Modernité

De
Publié par

En rétablissant la vérité sur des périodes idéalisées de notre passé et en acceptant les leçons de l'Histoire, depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours, Claude Fouquet dresse une étude chronologique des avancées et des régressions de la marche vers la modernité, c'est-à-dire vers l'Etat de droit démocratique, libre et affranchi de la peur. Il conclut sur des propositions concrètes afin de moderniser notre société actuelle au niveau national comme à l'échelle européenne.
Publié le : vendredi 1 mai 2009
Lecture(s) : 77
Tags :
EAN13 : 9782336276595
Nombre de pages : 235
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

I L’HÉRITAGE ANTIQUE
« Enfin le christianisme avait une particularité par laquelle il était unique au monde : cette religion était aussi une Église, une croyance exerçant une autorité sur ceux qui la partageaient, appuyée sur une hiérarchie, un clergé supérieur en nature au laïcat et un cadre géographique. » Paul Veyne. 1

1

Quand notre monde est devenu chrétien (312-394) Albin Michel, 2007, p.72

L’IDÉE DE PROGRÈS Nous ne connaissons pas la direction de l’évolution. Pour s’adapter les organismes deviennent différents, plus grands ou plus petits, pas forcément meilleurs. Évolution et progrès ne sont pas synonymes. La seule direction unanimement reconnue par la communauté scientifique est une croissante complexité. Y a-t-il une autre direction ? Nous ne le savons pas, même si nous ressentons un besoin de croire au progrès. Relativement nouvelle est l’idée que l’humanité puisse progresser. Sombres et désespérantes étaient, en effet, les premières productions de l’esprit humain dont les traces nous soient parvenues : les épopées des premières civilisations, qu’il s’agisse de Gilgamesh, roi sumérien du 3ème millénaire, ou des héros d’Homère. L’Egypte ancienne, les Grecs, les Romains, ont construit d’impressionnants monuments. Mais ont-ils inventé la modernité ? Serait-elle née en Chine, en Inde ou au Moyen-Orient ? Quand donc l’histoire a-t-elle pris le tournant décisif de la modernité? Selon le philosophe britannique Anthony Giddens, conseiller politique de Tony Blair, elle aurait émergé en Europe au 17e siècle, mais il estime que « les semences du nihilisme étaient là, dans la pensée des Lumières, dès le début. »2 Je propose de remonter beaucoup plus haut dans le passé, aux origines de la pensée, ne serait-ce que pour déterminer ce qui n’est pas la modernité. L’histoire a d’abord débuté comme légende, la légende de Gilgamesh, celle de Troie et des héros d’Homère, celle du roi Arthur. La modernité suppose la croyance au progrès, qui n’est pas de tous les temps. Le destin du monde peut, en effet, être perçu soit comme un cercle, soit comme une ligne droite. L’approche circulaire est la plus ancienne. C’est celle des Grecs et des Romains, pour qui l’histoire n’est qu’un éternel recommencement. L’âge d’or était derrière nous et nous étions en décadence. Tout se dégradait, le climat comme les mœurs. O Tempora, O Mores ! Dès le temps de la République, les Romains se croyaient en déclin. Cette conception du monde n’a jamais complètement disparu, et elle resurgit périodiquement. Nietzsche a écrit de belles pages sur l’Éternel Retour et la moderne théorie du big bang suppose un

2

The Consequences of Modernity Stanford University Press, 1990, p.48.
9

système circulaire, car, après l’expansion, il y aura la contraction, et un nouveau big bang. Le destin du monde comme ligne droite est apparu pour la première fois au Proche-Orient. La ligne droite est la flèche du temps qui est irréversible. Il y a un avant et un après. Avant et après la création du monde. Avant et après l’alliance entre Dieu et le peuple élu. Dans le Nouveau Testament, il y a avant et après le Christ, dont le retour marquera la fin des temps. Quand on demandait à saint Augustin ce qu’il y avait avant la création du monde, il répondait que Dieu avait aussi créé le temps. Le judaïsme a introduit la notion de progrès. Judaïsme et christianisme ont enseigné la noblesse du travail et l’éminente dignité de l’homme. Au contraire, les premières oeuvres de l’esprit écrites sur des briques revêtues de caractères cunéiformes, les épopées mésopotamiennes de Gilgamesh au troisième millénaire, puis de Keret au second, glorifient la guerre et ignorent le travail. Il semble alors que l’homme n’ait le choix que d’être prédateur ou proie. Mieux vaut donc être prédateur, et malheur au vaincu ! Douze tablettes de l’épopée de Gilgamesh ont été retrouvées à Ninive, en Irak, sur la rive gauche du Tigre, en face de Mossoul, dans les ruines du palais du roi assyrien Assourbanipal, mort en 626 av. JC. Roi d’Ourouk au pays de Sumer, au sud de l’Irak, Gilgamesh est un guerrier qui s’impose par la force et ne craint pas de défier les dieux, puisqu’il refuse d’épouser Ishtar, déesse de l’amour. Il veut même s’égaler aux dieux en cherchant dans une herbe miraculeuse le secret de l’immortalité, car après la mort l’au-delà est terrifiant et sans espoir. Du second millénaire date l’épopée de Keret, retrouvée sur des tablettes d’argile, en fouillant l’antique Ougarit, en Syrie, au nord de l’actuelle Lattaquié. Comme Gilgamesh, Keret est un guerrier. Il a épousé la fille du roi d’Edom, ou Idumée, pays situé entre Mer Morte et Mer Rouge. Le roi David vainquit les Iduméens, et on appelait Kérétiens les soldats de sa garde. Des fouilles ont révélé qu’à l’époque mycénienne résidaient à Ougarit des commerçants grecs qui ont certainement connu l’histoire de Keret, où il est question d’une belle jeune femme dans une ville assiégée, comme dans la Troie de l’Iliade.

10

Homère a-t-il existé ? Personne ne le sait, mais il est probable que l’épopée homérique est l’aboutissement d’une longue tradition orale. Pour déclamer les seize mille vers de l’Iliade, il faut au moins six veillées. Des aèdes, dont c’était la raison d’être, ont pu consacrer leur vie à mémoriser des chants anciens qui furent plus tard écrits. Pendant plus de mille ans, ces poèmes ont servi de base à l’éducation des jeunes Grecs, puis des Romains jusqu’à la chute de l’empire. Ils ne sont guère édifiants. Ils glorifient des hommes qui vivent de guerres et de rapines, tuent, mutilent et violent, insultent les cadavres, et réduisent hommes, femmes et enfants en esclavage. Ajax déflore Cassandre sur l’autel d’Athéna. Achille tue des enfants, et Ulysse jette le bébé d’Andromaque du haut des murs de Troie. Le lecteur cherche en vain à savoir comment vivaient alors ceux qui créaient les richesses : cultivateurs, artisans et commerçants. La morale de ces épopées est que l’énergie humaine n’est utilisée glorieusement que dans la guerre, et non dans le travail. En plein 20e siècle, la philosophe Simone Weil (1909-1943) communiste, pacifiste, juive et chrétienne, est encore fascinée par Homère, quand elle écrit L’Iliade ou le Poème de la force. Première phrase : « Le vrai héros, le vrai sujet de l’Iliade, c’est la force. » L’Énéide de Virgile est une suite donnée à l’Odyssée, à l’époque d’Auguste et à son initiative. Comme l’Odyssée, l’épopée débute par une aventure maritime. Rescapé de Troie, Énée, comme jadis Ulysse, erre en Méditerranée, avant d’aborder à Carthage et finalement aux bouches du Tibre. C’est alors qu’Énée, jusque-là fuyard douloureux, incertain de sa vocation et amoureux de Didon, reine de Carthage, se transforme en un terrible guerrier. Selon le grand latiniste Pierre Grimal, mon maître et ami, les six derniers chants de l’Énéide sont en réalité une nouvelle Iliade. « Dans la seconde moitié de son poème, Virgile a rencontré, après avoir défini la mission civilisatrice, philosophique de sa patrie, l’autre visage de Rome, celui de la violence et de la guerre. »3 Tout comme le monde d’Homère, celui de Virgile est cruel et sans pitié. Guerrier solitaire, comme Achille, Énée n’est, explique Grimal, que le jouet des Destins. « Aux derniers vers du poème, il abat Turnus, après avoir, un bref instant, éprouvé la tentation d’avoir
3

Virgile, Flammarion, 1989, p. 214.
11

pitié. Mais ses états d’âme, que ce soit pitié ou colère, lorsqu’il aperçoit sur son ennemi le baudrier de Pallas, ne sont que des mouvements qui n’agitent que la surface des choses. Le véritable maître du jeu est Jupiter, qui lui-même obéit aux Destins. »4 Dans les écoles du monde occidental, les poèmes d’Homère et Virgile, fondés sur une vue cyclique du destin, sont restés longtemps en concurrence avec la ligne droite de la Bible. Ils sont en effet remis à la mode, dès le 8e siècle, dans l’empire byzantin, avant de revenir vers l’Italie, au moment où les Grecs qui le peuvent fuient les Ottomans. Dans ces épopées, il n’est jamais question du travail des cultivateurs et des commerçants qui nourrissent les guerriers, ni des artisans qui forgent leurs armes et construisent leurs navires. Il est méprisable de travailler pour produire des richesses ; mais il est glorieux de s’en emparer par la force. Au contraire, le dieu d’Israël condamne le meurtre et le vol, et c’est dans la Bible que, pour la première fois, est honoré le travail plus que la guerre. C’est d’abord dans l’Ancien Testament, puis dans les Évangiles, qu’on trouve les semences de la modernité. Comme le philosophe et académicien René Girard aime le dire : « La modernité ne vient pas d’Athènes, mais de Jérusalem. » Le message de la Bible juive est très différent de celui des anciennes épopées. La guerre n’y est plus considérée comme l’accomplissement suprême du destin humain. « Tu ne tueras pas ! » ordonne le Dieu d’Israël. Les juifs semblent être les premiers à reconnaître la dignité de l’homme au travail. Loin de mépriser le travail, ils l’honorent, puisque Dieu lui-même a travaillé six jours pour créer le monde, avant de se reposer le 7e jour. Il ordonne dans son 4e commandement : « Tu travailleras 6 jours et le 7e tu te reposeras ». Les fruits du travail sont protégés par le 8e commandement : « Tu ne convoiteras pas la femme de ton voisin, ni ses serviteurs, ni son bœuf, ni son âne, ni rien de ce qui lui appartient. » Au 13e siècle, l’Église incorporera les 10 commandements dans l’enseignement populaire. C’est aussi à ce moment-là que se produira une révolution agricole et commerciale qui commencera en Europe occidentale une ère de prospérité sans précédent.
4

Id. p. 233
12

Le peuple d’Israël avait été vaincu par les Romains, un peuple prédateur imprégné des valeurs de l’Iliade et de l’Odyssée. Quand Jésus paraît, les juifs n’ont qu’un maître, César Auguste. Partout les esclaves sont la classe la plus nombreuse. Partout on méprise l’homme, sa liberté et sa vie. Des gladiateurs sont forcés de combattre pour distraire des foules sanguinaires. C’est alors qu’une voix s’élève de Galilée pour dire : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». La voix annonce un nouveau Royaume, où l’homme n’aura désormais à s’incliner que devant Dieu. Peu à peu, la voix devient si forte qu’elle prend possession de l’empire. Puis l’empire meurt, mais le christianisme lui survit et donne naissance à un monde nouveau, le monde moderne. Comme Moïse, Jésus enseigne qu’on ne peut honorer à la fois Dieu et Mammon ; mais il ne dit pas de voler les richesses. Au contraire, dans sa parabole des Talents, il loue le travail, l’épargne et l’investissement. Il faudra pourtant attendre le Moyen Âge, pour que commence à être reconnue la dignité de l’homme, de tout homme et de toute femme. Pour la première fois, ces dernières sont plus nombreuses que les hommes dans l’activité des villes. L’expansion économique et démographique nourrit le surgissement de l’art roman, puis de l’art gothique. Plus tard, les hommes de la Renaissance vont mépriser le passé proche et chrétien, pour exalter un lointain passé païen. Ils vont ignorer la période qui a conçu les grandes cathédrales et inventé l’hôpital et l’université. Ils vont même la rabaisser, en parlant de style gothique, du nom de tribus barbares, les Goths, venus de Scandinavie à la fin de l’empire romain. En louant l’Antiquité, ils tentent, plus ou moins consciemment, de secouer le joug d’un millénaire de christianisme, d’une période où les élites européennes communiquent en latin et se considèrent avant tout comme des chrétiens, de l’Irlande à la Calabre, car les nations n’existent pas encore. Après la conquête de Byzance par les Turcs, en 1453, la nostalgie de Rome s’empare des esprits, et conduit à une redécouverte des études gréco-latines. L’Iliade, l’Odyssée, l’Enéide, toute une littérature qui méprise l’homme au travail – et aussi la femme – vient alors concurrencer les Évangiles. Ces textes épiques sont un élément fondamental de la Renaissance. Le mot Renaissance évoque une marche irrésistible du progrès, après une
13

longue période de stagnation et d’obscurantisme, des âges sombres appelés faute de mieux Moyen Âge, c’est-à-dire une période amorphe, entre la gloire de l’Antiquité et la naissance d’un nouveau monde qui veut s’en inspirer. Un désir nostalgique de retour au passé va alors imprégner durablement la pensée européenne. Pour Machiavel, la république romaine est un modèle indépassable. C’est l’idée circulaire de l’Éternel Retour qui revient en force et s’impose, pour contredire la ligne droite de la révélation judéo-chrétienne. La remise à la mode de l’épopée homérique, au détriment de la Bible, est évidente aussi dans les arts plastiques. C’est ainsi que les thèmes bibliques cèdent la place aux dieux de l’Olympe. Au château de Fontainebleau, François Ier avait créé une galerie d’Ulysse. Sous Louis XIV, dans ce siècle encore si profondément croyant qu’on l’a appelé « le grand siècle des âmes », avec des saints comme François de Salles, Jeanne de Chantal ou Vincent de Paul, Versailles a été uniquement décoré de sujets païens : galerie d’Apollon, salon de Diane, etc. Dans les beaux-arts comme en littérature, c’est un formidable retour en arrière, vers des modes de pensée préchrétiens, une réaction contre la modernité, mais réaction qui prétend à la modernité. Avec Luther et Calvin, la Réforme est aussi une retour en arrière, puisque la théorie de la prédestination rejoint le fatalisme antique, et que les Évangiles et la Tradition sont rétrogradés au même niveau qu’une source plus ancienne, l’Ancien Testament de la Bible hébraïque, la Torah. C’est alors aussi qu’est remise en question la théorie des deux glaives, c’est-à-dire le délicat équilibre trouvé au Moyen Âge, entre le pouvoir spirituel des papes et le pouvoir temporel des princes, équilibre qui permit la naissance de la modernité. C’est ce fragile équilibre que rompt brutalement la Réforme, au profit des souverains temporels, alors poussés à se saisir de l’autorité spirituelle. C’est ce qu’ils font en Europe du nord. On a calculé que, sous Henri VIII, un quart des propriétés change de main en Angleterre, un bouleversement comparable à celui de la conquête normande de 1066. En Allemagne, à la même époque, Luther encourage de vastes transferts de propriétés et de pouvoirs, afin d’obtenir le soutien des princes allemands, heureux de

14

l’occasion de s’emparer des biens de l’Église, et du pouvoir de nomination des évêques et les abbés. Deux siècles plus tard, c’est un prince luthérien cumulant tous les pouvoirs, Frédéric II de Prusse, qui suscite à Berlin la Sparte des temps modernes, et ouvre la boite de Pandore du militarisme et du nationalisme. Comme le feront après lui Napoléon et Hitler, il mobilise des adolescents qu’il envoie à la mort. Comme ils le feront aussi, il abandonne sa capitale aux Russes, qui pillent Berlin en 1760. Essentiellement conçu pour la guerre, cet État d’un type nouveau, jusque-là inconnu dans l’Europe chrétienne, fait mourir par fait de guerre un jeune Prussien sur quatre pendant le règne de Frédéric. Il n’en est pas moins salué par Voltaire comme une éclatante réussite Quelques années plus tard, Frédéric est aussi admiré de Napoléon. Après Iéna, ce dernier va se recueillir à Potsdam sur sa tombe, le 24 octobre 1806. Il dit alors à ses hommes : « Découvrez-vous, Messieurs. S’il était vivant, nous ne serions pas ici. » L’État militaire prussien sert de modèle à l’Empire français, et aussi aux Second et Troisième Reich. On a trouvé un portrait de Frédéric II dans le bunker où Hitler a passé ses derniers jours, avant de se suicider. Pour combattre le christianisme on n’a cessé de prôner des idées plus anciennes. La Réforme protestante insiste sur l’importance de l’Ancien Testament, mis sur le même pied que l’Évangile. Rousseau, Danton et Robespierre auraient voulu faire revivre Sparte et la république romaine. Après Robespierre, Bonaparte veut d’abord établir une république à la romaine ; mais il hésite – on voit sur des monnaies de l’époque la curieuse mention : République française, Napoléon Empereur – avant de finalement choisir l’empire à son profit. C’est tout naturellement que nous avons tendance à voir le passé en fonction de nos préoccupations présentes. Robespierre, Saint-Just et Gracchus Babeuf se sentent Romains, contre les nobles qui descendaient, croyaient-ils, des Francs, et qu’il fallait renvoyer, comme le demandait Sieyès, dans les forêts de Franconie. C’est ainsi que Bonaparte, nouveau Charlemagne, se proclame empereur, et nomme son fils roi de Rome. Mais lorsque, au siècle suivant, après avoir écrasé les armées françaises, un roi de Prusse vient, en 1871, se faire proclamer César à Versailles, il ne
15

nous reste plus qu’à redevenir Gaulois, comme l’avait proposé Michelet, en inventant une Gaule idéale, magistralement imaginée par Camille Jullian, dans les huit volumes de son Histoire de la Gaule, achevée en 1926. En revanche, à la même époque, Mussolini et Hitler s’identifient à Rome, dont ils veulent imiter l’architecture. César de carnaval, Mussolini le tente dans un quartier de Rome (EUR). Hitler dresse les plans d’une nouvelle Rome grandiose, Germania, qui devait s’élever à la place de Berlin. C’est aussi l’histoire romaine qui continue encore aujourd’hui d’inspirer les symboles de la république française, notamment les faisceaux de verges entourant la hache des bourreaux romains. Cette nostalgie vient de ce que l’on a longtemps cru que la chute de Rome n’était pas seulement la fin d’une civilisation, mais aussi la fin de la civilisation, le début d’Âges Sombres de misères et de violences. À la lumière de découvertes récentes, notamment archéologiques, cette perception est remise en cause. En 1971, un brillant historien britannique, Peter Brown, publie The World of Late Antiquity, un livre très influent, car c’est à partir de là qu’on abandonne le terme péjoratif de Bas Empire pour lui substituer celui, plus neutre, d’Antiquité tardive. Selon Brown, de 200 à 800, se produit moins une chute qu’une transformation, non pas une décadence, mais une renaissance religieuse et culturelle. Puis, dans un autre livre, il montre que la période qui va de 200 à 1000 est, en fait, une ère nouvelle, diverse et triomphale, la naissance d’une nouvelle civilisation : la Chrétienté occidentale.5 BEAU COMME L’ANTIQUE La modernité serait-elle née à Rome ? Trouve-t-elle sa source dans l’idée impériale, qui ensorcelle les hommes depuis deux millénaires ? Faudrait-il remonter à l’empire perse ou à celui d’Alexandre ? Mais Alexandre n’était que basileus, c’est-à-dire roi. Ce ne sont pas les Grecs, mais les Romains qui ont inventé l’empire tel que nous le concevons, avec Jules César et ses héritiers. Empereur se dit d’ailleurs Kaiser en allemand, et Czar ou Tsar en russe, en serbe et en bulgare. Jusqu’en 1453, à
5

The Rise of Western Christendom, Triumph and Diversity, AD 200-1000, Oxford University Press, 2003.
16

Constantinople, les Grecs ont continué d’appeler leur empereur basileus. À partir du mot imperator, qui en latin signifie seulement chef, général victorieux, Rome nous a transmis une image de souverain prestigieux, au-dessus des simples rois, au point qu’encore en 1871, un roi prussien croit utile à sa gloire de venir sceller sa victoire sur la France, dans la galerie des glaces, à Versailles, en se faisant décerner le titre de César : Kaiser du Deuxième Reich ou empire, le premier étant le Saint Empire. Le Troisième sera celui de Hitler. Est-il encore utile, aujourd’hui, d’étudier la Rome antique pour comprendre notre temps, en particulier la république impériale qui domine le monde? En fait, c’est dès l’époque de la République, deux siècles avant le Principat d’Auguste, que Rome avait conquis son empire pour créer une hégémonie transnationale. C’est là un sujet que connaît bien le grand historien Paul Veyne, professeur au Collège de France et remarquable latiniste, comme Pierre Grimal. Il y eut, pense-t-il, une première mondialisation à Rome, mondialisation commencée dès la République, dans « les atroces guerres civiles qui devaient déboucher sur la monarchie augustéenne et avaient saccagé l’Orient devenu un enjeu, un champ de bataille, une terre d’aventure et avant tout une proie à dépecer pour les magnats romains qui se disputaient le pouvoir les armes à la main et qui pressuraient chacun leur part de Grèce et d’Orient pour financer leurs guerres. »6 La monarchie césarienne n’a rien à voir avec les monarchies chrétiennes qui sont apparues, plus tard, en Europe occidentale, sur les ruines de l’empire. Selon Veyne, c’est une dictature militaire arbitraire. « Le principat, note-t-il, n’avait pas l’équivalent des « lois fondamentales » non écrites de l’Ancien Régime. La plupart des régimes politiques sont limités par une tradition inconsciente, dont la réalité et la puissance ne se révèlent que trop, lorsque cette tradition n’existe pas ou qu’un régime dictatorial rompt avec elle ; les phénomènes les plus divers de tératologie politique peuvent alors apparaître, tels que notre siècle en a connu. Or le régime impérial était né sans tradition ni modèle étranger ; jusqu’au IIIe siècle, il n’a pas existé de rôle auquel les princes se seraient conformés à leur insu et qui aurait limité leurs errements ou
6

L’Empire gréco-romain, Seuil, 2005, p. 235.
17

excentricités. Pire encore, il existait bien une tradition, mais c’était celle du pouvoir comme imperium, qui bousculait tout obstacle ; d’où les caprices sultanesques de Néron, Caligula et autres, tandis que notre ancien Régime n’aura pas ses « Césars fous »… Ce pouvoir absolu auquel la noblesse n’était pas en mesure de faire contrepoids n’avait d’autres limites que les prétendants rivaux, le meurtre du maître ou, si ce maître était un faible, les intrigues de sérail. » 7 L’absence d’État de droit est une des raisons qui ont empêché l’émergence d’une classe moyenne à Rome. Le bourgeois, personnage central de la modernité, n’est pas né dans la Rome antique, car, selon Veyne, corruption et esclavage ont empêché tout décollage économique. Rome était « l’empire du bakchich et de l’extorsion ou squeeze à tous les niveaux, comme les empires turc ou chinois. » 8 Après les guerres civiles du dernier siècle de la République, le Principat, puis l’Empire, semblent être le prix qu’il faut payer pour acheter la paix civile. Un prix très élevé, comme le montre la dépopulation révélée par l’archéologie. En cinq siècles, la partie européenne de l’empire perdra entre le tiers et la moitié de sa population. On est loin de l’Âge d’Or évoqué par Montesquieu et Gibbon. C’est un sombre tableau que peint Veyne, qui se demande même si le césarisme est bien un système politique. En tout cas, souligne-t-il, ce n’est, en aucune manière, un État de droit. « La mort en cet empire rôdait partout pour tout le monde petits et grands. Nous avons énuméré les usurpations incessantes, la mort violente des princes à deux chances sur trois, la loi de la jungle dans la classe gouvernante, le droit impérial de vie et de mort, la troupe envoyée contre les populations, l’imperium qui évacue l’idée d’un « droit » pénal ; ajoutons les réquisitions abusives, l’impunité avec laquelle les latifundiaires écrasent les petits propriétaires, les prisons privées pour dettes, les abus de pouvoir par l’administration, de puissance par les puissants, le degré élevé de férocité et d’arbitraire des répressions juridiques ou politiques, les épidémies de chasse aux magiciens ou à l’adultère, l’énorme
7

8

Id, p. 51 Id. p. 148
18

chapitre de la vénalité, de la corruption, des détournements et des squeezes dans l’administration, la justice et la vie économique. » 9 C’est au contraire une vision idéalisée de Rome qui s’impose à la Renaissance. L’excellence des études latines en France, grâce à l’Église, avait conduit, dès le quinzième siècle, à une exceptionnelle prégnance de l’histoire romaine sur les esprits. Langue de l’Église, le latin était le vecteur d’une admiration et d’une surestimation de l’héritage antique. Pour les écoliers français, le grec était moins la langue des Évangiles que celle de Plutarque, et le latin, moins celle de la Vulgate que celle de Salluste, de Tite-Live et de Tacite. Mais, de tous les historiens antiques, Plutarque fut de loin le plus populaire, grâce à la traduction française de Jacques Amyot, qui fut élevé par Henri III au sommet des honneurs : Grand Aumônier de France, évêque d’Auxerre et chevalier du Saint Esprit. Il mit dix-sept ans à traduire Plutarque. On a dit qu’il avait trahi à la fois Plutarque et l’Église. Sa prose transmet un enthousiasme sans limites pour l’ancien monde païen et laisse supposer un « bon », un « naïf » Plutarque, dont les leçons vont susciter chez les jeunes Français l’admiration pour les « grandes âmes » antiques. Publiées en 1559, les Vies parallèles donnent le goût de la sagesse et de l’héroïsme antiques. C’est notre bréviaire, dit Montaigne. Après lui, Descartes, Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Danton, Robespierre et Bonaparte admirent les héros de Plutarque, tels qu’exaltés par la traduction d’Amyot. Pascal fut l’un des rares grands esprits français à avoir résisté à l’engouement général, qui n’épargne pas le reste de l’Europe occidentale. Même en Angleterre, encore au début du 18e siècle, où l’on est en train d’inventer la liberté politique, on veut aussi s’inspirer de Rome. À peine nommé par George 1er à la tête du cabinet de Londres, Lord Stanhope écrit à l’abbé de Vertot, historien français réputé, auteur en 1719 d’une Histoire des révolutions de la République romaine. Dans un mémoire de quatre pages, il lui envoie de Londres d’urgentes questions sur le Sénat de la République romaine : « Sachant que le Sénat de cette époque est exclusivement composé de Patriciens, comment choisit-on, parmi eux, ceux qui siègeront au Sénat ? L’appartenance à ce corps
9

Ibid. p. 66
19

résulte-t-elle du principe héréditaire, ou de la nomination par des magistrats compétents ? » C’est dans le but de magnifier les institutions britanniques modernes, telles qu’elles sont en train d’évoluer depuis la Glorious Revolution de 1688, que Lord Stanhope veut qu’on compare la chambre des Lords au Sénat romain. Vertot, qui avait pour Rome une admiration sans borne, développait alors la légende d’institutions romaines marquées du signe exclusif de l’amour de la liberté, et s’appuyant sur la pauvreté et la vertu. On a longtemps aimé croire, en France, à l’origine troyenne de notre millénaire monarchie, qui faisait des Francs les égaux des anciens Romains. Si les patriciens romains descendaient d’Énée, nos rois, eux, descendaient de Francus, fils d’Hector et d’Andromaque. Vertot est un romaniste s’opposant aux thèses germanistes. Mais au début des années 1730 le balancier est en train de revenir vers le germanisme, et l’on redécouvre l’évidence affirmée deux siècles plus tôt par Jean Bodin : Les Francs sont des Germains. C’est alors que se répandent les idées du comte Henri de Boulainvilliers, mort en 1722, pour qui la France n’est pas du tout, comme on le prétend, une société chrétienne où trois ordres collaborent harmonieusement avec le roi au bien commun, mais au contraire le champ clos d’un affrontement permanent entre deux races ennemies, la gauloise et la franque. Selon Boulainvilliers, les Francs sont venus jadis libérer les Gaulois de l’esclavage où les maintenaient les Romains. En s’emparant des terres de l’aristocratie gallo-romaine, les Francs ont soulagé la paysannerie gauloise des lourdes taxes en numéraire dont le produit servait à payer les mercenaires de l’empereur. Ces impôts ont cessé d’être nécessaires, dès l’instant où les braves Francs ont pris en charge la défense de la Gaule, moyennant de faibles redevances en nature, juste de quoi nourrir frugalement les guerriers. C’est ainsi que les Gaulois ont commencé à prospérer grâce au système féodal naissant. Non content de mettre à la mode la lutte des races, Boulainvilliers invente la féodalité, qui n’était pas jusque-là considérée comme un système particulier. Loin d’être, comme le croit à tort l’historien Emmanuel Le Roy-Ladurie, « un obscur théoricien de la noblesse, » il est au contraire un écrivain reconnu, cité avec respect notamment par Montesquieu et

20

Voltaire. « Nos pères, les Germains, » écrivait Montesquieu dans l’Esprit des Lois.10 Entre la Rome républicaine, qui inspire Danton et Robespierre, et le césarisme ensuite revendiqué par Bonaparte, s’intercale une intéressante réaction, celle du comte de Volney (1757-1820), remarquable savant, qui était allé apprendre l’arabe en Syrie. Bien que noble, il avait, comme Mirabeau, été élu député du tiers-état en 1789, avant d’être emprisonné sous la Terreur. En 1794, après thermidor, il occupe la chaire d’histoire de la toute nouvelle École Normale. Dans son discours inaugural, il parle d’abord de l’impérialisme militaire et culturel des Anciens ; de « l’égoïsme orgueilleux et intolérant, par lequel les Romains et les Grecs ennemis de l’univers ont anéanti les livres des autres peuples… ils nous ont rendu presque complices de leur tyrannie, par l’admiration éclatante et par l’émulation secrète que nous portons à leurs triomphes criminels. » Puis il dénonce : « Vous sentez que je veux parler de cette manie de citations et d’imitations grecques et romaines qui depuis quatre ans nous ont frappés d’un véritable vertige. Nous reprochions à nos aïeux l’adoration superstitieuse des Juifs, et nous sommes tombés dans une adoration non moins superstitieuse des Romains et des Grecs ; une nouvelle secte a juré par Sparte, Athènes et Tite-Live. » Il montre ensuite que la réalité des sociétés antiques était « diamétralement contraire à leur énoncé ou leur intention. » « Ils ont oublié qu’à Sparte une aristocratie de trente mille nobles tenait sous un joug affreux six cent mille serfs, qu’à Athènes, il y avait quatre têtes d’esclave pour une tête libre ; qu’il n’y avait pas une maison où le régime despotique de nos colons d’Amérique ne fut exercé par ces prétendus démocrates, que Rome, cette prétendue république, fut toujours une oligarchie, composée d’un ordre de noblesse et de sacerdoce, maître presque exclusif des terres et des emplois, et d’une masse plébéienne grevée d’usure, n’ayant pas quatre arpents de terre par tête, et ne différant de ses propres esclaves que par le droit de les fustiger. Oui, plus j’ai étudié l’Antiquité et ses gouvernements si vantés, plus j’ai conçu que celui des Mameluks d’Égypte et du Dey d’Alger ne différaient pas essentiellement de ceux de Sparte et de Rome. »
10

VI, 18
21

Le césarisme des deux Napoléon est un avatar du romanisme. Rappelons l’Histoire de Jules César, publiée par Napoléon III, en 1865, chez Plon. Certes, il n’a signé que la préface, et il fut aidé dans sa rédaction par Mérimée et d’autres, mais ce sont bien les idées de l’empereur. Pour lui César est un démocrate, « défenseur des opprimés ». La République romaine ne méritait pas de regrets. En tout état de cause, ce n’est pas César qui prit l’initiative de la guerre civile ; « Il y fut forcé par les manœuvres et les menaces de ses adversaires ; le recours à la force était le seul moyen qui lui restât pour défendre la « cause populaire » qui était la sienne. » Les traces laissées par Jules César en Gaule intéressent aussi au plus haut point l’empereur des Français, qui crée en 1862 un Musée gallo-romain dans le château de Saint Germain rénové, aujourd’hui devenu le Musée des Antiquités Nationales. L’intérêt pour le césarisme dépasse bientôt les limites de la science historique. En Allemagne, Max Weber, élève de l’historien Mommsen, et père de la sociologie allemande, fait de César le modèle du « chef charismatique ». Un peu plus tard, le Russe Rostovtzeff, qui pourtant déteste Marx et le marxisme, décrit avec brio l’économie des royaumes hellénistiques et de Rome en termes de lutte des classes, quand s’oppose aux aristocraties administratives et foncières un prolétariat rural renforcé par les infiltrations barbares. Le long affrontement franco-allemand, déclenché par les agressions militaires de la France révolutionnaire et impériale, rend bientôt inacceptable chez nous le Nos Pères, les Germains de Montesquieu. Pourtant, ni Fustel de Coulanges, ni Camille Jullian ne peuvent en revenir au romanisme de l’abbé de Vertot, car ils ont un compte à régler avec l’empire romain. Pour eux, il n’y a aucun doute, nos ancêtres ne sont ni romains ni germains, ils sont gaulois. Tous les deux manifestent un repli de la pensée historique française sur le pré carré. Ils se méfient des vastes espaces impériaux revendiqués par le Second Reich allemand proclamé à Versailles en 1871, et plusieurs historiens français cultivent alors une conception étroitement ethnique de la nation. La surestimation de l’Antiquité est tout à fait compréhensible. Particulièrement impressionnant, en effet, est l’héritage laissé par les poètes, artistes, philosophes et mathématiciens comme Homère, Thalès, Phidias, Platon, Aristote, Épicure, Euclide et les stoïciens, quand la civilisation grecque atteint son apogée dans le cadre de
22

villes-États, les cités. C’est alors une structure nouvelle qui enfante des formes politiques et des concepts auxquels on n’avait encore jamais pensé. D’une passion générale pour le débat public et l’échange d’idées surgit l’explosion de la philosophie, qui forge des concepts dont nous nous servons encore aujourd’hui. Pour la première fois, peut-être, l’esprit humain se croit capable de comprendre le monde. Cette attitude est à l’origine de la pensée scientifique telle que nous la concevons aujourd’hui. Pourtant, si elle a conduit dans l’Antiquité à quelques inventions techniques, elle n’a pas vraiment modifié les conditions de production, ni favorisé un progrès économique durable. Au moment de la mort d’Alexandre, on avait d’excellentes idées sur la fraternité des hommes et la nécessité de la paix et de la concorde, mais elles restaient cantonnées à une petite élite de philosophes, sans descendre au niveau du peuple et de la masse des esclaves. Jamais les Grecs n’ont connu l’égalité juridique. Les conquêtes d’Alexandre en Asie et en Afrique n’ont guère changé la manière dont les hommes vivent et travaillent. Les bases matérielles de la société hellénistique sont demeurées aussi primitives et routinières que celles de l’Athènes de Périclès. Certes, l’expansion de la Grèce et de sa langue à travers l’Orient a stimulé le commerce, ouvert de nouveaux marchés et engendré une certaine prospérité, mais le marché commun créé par le monde hellénistique – un premier exemple de mondialisation – n’a pas apporté le développement dans le sens moderne du terme, c’est-àdire l’augmentation du bien-être et du niveau de vie du plus grand nombre. Pourtant, la science était née alors en un feu d’artifice sans précédent. C’est le domaine où, avec la littérature, la civilisation grecque a connu sa plus grande réussite. C’est alors qu’Aristarque de Samos affirme, contre Aristote, que le centre du monde n’est pas la terre mais le soleil. Cela n’empêchera pas Claude Ptolémée, quelques siècles plus tard, sous l’empire romain, d’en revenir au géocentrisme d’Aristote, qui s’imposera jusqu’au 16e siècle, quand le Polonais Copernic ressuscite l’héliocentrisme d’Aristarque de Samos, au grand dam de l’Église romaine, mais aussi de Luther. Archimède, un des plus grands savants grecs, est à Syracuse, quand les Romains l’assiégent, lors de la seconde guerre punique. Il en aurait même dirigé la défense pendant trois ans, en faisant construire des catapultes et des miroirs ardents concentrant la
23

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.