés hors de la terre, nous ne serons pas toutefois hors de son règne. »
Jean CALVIN, Institution de la religion chrétienne .
119 La Réforme en France jusqu'à l'Édit de Nantes (1960), Auguste Bailly.
Ouvrage théologique rigoureux, d'abord publié en latin à Bâle où Calvin s'est réfugié après l'affaire des Placards, et dédié à François I er . Traduit en français en 1541 et réédité avec des modifications jusqu'en 1560, ce livre est le point de départ et le credo de la Réforme française, qui sera calviniste, et non pas luthérienne – les deux doctrines s'opposent entre autres sur les sacrements, baptême et eucharistie demeurant dans le luthéranisme.
Pour Calvin, la foi réside en la connaissance de Dieu et de Christ, non pas en la révérence de l'Église. La Bible est source unique de foi. L'homme est corrompu et la prédestination le voue soit à la vie éternelle, soit à l'éternelle damnation. Cette éthique pure et dure compte encore aujourd'hui 50 à 60 millions de fidèles dans le monde, soit un dixième de tous les protestants.

« Quatre grosses bêtes / Font un huguenot Calvin fait la bête / Et Luther le dos Marot fait les pattes / Et Bèze le trou du cul Lanturlu ! »
Quatre grosses bêtes (ou Contre les Huguenots), chanson satirique contre quatre protestants célèbres.
120 Histoire de France par les chansons (1982), France Vernillat, Pierre Barbier.
Le langage peu policé n'est que la réponse aux injures des protestants. Le texte met dans le même sac quatre personnages fort différents !
Calvin devient le « pape de Genève », faisant de cette ville le centre intellectuel de la Réforme d'où il va diriger l'Église des réformés de France. Théodore de Bèze, son disciple, lui succèdera à sa mort, en 1564. Luther fut le grand initiateur de la Réforme, par ses 95 thèses affichées en 1517 sur les portes du château de Wittenberg, pour dénoncer la vente des indulgences. Marot enfin, gentil poète et courtisan, a déjà connu la prison pour avoir « mangé le lard » en Carême, et s'est retrouvé sur la liste des 52 suspects après l'affaire des Placards. Il s'exila, demanda pardon au roi dans une épître dont il avait l'art, puis abjura le protestantisme, pour revenir en grâce à la cour, si nécessaire à sa joie de vivre. Mais le Parlement de Paris sévit de nouveau contre lui, après la publication de textes jugés luthériens.

« [Les actes judiciaires seront] prononcés, enregistrés et délivrés aux parties en langage maternel françois et non autrement. »
Ordonnance de Villers-Cotterêts (1539).
121 Histoire de la France : Dynasties et révolutions, de 1348 à 1852 (1972), Georges Duby.
François I er abolit ainsi l'emploi du latin dans les tribunaux et inaugure une politique linguistique. Selon F. Brunot et Ch. Bruneau (Précis de grammaire historique de la langue française) , cette ordonnance est « l'acte le plus important du gouvernement dans toute l'histoire de la langue. Elle prescrit l'emploi exclusif du français dans toutes les pièces judiciaires du royaume. Cette mesure, prise pour faciliter le travail de l'administration, fait du français la langue de l'État. »
La bataille du français n'est pas encore gagnée : les lettrés de cette Renaissance fascinée par les Anciens (grecs et latins) et par l'Italie, « pétrarquisent, latinisent et pindarisent » toujours à l'excès.
Paradoxe noté par Furetière, dans la préface de son Dictionnaire universel : « Charles Quint, d'ailleurs ennemi mortel de la France, aimait si fort la langue française qu'il s'en servit pour haranguer les États des Pays-Bas le jour qu'il fit son abdication. » Rappelons les origines bourguignonnes de l'empereur : le français était sa langue maternelle et il ne parla jamais couramment l'allemand.

« Le soleil chauffe pour moi comme pour les autres et je désire fort voir le testament d'Adam pour savoir comment celui-ci avait partagé le monde. »
FRANÇOIS I er , Déclaration à Charles Quint en 1540.
122 Histoire de la France, tome I (1988), Georges Duby.
En Europe, les deux grands rivaux font trêve pour un temps.
Charles Quint, perpétuel voyageur à travers ses États, se vante d'avoir un empire sur lequel « le soleil ne se couche jamais » et rêve de restaurer l'empire de Charlemagne. Chose impossible, avec la nouvelle géopolitique de la Renaissance, et l'avènement des nations modernes.
François I er , de son côté, refuse la ligne de partage du monde, établie en 1493 par les Espagnols et les Portugais, et confirmée en 1494 par une bulle du pape jouant les arbitres entre ces deux peuples conquérants et catholiques. Il veut profiter des richesses de cette Amérique découverte par Christophe Colomb, à la fin du XV e siècle. C'est aussi une façon de s'opposer à l'hégémonie de Charles Quint, devenu roi d'Espagne !
François I er encourage donc les marins français à se lancer dans de lointaines expéditions, et les pilotes étrangers à « naviguer sur la mer commune » au service des armateurs français.

« Faux comme diamant du Canada. »
Proverbe né dans les années 1540.
123 Champlain : la naissance de l'Amérique française (2004), Raymonde Litalien, Denis Vaugeois.
L'expression traduit la déception de la France et de Jacques Cartier, le découvreur du Canada, à la vue de ce qu'il rapportait de sa troisième expédition (1541) en Amérique du Nord : ni or, ni diamants, mais de la pyrite et du mica.
Le beau nom de Cap-Diamant restera, désignant l'extrémité est de la colline de Québec, où se situe la Haute-Ville. Et le proverbe peu flatteur est encore en usage, même si l'origine en est souvent oubliée.
Après une première tentative de colonisation française en 1542 (Roberval), la véritable installation en Nouvelle-France se fera sous Henri IV (avec Samuel Champlain, fondateur du Québec, en 1608).
Dans cette conquête outre-Atlantique, la France va se heurter à un nouveau rival : l'Angleterre, prête à devenir l'autre grande puissance en Europe.

« Dans le château de Rambouillet, Le roi François s'y trépassait [...] Par quoi chantons à haute voix Vive Henri, roi des François ! »
Chanson nouvelle composée sur les regrets du trépassement du Très Chrétien Roi de France, 1547.
124 Histoire de France par les chansons (1982), France Vernillat, Pierre Barbier.
Vieilli prématurément à 52 ans, après trente-deux ans de règne, François I er , dit le Roi chevalier ou le Roi guerrier, meurt : d'une fistule tuberculeuse ou du « mal de Naples » ? Les historiens en débattent encore.
Il avait vite délaissé son épouse Claude de France, boiteuse et laide, mais très populaire et mère de ses deux fils (François et Henri), pour multiplier les aventures.
« Les femmes, la guerre – la guerre pour plaire aux femmes. Il procède d'elles entièrement. Les femmes le firent tout ce qu'il fut et le défirent aussi. » (Michelet, Histoire de France) Rappelons l'importance de sa mère Louise de Savoie et de sa sœur Marguerite d'Angoulême, mais aussi les multiples maîtresses qui, à la fin de sa vie, lui donnèrent la vérole, selon Michelet : « Une horrible maladie dont la médecine ne le sauva qu'en l'exterminant. Ces derniers portraits font frémir. Tout le règne de François I er fut «avant l'abcès, après l'abcès». »
La duchesse d'Étampes, maîtresse du roi devenue très influente ces dernières années, doit partir et laisser Diane de Poitiers, favorite du nouveau roi Henri II, seule en la place.

« Je lis les histoires de ce royaume, et j'y trouve que de tous les temps, les putains ont dirigé les affaires des rois ! »
CATHERINE de MÉDICIS à Diane de Poitiers.
125 Le Royaume de Catherine de Médicis (1922), Lucien Romier.
Fille de Laurent II de Médicis, elle a épousé le futur Henri II en 1533 et faillit être répudiée pour cause de stérilité pendant onze ans, avant de lui donner 10 enfants. Depuis 1538 et durant les douze années de règne d'Henri II, elle est éclipsée par Diane de Poitiers.
Âgée de 48 ans en 1547, et de vingt ans l'aînée du roi, Diane fit son éducation à la cour, quand l'enfant de 11 ans rentra, après quatre années passées comme otage en Espagne. Influente et intrigante, elle restera sa favorite jusqu'à la fin, même si certains historiens doutent de la nature exacte de leur liaison.
« Lorsque, maîtresse en titre et reine, elle était moquée par les jeunes qui ne l'appelaient que la vieille, elle fit cette réponse cynique de leur montrer ce qu'on cache en se faisant peindre nue. » Les peintres de la première école de Fontainebleau rendirent ainsi un juste hommage à leur belle mécène.

« Je le soignay, Dieu le guérit ».
Ambroise PARÉ.
126 Le Bistouri et la plume : les médecins écrivains (2002), Louis-Paul Fischer.
La phrase est gravée sur le socle de sa statue, à Laval, sa ville natale.
Autodidacte, il apprend seul à lire et écrire et ne parlera ni grec ni latin. Apprenti chez un barbier, il monte à Paris pour apprendre la chirurgie, les deux pratiques allant de pair, à l'époque. Il obtient le titre de maître barbier-chirurgien, et va rencontrer, lors de divers sièges guerriers, les plus grands princes de France, blessés. Son habileté fait qu'on l'appelle partout et il sera au service des rois de France, depuis Henri II et jusqu'à sa mort, en 1590.
La faculté de médecine de Paris fait tout pour entraver ses recherches trop novatrices et la publication de ses œuvres. Ambroise Paré est cependant le fondateur de la science médicale : il invente divers instruments de chirurgie et la méthode de ligature des artères, remplaçant la cautérisation en cas d'amputation. Contrairement aux chirurgiens de son temps, il n'ampute qu'en cas d'absolue nécessité.
La phrase qu'il aime à prononcer rappelle la formule des rois de France touchant les écrouelles : « Le Roi te touche, Dieu te guérit. » Avec tant de science, il reste un homme de la Renaissance par sa foi en Dieu, ainsi qu'en des forces surnaturelles.

« Jésus ! qu'a donc cette jeunesse pour vouloir ainsi se faire brûler pour rien ? »
Président du tribunal chargé de juger des calvinistes.
127 Histoire de France, volume XI (1878), Jules Michelet.
Surpris dans leur pratique interdite à Paris, en septembre 1557, ils semblent chercher le martyre.
La législation antiprotestante date du règne d'Henri II. La Chambre ardente est créée en 1547 au Parlement de Paris, et rend plus de 500 arrêts contre l'hérésie en trois ans. L'édit de Chateaubriant sur la répression de l'hérésie établit la censure en 1551. L'édit de Compiègne de 1577 réservera aux tribunaux laïques le jugement des réformés en cas de scandale public, et dans ce cas, la seule condamnation pour les hérétiques est la mort !
Malgré cet arsenal répressif, la nouvelle Église réformée recrute de plus en plus de nobles, surtout depuis 1555, date de sa fondation clandestine à Paris.

« Si l'on ouvrait mon cœur, on y trouverait gravé le nom de Calais. »
Marie TUDOR (1558).
128 Histoire de France depuis les temps les plus reculés jusqu'en 1789, tome IX (1844), Henri Martin.
Ainsi s'exprime la reine d'Angleterre, mourante dit-on du chagrin que lui a causé la perte de cette ville, seule place restée anglaise en France, à la fin de la guerre de Cent Ans. Sauvée du massacre il y a deux siècles par les bourgeois de Calais, la ville fut quelque peu oubliée par les rois de France, davantage intéressés par la riche et fascinante Italie.
C'est d'ailleurs parce que la France commence la onzième – et dernière – guerre d'Italie en attaquant le royaume de Naples, que le roi d'Espagne Philippe II (fils de Charles Quint et mari de la reine d'Angleterre) attaque en Picardie, par les Pays-Bas. Henri II, qui redoute plus que tout une invasion espagnole, rappelle François de Guise, dit le Balafré, en route vers l'Italie, et le nomme lieutenant général du royaume.
Il reprend Calais aux Anglais le 13 janvier 1558, après un siège très bref de six jours, et malgré les renforts envoyés par Marie Tudor.
La perte de cette ville rendra encore plus impopulaire Marie la Catholique, dite aussi la Sanglante, pour avoir persécuté les protestants anglais. La reine mourut au terme d'une longue agonie, le cœur brisé d'avoir perdu Calais, mais dit-on aussi Philippe, qui s'est éloigné d'elle pour retourner en Espagne, après un an de mariage.

« En une heure, et par un trait de plume, fallut tout rendre et souiller et noircir toutes nos belles victoires passées, de trois ou quatre gouttes d'encre. »
BRANTÔME, Œuvres du seigneur de Brantôme (posthume).
129
Les militaires, tels Brantôme et Monluc, s'indignent du traité signé contre l'avis des Guise(conseillers du roi) et sous la pression du connétable de Montmorency.
Henri II voulait en finir avec ces guerres qui ne mènent à rien, notamment en Italie. Par ailleurs, si les Français ont battu les Anglais à Calais, ils ont été battus par les Espagnols à Saint-Quentin (Montmorency fait prisonnier) et Gravelines.
Le roi signe donc le traité de Cateau-Cambrésis (3 avril 1559), avec Philippe II d'Espagne et Élisabeth Ire d'Angleterre (succédant à Marie Tudor). Il renonce à presque tout (Milanais, Piémont, Corse, Savoie, Thionville), mais récupère Saint-Quentin et garde Calais (contre 500 000 écus).
Ce traité, réputé catastrophique, met fin à 60 années de guerres étrangères et doit permettre à Henri II de parer au véritable danger qui menace le royaume : la Réforme.
Mais la paix revenue augmente les risques de troubles intérieurs : elle laisse sans emploi les gentilshommes, disponibles pour d'autres combats et prêts, selon leurs convictions ou leur clientèle nobiliaire, à se ranger côté catholique ou protestant.

« Que mon peuple persiste et demeure ferme en la foi en laquelle je meurs. »
HENRI II, le 10 juillet 1559.
130 Henri II, roi gentilhomme (1987), Georges Bordonove.
Le roi meurt des suites d'un accident de tournoi – blessure à l'œil d'un coup de lance, donné par le comte de Montgoméry, capitaine des gardes et régicide involontaire. Nostradamus qui a prévu ce malheur devient astrologue de la cour. Mais tout ce qui concerne le personnage est discuté, y compris cette prophétie et le lien avec cette promotion.
Trois fils d'Henri II qui n'auront jamais son autorité vont lui succéder, et d'abord l'aîné François II, 15 ans.
Il confie le gouvernement à sa mère Catherine de Médicis : elle renvoie Montmorency, exile Diane de Poitiers la favorite haïe, et donne le pouvoir aux Guise, les oncles du jeune roi. Sous l'influence de cette famille très catholique, la guerre aux protestants reprend de plus belle, cette année où se tient à Paris le premier synode national des Églises réformées de France.
L'édit d'Écouen décide d'« extirper l'hérésie » : ordre d'abattre sans jugement tout protestant en fuite ou révolté. Le conseiller Anne du Bourg s'élève contre tant d'intolérance : il sera exécuté, le 23 décembre 1559.

« Il n'était fils de bonne mère qui n'en voulût goûter. »
Blaise de MONLUC, Commentaires (posthume).
131
Soldat à 16 ans sous les ordres du chevalier Bayard, servant sous quatre rois successifs avec sa fière devise « Deo duce, ferro comite » (« Dieu pour chef, le fer pour compagnon »), fait maréchal de France à 72 ans, couvert de gloire et de blessures, Monluc reste fidèle à la religion catholique et s'indigne en 1559 de voir les seigneurs de France embrasser le calvinisme.
Ainsi Louis I er , prince de Condé (futur chef du parti protestant contre les Guise), et trois neveux du connétable de Montmorency, le plus célèbre étant l'amiral Gaspard de Coligny.
Pour Monluc, militaire gascon pur et dur, tout protestant est un rebelle, un ennemi du roi : c'est pour cette trahison et non par fanatisme religieux qu'il participera à la répression, durant les guerres de Religion.
Il s'en justifie dans ses Commentaires , « bible du soldat » selon Henri IV, document clair et précis sur l'histoire politique et militaire du XVI e siècle.

« Ils ont décapité la France, les bourreaux ! »
Jean d'AUBIGNÉ à son fils, devant le château d'Amboise, mars 1560.
132 La Vie d'un héros, Agrippa d'Aubigné (1913), Samuel Rocheblave.
Enfant de 8 ans, Agrippa d'Aubigné sera marqué à vie par la vue des conjurés protestants pendus sur la terrasse du château. C'est l'épilogue de la conjuration d'Amboise.
Les chefs protestants (Condé, Coligny, Henri de Bourbon) voulaient exprimer leurs doléances et d'abord soustraire le jeune roi François II à l'influence de ses oncles, le duc de Guise et le cardinal de Lorraine, catholiques responsables de la répression religieuse. Mais ils refusent la violence, et l'enlèvement est organisé par d'autres gentilshommes, dont Jean d'Aubigné. Le complot échoue et le « tumulte » d'Amboise est noyé dans le sang. Le prince de Condé sera arrêté, mais relâché, aussitôt prêt à une nouvelle conjuration.
Le père d'Aubigné demande à son fils de « venger ces chefs pleins d'honneur » au péril de sa vie : ce qu'il fera, la plume et l'épée à la main, soldat, poète et mystique, parfaite incarnation des excès et des vertus de son époque.
La guerre civile imminente est différée par un autre drame, la mort du jeune roi.

« Dieu qui avait frappé le père à l'œil a frappé le fils à l'oreille. »
Jean CALVIN.
133 Charles IX (1986), Emmanuel Bourassin.
Le « pape de Genève » fit en ces termes l'oraison funèbre de François II, mort à 16 ans d'une infection à l'oreille, le 5 décembre 1560 – un an et demi après Henri II, mort d'un œil crevé dans un tournoi.
Charles IX lui succède à 10 ans, et sa mère Catherine de Médicis se retrouve régente. Protestants et catholiques semblent d'accord pour regretter que le pouvoir politique échappe aux hommes : « Ceux-là ont sagement pourvu à leur État qui ont ordonné que les femmes ne vinssent jamais à régner », selon Théodore de Bèze, le grand théoricien protestant, rappelant la loi salique. Alors que pour Fournier, prédicateur catholique de Saint-Séverin : « Ce n'est pas l'état d'une femme de conférer les évêchés et les bénéfices. La mère de Jésus-Christ se voulut-elle mêler de l'élection de saint Mathias ? » (élu pour être le douzième apôtre, à la place de Judas).

« Dieu m'a laissée avec trois enfants petits et un royaume tout divisé, n'y ayant aucun à qui je puisse entièrement me fier. »
CATHERINE de MÉDICIS, Lettre à sa fille Élisabeth, janvier 1561.
134 Le Siècle de la Renaissance (1909), Louis Batiffol.
Élisabeth de France est reine d'Espagne, par son mariage avec Philippe II qui l'a fait venir en sa cour, la destinant d'abord à son fils Don Carlos. C'est tout le drame de l'opéra Don Carlo, de Verdi.
Catherine de Médicis n'a plus qu'une ambition : assurer le règne de ses fils dont la santé, minée par la tuberculose, justifiera de sombres prédictions. Elle va manœuvrer entre les partis, intriguer avec les intrigants contre d'autres intrigants. « Divide ut regnes ». La nouvelle régente fait sienne cette maxime politique énoncée par Machiavel, empruntée au Sénat romain, et déjà adoptée par Louis XI : « Divise, afin de régner ».
Après presque trente années d'effacement derrière le roi, les favorites et les conseillers, elle gouverne la France pendant près de trente autres années, marquées par les guerres de Religion.
Elle commence par renvoyer les Guise. Antoine de Navarre (protestant, mais sans vraie conviction) devient lieutenant général du royaume et catholique opportuniste. Michel de l'Hospital, promu chancelier, sera son principal ministre. La vraie religion de ce grand juriste est la tolérance.

« Qu'y a-t-il besoin de tant de bûchers et de tortures ? C'est avec les armes de la charité qu'il faut aller à tel combat. Le couteau vaut peu contre l'esprit. »
Michel de L'HOSPITAL, Assemblée de Fontainebleau, 21 août 1560.
135 Nouvelle Histoire de France (1922), Albert Malet.
Le chancelier de France parlera ce langage aussi longtemps qu'il sera au pouvoir. Catherine de Médicis va le maintenir sept ans à ses côtés.
Dans sa Harangue, à l'ouverture des États généraux (13 décembre 1560), il prêche à nouveau la conciliation face aux protestants : « Il nous faut dorénavant les assaillir avec les armes de la charité, prières, persuasions, paroles de Dieu, qui sont propres à de tels combats. Ôtons ces mots diaboliques : luthériens, huguenots, papistes ; ne changeons le nom de chrétiens. »
Cependant, rien ne s'arrange : le clergé de France bloque toutes les initiatives. Par l'édit de Saint-Germain (janvier 1562), le culte réformé est pour la première fois permis en France à certaines conditions : de jour et hors des villes closes par les remparts. Le Parlement refuse d'enregistrer cet édit, cause indirecte de la première guerre de Religion.

« De là vient le discord sous lequel nous vivons, De là vient que le fils fait la guerre à son père, La femme à son mari, et le frère à son frère. »
Pierre de RONSARD, Discours des misères de ce temps, Remontrance au peuple de France (1562).
136
Prince des poètes, devenu poète des princes, richement pensionné depuis 1588 pour fournir la cour en vers de circonstance, il est à présent protégé par Michel de L'Hospital. Le massacre de Wassy est l'acte un des grandes « misères de ce temps », qui inspirent ses Discours d'un patriotisme écorché vif et font de ce fervent catholique un auteur engagé.
Le 1 er mars 1562, François de Guise et ses gens, revenant de Lorraine, voient des protestants au prêche dans la ville de Wassy (pratique interdite par l'édit). Ils foncent dans la foule au son des trompettes. Bilan : 74 morts et une centaine de blessés. C'est la « première Saint-Barthélemy » et les massacres de huguenots se suivent et se ressemblent dramatiquement à Sens et à Tours, dans le Maine et l'Anjou.
Ainsi commence la première des huit guerres de Religion – et 36 années de guerre civile, presque sans répit, jusqu'à l'édit de Nantes (1598).

« Sire, ce n'est pas tout que d'être Roi de France, Il faut que la vertu honore votre enfance : Un Roi sans la vertu porte le sceptre en vain, Qui ne lui sert sinon d'un fardeau dans la main. »
Pierre de RONSARD, L'Institution pour l'adolescence du Roi très chrétien (1562).
137
Le poète esquisse un plan d'éducation en alexandrins, puis passe à l'art de gouverner et aux devoirs d'un roi à peine âgé de 12 ans, dans une France déchirée par la guerre civile. L'auteur le plus célèbre de la Pléiade adopte un ton de généreuse gravité et de sollicitude inquiète, qui tranche sur les vers galants et l'épicurisme de l' Ode à Cassandre (« Mignonne, allons voir si la rose... ») ou plus tard des Sonnets pour Hélène (« Quand vous serez bien vieille, le soir à la chandelle... »).
Charles IX tombera sous le charme de Ronsard et lui aménagera un appartement à l'intérieur de son palais.
Dans l'histoire, d'autres grands noms des lettres seront préposés à l'éducation des princes ou dauphins, et prendront cette tâche fort à cœur, comme Bossuet et Fénelon au XVII e siècle.

« L'abondance d'or et d'argent a fait enchérir toutes choses dix fois plus qu'elles n'étaient il y a cent ans. »
Jean BODIN, La Réponse de Maître Jean Bodin au paradoxe de M. de Malestroit, touchant Renchérissement de toutes choses, et le moyen d'y remédier (1568).
138
L'inflation inquiète les contemporains et l'économie devient une science. Malestroit, conseiller du roi et maître des comptes, accuse la dépréciation de la monnaie. Bodin donne une autre raison, l'afflux de l'or et de l'argent, phénomène heureux pour l'économie du pays. C'est la théorie quantitative de la monnaie (fondement du mercantilisme), énoncée pour la première fois. Jean Bodin, économiste et philosophe, également juriste, historien et humaniste, passionné d'astrologie et de démonologie, est le type même du grand savant de la Renaissance, dont la pensée rayonne en Europe.
L'explication est un peu trop simple. Et la hausse des prix s'accompagne d'une paupérisation des pauvres – l'immense majorité de la population. Ce qui était vrai sous la Renaissance va encore s'aggraver, durant les guerres de Religion.

« Quand Paris boira le Rhin, toute la Gaule aura sa fin. »
Jean LE BON, Le Rhin au Roy (1568).
139 Revue des Deux Mondes (1890).
Ce pamphlet est signé d'un Lorrain, connu aussi comme médecin de Charles IX et des Guise (branche cadette de la maison de Lorraine, politiquement très active, et catholique).
Le Rhin au Roy rappelle les limites de l'ancienne Gaule et manifeste sa préférence pour une politique rhénane plutôt qu'italienne. Autrement dit, le Rhin est plus nécessaire que le Pô. On peut y voir une des premières expressions de la théorie des frontières naturelles de la France : le Rhin, avec les Alpes et les Pyrénées, forment ses limites continentales, mer du Nord et Manche (le « Channel »), Atlantique et Méditerranée complétant l'hexagone.
Les rois de l'Ancien Régime ont plus ou moins consciemment raisonné ainsi pour constituer le pays tel qu'il existe aujourd'hui, mais au XVI e siècle, le mirage italien leur a longtemps tourné la tête. Et Catherine de Médicis, l'actuelle régente, est née à Florence, fille de Laurent II de Médicis.

« Doux est le péril pour Christ et le pays ! »
Prince Louis de CONDÉ, mort à Jarnac, 13 mars 1569.
140 La Célèbre Bataille de Jarnac, racontée par Agrippa d'Aubigné.
Il s'est joint aux troupes protestantes à 17 ans, pour la troisième guerre de Religion (1568-1570).
Condé (le Prince) et Coligny (l'Amiral) sont les deux chefs, convertis au calvinisme, mais modérés – ils ont refusé de participer à la conjuration d'Amboise (1560). Catherine de Médicis veut les faire enlever, ils se réfugient à La Rochelle, qui devient une place forte protestante.
« Commençons à former ce monstre par le ventre ! », dit Coligny, très soucieux de la fourniture des vivres pour l'armée.
Condé prend la tête, avec sa fière devise sur ses étendards (« Doux est le péril pour Christ et le pays ») et malgré une jambe brisée par un cheval. Battu et blessé par l'armée du duc d'Anjou (frère du roi et futur Henri III), il se rend, mais est assassiné au mépris des lois de la chevalerie : d'un coup de pistolet dans la nuque, tiré par le capitaine des gardes.
(À noter que l'expression « coup de Jarnac » trouve son origine ailleurs, dans un duel de 1547, entre le favori du roi Henri II et le baron de Jarnac, qui lui trancha le jarret d'un coup d'épée fatal.)
Coligny réussit à sauver 6 000 hommes, noyau de la nouvelle armée protestante. Henri de Navarre (futur Henri IV), présent à la bataille, devient à 16 ans le chef des réformés.

« Si Monsieur le pape fait trop la bête, je prendrai moi-même Margot par la main et la mènerai épouser en plein prêche ! »
CHARLES IX, 1 er août 1572.
141 Cité au XVIII e siècle par Voltaire (Œuvres complètes) et au XIX e siècle par Alexandre Dumas (La Reine Margot) : chronique souvent reprise.
Le roi s'impatiente, le pape tardant à donner sa dispense pour le mariage de sa sœur avec Henri de Navarre, protestant. Il espère, avec son conseiller Coligny, que cette union sera gage de réconciliation, après la paix de Saint-Germain qui mit fin à la troisième guerre de Religion.
La très belle et raffinée Marguerite de France, 19 ans, était amoureuse du très ambitieux Henri, duc de Guise, dit le Balafré, chef de file des catholiques, et partisan de la guerre à outrance contre les protestants. Elle est donc forcée, et d'abord par sa mère Catherine de Médicis, d'épouser ce souverain d'un petit royaume, homme rustique et jovial, sentant le gousset (ail) et d'allure peu royale. Le mariage sera annulé en 1599 : pour défaut de consentement de la mariée, et consanguinité (entre cousins). Il va surtout déclencher la quatrième guerre de Religion, avec le massacre de la Saint-Barthélemy, alors que les protestants sont venus en foule à Paris pour les noces, célébrées le 18 août 1572.

« Tuez-les, mais tuez-les tous, pour qu'il n'en reste pas un pour me le reprocher. »
CHARLES IX, 23 août 1572.
142 Nouvelle Histoire de France (1922), Albert Malet.
Les chefs catholiques ne pouvaient admettre qu'un huguenot (synonyme péjoratif de protestant) entre dans la famille royale ! Outre la question religieuse, c'est une lutte de pouvoir entre grandes familles.
L'amiral de Coligny, rappelé à la cour et artisan de ce mariage, échappe au matin du 22 août à un attentat – vraisemblablement organisé par les Guise. Le médecin Ambroise Paré assure que ce coup d'arquebuse sera sans conséquence. Le roi se rend au chevet de son conseiller, qui le conjure de se « défier de sa mère ». Rentré au Louvre, il répète ses propos à Catherine de Médicis, qui se concerte avec les Guise : le massacre des huguenots est décidé. Les protestants se répandent déjà dans les rues, réclamant justice au nom de Coligny. Catherine persuade son fils. Et à contrecœur, il donne son accord : « Tuez-les tous... »
« Mon Dieu, ma sœur n'y allez pas ! » (cité dans les Mémoires de Marguerite de Valois). Elle s'apprêtait à rejoindre au lit son mari. Mais sa sœur craint pour sa vie, sachant le sinistre projet.
Dans la nuit du 23 au 24 août, le tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois appelle les milices bourgeoises et ameute la populace parisienne. Le premier des protestants visés est de nouveau Coligny.

« Si c'était un homme du moins ! C'est un goujat ! »
Amiral Gaspard II de COLIGNY, dans la nuit du 23 au 24 août 1572.
143 Histoire de France, volume IX (1858), Jules Michelet.
Coligny toise l'homme qui va le frapper, un certain Bême, sbire des Guise, même pas un seigneur digne de lui.
Ce grand militaire a servi tous les rois de France, depuis François I er , participé à toutes les guerres, quitté plusieurs fois la cour pour fuir ses intrigues, toujours rappelé pour ses qualités de courage, de diplomatie et même de tolérance, quand il se convertit à la religion réformée.
Sa fin à 53 ans est des plus humiliantes : surpris dans son lit, achevé à coups de dague, son corps jeté par la fenêtre, éventré, émasculé, décapité, puis porté au gibet de Montfaucon, exhibé, pendu par les pieds, exposé à d'autres sévices, pour finir à nouveau pendu place de Grève.
« La fortune, qui ne laisse jamais une félicité entière aux humains, changea bientôt cet heureux état de triomphe et de noces en un tout contraire, par cette blessure de l'Amiral, qui offensa tellement tous ceux de la religion (protestante) que cela les mit comme en un désespoir. » Ainsi témoigne Marguerite de Valois dans ses Mémoires .

« Le corps d'un ennemi mort sent toujours bon. »
CHARLES IX, le 24 août, jour de la Saint-Barthélemy (du nom du saint, fêté sur le calendrier).
144
Cité au XVIII e siècle par Voltaire (Œuvres complètes, volume X), au XIX e siècle par Alexandre Dumas (La Reine Margot), entre autres sources. Les guerres de Religion, c'est l'une des pages d'histoire les plus riches en mots.
Ce mot (de l'empereur romain Vitellius) est donc attribué à Charles IX, devant le corps de Coligny. Cette nuit, cet assassinat et ses suites – les milliers de morts et le sacrifice de son conseiller – hanteront cependant les nuits du jeune roi, jusqu'à sa mort prochaine, à 24 ans.
Faible de caractère, manipulé par sa mère et ses proches (les Guise et son frère Henri, le duc d'Anjou), il semble qu'il ait donné son accord pour tuer tous les chefs... Oui, mais pas tous les protestants de Paris, de Navarre et de France !
Selon certaines sources (dont Agrippa d'Aubigné), il tirait à l'arquebuse sur les fuyards. Selon d'autres historiens, il a tenté d'arrêter la tuerie qui commence dans les rues, les ruelles. De toute manière, il est trop tard ! On a fermé les portes de Paris et la capitale est profondément anti-huguenote. La haine se déchaîne. Et chaque protestant passe pour un Coligny en puissance : « Tues-les tous ! » L'ordre royal du 23 août est répété à tous les échos, tous les carrefours.

« La messe ou la mort. »
CHARLES IX à Condé (et à son beau-frère), le 24 août 1572.
145 Précis de l'histoire de France jusqu'à la Révolution française (1833), Jules Michelet.
Henri I er de Bourbon-Condé, (fils de Louis, assassiné à Jarnac), s'était allié à son cousin Henri de Navarre, devenant l'un des chefs protestants les plus actifs. Il est mené devant le roi qui jure « par la mort Dieu » : il n'hésitera pas à faire tomber sa tête, s'il ne se convertit pas.
Henri I er abjure, comme le futur Henri IV, et pour la même raison. La vie vaut bien une messe. Mais ce genre de conversion sous la contrainte vaut peu et ne dure pas.
« La messe ou la mort » va devenir un mot d'ordre, la formule d'un exorcisme collectif, dans Paris où chaque Parisien se croit dépositaire de la justice divine, devant chaque huguenot fatalement coupable d'hérésie et traître au roi. « Hélas, qu'ai-je donc fait ? — Si tu n'as rien fait, cela doit te consoler : tu mourras innocent ! » Réplique d'un capitaine suisse au jeune Saint-Martin, dit Brichanteau, arquebusier du roi. Et le soldat transperce le cœur du « parpaillot », la nuit de la Saint-Barthélemy.
« Tuez-les tous ! » On retrouvera ce climat de guerre civile sous la Terreur révolutionnaire et la Commune de Paris. Mais ce mot terrible a déjà résonné lors du massacre des Cathares au sac de Béziers, le 22 juillet 1209.

« Saignez, saignez, la saignée est aussi bonne au mois d'août qu'au mois de mai ! »
Maréchal de TAVANNES, 24 août 1572.
146 Œuvres complètes, volume X (1823), Voltaire.
Ancien page de François I er , gouverneur de Bourgogne où il se distingua par son fanatisme contre les réformés, il excite ses soldats au massacre de la Saint-Barthélemy, appelé la boucherie de Paris.
Selon le journal d'un bourgeois de Strasbourg, présent le 24 août : « Il n'y avait point de ruelle dans Paris, quelque petite qu'elle fût, où l'on n'en ait assassiné quelques-uns... Le sang coulait dans les rues comme s'il avait beaucoup plu. » Et Michelet évoque cette féroce jouissance à tuer.
Le livre de comptes de l'Hôtel de Ville de Paris inscrit 1 100 sépultures, l'historien contemporain Jacques Auguste de Thou écrit : 30 000 morts. Entre les deux, 4 000 est un bilan vraisemblable. Les jours qui suivent offrent un spectacle affligeant, dont témoigne le nonce Salviati : « Les Parisiens se mettent au pillage avec une extraordinaire avidité : bien des gens ne s'étaient jamais imaginé qu'ils pourraient posséder un jour les chevaux et l'argenterie qu'ils ont ce soir dans les mains. »
Et par ordre du gouvernement, la tuerie va s'étendre à tout le royaume.

« Il valait mieux que cela tombât sur eux que sur nous. »
CATHERINE de MÉDICIS, Lettre à l'ambassadeur de Toscane.
147 Lettres de Catherine de Médicis, Collection de documents inédits sur l'histoire de France, Imprimerie nationale (édité en 1891).
Elle est sans nul doute responsable des massacres, malgré la Déclaration de Charles IX au Parlement de Paris, convoqué le 26 août : « Tout ce qui est advenu dans Paris a été fait non seulement par mon propre consentement, mais par mon commandement et de mon propre mouvement. » Nul n'ignore l'influence de Catherine de Médicis sur son fils.
Au point de haine où catholiques et protestants étaient arrivés, le choc semblait inévitable et la balance pouvait pencher de l'un ou l'autre côté. On peut penser aussi que cette forte femme a été dépassée par la force des événements !
Mais en ne retenant que cette tragédie mise à son passif, l'histoire fut injuste.
Les historiens révisent d'ailleurs leur jugement, face à ce personnage complexe (et florentin). En tout cas, c'est elle qui, pendant sept ans, garda le chancelier Michel de L'Hospital, modèle de tolérance dont elle soutenait la politique de conciliation. Et elle se battra jusqu'à la fin pour cette paix impossible, au nom du prochain roi, son fils Henri III.

« Périsse le souvenir de ce jour ! »
Michel de L'HOSPITAL, évoquant la Saint-Barthélemy.
148 Cité dans ses Œuvres complètes, comme un « cri de honte et de douleur que tous les vrais Français répétèrent ».
Retiré de la vie politique dans ses terres à Vignay (en Île-de-France), l'ancien chancelier faillit être victime du massacre qui suivit le 24 août. Il a ouvert les portes de son château à une foule survoltée, mais il refuse de se défendre par la force : « La haine et le fanatisme ne trouveront pas d'obstacle auprès de moi. Dieu seul est ma défense ! »
Le souvenir de la Saint-Barthélemy vivra à jamais dans l'histoire de France, mais ce drame eut au moins un effet positif : un tiers parti va naître, celui des Malcontents, des Politiques, esprits modérés, catholiques aussi bien que protestants, soucieux avant tout de sauver le pays, et préparant à terme l'avènement d'Henri IV et la paix.
Michel de L'Hospital sera naturellement de ces hommes, avec l'humaniste Jean Bodin, le capitaine protestant François de La Noue, Duplessis-Mornay, théologien réformé qui échappa de peu au massacre, le philosophe Montaigne, ami du roi de Navarre et maire de Bordeaux, qui tente activement de rapprocher les deux camps, et même le très catholique Ronsard, qui se désolidarisa des crimes commis au nom de la religion.

« Voyez la grande offense / Faite par les méchants Au pays de Provence / Contre les Innocents Car ils ont mis à mort / Les chrétiens à grand tort. »
Voyez la grande offense .
149 Histoire de la chanson (1967), Guy Erismann.
Chanson sur les atrocités commises en Provence par les catholiques contre les huguenots – quelque 10 000 victimes. Les deux camps se déchirent, dans cette quatrième guerre de Religion (1572-1573). Le siège et la résistance des places fortes dans le Midi (comme dans l'Ouest) donnent lieu à de terribles tueries d'hérétiques, les règlements de compte personnels doublant les affrontements religieux.
« L'État s'est crevassé et ébranlé depuis la journée de la Saint-Barthélemy, depuis que la foi du prince envers le sujet et du sujet envers le prince, qui est le seul ciment qui entretient les États en union, s'est si outrageusement démentie. » Duplessis-Mornay résume la situation dans ses Mémoires et entrera en politique, aux côtés d'Henri de Navarre.
Le parti protestant s'organise et devient « un État dans l'État » : il nomme un « gouverneur général et protecteur des églises réformées », lève des impôts sur les territoires qu'il contrôle, entretient des armées, s'offre deux capitales (Nîmes et Montauban) et un grand port (La Rochelle).
À la mort de Charles IX, le nouveau roi hérite d'une situation délicate !

« France et vous valent mieux que Pologne. »
HENRI III, Lettre à Catherine de Médicis, 22 juin 1574.
150 Henri III, roi de France et de Pologne (1988), Georges Bordonove.
Élu roi de Pologne en 1573 grâce à ses intrigues, il rentre au pays natal, auprès de cette mère dont il est le fils préféré.
Elle a mis tous ses espoirs en lui, le faisant siéger aux États généraux à 7 ans aux côtés de son frère Charles IX qui en était jaloux, et nommer lieutenant général du royaume à 16 ans, au lieu du prince Louis de Condé qui rompit avec la cour.
Henri III sera, comme sa mère, très diversement jugé. Il s'applique à faire le bien de la France, réalise d'importantes réformes qui lui valent le surnom de, Roi de la basoche, Le Code Henri III (1587) se veut recueil « des ordonnances françaises réduites en sommaires à la forme et modèle du droit romain ». Mais l'homme, souvent indécis, accorde un crédit excessif à ses favoris (ou « mignons »), Épernon et Joyeuse.
Catherine de Médicis reste bien présente : « Gardez-vous de livrer bataille et souvenez-vous des conseils de Louis XI : la paix signée est toujours plus avantageuse avant la défaite », lui dit-elle en janvier 1576.
Malheureusement, le roi va affronter les quatre dernières guerres de Religion, et chaque paix signée relance la suivante.

« Je me suis proposé pour unique fin le bien, salut et repos de mes sujets. En cette intention, j'ai finalement pris la voie de douceur et réconciliation, de laquelle l'on a déjà recueilli ce fruit, qu'elle a éteint le feu de la guerre dont tout ce royaume était enflammé. »
HENRI III, Discours aux États généraux de Blois, 6 décembre 1576.
151 Henri III, les débuts de la Ligue, 1574-1578 (1887), Berthold Zellar.
La volonté royale ne fait pas de doute, mais son pouvoir est insuffisant et le temps n'est pas encore venu de la modération et des Politiques.
Les princes protestants ont battu l'armée royale. La coalition regroupait Condé, Turenne et Henri de Navarre, échappé de la cour où il était retenu depuis la Saint-Barthélemy, et allié au frère du roi, François d'Alençon, qui a pris la tête du parti des Malcontents avec quelques princes catholiques.
Par la paix de Monsieur (ou paix de Beaulieu, en mai 1576), les protestants gagnent la liberté de culte (hors Paris) et de nombreuses places fortes dans le Midi. Les victimes de la Saint-Barthélemy sont réhabilitées, leurs biens restitués aux familles. D'autres mesures financières vident le Trésor, Catherine de Médicis met ses bijoux en gage, mais ça ne suffit pas ! D'où la convocation des États généraux.
Cette paix a mécontenté les (ultras) catholiques. Des ligues de défense de la religion se créent en Picardie, puis un peu partout, bientôt unies en « Ligue » (Sainte Ligue ou Sainte Union), derrière le duc de Guise, avec l'appui du pape et du roi Philippe II d'Espagne. Et la guerre recommence.

« Je veux peindre la France une mère affligée, Qui est, entre ses bras, de deux enfants chargée. »
Agrippa d'AUBIGNÉ, Les Tragiques (1616).
152
Témoin à 8 ans des horreurs de la guerre civile qui commence à déchirer le pays et jurant à son père calviniste de venger les pendus d'Amboise en 1560, il mourra à 78 ans, sous le règne de Louis XIII. Combattant aussi farouche l'épée ou la plume à la main, en 1577 il entreprend cette épopée de la foi, long poème de sept livres, publié en 1616, quand le fond et la forme en apparaîtront totalement anachroniques. Cri de haine contre les catholiques, hymne à la gloire des protestants, chant d'amour à la France incarnée en femme.
Cette année 1577, la France vit sa sixième guerre de Religion. Parti catholique et parti protestant se sont également renforcés, structurés, au point que nul ne peut vraiment l'emporter. La paix de Bergerac ne sera que provisoire.

« Il y a bien de la besogne À regarder ce petit roi Car il a mis en désarroi Toutes les filles de sa femme Mais on sait que la bonne dame S'en venge bien de son côté ! »
Chanson populaire sur Henri de Navarre et la reine Margot (1579).
153 Journal pour le règne de Henri III (posthume, 1943), Pierre de l'Estoile.
Après sept ans de mariage, tout ne va pas pour le mieux dans le couple. Le futur Henri IV reste aussi célèbre par sa galanterie que Margot par sa nymphomanie.
« S'il y eut jamais une au monde parfaite en beauté, c'est la reine de Navarre. Toutes celles qui sont, qui seront et jamais ont été, près de la sienne sont laides et ne sont point beautés. » L'abbé et seigneur de Brantôme, devenu mémorialiste, lui rend ainsi hommage.
Elle a été chassée de la cour de France par son frère Henri III, accusée d'intrigue avec leur frère François, le très ambitieux duc d'Anjou (ex-duc d'Alençon), allié contre la couronne à son mari Henri de Navarre, dans la cinquième guerre de Religion.
Marguerite de France, reine de Navarre, tient désormais cour brillante à Nérac. La septième guerre de Religion (1579-1580), menée par Henri de Navarre et le maréchal de Biron, sera dite guerre des amoureux, par allusion à la frivolité qui règne en cette cour. Le traité de Nérac, signé le 28 février 1579 par Catherine de Médicis au nom du roi, mais non respecté par les protestants, relance la guerre.

« Pardonnez un mot à vos fidèles serviteurs, Sire. Ces amours si découvertes, et auxquelles vous donnez tant de temps, ne semblent plus de saison. Il est temps que vous fassiez l'amour à toute la chrétienté et particulièrement à la France. »
DUPLESSIS-MORNAY, juillet 1583.
154 Histoire des Français , volume XII (1847), Simonde de Sismondi.
Qu'en termes galants ces choses-là sont dites au roi galant ! Son ambassadeur et principal conseiller s'inquiète auprès d'Henri de Navarre, toujours bon vivant.
La France et les chefs de partis ont un bref répit entre la septième et la huitième guerre de Religion, déclenchée à terme par un événement inattendu, le 10 juin 1584 : la mort par tuberculose du quatrième fils de Catherine de Médicis, François d'Alençon, à 29 ans. Éternel frustré de la famille, ambitieux et rebelle, très impopulaire, il a comploté à la tête du parti des Malcontents et ce n'est pas une grande perte pour le roi.
Mais Henri III n'ayant pas fait d'enfant à sa femme, à sa mort, la couronne de France doit revenir à Henri de Navarre, chef du parti protestant. Et cela, ni les Guise ni la France catholique ne peuvent l'admettre.

« Vous savez, quand le peuple se déborde, quelle bête c'est ! »
HENRI III, Lettre à M. de Villeroy, secrétaire d'État, septembre 1584.
155 Journal pour le règne de Henri III (posthume, 1943), Pierre de l'Estoile.
Le roi s'inquiète des troubles orchestrés par les ligueurs et la suite des événements lui donnera raison. « La Ligue, qui eut à Paris son foyer le plus ardent, était une minorité, mais une minorité active et violente. La petite bourgeoisie, les boutiquiers irrités par la crise économique, en furent l'élément principal. » (Jacques Bainville, Histoire de France )
But avoué de la Ligue : défendre la foi catholique. Mais ses chefs veulent aussi détrôner Henri III. Le traité secret de Joinville, signé le 31 décembre 1584 entre Philippe II d'Espagne et les Guise, prévoit de remplacer Henri III le Valois par le cardinal de Bourbon (oncle d'Henri IV), prenant le nom de Charles X. Vu son âge (61 ans) et son état ecclésiastique, Henri de Guise, dit le Balafré, a toutes chances de lui succéder. Le royaume va courir au chaos.
Henri III prend la tête de la Ligue, pour la neutraliser (traité, édit ou alliance de Nemours, juillet 1585). En fait, il cède à ses exigences. Il se rapproche des Guise, interdit le culte protestant, s'engage à « bouter les hérétiques hors du royaume » et déclare le Béarnais déchu de ses droits à la couronne.

« Pensant à cela et tenant ma tête appuyée sur ma main, l'appréhension des maux que je ressentis pour mon pays fut telle qu'elle me blanchit la moitié de la moustache. »
HENRI de NAVARRE.
156 Henri IV ou la France sauvée (1943), Marcel Reinhard.
Ainsi parle « Henri jadis roi de Navarre », au duc de La Force, quand il apprend la volte-face du roi : une nouvelle guerre civile est imminente.
De surcroît, pour conforter la Ligue et le roi, le 225 e pape, Sixte Quint, excommunie « Henri jadis roi de Navarre » : comme relapse, pour s'être converti (contraint) à la Saint-Barthélemy et avoir ensuite abjuré.
La huitième et dernière guerre de Religion sera la plus longue : treize années.
Baptisée la guerre des trois Henri, elle oppose le roi de France Henri III, Henri de Navarre, futur Henri IV, et Henri de Guise, le Balafré, chef incontesté de la Ligue. Elle commence en 1585, par une série de batailles dont aucune n'est décisive et les alliances vont changer, entre les forces en présence.
Aucun des trois Henri ne mourra au combat, mais chacun sera victime d'un assassinat, dont deux relevant du régicide.

« Vive Roi, vive France. »
Cri poussé à Marseille en 1585, contre la Ligue.
157 L'État royal de Louis XI à Henri IV, 1460-1610 (1987), Emmanuel Le Roy Ladurie.
Ces mots résonnent pour la première fois de notre histoire : « Incontestablement, la synthèse nationale est en marche », selon cet historien fondateur (avec d'autres) de la « Nouvelle histoire ».
Malgré l'affaiblissement du pouvoir royal depuis la mort d'Henri II et un gouvernement hésitant toujours entre tolérance et répression ; malgré le renforcement des princes, des grandes familles et des partis comme au temps de la féodalité ; malgré le déchaînement des ambitions pour l'enjeu d'une couronne à prendre ; malgré l'ingérence des pays voisins, Espagne et Angleterre profitant de l'occasion pour ralentir l'ascension de la future grande puissance européenne ; malgré la foi devenue ferment de division après avoir été une raison d'union sacrée, il fallait en effet que la France fût déjà profondément unie, pour résister aux 38 années de guerre civile où la religion n'est souvent que prétexte.

« Le Diable est déchaîné. Je suis à plaindre et c'est merveille que je ne succombe pas sous le faix. Si je n'étais huguenot, je me ferais Turc ! »
HENRI de NAVARRE, Lettre à Diane d'Andouins, dite la Belle Corisande, 8 mars 1588.
158 Œuvres complètes, volume X (1823), Voltaire.
Le roi de Navarre se plaint à sa maîtresse de cette guerre de Religion dont il ne voit pas la fin et qu'elle finance d'ailleurs par amour pour lui.
Cependant que, grisé par ses victoires et poussé par les ligueurs catholiques (soutenus par les subsides du très catholique roi d'Espagne Philippe II), Henri de Guise se voit déjà roi de France.
« Pour la religion dont tous les deux font parade, c'est un beau prétexte pour se faire suivre par ceux de leur parti ; mais la religion ne les touche ni l'un, ni l'autre. » Le sage Montaigne, en mai 1588, a bien du mal à préparer la nouvelle édition des Essais . Catholique, mais modéré, très hostile aux catholiques zélés de la Ligue et ayant plusieurs fois rencontré Henri de Navarre, il témoigne de cette évidence : les guerres de Religion ne sont plus religieuses et l'enjeu est avant tout politique.
Henri de Navarre n'a pas plus de conviction protestante que catholique, et Henri de Guise ne pense qu'à devenir roi. Voilà pourquoi il va se faire acclamer par Paris.

« C'est grand'pitié quand le valet chasse le maître. »
Achille de HARLAY, premier président du Parlement de Paris, mai 1588.
159 Discours sur la vie et la mort du président de Harlay (1816), Jacques de La Vallée.
Saluons le courage de ce magistrat qui s'adresse à Henri de Guise, après qu'il eut contraint Henri III à s'enfuir de Paris. Ajoutant : « Au reste, mon âme est à Dieu, mon cœur est à mon roi et mon corps est entre les mains des méchants ; qu'on en fasse ce qu'on voudra. »
Le nom de Journée des barricades sera donné à plusieurs insurrections parisiennes de l'histoire de France. La première date du 12 mai 1588.
Henri de Guise avait bravé la défense du roi pour se rendre à Paris, appelé par les Seize (comité formé par les ligueurs dans la capitale et composé de seize membres représentant les seize quartiers de la ville). Le roi a voulu répliquer avec ses troupes, mais la population s'est soulevée, barrant les rues avec des barriques de terre. Le roi s'est enfui. Paris reste au duc de Guise et aux ligueurs.
Inébranlablement fidèle au roi et membre influent du parti des Politiques (les modérés), Harlay sera jeté en prison par les Seize qui font régner la terreur dans la capitale. La situation est grave, et le roi convoque les États généraux à Blois.

« Mon Dieu qu'il est grand ! Il paraît encore plus grand mort que vivant. »
HENRI III, face au corps du duc de Guise, château de Blois, 23 décembre 1588.
160 Histoire de France jusqu'au XVI e siècle, volume IV (1852), Jules Michelet.
Le mot est rapporté dans le Journal de Pierre de l'Estoile, fidèle chroniqueur du règne de Henri III.
Aux États généraux de Blois (août à décembre 1588), Henri de Guise ne cesse d'humilier le roi et se conduit en véritable « maire du palais ».
Henri III craint aussi bien pour sa vie que pour son trône et feint de composer avec le Balafré. En fait, il ne l'a attiré aux États généraux que pour le piéger. L'histoire récente donnait l'exemple de grands chefs de parti assassinés, catholiques comme protestants : François de Guise (1563), le prince de Condé (1569), l'Amiral de Coligny (1572). À qui lui parlait des menaces sur sa vie : « Il n'oserait », disait-il.
Il a osé : ordre donné aux Quarante-cinq (garde personnelle du roi, immortalisée par le roman de Dumas) d'assassiner Henri le Balafré, ainsi que son frère Louis, cardinal de Lorraine (arrêté, exécuté le lendemain dans sa prison).
« À présent, je suis roi », dira Henri III.

« C'est bien taillé mon fils ; maintenant il faut recoudre. »
CATHERINE de MÉDICIS à Henri III, château de Blois, 23 décembre 1588.
161 Dictionnaire des citations françaises et étrangères (1982), Robert Carlier.
Le roi a couru annoncer à sa mère l'assassinat de son pire ennemi, le duc de Guise. Cette façon d'éliminer ceux qui faisaient obstacle au pouvoir de ses fils était tout à fait dans ses mœurs – et dans celles de l'époque. Mais à 70 ans, et à quelques jours de sa mort (5 janvier 1589), se faisait-elle des illusions sur l'avenir de son dernier fils ?
À la nouvelle du drame de Blois, Paris se soulève.
Un autre Guise, frère cadet d'Henri, Charles de Lorraine, duc de Mayenne, prend la tête de la Ligue et le pouvoir à Paris. Le roi tente de « recoudre ». Il en appelle à Pierre d'Épinac, archevêque de Lyon et catholique ligueur : « Souvenez-vous que je suis votre roi et que Dieu, le devoir et la raison veulent tous ensemble que vous me satisfassiez. »
L'appel n'est pas entendu. Et le pape Sixte Quint excommuniera le roi de France !
En désespoir de cause, Henri III va s'allier au chef des protestants contre les ligueurs. « Henri de Navarre est d'un caractère trop sincère et trop noble pour ne pas rentrer dans le sein de l'Église ; tôt ou tard, il reviendra à la vérité. » Ainsi, le roi dont la foi est sincère (et dont la piété devient même maladive) prophétise la conversion de son successeur au trône.

« J'appelle avec moi tous ceux qui auront ce saint désir de paix. Je vous conjure tous, je vous appelle comme Français. Je vous somme que vous ayez pitié de cet État. »
HENRI de NAVARRE, 4 mars 1589.
162 Pensées choisies des rois de France (1920), recueillies et annotées par Gabriel Boissy.
Le nouvel allié du roi en appelle à son tour à l'union des Français contre la Ligue.
Au milieu de la tourmente religieuse et politique, il se montre déjà tel qu'il sera, soucieux du bien-être des paysans, cette partie essentielle du peuple qu'il désigne comme « le grenier du royaume, le champ fertile de cet État, de qui le travail nourrit les princes, la sueur les abreuve. » Longue et superbe adjuration. Qui ne sera pas entendue. Seule la force peut dénouer une telle situation.
L'armée d'Henri de Navarre rejoint celle du roi. La priorité est de s'emparer de Paris, livré aux fanatiques. Partout, des prêcheurs appellent au régicide.

« Ah ! le méchant moine, il m'a tué, qu'on le tue ! »
HENRI III, Saint-Cloud, 1 er août 1589.
163 Collection complète des Mémoires relatifs à l'histoire de France, Journal de Henri III (posthume), Pierre de l'Estoile.
Le roi prépare le siège de Paris : 30 000 hommes prêts à attaquer la capitale, défendue par la milice bourgeoise et la Ligue armée par Philippe II d'Espagne.
Moine dominicain de 22 ans, ligueur fanatique, Clément préparait son geste : le complot est connu, approuvé de nombreux catholiques et bénit par le pape Sixte Quint. Il réussit à approcher le roi – seul, sur sa chaise-percée. La garde personnelle (les Quarante-cinq), alertée par les cris du roi poignardé, transperce l'assassin à coups d'épée : défenestré, le corps sera ensuite écartelé et brûlé, pour régicide.
Le roi a encore la force de désigner Henri de Navarre comme successeur au trône. Il le met en garde contre le danger qui le menace à son tour, et le conjure de se convertir.
Il meurt le lendemain : fin de la dynastie des Valois, au pouvoir depuis 1328.
La scène se rejouera avec Ravaillac et Henri IV. Ces assassinats, comme tous les complots et attentats contre les rois de l'époque, sont inspirés par la théorie du tyrannicide, dont Jean Gerson fut l'un des prophètes : « Nulle victime n'est plus agréable à Dieu qu'un tyran. »
Naissance de la monarchie absolue (1589-1643)

Règne d'Henri IV (1589-1610)

« Plutôt mourir de mille morts ! »
Exclamation de certains princes catholiques.
164 Histoire de France jusqu'au XVI e siècle, volume X (1856), Jules Michelet.
À la mort d'Henri III assassiné, le 2 août 1589, il leur faudrait à présent obéir à Henri de Navarre, protestant, devenu roi de France sous le nom d'Henri IV. L'éventualité était à ce point inacceptable que les ligueurs (de Paris et d'autres villes) ont déjà proclamé roi le cardinal de Bourbon, sous le nom de Charles X. Leur chef militaire, Charles de Mayenne, qui a succédé à son frère le Balafré assassiné en 1588 par Henri III, est pour l'heure le principal adversaire du nouveau roi.
Au bout de huit guerres de Religion, la France, par ailleurs épuisée, semble irréductiblement divisée en trois partis : le catholique, le protestant et le « mal content », celui des Politiques, parti du bon sens – qui va aider le roi à s'imposer en son royaume.

« Qui vous croira roi de France quand on verra vos ordonnances datées de Limoges ? »
Sieur de GUITRY au roi Henri IV, 6 août 1589.
165

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