Les deux France du Front populaire
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Description

Au printemps 1936 surviennent à la fois une victoire électorale des gauches unies "contre la menace fasciste" et un puissant mouvement social. France de gauche contre France de droite, la question des mobilisations se pose à travers le succès des rassemblements antifascistes et celui du Parti social français de La Rocque, alors que des forces traditionnelles comme le parti radical se délitent. Toutes les classes sociales y participent, se forgeant ainsi leur identité pour plusieurs générations. Aujourd'hui, de nouvelles approches permettent de renouveler le regard sur cette France du Front Populaire...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2008
Nombre de lectures 128
EAN13 9782336266299
Langue Français
Poids de l'ouvrage 9 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’Harmattan, 2008
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296057029
EAN : 9782296057029
Cette manifestation a été organisée avec le soutien de la Fondation Jean Jaurès et du Comité d’histoire parlementaire et politique. Laboratoires associés : le Centre d’histoire sociale du XX e siècle (Université de Paris I, Panthéon-Sorbonne, UMR-CNRS 8058), le Centre de recherche sur l’action politique en Europe de (Sciences Po de Rennes, (UMR-CNRS 6051), le Centre Georges-Chevrier (Université de Bourgogne, UMR-CNRS 5605).
Les deux France du Front populaire

Gilles Morin
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Dans la même collection Des poings et des roses Introduction Première partie - Enjeux politiques et approches historiographiques du Front populaire
Belgique : un Front populaire de papier… Le Front populaire dans le champ des gauches européennes La vague de grèves du Front populaire : des interprétations divergentes et incertaines Les droites contre le Front populaire. Essai de bilan des recherches depuis dix ans Les archives « de Moscou » : histoire de l’État à la fin des années trente et naissance d’une source pour l’histoire du Front populaire
Deuxième partie - Les mutations du champ politique
Les débats parlementaires du Front populaire Génération Front populaire ? Renouvellement et caractéristiques du personnel socialiste au temps du Front populaire La nouvelle génération parlementaire modérée Sauver une France libérale : Pierre-Étienne Flandin entre stratégie centriste et attraction autoritaire Le Parti social français, élément majeur d’une refonte du système de contrôle politique des droites à la fin des années trente ? Une nouvelle extrême gauche s’est-elle formée ? Front populaire et radicalité
Troisième partie - Les dynamiques sociales
Le syndicalisme précurseur de l’unité : politisation et recomposition interne Les unitaires, le Front populaire et l’unité syndicale : mutations sociales, actions collectives et pragmatisme partisan Coopération et mutualité sous le Front populaire L’enjeu des classes moyennes sous le Front populaire L’Union nationale des syndicats agricoles (UNSA) face au Front populaire La convention collective, fondatrice de nouveaux rapports sociaux et politiques?
Quatrième partie - Politisation populaire et évolution des élites
Les campagnes du Front populaire : entre violence et politisation Le Front populaire et le militantisme antiraciste : l’exemple de la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA) La Ligue de l’enseignement et la Ligue des droits de l’homme au temps du Front populaire : deux associations parapolitiques face aux enjeux politiques posés à la gauche citoyenne La réorganisation du patronat au temps du Front populaire Les instances consultatives de la politique économique et sociale Le Front populaire, un régime politique nouveau ?
Cinquième partie - Front populaire et Front de la liberté : tour de France
Le Front populaire dans les Bouches-du-Rhône : la droite en réaction L’Aquitaine, foyer de résistance radicale et de l’Union socialiste et républicaine ? L’Auvergne, entre Varenne et Laval L’Est, un bastion conservateur?
Sixième partie - Le choc des cultures
Le modèle républicain et le marxisme Le congrès de Mulhouse du Parti socialiste en 1935 : prévenir les risques de l’exercice du pouvoir Autour de la Gauche révolutionnaire : des femmes en politique au temps du Front populaire L’antifascisme, un trait d’union entre les gauches? Le pacifisme, facteur dissolvant des forces politiques et sociales Les affiches du Front populaire : quelle guerre des images ?
Conclusion Bibliographie Index nominatif Des poings et des roses  : une équipe et un projet La Fondation Jean-Jaurès est une fondation politique.
Dans la même collection
Albert Gazier (1908-1997). Autour d’une vie de militant
Bruno Demonsais,
Gavroche. Un hebdomadaire culturel socialiste de la Résistance à la Guerre froide Christelle Flandre,
Socialisme ou social-démocratie ? Regards croisés français allemands, 1971-1981 Robert Chapuis,
Si Rocard avait su… Témoignage sur la deuxième gauche
Jacques Moreau,
L’Espérance réformiste.
Histoire des courants et des idées réformistes dans le socialisme français Emmanuelle Jousse,
Réviser le marxisme ? D’Édouard Bernstein à Albert Thomas, 1896-1914
Des poings et des roses
collection dirigée par Pierre Mauroy et Alain Bergounioux
conception graphique|réalisation béatriceVillemant
illustration de couverture : Vu , n° spécial, 30 novembre 1935. (Coll. L’OURS.)
Introduction
Gilles Morin* et Gilles Richard** * Docteur en histoire, professeur à la cité scolaire Marie-Curie, Sceaux, chercheur associée à l’UMR 8058, Centre d’histoire sociale du XX e siècle, université Paris I. ** Professeur d’histoire contemporaine à Sciences Po Rennes, Centre de recherche sur l’action politique en Europe (UMR-CNRS 6051).
Le début du XXI e siècle semble bien éloigné des années trente. La perspective d’une grève générale est hautement improbable dans la France d’aujourd’hui : la dernière en date remonte à 1995 ; encore ne fut-elle menée que «par procuration ». La CGT n’est plus que l’ombre d’elle-même, et le syndicalisme, envisagé dans son ensemble, paraît aussi affaibli que divisé, tandis que le Medef, héritier du CNPF, lui-même directement issu de la Confédération générale du patronat français restructurée en 1936, triomphe sur les ruines de ses adversaires. La victoire électorale des gauches semble tout aussi improbable, après un quart de siècle d’alternances et de cohabitations. Le radicalisme survit à peine dans deux partis groupusculaires et rivaux; le PCF, dont la montée en puissance avait commencé justement en 1934-1936, s’est littéralement volatilisé depuis deux décennies. Quant au PS, il n’a plus grand-chose à voir avec la SFIO de Léon Blum. Pourquoi dès lors revenir une fois de plus sur le Front populaire, après les importants colloques organisés par la Fondation nationale des sciences politiques notamment, des années soixante aux années quatre-vingt ? Trois raisons, de nature bien différente, peuvent être avancées.
La première raison relève de l’intérêt général des citoyens : le Front populaire fut un moment exceptionnel en termes de mobilisation politique, de confrontation sociale et symbolique. Ce caractère exceptionnel tient au fait que survinrent en même temps, au printemps 1936, une victoire électorale des gauches unies et un puissant mouvement social. Cela pour la première, et, jusqu’à ce jour, la seule fois dans l’histoire contemporaine française. D’où l’intérêt que ne peut manquer de provoquer l’événement encore aujourd’hui, qu’on y adhère ou qu’on le rejette.
La deuxième raison tourne autour des questions du totalitarisme et de l’antifascisme, toujours d’actualité. Elles se posèrent pour la première fois dans les années trente, et la réponse française, au moment du Front populaire, ne fut pas sans ambiguïté. Alors que dictatures et régimes totalitaires triomphaient largement en Europe, le danger fasciste existait-il en France? L’antifascisme ne fut-il pas une invention communiste, expliquant la force exceptionnelle du communisme en France pendant longtemps? Autrement dit, la peur du fascisme ne dissimula-t-elle pas le péril stalinien ? Au contraire, l’engagement antifasciste du PCF lors du Front populaire puis dans la Résistance ne contribua-t-il pas à intégrer le communisme français dans la République, aidant à comprendre le maintien à long terme d’une culture politique d’extrême gauche en France? Ces questions font l’objet de débats animés entre historiens depuis plusieurs années déjà. Mais n’ont-elles pas occulté d’autres questions de fond : comment la démocratie a-t-elle résisté? Par-delà les affrontements réels ou symboliques et par-delà la bipolarisation, quel fut le rôle des médiateurs? N’y eut-il pas une culture partagée qui aboutit à des compromis réels?
Troisième raison, plus technique mais non moins évidente : la connaissance du Front populaire n’est pas close. De nouvelles archives ont été exhumées ou sont devenues accessibles : fonds soviétiques à Moscou, consultables sur place depuis les années quatre-vingt-dix ; archives françaises revenues d’ex-URSS en France et désormais ouvertes – archives de la Sûreté nationale à Fontainebleau (Centre des archives contemporaines), de l’armée à Vincennes (Service des archives de l’armée de terre), de la CGT, de la Ligue des droits de l’homme, etc. Les fantasmes et les controverses à propos des « archives de Moscou » se sont apaisés, laissant la place au travail scientifique. Le colloque, intitulé « Front populaire : chocs et contre-chocs, 1934-1940 », fut donc l’occasion de faire le point sur dix années de recherches. Le présent ouvrage met ses travaux à la disposition du public.
Deux fils conducteurs ont guidé interventions et débats de ces trois journées tenues à Paris (à l’ENS et aux Archives nationales) du 4 au 6 décembre 2006 1 .
Le souci de réévaluer la dimension politique de l’événement tout d’abord. Grâce aux recherches menées en histoire politique, tant à l’échelle nationale qu’à l’échelle régionale, c’est toute une vision du Front populaire, longtemps marquée par les mémoires militantes des gauches, qui se trouve révisée. Période d’indiscutable essor et de victoire des gauches, les années 1934-1938 furent aussi, en effet, un moment décisif dans la recomposition des droites et dans l’élaboration de stratégies de contre-offensive, dont la connaissance aide à mieux comprendre le renversement du rapport des forces en 1938. Cela sans oublier l’ampleur des variations régionales des phénomènes à l’œuvre. Nous avons voulu croiser les regards en confrontant les travaux de spécialistes de régions où les gauches étaient très présentes, comme la Provence, d’autres où les droites dominaient, en Bretagne et surtout en Alsace, et, à travers les cas de l’Aquitaine – caractérisée par la forte présence des dissidents néosocialistes – et de l’Auvergne, de régions où le rapport des forces politiques était plus incertain.
Le souci de réévaluer la dimension sociale de l’événement ensuite. Moment d’intenses mobilisations collectives, dominé par la grève générale du printemps 1936, l’occupation des usines et l’impressionnante poussée de la syndicalisation dans le monde salarié, le Front populaire fut aussi le temps de la mobilisation des classes moyennes urbaines, de la petite paysannerie propriétaire – entre action directe et corporatisme – et du patronat, qui se dota d’une organisation unifiée.
On n’oubliera pas cependant de signaler dans cette introduction la complexité des processus étudiés. Si les logiques d’affrontement dominèrent incontestablement, des points de convergence entre droites et gauches comme entre patrons et salariés existèrent aussi, à des titres divers – réforme de l’État, consécration des conventions collectives, mise en place de mécanismes de conciliation, rôle des hauts comités – tandis que s’observaient, en dépit des oppositions, des modes d’organisation et des symboliques identiques ou ressemblantes entre adversaires 2 .
Pour que les travaux tiennent dans les trois journées du colloque, il nous a fallu faire des choix. Le souci de la comparaison internationale, peu développé, ne fut toutefois pas absent grâce aux interventions d’Aldo Agosti et de José Gotovitch 3 . Les jeux et enjeux de mémoire furent écartés, à regret – ils font l’objet de longs développements dans un colloque tenu à Dijon en juin 2006 4 . Il en fut de même des questions de genre, des aspects économiques, de la place de la jeunesse, des problèmes coloniaux.
Au total, il ressort de cette plongée dans un temps apparemment révolu une vision nettement plus complexe de la période, une compréhension des dynamiques des événements qui ne se résument pas, comme on le fait trop souvent dans les manuels de l’enseignement secondaire, à une crise politique succédant à une crise économique, toutes deux nourrissant une explosion sociale suivie d’un échec retentissant, que l’on n’explique que par des facteurs économiques et par les contradictions des partis du Front populaire. Les interactions entre toutes les forces politiques, les interférences avec le social et le culturel sont autant de facteurs qui contribuent à une compréhension approfondie de ce moment fort de l’histoire nationale et internationale.

Les manifestations de la faim, marche des chômeurs en 1934. (Coll. L’OURS.)

Affiche de la CGT. (DR. Coll. Michel Dixmier.)

Caricature extraite du Progrès agricole de l’Ouest , 29 décembre 1935. (Coll. particulière.)

Un fort courant pacifiste traverse le société française et la gauche en particulier, comme l’illustre cette affiche de la Ligue de la Jeune République contre les marchands de canons. (DR. Coll. Michel Dixmier.)

Tract anti-socialiste non signé. (Coll. L’OURS.)

Tract de la Ligue française des droits de l’homme, le 8 février 1934. (Coll. particulière.)

Après le 6 février 1934 : tract « A la classe ouvrière» : appel à se rassembler pour défendre la république le dimanche 11 février 1934. (Fonds Fernand Rude, Bibliothèque municipale de Lyon.)

Les insignes des ligues d’extrême droite, présentés dans Vu , n° spécial, 30 novembre 1935. (Coll. L’OURS.)

Meeting des Croix-de-Feu, le 30 septembre 1934 à Chantilly (Oise). De la Rocque à la tribune. (Fonds Colonel de la Rocque, coll. Centre d’histoire de Sciences-Po, archives d’histoire contemporaine.)

Affiche anti-Front populaire, référence à 1914. (Coll. Archives nationales.)

Manifestation motorisée des Croix-de-Feu à Paris, mai 1935. (Fonds Colonel de la Rocque, coll. Centre d’histoire de Sciences-Po, archives d’histoire contemporaine.)

Rassemblement contre le fascisme, fédération de Seine-et-Oise du Parti socialiste SFIO, 1935. Au premier plan Germaine Degrond et Eugène Descourtieux, secrétaire fédéral. (DR. Coll. Germaine Degrond/Madeleine Moulin, L’OURS.)

Affiche du Comité de propagande des républicains nationaux dénonçant « le Front populaire, c’est la guerre ». (Coll. Archives nationales.)

Affiche de L’Humanité , « Halte à la guerre, halte au fascisme», 1935. (DR. Coll. Michel Dixmier.)

Des électeurs devant des panneaux d’affichage présentant des documents du comité de propagande des Républicains nationaux, 1936. (Coll. Archives nationales.)

Profession de foi du Docteur G. Simounet, candidat aux élections législatives du 26 avril 1936 dans l’arrondissement de Bergerac, pour l’Union socialiste et républicaine (recto). (Coll. Archives départementales de la Dordogne.)

Affiches électorales du parti socialiste SFIO et du parti communiste évoquant la famille, 1936. (Coll. particulière.)

« Il faudrait trouver quelque chose de nouveau ! ». Entre les deux tours,
Robert Fuzier, dans Le Populaire de Paris du 29 avril 1936, se moque des affiches et de la propagande de la droite. De gauche à droite : De Kerillis, Pierre Laval et le colonel de la Rocque. (Coll. L’OURS.)

Affiche électorale du parti communiste reprenant le slogan du Front populaire : «Pain, Paix, Liberté». (DR. Coll. Michel Dixmier.)

Affiche de la CGT pour le 1 er mai 1936, reprenant notamment les mesures au programme du Front populaire. (DR. Coll. Michel Dixmier.)

Affiche du Comité de propagande des républicains nationaux contre l’Office du blé, principale mesure du gouvernement de Léon Blum au profit du monde paysan qui eut pour mission de soutenir les prix payés aux agriculteurs. (Coll. Archives nationales.)

Dessin de Robert Fuzier illustrant les grandes grèves, Le Populaire de Paris , mai 1936. (Coll. L’OURS.)

Léon Blum au Conseil national de la SFIO, le 10 mai 1936.
Au centre, Bracke, déclare au cours de cette réunion : « Enfin les difficultés commencent ! » (Coll. L’OURS.)

Une partie du gouvernement de Léon Blum. À ses côtés, Suzanne Lacore. (Coll. L’OURS.)

Photo illustrant les grèves avec occupations des lieux et prise d’otage des dirigeants de l’entreprise. (Fonds Albert Gazier, coll. L’OURS.)

Journée de grève massive aux Galeries Lafayette. (Fonds Albert Gazier, coll. L’OURS.)

Annonce d’une manifestation pour célébrer la victoire de la fédération du Nord du PS. (Coll. fédération socialiste du Nord)

De gauche à droite Léon Blum, Maurice Thorez, Roger Salengro, le 14 juillet 1936. (Fonds Marceau Pivert, Centre d’histoire sociale du XX e siècle.)

Couverture de la brochure de J. Desnots, À ton tour paysan , publiée dans le cadre de la préparation des États généraux de la paysannerie, organisée dans la foulée du Front populaire. La couverture indique « En mai-juin, 5 millions de travailleurs ont lutté pour le droit de vivre. 500 000 prolétaires ont occupé les usines. Le mouvement continue… De l’occupation des usines à l’occupation des terres par les paysans travailleurs. Les États généraux de la paysannerie ». (Coll. particulière.)

Mobilisation pour la paix et contre le fascisme au congrès des Jeunesses socialistes en 1938 à Chalon-sur-Saône. Au centre, le maire Georges Nouelle. (Coll. Fédération socialiste de Saône-et-Loire.)

Germaine Degrond en meeting, 1938. (DR. Coll. Germaine Degrond/Madeleine Moulin, L’OURS.)
Première partie
Enjeux politiques et approches historiographiques du Front populaire
Belgique : un Front populaire de papier…
José Gotovitch
Professeur à l’Université libre de Bruxelles (ULB)
Ces quelques pages ont comme modeste objectif d’offrir en ouverture de volume une présentation brève et schématique de l’effet produit hors de l’Hexagone par le Front populaire, effet en creux certes, mais d’une efficacité réelle.
À quinze jours des élections législatives, le journal Le Peuple , organe du puissant Parti ouvrier belge (POB), titrait le 5 mai 1936 : «Après l’Espagne, la France, après la France, la Belgique ! » Et confiant au POB le premier tour de piste pour la formation du gouvernement, comme le lui dictaient les résultats du scrutin, le roi Léopold III enjoignait cependant le vieux leader toujours sulfureux, Émile Vandervelde, de former «un cabinet d’union nationale et pas de Front populaire!» Cette peur était-elle justifiée? Pour le chef de la Sûreté de l’État informant le roi sur les grèves qui embrasent la Belgique en juin 1936, le Front populaire est en tous les cas «le plus grave danger auquel il faut parer en ce moment 5 ».
Il est intéressant de mesurer la part des fantasmes, des craintes et des espoirs que souleva en Belgique cette idée de Front populaire en regard des couleurs spécifiques que revêtirent les efforts déployés par le Parti communiste pour tenter de réaliser la politique adoptée par le V e congrès de l’Internationale communiste (IC).
Dans ce pays fortement industrialisé, les structures politiques sont stables car enracinées chacune dans un terreau social, économique et idéologique spécifique. Depuis la fin du XIX e siècle, elles se répartissent entre trois « piliers » que vient à peine ébranler à la fin des années vingt l’émergence d’un nationalisme flamand qui cherche ses marques et mord peu à peu sur l’électorat catholique alors que la crise aiguise par ailleurs les relations sociales.
Quand la stratégie du Front populaire s’inscrit à l’ordre du jour, les protagonistes du théâtre belge se présentent en quatre blocs que l’ont peut schématiquement esquisser comme suit. L’acteur-clé, objectif premier de l’IC, est ici une social-démocratie qui a conduit la classe ouvrière belge à l’action politique et lui a donné sa force à travers la construction d’appareils syndicaux, coopératifs et mutuellistes. Mais, depuis 1926, elle est réduite à l’impuissance par la coalition des droites. En 1933, elle adopte le Plan du travail élaboré par Henri de Man, à la fois comme outil de sortie de crise, comme instrument de conquête du pouvoir et comme arme de combat contre le fascisme. Elle entend enrayer la paupérisation des classes moyennes et mettre quelque frein à la toute-puissance du capital financier. Ayant aisément résisté à une scission communiste opérée en 1921, elle en a cependant gardé une hostilité radicale envers les communistes, leur interdisant notamment d’occuper des responsabilités syndicales.
L’Église catholique détient encore la toute-puissance sociale, culturelle et politique sur le monde chrétien. Elle structure, en miroir, l’autre aile du mouvement ouvrier, majoritaire en Flandre. Sa doctrine intègre au Rerum Novarum des accents furieusement corporatistes. Dans ses rangs se mène une franche croisade antibolchevique. Le troisième «pilier» devrait correspondre au radicalisme français. En réalité, le libéralisme, plus ancienne formation politique du royaume, est fort peu structuré. Parti d’élus, porte-parole de la laïcité – rôle qu’il partage désormais avec la social-démocratie –, il comprend à la fois l’aile marchande d’un capitalisme de combat, dont l’empire Solvay est une belle illustration, et des personnalités – entrepreneurs et intellectuels – porteurs d’une pensée progressiste. Ne disait-on pas encore au début du XX e siècle «les gauches libérales » ? En agitateur, en aiguillon du projet frontiste, le Parti communiste belge (PCB) émerge à peine d’un étiage catastrophique qui le vit presque disparaître (sectarisme et scission trotskyste). Mais, porté par l’agitation sociale qu’il saisit au bond et anime, il passe en 1932 de 1 à 3 députés, qui seront 9 en 1936. En avril 1935, il a abjuré le sectarisme qui l’avait laminé pour saisir avec enthousiasme le cours nouveau.
En face de ces composantes putatives d’un hypothétique Front populaire, une force s’affirme (17 députés en 1936) qui mène au nom du nationalisme flamand le combat antipatriotique et emprunte résolument outre-Rhin les rituels et l’idéologie : leVNV (Vlaamsch Nationaal Verbond, Union nationale flamande). Quant au rexisme, d’inspiration clérico-populiste, il recrute largement dans la petite-bourgeoisie, mais séduit également des franges ouvrières. Son leader, Léon Degrelle, saura s’attirer la sympathie (et l’aide matérielle) de Mussolini dont il copie tant la stature que le verbe.
Un Front populaire doit donc, pour avoir quelque chance de succès en Belgique, rallier à sa cause la social-démocratie, dont l’antifascisme ne fait aucun doute, mais qui entend mener seule ce combat (y compris en mettant sur pied des milices antifascistes). La participation du mouvement ouvrier chrétien constituerait la seconde clé, mais celui-ci ne dispose d’aucune autonomie politique. Les quelques pas effectués en 1936 en direction du Rassemblement universel pour la paix seront très rapidement désavoués. Les deux mouvements refusent également toute coopération avec les communistes.
L’ouverture va donc s’opérer via les intellectuels, notion qui recouvre en Belgique à la fois les universitaires et des éléments des professions libérales, recrutés parmi les avocats et les médecins principalement. C’est sous l’inspiration directe du modèle français que se crée d’abord, dans la proximité directe des universités de Bruxelles et de Liège, un Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (CVIA) dont les inspirateurs sont quelques intellectuels communistes qui bénéficient de réseaux maçonniques dont certains d’entre eux font partie 6 . En octobre 1935, une première «fondation» d’un Front populaire sous l’égide d’un professeur de l’Université libre de Bruxelles (ULB), ne connaît que l’adhésion du PCB et de divers dirigeants d’organisations de jeunesse, parmi lesquels quelques rares intellectuels catholiques et libéraux. Mais l’essentiel des forces politiques estime la formule sans objet, notamment en raison de la faiblesse du PCB.
La question fondamentale, et elle pèsera sur toute la séquence historique, est celle de la participation du POB au pouvoir. En effet, en mars 1935, le POB a accepté d’entrer dans un gouvernement tripartite dirigé par le catholique Van Zeeland. Celui-ci met fin à la politique systématique de déflation qui a occasionné la révolte ouvrière. La mutation ministérielle de Henri de Man, qui tente vainement de faire appliquer le Plan, et de Paul-Henri Spaak, jusqu’alors figure de proue de la gauche au sein du POB, ouvre une ère de présence socialiste au gouvernement qu’appuient fortement les syndicats, soucieux d’obtenir ainsi des mesures de protection pour la classe ouvrière. En décembre 1935, Émile Vandervelde prend clairement position contre l’idée d’un inutile et noyauteur Front populaire.
Mais les élections de mai 1936 ouvrent un second acte qui sera décisif. Le PCB a triplé ses sièges en incarnant l’opposition la plus affirmée à la montée fasciste, dont la menace s’est concrétisée par l’irruption des rexistes et du VNV au Parlement (21 et 17 sièges). Cette percée provoque la stupeur. Le délégué de l’Internationale communiste à Bruxelles,Andor Berei, évoque le danger d’une prise de pouvoir du «bloc réactionnaire fasciste », Rex-VNV-aile droite catholique, d’autant qu’Italiens et Allemands fournissent des moyens à leurs alliés belges 7 .
Relancée, et revigorée par la victoire française, l’idée du Front populaire mord désormais sur la base du parti socialiste, conquérant la majorité dans les deux plus importantes fédérations, Liège et Bruxelles, ainsi que dans la très remuante fédération des Jeunes Gardes socialistes. Des accords sont même conclus entre POB et PCB pour la direction des provinces de Liège et du Brabant 8 . Dans ce dernier conseil provincial, un accord permet de désigner un sénateur du Front populaire, seul élu du genre 9 . Sur la lancée, et dopées par l’élan qui soulève «le peuple de gauche» en faveur de l’Espagne républicaine, Jeunesses socialistes et communistes entament un processus d’unification concrétisé à la fin de l’année par la constitution des Jeunes Gardes socialistes unifiés. Les étudiants scellent cette unité dès la rentrée.Avec l’Espagne, ce sera le seul cas d’unité organique en Europe.
Mais, malgré l’Espagne – et aussi à cause d’elle –, la réponse officielle du POB et des travailleurs chrétiens est non à toute coopération avec les communistes au sein d’un front. La frange libérale qui s’était avancée renonce également. Sous la pression conjuguée des milieux patronaux, de la Cour et des catholiques, mais aussi des dirigeants syndicaux socialistes, le Front populaire remis à l’ordre du jour est définitivement enterré en quelques semaines. La tentative de formation d’un gouvernement sous l’égide d’Émile Van dervelde a été immédiatement torpillée par la droite.
Le 2 juin démarre une grève générale gigantesque qui mobilise 500 000 grévistes, nombre jamais égalé dans une lutte sociale en Belgique, et qui adopte ici et là les modes d’occupation à la française. La peur et la haine sourdent de toutes parts dans la presse de droite, dans les milieux patronaux! L’apocalypse annoncée se produirait-elle ? De leur côté, les dirigeants syndicaux socialistes voient monter, à la faveur du mouvement, l’influence des communistes qui ont dissous leurs centrales syndicales révolutionnaires et agissent désormais dans leurs rangs. Leur credo gouvernemental s’en trouve renforcé : seule la participation peut amener à la satisfaction de leurs revendications. Au-delà des indispensables avancées sociales exigées unanimement dans les rangs ouvriers, toute victoire bloquera la poussée communiste en leur sein.
Dans ce climat agité, les négociations se concluent rapidement :Van Zeeland reprend le gouvernail à la fois pour barrer la route à l’extrême droite et pour endiguer la tempête sociale. Il a publiquement et agressivement condamné le Front populaire comme formule marxiste. Mais le mouvement gréviste donne au POB une position de force au sein de son équipe ministérielle. Pour la première fois dans la très libérale Belgique, un gouvernement va forcer le patronat à la négociation. Le Matignon belge intervient le 17 juin, la grève battant son plein, et sous cette pression sont arrachés les quarante heures, les congés payés, la liberté syndicale, le salaire minimum.
La droite mettra peu de temps à regretter ces concessions, et son aigreur n’est pas pour rien dans l’accueil mitigé qu’elle fera à l’Ordre nouveau en 1940. En revanche, d’autres fractions du monde patronal ont compris tout l’intérêt qu’elles pourraient tirer de cette participation socialiste au gouvernement et seront prêtes pour la grande négociation qui enfantera l’État providence à la belge de l’après-guerre.
Le choix opéré par le POB a brisé toute éventualité ou nécessité du Front populaire pour faire face à la menace fasciste. Il a bloqué définitivement les velléités d’unité exprimées dans certains milieux démocrates chrétiens et libéraux. Malgré l’offre du PCB d’intégrer la structure fédérative du POB 10 , malgré les actions menées en commun pour l’Espagne, malgré le succès du CVIA à Bruxelles et Liège, mais aussi de certaines de ses formes à Anvers et Gand, le Front populaire et même son succédané, le Front unique socialiste-communiste, auront péri avant même d’avoir existé ailleurs que sur le papier ou dans le cœur de quelques utopistes. Pour le POB, axe crucial du projet, l’union nationale avait été jugée plus efficace – et l’avait été. Mais, paradoxalement, c’est avec les méthodes du Front populaire dans la rue et les usines, et par la peur qu’il avait suscitée, avec aussi ses revendications, que cet absent fut un agent efficace du progrès social dans le pays.
Le Front populaire dans le champ des gauches européennes
Aldo Agosti
Professeur d’histoire contemporaine à l’université de Turin.
Je voudrais organiser cette communication en deux parties. Dans la première, je vais aborder plus directement l’histoire du «grand tournant» qui affecte la politique des gauches européennes en 1934 et l’examiner dans ses principales phases et ses ramifications nationales. Dans la seconde, j’évoquerai quelques enjeux posés récemment par la mémoire et par l’historiographie des fronts populaires.

1934 : le « grand tournant » de la politique des gauches européennes
Annoncé par plusieurs signaux incertains qui commencent à se manifester après la prise du pouvoir d’Hitler et l’effondrement du mouvement ouvrier allemand, le tournant se produit en l’espace de quelques mois et conduit, une année après, à un changement total de la politique du mouvement communiste qui, à son tour, produit des effets multiples sur les gauches en général. Les facteurs qui déterminent ce tournant sont multiples et de différentes natures. On insiste souvent sur les raisons liées au changement de la politique extérieure de l’URSS 11 , ce qui est absolument justifié. Lorsqu’il devient évident que la crise économique commence à s’épuiser sans déstabiliser le pouvoir social et économique de la bourgeoisie, et même qu’elle le raffermit, et que dans ce processus le fascisme joue un rôle qui risque de se généraliser à l’échelle européenne, l’Union soviétique renonce à chercher un modus vivendi avec Hitler et parie, bien qu’avec prudence et sans oublier ses réserves, sur l’alliance avec les démocraties occidentales. Dans cette perspective, il devient prioritaire pour sa sécurité d’éviter à tout prix que dans ces pays ne l’emportent des forces prêtes à s’aligner et à suivre l’Allemagne nazie dans sa lutte à mort contre le communisme, et de favoriser en revanche la stabilité des gouvernements soucieux de contenir l’expansionnisme allemand.
On ne peut donc nier le poids que la politique étrangère de Moscou exerce dans le tournant du Komintern ; mais, dans le même temps, il serait faux de réduire ce tournant à un effet pur et simple des impératifs de celle-ci. La nouvelle orientation donnée à la politique de l’Internationale communiste paraît plutôt être – comme l’ont bien exposé les historiens anglais Mac Dermott et Agnew – le résultat d’une «triple interaction 12 », dans laquelle convergent l’action « d’en bas », dans au moins quelques sections nationales, les discussions et les initiatives qui prennent corps dans l’exécutif du Komintern et la volonté de l’URSS de tisser un réseau défensif face au danger représenté par l’Allemagne nazie.

Le désir d’unité de la classe ouvrière
On ne peut en effet sous-estimer le poids de la mobilisation unitaire d’une classe ouvrière qui, ayant déjà chèrement payé les effets de la crise économique, se montre décidée à ne plus subir passivement la suppression des libertés politiques et syndicales qu’implique la montée du fascisme. Sur ce plan, les historiens des différentes tendances reconnaissent l’importance, même symbolique, des «événements de février» dont la France et l’Autriche sont le théâtre. Ces événements sont connus, il est inutile de les rappeler ici. Ce qu’il faut souligner, c’est qu’ils fournissaient une série d’indications sur lesquelles les « états-majors » du mouvement ouvrier ne pouvaient que réfléchir sérieusement. En France, la dynamique des manifestations unitaires qui, après la journée du 6 février, « occupent » – à la lettre – les rues pendant plusieurs mois, est en elle-même significative : en province, ces manifestations précèdent de quelques jours la fusion des cortèges qui a lieu à Paris le 12 et elles vont continuer dans le mois suivant, alors qu’au contraire, dans la capitale, les rapports entre le Parti socialiste SFIO et le PC deviennent à nouveau tendus, les communistes dénonçant la «lâcheté» de la République bourgeoise face à la menace fasciste 13 .
En réalité, une pression forte et spontanée des organisations syndicales locales de la CGT et de la CGTU entraîne les militants socialistes et communistes et les amène à surmonter une division plus que décennale. Un témoin d’exception, le socialiste Léon Blum, dans son intervention à la commission exécutive de l’Internationale socialiste en septembre 1934, exprime très bien le sens de ce processus :

«Dans les régions les plus différentes et le plus éloignées du pays, on a perçu le même courant électrique. Le désir de l’unité, la volonté de l’unité, latents sans doute pendant des longues années, ont émergé tout à coup à la surface sous l’impact de l’agression du 6 février. […] Après le 6 février, les masses populaires ont compris instinctivement que, en France comme ailleurs, l’unité des travailleurs […] était la garantie la plus sûre contre la menace fasciste. La réaction naturelle qui jaillit de l’instinct d’autoconservation s’accorde avec un examen rationnel de la situation réelle. Nous sommes pourtant en présence d’un mouvement puissant, d’autant plus puissant qu’il est spontané, et que personne ne peut ou ne devrait refuser de reconnaître 14 ».
Si tels étaient les sentiments de l’homme qui avait plus que n’importe qui personnifié la défense de la « vieille maison» socialiste après la scission de Tours, ils étaient également partagés par les dirigeants communistes – et probablement par les cadres moyens jusqu’aux sommets du Bureau politique. Ils témoignent d’une longue tradition de loyauté républicaine que la classe ouvrière française avait assimilée de génération en génération grâce à un système d’éducation fondé sur les valeurs de 89. La menace fasciste ramène à la surface, au-dessus de la couverture étouffante de l’idéologie «classe contre classe », un «réflexe de gauche » selon lequel la démocratie, même bourgeoise, « c’est tout de même quelque chose».
En réalité, si l’on relit la presse de l’Internationale communiste (IC) et de ses partis – ainsi que les discussions à l’intérieur de ses organismes dirigeants –, on est frappé de constater que les journées de février en France éveillent une attention bien moindre que les événements contemporains en Autriche. Et pour cause : l’insurrection à Vienne et à Linz des ouvriers encadrés dans le Schutzbund contre la destitution de la municipalité de la capitale par Engelbert Dollfuss paraît encore correspondre avec la ligne établie par le XIII e congrès du Komintern en décembre 1933. Palmiro Togliatti, par exemple, croit voir «s’ouvrir en Europe une période de guerre civile des travailleurs contre les classes dominantes bourgeoises », et croit surtout discerner «un infléchissement de la crise de la social-démocratie, qui peut devenir, si l’action de l’avant-garde communiste se développe avec l’énergie nécessaire, une crise de désagrégation définitive 15 ». C’est une analyse cohérente avec la lecture du rapport entre crise, fascisme et révolution prolétarienne que l’IC n’a cessé de proposer au cours des cinq dernières années.
Mais les événements autrichiens impliquent aussi, pour un regard plus attentif, une leçon nouvelle pour les deux courants du mouvement ouvrier : d’une part, il est clair que le choix systématique du « mal mineur» que le Parti socialiste autrichien (SPÖ) a poursuivi avec la même obstination que le parti frère allemand, aboutit finalement à la défaite; d’autre part, on ne peut pas ignorer qu’à Linz et à Vienne les sociaux-démocrates ont eux-mêmes accepté de se battre armes à la main contre le fascisme, montrant ainsi que l’équivalence établie par le Komintern entre social-démocratie et fascisme n’a aucun fondement.
De plus – et c’est un autre facteur du tournant sur lequel on reviendra –, le déplacement à droite des équilibres politiques en Europe en 1933 et la radicalisation de la base ouvrière qui s’en était suivie ont réveillé des courants de gauche combatifs dans toute une série de partis sociaux-démocrates, tels les partis français, belge, espagnol, autrichien 16 . Cette tendance, même si elle n’arrive pas à dissiper l’hostilité irréductible de la partie la plus influente de la social-démocratie face au communisme 17 , ne peut que conditionner les positions de l’Internationale ouvrière socialiste (IOS), en l’empêchant de rejeter sans préalable toute hypothèse d’action commune. Mais, surtout, les fondements mêmes de la vision stratégique sur lesquels s’était fondée la reconstruction de la social-démocratie après la guerre et la révolution d’Octobre – la pleine confiance dans la démocratie bourgeoise et dans la possibilité de réformes permettant d’améliorer le capitalisme et l’ordre international – sont mis en cause 18 .
En Espagne, la démocratie parlementaire bourgeoise a des racines beaucoup moins solides et garde un visage plus étranger et hostile qu’en France et en Autriche aux yeux d’une classe ouvrière encore remarquablement influencée par l’anarchisme. Elle occupe dans ce processus une place cruciale. Dans le pays ibérique, un embryon d’organisation unitaire existe déjà, quoique sans structure nationale : ce sont les Alianzas obreras, qui rassemblent dès 1933 les socialistes du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), plusieurs groupes de dissidents communistes et du syndicalisme révolutionnaire et, après septembre 1934, un nombre croissant d’organisations locales du Parti communiste. Mais ici, bien plus que la dialectique subtile des sommets des partis politiques, c’est un puissant mouvement à la base qui se produit, une résistance mobilisant de larges couches de la société civile contre la volonté acharnée de revanche des anciennes classes dirigeantes. Cette tendance arrive à son zénith en octobre 1934, à la suite de la formation d’un nouveau gouvernement de droite. Dans les Asturies, région aux traditions révolutionnaires profondément enracinées, la tension sociale, alimentée par un front unitaire qui comprend les anarchistes, aboutit à une véritable tentative d’insurrection étouffée dans le sang. À Barcelone aussi, la grève générale du 6 octobre contre le nouveau gouvernement soulève une vague de répression majeure. Mais c’est justement cette répression qui pousse, dans la ville et dans la Catalogne entière, à une recomposition unitaire des couches populaires. C’est en octobre 1934 que s’amorce un mouvement dans les diverses régions du pays qui, s’il revêt des caractères différents, finit en tout cas par briser la barrière des vieilles divisions et par créer un climat d’unité à gauche, dans lequel la revendication de l’amnistie pour les prisonniers politiques joue un rôle central 19 .
À leur tour, les mouvements d’humeur à la base des partis communistes ne peuvent pas être simplement ignorés ou déformés par les groupes dirigeants. Des symptômes du malaise face à la politique «classe contre classe » imposée par l’Internationale se sont dès 1932 manifestés dans quelques partis – tel le PCF ou le Parti tchécoslovaque, mais aussi dans le parti communiste allemand (KPD) 20 . L’impact de la prise du pouvoir par les nazis a été très fort dans le monde de la culture, et une certaine mobilisation des intellectuels contre le danger du fascisme et de la guerre a lieu, à la fois sur l’initiative communiste, mais en dépassant l’étroitesse des mots d’ordre dont la tragédie du mouvement ouvrier allemand a démontré l’inefficacité. En France, le mouvement Amsterdam-Pleyel est le moteur essentiel de ce processus 21 de mobilisation des intellectuels. Dans les appareils communistes mêmes, bien que bureaucratisés, il existe un esprit d’autoconservation qui commence à prévaloir sur l’aveuglement idéologique. Cet instinct se fait sentir au sommet même de l’IC 22 . Staline, fin politique, se rend compte que l’ignorer pourrait in fine mener à une sorte d’euthanasie du Komintern ; et le Komintern n’est pas un instrument dont il est utile de se défaire alors. Le dictateur soviétique veut certainement maintenir ouvertes différentes issues, même si son jugement concernant la démocratie bourgeoise et la social-démocratie, négatif sur le fond, n’a pas changé. Mais il est conscient qu’il faut changer de ligne, qu’il faut faire quelque chose pour mettre fin à la série de défaites que le mouvement communiste a accumulées dans les dix dernières années. C’est une interprétation d’une tendance bien présente au sommet de l’État soviétique en 1934 (l’« interlude » entre la phase plus dure de la collectivisation et le déchaînement des purges après l’assassinat de Kirov) 23 . Staline devine en George Dimitrov, fort du charisme que ce dernier vient d’acquérir au procès de Leipzig, l’homme qui peut se faire le porte-parole d’une nouvelle politique du mouvement communiste, et il l’élève à la charge de premier secrétaire du Komintern. À son tour le communiste, bulgare, qui croit certainement plus que son mentor en l’unité antifasciste, ne se borne pas au rôle de simple exécutant, mais trace les lignes d’une révision profonde et audacieuse de la tactique du mouvement communiste, qui vise surtout à mettre fin à l’isolement de ce dernier dans les sociétés européennes, en lui donnant ou en lui restituant une dimension de masse 24 .

La France, un laboratoire
La France constitue le véritable laboratoire où les trois facteurs de cette complexe interaction se manifestent de la façon la plus claire, et devient ainsi l’axe stratégique de la nouvelle ligne. Le PCF, brûlé par les critiques dont il avait été objet en 1932-1933, suit d’abord avec prudence et même répugnance les directives de Moscou, qui pousse à une alliance avec la SFIO. Il n’accepte pleinement ces directives qu’après sa conférence organisée à Ivry, en juin 1934. Il faut tout de même reconnaître que, une fois engagés dans le nouveau chemin, les communistes français marchent avec détermination et courage, et apportent leur propre contribution à la mise en place de cette politique.
La directive du retour au front unique «d’en haut » est élargie durant l’été 1934 aux autres pays européens. Les résultats ne sont pas satisfaisants partout : dans beaucoup de cas, la méfiance de la social-démocratie demeure – et pour cause – enracinée et profonde ; et des résistances sourdes et acharnées se manifestent aussi dans les appareils de quelques partis communistes, comme le parti allemand ou le parti hongrois 25 . Néanmoins, c’est le climat d’ensemble qui change de façon sensible : de nouveaux contacts sont pris entre les directions des deux Internationales, et à l’automne 1934 leurs délégations se retrouvent pour organiser l’aide aux victimes de la répression déchaînée en Espagne contre les mineurs des Asturies.
Le tournant culmine dans le VII e congrès de l’Internationale communiste (juillet-août 1935). Dimitrov et Togliatti y expliquent dans leurs rapports les lignes fondamentales d’une politique fondée sur l’alliance des forces antifascistes et sur la défense du statu quo face à la menace d’agression nazie. Il se déroule en réalité en deux temps. Jusqu’à l’automne 1934, et peut-être même jusqu’au printemps 1935, l’Internationale insiste surtout sur l’unité ouvrière et l’unité de classe. Mais, bien que le but déclaré soit de toucher les couches traditionnellement considérées comme alliées du prolétariat (paysans, petite-bourgeoisie appauvrie), il reste soumis à la théorie de la supériorité d’une solution socialiste de la crise, qui va s’imposer comme la seule possible 26 . Mais le fait de prôner que, désormais, faire barrage au fascisme et donc défendre les institutions démocratiques existante est le but prioritaire débouche assez vite – surtout à la suite de l’initiative du PCF et de l’ouverture de Maurice Thorez vers les radicaux en octobre 1934 – sur une opération politique beaucoup plus ambitieuse. Il s’agit de rassembler dans un «front populaire», sans discrimination de classe, toutes les forces politiques qui assument cet objectif et sont prêtes à reconnaître le rôle international de l’URSS dans cette stratégie. C’est ainsi que, dès la fin de 1934, l’accent se déplace de plus en plus sur la nécessité d’étendre l’alliance non seulement aux bases sociales des partis démocratiques de la bourgeoisie, mais aussi à leurs organisations et groupes dirigeants. On peut dire que la saison des fronts populaires ne commence qu’avec l’acceptation de la nécessité de collaborer avec ces derniers et avec la modification du programme que cela implique (à savoir l’atténuation des revendications proprement socialistes et la priorité accordée à la défense des institutions parlementaires de la démocratie «bourgeoise»).

Les enjeux de la mémoire et de l’historiographie des fronts populaires
On est frappé par la place que le Front populaire occupe dans la mémoire communiste, et plus généralement de la gauche, une place qui paraît disproportionnée par rapport à sa durée historique et à ses résultats. Sous maints aspects, en effet, son histoire dans les années qui précèdent la Seconde Guerre mondiale est celle d’une série de défaites. Dans la plupart des pays européens, aucune forme durable de collaboration des partis communistes avec les partis socialistes ou les forces de la bourgeoisie dont ils recherchent l’alliance, n’est atteinte. En France, les grands espoirs suscités par la victoire des gauches en mai 1936 sont annihilés en moins d’un an et font place à une atmosphère de méfiance et de division. Des cinq gouvernements « techniquement » définissables comme de Front populaire qui se succèdent en trois ans, seul le premier, présidé par Léon Blum, se signale par le caractère incisif de ses réformes sociales, mais il n’a ni la force ni la cohésion intérieure nécessaires pour apporter un soutien efficace à la République espagnole menacée par la sédition militaire. La majorité parlementaire qui le soutient est affaiblie de l’intérieur par la pression des franges les plus conservatrices de la société française, et finalement elle s’effrite, déchirée entre la volonté de s’opposer à la politique agressive des fascismes et le désir parfois plus fort d’éviter à tout prix une autre guerre. Le même Parlement qui a donné sa confiance à Léon Blum livre quatre ans plus tard le pays, désorienté et humilié, à la dictature philo-fasciste du maréchal Pétain. En Espagne, le Frente popular, après avoir résisté péniblement et avec des fractures profondes pendant trois ans de guerre civile, est finalement défait sous le poids conjoint de la politique aveugle des démocraties occidentales et de ses dissensions intestines. À une échelle plus générale, la mobilisation contre le fascisme et la guerre ne parvient pas suffisamment à modifier l’orientation de l’opinion publique. L’Union soviétique elle-même n’est jamais vraiment conquise à l’idée qu’il soit possible de reformer l’ordre d’après-guerre ou même seulement de le maintenir, et d’éviter réellement la guerre. Il est significatif que pas un seul écrit ou discours public de Staline ne s’exprime clairement sur la notion de Front populaire : l’option en faveur de la démocratie qu’elle implique n’a pas de valeur en soi. Elle reste toujours fonctionnelle mais est subordonnée à la défense des intérêts de l’URSS 27 .

L’atmosphère du Front populaire
Néanmoins, il ne serait pas juste de considérer l’expérience des fronts populaires entre 1934 et 1939 dans cette seule perspective. Elle évoque en réalité une atmosphère, une mentalité, une coutume politique qui vont nettement au-delà de ses résultats pratiques et qui exercent une influence profonde dans de multiples directions. C’est ce qui a permis à la mémoire – au mythe, si l’on veut – des fronts populaires de survivre au-delà de leur défaite. On ne peut pas manquer de remarquer, comme le faisait Serge Wolikow dans son livre de 1996, que «dans un moment où les historiens […] jettent un regard panoramique sur le siècle écoulé, le Front populaire apparaît comme un épisode marquant d’une histoire politique et sociale dont la singularité, sinon l’exceptionnalité, reste frappante 28 ». En effet, la question des fronts populaires demeure encore bien vivace, malgré les apparences, dans le débat historique. Dans son livre L’Âge des extrêmes , un des plus grands historiens contemporains vivants, Éric J. Hobsbawm, nous a donné une lecture du XX e siècle qui regarde encore « la lutte contre l’ennemi commun» des années 1934-1945 comme un des moments décisifs dans la formation du monde contemporain; on pourrait même dire qu’il arrive à y voir, sous certains aspects, l’origine culturelle de cette « autoréforme » du capitalisme qu’il pose à la base des « années d’or » du Welfare State et du cercle vertueux entre croissance économique et conquêtes sociales des années soixante 29 . À son tour un autre historien anglais, Donald Sassoon, d’une génération plus jeune que Hobsbawm, mais très proche de lui du point de vue politique et méthodologique, a publié une synthèse admirable de l’histoire du socialisme ouest-européen, dans laquelle il aborde l’expérience des fronts populaires avec une démarche beaucoup plus critique, en soulignant sa faillite sur le plan de la politique internationale et en relativisant son succès en termes de conquêtes sociales. Néanmoins, il admet que les fronts populaires restent dans la mémoire contemporaine un des grands moments du XX e siècle, un symbole d’espoir et d’unité, un moment d’engagement des intellectuels, de progrès social, d’accès à la dignité pour les couches les plus modestes de la société 30 .

Le renouvellement des perspectives d’analyse en France, en Espagne et en Europe
Certes, l’étude des fronts populaires a connu dans les vingt dernières années un renouvellement assez profond. Les discussions passionnées dans lesquelles était engagée une bonne part de l’historiographie des années soixante-dix, notamment sur l’actualité des fronts populaires comme forme possible de transition au socialisme, ont perdu beaucoup de leur intérêt une fois passée l’époque de l’eurocommunisme et de la révolution des Œillets au Portugal. En outre, le centre d’attention des historiens s’est déplacé pour se focaliser sur deux pays où le front populaire a accédé au pouvoir, c’est-à-dire la France et l’Espagne. En France surtout, la recherche a couvert les rapports entre le Front populaire et les dynamiques du conflit social et de l’organisation ouvrière dans les différentes régions; tandis que l’on portait de plus en plus d’attention aux formes d’expression de l’identité sociale de la classe ouvrière, indépendamment de sa participation politique, ou à l’histoire de la culture, de ses pratiques et ses représentations 31 . Le déclin d’une historiographie fortement idéologique s’est manifesté aussi dans l’Espagne de la transition post-franquiste. Plutôt que de souligner les facteurs d’affrontements idéologiques et politiques, les historiens se sont intéressés à la façon dont la guerre avait été vécue dans sa quotidienneté, à ses retentissements dans l’univers mental des Espagnols et dans le monde de la culture. On a approfondi ainsi l’étude des réalités régionales, et plus généralement l’historiographie s’est efforcée de pointer les raisons historiques, sociales, culturelles et «traditionnelles» de la fracture affectant la société espagnole 32 .
De façon en quelque sorte parallèle, l’historiographie des pays qui n’avaient pas connu l’expérience du Front populaire ni comme gouvernement ni comme mouvement de masse, mais tout au plus comme culture politique, a dirigé son attention surtout sur les retentissements de la crise économique et sociale des années trente dans les différents systèmes politiques. L’éloignement de l’époque où le fascisme représentait un phénomène central de la politique européenne, l’affermissement du rapport entre démocratie et développement qui a marqué l’histoire de l’Occident européen, la conscience que le fascisme même, pour certains aspects concernant l’organisation des processus économiques et des rapports entre société et État, ne pouvait guère être séparé de la transformation générale des sociétés capitalistes dans l’entre-deux-guerres, tout cela a poussé à privilégier l’étude des cultures politiques qui, dès les années trente, ont essayé de répondre au défis politiques, économiques et sociaux lancés par la transformation du capitalisme et ont de quelque façon anticipé son autoréforme après la Seconde Guerre mondiale.
Établir une hiérarchie entre les politiques qui eurent comme but principal l’opposition au fascisme et celles qui eurent la possibilité de rechercher des formes nouvelles de gouvernement dans des sociétés «ouvertes» aurait peu de sens. Il faudrait plutôt remarquer, comme l’a fait un autre historien britannique, Geoff Eley, la convergence objective qui, au-delà des divergences idéologiques, s’est établie entre la stratégie communiste des fronts populaires et celle de plusieurs courants de la social-démocratie, pas nécessairement de gauche, se concrétisant dans une démarche commune : « construire le support populaire graduellement et dans la longue durée, en interprétant les aspirations progressives de toute couche de la société, exercer une influence publique croissante par les institutions existantes, bâtir l’autorité morale du mouvement de la classe ouvrière sur les fondements de la transition démocratique 33 ». Cette démarche survit au choc du pacte Molotov-Ribbentrop, et arrive à mobiliser les aspirations populaires autour d’une vision de réforme de la société fondée sur la citoyenneté démocratique, l’égalitarisme, la justice sociale. Plus encore que les convergences sur un programme – qui, jusqu’au début de la guerre froide, entraînent bien souvent des franges du catholicisme social aussi bien que du radicalisme libéral –, c’est l’antifascisme qui constitue le ciment de ce changement de perspective; ce même antifascisme qui a marqué l’expérience des fronts populaires d’une façon décisive, qui en a fait quelque chose de différent par rapport à tout autre « haut » moment de mobilisation sociale et politique. C’est la mobilisation contre le fascisme et la menace de la guerre – au-delà des contradictions impliquées par cette association – qui marque profondément la vie politique et culturelle de plusieurs pays, y compris dans certains États où l’influence du mouvement ouvrier organisé s’était toujours heurtée à des obstacles sérieux. Même les politiques plus pragmatiques entamées par les social-démocraties nord-européennes contre les effets de la crise économique peuvent être considérées comme une sorte d’« antifascisme préventif» ayant pour but d’éviter la dislocation sur le terrain de la réaction des couches moyennes et paysannes 34 .

De l’antifascisme
Après l’écroulement des systèmes communistes en Europe et la crise profonde des partis se réclamant de cette idéologie, cette vérité incontestable est devenue, en un sens, encombrante : plusieurs historiens – comme François Furet – ont été amenés à soutenir que l’antifascisme était une catégorie politique abstraite et exclusivement négative, donc dépourvue de vrai contenu; pour eux, sa fonction a été surtout celle d’un instrument de légitimation, d’une couverture servant à dissimuler les buts inavouables du communisme 35 . Certes, il ne s’agit nullement de nier que les décisions finales concernant la politique communiste, en France comme en Espagne, étaient prises à Moscou ; de la même façon, on ne peut pas nier qu’un élément de duplicité, de manipulation, de manœuvre a effectivement toujours existé dans l’action des partis communistes, même dans les moments les plus glorieux de leur histoire. Les archives sont là pour le montrer. Il ne faut pas oublier non plus que la reconnaissance de la démocratie bourgeoise comme terrain à défendre ne s’accompagne pas d’une élaboration théorique adéquate. D’abord l’antifascisme est plaqué dans le schéma classique des objectifs transitoires; ensuite, les transformations profondes dont la démocratie « bourgeoise » fait l’expérience sont saisies avec difficulté et retard par le Komintern et ses sections. Néanmoins, avec la période des fronts populaires, les partis communistes deviennent une force réelle, acquièrent une dimension de masse – en France et en Espagne surtout, mais pas seulement –, célèbrent la réconciliation avec leurs racines nationales, gagnent pas mal de terrain dans le processus de nationalisation-intégration des pays respectifs : d’une certaine façon, ils commencent à combler le fossé entre la dimension « téléologique » et la dimension « sociétale » qui marque toute leur histoire 36 . À côté de la légitimation et de l’autorité qu’ils tirent de leur lien avec l’URSS, ils créent les conditions pour développer les leurs propres, fondées sur le consensus qu’ils recueillent par leur action politique dans la société nationale. Donc, ce qu’il faut souligner, ce n’est pas tant l’ambiguïté que les partis communistes – en tant que porteurs d’un modèle de société incompatible avec la démocratie – introduisent dans le front de l’antifascisme. Bien plus importantes semblent les contradictions que leur participation à une expérience et à une pratique démocratiques ouvrent à l’intérieur de ces mêmes partis, les modifications qu’elles introduisent dans leur culture politique.
En même temps, l’antifascisme comme clivage politique et culturel est loin de se réduire à son rapport – pas du tout unilatéral, d’ailleurs – avec la stratégie et la tactique des partis communistes. Les thèmes de l’épuisement de la société libérale, de la faillite du marché, du déclin de la démocratie politique, de la crise du réformisme, atteignent les cultures politiques non communistes sous le choc des événements dramatiques des années 1929-1934. La recherche d’une collaboration politique avec les communistes, l’attitude plus favorable face à l’URSS et à sa réalité économique et sociale, sont la conclusion d’un processus qui se nourrit de la leçon des faits beaucoup plus qu’il n’est soumis à une sorte d’influence magnétique de l’idéologie communiste. Le phénomène le plus significatif n’est pas tant la mise en cause, même dans des partis légaux et légalistes, de la possibilité d’achever la transformation sociale par une voie pacifique et constitutionnelle; c’est plutôt l’affermissement de la conviction que n’importe quelle stratégie révolutionnaire doit impliquer au préalable l’établissement d’une démocratie politique et sociale solide, et donc la tendance à repenser les caractéristiques et les contenus du réformisme 37 .
L’antifascisme est précisément le terrain sur lequel cette révision parvient à se définir, sous l’impulsion du double rapprochement entre le mouvement communiste et le mouvement socialiste, et entre la gauche classiste et la gauche démocratique et radicale. Chaque culture politique apporte quelque chose aux autres et en absorbe l’influence. Le résultat final de cet amalgame, une fois la guerre finie, est une sorte de « transfiguration » de l’antifascisme, grâce à laquelle d’un côté celui-ci dépasse la négation du fascisme et dégage pour ainsi dire une énergie positive et constructive 38  ; de l’autre, la lutte entre fascisme et antifascisme assume aussi le caractère de la compétition entre différentes issue de la crise de l’économie libérale 39 . La victoire de l’antifascisme, malgré toute ses contradiction irrésolues, se prolonge au-delà du conflit et constitue la base de la construction de la démocratie d’après-guerre sur des fondements nouveaux.
La vague de grèves du Front populaire : des interprétations divergentes et incertaines
Stéphane Sirot
Docteur en histoire, chargé de cours à l’université de Cergy-Pontoise.
L’historiographie du Front populaire s’est largement déployée autour d’une triple dimension : celle d’un mouvement social d’une ampleur sans précédent; celle d’une expérience gouvernementale originale, dirigée pour la première fois en France par un socialiste, avec le soutien sans participation du PCF ; enfin celle d’un moment crucial de l’histoire du communisme, appréhendé d’abord essentiellement dans son contexte national, puis bien davantage dans sa dimension internationale, après l’ouverture de nouvelles archives dans les années quatre-vingt-dix 40 .
Chacun de ces aspects a soulevé et soulève parfois encore des débats, des divergences d’interprétation. Naturellement, l’importance de l’événement a rendu dès l’abord indispensable son intelligibilité, et d’ailleurs, l’effervescence du printemps 1936 à peine retombée, les premières tentatives d’analyse ont été produites. L’essai le plus précoce est publié en 1937, sous la forme d’un long article qui s’attache particulièrement à distinguer ses différentes phases 41 .
Mais la véritable émergence du Front populaire comme objet d’histoire se produit une vingtaine d’années seulement après son déroulement. Cela éclaire sans doute au moins en partie la tournure majeure prise par les analyses longtemps développées : «Jusque dans les années 1970, confrontés aux témoignages et aux mémoires d’anciens acteurs, les historiens ont dû analyser les événements en restant prisonniers d’une question qu’ils n’avaient finalement pas posée : la France de juin 1936 traversait-elle une crise révolutionnaire 42  ? »
Il est d’ailleurs patent qu’au moment où le Front populaire s’affirme en tant qu’objet d’étude, plus particulièrement au début des années soixante, deux types de productions s’entrechoquent : d’une part les souvenirs d’acteurs; d’autre part les travaux et colloques universitaires suscités par la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP) 43 .Ajoutons que certains auteurs présentent même la caractéristique d’incarner les deux dimensions, celle de l’acteur et celle du chercheur. Georges Lefranc en est certainement l’exemple le plus emblématique : militant socialiste actif durant l’entre-deux-guerres, il devient un analyste prolixe marquant de sa forte empreinte l’historiographie du Front populaire en général et celle des grèves en particulier 44 .
L’accent mis sur la signification révolutionnaire ou non du Front populaire oriente donc longuement – tout en constituant aujourd’hui encore un détour la plupart du temps obligé – le sens du double questionnement concernant les grèves de mai-juin 1936, dont Antoine Prost formule ainsi le contenu dès 1965 dans une communication à un colloque organisé par la FNSP : « […] il nous semble que toutes les controverses suscitées par l’interprétation des grèves de juin 1936 tournent autour de deux problèmes centraux : on se demande d’où est venu ce vaste mouvement social et où il voulait mener le Front populaire 45 ».
La teneur des interprétations est dans l’ensemble bien connue. Antoine Prost les a de surcroît réinvesties assez récemment 46 . Il n’en sera donc rappelé que les termes majeurs, leur émergence et leur évolution dans le temps. Puis nous essaierons surtout de nous positionner dans le débat historiographique, en insistant notamment sur l’inscription du mouvement social de mai-juin 1936 dans un temps long de l’histoire des grèves et du salariat, démarche qui paraît pouvoir contribuer à faire évoluer une historiographie aujourd’hui plutôt figée.

Pourquoi une telle vague de grèves? Les origines profondes et immédiates du mouvement
Un peu comme pour une guerre mondiale, il est rapidement devenu habituel de chercher à l’intense bataille sociale du printemps 1936 des raisons profondes et des causes immédiates.
Un peu curieusement, a priori , le questionnement s’attarde surtout dans un premier temps sur l’origine immédiate du déclenchement des grèves, plutôt que d’en rechercher des raisons davantage inscrites dans les profondeurs de l’histoire économique et sociale de l’entre-deux-guerres. Il faut sans doute voir là également l’écho marquant des débats qui ont agité les contemporains des événements, tant au cours de leur déroulement que dans leurs témoignages ultérieurs : s’agit-il de grèves spontanées ou, au contraire, de mouvements décidés, déclenchés, menés et encouragés par les militants ouvriers ?
Au moment des faits, tirant argument de sa non-participation au gouvernement, la droite accuse le PCF et ses relais militants à l’intérieur de la CGT (les ex-unitaires) d’être les chefs d’orchestre de l’événement, d’attiser les braises, de vouloir déborder par la gauche le cabinet mis en place par Léon Blum. Certains impliquent également l’ennemi héréditaire du moment, l’Allemagne, d’autres désignent un complot soviétique ou incriminent les deux ensemble, tel Henri de Kérilis dans L’Écho de Paris du 3 juin 1936 : «De toutes les hypothèses que j’entends formuler, une seule me paraît vraisemblable : les chefs communistes auraient été manœuvrés et entraînés par certains de leurs agents […] doubles au service de l’Allemagne. » Ou Jacques Bardoux dans la Revue de Paris du 15 août : «Un complot est tramé qui, s’il aboutit, assure l’instauration de la dictature rouge et ouvre nos frontières à l’invasion allemande. » La thèse du complot communiste porte même au-delà des cercles conservateurs puisqu’elle est par exemple reprise, avec des tenants et des aboutissants certes différents, par Pierre Monatte le 25 juin 1936 dans un article de La Révolution prolétarienne .
Les historiens ont tôt fait de réduire à néant ce qui constitue des fantasmes susceptibles d’être produits par une époque agitée où la théorie du complot est somme toute monnaie courante dans les champs social et politique. L’extrême gauche, en l’occurrence les trotskystes et la gauche du PS, privilégient davantage la thèse de la spontanéité des masses qui surgissent sur la scène socio-politique pour exprimer leur mécontentement et imposer un changement en profondeur. Cette extrême gauche elle-même, à l’instar du PCF mais dans une moindre mesure, a pourtant par ailleurs été convoquée par les tenants de la théorie du complot 47 .
Parmi les historiens, certains ont porté l’accent plutôt sur la spontanéité du mouvement, d’autres ont insisté davantage sur le rôle joué par les organisations ouvrières, en particulier par les syndicalistes de la CGT proches ou membres du PCF. Mais l’idée de la spontanéité paraît dominante, à condition de ne pas se méprendre sur le contenu de ce terme tel qu’il est employé : il renferme bien moins l’idée d’une éruption anarchique, incontrôlée et sans fondement, que celle d’un déclenchement sans manipulateur mais point sans racines.
Georges Lefranc est en général l’auteur le plus volontiers associé à l’interprétation d’un mouvement éclos de manière inattendue, soudaine, explosive. Le titre de son fameux ouvrage Juin 1936. « L’explosion sociale » du Front populaire , a certainement à lui seul beaucoup orienté d’emblée la lecture de son propos. Récemment encore, il a été écrit que cet auteur « fonde par ce titre une lecture du Front populaire, événement sans racine, dont la soudaineté sociale dit la surprise 48 ». Il semble pourtant que la lecture proposée par Lefranc soit moins caricaturale que cela; il écrit d’ailleurs lui-même dès la deuxième page de l’introduction de son ouvrage : «Rétablie dans son sens initial, l’expression d’explosion sociale traduit la soudaineté et la brutalité de l’événement. Il n’en a pas moins été préparé par une longue accumulation d’événements dont on ne pouvait prévoir à quoi ils aboutiraient 49 . » Ajoutons qu’un peu avant Lefranc, Antoine Prost avait écrit : « La seule thèse acceptable est donc, en définitive, celle d’un mouvement très largement spontané 50 . » Et d’ajouter en note : «Ce rapport a été rédigé avant la parution du livre de Georges Lefranc […] et la communication qu’il a consacrée à la “problématique des grèves françaises de 1936” [ …]. Dans l’ensemble […] les thèses de Georges Lefranc complètent les nôtres plus qu’elles ne les contredisent 51 . » Enfin, plus récemment encore, dans son article de critique historiographique et de réflexion, le même auteur confirme : « Il est donc clair qu’aucune force politique ou syndicale nationale n’a voulu ces grèves. Elles sont venues d’en bas, de la base, et non du sommet, des états-majors. C’est pourquoi on peut les dire spontanées 52 . »
Ni Lefranc ni Prost – ce dernier y insiste d’ailleurs dans son article de 2002 – ne méconnaissent pour autant le travail syndical de longue durée contribuant à créer un terreau favorable à l’émergence de la revendication sociale, ni l’accompagnement militant des conflits une fois ces derniers déclenchés.
Au fond, les historiens n’ont jamais vraiment prétendu que le mouvement de mai-juin 1936 serait en quelque sorte éclos de lui-même. Une certaine méprise est certainement favorisée par le sens non fermement défini donné au terme « spontané » par ses utilisateurs ; ils n’analysent pas les grèves de 1936 comme venues de nulle part mais comme souvent déclenchées sans véritable préparation, sans intervention syndicale initiale. Au fond, nous nous trouvons manifestement là en présence d’un faux débat d’histoire sociale, propice aux méprises et qui paraît avoir exagérément orienté ou cristallisé la réflexion des chercheurs.
Dans la foulée des premières études de Lefranc et Prost, de nombreux exemples ont montré que les premières grèves ont souvent émergé dans des établissements où ni l’organisation syndicale, ni la détermination des luttes antérieures n’ont joué un rôle décisif. Mais une fois déclenchées, même spontanément, sans mot d’ordre, les grèves ont assez fréquemment été prises en charge par les syndicalistes, qui les ont gérées, dirigées. En même temps, l’influence directe ou indirecte des syndicats dans le démarrage de nombreux conflits est évidente, comme l’ont démontré divers travaux réalisés depuis une trentaine d’années. Prenons brièvement quelques exemples significatifs. Ainsi, chez Renault, le mouvement a commencé dans des ateliers au sein desquels les militants communistes et ex-unitaires étaient les plus influents, et s’est propagé à partir de ces ateliers 53 . Il en est allé largement de même dans le bassin houiller du Nord-Pas-de-Calais 54 . Plus globalement, il apparaît que la vague de grèves a pris son essor dans les grandes usines rationalisées qui constituaient dans les années vingt les points d’ancrage de la Confédération générale du travail unitaire (CGTU).
Après ce questionnement initial sur les origines immédiates de la vague de grèves, l’accent est porté sur ses racines plus profondes, d’ailleurs davantage mises en exergue dans les travaux les plus récents.
Une interprétation est à cet égard communément avancée, à double entrée : l’une de temps politique court, l’autre de temps social plus long. Dans ce dernier domaine sont invoquées en général principalement les transformations de l’appareil de production et la conjoncture économique. Résumons : les racines de «l’explosion sociale » tiendraient pour une grande part au mécontentement du monde ouvrier, et plus largement d’un monde du travail qui a vu son horizon et sa condition bouleversés au cours des années séparant la Grande Guerre du Front populaire. La rationalisation, la taylorisation de l’industrie française représenteraient ainsi certainement la cause la plus profonde du mouvement.Timidement introduite avant 1914, cette rationalisation se généralise en effet à la faveur de l’effort de production nécessité par la guerre et s’amplifie au cours des années vingt, d’abord dans la mécanique et l’automobile. Cette évolution est à l’origine d’un bouleversement de la classe ouvrière : les ouvriers qualifiés sont menacés et font place peu à peu à des manœuvres et à des ouvriers spécialisés. Cette déqualification massive s’accompagne d’une modification dans le régime des rémunérations, avec l’extension du salaire au rendement, qui fait peser la hantise des cadences et développe la haine du chronomètre. La crise économique accentue considérablement ce malaise. Certes, le pouvoir d’achat des salariés recule peu durant la récession, mais les industriels cherchent à abaisser leurs prix pour conserver leurs parts de marché menacées par les dévaluations britanniques et américaines. Or l’absence de dévaluation du franc les contraint à agir sur les cadences pour diminuer les coûts salariaux. Ce ne serait donc évidemment pas un hasard si les «métallos», qui ont subi de plein fouet la taylorisation et ses conséquences, se sont trouvés au cœur du mouvement, en ont en quelque sorte été l’âme. De surcroît, ce processus s’est accompagné d’un renforcement des contraintes disciplinaires de la part d’un patronat qui veut régner en maître et ne tolère guère la contestation, et s’est déroulé notamment à la faveur de ce renforcement.
Cette présentation du décor socio-économique des années de l’après-guerre et de la crise économique peut ensuite aisément être articulée avec des causes politiques plus conjoncturelles sur lesquelles l’historiographie insiste très largement. Après des années difficiles, l’avantage pris par la gauche au premier tour des législatives, puis la victoire électorale effective du Front populaire, apparaîtraient au monde du travail comme le signal de la contre-offensive, le moment venu de chercher à améliorer des conditions de vie et de labeur qui se sont dégradées, sans même attendre la formation du gouvernement Blum. Simone Weil, comme pour bien d’autres aspects des lectures ultérieures du Front populaire, influence cette vision des événements : «Dès qu’on a senti la pression s’affaiblir, immédiatement les souffrances, les humiliations, les rancœurs, les amertumes silencieusement amassées pendant des années ont constitué une force suffisante pour desserrer l’étreinte […]. On pliait sous le joug. Dès que le joug s’est desserré, on a relevé la tête, un point c’est tout 55 . »
C’est un peu ce point de vue que les historiens ont ensuite rapidement formalisé, puis souvent maintenu dans leurs synthèses. Ainsi Serge Wolikow écrit par exemple que « c’est dans le contexte d’un changement politique esquissé, attendu et espéré, mais non réalisé qu’il faut resituer l’essor des premières grèves puis l’explosion sociale à la fin du mois de mai 56 ». Plus en profondeur, s’appuyant sur les travaux de Danielle Tartakowsky 57 , Antoine Prost ajoute que «l’explosion sociale de 1936 est indissociable, en effet, d’un climat politique profondément original ». Mais, ajoute-t-il, « plus que le résultat des élections, ce qui compte ici, ce sont les conditions dans lesquelles le Front populaire les a remportées, c’est le mouvement qui a porté au pouvoir la nouvelle majorité », c’est-à-dire le processus de mobilisation populaire né du choc du 6 février 1934, scandé par des manifestations et des meetings à répétition qui dessinent une culture de Front populaire valorisant et exprimant la force du groupe, du peuple rassemblé. Et de conclure : « L’explosion sociale de 1936 est d’abord, dans l’espace du travail, l’expression de la même culture politique 58 . »
Le point d’aboutissement actuel de l’historiographie des causes est au final bien résumé par le même auteur : « L’explosion sociale du Front populaire naît ainsi à la rencontre de trois temporalités qui interfèrent, s’amplifient et entrent en résonance comme des ondes de fréquence différente : le temps long de la taylorisation qui s’étend sur la majeure partie du XX e siècle et met en place de nouvelles formes et de nouvelles conditions de travail ouvrier, le temps médian de la crise économique qui comprime les coûts de production en développant le salaire au rendement et en intensifiant les cadences, enfin le temps court du politique et du culturel qui joue ici le rôle d’un déclencheur 59 . »
Après s’être interrogée sur les raisons d’une vague de grèves sans précédent, l’historiographie se penche, après ceux qui l’ont vécu, sur la nature du mouvement.

« Tout est possible » ou tout n’est-il pas possible ?
Le Front populaire a-t-il un caractère révolutionnaire? Si la question a pu être posée pour l’ensemble de cette phase politique originale, elle s’est vite focalisée sur la vague de grèves. Présente-t-elle un caractère révolutionnaire, a-t-elle pour finalité d’aboutir à des changements profonds, à une nouvelle société, à une prise de pouvoir des ouvriers dans l’entreprise? Ou marque-t-elle plus simplement une volonté d’obtenir des réformes modifiant des conditions de vie et de travail difficiles ? La nature même des conflits, accompagnés dans plus de 70 % des cas de l’occupation du lieu de travail, a permis de nourrir le débat.
Et là également, le questionnement de l’historiographie qui a cherché à répondre à ces questions s’est trouvé orienté par les pesanteurs des interrogations des contemporains. Parmi ces derniers, l’idée d’une situation révolutionnaire est présente aux deux extrêmes, en quelque sorte, de l’échiquier politique et social : le patronat la craint face au spectacle de ce qu’il perçoit comme une intolérable remise en cause de son droit absolu de propriété sur l’appareil de production; la gauche du PS l’espère, comme l’exprime le célèbre « Tout est possible ! » de Marceau Pivert dans Le Populaire du 27 mai 1936.
Par la suite, toute une partie de l’historiographie, certes à forte teinte militante, a voulu voir dans les occupations une signification révolutionnaire, depuis Jacques Danos et Marcel Gibelin 60 jusqu’à Jacques Kergoat 61 , en passant par Daniel Guérin 62 . La méthode utilisée à l’appui de la démonstration est presque toujours la même : sont convoqués les exemples au cours desquels les occupations se sont accompagnées d’une remise en route de l’usine ou les quelques déclarations dans lesquelles est contesté le pouvoir patronal et son droit de propriété sur l’entreprise. Le peu d’exemples cités, presque toujours identiques, suffirait pourtant à attester la marginalité de la remise en cause exprimée de manière radicale, et plus encore rarement mise en pratique. Après la parution de l’ouvrage de Kergoat, une telle position n’a d’ailleurs plus guère été défendue, même si elle a pu être encore récemment reformulée 63 .
Le point de vue dominant est au contraire plus fonctionnel : l’occupation a une visée d’abord pragmatique, elle représente une manière d’éviter le lock-out patronal ou la poursuite du travail par des non-grévistes, de faire pression sur l’employeur, même si « elle devint également un moyen pour les grévistes d’affirmer leur dignité et de populariser leurs revendications 64 ». Le matériel, les machines sont entretenus pour éviter d’encourir le moindre reproche des patrons dont on n’envisage nullement qu’ils ne pourront revenir dans ce qui reste indéniablement leur entreprise.
À ce qui est désormais la vulgate du sens de l’occupation du lieu de travail,Antoine Prost a adjoint une dimension complémentaire : « Ce qui est enjeu dans les occupations d’usine, c’est la nature même du lien entre patrons et ouvriers, celle du contrat de travail. Que l’usine soit ou non la propriété du patron importe peu ici; ce qui compte, c’est que le patron n’y soit pas chez lui au même sens qu’il est chez lui dans sa maison, avec sa famille. Le paternalisme […] se trouve contesté dans ses fondements mêmes 65 . »
Ces occupations sont en outre accompagnées de moments festifs qui participent largement du mythe des grèves du Front populaire.

Les grèves de 1936 : fête libératrice, exutoire des tensions ou tactique gréviste ?
Dans ce domaine encore une fois, l’attention a été attirée d’emblée par les contemporains, les reportages photographiques ou encore, bien sûr, le témoignage de Simone Weil. Par la suite, l’historiographie a donné une place à géométrie variable à cette dimension prégnante d’une part importante des conflits sociaux.
Alors que le Front populaire n’est encore qu’un embryon d’objet historique, cette geste festive est déjà mise en exergue 66 . Un peu plus tard,Antoine Prost y insiste à son tour dans sa communication de 1965, en écrivant à propos des grèves : «Ce qui leur donne leur caractère particulier, c’est d’être une cérémonie triomphale plus qu’une lutte, non un combat – l’issue n’est pas douteuse – mais une “fête”. » Elles sont, dit l’auteur, « une rupture avec l’univers quotidien […] le temps est aboli 67 ».
Georges Lefranc adopte un point de vue sensiblement différent. Dans sa communication d’avril 1966 à la Société d’histoire moderne, il ne nie pas que l’« atmosphère de joie […] existe », mais «elle est traversée de craintes » inhérentes à la mobilisation sociale, sur lesquelles il préfère insister 68 . De surcroît, dans son livre sur Juin 1936 , il ne développe guère la dimension festive.
Les productions plus récentes reconnaissent l’importance de la fête dans ces grèves et cherchent à lui donner une lecture mêlant l’acception libératrice, le contenu tactique et l’aspect d’exutoire. « L’occupation des entreprises manifestait la volonté commune des salariés », écrit par exemple Serge Wolikow, qui souligne en outre « la dimension libératrice des activités festives et toute leur importance symbolique 69 ».
Une production centrée sur l’analyse de l’exemple ardennais insiste plus particulièrement sur la nécessité de « tromper l’ennui » en citant notamment un article du Petit Ardennais du 15 juin 1936 : «Comme les autres jours et plus encore que les autres jours car c’était dimanche, les grévistes prisonniers volontaires se sont ingéniés à tuer le mieux possible les longues heures passées sur le tas […].Tout a été mis en œuvre pour chasser l’ennui 70 . »
Récemment, Antoine Prost a lui-même quelque peu infléchi son analyse des années soixante en la prolongeant, notamment « en liant davantage le registre de la lutte et celui de la fête. Affirmation d’une liberté conquise sur le temps et l’espace du travail, la fête exprime symboliquement ce dont la lutte affirme le sérieux 71 ». Ne peut-on mieux dire qu’il est difficile de réserver à la dimension festive une autonomie déconnectée du contenu des revendications, des enjeux de la lutte et plus généralement de la stratégie gréviste?

Faux débats et vraies questions : quelques jalons pour une (re)lecture des grèves de mai-juin 1936
Le fait même que le questionnement des contemporains ait pu si nettement orienter celui de l’historiographie nous paraît avoir conduit cette dernière à se trouver confrontée à deux écueils : surinterpréter quelques-unes des dimensions des conflits de mai-juin 1936 ; rester trop souvent la plume rivée sur le temps court.
Tel est d’abord le cas de la controverse au sujet du déclenchement des conflits, et en l’occurrence du niveau d’intensité de l’intervention militante. Que les grèves soient parties de la base doit-il conduire à qualifier les mouvements de 1936 de particulièrement spontanés? Le confirmer par la corrélation inversée entre taux de syndicalisation faibles et grèves de grande ampleur représente-t-il un argument réellement utile et pertinent?
L’« explosion sociale » du Front populaire ne résulte pas d’un mot d’ordre des états-majors, dit-on presque unanimement. Mais, dans l’histoire sociale de la France, quels sont les mouvements d’une telle ampleur dont on peut dire qu’ils émanent, au sens strict du terme, d’une volonté syndicale ou politique? C’est au contraire un classique de la configuration des grèves françaises de constater qu’elles partent d’une initiative locale qui échappe régulièrement à la structure syndicale. Et, classiquement là aussi, une fois déclenchées, même spontanément, sans mot d’ordre, les grèves sont souvent prises en charge par les syndicalistes auxquels il est volontiers fait appel, qui les dirigent, en gèrent le quotidien 72 .
Une preuve éminente de la spontanéité des grèves de 1936 serait offerte par la comparaison entre les taux de syndicalisation et l’ampleur des conflits dans les différents secteurs : les industries les plus grévistes (métallurgie, textile, industries alimentaires) présentent des taux de syndicalisation de 3 à 5 % ; à l’inverse, les chemins de fer, la poste, les services publics et l’enseignement ne font pas grève alors que leurs taux de syndicalisation s’élèvent entre 22 et 44 % 73 .
Il est permis de douter du caractère incontournable de la preuve ainsi administrée. D’ailleurs, dans le Paris des années 1919-1935, les métallos affichent l’un des taux de syndicalisation les plus faibles de la capitale tout en présentant la propension à la grève la plus élevée 74 . Difficile de s’étonner en outre de la faible mobilisation des cheminots, habituelle après l’échec traumatisant de leur mouvement de 1920 ; le taux de syndicalisation n’y change rien. Les postiers, les enseignants, les services publics ne font pas grève, mais quoi d’étonnant à cela? Il ne s’agit pas encore de secteurs fortement actifs dans le domaine de l’action gréviste ; celle-ci reste encore largement ouvrière, touche le secteur privé et fort peu le public, les fonctionnaires, dont le droit de grève n’est d’ailleurs vraiment acquis qu’après la guerre et son inscription dans le préambule de la Constitution de 1946.
Chercher à créer un lien entre la puissance syndicale et la fréquence du recours à la grève est quelque peu illusoire en France. Il faut peut-être accorder davantage d’attention à une tendance de fond qui veut qu’à l’époque domine dans la pratique gréviste le modèle « spontané-syndical 75 », dans lequel les ouvriers ont l’initiative du déclenchement de la grève, mais agissent par la suite sous la direction des organisations syndicales, dont la présence est aisément acceptée. 1936 voit se déployer ce modèle sur une vaste échelle, avec plus d’amplitude qu’à l’accoutumée mais sans rompre avec un usage désormais bien ancré dans la geste conflictuelle 76 .
De même, envisager la question de l’« occupation » sur la longue durée aurait permis de se débarrasser sans doute plus aisément du questionnement sur la situation révolutionnaire ou non, auquel cette pratique est rattachée. L’historiographie du Front populaire insiste certes sur le caractère pas totalement inédit en France de la pratique, en reprenant toujours les mêmes exemples, qui remontent rarement avant la fin des années vingt. Or, là également, l’observation sur la longue durée montre l’existence très précoce de l’idée selon laquelle rester sur le lieu de production peut constituer un élément majeur du rapport de force entre patrons et ouvriers. Et cela bien avant 1936 ou même 1929, et sans jamais aucune tentative effective de remise en cause de la propriété patronale !
Dès le milieu du XIX e siècle, des ouvriers expriment à quelques rares occasions leur mécontentement en se croisant les bras sur le lieu de production. En 1855, par exemple, se produit un événement qui intrigue le patron d’ouvriers tailleurs; il l’évoque devant le tribunal chargé de juger les responsables de cette coalition alors illicite, puisque la grève n’est dépénalisée que neuf ans plus tard : « […] j’ai refusé [les réclamations] en leur disant que s’ils n’étaient pas contents de mon atelier ils pouvaient le quitter. Ils y sont restés cependant mais sans travailler. Quand d’autres ouvriers que j’avais dû embaucher sont venus pour les remplacer, ils n’ont pas voulu quitter l’atelier. C’est alors que n’étant plus maître chez moi j’ai eu recours à M. le Commissaire de Police 77 . »
On se croirait presque en 1936 ! Il est de surcroît possible de relever quelques autres cas épars d’occupations. Ainsi, entre 1871 et 1890, on en compte six parmi les centaines de conflits qui émaillent une pratique gréviste en pleine expansion 78 . Autre exemple : dans le Var, en mai 1914, les carriers de Faron se croisent les bras dans la nuit et occupent leur lieu de travail 79 .
Puis, au cours de l’entre-deux-guerres, les arrêts de la production de quelques minutes ou de quelques heures, à l’intérieur de l’espace de production, tendent à se diffuser. Des velléités d’occupation se font jour, comme en mars 1921, quand les ouvriers d’un chantier de Gennevilliers qui refusent leur licenciement l’occupent la moitié de la journée 80 .
Sans oublier qu’en Europe, la grève avec occupation gagne notoirement du terrain depuis le crépuscule de la Grande Guerre jusqu’au milieu des années trente.Au cours de la première moitié de cette décennie 1930, les occupations commencent même à se banaliser 81 . Pourquoi? Principalement parce que ceux qui en ont usé ont démontré leur efficacité. Sur la longue durée, l’occupation du lieu de travail apparaît en effet avant tout comme une manière pour les grévistes de mettre de leur côté le maximum de chances de réussite. C’est d’ailleurs cette apparente efficacité qui accélère la diffusion en Europe de cette pratique, au cours d’une période où la crise économique complique les chances de succès des mouvements sociaux. Elle contribue en outre à forger une communauté solidaire qui se renforce au contact de la lutte en commun, là où le travail effectué souvent côte à côte mais dans la relative ignorance de l’autre ne parvient pas forcément à faire émerger une véritable proximité. Mai-juin 1936 généralise donc cette pratique : le Front populaire est un formidable moment d’accélération de ce mode d’action qui essaime, sans signifier pour autant en lui-même une quelconque volonté de remise en cause de la propriété patronale.
Par ailleurs, mais en lien avec la question des occupations, la problématique de 1936 comme mouvement festif ne doit pas tendre à opposer fête et tension due à la lutte. Nous sommes une fois de plus en présence d’un faux débat. Les historiens ont souligné que les échanges, les passerelles entre la fête et la révolte sont nombreux, que l’une et l’autre s’inscrivent ou non dans un cadre défini et ritualisé 82 . La grève n’échappe pas à cette réalité : la fête, « ce moment saturé de surexistence, de surabondance, dans lequel un groupe effervescent magnifie les moments heureux de sa pratique et se magnifie en lui 83 », s’immisce régulièrement dans les interstices de la tension créée par les exigences du rapport de force social. S’il est possible qu’elle soit simplement cet instant où s’échappent des crispations accumulées, elle participe aussi, de plus en plus souvent, de la tactique gréviste. Cette tendance historique de fond est de fait à l’œuvre également en 1936 dans toutes ses acceptions : libératrice, combative, unificatrice, tactique («tuer l’ennui », maintenir la mobilisation et la cohésion). La fête est intimement liée à la mobilisation sociale et à son contenu. Elle met en scène symboliquement ce que rejettent les grévistes. Dans l’usine à gaz de Poitiers, par exemple, des pratiques carnavalesques organisent l’enterrement des décrets-lois de l’ancien président du Conseil Pierre Laval : un cortège suit une charrette en guise de corbillard, sur lequelle repose une maquette de cercueil; puis un faux prêtre officie, entouré de figures de dignitaires en haut-de-forme. On retrouve « la forme classique – à la crémation près – de la mise à mort du Roi Carnaval, cérémonie d’exorcisme et de vengeance symbolique qui est dirigée ici contre les institutions et le pouvoir 84 ». Ailleurs, ce sont les funérailles d’un chef détesté ou d’un chronométreur honni que miment les grévistes 85 . La cohésion nécessaire à l’action se construit aussi par l’expression ludique des antagonismes, qui contribue à forger l’identité du groupe en mouvement : donner à voir l’adversaire participe d’un mode d’affermissement de l’unité des ouvriers en lutte.
Au fond, le mouvement social du Front populaire est à la fois la quintessence d’une période qui s’inscrit dans le « deuxième âge de la grève » et un moment charnière, à la lisière du passage au troisième âge des conflits du travail 86 .Au cours de ce deuxième âge qui s’étend de la fin des années 1860 à la Seconde Guerre mondiale, la confrontation sociale connaît une montée en puissance presque continue, se diffuse à des univers qui lui étaient jusque-là quasiment étrangers (ouvriers agricoles, employés). Les manières d’agir se compliquent, s’adaptent, se renouvellent. La revendication se fait plus fine, se diversifie, même si le salaire demeure prioritaire, dans un souci de régulation cependant plus affirmé, avec la volonté de revendiquer au-delà de l’horizon du quotidien (durée hebdomadaire du travail, congés payés 87 …). La tactique gréviste s’enrichit de formes qui cherchent à épouser les méandres de la conjoncture, pour rendre la mise en mouvement plus efficace, tandis que le syndicalisme s’empare pleinement du phénomène conflictuel. Les grèves du Front populaire nous paraissent s’inscrire dans cette logique globale, et il ne serait certainement pas inintéressant de les réinvestir à partir de la prise en considération d’une série d’évolutions de longue durée.
Ne faudrait-il pas, en outre, accorder une plus grande attention au caractère générationnel de 1936 ? C’est alors en effet que «le prolétariat industriel entre dans l’histoire [de France] 88 ». Le monde du travail, l’histoire sociale, n’auraient-ils pas leurs moments fondateurs, leurs fièvres qui contribuent à faire entrer, dans la douleur et la «jouissance de la confrontation 89 », des générations de travailleurs dans les champs politique et social? 1906, 1936, 1968, 1995… Sans déterminisme aucun, une histoire plus sociale des conflits du travail, du monde ouvrier, du salariat paraît plus que jamais nécessaire.
Enfin, l’étude du moment social «Front populaire » ne peut être en elle-même considérée comme achevée. Nous disposons encore de trop peu d’études fines sur les grèves rurales, qui méritent pourtant une attention tout aussi aigüe que celle portée au prolétariat industriel qui possède de moins en moins le monopole de la grève 90 .
Certaines approches localisées ou régionalisées peuvent également encore ajouter à nos connaissances, tel le cas récemment analysé de la Moselle. Cet espace géographique longtemps réputé être resté à l’écart de l’effervescence se situe en réalité à partir de la mi-juin 1936 dans le peloton de tête des départements frondeurs, avec 10 % des grévistes de France, la proportion de conflits avec occupation s’élevant à 78 % 91 .
Relire les conflits du Front populaire dans un temps plus long, en cherchant ainsi des problématiques inédites ou renouvelées, paraît indispensable pour dépasser les interprétations historiographiques classiques parfois focalisées sur des questions qui, bien qu’ayant longuement mobilisé les analyses, ne semblent pas toujours permettre d’aborder les enjeux cruciaux soulevés par la vague de grèves. Au cours de l’année 2006, les beaux livres d’images et autres rééditions de synthèses qui ont accompagné le soixante-dizième anniversaire de l’événement n’ont guère fait avancer la connaissance, faute d’approches nouvelles et originales 92 . À cette aune, le prochain anniversaire de « 36 » risque de davantage rappeler tout l’intérêt des travaux anciens plutôt que de célébrer la pertinence d’approches récentes somme toute assez pauvres, peut-être en partie à l’image d’une histoire sociale qui peine à se réinventer.
Les droites contre le Front populaire. Essai de bilan des recherches depuis dix ans
Gilles Richard
Professeur d’histoire contemporaine à Sciences Po Rennes, Centre de recherche sur l’action politique en Europe (UMR-CNRS 6051).
Longtemps négligés par les historiens, les adversaires politiques du Front populaire ont fait l’objet, depuis dix ans, de recherches assez nombreuses et souvent importantes. Si elles permettent probablement de réviser quelques-unes des interprétations jusque-là couramment admises sur cette période décisive de l’histoire de la France, il semble toutefois qu’on n’ait pas encore pris l’exacte mesure de leur apport. Trois preuves parmi d’autres, choisies dans des registres volontairement fort divers. L’ouvrage de Robert Soucy sur le fascisme français de 1933 à 1939 vient enfin d’être traduit en français, mais sans que la bibliographie ait été mise à jour, comme si rien n’était paru depuis une décennie. Michel Winock a rédigé une chronique mensuelle sur l’année 1936 dans L’Histoire , une des deux principales revues de vulgarisation historique en France : rien n’y est vraiment dit sur les droites, mis à part leurs journaux 93 . Plusieurs ouvrages de synthèse ont été publiés en 2006, à l’occasion du soixante-dizième anniversaire du Front populaire. Aussi étonnant que cela puisse paraître, dans plusieurs d’entre eux, des fautes, récurrentes, sont encore commises dans la façon d’orthographier les noms de quelques protagonistes importants des droites : Henri de Kerillis, Georges Loustaunau-Lacau ou Claude-Joseph Gignoux. Je me propose donc de dresser un premier bilan des travaux menés depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, dans l’espoir de faire connaître leurs principaux apports ainsi que les hypothèses et les questionnements nouveaux qu’ils autorisent.
La bibliographie sur laquelle se fonde cet article ne prétend pas le moins du monde à l’exhaustivité 94 . Elle donne cependant une vue assez fiable des sujets abordés depuis une dizaine d’années. On peut distinguer trois catégories de travaux :
– Les ouvrages dans lesquels sont exposées des interprétations, plus ou moins globalisantes, de la période, le Front populaire ne constituant qu’un aspect des choses, remis en perspective :

Mathias Bernard, Les Relations entre « libéraux » et « nationaux » de l’affaire Dreyfus à nos jours [habilitation à diriger les recherches (HDR), Paris IV, 2003]
Michel Dobry (dir.), Le Mythe de l’allergie française au fascisme , Albin Michel, 2003, 460 p.
Annie Lacroix-Riz, Le Choix de la défaite. Les élites françaises dans les années 1930 , Armand Colin, 2006, 672 p.
Frédéric Monier, Le Complot dans la République : stratégies du secret, de Boulanger à la Cagoule , La Découverte, 1998, 338 p.
René Rémond, Les Droites aujourd’hui , Louis Audibert, 2005, 271 p.
Nicolas Roussellier, Du gouvernement de guerre au gouvernement de la Défaite. Les transformations du pouvoir exécutif en France (1913-1940) [HDR, Sciences Po Paris, 2006]
Robert Soucy, Fascismes français ? 1933-1939. Mouvements antidémocratiques , Autrement, 2004, 481 p., préface d’Antoine Prost [ French Fascism. The Second Wave, 1933-1939 ,Yale University Press, 1995]
Michel Winock, «Retour sur le fascisme français. La Rocque et les Croix-de-feu », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 90, avril-juin 2006, p. 3-27.
– Des biographies d’acteurs politiques (Geoffroy de Montalembert, Henri de Kerillis, Georges Mandel, Xavier Vallat, François de La Rocque, Georges Bonnet, Paul Reynaud) :

David Bellamy, Geoffroy de Montalembert (1898-1993), un aristocrate en république , Presses universitaires de Rennes, 2006, 340 p.
Jean-Yves Boulic et Anne Lavaure, Henri de Kerillis, l’absolu patriote , Presses universitaires de Rennes, 1997, 278 p.
Bertrand Favreau, Georges Mandel ou la passion de la République , Fayard, 1996, 568 p.
Laurent Joly, Xavier Vallat (1891-1972), du nationalisme chrétien à l’antisémitisme d’État , Grasset, 2001, 446 p.
Jacques Nobécourt, Le Colonel de La Rocque, 1885-1946, ou les pièges du nationalisme chrétien , Fayard, 1996, 1 194 p.
Jacques Puyaubert, Georges Bonnet, 1889-1973 : étude biographique , Presse universitaires de Rennes, 2007, 371 p.
Thibault Tellier, Paul Reynaud (1878-1966). Un indépendant en politique , Fayard, 2005, 887 p.,
auxquelles on peut ajouter la remarquable étude prosopographique d’Olivier Wieviorka qui retrace, de la défaite jusqu’à la Libération, les parcours des parlementaires amenés à confier les pleins pouvoirs à Philippe Pétain en juillet 1940 :

Olivier Wieviorka, Les Orphelins de la République. Destinées des députés et sénateurs français (1940-1945) , Le Seuil, 2001 [HDR, 1999].
– Des thèses (le plus souvent) sur quelques grandes organisations politiques jusque-là fort mal connues (Croix-de-Feu, agrariens, Jeunesses patriotes, Action française, Alliance républicaine démocratique, Parti social français et Fédération républicaine) :

Albert Kéchichian, Les Croix-de-Feu à l’âge du fascisme. Travail, Famille, Patrie , Champ Vallon, 2006, 410 p.
Robert Paxton, Le Temps des Chemises vertes : révoltes paysannes et fascisme rural, 1929-1939 , Le Seuil, 1996, 312 p.
Jean Philippet, Le Temps des ligues. Pierre Taittinger et les Jeunesses patriotes (1919-1944) [thèse, Sciences Po Paris, 2000]
Jacques Prévotat, Les Catholiques et l’Action française : histoire d’une condamnation, 1899-1939 , Fayard, 2001, 742 p.
Rosemonde Sanson, L’Alliance républicaine démocratique, une formation de centre (1901-1920), Presses universitaires de Rennes, 2003
Jean-Paul Thomas, Droite et rassemblement du PSF au RPF, 1936-1953 : hommes, réseaux, culture. Rupture et continuité d’une histoire politique [thèse, Sciences Po Paris, 2002]
Jean Vavasseur-Desperriers, Culture, structures, stratégies d’une organisation de la droite parlementaire entre les deux guerres : la Fédération républicaine de 1919 à 1940 , Atelier national de reproduction des thèses [thèse d’État, Lille III, 1999,
auxquelles s’ajoutent le livre d’Olivier Dard sur ce qu’il est convenu d’appeler les « non-conformistes » ou les tenants d’une « troisième voie » :

Olivier Dard, Le Rendez-Vous manqué des relèves des années 30 , Presses universitaires de France, 2002, 332 p.,
la thèse de Corinne Bonafoux-Verax sur la Fédération nationale catholique :
Corinne Bonafoux-Verrax, À la droite de Dieu : la Fédération nationale catholique, 1924-1944 , Fayard, 2004, 658 p.,
trois études régionales (Bretagne, région lyonnaise) :
David Bensoussan, Combats pour une Bretagne catholique et rurale. Les droites bretonnes dans l’entre-deux-guerres , Fayard, 2006, 658 p.,
Mathias Bernard, La Dérive des modérés. La Fédération républicaine du Rhône sous la III e République , L’Harmattan, 1998, 432 p.
Kevin Passmore, From Liberalism to Fascism : the Right in a French Province, 1928-1939 , Cambridge-New York, Cambridge University Press, 1997, 333 p.,
et les thèses de Damon Mayaffre et de Sébastien Pietrasanta :
Damon Mayaffre, Le Discours politique dans les années trente. Analyse du vocabulaire de Maurice Thorez, Léon Blum, Pierre-Étienne Flandin et André Tardieu (1928-1939) [thèse, Nice, 1998]
Sébastien Pietrasanta, Bergery, Déat, Doriot et l’encadrement de la jeunesse [thèse, Paris X, 2005].
Une analyse synthétique de toutes ces recherches dans le cadre d’une communication est bien sûr une gageure. Pour tenter, malgré tout, de la mener à bien, j’insisterai sur l’idée de recomposition politique qui permet d’adopter un point de vue général stimulant pour appréhender la période. Imposée aux droites par l’évolution des gauches, sur fond d’accélération de l’industrialisation et de l’urbanisation de la France depuis la fin du XIX e siècle, et dans le cadre de la Grande Dépression des années trente, cette recomposition était déjà entamée avant le printemps 1936. Cependant, la victoire des gauches la précipita brutalement en même temps qu’elle en dramatisa l’enjeu.

Pluralité des stratégies de revanche à droite entre 1936 et 1938
On sait que le choc subi par les droites les 26 avril et 3 mai 1936 ne vint pas tant de leur défaite électorale – attendue, et finalement pas plus marquée qu’en 1932, en nombre d’élus – que de son contexte. Deux phénomènes s’additionnèrent de manière tout à fait imprévue : d’abord, le nouveau rapport des forces à gauche – un président du Conseil socialiste pour la première fois, en la personne de Léon Blum, un net essor du PCF (doublement des voix en quatre ans), un recul des radicaux qui perdaient leur place de premier parti de France ; ensuite, l’impressionnant mouvement social qui suivit les élections en mai-juin 1936, avec grève générale et occupation massive des lieux de travail pour la première fois dans l’histoire du pays. Les droites jugèrent leur défaite proprement dramatique du fait de la convergence inédite d’une victoire électorale des tenants de la République sociale chère à Jean Jaurès d’une part, d’un mouvement de masse des classes populaires contestant le pouvoir du patronat d’autre part.
Face à ce qu’il n’est pas exagéré d’appeler un traumatisme politique, le temps sembla venu pour les droites de s’unir. Pendant la campagne électorale déjà, un comité d’arbitrage des candidatures avait été mis en place sous l’égide du Centre de propagande des républicains nationaux (CPRN), lancé en 1926 et présidé par Henri de Kerillis. Dès le mois de mai, on vit Louis Marin, président de la Fédération républicaine (FR) 95 , proposer une « délégation permanente des groupes de la minorité » pour coordonner l’action des droites à la Chambre des députés. Tous les élus de la FR siégèrent pour la première fois ensemble au Palais-Bourbon, tandis que Pierre Taittinger renonçait de son côté à créer un groupe du Parti national populaire 96 . Dans le même registre, rappelons l’esprit de très large union qui sembla inspirer l’appel à un «Front de la liberté» lancé en mai 1937 97 , et le climat de relative unité qui régna dans la préparation des élections cantonales de septembre 1937. La nouveauté la plus grande résidait certainement dans l’incroyable floraison des comités locaux de « rassemblement national » – plusieurs milliers – dont l’étude générale reste à faire.
Pourtant, il apparut vite que le passage à l’étape suivante dans l’unification des droites serait difficile. En effet, des divergences de fond existaient entre elles, qui renvoyaient à des conceptions fort différentes de l’organisation partisane et, plus largement, de la vie politique. Fallait-il créer une structure fédérale qui coordonnerait les différentes forces, sur le modèle de l’éphémère Ligue républicaine nationale d’Alexandre Millerand en 1924 ? Fallait-il plutôt prévoir une simple coopération « technique » élargie (impression de tracts et d’affiches en commun, cours d’orateurs, documentation, campagnes communes dans les journaux et à la radio, etc.) sous la houlette du CPRN de De Kerillis ? Ou bien fallait-il aller jusqu’au bout du processus en fondant un grand parti libéral conservateur, comme Paul Reynaud l’avait déjà souhaité – vainement – en 1929-1930 ? D’accord pour prendre leur revanche sur le Front populaire, les droites se divisaient sur la manière de l’organiser.
Des fractions variées et, apparemment, croissantes étaient prêtes à jouer la carte de la radicalisation. On avait déjà assisté en mai 1934 à la formation d’un Front national, associant sous la direction de Charles Trochu les Jeunesses patriotes (JP) 98 , la Solidarité française 99 et, indirectement, l’Action française (AF) : première réaction face au « rassemblement populaire » qui prenait forme à gauche depuis la manifestation des ligues le 6 février précédent. En 1936, les choses s’accélérèrent. Il y eut en juin le lancement du Parti populaire français (PPF) par Jacques Doriot, exclu deux ans plus tôt du PCF ; l’extension du « dorgérisme » dans les campagnes 100  ; la dérive de pans entiers des partis modérés : les Jeunesses de la FR emmenées par Philippe Henriot (ancien orateur de la Fédération nationale catholique, député de la FR, il finit secrétaire d’État à l’Information en janvier 1944), l’antisémitisme premier d’un Xavier Vallat (commissaire général aux questions juives de 1940 à 1942), l’adhésion au Front de la liberté de Jean-Louis Tixier-Vignancour, député de l’Alliance républicaine démocratique (commissaire à la Presse et à la Radio en juillet 1940). La Cagoule 101 représenta la forme la plus avancée prise par cette radicalisation des droites : le ministre socialiste de l’Intérieur, Marx Dormoy, déjoua à l’automne 1937 une tentative de putsch que cette organisation clandestine fomentait, en lien avec certains officiers.
À l’inverse, la grande majorité de l’Alliance républicaine démocratique (ARD) 102 suivait son président, Pierre-Étienne Flandin, pour mettre en œuvre une stratégie éminemment centriste, hostile à l’affrontement des «blocs». Flandin visait certes la dislocation de la coalition des gauches au Parlement. Mais, loin de vouloir y parvenir à l’issue d’un combat frontal, il cherchait au contraire à renouer avec la traditionnelle « concentration républicaine », selon le vocabulaire parlementaire en usage depuis le début du siècle, associant les «modérés» et les radicaux. L’Alliance boycotta le comité d’arbitrage électoral d’Henri de Kerillis, bouda la Délégation permanente, combattit le Front de la liberté.
On pourrait se contenter d’expliquer ces divisions par les rivalités propres aux «partis de notables », par l’incapacité des modérés, que d’aucuns prétendent congénitale, à se plier à toute forme de discipline partisane. Les recherches récentes permettent cependant d’aller plus loin dans la compréhension des phénomènes succinctement décrits. La source principale des divisions à droite paraît bien avoir résidé dans le surgissement du Parti social français (PSF). Ce nouveau venu dans le système partisan, aussi dynamique qu’encombrant, était né en juillet 1936 du choix raisonné de François de La Rocque de transformer sa ligue d’anciens combattants, les Croix-de-Feu, en parti politique. Un choix qui allait se révéler décisif pour l’avenir des droites françaises.

L’irruption du PSF et ses effets sur le système partisan
On commence à bien mesurer désormais l’importance considérable de ce parti; du fait de son poids militant tout d’abord (1,2 million d’adhérents en 1938 103 ), mais plus encore du fait de sa nature profondément nouvelle. Sans entrer ici dans les détails 104 , je me contenterai de souligner trois points.
Le PSF fut d’abord une synthèse d’un type nouveau entre le «national» et le « social ». On était, en France comme dans bien d’autres pays d’Europe, à la recherche de cette synthèse entre le nationalisme qui servait de ciment aux droites, et la nécessité de prendre en considération la question sociale dont l’émergence ne cessait de s’affirmer depuis la fin du XIX e siècle. Ainsi, lorsque Pierre Taittinger réorganisa la mouvance des JP après juin 1936 105 , il créa – ou relança – un parti nommé Parti républicain national et social. L’originalité du PSF tenait dans le choix de mettre désormais l’accent sur le social plutôt que sur le national. «Social d’abord», selon la formule qu’aimait répéter le président du parti. Cette prise en compte du caractère central de la question sociale – la grève générale du printemps 1936 en administra une preuve définitive – donna au PSF une avance considérable sur ses concurrents. Elle lui permit aussi de se distinguer clairement de l’AF («politique d’abord», selon la formule célèbre de Charles Maurras) et des libéraux («économique d’abord») pour mieux afficher son ambition de combattre les forces marxistes sur leur propre terrain. Cette priorité du social se retrouvait dans les statuts du parti qui juxtaposaient à tous les échelons deux délégués : l’un à «l’action civique », l’autre à «l’action sociale».
D’où – deuxième caractéristique – un militantisme qui tranchait avec celui des modérés autant qu’avec celui des extrémistes. Ce militantisme reprenait en les développant les pratiques des Croix-de-Feu, bien sûr, mais aussi des associations d’anciens combattants en général, et, avant la Grande Guerre, de l’Action libérale populaire 106 . Un bon tiers des adhérents étaient des femmes et des jeunes de moins de 21 ans; beaucoup étaient issus des classes populaires, avec notamment, dans certaines régions, des cheminots ou des mineurs, ce qui préfigurait la « réconciliation » de la nation tant espérée par François de La Rocque, sorte de nouvelle «Union sacrée » pour temps de paix ; son activisme social est multiforme, avec les Syndicats professionnels français mais aussi Travail et Loisirs, les soupes populaires, les kermesses, les dispensaires gratuits, les centres sociaux. À travers ces pratiques, le PSF démontrait qu’il puisait son inspiration principale, sinon exclusive, dans la doctrine sociale de l’Église, relue à la lumière des expériences de solidarité vécues dans les tranchées.
C’est pourquoi – troisième caractéristique – le PSF devint vite un puissant aimant dont la force d’attraction s’exerça loin à la ronde dans le champ partisan : sur les agrariens, sur le petit Parti démocrate populaire, sur les radicaux, sur quelques (rares) socialistes parfois, sur le Comité de propagande des Républicains nationaux (CPRN) dont Jean Legendre était un des responsables du cours d’orateurs, et, surtout, sur les deux grands partis de droite : la FR, dont l’électorat catholique conservateur fournissait le principal vivier d’adhérents au PSF 107  ; l’ARD, qui voyait sa stratégie très directement concurrencée par le projet de François de La Rocque, consistant à vider le parti radical de sa substance électorale par la captation des classes moyennes propriétaires en crise (petite paysannerie, artisans et commerçants) 108 .
Le PSF fut-il un parti fasciste? Disons d’abord que poser cette question est parfaitement légitime 109 , et ce, pour deux raisons au moins. À gauche, on parlait abondamment depuis 1934 de péril fasciste, et les Croix-de-Feu puis le PSF l’incarnaient au premier chef aux yeux des militants des comités de Rassemblement populaire. C’était donc que ces deux organisations présentaient des traits suffisamment ressemblants avec le fascisme pour que la confusion fût au moins possible, au point de susciter la dramatique contre-manifestation du 16 mars 1937 à Clichy. Dans un autre ordre d’idées, j’ajouterai que ce type de questionnement est intellectuellement stimulant car il oblige à des réflexions sur la société dans son ensemble ainsi qu’à des comparaisons avec d’autres pays. Cela dit, je partage complètement les analyses récemment synthétisées par Michel Winock dans Vingtième Siècle . Le PSF ne fut pas un parti fasciste mais bien plutôt une tentative, très élaborée, de rassembler à terme toutes les droites dans une même organisation dont l’axe socio-politique aurait été la vaste mouvance catholique, partiellement ralliée à la République depuis la Grande Guerre, nationaliste, hostile à la laïcité républicaine et plus encore aux partis marxistes.
Sur ces bases, il me semble possible d’élargir la réflexion. Envisager le PSF comme la copie, plus ou moins conforme, d’un « modèle » extérieur – un modèle ambigu au demeurant : s’agissait-il du Parti national fasciste et/ou du parti nazi ? – me semble beaucoup moins efficace pour expliquer les faits que de le penser d’abord comme le ferment le plus actif d’une recomposition globale des droites et, plus largement, du système partisan français. Autrement dit, cela permet de comprendre les puissantes contradictions à l’œuvre au sein des droites jusqu’à la débâcle de juin 1940.
La manifestation la plus marquante de ces contradictions, on la trouve sans nul doute dans le lancement du Front de la liberté par Jacques Doriot en mai 1937. Celui-ci espérait faire du PPF le pôle de regroupement des opposants au Front populaire pour le transformer en parti de masse de type fasciste. Mais la FR fut, au bout du compte, la principale bénéficiaire de l’opération en sachant utiliser l’offre doriotiste pour mieux résister au PSF, Louis Marin ayant toujours refusé d’apparaître dans les meetings aux côtés de Jacques Doriot, malgré les demandes insistantes de celui-ci 110 . Citons aussi, parmi les épisodes les plus saillants qui prouvèrent la difficulté de s’unir, le scandale des fonds secrets qu’auraient reçus les Croix-de-Feu, qui donna lieu à un procès où l’on vit André Tardieu, ancien président du Conseil qui avait succédé à Raymond Poincaré, s’arracher à la rédaction de sa grande œuvre, La Révolution à refaire , pour charger François de La Rocque – les droites en furent profondément divisées ; les manœuvres de Pierre Taittinger pour un appel à Philippe Pétain, le vainqueur de Verdun, afin d’embarrasser le PSF en délégitimant son président; la très rude concurrence dans les élections législatives partielles de 1938-1939 ; enfin, la décision de reporter la date des élections générales à juin 1942.
De tout cela, que peut-on retirer pour progresser dans l’interprétation de la période du Front populaire ?

Hypothèses et pistes de recherche
Je ferai une première série de remarques sur les mémoires du Front populaire. Les mémoires de gauche dominent largement, entretenues par les socialistes et les communistes pour l’essentiel. Elles déclinent aujourd’hui par l’effet du temps qui passe, mais elles n’en ont pas moins contribué pendant un demi-siècle à la focalisation des recherches historiques sur les gauches, entendues au sens large, et sur leurs divisions : le succès puis l’échec du Front populaire étaient-ils avant tout l’œuvre des communistes ou des socialistes? Une mémoire de droite existe aussi cependant, bâtie par les acteurs, et beaucoup plus homogène qu’à gauche mais en même temps beaucoup moins visible, cela expliquant peut-être ceci : « Y penser toujours, n’en parler jamais », comme disait Léon Gambetta à propos de l’Alsace-Moselle. Le naufrage de l’État français rendit vite impossible l’énoncé abrupt du racisme social à l’encontre des classes populaires – la débâcle provoquée par «les quarante heures et le Pernod » ; version de Louis-Ferdinand Céline : «les loisirs et la vinasse ». Perdura cependant un récit marqué par l’accent mis sur l’incompétence économique des gauches. Une incompétence de principe qui rendait illusoire a priori tout espoir d’un vaste et rapide progrès social. On connaît bien les écrits d’Alfred Sauvy 111 . On peut y ajouter l’argumentaire développé en 1966 par Jean-Marcel Jeanneney face à Pierre Mendès France, à l’occasion d’un débat pour le trentième anniversaire du Front populaire, les deux derniers volumes de la monumentale histoire de la III e République de Jacques Chastenet 112 , ou encore la vision du Front populaire qui inspire l’œuvre prolifique d’Henri Amouroux 113 .
Il me semble que s’intéresser à cette mémoire des droites – dont les débats actuels sur les trente-cinq heures nous rappellent fort à propos la prégnance 114 – permet de dire avec force que le Front populaire fut un moment décisif de l’affrontement politique bipolaire en France. Cristallisa en effet à ce moment-là, de façon définitive, le nouveau clivage droite(s)/gauche(s) autour de la question : la République doit-elle être « sociale » ou non ? Ce clivage émergeait depuis la fin du XIX e siècle, quand les mutations de la société s’accélérèrent soudainement sous l’effet de la deuxième révolution industrielle. Il finit, précisément au printemps 1936, par l’emporter, sans l’effacer, sur le clivage qui avait dominé tout le siècle précédent, et qui portait sur la nature du régime politique. Envisager les droites dans leur affrontement aux gauches en 1936 – ou, mieux, entre 1934 et 1940 – permet assurément de remettre en perspective, et donc de relativiser, le rôle des divisions des gauches dans leur échec. La démission contrainte de Léon Blum en juin 1937 fut avant tout le résultat tangible de la contre-offensive multiforme et efficace des droites. Comment véritablement comprendre en outre la curieuse période des troisième et quatrième gouvernements de Camille Chautemps (juin 1937-mars 1938), sur laquelle les récits historiques passent vite, sans regarder du côté des droites? L’existence de profondes divergences stratégiques à droite paraît en effet constituer un facteur décisif pour expliquer que la coalition des gauches, née en 1934-1935, ait pu se maintenir encore pendant un temps relativement long après juin 1937 malgré ses déchirements, et que c’est derrière un président du Conseil radical que les droites furent obligées de se ranger en avril 1938.
J’ai dit qu’il me semblait intéressant d’aborder l’étude des droites à la fin des années trente en termes de recomposition, le PSF ayant été le principal catalyseur de la réaction. Quel bilan tirer de cette recomposition? La réponse est très difficile à fournir, car les processus à l’œuvre entre 1934 et 1940 furent brutalement interrompus par la débâcle, l’absence d’élections entre 1940 et 1944 et la disparition d’une vie politique démocratique. On sent bien, à lire les historiens des droites, qu’ils ne s’accordent pas sur le résultat : la FR allait-elle résister en radicalisant ses positions? Le PSF allait-il rafler toute la mise? Le parti radical allait-il servir d’axe de la recomposition en se « droitisant » pour mieux conserver ses positions électorales? On n’aura jamais de réponse certaine et définitive à ces questions. Mais ces débats inévitables sont utiles, car ils nous aident à interpréter l’histoire des années trente et celle de la Libération – à condition de se rappeler que la recomposition des droites à partir de 1944 fut le résultat des processus à l’œuvre entre 1934 et 1940 et de ceux qui se déroulèrent entre 1940 et 1944.
Quelques faits, pour baliser le terrain des recherches à poursuivre 115 . Les continuités fortes entre le PSF et le Rassemblement du peuple français, premier parti gaulliste, fondé en 1947, nous renseignent assurément beaucoup sur la nature profonde, non fasciste, du parti de François de La Rocque. La FR s’évapora en 1945. Le parti radical entra dans une phase de crises à répétition entre 1946 et 1956, déchiré entre une aile gauche et une aile droite, précisément parce que le clivage droite(s)/gauche(s) passait depuis 1938 en son milieu. La stratégie de Pierre-Étienne Flandin, souvent sous-estimée, fut reprise et amplifiée à partir de 1948 par Roger Duchet et Antoine Pinay, sous la conduite exclusive désormais des modérés et à leur unique profit, ce qui contribua à la crise généralisée du parti radical. Je fais aussi l’hypothèse que la mise en place du régime de Vichy fut d’abord une vaste opération politique destinée à récupérer et noyer le PSF. L’appel au vainqueur de Verdun, souhaité depuis plusieurs années par certains hommes de droite, à commencer par Pierre Taittinger, ne fut certes rendu possible que par la débâcle. Mais, dès lors, les effets escomptés se produisirent : sous la conduite d’un François de La Rocque politiquement paralysé, le parti s’enlisa, se délita, se brisa et sombra. Mais Vichy sombra aussi bientôt, et les cartes furent à nouveau redistribuées.
Je terminerai par une dernière question : ne peut-on aborder l’histoire du patronat à la lumière de celle des droites? Des patrons qui souhaitèrent ardemment l’union à partir de 1936 : ce fut la mutation de la Confédération générale de la production française en Confédération générale du patronat français (CGPF) sous la conduite de Claude-Joseph Gignoux, intégrant les petites et moyennes entreprises (PME) à l’organisation patronale dominée traditionnellement par les grands milieux d’affaires. Des patrons qui étaient néanmoins divisés, comme les hommes des droites, sur la stratégie de revanche à mettre en œuvre : jusqu’au-boutisme de certains qui n’hésitèrent pas à soutenir la Cagoule ; souci des autres de concentrer l’attention sur la reconquête des classes moyennes propriétaires afin de les détacher du Front populaire – version patronale, en quelque sorte, du projet flandiniste.
On présente en général l’accession de Claude-Joseph Gignoux à la présidence de la CGPF comme le résultat d’un compromis entre fractions rivales. Il n’était pas lui-même un patron. Il échappait ainsi aux conflits internes nés de la signature des accords Matignon qui avaient scandalisé bon nombre de patrons de province. Je crois que le choix de Claude-Joseph Gignoux eut une autre signification, non exclusive de la première, d’ailleurs. Le directeur de La Journée industrielle était avant tout un homme politique. Deux fois sous-secrétaire d’État, comme on le rappelle parfois, mais aussi élu local depuis 1919 comme on l’oublie toujours, député de l’ARD entre 1928 et 1932, candidat – malheureux – aux élections législatives de 1936 à Paris, proche d’André Tardieu et d’Henri de Kerillis, il était surtout l’un des vice-présidents de l’Alliance ; un des hommes les mieux placés pour coordonner la contre-offensive multiforme des classes dirigeantes, et un bon témoin de la «politisation élargie» de la société française à cette époque. À son retour de captivité en 1941, il fut nommé au Conseil national de Vichy, mais ne versa jamais dans l’ultracollaborationnisme. Il renonça discrètement à ses fonctions de maire en 1945. Il s’investit bientôt dans le mouvement fédéraliste européen et soutint dès sa fondation en 1948 le Centre national des indépendants et paysans, grand parti libéral modéré de la IV e République présidé par Antoine Pinay. Bel exemple de la capacité des classes dirigeantes à combattre le Front populaire, à s’adapter – non sans difficultés et graves errements – aux circonstances, à chercher, sans cesse et toujours, les moyens pour que les événements du printemps 1936, qu’elles jugèrent dès le départ catastrophiques, ne se reproduisent pas.
Il reste bien des recherches à mener. Sur deux grandes organisations encore mal connues, tout d’abord : l’ARD 116 et le CPRN ; sur l’implantation régionale des autres forces, et d’abord le PSF et la FR ; sur un certain nombre de personnalités : PierreÉienne Flandin, Louis Marin, Edmond Barrachin, etc. ; sur les comités de « rassemblement national»; plus largement, sur les classes dirigeantes, l’articulation entre milieux d’affaires et partis de droite, la stratégie développée en direction des classes moyennes propriétaires, base électorale du parti radical. Malgré l’ampleur de ces chantiers, les travaux récents sur les droites n’en sont pas moins féconds, autant par les connaissances nouvelles qu’ils apportent sur l’histoire de la France dans les années trente que par les hypothèses qu’ils permettent de formuler et le débat qui ne manquera pas d’en sortir.
Les archives « de Moscou » : histoire de l’État à la fin des années trente et naissance d’une source pour l’histoire du Front populaire
Sophie Cœuré
Maître de conférences à l’École normale supérieure.
En 1990-1991, on apprenait la présence à Moscou d’archives françaises de grande importance, tant quantitativement (271 fonds au total allaient être restitués) que qualitativement. Si les plus anciens dataient du XVII e siècle, l’essentiel des cartons contenait des documents datant de l’entre-deux-guerres, de nature publique (ministère de l’Intérieur avec notamment la Sûreté générale, état-major de l’armée) ou privée, avec par exemple la documentation de la SFIO, de la CGT ou de Léon Blum. En tentant de retracer l’histoire de ces archives saisies par divers organismes allemands concurrents présents dans la France occupée entre juin 1940 et 1944, puis récupérées par l’Armée rouge 117 , on reste frappé par la manière dont ces pratiques s’inscrivirent sans solution de continuité dans un processus d’attention croissante portée à la documentation courante et aux archives historiques par les États européens, tant démocratiques qu’autoritaires ou totalitaires.Trois lignes de force peuvent être distinguées dans une tendance qui marqua fortement le premier XX e siècle : une ligne de force opérationnelle (l’usage diplomatique et stratégique des papiers d’État et la légitimation progressive de leur échange ou de leur saisie par le droit international, avec notamment la convention de La Haye en 1907 qui autorisait la confiscation par les vainqueurs des «biens mobiliers pouvant servir aux opérations de la guerre ») ; une ligne de force historique (avec la mobilisation inédite des institutions d’archives soviétiques et nazies au service d’une réécriture de la mémoire nationale pour l’avenir, dans laquelle l’érudition n’avait plus sa place) ; et une ligne de force politique et idéologique (avec le fichage accru des individus par les bureaucraties policières et, en URSS et en Allemagne, des pratiques de saisie ou de destruction du patrimoine mémoriel des personnalités ou des groupes raciaux, religieux ou sociaux considérés comme dangereux).

Préserver les archives sous la III e République
La III e République participait depuis l’affaire Dreyfus du gonflement des administrations de surveillance et de renseignement, dans un contexte de professionnalisation inégale et de débat sur la politisation du service de l’État 118 . Dans le même temps, la centralisation accrue de la direction des Archives de France s’accompagnait d’une prise de conscience partielle par les autorités de l’intérêt de la protection en temps de guerre, tant des archives historiques que de la documentation administrative. À la fin de la Première Guerre mondiale, le directeur des archives Charles-Victor Langlois avait évacué à Bordeaux trois wagons d’archives « précieuses » et mis à l’abri une partie des archives départementales du Pas-de-Calais, et de la ville et de l’évêché de Reims. Dans les années vingt et trente, l’organisation administrative des archives nationales et départementales fut parachevée, en même temps qu’étaient améliorés le dépôt des minutes des notaires (loi du 14 mars 1928) et le versement des documents administratifs, sous l’impulsion du ministre de l’Éducation nationale Jean Zay (décret du 21 juillet 1936 instituant le principe des versements obligatoires et périodiques, et l’obligation de visa pour les destructions). L’impulsion était donnée, mais les pratiques n’eurent guère le temps de s’améliorer. Deux ans plus tard, alors que la menace de guerre se précisait, les plans d’évacuation furent établis pour protéger les biens culturels d’une menace de bombardement, et non d’une occupation durable. On évacua à partir de l’automne 1938 les séries les plus précieuses des Archives nationales, tandis que les archives départementales et municipales des régions frontalières et côtières étaient cachées dans des « dépôts abris », le plus souvent des châteaux loués à des particuliers. Le ministère des Affaires étrangères mit à l’abri la même année les séries de la «correspondance politique» antérieures à 1896 dans des caves louées à la Banque de France. Puis, entre la déclaration de guerre et mai 1940, 30 000 cartons de papiers diplomatiques datant des vingt années précédentes furent déménagés depuis le Quai d’Orsay dans plusieurs châteaux de Touraine. Quarante tonnes d’archives des services spéciaux du ministère de la Guerre quittèrent également Paris pour le Sud-Ouest, avant d’être camouflées dans l’arsenal de Toulon et à Marseille, tandis que trente tonnes provenant du contre-espionnage militaire se trouvaient au château de Roquefort, dans le Sud-Ouest.
Dans le choc et la surprise de la défaite, le phénomène de destruction hâtive demeura limité. Le plus spectaculaire fut l’incendie de papiers dans les jardins du Quai d’Orsay, le plus légendaire, le sabordage sur la Seine d’une péniche chargée de dossiers de la préfecture de police de Paris, événement dont la mémoire allait largement masquer la réalité des saisies dans cette même institution. Car la culture de la protection était demeurée très relative : entrant dans les locaux désertés du Quai d’Orsay dès le 14 mai 1940, les « commandos » du ministère des Affaires étrangères du Reich dirigés par le baron Künsberg allaient trouver immédiatement le plan d’évacuation leur permettant de faire revenir à Paris les documents qui les intéressaient, tandis qu’un train de documents du deuxième bureau était découvert bloqué en gare de La Charité-sur-Loire. Malgré le précédent des autodafés nazis, malgré les perquisitions qui avaient frappé le parti communiste interdit depuis le pacte germano-soviétique, ses membres ou ses éditions, et montré que l’espace des libertés se restreignait aussi en République, ni les personnalités ni les associations (Ligue des droits de l’homme, partis politiques ou loges franc-maçonnes) n’avaient anticipé des saisies massives, même si elles se savaient tant menacées par les occupants nazis que désignées comme ennemies par le régime de Vichy. Ainsi, Léon Blum quittant Paris laissa intacts sa bibliothèque et les dossiers de toute une vie politique et littéraire, dans un appartement qu’il allait retrouver vidé en 1945.

Le butin des Allemands puis des Russes
L’ampleur du butin des occupants n’est donc guère surprenante. Les saisies, réalisées systématiquement suivant une conception très extensive de la convention de La Haye par les commissions d’historiens et d’archivistes installées plusieurs années durant dans les locaux mêmes des ministères des Affaires étrangères et de la Guerre ou aux Archives nationales, s’accompagnèrent de spoliations de biens privés et de pillages purs et simples, selon des frontières mouvantes. Cette situation se compliquait des rivalités entre organismes allemands (ERR d’Alfred Rosenberg, SD et Gestapo, ministère des Affaires étrangères) et par la concurrence avec le gouvernement de Vichy pour les documents communistes et francs-maçons. En 1945-1946, à l’aboutissement d’un long périple de Paris et Berlin vers la Silésie et les Sudètes de caches en caches, les cartons français vinrent se fondre dans « l’hyperfonds » des Archives spéciales. Ce centre secret de la banlieue de Moscou rassemblait tant les documents que l’URSS avait saisis légalement chez l’ennemi (les Alliés avaient fait de même, lors d’une véritable course de vitesse pour s’emparer des papiers des organisations nazies et des ministères régaliens du Reich) que le butin nazi récupéré par l’Armée rouge lors de sa progression, puis dans sa zone d’occupation. Les autorités soviétiques étaient parfaitement conscientes de n’avoir aucun droit à ne pas restituer immédiatement ce butin, d’autant que les Britanniques et les Américains concentraient livres et archives dans l’Offenbach Archival Depot installé en 1946 dans la banlieue de Francfort, et montraient l’exemple par leur collaboration avec la Commission de récupération artistique française.

Le retour des archives en France, mémoire et recherche
Dès lors, le silence sur les archives spoliées s’inscrivait dans l’histoire conjuguée de la mémoire refoulée de l’Occupation en France, de la mémoire magnifiée de la «grande guerre patriotique » en URSS, et des relations diplomatiques Est-Ouest, pour aboutir in fine à un retour difficilement négocié dans la seconde moitié des années quatre-vingt-dix puis dans les années 2000. Réceptionnés à Paris par le service des Archives diplomatiques, ces cartons allaient être traités dans le respect de la loi de 1979 sur les archives, et du code du patrimoine. Les archives privées, associatives ou individuelles, étaient restituées aux ayants droit, qui avaient toute liberté de les conserver ou de les déposer dans le centre de conservation de leur choix. Les archives publiques étaient versées aux administrations héritières, qui les géraient selon leurs usages et selon leurs moyens. Ainsi, le service historique de la Défense recevait toutes les archives militaires, dont le deuxième bureau de l’État major de guerre (EMG), et prenait le parti de les réintégrer à son cadre de classement, dispersant au bénéfice des chercheurs les fonds gelés par cinquante années de guerre froide. Le Centre des archives contemporaines (CAC) de Fontainebleau, dédié en principe aux documents postérieurs à la IV e République, recevait, quant à lui, pour des raisons d’espace disponible, tous les fonds des ministères et organismes publics civils qui avaient été emportés par les occupants 119 . Citons les 15 000 dossiers et les quatre fichiers de la direction de la Sûreté nationale du ministère de l’Intérieur (qui prend donc la suite de la fameuse série « F7 » du Centre historique des Archives nationales), des ministères des Colonies, des PTT, du Ravitaillement, de l’Agriculture, de l’Information, du Commerce, de la Santé…, les commissariats spéciaux aux frontières et les préfectures (à l’exception de la préfecture de police de Paris, qui usa de son statut dérogatoire pour les verser dans son propre service d’archives), ou encore le Comité pour l’emploi des réfugiés espagnols dans l’agriculture et le Comité d’aide aux enfants espagnols réfugiés en France. Le CAC conserve incontestablement, parmi les dossiers qui sont revenus de Moscou, les sources les plus riches pour l’histoire du Front populaire stricto sensu et de la vie politique de l’entre-deux-guerres. Le choix qu’il a fait de respecter le classement opéré par les archivistes soviétiques rend parfois difficile la recherche via les inventaires traduits du russe, mais donne en réalité à ces fonds un double intérêt. Ils sont non seulement des mines d’informations pour l’historien, mais aussi de véritables «fossiles archivistiques ». Emportés directement depuis les bureaux de l’administration française sans avoir subi de tri autre que celui des services allemands, ils furent traités par les Archives spéciales entre la fin des années quarante et les années soixante selon les catégories forgées par l’idéologie stalinienne (« impérialiste », « fasciste », « antisoviétique », «progressiste» pour les partis ou les personnalités, «koulaks» pour les paysans français ou encore « gardes blancs » pour les émigrés russes) et suivant la logique qui leur était propre : indexation rapide des noms propres dans des fichiers, recherches prioritaires des informations politiques et militaires, absence de respect des fonds. Les dossiers qui furent extraits à destination du comité central du Parti communiste (ce fut par exemple le cas de renseignements de la police française sur Maurice Thorez, Palmiro Togliatti ou Pietro Nenni, qui vinrent nourrir leur dossier personnel) ou d’autres institutions soviétiques pour le renseignement et les pressions politiques personnelles, se trouvent ainsi toujours à Moscou. La même logique de constitution «brute» (qui nous vaut par exemple de récupérer non seulement la correspondance, mais aussi la comptabilité privée de Léon Blum) et de traitement en URSS s’est appliquée aux fonds privés. Leur liste livre en quelque sorte un panorama – certes partiel en raison des destructions et des pertes – des « meilleurs ennemis » du régime nazi dans les années vingt et trente, soit avant tout des personnalités de gauche, juives ou non (Léon Blum, Jules Moch,Yvon Delbos, Cécile Brunschvicg, André Ferrat, Louise Weiss, Boris Souvarine…), des intellectuels (Marc Bloch, André Maurois, Sylvain Lévi, Benjamin Crémieux…), des maisons d’édition (Éditions sociales internationales…), des partis (SFIO et Comité national des femmes du parti socialiste français, documents déposés à l’Office universitaire de recherche socialiste, parti radical) et des syndicats (près de vingt fédérations syndicales, documents déposés à l’Institut CGT d’histoire sociale), des organisations protestantes, catholiques et juives, des loges maçonniques, des associations de défense de la Société des nations, de lutte contre l’antisémitisme (LICRA), de défense des droits de l’homme (LDH, documents déposés à la BDIC à Nanterre), des associations d’émigrés antifascistes, etc.
Les contributions rassemblées par ce colloque montrent tout l’apport des «archives de Moscou » à la stratification historiographique du Front populaire, dont la première couche avait été formée par «l’histoire à vif 120 » tentée dans l’urgence par les accusés du procès de Riom en 1942 recueillant documents et témoignages pour leur défense, puis qui fut précisément bâtie en l’absence des documents spoliés et dans l’amnésie de leur disparition. C’est en prenant en compte les spécificités de la constitution et du traitement de ces fonds qu’on peut leur donner leur pleine valeur historique, tant pour une histoire de l’État et des pratiques administratives que pour une histoire sociale, politique et culturelle de la France des années trente.
Deuxième partie
Les mutations du champ politique
Les débats parlementaires du Front populaire
Jean Garrigues
Président du Comité d’histoire politique et parlementaire, professeur d’université (Orléans).
Étant donné l’immensité du corpus et la multiplicité des approches possibles sur un tel sujet, l’étude des débats parlementaires du Front populaire pourrait faire l’objet d’une véritable thèse. Contentons-nous ici d’en donner une approche d’histoire politique, centrée sur les débats majeurs et les moments-clés, en suivant deux fils conducteurs : d’une part, la place assignée au Parlement dans l’expérience du Front populaire; d’autre part, la capacité de résistance de la coalition parlementaire victorieuse le 3 mai 1936, ses points forts et ses contradictions.
Rappelons tout d’abord que la majorité parlementaire du Front populaire est large, le gouvernement de Léon Blum pouvant s’appuyer sur 370 à 380 députés environ, contre approximativement 220 dans l’opposition. Mais c’est une majorité hétérogène, où les 147 députés de la SFIO sont confrontés à 72 communistes, 111 radicaux et 57 divers socialistes dissidents. Les communistes, qui ont refusé de participer au gouvernement, peuvent s’appuyer sur un mouvement social en pleine expansion, où les comités ouvriers sont largement contrôlés par les militants de la CGT. De leur côté, les radicaux sont largement majoritaires à la Chambre haute, où leur groupe de la Gauche démocratique rassemble 164 sénateurs, ce qui donne un total de plus de 300 parlementaires à la nébuleuse radicale dans les deux assemblées, contre à peu près 200 socialistes. La majorité parlementaire du Front populaire est donc radicale, tandis que sa base sociale est marxiste : c’est une contradiction initiale qui va évidemment peser lourd dans les débats. Dans Le Figaro du 6 mai 1936, le conservateur HenriVonoven exhorte d’ailleurs les sénateurs radicaux «Jules Jeanneney, Joseph Caillaux,Albert Sarraut [à] un sursaut pour la défense des institutions républicaines [en] face de la menace révolutionnaire». Quant à Lucien Romier, dans le même journal, il fait appel «aux hommes d’expérience qui reviennent au Palais-Bourbon » pour tempérer les velléités révolutionnaires du Front populaire 121 .
Le ton est donné par la déclaration ministérielle de Léon Blum le 6 juin, et par la réponse de Paul Reynaud, qui fait figure de chef de l’opposition à la Chambre. « Quand Léon Blum et Paul Reynaud discutent sur les cimes », titre La République pour commenter ce duel entre deux politiques, mais aussi deux styles d’homme et d’éloquence, le normalien lettré face à l’économiste rigoureux, l’éloquence humaniste et lyrique face à l’éloquence de l’expertise et de la rigueur. Retenons pour l’instant le triptyque « pain, paix, liberté » qui sert de canevas au discours de Léon Blum et qui va constituer la trame de notre étude. La liberté, c’est le maintien de l’ordre républicain face au danger fasciste; la paix, c’est la sécurité collective, notamment en Espagne, et l’arrêt de la course aux armements; le pain, c’est le redressement économique par la relance de la consommation, qui fera l’objet des premiers projets de loi déposés par le gouvernement de Front populaire. C’est dans cet ordre que nous allons analyser les capacités de résistance de la coalition majoritaire, afin de mettre en évidence les étapes de sa dislocation.

La défense antifasciste
La défense de la liberté face au péril fasciste, qui a constitué au départ la raison d’être du Rassemblement populaire, semble en mesure de cimenter durablement la majorité parlementaire. Dès la séance du 6 juin 1936, le gouvernement est confronté à la violence verbale de l’extrême droite en la personne de Xavier Vallat, député de l’Ardèche, qui s’en prend en termes racistes à Léon Blum («Pour la première fois, ce vieux pays gallo-romain sera gouverné par un Juif »), provoquant une interruption de séance puis la censure décidée par le président de la Chambre, Édouard Herriot. On retrouve le même type de violence provocatrice lors d’une autre séance fameuse, celle du 13 novembre 1936, qui voit Léon Blum défendre l’honneur de son ministre de l’Intérieur Roger Salengro, député-maire de Lille, victime depuis des mois d’une campagne calomnieuse de Gringoire . À peine Léon Blum a-t-il commencé à répondre à l’interpellation du député conservateur du Nord Henri Becquart, ennemi intime de Salengro, qu’il est interrompu par Jean-Louis Tixier-Vignancour (Basses-Pyrénées) qui s’écrie ironiquement : «Voilà le vainqueur de la guerre ! » Il s’ensuit une bagarre générale dans l’hémicycle, certains députés étant même piétinés sous les banquettes. Après une salutaire interruption de séance, Léon Blum remonte à la tribune afin de plaider, cette fois dans un silence total, la cause de Roger Salengro, développant minutieusement le dossier, en juriste, et concluant sur des paroles très émouvantes. C’est un grand moment de l’histoire parlementaire, ponctué par un vote de défense antifasciste, la Chambre repoussant par une très large majorité de 421 voix contre 63 les accusations portées contre Salengro 122 .
La majorité est plus faible le 8 décembre 1936 pour voter la loi sur la presse (371 voix contre 196), mais la majorité de Front populaire n’est pas remise en question. Il en est de même lors du débat du 23 mars 1937 faisant suite à la fusillade de Clichy, qui a pourtant vu les forces de l’ordre se heurter aux manifestants communistes. Alors que les députés communistes jouent la carte de l’apaisement, c’est l’extrême droite qui porte le débat à la tribune par la voix de Jean Ybarnégaray (Basses-Pyrénées). Ce dernier fustige l’impuissance de Léon Blum, «allié d’un parti de révolution», dont Tixier-Vignancour dénonce «les attentats continuels contre la liberté politique et la liberté du travail ». Mais, en dépit des cinq morts de Clichy et de la grève qui a suivi le 18 mars, l’unité parlementaire du Front populaire se ressource ce jour-là dans l’antifascisme.

La discipline communiste
Les enjeux de la paix s’avèrent plus problématiques pour l’unité de la coalition majoritaire. La ligne gouvernementale, formulée aussi bien par Léon Blum que par son ministre radical des Affaires étrangères Yvon Delbos, s’exprime notamment lors de la séance parlementaire du 23 juin 1936, à la veille des grandes réunions internationales, et lors du grand débat de politique étrangère sur la situation en Espagne (4-5 décembre 1936). Il s’agit d’une profession de foi en faveur de la sécurité collective, fondée sur le désarmement mutuel, l’entente privilégiée avec la Grande-Bretagne et la politique de neutralité dans le conflit espagnol.
Cette politique rencontre des oppositions multiples et contradictoires; en premier lieu, celle des pacifistes, représentant l’extrême droite ou la droite républicaine. Dans la séance du 23 juin 1936, le député de la Seine Marcel Héraud, inscrit au groupe des républicains indépendants et d’action sociale, réclame un rapprochement avec l’Allemagne et avec l’Italie, exhortant Léon Blum à «préférer l’amour de la patrie à l’amour de l’Internationale 123 ». Louis Marin, leader de la Fédération républicaine, se montre favorable à un rapprochement avec l’Italie fasciste, afin de l’arracher à l’attraction de l’Allemagne 124 . Lors du débat sur l’Espagne, en décembre 1936, le député d’extrême droite Jean Ybarnégaray, inscrit au groupe des indépendants républicains 125 , demande lui aussi que l’on tende «la main» à l’Italie 126 . Lors de la même séance, Paul Reynaud reproche au gouvernement Blum d’être «prisonnier des communistes », ce qui empêche la « discussion d’une paix approfondie avec l’Allemagne 127 ».
Mais l’opposition vient aussi des bellicistes. Le député de la Seine Henri de Kerillis, pourtant inscrit au même groupe qu’Ybarnégaray, exige que des «mesures d’urgence » soient prises contre l’Allemagne, accusant «l’ouvrier français qui se met en grève» de faire «le jeu d’Hitler 128 ». Lors du débat sur l’Espagne, il « demande l’union nationale contre le péril allemand 129 ». À l’autre bord de l’échiquier politique, le député communiste de Seine-et-Oise Gabriel Péri rappelle qu’il faut «paralyser l’hitlérisme dans ses desseins de conquête» en renforçant les liens franco-soviétiques 130 . Lors du débat sur l’Espagne, il dénonce «l’accord de neutralité violé seulement par l’Italie et par l’Allemagne», demandant que l’entente franco-britannique ne conduise pas à « l’hitlérisation de l’Espagne 131 ». Au nom du groupe communiste, Jacques Duclos déplore que Blum «laisse le champ libre aux fauteurs de guerre », mais préconise l’abstention afin de préserver le Front populaire 132 . C’est ainsi que l’ordre du jour de confiance est voté par une majorité de 350 députés (dont certains de droite, tel Pierre-Étienne Flandin) contre 171. Les députés communistes voteront ensuite le projet de loi autorisant le gouvernement à prendre des mesures pour empêcher le départ des volontaires vers l’Espagne, adopté à l’unanimité (590 voix). De même font-ils partie des 413 députés qui votent la confiance, le 3 février 1937, à la suite du discours très applaudi du ministre de la Défense nationale Édouard Daladier. En dépit des désaccords sur la question espagnole, la majorité parlementaire de Front populaire ne se rompt pas sur les enjeux de politique étrangère.
De même, les discordances économiques et sociales entre les partenaires du Front populaire n’apparaissent pas dans les votes de la Chambre. Ovationné par les gauches, le programme défini par Léon Blum le 6 juin recueille la confiance de 384 députés contre 210, ce qui correspond aux limites exactes du Front populaire. Cette majorité s’étend encore pour le vote de la loi sur les congés payés (11 juin 1936) avec 592 voix contre aucune, ainsi que sur les contrats collectifs du travail (571 contre 5), et sur les quarante heures (12 juin) avec 408 voix contre 160.
La majorité est plus délicate à obtenir au Sénat, notamment pour le projet d’Office national interprofessionnel du blé, déposé le 18 juin sur le bureau de la Chambre, voté le 5 juillet par les députés, mais qui nécessitera sept navettes parlementaires avant que la Chambre haute ne l’adopte le 14 août. En revanche, le projet gouvernemental du 19 juin, visant à renforcer le rôle de l’État dans la gestion de la Banque de France, ne suscite pas de réelle opposition. Discuté le 10 juillet à la Chambre, il est défendu avec ardeur par son rapporteur, le député socialiste de la Drôme René Brunet, qui stigmatise «l’oligarchie économique et financière, maîtresse des destinées et des décisions de la Banque ». Puis le ministre des Finances Vincent Auriol revient sur le même thème, dénonçant «le gouvernement économique et financier de la nation », devenu « héréditaire, oligarchique et comme de droit divin ». C’est enfin le député communiste de la Seine Joanny Berlioz qui se livre à une nouvelle envolée aux étranges relents antisémites, attaquant la banque Lazard Frères, liée à la maison américaine Morgan, et les Rothschild, qui représentent le « capital international ». En conclusion, il demande à ce que «la Banque de France, qui a été jusqu’ici aux ordres des deux cents familles», soit mise «au service de la nation ». C’est chose faite après le vote du projet de loi par 444 voix contre 77, après seulement 200 minutes de discussion.
Au Sénat, c’est le chef radical Joseph Caillaux, président de la commission sénatoriale des Finances, qui défend en personne le projet gouvernemental, voté par 190 voix contre 74 le 23 juillet. Notons que cette adoption tranquille s’explique par la modération du projet, qui ne touche pas au statut mixte de la Banque de France, c’est-à-dire à ses actionnaires privés. On s’est contenté de remplacer le conseil de régence par un nouveau conseil représentant les milieux économiques et sociaux. Les deux cents familles de gros actionnaires ne sont donc pas directement touchées.Ajoutons que le plan de grands travaux présenté à la Chambre le 21 juillet 1936 est aussi voté largement par les deux chambres, de même que la loi nationalisant les industries de guerre ainsi que le projet de dévaluation soumis à la Chambre le 28 septembre 1936. Et même la «pause» dans les réformes, annoncée par Léon Blum le 13 février 1937 à Saint-Nazaire, recueille 361 voix contre 209 pour l’ordre du jour de confiance demandé conjointement par le socialiste André Février, le radical César Campinchi et le communiste Jacques Duclos. Ce dernier justifie l’adhésion de son groupe par sa «volonté de sauvegarder l’union du Front populaire pour la défense de la paix, du pain et de la liberté […]. C’est notre foi dans l’avenir du Front populaire que nous entendons exprimer par notre vote. » Mais cette majorité parlementaire sans failles ne doit pas dissimuler les critiques et les oppositions qui se lèvent dès les premières semaines du Front populaire.

Les critiques de la droite
Les critiques sont bien sûr prévisibles du côté de la droite libérale, où Paul Reynaud entend mener dès la séance du 6 juin 1936 une opposition qu’il veut constructive, la considérant comme «un service public». Reconnaissant que les gouvernements radicaux et modérés n’ont pas réussi à juguler la crise économique, il y voit la cause légitime du vaste mouvement social de mai 1936. Mais, à la différence de Léon Blum, qui a promis au congrès de la SFIO (1 er juin) «la réalisation immédiate» des mesures sociales, il préconise de ne pas céder à la pression du mouvement ouvrier, et de chercher d’abord « une saine politique économique », afin de permettre ensuite le progrès social 133 . Le 12 juin, considérant la loi des quarante heures comme un contresens, il demande le respect des lois économiques, prédit la hausse du prix de la vie, donc la diminution du pouvoir d’achat ouvrier, l’inflation monétaire, un décalage aggravé pour les agriculteurs. Fin septembre 1936, il juge la dévaluation inutile si elle ne s’accompagne pas d’un effort de rigueur budgétaire. Enfin, le 26 février 1937, il estime que la «pause» ne sert à rien si «le gouvernement ne rétablit pas l’équilibre économique de la France».
Mais il n’est pas le seul «expert» de la droite à argumenter sur les défaillances économiques du gouvernement Blum. Le député de la Seine Joseph Denais, secrétaire général du groupe de la Fédération républicaine, ancien avocat d’affaires et vice-président de la commission des Finances, intervient lui aussi le 6 juin 1936 pour critiquer la « politique de pêcheurs de lune » pratiquée par Blum et « le système de bluff avec lequel on a séduit un trop grand nombre de Français », affirmant par exemple qu’il est «impossible de réduire la semaine de travail sans une entente internationale 134 ». Le 10 juillet 1936, il condamne « la mauvaise voie » prise « en freinant la production », le « malthusianisme économique », « les mesures qui paralysent la production » alors que « nous devons tendre à produire le plus de richesses possibles 135 ». Même son de cloche chez le député de la Vendée Louis de Tinguy du Pöet (lui aussi vice-président de la commission des Finances en 1937), qui pose la question préalable contre la loi des quarante heures, le 12 juin 1936 : «Vous finirez par anéantir dans ce pays le peu de commerce international qui existe» et «vous ne sortirez de ce cycle infernal que par les soviets de ces messieurs [les députés communistes] ou par le fascisme d’autres 136 . » Le même proteste contre la suppression du conseil de régence de la Banque de France, un projet qui selon lui «enlève toute action des actionnaires sur la gestion de la Banque », plaçant le conseil général «entièrement entre les mains du gouvernement», donc dans la dépendance «d’une majorité hétéroclite» et dangereuse « pour l’équilibre des finances du pays 137 ». Louis Marin, proche du Comité des forges de France, lui fait écho en dénonçant « une Banque étatisée, gérée par des fonctionnaires qui seront des instruments entre les mains du gouvernement le jour où il voudra faire de l’inflation », à l’instar « des fonctionnaires qui obéissent à la trique 138 ».
On retrouve au Sénat ce discours sévère des « experts » de la droite libérale, par exemple le 17 juin 1936, lors de la discussion du projet de loi sur l’établissement des conventions collectives. Le futur président de la République René Coty, sénateur de la Seine-Inférieure et proche des industriels normands, dépose un amendement stipulant que la commission mixte chargée d’élaborer les conventions collectives ne soit pas composée que des organisations les plus représentatives, mais aussi des autres syndicats, c’est-à-dire les syndicats moins combatifs que la CGT. La demande de scrutin sur cet amendement Coty est néanmoins repoussée le lendemain par la Chambre haute. Quant au grand métallurgiste François de Wendel, sénateur de Meurthe-et-Moselle, qui est à la fois l’un des dirigeants du Comité des forges et membre du conseil de régence, il intervient le 23 juillet 1936, demandant «que la Banque ne devienne pas, sous une forme plus ou moins camouflée, une Banque d’État ».
Et même au moment de la «pause», le 26 février 1937, Pierre-Étienne Flandin, député de l’Yonne et ancien avocat-conseil de l’Aéropostale, intervient avec virulence pour annoncer que Léon Blum conduit «le pays à la catastrophe » et dénoncer « la hausse générale des prix et des salaires» sous la pression des communistes, alors que l’économie française aurait « besoin plus que jamais du capital français et du capital international». Sa conclusion est sans appel : «Ce n’est pas votre définition de la “pause” qui ramènera la confiance nationale et internationale» car «vous serez obligés de céder à ceux qui vous pressent d’entrer dans la voie des contraintes ». Joseph Laniel, député du Calvados et représentant d’une grande dynastie textile, estime lui aussi que la «politique générale du gouvernement aggrave une situation qu’aucune pause n’est capable d’améliorer», et que «plutôt qu’une pause, il aurait mieux valu annoncer votre volonté d’entrer définitivement dans la voie de la sagesse 139 ».
Les critiques de la droite sont donc sans appel, mais c’est le jeu parlementaire. En revanche, les réticences de plus en plus affirmées des parlementaires radicaux constituent une véritable menace pour le Front populaire.

Les réticences radicales
Les réticences des radicaux apparaissent dès le mois de juin 1936 au sein de la commission spéciale de la Chambre sur les quarante heures, ainsi qu’au Sénat où Joseph Caillaux redoute les effets de la loi sur le petit et le moyen patronat.
C’est d’ailleurs à la Chambre haute que l’opposition radicale se dessine avec le plus de force. Le 17 juin 1936, lors du débat sur les conventions collectives, Henri Lémery, sénateur de la Martinique et proche des milieux du grand commerce, dépose un amendement prévoyant une sanction civile en cas de rupture de la convention. À l’appui de sa proposition, il évoque l’accroissement considérable du pouvoir des syndicats depuis le début du siècle : « Ils ont obtenu la faculté, que la loi leur refuse, de se coaliser en dehors du terrain professionnel au sein de la CGT qui est un organisme de guerre des classes. Leur rôle devient officiel. On traite avec eux. Il serait absurde qu’ils fussent tout-puissants et qu’ils n’eussent aucune responsabilité. C’est pourquoi, conclut Lémery, leurs abus doivent être sanctionnés. » Dans le débat sur la Banque de France, le 23 juillet 1936, Henri Lémery avertit Léon Blum de ne pas se lancer dans une de ces « expériences marxistes » tentées dans le monde, et qui ont «toujours échoué par les finances».
Autre inscrit au groupe de la Gauche démocratique, l’industriel Pierre Chaumié, sénateur du Lot-et-Garonne et directeur de la société Alais, Froge et Camargue, dépose lui aussi des amendements sur les conventions collectives, en s’inquiétant notamment de la représentation des travailleurs dans les contrats. « Établira-t-on une dictature de classe ouvrière ? » demande-t-il, avant de donner sa conception, paternaliste, des rapports dans l’entreprise : «Quand on a l’habitude des ouvriers, qu’on a vécu au milieu d’eux, lorsqu’on a eu la responsabilité de milliers de familles […], on a le droit de dire qu’on n’arrive à ce résultat que par affection, par collaboration mutuelle, par connaissance propre, les yeux dans les yeux […]. Il faut que chacun vienne traiter avec celui qu’il connaît, il faut que le syndicat prévu soit bien celui qui représente les ouvriers […]. [Il faut donc] aviser non seulement les syndicats intéressés, mais aussi les chambres de commerce, les chambres d’agriculture, les chambres de métier. » C’est un moyen d’affaiblir la représentation ouvrière, au nom de ce qu’il appelle «la collaboration constante », le contraire de la lutte des classes, qui «n’est pas une chose de notre pays ».
Au moment du débat sur la pause dans les réformes, le 26 février 1937, César Campinchi, président du groupe radical de la Chambre, affirme que son groupe doit continuer à soutenir le gouvernement « pour vous aider à surmonter les difficultés de demain», en rappelant qu’il y a « plus de mérite à proclamer la nécessité du répit que celle de l’action». Mais il prévient Léon Blum : «Nous estimons que si vous proposez des réalisations nouvelles, nous n’y ferons pas obstacle […] dans le cadre de la loi républicaine, oui ! Par la révolution, non ! […] pour être fécondes, les réformes ne doivent pas être arrachées mais spontanément consenties. » C’est le dernier avertissement avant la rupture, qui se produit quatre mois plus tard.

La rupture sénatoriale
C’est au Sénat, et plus précisément à la commission des Finances, que la fronde radicale se transforme en opposition frontale, au mois de juin 1937. Abel Gardey, sénateur du Gers et rapporteur général de la commission sénatoriale des Finances, ouvre le feu le 10 juin en affirmant que « la carte de la dévaluation a été jouée en vain 140 ». Joseph Caillaux, président de la commission, est encore plus critique : «Vous êtes arrivés au pouvoir avec cette conviction que plus on dépensait, plus on récoltait d’argent. Nous en sommes encore à ne pas comprendre comment un tel résultat pourrait avoir lieu […]. Le jour où vous aurez organisé un projet d’ensemble de redressement financier […], vous gagnerez la confiance des citoyens. Aujourd’hui cette confiance est singulièrement réservée 141 ».
Le 19 juin, Gardey et Caillaux reviennent à la charge dans la discussion sur les pleins pouvoirs financiers demandés par Léon Blum. Au nom de la commission, Gardey propose de limiter les pouvoirs spéciaux à la répression de la spéculation et aux atteintes au crédit public, et il porte à nouveau un jugement très négatif sur la politique menée depuis juin 1936 : «Il n’est pas douteux que le marasme économique risque de mettre en péril les réformes sociales […] qui ont été réalisées dans un délai trop court. » Répondant à Léon Blum, qui a demandé le rapatriement forcé «des capitaux français sur le sol français », à ses yeux « nécessité nationale », Caillaux répond qu’il faut «commencer par dire au pays la vérité », à savoir que «la France vit au-dessus de ses moyens 142 ». Se référant à des modèles bien éloignés de la tradition socialiste, Maurice Rouvier et Raymond Poincaré, il déplore les maladresses de Blum et s’oppose au contrôle des capitaux réclamé par ce dernier. Dans la séance du lendemain, 20 juin, le président du Conseil rappelle que la Chambre lui a voté les pouvoirs spéciaux demandés sans «une défaillance dans la majorité». Mais Caillaux, enraciné dans la tradition de l’équilibre bicaméral, ne cède pas un pouce, rappelant que «le gouvernement doit concilier les deux assemblées» et que «le Sénat n’est pas l’Assemblée des riches» injustement décriée à ses yeux par les socialistes et les communistes 143 . Résultat : la proposition de la commission des Finances, hostile aux pleins pouvoirs votés par la Chambre, recueille 193 suffrages contre seulement 77 favorables au gouvernement. Cela signifie que la majorité du groupe de la Gauche démocratique, soit une bonne centaine de radicaux, a voté avec Caillaux contre Léon Blum, tandis qu’une petite soixantaine (dont Camille Chautemps et René Renoult) restaient fidèles au gouvernement. Prenant acte de ce vote de défiance du Sénat, Léon Blum démissionne le 22 juin 1937, conformément à la coutume instaurée depuis le début du siècle.
C’est le même processus parlementaire qui va conduire à son second échec, en avril 1938, mais dans un contexte très différent. Rappelé à la tête du gouvernement le 14 mars, il a vu se dérober une partie des chefs radicaux, dont Camille Chautemps, Yvon Delbos et Georges Bonnet, qui ne veulent pas participer à une expérience condamnée d’avance. Si Léon Blum demande à nouveau les pleins pouvoirs financiers, son programme est cette fois beaucoup plus ancré à gauche qu’en juin 1937, et il s’agit à ses yeux d’entériner définitivement la rupture du Front populaire. Comme prévu, il se heurte à nouveau à l’hostilité de Caillaux et Gardey, respectivement président et rapporteur de la toute-puissante commission des Finances du Sénat. En forme de testament politique ou de baroud d’honneur, le discours prononcé le 8 avril par Léon Blum devant le Sénat prophétise l’échec de ses successeurs : «Quelle solution opposera-t-on à la nôtre? […] toujours la même solution : la confiance créée par un changement de climat politique, le rapatriement des capitaux, la facilité d’emprunt retrouvée […]. Notre vengeance sera de voir ceux qui viendront après nous [présenter] les solutions mêmes qu’aujourd’hui vous allez repousser. » Il s’en prend par ailleurs au principe même du bicamérisme, déniant au Sénat le droit de «renverser une majorité », un droit qui selon lui « n’appartient qu’à la Chambre élue par le suffrage universel». Comme prévu, ce discours provocateur suscite un tollé général au Palais du Luxembourg, aux cris de «Vive la République ! »
Abel Gardey condamne ouvertement le système économique proposé par Blum, qu’il juge, à l’instar de la droite, «imprégné de l’esprit de facilité », trop sévère pour les épargnants et pour les paysans (c’est-à-dire les électeurs du parti radical), trop favorable au monde ouvrier, et qui selon lui « sous-estime les forces morales et matérielles de la nation 144 ». Joseph Caillaux critique quant à lui « le manque de lucidité du président du Conseil », dont il dissèque longuement les projets fiscaux, y voyant « l’expression d’une mystique antipaysanne alors qu’ils devraient traduire l’union de toutes les forces de la nation ». Évoquant Gambetta, il conclut en soulignant le rôle institutionnel du Sénat, « grand conseil des communes de France 145 ». Au-delà du débat sur la survie du Front populaire, on voit bien apparaître l’affrontement entre deux hommes, entre deux générations, et surtout entre deux conceptions du dispositif institutionnel de la III e République, Caillaux représentant la tradition bicamérale héritée de l’âge d’or parlementariste de l’avant-guerre, tandis que Blum incarne une volonté de réformer la pratique en revenant au monocamérisme des origines. Appelés à voter le passage à la discussion de l’article de loi contesté par la commission des Finances, 214 sénateurs le refusent contre seulement 47, dont une toute petite partie des radicaux (Albert Sarraut, par exemple). Une nouvelle fois mis en minorité par la Chambre haute, Léon Blum, se pliant à la coutume institutionnelle, démissionne le 10 avril 1938.

Ultime victoire du parlementarisme ?
Cette approche succincte des débats parlementaires nous renseigne aussi bien sur l’évolution du Front populaire que sur sa place dans l’histoire même du parlementarisme. La double rupture de juin 1937 et avril 1938 est apparue en germe dès les premiers débats de 1936, qui ont souligné le fossé idéologique séparant socialistes et radicaux. Feutrées à la Chambre, les divergences de fond sont clairement apparues dans le discours des sénateurs radicaux, retranchés dans leur forteresse du Luxembourg.
Mais, au-delà de cette indication de nature chronologique, l’étude de ces débats nous donne aussi un éclairage tout à fait enrichissant sur une période-clé dans l’histoire du parlementarisme, une période de transition entre la tradition et la modernité. Du côté de la tradition, l’importance du discours individuel, des styles d’éloquence; la personnalisation lyrique et humaniste d’un Léon Blum, qui sait par ailleurs se montrer technicien dans les débats financiers, mais qui joue en permanence sur le pathos. Dans ce registre de la personnalisation, Joseph Caillaux ne lui cède en rien, comme obsédé par son propre parcours politique, par les revanches à prendre sur ses déboires passés, et tourné vers les références aux grands anciens, Gambetta, Rouvier, Poincaré. À l’inverse, Paul Reynaud tient à se situer dans le registre de l’expertise neutre et dépassionnée, évidemment sous-tendue par une lecture libérale de l’activité économique et des questions sociales. Ses interventions sont beaucoup moins polémiques et incantatoires que celles des autres « experts » de la droite, tel Joseph Denais. Du côté des communistes, la rhétorique marxiste relève des conventions tout autres, mais les personnalités émergent aussi, celle d’un Gabriel Péri par exemple, à la fois patriote et internationaliste. Enfin, la droite extrême est celle de tous les excès, de toutes les provocations, à l’image de Jean-Louis Tixier-Vignancour ou de XavierVallat, interrupteurs systématiques, attachés au registre de la dramatisation. Dans ces assemblées des années trente, le poids des individualités reste donc prépondérant, comme l’illustrent les nombreux duels oratoires opposant Blum à Reynaud ou le ministre des Finances Vincent Auriol à Caillaux.
Certes, les éléments de modernité émergent, avec la rationalisation d’une délibération de plus en plus confisquée par les représentants de l’exécutif, par les présidents de groupes parlementaires, par les présidents ou rapporteurs des commissions. La discipline partisane est globalement respectée lors des votes sensibles, notamment lorsque les communistes acceptent de voter la pause de février 1937 et lorsque les radicaux de la Chambre votent les pouvoirs spéciaux à Léon Blum. A contrario , le groupe Gauche démocratique du Sénat est globalement rassemblé derrière Caillaux dans son refus de prolonger l’expérience du Front populaire. Mais cette discipline sénatoriale reflète en l’occurrence la division d’une coalition politique dont la rupture est encore loin d’être entérinée. La logique de division parlementaire entre ainsi en contradiction avec la logique d’union gouvernementale et partisane.
Il faut donc replacer le moment parlementaire du Front populaire dans le contexte de la crise de la représentation qui imprègne profondément les années trente, marquées autant par l’esprit de rénovation des équilibres institutionnels que par la montée en puissance de l’antiparlementarisme et de ses manifestations les plus violentes. Dans cette perspective, la délégation des pouvoirs demandée par Blum en juin 1937 puis en avril 1938 apparaît comme l’évolution logique d’un processus de désappropriation du Parlement. Non moins cohérente est la réaction virulente de la majorité de la Chambre haute, reflétant une double tradition politique, celle du parti radical, et institutionnelle, celle du «grand conseil des communes de France ». Face à l’auteur des Lettres sur la réforme , l’ancien président du Conseil de la Belle Époque. Face au renforcement de l’exécutif, la défense d’un bicamérisme équilibré, enraciné dans l’âge d’or du parlementarisme. À cet égard, ne peut-on pas lire l’échec du Front populaire comme une sorte d’ultime victoire du parlementarisme, incarné par Caillaux ? Mais, comme on le sait, c’est une victoire à la Pyrrhus, qui, pour des raisons aussi bien politiques que sociales, laisse le champ libre à la «dictature républicaine» d’Édouard Daladier puis à la dictature tout court du régime de Vichy.
Génération Front populaire ? Renouvellement et caractéristiques du personnel socialiste au temps du Front populaire
Gilles Morin
Docteur en histoire, professeur à la cité scolaire Marie-Curie, Sceaux, chercheur associé à l’UMR 8058, Centre d’histoire sociale du XX e siècle, université Paris I.
Le Front populaire est tout à la fois et successivement un rassemblement de la gauche contre la menace fasciste, une coalition gouvernementale, une victoire électorale, un mouvement social, des avancées sociales majeures, des échecs qui ouvrent la voie à la Seconde Guerre mondiale… Il est aussi un temps de ruptures non moins importantes, notamment pour les socialistes. Pour la première fois, ceux-ci dirigent un gouvernement et imposent ou se voient imposer de nouveaux thèmes, tels que les loisirs, les conditions de travail ou la formation de la jeunesse. Ils développent une législation qui bouleverse la société. Léon Blum nomme trois femmes au gouvernement alors que celles-ci n’ont pas encore le droit de vote. Dans la mémoire collective, relayée par des études d’historiens, ce temps du Front populaire est enfin identifié à l’irruption sur la scène politique, aux avant-postes, d’un personnel politique nouveau. Pourtant, s’agissant des socialistes, Thierry Hohl ajustement noté les lacunes de la recherche concernant les cadres de l’organisation 146 . En nous appuyant sur nos travaux pour le « Maitron », nous voulons ici analyser la composition et les caractéristiques de ces « élites socialistes », élus du suffrage universel et/ou responsables dans l’organisation, au plan national ou local, entre 1934 et 1940.
Pour les députés, nous disposons d’une longue et précieuse analyse faite par l’universitaire alsacien Alfred Wahl 147 qui traite leur évolution sur le moyen terme, en comparant les quatre groupes socialistes élus entre 1924 et 1940. Ses analyses, qui portent principalement sur les évolutions de leurs origines sociales et sur leurs milieux professionnels, restent globalement valables, même si les sources nouvelles et la constitution d’une base de données spécifique 148 permettent d’affiner ses résultats. Je partirai donc de cette catégorie significative des députés, avant de m’intéresser aux autres élus et cadres.
Plusieurs questions méritent d’être posées : qui sont ces hommes? Forment-ils une nouvelle génération politique, comme on aurait tendance à le croire ? Le cas échéant, est-ce une génération brisée, ou a-t-elle eu une postérité par-delà la guerre? Existe-t-il des différences fortes entre les instances du parti et surtout entre les élus et les autres cadres ? Ces instances sont-elles perméables et ouvertes sur la société ou au contraire fermées sur elles-mêmes ? Quels rapports ces différents cadres socialistes entretiennent-ils avec la société ? Par exemple, les femmes étant écartées du vote, les socialistes, qui ont créé un mouvement de femmes, lui accordent-ils une place dans leurs instances internes? Les hommes qui forment le Parti socialiste s’inscrivent-ils dans une continuité sociologique, ou le Front populaire constitue-t-il au contraire un moment de rupture qualitative dans l’histoire des cadres socialistes du point de vue de sa notabilisation, ainsi que l’a constaté Noëlline Castagnez pour l’après-guerre, par exemple 149  ?
Je ne pourrai répondre à toutes ces interrogations de façon complète. Aussi, après avoir tout d’abord évalué le niveau de renouvellement des hommes au temps du Front populaire, j’évoquerai la question des caractéristiques socio-politiques des différents niveaux d’élus et cadres de la SFIO, pour essayer de voir si ce parti a une cohérence interne.

Le renouvellement des cadres du Front populaire : réalité et limites
Pour le parti communiste, on le sait, le Front populaire a permis l’émergence d’une génération de cadres, dont on a pu constater qu’ils étaient déjà en formation pour la plupart. En est-il de même pour les socialistes?
Au Palais-Bourbon, comme l’a déjà montré Alfred Wahl, le renouvellement est avéré : pratiquement un député SFIO du Front populaire sur deux est un nouvel élu (72 nouveaux et 74 anciens) 150 . Ce taux de 49 % est supérieur de sept points à celui de l’ensemble de la Chambre (42 %). Situé sur le long terme de l’histoire des groupes socialistes, si l’on met à part la situation exceptionnelle de la Libération marquée par l’épuration, ce renouvellement du Front populaire est exceptionnel par son ampleur – il faut attendre 1981 pour voir un succès supérieur (graphique page ci-contre) .
Cette apparition d’un nouveau personnel parlementaire s’explique à la fois par la scission des néosocialistes en 1933 – qui a conduit à rechercher de nouveaux candidats – et par la progression des effectifs parlementaires de la SFIO. On sait, en effet, que le parti ne voit pas son pourcentage de suffrages progresser 151 , mais qu’il consolide

Le renouvellement des parlementaires socialistes de 1905 à 2002

ses acquis en dépit de la scission néo du fait des bons désistements du Front populaire, la loi électorale et la discipline républicaine jouant en sa faveur 152 .
Ce renouvellement se traduit aussi par un léger rajeunissement de trois ans : l’âge médian est de 47 ans, contre 50 ans en 1932. C’est surtout la part des élus de moins de 40 ans qui est nettement plus élevée au temps du Front populaire (29 % contre 19 %), avec en compensation nettement moins d’hommes de 50 à 59 ans (25 % contre 34 %) et de 40 à 49 ans (31 % contre 35 %). On note une légère augmentation des plus de 60 ans (+ 2%).
Le maigre groupe socialiste du Sénat connaît lui un véritable bouleversement, même si la modicité de ses effectifs limite son importance réelle. Décimé par la scission néo qui a vu le départ de 10 parlementaires (il ne lui reste plus que 7 élus), il va dépasser les 15 membres après le renouvellement de 1936 et, à la suite de quelques partielles, approcher les 20 adhérents à la veille de la guerre, soit pratiquement tripler ses effectifs de la fin de l’année 1933.
Si, s’agissant des parlementaires, on constate bien une progression et un renouvellement, qu’en est-il pour les élus locaux?
Nous manquons d’études sur les élections municipales en général, et sur celles de 1935 en particulier. Or, ces élections locales sont le premier niveau où s’est effectuée la poussée du Front populaire, ou plus exactement, à cette étape, du Front commun. Pour les socialistes, elles ont été un incontestable succès, puisqu’à leur issue, selon le ministère de l’Intérieur, ils dirigent un total de 1 375 municipalités (contre 886 en 1929) et obtiennent environ 20 000 conseillers municipaux. Il s’agit donc d’une progression très forte par rapport à 1925 et 1929, même si elle reste nettement en deçà des résultats des élections municipales de 1945, à l’occasion desquelles la SFIO triplera le nombre de ses édiles 153 . Avec une augmentation de 64 % des maires, sans même évoquer les changements inévitables de titulaires, le renouvellement est certain. Mais nous n’avons aucune vue détaillée sur ces maires et conseillers municipaux de 1935, ni sur les anciens, ni sur les nouveaux.
Les élus départementaux sont heureusement mieux repérables, à la fois pour la période et sur la longue durée. Même si les archives publiques les concernant sont très pauvres, il nous a été possible de rassembler des informations significatives, en termes d’échantillon, sur leur présence et leur composition, et ainsi de les comparer aux parlementaires.
Là encore, le Front populaire voit un accroissement des effectifs socialistes en dépit de la scission néosocialiste, les scissionnistes s’agglomérant ensuite à l’Union socialiste républicaine (USR) regroupant d’autres socialistes indépendants.

Nombre de conseillers généraux socialistes de 1928 à 1937 Scrutins/Partis SFIO USR (ex-SFIO) 1928 143 – Renouvellement de 1934 133 + 25 * 16 1931 180 – Renouvellement de 1937 258 14 1928 et 1931 323 – 1934 et 1937 391 30 * Élus à des élections partielles entre 1933 et 1937.
L’accroissement n’est pas immédiat, on le voit : en 1934, la SFIO perd 10 sièges de conseillers généraux par rapport à 1928 du fait de la scission 154 , mais ils sont bien vite compensés par des gains aux élections partielles après le 6 février. Surtout, la progression est nette en 1937 avec un gain net de 78 sièges par rapport à 1931, sans compter les conseillers qui reviennent à la SFIO après avoir appartenu à l’USR, ou les membres du Parti d’unité prolétarienne qui la rejoignent, voire d’autres sièges gagnés dans des partielles entre 1937 et 1940. Cette moisson grandissante – une augmentation d’une centaine de sièges au moins sur la période, même compte tenu des décès – prépare à sa façon le doublement de l’implantation notée à la Libération.
Il est toutefois trompeur de s’en tenir aux chiffres bruts du nombre d’élus, car en réalité moins de la moitié des sortants seulement sont réélus : 60 sur 133 en 1934, 94 sur 258 en 1937, soit pour les deux scrutins 154 sur 391. Le renouvellement réel en termes de personnel est donc de 60 % pour les conseillers généraux. Notons que les élus départementaux sont plus âgés en moyenne que les parlementaires, comme le montre le graphique page ci-contre. Toutefois, au moment de leur élection, les conseillers de 1937 sont légèrement plus jeunes que ceux de 1934 155 .

Âge comparé des députés et conseillers généraux SFIO du Front populaire lors de leur élection

La direction nationale et les directions fédérales montrent-elles plus de stabilité ou ont-elles des caractéristiques comparables?
La Commission administrative permanente (CAP) – la direction nationale du parti – sort en 1934 d’une crise forte avec le départ des néosocialistes 156 . À la suite de cette scission, a-t-elle été rajeunie et a-t-elle vu éclore une nouvelle génération? A-t-elle connu une stabilisation ou les événements du 6 février 1934 et des années suivantes ont-ils contribué à bouleverser les équilibres internes ?
Notons tout d’abord une permanence négative : l’absence totale de femmes titulaires, à l’exception de Germaine Degrond, militante de la Seine-et-Oise, par ailleurs première et unique femme secrétaire fédérale avant 1939. En 1939 seulement, elle remplace son ami Descourtieux, décédé, à la direction nationale. Si les femmes sont écartées du suffrage universel par la loi, les socialistes, théoriquement partisans du suffrage féminin, auraient pu intégrer des militantes dans leur instance de direction, comme le font les communistes. Or, celles-ci ne figurent que parmi les suppléantes à la CAP qui reste – à une exception tardive près, donc – obstinément masculine ou ne laisse que des strapontins de suppléantes à Louise Saumoneau, Suzanne Buisson, Andrée Marty-Capgras et Berthe Fouchère, toutes militantes activistes de qualité.
La CAP comprend en permanence 33 titulaires renouvelés chaque année, et les six congrès de la période 1934-1939 désignent, en tenant compte des changements, 69 membres. Ce qui, bien sûr, ne signifie pas que tous les postes aient été renouvelés, mais qu’il se produisait une rotation d’une partie d’entre eux. Les plus importants renouvellements, de 9 et 10 titulaires, ont lieu en 1934, 1935, 1937 et 1938 157 . Comment expliquer cette rapide rotation d’une partie de la direction?
Six piliers de la CAP meurent en cours de mandat : Léon Osmin en 1935, Roger Salengro en 1936, Louis Lagorgette et Émile Farinet en 1937, Eugène Descourtieux et Jean Longuet en 1938 158 .
Quarante-cinq autres cadres ont une longévité inférieure ou égale à quatre années : vingt ne passent qu’un an à la direction dans notre période, tout au moins comme titulaires, quatorze sont réélus une fois, dix le sont deux fois, et seul Marceau Pivert est élu quatre années de suite, avant d’être exclu en 1938. Les changements répondent en effet parfois à des choix personnels (départ à la retraite pour Mailly, par exemple), mais sont surtout liés à des évolutions politiques internes. On peut deviner, tout d’abord, que les courants font tourner les postes pour leurs cadres moins en vue que les grands leaders, ce qui expliquerait la présence une année seulement de nombre d’entre eux 159 . Les aléas politiques du parti ne sont pas moins essentiels pour expliquer ces rotations; en tout premier lieu, l’apparition du courant pivertiste, puis son exclusion au congrès de Royan en 1938 160 . Le renforcement des deux tendances opposées « paul-fauriste » et «belliciste» en fin de période n’est pas moins essentiel. Le secrétaire général associe à la direction Maurice Paz et Eugène Gaillard à partir de 1936 161 , puis une série de fidèles à partir de 1938. Les blumistes et les partisans de la Bataille socialiste renforcent aussi leurs rangs, au détriment des pivertistes et pour remplacer les cadres décédés.
Mais ces variations ne doivent pas être surestimées : la moitié des membres de la CAP (16 sur 33) sont présents en permanence ou presque, représentants des principales tendances du parti. Le noyau totalement stable est de onze hommes sur la période 1934-1939, et il constitue le cœur de l’appareil du parti. On y trouve les trois membres du bureau 162 , qui avec Eugène Château constituent le noyau paul-fauriste, six cadres proches de la Bataille socialiste 163 , auxquels il faut ajouter deux proches de Léon Blum 164 . Ce dernier est un autre membre quasi permanent de la direction, qu’il ne quitte officiellement qu’une année en 1937.Vincent Auriol peut aussi être assimilé à ce noyau stable, même s’il n’est plus élu à partir de 1935, car il siège de droit dans la direction comme président du groupe. Peuvent être encore associés à ces derniers André Blumel (élu en 1933 et absent seulement en 1934), Raoul Evrard et Paul Favier, élus sans interruption à partir de 1935.
Ces renouvellements – tout relatifs – se sont-ils traduits par un rajeunissement de la direction? Il apparaît que l’âge moyen de la direction est assez élevé, équivalent à celui des conseillers généraux, et donc supérieur à celui du groupe parlementaire, mais baisse sur notre période. En 1932, un an avant la scission néo, l’âge moyen du groupe était de 52 ans, l’âge médian de 54, le plus âgé (71 ans) étant déjà Bracke, et le plus jeune Henri Hauck ayant tout juste 30 ans. En 1939, l’âge moyen n’est plus que de 48 ans et l’âge médian recule plus encore, à 45 ans, soit neuf années de moins qu’en 1932. Ce rajeunissement est obtenu dans les dernières années seulement, comme le montre le graphique ci-dessous.

Évolution de l’âge des membres de la CAP, 1932-1939

L’exclusion des néos avait provoqué un léger rajeunissement en 1934, mais celui-ci a été plus qu’annulé les deux années suivantes, durant lesquelles les moins de 40 ans sont les moins nombreux sur toute la période. Puis, à partir de 1937, se dessine un brutal rajeunissement, lié surtout à l’élection de quatre jeunes pivertistes, de quatre militants de la Bataille socialiste et d’un proche de Paul Faure 165 . Tout se passe comme si le dynamisme des Jeunesses socialistes et surtout des pivertistes (ils sont les seuls à avoir des élus de moins de 30 ans et quatre sur cinq ont moins de 40 ans) conduisait les autres courants à désigner comme celui-ci des cadres d’un âge précoce pour un poste de cette importance. Après l’exclusion de la Gauche révolutionnaire en 1938, tous les autres courants désignent des moins de 40 ans, et ce groupe d’âge finit par représenter 30% des effectifs.Alors qu’en 1935 les deux tiers des membres de la direction étaient âgés de plus de 50 ans, quatre ans plus tard, en 1939, il y a inversion : les moins de 50 ans représentent au total 60 % des responsables. Les nouveaux venus ne sont donc plus des militants blanchis sous le harnais, qui au terme d’un long parcours initiatique ont été intégrés au saint des saints de l’appareil socialiste, mais des hommes assez jeunes, généralement actifs depuis quelques années, qui ont fait leurs preuves dans les combats du Front populaire. À l’autre bout de l’éventail des âges, les plus de 60 ans augmentent eux aussi entre 1934 et 1939 du fait du vieillissement régulier du noyau dirigeant. Ces progressions contradictoires de vétérans et de cadets s’avèrent inégales au profit des plus jeunes et s’opèrent aux dépens des 50-59 ans, dont le nombre s’effondre à partir de 1936, notamment par les décès. Ici, l’apparition d’une nouvelle génération de dirigeants à côté du noyau traditionnel est certaine. Il faudrait rechercher dans les discours tenus s’il y a trace d’une prise de conscience de l’écart entre les vétérans et les nouveaux.
Le cas des secrétaires des fédérations dessine-t-il le même modèle : l’existence d’un fort noyau stable et l’apparition d’une nouvelle génération à travers des tâtonnements et des changements politiques permanents? Au niveau départemental, on trouve des situations contrastées. De 1934 à 1939, nous avons repéré 167 secrétaires fédéraux ayant exercé dans les 90 fédérations de France métropolitaine, soit pratiquement une moyenne de 1,8 par département, moyenne probablement inférieure à la réalité 166 .Au total, les deux tiers des départements changent de responsable fédéral dans les années du Front populaire 167  : un peu plus d’un tiers des fédérations ont eu deux responsables qui se sont succédé, un petit tiers, trois, rares étant les départements qui, ayant connu une grande instabilité, comme la Seine, les Pyrénées-Orientales ou la Charente, ont eu au moins quatre responsables dans la période – instabilité liée à des affrontements politiques (Seine), doublés de rivalités de personnes (Pyrénées-Orientales).
Notons toutefois à nouveau de forts éléments de stabilité : un tiers des fédérations n’ont qu’un seul responsable durant au moins les six années du Front populaire, et certains des titulaires sont en place de longue date. Recordman de longévité,Victor Gérard (Basses-Alpes) est en fonction depuis l’unité 168 . Parmi les autres vétérans qui demeurent jusqu’à la guerre, relevons Clément Michel (Dordogne), en fonction depuis la scission de Tours, Louis Bieau (Gard) depuis 1922, Louis Lacroix (Jura) depuis 1924, Eugène Montel (Aude) depuis 1925, Jean Lebas (Nord) et Jules Masquère (Haute-Garonne) depuis 1926. Parmi ces fédérations qui ne renouvellent pas leurs leaders s’en trouvent de très puissantes, comme le Pas-de-Calais ou le Nord, ou de taille respectable, tel le Var, l’Hérault, l’Aude, l’Aisne, le Finistère, l’Isère, la Charente-Maritime.
Les changements de titulaires peuvent avoir des causes naturelles, avec les décès par exemple de Peirotes (Bas-Rhin) ou Descourtieux (Seine-et-Oise), ou correspondre à des départs à la retraite, dans le cas de Mailly (Somme). D’autres sont liés aux mutations professionnelles, voire à la répression administrative contre des fonctionnaires socialistes, ainsi pour Maurice Deixonne, muté par le ministère de l’Instruction publique pour l’éloigner de sa fédération du Cantal.
Mais l’essentiel des renouvellements a des motivations politiques et correspond à trois vagues de changements.
La première et principale vague de renouvellement – plus d’une vingtaine de secrétaires fédéraux – se situe en 1933 et 1934 ; elle fait suite à la scission néo (dans le Var, le Tarn et l’Aveyron, par exemple), ou, après le 6 février 1934, s’explique par des oppositions politiques sur la nature de la réaction à manifester, comme dans le cas de la Drôme.
L’année 1936 voit une deuxième grande vague de changements. Les raisons en sont multiples, principalement, semble-t-il, l’élection de l’ancien titulaire à la députation 169 , ou encore le besoin d’encadrer plus fermement les nouveaux adhérents et de faire pièce à la concurrence communiste. Notons le cas de la fédération d’Indre-et-Loire qui désigne un nouveau secrétaire, Alfred Bernard, lequel a rompu avec le PCF dont il a été secrétaire national dans les années vingt. Mais, la plupart du temps, ce sont des militants qui ont fait leurs preuves dans les mobilisations populaires depuis le 6 février qui sont choisis.

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