Napoléon historien

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Ce livre présente un aspect méconnu et peu étudié de Napoléon : son activité d'historien. Apparaît alors une personnalité complexe, plus intuitive que cérébrale, et cherchant toujours, à tout prix, à se mettre en avant. Le fruit de cette aventure historienne inachevée est constituée des brouillons de jeunesse, mais surtout des Mémoires, plus authentiques et révélateurs de la personnalité du grand homme, car issus de sa plume, ou plutôt de sa bouche même. La méthode historique qu'il élabore, appliquée aux généraux qui l'ont précédé ou à lui-même, se révèle d'une étonnante modernité.
Publié le : mercredi 15 juin 2016
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EAN13 : 9782140012822
Nombre de pages : 250
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Fadi El Hage
Napoléon historien

Préface de Jean Tulard

Napoléon historien

SPM

Éditions S.P.M.

Napoléon historien

Du même auteur

Histoire des maréchaux de France à l’époque moderne,Paris, Nouveau
Monde éditions/DPMA, 2012, 600p.

Le maréchal de Villars, l’infatigable bonheur, Paris, Belin, 2012, 208p.

e
Le chevalier de Bellerive, un pauvre diable au XVIIIsiècle, Paris, L’HarmaĴan,
collection« Cheminsde laMémoire», 2015, 264p.

Abraham Fabert. Du clientélisme au maréchalat (1599-1662), Paris,
L’HarmaĴan, Champsde lamémoire, 2016, 180p.

Illustrationdecouverture

Napoléon, Turenne et le Grand Frédéric

Le titredutableauest erroné. Il s’agitdeGustave-Adolphe et nondeTurenne.
Dans ceĴe œuvre sont réunis toutefois trois des plus grands stratèges des
e ee
XIX , XVIIIetXVIIsiècles. Gustave-Adolphefut étudié parBonapartedurant
ses années pré-révolutionnaires, mais également autemps de la campagne
d’Égypte et même àSainte-Hélène. Turenne et le Grand Frédéric furent fort
respectés par Napoléon, qui transféra les restes dupremier aux Invalides et
médita sur la tombedusecond à Postdamen1806.
e
ÉcoleFrançaisedu XIXsiècle
Huile surmétal. Cadre enboisdoré37 x 32 cm
DR

FadiElHage

Napoléon historien

PréfacedeJeanTulard
de l’Institut

Quatre-vingt-douzième volumede la collection Kronos
fondée et dirigée par Eric Ledru
SPM
2016

Remerciements

Cet ouvrage aune longue histoire.
Désireux d’écrire sur Napoléon depuis l’âge de dixans, j’ai
commencé àsonger àétudier son rapport avecl’Histoire en
2002. Cependant, j’avais rapidement sentiquece seraitun travail
de longue haleine,ne serait-ce qu’en raison de l’indispensable
travail exégétiquequ’ilfallaitmener autourdesMémoiresdictés
à Sainte-Hélène. Tournévers laconceptiondema thèse soutenue
en2010, j’aiderechefreprismes réflexions autourde l’Empereur,
enrichie par laconnaissance acquise en histoiremoderne parmes
recherches autourdesmaréchaux deFrance.
L’essentiel de la rédaction de l’ouvrage m’a pris quatre ans,
au coursdesquellesjedois particulièrement remercier pour leurs
relectures aĴentivesmonfrèreSamiElHage etmon amiThierry
Sarmant. J’ai une grande deĴe envers mon épouse, Blandine
Cuvelier-ElHage, qui,par son expériencedesmétiersdulivre,
a tenu àsedévouer pour la tâche ingratede lamise enformede
l’ouvrage. Enfin, jedois remercier toutescelles etceux quim’ont
encouragé àaller au bout de ce travail, qui n’est pas pour moi
qu’un simple livre. C’est laconcrétisationd’un rêved’enfant..

À mon neveu, OctaveTissier,
en aĴendantqu’il ait l’âgede lirecet ouvrage.

© SPM, 2016
Kronos n° 92
ISSN : 1148-7933
ISBN : 978-2-917232-51-4

Editions SPM 16, rue des Écoles 75005 Paris
Tél. : 06 86 95 37 06
courriel : Lettrage@free.fr - site : spm.harmattan.fr

DIFFUSION – DISTRIBUTION : L’Harmattan
5-7 rue de l’Ecole-Polytechnique 75005 Paris
Tél. : 01 40 46 79 20 – télécopie : 01 43 25 82 03
– site : www.harmattan.fr

Préface

Napoléon historien? L’hommequi a écrit l’Histoire,avoulu
aussi écrire sur l’Histoire.
L’histoire le passionne dans sa jeunesse plus encore que les
mathématiques et ce n’est pas àla classe des sciences,section
mécanique, de l’Institutqu’il auraitdû être élu, maisàla section
d’histoirede laclassedesSciencesmorales et politiques.
Dans sa jeunesse,il lit,la plume àla main (ses notes nous ont
étéconservées),tous les historiens etmémorialistesqui lui tombent
sous lamain, deMachiavelàl’abbéRaynal,avec une prédilection
pour la Corse et pour l’Orient,notamment pour les Mémoires du
baron de ToĴsur les Turcs et l’Histoire des Arabesde l’abbéMarigny.
Neva-t-il pasjusqu’àesquisserune histoirede sonîle natale etdes
récits surun prophètefouet lecomted’Essex. Mais autermede sa
trajectoire impériale, à Sainte-Hélène,il sefait son propre historien.
Il a l’exempledeCésar etde sesfameuxCommentaires sur La Guerre
des Gaules. Àson tour,il« commente»ses proprescampagnes. Ce
seront les dictées de Sainte-Hélène. S’il évoque ses prédécesseurs
César, Turenne et Frédéric II – ces textes,trop négligés,sont
admirables d’intelligence,il donne aussi le récit de ses propres
campagnes. Ce seront les Mémoires pour servir à l’histoire de France
sous Napoléon écrits à Sainte-Hélène par les généraux qui ont partagé sa
captivité.Vendémiaire,la premièrecampagned’Italie,lacampagne
d’Égypte, Ulm, Saint-Domingue… ysont racontés.
Ouvragesqui ont étédédaignés par les historiensde la période,
sauf Thierry Lenĵ, conscients, àtort sansdoute, queNapoléon se
racontait avecl’aidede livres etcartes parvenusjusqu’à
SainteHélène et surtout àsa prodigieuse mémoire, mais manquait
durecul et de la documentation nécessaires. Ajoutons-y une
préoccupationde propagande etdejustification.
En réalité la propagandefut réservée auMémorialdont ilfaut
davantage seméfier et plus encorede son auteurLasCases.
C’estceque nousconfirmeFadiElHagedans labelle et objective
étudequ’il nous propose. Oui, Napoléon estbien l’égaldeCésar.

JeanTulard,
de l’AcadémiedesSciencesmorales et politiques

Introduction

Napoléon aĴacha saviedurantune importance particulièreà
l’Histoire. Sourced’exemples,il la sollicitait selon les occasions
qui se présentaient,afindemieux forger sa légitimité,sa légende,
mais aussidans lebutde réfléchiràsa placedans laditeHistoire.
Le grandhomme est censé se situer au-dessus de la masse de
sescontemporains et, même en revendiquantun esprit nouveau,
incarner une continuité avec d’autres personnages considérés
commegrands. De près ou de loin,les actes accomplisdoivent
rappelerdans l’imaginaireceux desglorieuxprédécesseurs. Une
suitedans lagrandeur est alorsmise envaleur.
Au coursde son existence, Napoléon s’yaĴela. Ilfutunvéritable
caméléon historique. S’adaptant aux circonstances auxquelles il
étaitconfronté,il identifia sadestinéeà desmomentsdupassé,
d’unefaçon telleque saviemêmefutjalonnée par l’Histoire.
Àpremière vue,on associe instinctivement Napoléon au
modèle classique de l’Antiquité. L’expédition d’Égypte fut
placée sous le signe d’Alexandre le Grand,tandis que les
campagnes d’Italie devaient rappeler César, même si d’autres
personnages pouvaientêtre sollicités, àl’instard’Hannibal pour
lefranchissementdesAlpes.
La légende peignit sans surpriseNapoléoncommeun héros
antique néàl’époquemoderne. Ledessein étaitforcément édifiant,
dans une perspective téléologique tendant àdéfendre l’idée
d’une prédestination àdevenir un grandhomme. Pourtant,la
façondont l’Histoire habitaNapoléon étaitbien pluscomplexe.
Les modèles historiques auxquels il se raĴachait variaient
au gré de ses projets, de sa situation dumoment. Le début du
Consulat fut l’occasion pour Napoléon d’apparaître comme un
Washington français. L’idéal de verturépublicaine, qui aurait
pu être associé au départ àla figure romaine de Cincinnatus,
était nécessaire pour rassurerquantàla pérennitédes principes
fondamentaux de laRépublique etde laRévolution. Peuaprès,
la réconciliation religieuse duConcordat, qui rétablissait les
relations aveclaPapauté tout engarantissant la libertédeculte, fut
l’occasionde rapprocher lePremierConsulde la figure royalede
HenriIV,roiqui avaitmis finà degravesdissensions religieuses

12

Napoléon historien

e1
auseinduroyaumedeFranceàla findu XVIsiècle. LeConsulat
était l’héritierde laRévolution sans rejeter pour autant le passé
monarchique, cequi fit en partie saforce. FrançoisdeJaucourt,
ancien émigré protestantdevenu membredu Tribunat, dressaun
parallèle entre l’éditdeNantes et leConcordatdansundiscours
qu’il prononçadevant leCorps législatif :

À une époquedésastreusede nos anciennes annales,après
desdiscussionsciviles et religieuses, àla find’uneguerre
qui avait armé les Français les uns contre les autres: un
princequ’on peut nommerdansceĴe tribune républicaine,
puisque c’est le seul dont le Peuple ait gardé la mémoire,
HenriIV,sefélicitaitde pouvoir s’occuper enfindejustice
etde religion; quelleque soit laformedesgouvernemens,
la force invincible des choses amène la même nécessité
2
dans lesmêmescirconstances.

Le Consulatv àie rapprocha de plus en plus Bonaparte
de la figure de César,intronisé dictateurv àie àla fin de son
existence,avant de la synthétiser avec d’autres références,
l’Empire venu. Si César et Auguste étaient des références
essentielles,les dynasties franques et françaises en furent de
tout aussi explicites. Les abeilles mérovingiennes côtoyaient la
3
symboliquecarolingienne. LesCapétiens n’étaient pas en reste,
notamment par rapport aux Bourbons. Abstraction faite des
4
référencescrypto-carolingiennes,le sacredeNapoléon apparaît
commeune adaptationdu cérémonial pratiqué pour les roisde
France. La similitude des symboles est frappante, jusqu’aurôle
des maréchaux d’Empire, dont la dignité était pourtant bien
5
diěérentedecelledesmaréchaux deFrance.
Bienque«filsde laRévolution», Napoléon n’aĜcha pasune
rupture entière aveclesBourbons. PlusqueLouisXVetLouisXVI,
il était levéritable successeurdeLouisXIVsur l’échiquier européen.
La Révolution avait réalisé les conquêtes louis-quatorziennes, à
1. HenriIVest réputé avoirmis fin aux guerresdeReligion. Enfait,il avaitmis finàla phase
politique la plusgravedesguerresdeReligion. L’éditdeNantesde1598,inférieuràl’édit
de Beaulieu dequ 1576ant aux concessions auxprotestants,n’avait pas éteint toutes les
braises. Ilfallut aĴendre l’éditd’Alèsde1629pourmeĴre finà cecycledeconflits.
2.Concordat entre le gouvernement françois et le pape Pie VII, avec les bulles discours et réglemens
relatifs à l’organisation des cultes en France, Paris, Fuchs, 1802,p. 132. Nous pouvons
également songer àla restauration dumonument de la bataille d’Ivry de 1590,telle
qu’elle est racontée dans Constant Wairy [aidé par des polygraphes],Mémoires intimes
er
de Napoléon Ipar Constant, son valet de chambre, [1830], Paris, LeMercuredeFrance, Le
Temps retrouvé, 1967,p. 102.
3. Sur les référencescarolingiennes,nous renvoyonsà Thierry Lenĵ,Napoléon diplomate,
Paris, CNRSéditions, 2012,p. 45-73.
4.Ibidem,p. 61-64.
5. FadiElHage,Histoire des maréchaux de France à l’époque moderne, Paris, Nouveau Monde
éditions/DMPA, 2012,p. 46-54.

Introduction

13

ladiěérencequ’elle les annexa,alorsqu’elles avaient souvent été
utiliséesjadiscommemonnaied’échangediplomatique. L’annexion
de la Hollande en 1810et de la Catalogne deuxans plus tard
rappellent égalementLouisXIV, qui avait occupé temporairement
6
tout oupartiedeces territoires.
Napoléonvoulut incarneràlafoisLouisXIVet sesgénéraux.
En1805et1809,il étaitdonc àlafois le roideFrance et lemaréchal
de Villars. Les campagnes de ces années-là, dont le principal
objectifétaitdemenerune oěensivejusqu’à Vienne,n’était autre
que la reprised’un plandecampagneconçuen1703parVillars et
expliquédansun projetdatédu 10 maideceĴe année-là, conservé
7 8
par ailleurs au Dépôtde laGuerre,ainsiquedans ses Mémoires.
Carnot l’avait repris en1796. Le projet n’avait puaboutir lorsde sa
premièregestation, Villars ayant étédans l’impossibilitéd’obtenir
le rôle de généralissime des armées d’Allemagne (troupes de
l’électeurdeBavière incluses)etd’Italie. Or,en tantque souverain
etchefsuprêmede laGrandeArmée, Napoléon en eut lacapacité,
ce qui assura le succès de l’entreprise. Il avait ainsi synthétisé
plusieurs personnages historiques, qu’il avait d’abord connus
grâceàses lectures historiques scolaires et personnelles.
Àla fin de son règne,sa carrière avait connutellement de
faceĴes, du général ausouverain, qu’il pouvait faire référence
àsa propre personne. Ainsi,en 1814,il aurait aĜrmé chausser
9
«les boĴesg duénéral de l’armée d’Italie». Devenului-même
unmodèle,il semitàévoluer au grédescirconstances parmi les
diěérentsmoments passésde son propredestin.
Loin d’être imitation, Napoléon était surtout dépassement
voire rectificationdupassé. Lavictoired’Iéna(14octobre1806)
fut perçue comme la revanche prise sur la défaite de Rosbach
10
(5novembreDè1757) .s son ouverture,lebulletinde laGrande
Armée écrit ausoir d’Iéna est sans équivoqueL: «a bataille

6. LaCatalogne l’avaitdéjàétéàpartirde la findurègnedeLouisXIII.
7.Mémoires militaires relatifs à la succession d’Espagne sous Louis XIV, Paris, Imprimerie
royale, 1838, III,p. 951-953.
8. Napoléonconnut laversiondes Mémoires du maréchal de Villarsquedonna aupublicle
pèreAnquetil entre1784et1785sous le titre Vie du maréchal de Villars. Le projetd’oěensive
versVienne se trouve auxpages192 à 197 du deuxième tome. Dans l’édition authentique
des Mémoires,publiée seulement entre1884et1892 (unvolumed’annexes parut en1904)
par les soinsdu marquisdeVogüé pour laSociétéde l’HistoiredeFrance,le projet occupe
les pages89 à 95 du deuxième tome.
9. AndréAlba, JulesIsaac, JeanMichaud, Charles-HenriPouthas,Cours d’Histoire
MaletIsaac. De la Révolution de 1789 à la Révolution de 1848. Classe de seconde, Paris, HacheĴe,
1960,p. 310. CeĴe expression a sesvariantes et està maintes reprises remplacée parcelle
des« boĴesde93 ».
10. Dans son Histoire de France pendant le dix-huitième siècle,en racontant la guerre de
Sept ans, CharlesdeLacretelle nemanqua pasde préciserque«la plainedeRosbach est
voisine de celle d’Iéna» (Histoire de France pendant le dix-huitième siècle, Paris, Buisson,
1812, III,p. 318)

14

Napoléon historien

11
d’Iéna a lavé l’aěrontdeRosbach». Ladestructionde lacolonne
commémorantceĴedernière leconfirma etBalzac choisitd’ailleurs
ce rapport entre lesdeux batailles pourmeĴre en scène la fierté
12
du colonelChabertfaceà unPrussien présomptueux .Napoléon
avait rétablides processus, des liens historiques etmilitairesqui
avaient été perçus comme rompus. Il eut connaissance de ces
problèmes autempsde saformationmilitaire et par ses lectures
personnelles, qui lui avaientfaitdécouvrirFrédéric II.
CeĴe évolution au milieu de références historiques nefut pas
toujours heureuse,particulièrementquandil n’évoquait pasdes
références antiques,impériales outout simplement militaires.
Lorsqu’il épousaMarie-Louise,ildevint petit-neveupar alliance
de ladéfunte reineMarie-AntoineĴe et,parconséquent, celuide
LouisXVI. Cequi semblaituneunion renouant avecle principe
de la continuité dynastique ouentre dynasties, comme l’avait
faitPhilippeAuguste aveclesCarolingiens,s’avéra préjudiciable
pour son imagededéfenseurde l’héritage révolutionnaire, donc
de repoussoirde l’AncienRégime. Quelle surprisequed’entendre
un ancien jacobin parler de son oncle Louis XVI! Le royaliste
Frénillyexprime son étonnementdésabusédans ses Mémoires:

Bonaparte, mariéà une petite-niècedeMarie-AntoineĴe,
appelaitLouisXVIson onclede sibonnegrâcequ’ilfallait
une fidélité terriblement encroûtée pour résister àceĴe
légitimitéàlamodedeBretagne. D’ailleurs,luiqui avait
mitraillé les royalistes àToulon et àParis,était devenu
leur plus chaudpartisan,leur patron le plus déclaré:il
étaitdecœur etd’intérêt l’ennemide leur ennemi le plus
13
détesté,lejacobinisme.

Les rapports entre les actes de Napoléon et le passé étaient
avant tout pragmatiques. Comme tout homme «parvenu »
aupouvoir,a fortiori quand celui-ci était matérialisé par un
trône,l’Histoire était la principale ressource dans la quête de
la légitimité. Celle-ci touchait le pouvoir en lui-même et les
actes accomplis. L’Histoire permeĴait de trouver des exemples
11.Campagne des armées françaises, en Prusse, en Saxe et en Pologne, sous le commandement de
Sa Majesté l’Empereur et Roi, en 1806, Paris, Buisson, 1807, I,p. 257.
12. « Pour lors, un oĜcier prussien, dont lacalèchemontait lacotedeVillejuif, vintàpasser
àpied. (…) Cet oĜcier causait en marchant avec un autre,avec un Russe,ou quelque
animalde lamême espèce,lorsqu’envoyant l’ancien,lePrussien,histoiredeblaguer,lui
dit: « Voilà unvieux voltigeurquidevaitêtreà Rosbach. – J’étais tropjeune poury être,lui
répondit-il, maisj’ai été assez vieuxpourme trouverà Iéna. » Pour lors lePrussien a filé,
sansfaired’autresquestions. » (HonorédeBalzac,Le Colonel Chabert, [1832/1844],in Œuvres
de Honoré de Balzac, Bruxelles, Méline, Cans etCompagnie, 1852, IV,p. 77)
13. François-Auguste Fauveau de Frénilly,Souvenirs du baron de Frénilly, pair de France
(1768-1828), Paris, Plon-Nourrit, 1908,p. 324.

Introduction

15

ou contre-exemples pour justifier ce qui était entrepris. Ainsi,
après avoir fait arrêter le pape PieN VII,apoléon avait songé
à «suspendre»le Pape et demandé àce que l’on trouvât des
14
précédents historiques afindejustifierune telledémarche.
L’Histoire oěraitdesjalons pour ses opinions et sesdécisions,
et ceĴe manière de s’yréférer de façon plutôt ouverte exprime
l’esprit napoléoniende synthèsede l’histoiredeFrance. En tant
qu’incarnationde l’aboutissementde l’évolution politiquede la
France– cequi nefut finalement pas lecas–etjalonde l’histoire
militaireuniverselle, Napoléon ne pouvaitqu’agir ainsi.
Depuis l’enfance,il était familier de l’Histoire. Ses rêves de
liĴérature ne l’en éloignèrentjamais. Labibliothèquedes écoles
oùil fit sa formation lui facilitèrent même ceĴe proximité avec
les livres d’Histoire. Appelé àvivre une ennuyeuse vie de
garnison lorsqu’ildébuta sacarrièremilitaire,la plumefut pour
luiun refugecommunà de nombreuxoĜciers. La polyvalence
d’écriture des hommes de LeĴres dutemps amena le jeune
Bonaparte àembrasser l’écriture historique, cequ àoi il dut
renoncer avecson ascension, d’autant plusquePascalPaoli l’avait
15
dissuadédevouloirfaireœuvred’historien tropjeune. Ilfaisait
l’Histoire et était obligéd’endélaisser personnellement l’écriture.
Les annéesdejeunesse au coursdesquelles il eutune première
ambition historiennefurent aussicellesdes lectures historiques.
Elles eurent une influence directe sur les projets historiques de
Bonapartec àeĴe époque. Elles posèrent de surcroît des jalons
intellectuels pour la construction de son image et, dans une
perspective plus liĴéraire,pourune partiede l’œuvre historique
écriteà Sainte-Hélène.
CeĴe écriture historiquefut sadernière ressourcevitale,l’arme
employée pour sadernièrebataille, cellede la postérité. Publiésà
16
partir de 1818par fragments,les Mémoiresque Napoléon dicta
àses compagnons d’exil oěrent sa propre vision d’événements
de son destin,en plus de remarques et réflexions sur d’autres
personnages etd’autres périodes historiques. Peuaprès,le Mémorial
de Sainte-Hélène de Las Cases eut plus de retentissement, mais
ceĴe œuvre contient des versions intermédiaires des Mémoires,
ainsi que des retranscriptions de discussions ou de monologues
de l’Empereur. L’ensembledonneune idéedecequ’il auraitdicté
–provisoirement oupresquedéfinitivement–s’il avaitvécuplus
longtemps. Parmi les autresmembresde laCour hélénienne,seul
14. NadaTomiche,Napoléon écrivain, Paris, Armand Colin, 1952,p. 224.
15. « L’Histoire ne s’écrit pasdans les annéesdejeunesse»,lui aurait-ildit(Ibidem,p. 118).
16. IntroductiondeThierry Lenĵ auxMémoires de Napoléon, Paris, Tallandier, 2010-2011,
I-III,p. 27 (la pagination estvalable pour les troisvolumes).

16

Napoléon historien

le témoignage de Montholon,les tardifs Récits de la captivité de
l’Empereur Napoléon,parut dans le quart de siècle qui suivit ces
17
publications. N’omeĴons pas non plus les écrits de personnes
ayant été présentes sans appartenir pour autant aunoyauprincipal
de Longwood,tels que les médecins Barry O’Meara,auteur du
Napoleon in exile (1822)et François Antommarchi, qui publia
dès 1825Les Derniers moments de Napoléon. Bien que n’ayant pas
servi àrecueillir la pensée impériale, ces écrits sont intéressants
pour certains détails. Antommarchi évoque de rares réflexions
historiquesdeNapoléon, mais authentiques, carcorroborées par
d’autres sources. LesJournaux des autres exilésfurent publiésbien
plus tard : Gourgaud (1899et1944, jamais en intégralité), Madame
deMontholon(1901et2002),leMameluck Ali(1926, 2000, jamais
18
en intégralité) Bertrand (1949-1959)etMarchand (1955).
Les écritsdeNapoléon lui-même, ceux de sajeunesse,apportent
un complément précieux. Sous le Second Empire,l’édition de
la Correspondance par l’Imprimerie impérialefu (1858-1870)t un
19
événement marquant. Bien qu’imparfaite et incomplète,elle
s’avéraune étape importantedans laconnaissancede la pensée
de l’Empereur, complétée par la première éditiondes Mémoires
20
regroupant l’ensembledes textes lacomposant(1867) .
21
Dans Napoléon inconnu (1786-1791),publié avec GuidoBiagi,
Frédéric Massonmit en lumièreces notes et ébauches avant tout
liĴéraires et historiques, que nous retrouvons dans les Œuvres
liĴéraires et écrits militaires publiés parJeanTularden1967avec
22
lesdocumentscomplémentaires publiés en1929parAskénazy .
D’autres notes (non incluses dans ces recueils) furent étudiées
parMasson, qui en tira l’unede sesœuvresmajeures,Napoléon
23
dans sa jeunesse (1769-1793). Cevolumebiographique, consacré
àla période réputée la plus obscure de la vie de Napoléon,
s’appuiebeaucoup surces écrits. Ilsdonnent autantune idéedes

17. Ces Récits parurent en 1847.Ils sont fondés sur des notes de Montholon, mais
s’appuient aussi sur d’autres sources, comme Le Mémorial de Sainte-Hélène. Bien que
parsemé d’inexactitudes, cet ouvrage reste intéressant,et fournit des éléments non
négligeablesconcernant les réflexions historiquesdeNapoléon.
18. Ilfaut égalementmentionner la partiedes Souvenirsd’Ali sur lacampagnedeRussie
de1812 (Paris, SPM, 2012).
19. L’éditionde référence est encoursd’achèvement.
20. Ladernière édition intégrale(hors reprints)estcelle établie parDésiréLacroixen1904
(Paris, Garnier, 5 vol.).
21. NapoléonBonaparte,Napoléon inconnu. Papiers inédits (1786-1793),publié parFrédéric
Masson etGuidoBiagi, Paris, Ollendorě, 1895, 2 vol.
22. Napoléon Bonaparte,Manuscrits de Napoléon en Pologne (1793-1795),publiés par
SimonAskénazy, Varsovie, Wilder, 1929 ; MichelBrugière, compte-rendu de l’éditiondes
Œuvres liĴéraires et écrits militaires publiée parJeanTulard,in Journal des Savants, 1969/4,
p. 247.
23. Frédéric Masson,Napoléon dans sa jeunesse (1769-1793), Paris, Ollendorě, 1922 (dernière
édition revue etcorrigée parMasson avant sondécès).

Introduction

17

recherches et lecturesmenées parcedernier pour ses ébauches
quede la perceptionqu’il avaitde sa propre existence. Frédéric
Masson,éminent historien, quifait encore autoritéde nosjours
à juste titre,n’insista pasdavantage sur la réflexion historienne
du jeuneBonaparte.
D’autres pistesfurent ouvertes pardes oĜciers intéressés par
les«secrets» militairesdeNapoléon, à une époque oùlavolonté
de revanchefaceàl’Allemagne avait suscitéun regaind’intérêt
pour les études napoléoniennes. Ladéfaitede1870-1871renvoya
la penséemilitairevers lesmythesglorieux de l’Empire, cequi ne
24
fut pas étranger auxhécatombesde laGrandeGuerre. Ilyeut
également des répercussions sur l’historiographie militaire. En
1889,legénéralPierron publiaun opuscule intitulé Comment s’est
er
formé le génie militaire de Napoléon I?, dans lequel ildémontreque
25
sa penséemilitaire n’était pasvenuede nulle part. En procédant
à une recherche comparatiste entre les sources d’inspiration
et les notes ouleĴres émanant de Napoléon, Pierron établit
indirectement(inconsciemment?) des perspectivesutilesàl’étude
de l’approche historique personnellede l’Empereur. La lecturede
sources relatives auxprécédentescampagnesd’Italie avait permis
26
au généralBonapartede préparer puisdemener la sienne. Or,
cequi avait servià des préparatifsmilitaires entre1793et1796
fut réutilisé(surtoutdemémoire,etcela est remarquable,oěrant
ainsiun exempledescapacités intellectuellesdeNapoléon)pour
certains passagesdes Mémoiresdictésà Sainte-Hélène.
L’œuvredePierronfut suivied’ouvrages tout aussi essentiels
pour l’étude des origines de la pensée militaire de Napoléon,
liée àsa pensée historique.L’Éducation militaire de Napoléon du
27
capitaine Colin, qu (1900)i développe de nombreuses pistes
esquissées par Pierron,ainsi que les diěérents écrits d’Hubert
28
Camon autour de la guerre napoléonienne,n’auraient pas été
29
concevables sans évoquer la réflexion historiquede l’Empereur.

24. Hervé Drévillon parle de «pédantisme napoléonien»pour décrire l’évolution vers
unecroyance a priori en laguerre napoléonienne, malgré les évolutionsmilitaires pourtant
constatées(HervéDrévillon,L’Individu et la Guerre. Du chevalier Bayard au Soldat inconnu,
Paris, Belin, 2013,p. 250-258).
er
25. Édouard Pierron,Comment s’est formé le génie militaire de Napoléon I?, Paris, Baudoin, 1889.
26. C’est l’essentielduraisonnementde l’opusculedePierron.
27. Éditéchez Chapelot en1900, un reprintfut produit par la librairieTeissèdre en2001.
28. HubertCamon,Quand et comment Napoléon a conçu son système de manœuvre, Nancy–
Paris–Strasbourg, Berger-Levrault, 1931 ;Quand et comment Napoléon a conçu son système
de bataille, Nancy–Paris–Strasbourg, Berger-Levrault, 1935.
29. L’ouvrage récent de Jacques Garnier,L’Art militaire de Napoléon. Une biographie
stratégique (Paris, Perrin, 2015),sollicite moins les réflexions historiques de Napoléon,
restant même sur des lieux communs (par exemple sur Guibert,p. 67)et délaissant la
e
perspective d’une vue plus large àtravers les campagnes italiennesXVIII dusiècle
(aucune mention de Vendôme, Maillebois ou de l’œuvre de Pezay). Toutefois, ce livre
reste intéressant surde nombreuxpoints.

18

Napoléon historien

CeĴe recherchede laconstructionde sa penséemilitaire suscita
également foule de recueils compilant nombre de ses citations,
plus ou moins vastes,exprimant des idées et avis susceptibles
d’êtreconsidéréscommedesmaximes précises. Ledernier recueil
dans le genre,édité par Bruno Colson sous le titre clin d’œil à
Clausewiĵ,De la Guerre(2011),est peut-être le plus habile et le
plus pertinent. En eěet, Colson ne s’est pascontentéd’aligner les
citationsde l’Empereur. Outredescommentaires lesconcernant,
il a inséréde larges extraitsdes MémoiresdeNapoléon parmi les
témoignagesdescompagnonsd’exil. L’évocationdescapitaines
dupassé n’a pas seulementun intérêtmilitaire. Enfait,nous la
percevons surtoutcomme essentielled’un pointdevue historique.
Ces traces écritesde la pensée impériale sont précieusesquant au
positionnement personneldeNapoléonfaceàpareil panthéon.
Parmi les milliers d’ouvrages consacrés àl’Empereur,il en
est troisqui peuvent être considérés comme majeursquandon
s’intéresseàladimension intellectuelledupersonnage. En1952,
30
NadaTomiche publia son Napoléon écrivain,issu d’une thèsede
31
doctorat. Cet ouvrage, devenu unclassique, fait encore autorité
de nos joursf duait de son incroyable plongée dans l’intellect
napoléonien. L’auteurconsacrede nombreuses pagesà Napoléon
comme historien, qued’autres sources non mentionnées aident
àpercevoir plus précisément. Enfait,au momentde la parution
de ce livre, un témoignage majeur comme celui de Bertrand
n’avait été publié que pour les années 1816-1817et 1821.Nada
Tomiche a eulemérited’esquisser la figuredeNapoléon en tant
qu’historien, même si elle n’a pascherchéà développerce thème,
puisque c’est l’écrivain qui est le sujet central de son ouvrage.
Defait,on n’ytrouve pasdedéveloppements insistants sur les
lectures historiques de Napoléon et ses conséquences sur sa
démarche historienne. Car il en eut bien une pour avoir voulu
écrire l’histoire de sa vie,ainsi que celles des autres grands
capitaines l’ayant précédé.
En 1998parut le livre d’Annie Jourdan Napoléon. Héros,
imperator, mécène, quimêle l’histoire intellectuellede l’Empereur
à une dimension culturelle touchant aux œuvres écrites et
monumentales qui constituèrent ouauraient dûconstituer des
30. Par la suite, cet auteur se spécialisa dans l’étude de la liĴérature égyptienne
contemporaine,son Napoléon écrivain ayant finalement été son seul ouvrage consacré
àl’Empereur. L’ouvrage indiqueT « N.omiche», mais les comptes rendus d’époque
confirmentque le prénom de l’auteur estNada et nonNadia, comme l’écritAndy Martin
dans son Napoleon the novelist(Cambridge, Polity Press, 2000,p. 57et174),ou Natalie,ainsi
que l’a noté par erreurStevenEnglund (Napoléon : A political life, New York, Scribner, 2004,
p. 478),repris parPatriceGueniěey (Bonaparte, Paris, Gallimard, 2013,p. 694et837).
31. MarcelDunan souligne l’originede l’ouvragedans lecompte rendu qu’il en fit pour
la Revue d’histoire liĴéraire de la France en1953 (n°2,p. 237-239).

Introduction

19

ornements pour son règne. Le premierchapitre,issu d’un article
32
précédemment publié dans la revue anglaise French History,
33
s’intitule sobrement « Napoléon et l’Histoire» .Il résume de
façon concise et opportune l’importance des livres d’Histoire
pour l’Empereur,s’appuyant notamment sur les listesde livres
souhaités par ce dernier oules inventaires dressés par son
34
bibliothécaire Barbier. Annie Jourdan yanalyse ce matériau
brutqu’est l’inventairedesbibliothèques impériales. Ilvade soi
que les livres mentionnés n’ont pas tous été lus,ouseulement
consultés. Cependant,les récurrencesdecertains titres permeĴent
demieuxpercevoir les intérêts historiquesdeNapoléon,en lien
avecles ambitions historiennesqui semanifestèrentàla finde sa
vie, maisqui n’ont pas été abordées parAnnieJourdan.
Deuxans plus tard, Antoine Casanova alla plus loin en
publiant une des histoires intellectuelles de l’Empereur les
plus poussées:: une histoireNapoléon et la pensée de son temps
intellectuelle singulière. Puisant dans les écrits et les dictées de
l’Empereur, majoritairement héléniens, Casanova tente de
déterminer la penséedupersonnage autourde thèmesmultiples
tant historiques que politiques ouscientifiques. Casanova les
analyse en tantquematricesde sa pensée. Endépitdecertaines
35 36
extrapolations et légères approximations,l’ouvrage oěre
un propos original,essayant de donner un aperçu global de la
pensée napoléonienne, y compris dans le domaine historique.
Seulement, celui-ci est avant tout abordé dans une perspective
conceptuelle,sans emprunterunevoieconsistantàanalyser les
réflexions et les écritsdeNapoléonàl’aunedes sources livresques
d’inspiration.
Pierron etColin avaientdémontréque sa penséemilitaire ne
venait pasde nulle part, qu’elle était très empirique et issuede
documents et ouvrages exposant des situations concrètes. La
pensée historique de Napoléon et ses approches historiennes
32. AnnieJourdan, « Napoleon and History »,French History, vol. X,n°3, 1996,p. 334-354.
33. AnnieJourdan,Napoléon. Héros, imperator, mécène, Paris, Aubier, 1998,p. 19-56.
34. Antoine-AlexandreBarbier(1765-1825),ancien prêtredevenu bibliothécaire particulier
deNapoléon. Ilfut l’auteurdedictionnaires, d’ouvragescritiques et érudits,ainsiquede
nombreuxarticlesdejournaux.
35. Dans soncompte-rendu de l’ouvrage, Jean-Luc Chappeypenseque«l’on peutmeĴre
endoutecertaines aĜrmationsde l’auteurquantàla penséematérialistede l’Empereur–
e
qui anticiperait sur le XIXsiècle» (Cahiers d’Histoire,n:°88, 2002hĴp://chrhc.revues.
org/1609).
36. Casanova écrit qu’«en septembre 1817,l’Empereur déclareL àas Cases que «son
plaisir serait d’écrire l’Histoire»s’il résidait en Europe et ydisposât de tranquillité»
(AntoineCasanova,Napoléon et la pensée de son temps : une histoire intellectuelle singulière,
[2000], Paris, Albiana/La Boutique de l’Histoire, 2008,p. 82). Une note indique «25-27
septembre 1817». Or, Las Cases avait quiĴé Sainte-Hélène en novembreE 1816.n fait,
ces proposfurent tenus entre le25et le27septembre1816 (EmmanueldeLasCases,Le
Mémorial de Sainte-Hélène, Paris, Flammarion, 1951, II,p. 380).

20

Napoléon historien

avaient elles aussi une origine empirique. Conceptualiser à
l’excès serait synonyme icid’extrapolation. Ce n’est pasàtravers
une perspective philosophique que l’on est le plusmêm àe
d’appréhender les desseins historiens de l’Empereur. L’intérêt
pour les livres étudiés parNapoléon et surtout pour lecontenu
de ceux-ci permet de mieuxsaisir ses buts. Les textes que
l’Empereurdictaàla finde savie ne sont pas toujours les objets
les plus importants àétudier. Le matériau utilisé, àsavoir les
ouvrages lus,peuvent l’êtredavantage,afindecomprendred’où
venaientcertaines réflexions ouinformations, qui pouvaient par
ailleursêtrefallacieuses. Néanmoins,il s’avère indispensablede
se pencher sur les œuvres personnelles de l’Empereur.
Cellesci sont des traces de son raisonnement, de sa méthode, de son
assimilation des lectures. Même s’il eut sa propre destinée,
l’Histoire luidonnades repères. Comment l’ambition historienne
deNapoléon s’inscrivit-elledans le processusde son ascension
et surtoutde laconstructionde sagloire,entrepriseàtravers le
prisme dupassé,sans éclipser pour autant les voies nouvelles
tracées au coursde sadestinée?
Pour un essai tel que le nôtre,nous ne pouvions faire
l’impasse sur Napoléon comme lecteur d’Histoire. Les lectures
ayant été le fondement de ses raisonnements et de ses écrits,il
était indispensable d’yconsacrer le chapitre d’ouverture. Nous
abordons par la suite laquestionde la perceptiondutravailde
l’historien chezlui, dont découla sa méthode historique.
Celleci était toutefois mue par des pratiques que l’on considère
instinctivement comme antihistoriques, mais qui, à des degrés
divers,sont en réalité inhérentes autravaildu mémorialiste etde
l’historien témoinde son temps. La reconstruction historique était
ainsiunfondementde l’œuvre napoléonienne. CeĴedémarche
exprimaitchezl’Empereurunevolontédemaîtriser son histoire,
mais également,et ce fut son dessein historien majeur, de se
placerdans l’Histoire.

Chapitre premier
Napoléon,lecteurd’Histoire

Avantdefaire l’Histoire etmême lorsqu’il lafaisait,aupropre
comme aufiguré, Napoléonfutungrandlecteurd’Histoire. Les
livresd’Histoire ne l’ontjamaisquiĴé. Il partit enÉgypte avec des
ouvrages sur laguerredeTrente ans,probablement l’Histoire des
1
traités de WestphaliedupèreBougeant,et, dansun espritfuneste
d’analogie,il avait lors de la campagne de Russie l’Histoire de
Charles XIIdeVoltaire sous lamain:

Dans ses moments d’ennui ou de non-occupation,il en
prenait un volume et, quandil n’en voulait plus,il le
meĴait sur lemeublequi était le plus prèsde lui. Ehbien,
pendant presque tout le temps qu’il resta au Kremlin,
l’Histoire de Charles XII,parVoltaire, joli petitvolume
in18,enmaroquindoré sur tranches, demeuraconstamment
2
surce petitbureau .

L’Histoire hantait son ambition. Elle habitait son destin.
Toutefois,il nefaut pasconsidérercet aĴachement auxactionsdu
passécommeunmodèleàimiter servilement. Il s’agit avant tout
d’une preuvedecequequ’AntoineCasanovadésigneà juste titre
comme«le rôle toutàlafois précoce et prolongéde la réflexion
3
historique[deNapoléon] dans son évolution intellectuelle».
CeĴe posturede lecteurd’Histoire, àlavéracité indéniable,fit
le litdes plusgrandesdéclamations hagiographiques.
En18171818, Stendhal narraitdans sa Vie de Napoléonquecedernier«était
connu (…)par samanied’imiter lesmanières etjusqu’aulangage
des grands hommes de l’Antiquité»,notamment «les phrases
4
courtes et sentencieusesdesLacédémoniens». Tout rapportdans
1. Une erreur de transcription dans l’édition de 1899duJournal de Gourgaudindiqua
« Bourgoing »aulieu de « Bougeant» (écrit « Boujens» dans le manuscrit original).
Ladite erreurfut reprisedans l’éditionde1944-1947 du mêmeJournal,tandisquePaul
Fleuriot de Langle, confronté àl’écriture quasi-sténographique dugénéral Bertrand,
écrivit également« Bourgoing ». SurceĴequestion,nous renvoyonsànotre article« Qui
est le père Bourgoing ?Le problème de l’identification d’une lecture de Napoléon à
Sainte-Hélène»,Revue de l’Institut Napoléon,n°193, 2006/2,p. 98.
2. Louis-ÉtienneSaint-Denis, dit leMameluck Ali,Souvenirs du Mameluck Ali sur l’empereur
Napoléon, [1926], Paris, Arléa, 2000,p. 51.
3. Casanova,Napoléon et la pensée de son temps,ouvragecité,p. 49.
4. Stendhal,Napoléon, Paris, Stock, 1998,p. 16. Les phrases de Stendhal présentent une
grande similitude avecles Mémoires pour servir à l’histoire de France sous le gouvernement

22

Napoléon historien

les paroles et l’aĴitude avecl’Histoiredevait serviràprouverque
Napoléon perçaitdéjàsousBonaparte,etcedès le plusjeuneâge.
Ilfaut aller au-delà deceĴe imagedignede La Grande ombrede
Job,sans pour autant tomber dans le travers inverse, qui serait
dedévaloriser l’espritdeNapoléon. Sescapacitésde lecture etde
réflexionfurentdéterminantesdans laconstructionde ses actes
(donc de son pouvoir)etcefutjustement ledéclinde sesfacultés,
5
laquarantaine passée, qui scella sondestin.
Il est intéressantdeconstaterque l’aura napoléonienne est telle
que les notes prisesàla lecture partielle outotaled’un ouvrage
ont été considérés comme une œuvre àpart entière. Frédéric
Masson en fit l’unedes substancesde son Napoléon inconnu
(17861791),tandisqueJeanTulardles intégra en1967 dans les Œuvres
liĴéraires et écrits militaires. L’écritformel,secondaire,lamoindre
notedevintun écritd’importance.
En réalité, ces notes prises surdes livres,notammentd’Histoire,
ne constituent pas des œuvres en tant que telles. Elles restent
néanmoins précieuses pour l’aperçu qu’elles oěrentde l’intellect
napoléonien, de laformationde saculture historique etde son
6
espritcritique.
Àtraversces écrits somme toute ordinaires et les aĴestationsde
lecturedecertains ouvrages historiques,nous essaieronsd’éclairer
lesmotivations,l’évolution et l’ampleurd’ungoût livresque a priori
e
banal pourun oĜcier éclairéde la findu XVIIIsiècle.

L’empreinte de la formation militaire dans l’écriture de l’Histoire

LaformationmilitairedeBonaparte avait été l’undes premiers
éléments de son développement intellectuel. En eěet,les futurs
oĜciers étaient notamment instruits dans les arts et les leĴres.
L’enseignement devant être prodigué était tellement vaste qu’il
ne pouvait qu’être partiellement réalisé. Il ajoute que «Napoléon
(…)refit son éducation tout entière pour l’histoire ancienne et
7
moderne». Ilconvientde rappelerque l’enseignement étaitmené
de Napoléon Buonaparte et pendant l’absence de la Maison de BourbondeJacques-Barthélémy
Salgues (1814) :« Outre son goût pour la solitude et les mathématiques, Napoléon
professoitune admiration particulière pour l’histoire ancienne;il s’étudioitàimiter les
manières,les actions et jusqu’aulangage des hommes les plus célèbres de l’Antiquité.
Il faisoit de Plutarque sa lecture favorite,il en portoit toujours un volume aveclui;il
aimoit surtout lesSpartiates,et aěectoitde s’exprimercomme euxen phrasescourtes et
sentencieuses. » (Jacques-Barthélémy Salgues,Mémoires pour servir à l’histoire de France
sous le gouvernement de Napoléon Buonaparte et pendant l’absence de la Maison de Bourbon,
Paris, Fayolle, 1814, I,p. 70)
5. Sa santé ledesservità unmoment aussicrucialque labatailledeBorodino.
6. Casanova,Napoléon et la pensée de son temps,ouvragecité,p. 51.
7. Masson,Napoléon dans sa jeunesse,ouvragecité,p. 107.

Napoléon lecteur d’Histoire

23

àl’aided’abrégés,synthétisantdefaçon purement événementielle
et rêchedes Histoires plusdenses. Descinq volumesde ses Éléments
d’histoire générale,imprimés pour la première fois en 1773,l’abbé
Millot avait tiré des abrégés historiques destinés auxélèves de
8
l’Écolemilitaireàpartirde1777,l’annéemêmedurétablissement
9
decelle-ci,aprèsune suppressiond’un an. Ces abrégés étaient«très
10
minces»selonChantalGrell. À côtéd’eux, «lesvolumesdeRollin
[sur l’histoire antique,particulièrement romaine] faisaient figurede
11
sommes érudites». D’ailleurs, Napoléonvint par la suiteà Rollin
etyrestaglobalement aĴaché, comme nous leverrons par la suite.
Ainsi parurent en 1777un Abrégé de l’histoire ancienne, un
Abrégé de l’histoire de France, depuis Henri IV jusqu’en 1748 et
un Abrégé de l’histoire romaine,tous « àl’usage des élèves de
l’École royale militaire». Millot exerçait de fait une mainmise
intellectuelle et éditoriale sur l’enseignement aux jeunescadets,
ce que n’avait pu faire l’abbé Raynal, –admiré par Napoléon à
l’orée de la Révolution –,avecson anecdotique École militaire,
12
simplecompilationdefaitsmilitaires imprimée en1762 .
La forme de ces abrégés scolaires eut une influence notable
sur l’écriturede l’Histoirechez Napoléon. Le style synthétique,
chronologique etdescriptifrappelleceluides Précisqu’ildictaà
Sainte-Hélène. Contrairement auPrécis des guerres de Frédéric II,
en apparence inachevé puisqu’il n’abordeque laguerredeSept
ans,le Précis des guerres de Jules César et le Précis des guerres du
maréchal de Turenne débutent par une narration chronologique
aussibrèvequecelledes abrégésdeMillot,sansquecesderniers
13
aient toutefois servid’inspirationd’un pointdevuefactuel. La
première partiedupremierchapitreduPrécisconsacréà César
14
narre enquelques pages savie et sesgrandes actions:

César est né l’an 99avant Jésus-Christ;il est mort l’an
44 :il avécu cinquante-sixans. Il n’étaitâgéquede seize
ans lorsqu’il fut en buĴe auxpersécutions de Sylla. Il fit
ses premières armes sous le préteur Thermus, mérita la
8.Ibidem.
9.Ibidem,p. 93.
10. ChantalGrell,Le Dix-huitième siècle et l’Antiquité en France (1680-1789), Oxford, Voltaire
Foundation, 1995, I,p. 88.
11.Ibidem.
e
12. JeanChagniot,Paris et l’armée au XVIIIsiècle, Paris, Économica, 1985,p. 529.
13. Sur l’inspirationdeces écrits,nous renvoyons au chapitre2 duprésent ouvrage.
14. La longueur de la citation qui suit s’explique par notre choix de présenter en
intégralité le texte de l’Empereur afin de mieuxillustrer notre propos. Nombre de ses
textes sont aujourd’hui inconnusde lamajeure partiedupublic, demêmequecertains
ouvrages pourtant cruciauxpour comprendre sa réflexion et sa méthode historique.
Parconséquent, quandnous l’avonsjugé nécessaire,nous avons procédéà descitations
assezlongues afinque le lecteur puissemieux connaître les textesqui nous ont servià
comprendre la penséede l’Empereur.

24

Napoléon historien

couronneciviqueàla prisedeMitylène,passa enCilicie,
séjourna àla cour duroi Nicomède,en Bithynie, fut
quarante jours prisonnier des pirates,retournaR àome
après la mort de Sylla,accusa Dolabella,personnage
consulaire,échoua dans sa poursuite,se retira alors à
Rhodes,étudia l’éloquenceà ceĴecélèbre école.
Àson retour,le peuple le nomma successivement tribun
dusoldat, questeur,édile,pontife. Il prononça l’oraison
funèbre de sa tante Julie,sœur de son père et femme de
Marius. Au milieu des imagesdesJules,le peuple romain
vit avecplaisir celles des Marius; depuis,il plaça au
Capitole la statue de ce célèbre vainqueur des Cimbres,
cequi lui aĴira l’aversiondu Sénat. Il rappelaCinna,son
beau-père,proscrit avec Sertorius. Ilcondamnaà mort les
sicairesdeSylla,assassinsdes proscrits.
Le peuple, qui lechérissait,le nomma préteur,l’an60. Sa
magistraturefut orageuse. LeSénat sedéclaracontre lui.
Il gouverna la Cisalpine,et,l’année d’après,l’Espagne,
comme propréteur. Il réunit trente cohortes en Portugal.
Son armée le proclama Imperator. De retour àRome,il
sollicitaàlafois le triomphe et leconsulat. Ilconclut avec
Pompée etCrassus le premier triumvirat,etdonna sa fille
Julieà Pompéequi endevint éperdument amoureux.
Nommé consul l’an 59,il se comporta comme un tribun,
publia des lois agraires, distribua des terres auxpauvres,
déclara Ptolémée roi d’Égypte et Arioviste roi des Suèves,
amis dupeuple romain. Le Sénat lui fut constamment
opposé. Ilmarchaàla têtedupartideMarius. Ilfut nommé,
l’an58, gouverneurde l’Illyrie etde laCisalpine,pourcinq
ans:on lui donna trois légions. Peu de semaines après,il
joignità cesgouvernementsceluide laGaule narbonnaise,
avec unequatrième légion. Il en levadeuxnouvelles; celle
nommée l’AloueĴe, composée de Gaulois,se distingua. Il
commença la guerre des Gaules avecsixlégions; dans le
courantde laguerre le nombre enfut portéà douze. César a
fait huitcampagnesdans lesGaules,pendant lesquellesdeux
invasions enAngleterre,etdeuxincursions sur la rivedroite
du Rhin. EnAllemagne,il a livré neuf grandes batailles et
fait troisgrands sièges,a réduit en provinces romainesdeux
cents lieuesde pays, qui ont enrichi le trésorde8 000 000 de
contributions ordinaires. César,pendant la guerre civile,a
combaĴuenItalie,enEspagne,enIllyrie,enÉgypte,enAsie,
enAfrique, dans les années 49,48, 47, 46, 45; ya livré six
grandes batailles, dont quatre contre les légions romaines
duparti de Pompée,et deux contre les Barbares. Dans ces
treizecampagnes il a étévaincutroisfois, à Dyrrachium, à
Alexandrie,en Afrique; mais ces échecs n’ont euaucun

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