Les deux France du Front populaire

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Au printemps 1936 surviennent à la fois une victoire électorale des gauches unies "contre la menace fasciste" et un puissant mouvement social. France de gauche contre France de droite, la question des mobilisations se pose à travers le succès des rassemblements antifascistes et celui du Parti social français de La Rocque, alors que des forces traditionnelles comme le parti radical se délitent. Toutes les classes sociales y participent, se forgeant ainsi leur identité pour plusieurs générations. Aujourd'hui, de nouvelles approches permettent de renouveler le regard sur cette France du Front Populaire...
Publié le : dimanche 1 juin 2008
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EAN13 : 9782336266299
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Les deux France
du Front populaire113314 001-77 7/05/08 10:42 Page 4
Cette manifestation a été organisée avec le soutien de la Fondation Jean Jaurès et du Comité
d’histoire parlementaire et politique. Laboratoires associés : le Centre d’histoire sociale du
eXX siècle (Université de Paris I, Panthéon-Sorbonne, UMR-CNRS 8058), le Centre de
recherche sur l’action politique en Europe de (Sciences Po de Rennes, (UMR-CNRS
6051), le Centre Georges-Chevrier (Université de Bourgogne, UMR-CNRS 5605).113314 001-77 7/05/08 10:42 Page 5
sous la direction de
Gilles Morin et Gilles Richard
Les deux France
du Front populaire
Chocs et contre-chocs
Actes du colloque tenu à l’École normale supérieure (Ulm),
puis aux Archives nationales, du 4 au 6 décembre 2006
Des poings et des roses113314 001-77 7/05/08 10:42 Page 6
Dans la même collection
Albert Gazier (1908-1997). Autour d’une vie de militant
Bruno Demonsais,
Gavroche. Un hebdomadaire culturel socialiste de la Résistance à la Guerre froide
Christelle Flandre,
Socialisme ou social-démocratie ? Regards croisés français allemands, 1971-1981
Robert Chapuis,
Si Rocard avait su… Témoignage sur la deuxième gauche
Jacques Moreau,
L’Espérance réformiste.
Histoire des courants et des idées réformistes dans le socialisme français
Emmanuelle Jousse,
Réviser le marxisme ? D’Édouard Bernstein à Albert Thomas, 1896-1914
Des poings et des roses
collection dirigée par Pierre Mauroy et Alain Bergounioux
conception graphique|réalisation béatriceVillemant
illustration de couverture : Vu, n° spécial, 30 novembre 1935. (Coll. L’OURS.)113314 001-77 7/05/08 10:42 Page 7
Introduction
* **Gilles Morin et Gilles Richard
* Docteur en histoire, professeur à la cité scolaire Marie-Curie, Sceaux, chercheur associée
eà l’UMR 8058, Centre d’histoire sociale du XX siècle, université Paris I.
** Professeur d’histoire contemporaine à Sciences Po Rennes, Centre de recherche
sur l’action politique en Europe (UMR-CNRS 6051).
eLe début du XXI siècle semble bien éloigné des années trente. La perspective d’une
grève générale est hautement improbable dans la France d’aujourd’hui : la dernière
en date remonte à 1995; encore ne fut-elle menée que «par procuration». La CGT
n’est plus que l’ombre d’elle-même, et le syndicalisme, envisagé dans son ensemble,
paraît aussi affaibli que divisé, tandis que le Medef, héritier du CNPF, lui-même direc-
tement issu de la Confédération générale du patronat français restructurée en 1936,
triomphe sur les ruines de ses adversaires. La victoire électorale des gauches semble
tout aussi improbable, après un quart de siècle d’alternances et de cohabitations. Le
radicalisme survit à peine dans deux partis groupusculaires et rivaux; le PCF, dont la
montée en puissance avait commencé justement en 1934-1936, s’est littéralement
volatilisé depuis deux décennies. Quant au PS, il n’a plus grand-chose à voir avec la
SFIO de Léon Blum. Pourquoi dès lors revenir une fois de plus sur le Front popu-
laire, après les importants colloques organisés par la Fondation nationale des sciences
politiques notamment, des années soixante aux années quatre-vingt? Trois raisons, de
nature bien différente, peuvent être avancées.
La première raison relève de l’intérêt général des citoyens : le Front populaire fut
un moment exceptionnel en termes de mobilisation politique, de confrontation
sociale et symbolique. Ce caractère exceptionnel tient au fait que survinrent en même
temps, au printemps 1936, une victoire électorale des gauches unies et un puissant
mouvement social. Cela pour la première, et, jusqu’à ce jour, la seule fois dans l’his-
toire contemporaine française. D’où l’intérêt que ne peut manquer de provoquer
l’événement encore aujourd’hui, qu’on y adhère ou qu’on le rejette.
La deuxième raison tourne autour des questions du totalitarisme et de l’anti-
fascisme, toujours d’actualité. Elles se posèrent pour la première fois dans les années
trente, et la réponse française, au moment du Front populaire, ne fut pas sans ambiguïté.
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Alors que dictatures et régimes totalitaires triomphaient largement en Europe, le
danger fasciste existait-il en France? L’antifascisme ne fut-il pas une invention
communiste, expliquant la force exceptionnelle du communisme en France pendant
longtemps? Autrement dit, la peur du fascisme ne dissimula-t-elle pas le péril stali-
nien? Au contraire, l’engagement antifasciste du PCF lors du Front populaire puis
dans la Résistance ne contribua-t-il pas à intégrer le communisme français dans la
République, aidant à comprendre le maintien à long terme d’une culture politique
d’extrême gauche en France? Ces questions font l’objet de débats animés entre histo-
riens depuis plusieurs années déjà. Mais n’ont-elles pas occulté d’autres questions de
fond : comment la démocratie a-t-elle résisté? Par-delà les affrontements réels ou
symboliques et par-delà la bipolarisation, quel fut le rôle des médiateurs? N’y eut-il
pas une culture partagée qui aboutit à des compromis réels?
Troisième raison, plus technique mais non moins évidente : la connaissance du
Front populaire n’est pas close. De nouvelles archives ont été exhumées ou sont deve-
nues accessibles : fonds soviétiques à Moscou, consultables sur place depuis les années
quatre-vingt-dix; archives françaises revenues d’ex-URSS en France et désormais
ouvertes – archives de la Sûreté nationale à Fontainebleau (Centre des archives
contemporaines), de l’armée à Vincennes (Service des archives de l’armée de terre),
de la CGT, de la Ligue des droits de l’homme, etc. Les fantasmes et les controverses à
propos des «archives de Moscou» se sont apaisés, laissant la place au travail scienti-
fique. Le colloque, intitulé «Front populaire : chocs et contre-chocs, 1934-1940», fut
donc l’occasion de faire le point sur dix années de recherches. Le présent ouvrage met
ses travaux à la disposition du public.
Deux fils conducteurs ont guidé interventions et débats de ces trois journées tenues
1à Paris (à l’ENS et aux Archives nationales) du 4 au 6 décembre 2006 .
Le souci de réévaluer la dimension politique de l’événement tout d’abord. Grâce
aux recherches menées en histoire politique, tant à l’échelle nationale qu’à l’échelle
régionale, c’est toute une vision du Front populaire, longtemps marquée par les
mémoires militantes des gauches, qui se trouve révisée. Période d’indiscutable essor et
de victoire des gauches, les années 1934-1938 furent aussi, en effet, un moment décisif
dans la recomposition des droites et dans l’élaboration de stratégies de contre-offensive,
dont la connaissance aide à mieux comprendre le renversement du rapport des forces
en 1938. Cela sans oublier l’ampleur des variations régionales des phénomènes à
l’œuvre. Nous avons voulu croiser les regards en confrontant les travaux de spécialistes
de régions où les gauches étaient très présentes, comme la Provence, d’autres où les
droites dominaient, en Bretagne et surtout en Alsace, et, à travers les cas de l’Aquitaine
– caractérisée par la forte présence des dissidents néosocialistes – et de l’Auvergne, de
régions où le rapport des forces politiques était plus incertain.
1. Les Archives nationales ont appuyé cette manifestation et ont organisé une exposition de documents à cette occasion. Nous
me etenons à remercier la directrice des Archives nationales, M Martine de Boisdeffre, le directeur de la section du XX siècle,
meM. Christian Oppetit, M Christine Petillat qui a fait reproduire une série d’affiches et a présenté le fonds de Moscou lors d’une
metable ronde, la directrice du musée des Archives, M Ariane James-Sarrazin, qui a organisé cette manifestation et qui, avec
meM Émilie Chartier, a rendu cette exposition possible et contribué au succès de ces journées.
eThérèse Lortolary et Sylvie Le Dantec, du Centre d’histoire du XX siècle de l’Université Paris I, ont assuré, avec leur compétence
coutumière, notre base logistique.
Nous remercions Gilles Finchelstein, délégué général de la Fondation Jean-Jaurès, d’avoir ouvert ce colloque et soutenu la publi-
cation de ses actes.
Nous remercions enfin les présidents de séance successifs : José Gotovitch, Jean-Marie Mayeur, Denis Grisel, Olivier Wieviorka,
Annie Fourcaut et Serge Berstein.
Introduction
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Le souci de réévaluer la dimension sociale de l’événement ensuite. Moment
d’intenses mobilisations collectives, dominé par la grève générale du printemps 1936,
l’occupation des usines et l’impressionnante poussée de la syndicalisation dans le
monde salarié, le Front populaire fut aussi le temps de la mobilisation des classes
moyennes urbaines, de la petite paysannerie propriétaire – entre action directe et
corporatisme – et du patronat, qui se dota d’une organisation unifiée.
On n’oubliera pas cependant de signaler dans cette introduction la complexité des
processus étudiés. Si les logiques d’affrontement dominèrent incontestablement, des
points de convergence entre droites et gauches comme entre patrons et salariés exis-
tèrent aussi, à des titres divers – réforme de l’État, consécration des conventions collec-
tives, mise en place de mécanismes de conciliation, rôle des hauts comités – tandis que
s’observaient, en dépit des oppositions, des modes d’organisation et des symboliques
2identiques ou ressemblantes entre adversaires .
Pour que les travaux tiennent dans les trois journées du colloque, il nous a fallu faire
des choix. Le souci de la comparaison internationale, peu développé, ne fut toutefois
3pas absent grâce aux interventions d’Aldo Agosti et de José Gotovitch . Les jeux et
enjeux de mémoire furent écartés, à regret – ils font l’objet de longs développements
4dans un colloque tenu à Dijon en juin 2006 . Il en fut de même des questions de
genre, des aspects économiques, de la place de la jeunesse, des problèmes coloniaux.
Au total, il ressort de cette plongée dans un temps apparemment révolu une vision
nettement plus complexe de la période, une compréhension des dynamiques des
événements qui ne se résument pas, comme on le fait trop souvent dans les manuels
de l’enseignement secondaire, à une crise politique succédant à une crise économique,
toutes deux nourrissant une explosion sociale suivie d’un échec retentissant, que l’on
n’explique que par des facteurs économiques et par les contradictions des partis du
Front populaire. Les interactions entre toutes les forces politiques, les interférences avec
le social et le culturel sont autant de facteurs qui contribuent à une compréhension
approfondie de ce moment fort de l’histoire nationale et internationale.
2. Comme l’avait déjà senti Philippe Burrin dans un article pionnier du début des années quatre-vingt.
3. Un colloque s’est tenu à la BDIC en décembre 2006, sous le titre «Fronts populaires. Espagne, France, Chili : représentations,
mémoires ». Les actes sont à paraître.
4. Les actes en sont déjà parus : Xavier VIGNA, Jean VIGREUX et Serge WOLIKOW (dir.) Le Pain, la Paix, la Liberté. Expériences et ter-
ritoires du Front populaire, La Dispute/Éditions sociales, 2006.
Introduction113314 001-77 7/05/08 10:42 Page 10113314 001-77 7/05/08 10:42 Page 11
Les manifestations de la faim, marche des chômeurs en 1934. (Coll. L’OURS.)
Affiche de la CGT. (DR. Coll. Michel Dixmier.)
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Caricature extraite du Progrès agricole de l’Ouest,
29 décembre 1935. (Coll. particulière.)
Un fort courant pacifiste traverse
le société française et la gauche
en particulier, comme l’illustre
cette affiche de la Ligue de la Jeune
République contre les marchands
de canons. (DR. Coll. Michel Dixmier.)
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Tract anti-socialiste non signé. (Coll. L’OURS.)
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Tract de la Ligue française des droits de l’homme, le 8 février 1934. (Coll. particulière.)
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Après le 6 février 1934 : tract « A la classe ouvrière » : appel à se rassembler pour défendre
la république le dimanche 11 février 1934. (Fonds Fernand Rude, Bibliothèque municipale de Lyon.)
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Les insignes des ligues d’extrême droite, présentés dans Vu, n° spécial, 30 novembre 1935. (Coll. L’OURS.)
Meeting des Croix-de-Feu, le 30 septembre 1934 à Chantilly (Oise). De la Rocque à la tribune.
(Fonds Colonel de la Rocque, coll. Centre d’histoire de Sciences-Po, archives d’histoire contemporaine.)
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Affiche anti-Front populaire, référence à 1914. (Coll. Archives nationales.)
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Manifestation motorisée des Croix-de-Feu à Paris, mai 1935.
(Fonds Colonel de la Rocque, coll. Centre d’histoire de Sciences-Po, archives d’histoire contemporaine.)
Rassemblement contre le fascisme, fédération
de Seine-et-Oise du Parti socialiste SFIO, 1935.
Au premier plan Germaine Degrond
et Eugène Descourtieux, secrétaire fédéral.
(DR. Coll. Germaine Degrond/Madeleine Moulin, L’OURS.)
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Affiche du Comité de propagande des républicains nationaux dénonçant « le Front populaire, c’est la guerre ».
(Coll. Archives nationales.)
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Affiche de L’Humanité, « Halte à la guerre, halte au fascisme », 1935. (DR. Coll. Michel Dixmier.)
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Des électeurs devant des panneaux d’affichage présentant des documents du comité de propagande
des Républicains nationaux, 1936. (Coll. Archives nationales.)
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Profession de foi du Docteur G. Simounet, candidat aux élections législatives du 26 avril 1936
dans l’arrondissement de Bergerac, pour l’Union socialiste et républicaine (recto).
(Coll. Archives départementales de la Dordogne.)
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Affiches électorales du parti socialiste SFIO et du
parti communiste évoquant la famille, 1936. (Coll.
particulière.)
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« Il faudrait trouver quelque chose de nouveau ! ». Entre les deux tours,
Robert Fuzier, dans Le Populaire de Paris du 29 avril 1936, se moque des affiches
et de la propagande de la droite. De gauche à droite : De Kerillis, Pierre Laval
et le colonel de la Rocque. (Coll. L’OURS.)
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Affiche électorale du parti communiste reprenant le slogan du Front populaire : « Pain, Paix, Liberté ».
(DR. Coll. Michel Dixmier.)
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erAffiche de la CGT pour le 1 mai 1936, reprenant notamment les mesures au programme du Front populaire.
(DR. Coll. Michel Dixmier.)
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Affiche du Comité de propagande des républicains nationaux contre l’Office du blé, principale mesure du gouvernement
de Léon Blum au profit du monde paysan qui eut pour mission de soutenir les prix payés aux agriculteurs.
(Coll. Archives nationales.)
Dessin de Robert Fuzier illustrant
les grandes grèves, Le Populaire de Paris,
mai 1936. (Coll. L’OURS.)
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Léon Blum au Conseil national de la SFIO, le 10 mai 1936.
Au centre, Bracke, déclare au cours de cette réunion : « Enfin les difficultés commencent ! » (Coll. L’OURS.)
Une partie du gouvernement de Léon Blum. À ses côtés, Suzanne Lacore. (Coll. L’OURS.)
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Photo illustrant les grèves avec occupations des lieux et prise d’otage des dirigeants de l’entreprise.
(Fonds Albert Gazier, coll. L’OURS.)
Journée de grève massive aux Galeries Lafayette. (Fonds Albert Gazier, coll. L’OURS.)
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Annonce d’une manifestation pour célébrer la victoire de la fédération du Nord du PS. (Coll. fédération socialiste du Nord)
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De gauche à droite Léon Blum, Maurice Thorez, Roger Salengro, le 14 juillet 1936.
e(Fonds Marceau Pivert, Centre d’histoire sociale du XX siècle.)
Couverture de la brochure de J. Desnots, À ton tour paysan,
publiée dans le cadre de la préparation des États généraux
de la paysannerie, organisée dans la foulée du Front populaire.
La couverture indique «En mai-juin, 5 millions de travailleurs ont lutté
pour le droit de vivre. 500 000 prolétaires ont occupé les usines.
Le mouvement continue… De l’occupation des usines à l’occupation
des terres par les paysans travailleurs. Les États généraux
de la paysannerie ». (Coll. particulière.)
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Les deux France du Front populaire
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Mobilisation pour la paix et contre le fascisme au congrès des Jeunesses socialistes en 1938 à Chalon-sur-Saône.
Au centre, le maire Georges Nouelle. (Coll. Fédération socialiste de Saône-et-Loire.)
Les deux France du Front populaire
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Germaine Degrond en meeting, 1938. (DR. Coll. Germaine Degrond/Madeleine Moulin, L’OURS.)
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Première partie
Enjeux politiques et approches
historiographiques du Front populaire113314 001-77 7/05/08 10:43 Page 36113314 001-77 7/05/08 10:43 Page 37
Belgique : un Front populaire de papier…
José Gotovitch
Professeur à l’Université libre de Bruxelles (ULB)
Ces quelques pages ont comme modeste objectif d’offrir en ouverture de volume une
présentation brève et schématique de l’effet produit hors de l’Hexagone par le Front
populaire, effet en creux certes, mais d’une efficacité réelle.
À quinze jours des élections législatives, le journal Le Peuple, organe du puissant Parti
ouvrier belge (POB), titrait le 5 mai 1936 : «Après l’Espagne, la France, après la France,
la Belgique!» Et confiant au POB le premier tour de piste pour la formation du
gouvernement, comme le lui dictaient les résultats du scrutin, le roi Léopold III enjoi-
gnait cependant le vieux leader toujours sulfureux, Émile Vandervelde, de former «un
cabinet d’union nationale et pas de Front populaire!» Cette peur était-elle justifiée?
Pour le chef de la Sûreté de l’État informant le roi sur les grèves qui embrasent la
Belgique en juin 1936, le Front populaire est en tous les cas «le plus grave danger
1auquel il faut parer en ce moment ».
Il est intéressant de mesurer la part des fantasmes, des craintes et des espoirs que
souleva en Belgique cette idée de Front populaire en regard des couleurs spécifiques
que revêtirent les efforts déployés par le Parti communiste pour tenter de réaliser la
epolitique adoptée par le V congrès de l’Internationale communiste (IC).
Dans ce pays fortement industrialisé, les structures politiques sont stables car enra-
cinées chacune dans un terreau social, économique et idéologique spécifique. Depuis
ela fin du XIX siècle, elles se répartissent entre trois «piliers» que vient à peine ébranler
1. Gita DENECKERE, «De algemene staking van 1936. Wetten en praktische bezwaren tegen een volksfront», dans Cahiers-
Bijdragen, 1995,17, Bruxelles, CREHSGM, p. 103-128; Catherine LANNEAU, «Un “Front populaire” en Belgique : L’inexportable
exemple français» dans Colloque international, Esch-sur-Alzette, avril 2002; Les Courants politiques et la Résistance : conti-
nuités ou ruptures ?, Luxembourg, Archives nationales, 2003, p. 187-213.
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à la fin des années vingt l’émergence d’un nationalisme flamand qui cherche ses
marques et mord peu à peu sur l’électorat catholique alors que la crise aiguise par
ailleurs les relations sociales.
Quand la stratégie du Front populaire s’inscrit à l’ordre du jour, les protagonistes
du théâtre belge se présentent en quatre blocs que l’ont peut schématiquement
esquisser comme suit.L’acteur-clé,objectif premier de l’IC,est ici une social-démocratie
qui a conduit la classe ouvrière belge à l’action politique et lui a donné sa force à
travers la construction d’appareils syndicaux, coopératifs et mutuellistes. Mais, depuis
1926, elle est réduite à l’impuissance par la coalition des droites. En 1933, elle adopte
le Plan du travail élaboré par Henri de Man, à la fois comme outil de sortie de crise,
comme instrument de conquête du pouvoir et comme arme de combat contre le
fascisme. Elle entend enrayer la paupérisation des classes moyennes et mettre quelque
frein à la toute-puissance du capital financier.Ayant aisément résisté à une scission
communiste opérée en 1921, elle en a cependant gardé une hostilité radicale envers
les communistes, leur interdisant notamment d’occuper des responsabilités syndicales.
L’Église catholique détient encore la toute-puissance sociale, culturelle et politique
sur le monde chrétien. Elle structure, en miroir, l’autre aile du mouvement ouvrier,
majoritaire en Flandre. Sa doctrine intègre au Rerum Novarum des accents furieu-
sement corporatistes. Dans ses rangs se mène une franche croisade antibolchevique.
Le troisième «pilier» devrait correspondre au radicalisme français. En réalité, le libéra-
lisme, plus ancienne formation politique du royaume, est fort peu structuré. Parti d’élus,
porte-parole de la laïcité – rôle qu’il partage désormais avec la social-démocratie –,
il comprend à la fois l’aile marchande d’un capitalisme de combat, dont l’empire
Solvay est une belle illustration, et des personnalités – entrepreneurs et intellectuels –
eporteurs d’une pensée progressiste. Ne disait-on pas encore au début du XX siècle «les
gauches libérales»? En agitateur, en aiguillon du projet frontiste, le Parti communiste
belge (PCB) émerge à peine d’un étiage catastrophique qui le vit presque disparaître
(sectarisme et scission trotskyste). Mais, porté par l’agitation sociale qu’il saisit au bond
et anime, il passe en 1932 de 1 à 3 députés, qui seront 9 en 1936. En avril 1935, il a
abjuré le sectarisme qui l’avait laminé pour saisir avec enthousiasme le cours nouveau.
En face de ces composantes putatives d’un hypothétique Front populaire, une force
s’affirme (17 députés en 1936) qui mène au nom du nationalisme flamand le combat
antipatriotique et emprunte résolument outre-Rhin les rituels et l’idéologie : le VNV
(Vlaamsch Nationaal Verbond, Union nationale flamande). Quant au rexisme, d’inspi-
ration clérico-populiste, il recrute largement dans la petite-bourgeoisie, mais séduit
également des franges ouvrières. Son leader, Léon Degrelle, saura s’attirer la sympa-
thie (et l’aide matérielle) de Mussolini dont il copie tant la stature que le verbe.
Un Front populaire doit donc, pour avoir quelque chance de succès en Belgique,
rallier à sa cause la social-démocratie, dont l’antifascisme ne fait aucun doute, mais qui
entend mener seule ce combat (y compris en mettant sur pied des milices anti-
fascistes). La participation du mouvement ouvrier chrétien constituerait la seconde
clé, mais celui-ci ne dispose d’aucune autonomie politique. Les quelques pas effectués
en 1936 en direction du Rassemblement universel pour la paix seront très rapidement
désavoués. Les deux mouvements refusent également toute coopération avec les
communistes.
L’ouverture va donc s’opérer via les intellectuels, notion qui recouvre en Belgique
à la fois les universitaires et des éléments des professions libérales, recrutés parmi les
avocats et les médecins principalement. C’est sous l’inspiration directe du modèle fran-
Enjeux politiques et approches historiographiques du Front populaire
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çais que se crée d’abord, dans la proximité directe des universités de Bruxelles et de
Liège, un Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (CVIA) dont les inspira-
teurs sont quelques intellectuels communistes qui bénéficient de réseaux maçonniques
2dont certains d’entre eux font partie . En octobre 1935, une première «fondation»
d’un Front populaire sous l’égide d’un professeur de l’Université libre de Bruxelles
(ULB), ne connaît que l’adhésion du PCB et de divers dirigeants d’organisations de
jeunesse, parmi lesquels quelques rares intellectuels catholiques et libéraux. Mais l’es-
sentiel des forces politiques estime la formule sans objet, notamment en raison de la
faiblesse du PCB.
La question fondamentale, et elle pèsera sur toute la séquence historique, est celle de
la participation du POB au pouvoir. En effet, en mars 1935, le POB a accepté d’entrer
dans un gouvernement tripartite dirigé par le catholique Van Zeeland. Celui-ci met
fin à la politique systématique de déflation qui a occasionné la révolte ouvrière. La
mutation ministérielle de Henri de Man, qui tente vainement de faire appliquer le
Plan, et de Paul-Henri Spaak, jusqu’alors figure de proue de la gauche au sein du
POB, ouvre une ère de présence socialiste au gouvernement qu’appuient fortement
les syndicats, soucieux d’obtenir ainsi des mesures de protection pour la classe
ouvrière. En décembre 1935, Émile Vandervelde prend clairement position contre
l’idée d’un inutile et noyauteur Front populaire.
Mais les élections de mai 1936 ouvrent un second acte qui sera décisif. Le PCB a
triplé ses sièges en incarnant l’opposition la plus affirmée à la montée fasciste, dont la
menace s’est concrétisée par l’irruption des rexistes et du VNV au Parlement (21 et
17 sièges). Cette percée provoque la stupeur. Le délégué de l’Internationale commu-
niste à Bruxelles,Andor Berei, évoque le danger d’une prise de pouvoir du «bloc réac-
tionnaire fasciste», Rex-VNV-aile droite catholique, d’autant qu’Italiens et Allemands
3fournissent des moyens à leurs alliés belges .
Relancée, et revigorée par la victoire française, l’idée du Front populaire mord
désormais sur la base du parti socialiste, conquérant la majorité dans les deux plus
importantes fédérations, Liège et Bruxelles, ainsi que dans la très remuante fédération
des Jeunes Gardes socialistes. Des accords sont même conclus entre POB et PCB pour
4la direction des provinces de Liège et du Brabant . Dans ce dernier conseil provincial,
5un accord permet de désigner un sénateur du Front populaire, seul élu du genre .Sur
la lancée, et dopées par l’élan qui soulève «le peuple de gauche» en faveur de
l’Espagne républicaine, Jeunesses socialistes et communistes entament un processus
d’unification concrétisé à la fin de l’année par la constitution des Jeunes Gardes socia-
listes unifiés. Les étudiants scellent cette unité dès la rentrée.Avec l’Espagne, ce sera le
seul cas d’unité organique en Europe.
Mais, malgré l’Espagne – et aussi à cause d’elle –, la réponse officielle du POB et
des travailleurs chrétiens est non à toute coopération avec les communistes au sein
d’un front. La frange libérale qui s’était avancée renonce également. Sous la pression
2. Jozef RATHE, Bijdrage tot de geschiedenis van de Eenheids- en Volksfrontbeweging in België (1934-1937) : mislukking van een
linkse anti-fascistische frontvorming, m. lic., Bruxelles, VUB, 1970.
3. «Denis» Andor Berei au secrétariat de l’Internationale, 12 août 1936 (Rossiiskii gosudartstvennyi arkhiv sotsial’no politechs-
koi istorii 495-10a-146).
4. Les neuf provinces belges sont dotées d’une assemblée et d’un exécutif élus pour quatre ans, qui disposent de budgets et de
pouvoirs importants.
5. Il s’agit de Paul Brien, professeur de biologie de l’Université libre de Bruxelles, actif protagoniste du CVIA et du Front populai-
re. Les espoirs de constitution d’un front populaire étant enterrés, il démissionnera après quelques semaines.
Belgique : un Front populaire de papier…
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conjuguée des milieux patronaux, de la Cour et des catholiques, mais aussi des diri-
geants syndicaux socialistes, le Front populaire remis à l’ordre du jour est définitive-
ment enterré en quelques semaines. La tentative de formation d’un gouvernement
sous l’égide d’Émile Vandervelde a été immédiatement torpillée par la droite.
Le 2 juin démarre une grève générale gigantesque qui mobilise 500000 grévistes,
nombre jamais égalé dans une lutte sociale en Belgique, et qui adopte ici et là les
modes d’occupation à la française. La peur et la haine sourdent de toutes parts dans la
presse de droite, dans les milieux patronaux! L’apocalypse annoncée se produirait-elle?
De leur côté, les dirigeants syndicaux socialistes voient monter, à la faveur du mouve-
ment, l’influence des communistes qui ont dissous leurs centrales syndicales révolu-
tionnaires et agissent désormais dans leurs rangs. Leur credo gouvernemental s’en
trouve renforcé : seule la participation peut amener à la satisfaction de leurs revendi-
cations.Au-delà des indispensables avancées sociales exigées unanimement dans les
rangs ouvriers, toute victoire bloquera la poussée communiste en leur sein.
Dans ce climat agité, les négociations se concluent rapidement :Van Zeeland reprend
le gouvernail à la fois pour barrer la route à l’extrême droite et pour endiguer la
tempête sociale. Il a publiquement et agressivement condamné le Front populaire
comme formule marxiste. Mais le mouvement gréviste donne au POB une position
de force au sein de son équipe ministérielle. Pour la première fois dans la très libérale
Belgique, un gouvernement va forcer le patronat à la négociation. Le Matignon belge
intervient le 17 juin, la grève battant son plein, et sous cette pression sont arrachés les
quarante heures, les congés payés, la liberté syndicale, le salaire minimum.
La droite mettra peu de temps à regretter ces concessions, et son aigreur n’est pas
pour rien dans l’accueil mitigé qu’elle fera à l’Ordre nouveau en 1940. En revanche,
d’autres fractions du monde patronal ont compris tout l’intérêt qu’elles pourraient
tirer de cette participation socialiste au gouvernement et seront prêtes pour la gran-
de négociation qui enfantera l’État providence à la belge de l’après-guerre.
Le choix opéré par le POB a brisé toute éventualité ou nécessité du Front popu-
laire pour faire face à la menace fasciste. Il a bloqué définitivement les velléités d’unité
exprimées dans certains milieux démocrates chrétiens et libéraux. Malgré l’offre du
6PCB d’intégrer la structure fédérative du POB , malgré les actions menées en
commun pour l’Espagne, malgré le succès du CVIA à Bruxelles et Liège, mais aussi
de certaines de ses formes à Anvers et Gand, le Front populaire et même son succé-
dané, le Front unique socialiste-communiste, auront péri avant même d’avoir existé
ailleurs que sur le papier ou dans le cœur de quelques utopistes. Pour le POB, axe
crucial du projet, l’union nationale avait été jugée plus efficace – et l’avait été. Mais,
paradoxalement, c’est avec les méthodes du Front populaire dans la rue et les usines,
et par la peur qu’il avait suscitée, avec aussi ses revendications, que cet absent fut un
agent efficace du progrès social dans le pays.
6. Le POB était constitué par l’association des mutualités, du syndicat, des coopératives et des ligues politiques socialistes. Le PCB
proposait d’en constituer une cinquième composante…
Enjeux politiques et approches historiographiques du Front populaire113314 001-77 7/05/08 10:43 Page 41
Le Front populaire dans le champ des gauches européennes
Aldo Agosti
Professeur d’histoire contemporaine à l’université de Turin.
Je voudrais organiser cette communication en deux parties. Dans la première, je vais
aborder plus directement l’histoire du «grand tournant» qui affecte la politique des
gauches européennes en 1934 et l’examiner dans ses principales phases et ses ramifi-
cations nationales. Dans la seconde, j’évoquerai quelques enjeux posés récemment par
la mémoire et par l’historiographie des fronts populaires.
1934 : le « grand tournant » de la politique des gauches européennes
Annoncé par plusieurs signaux incertains qui commencent à se manifester après la
prise du pouvoir d’Hitler et l’effondrement du mouvement ouvrier allemand, le
tournant se produit en l’espace de quelques mois et conduit, une année après, à un
changement total de la politique du mouvement communiste qui, à son tour,
produit des effets multiples sur les gauches en général. Les facteurs qui déterminent
ce tournant sont multiples et de différentes natures. On insiste souvent sur les raisons
1liées au changement de la politique extérieure de l’URSS , ce qui est absolument
justifié. Lorsqu’il devient évident que la crise économique commence à s’épuiser
sans déstabiliser le pouvoir social et économique de la bourgeoisie, et même qu’elle
le raffermit, et que dans ce processus le fascisme joue un rôle qui risque de se géné-
raliser à l’échelle européenne, l’Union soviétique renonce à chercher un modus
vivendi avec Hitler et parie, bien qu’avec prudence et sans oublier ses réserves,
sur l’alliance avec les démocraties occidentales. Dans cette perspective, il devient
1. Célie et Albert VASSART, «The Moscow Origin of the French “Popular Front”», dans Milorad M. DRACHKOVITCH et Branko LAZITCH
(éd.), The Comintern. Historical Highlights, Hoover Institution, Stanford, p. 234-252 ; Fernando CLAUDIN, La crisi del movimento
comunista, Milan, Feltrinelli, 1974, p. 133-141.
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