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Nouvelle introduction à l'histoire de l'Afrique

De
302 pages
L'histoire de l'Afrique rédigée à l'occidentale a conservé jusqu'en 1960 un caractère ethnocentriste dont elle commence à se départir aujourd'hui. Pour retracer l'histoire du passé africain, il faut se plier aux arcanes d'une discipline exigeante souvent négligée au profit d'un journalisme hâtif ou d'une propagande intéressée. Cet ouvrage se veut un recueil de réflexions critiques permettant de restituer aux faits leur dimension proprement africaine en récusant le relativisme culturel occidental.
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NOUVELLE INTRODUCTION
À L'HISTOIRE DE L'AFRIQUE

2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-03265-1 EAN : 9782296032651

Pierre SALMON

NOUVELLE INTRODUCTION
À L'HISTOIRE DE L'AFRIQUE

Firouzeh

Liminaire de NAHA VAND!

Préface de Pierre de MARET

L'Harmattan

TABLE DES MATIERES
Liminaire Préface Avant-propos Introduction 7 9 Il 19

Les sources de l'histoire 1.

de l'Afrique

Les documents écrits L'Antiquité Le monde musulman L'Occident moderne L'Occident contemporain L'Afrique moderne et contemporaine Les traditions orales
La crédibilité des traditions orales La méthode historique de Jan Vansina La déformation des traditions orales L'apport de l'onomastique à l'histoire Les problèmes d'interprétation Les objectifs de recherche Les témoignages archéologiques 149 154 177 186 193 227 251 271 277
295

A. B. C. D. E.

41 51 62 71 139

2. A. B. C. D. E. F.

3. 4.

Les apports linguistiques

Conclusion

Bibliographie

Etudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa

Dernières parutions
Pierre KAMDEM, Camerounais en Ile-de-France, 2007. Vincent MULAGO, Théologie africaine et problèmes connexes. Aufil des années (1956 -1992), 2007. COLLECTIF, L'Afrique, histoire d'une longue errance, Colloque au Lucernaire du 24 et 25 mars 2007, 2007 BOUOPDA Pierre Kamé, Cameroun, les crises majeures de la présidence Paul Biya, 2007. André MBENG, Recueil de chansons épiques du peuple bassa du Cameroun, 2007. Souraya HASSAN HOUSSEIN, Économie du développement et changements institutionnels et organisationnels, 2007. André Julien MBEM, L'Afrique au cœur de l'Europe. Quel projet pour le Nouveau Monde qui vient?, 2007. Djibo HAMAN!, L'Islam au Soudan Central, 2007. William BOLOUVI, Quel développement pour l'Afrique subsaharienne ?, 2007. Simon-Pierre E. MVONE NDONG, Bwiti et christianisme, 2007. Simon-Pierre E. MVONE NDONG, Imaginaire de la maladie au Gabon, 2007. Claude KOUDOU (sous la direction de), Côte d'Ivoire: Un plaidoyer pour une prise de conscience africaine, 2007. Antoine NGUIDJOL, Les systèmes éducatifs en Afrique noire. Analyses et perspectives, 2007. Augustin RAMAZANI BISHWENDE, Ecclésiologie africaine de Famille de Dieu, 2007. Pierre FANDIO, La littérature camerounaise dans le champ social, 2007. Sous la direction de Diouldé Laya, de J.D. Pénel, et de Boubé Namaiwa, Boubou Hama-Un homme de culture nigérien, 2007. Marcel-Duclos EFOUDEBE, L'Afrique survivra aux afropessimistes,2007. Valéry RIDDE, Equité et mise en œuvre des politiques de santé au Burkina Faso, 2007. Frédéric Joël AIVO, Le président de la République en Afrique

noire francophone, 2007.

Liminaire
Au mois de mars 2005, alors qu'il corrigeait la première épreuve du présent ouvrage, couronnement d'une œuvre abondante, le professeur Pierre Salmon nous a quittés. Il tenait énormément à ce livre et était soucieux de le voir paraître de son vivant. L'Institut de Sociologie de l'Université libre de Bruxelles se devait de veiller à cette publication. En effet, il avait participé à la vie de cet Institut pendant plus de trente ans. Il y avait intégré le Centre d'études africaines dès 1971 et en avait ensuite assumé la direction jusqu'à son admission à la retraite. Outre sa vaste bibliographie, il avait édité de nombreux numéros spéciaux de notre revue Civilisations et y avait écrit de multiples articles. La revue lui a d'ailleurs consacré deux numéros. Pierre Salmon fut sans conteste l'un de nos membres les plus créatifs. Plume infatigable, exigeant avec lui-même, honnête, rigoureux, appliquant tout ce qu'il avait enseigné tout au long de sa carrière académique, Pierre Salmon avait la modestie du vrai savant. Il fut en 1953-1954, lauréat de l'Ecole normale supérieure de Paris. «J'y acquis, a-t-il écrit, le scrupule du travail poussé à fond, le souci de la clarté, le sens presque indéfinissable de la fantaisie, le goût du paradoxe, la liberté de se développer sans être moulé dans un seul schéma idéologique et l'ouverture à la culture des autres». Après s'être penché sur I'histoire de l'Antiquité, il devint un passionné de l'Afrique. Voyageur inlassable, il avait sillonné tout le continent. « Le désir d'horizons inconnus réside au plus profond de l'homme» dit-il dans l'avant-propos de ce livre.

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Cette Nouvelle Introduction à I 'Histoire de l'Afrique est le reflet de l'approche de son auteur: méthode interdisciplinaire, lecture critique, recherche de la vérité, humanisme... Beaucoup de personnes ont participé à la réalisation finale de ce livre après le décès de Pierre Salmon. Je tiens ici à remercier particulièrement ses collègues et amis, les professeurs Henri Nicolai et Nadine Lubelski qui ont assuré la relecture de ce manuscrit, ainsi que Mesdames Vancleve et di Vincenzo qui en ont assumé la dactylographie et la mise en page.

Firouzeh Nahavandi Directeur de l'Institut de Sociologie Février 2006

Préface
Pierre Salmon était pétri de bienveillance critique, de curiosité gourmande et d'énergie bonhomme. Il nous a quittés trop tôt. Mais, privilège des chercheurs et des créateurs au commerce desquels il prenait grand plaisir, les œuvres survivent à leurs auteurs. C'est donc avec joie que je salue l'édition de sa Nouvelle introduction à l 'histoire de l'Afrique, dont il corrigeait les épreuves au moment de son décès inopiné. L'occasion nous est ainsi donnée de lire ou de relire un ouvrage méthodologique qui n'a perdu ni de son actualité, ni de sa pertinence. A l'heure où, dans le droit fil des enseignements qu'il avait inaugurés, son Alma Mater relance un cours d'histoire de l'Afrique, cet ouvrage, basé sur une connaissance intime et profonde de ce continent, offre une synthèse, accessible à tous, des défis que représente pour l'historien la reconstitution du passé de civilisations où les sources orales priment souvent sur les sources écrites. Les façons de les utiliser et de les combiner pour éclairer les racines des Etats actuels soulèvent de multiples problèmes, qui sont autant d'opportunités de travail transdisciplinaire et de développement théoriques nouveaux. Familier des sources écrites les plus anciennes et les plus diverses, toujours à l'affût des découvertes les plus récentes et des débats les plus chauds, ami de nombreux historiens et chercheurs africains et occidentaux, Pierre Salmon était idéalement placé pour rédiger une synthèse claire et vivante, illustrée de multiples exemples puisés à toutes les sources.

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Gageons que cet ouvrage continuera comme par le passé à mieux faire connaître un continent trop souvent décrié et à susciter de nouvelles vocations. Son auteur, dont l'œuvre se perpétue ainsi, en aurait été ravi.

Recteur de l'Université

Pierre de Maret libre de Bruxelles

AVANT-PROPOS
Durant mon adolescence, j'ai été marqué par la lecture de La Nouvelle Histoire des Voyages de Richard Cortambert, des Voyages extraordinaires de Jules Verne et des récits anecdotiques du Capitaine Mayne-Reid. Le désir de liberté, la fascination de l'exotisme et un penchant pour l'aventure me donnèrent le goût des voyages lointains. Ma vision du monde se focalisa sur l'intérieur de l'Afrique, décrit par les explorateurs ayant participé à l'aventure congolaise, qui me parut dès lors un champ de recherches plein d'attrait pour l'avenir. Après avoir terminé la licence en histoire de l'Antiquité et l'agrégation de l'enseignement moyen du degré supérieur à la Faculté de Philosophie et Lettres de l'Université libre de Bruxelles, je présentai le Concours des bourses de voyage du ministère de l'Instruction publique en 1951. Proclamé lauréat l'année suivante, je fus admis en 1953-1954 à l'Ecole Normale Supérieure de Paris, où je pus me consacrer à la rédaction de ma thèse de doctorat sur La politique égyptienne d'Athènes aux Vf et V siècles avant J.-C. J'acquis à la rue d'Ulm le scrupule du travail poussé à fond, le souci de la clarté, le sens presque indéfinissable de la fantaisie, le goût du paradoxe, la liberté de se développer sans être moulé dans un seul schéma idéologique et l'ouverture à la culture des autres. Le désir d'horizons inconnus réside au plus profond de I'homme. Mon premier contact avec l'Afrique eut lieu en 1954 avec la rencontre de l'Egypte et de ses sites prestigieux comme la pyramide de Chéops, à l'est de Memphis, où au jour déclinant on retrouve dans toute sa plénitude le symbole du faisceau de rayons solaires cher aux doctrines héliopolitaines. Je découvris ensuite l'ancienne Thèbes, qui occupe toute la région s'étendant de Louqsor à Karnak et je m'enthousiasmai devant les gorges profondes et escarpées de la chaîne libyque où dominent les teintes rousses des rochers désertiques de la vallée

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des Rois. Je fus surtout conquis par la partie sud du portique ouest de la seconde terrasse du temple funéraire d'Hatshepsout, édifié vers 1500 avant notre ère, à Deir-el-Bahari, relatant l'histoire de l'expédition qui eut lieu à cette époque vers le pays de Pount. Pour y parvenir, la flotte égyptienne devait remonter le Nil, dépasser la 5e cataracte et gagner le Delta du Gash, près de la montagne de Kassala, dans la région orientale du Soudan, près de l'Erythrée. Face à leurs huttes rondes aux sommets pointus construites sur pilotis, les habitants de Pount, de type chamique prononcé, procédaient avec les marins égyptiens à des trocs de produits régionaux, consistant en encens, myrrhe, aromates, ébène, or, ivoire, obsidienne, cornaline, lapis-lazuli, épices et animaux exotiques, en échange d'armes, verroteries et produits manufacturés de l'artisanat égyptien. Cette extraordinaire aventure dépeinte par les artistes égyptiens avec un réalisme saisissant engendra chez moi un désir irrésistible, rejoignant les rêves de ma prime jeunesse, de connaître et de comprendre plus tard l'Afrique profonde. Durant les années suivantes, la rédaction de Problèmes d'Afrique Centrale m'engagea à publier quelques articles historiques et comptes rendus d'ouvrages concernant l' OutreMer qui me permirent de me familiariser avec le continent africain aux multiples visages. Toutefois, c'est Pierre Gourou, mon ancien professeur à l'Université libre de Bruxelles, qui devait jouer dans ma carrière un rôle déterminant. Comme il assurait la direction de la Se section du Centre scientifique et médical de l'Université libre de Bruxelles en Afrique Centrale (CEMUBAC), il me proposa de participer à une enquête interdisciplinaire sur l'ethnie zande dans le Nord-Est du Congo. Celle-ci avait pour objectif l'analyse des divers aspects de la démographie zande et les relations de celle-ci avec les conditions du milieu physique, avec l'économie et avec la société. Mon maître me confia l'histoire de la politique de l'administration belge à l'égard du problème zande depuis 1905. En juillet 1959, je partais pour le Congo. Cette expérience inoubliable allait modifier l'orientation de ma carrière. Désormais l'Afrique devenait le centre de mes recherches. On ne s'étonnera donc pas d'apprendre qu'au cours de ma carrière

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universitaire, je n'ai jamais manqué, avant une mission scientifique, de consulter Pierre Gourou pour bénéficier de sa riche expérience, de sa pensée féconde et dynamique. Au début de l'année de mon arrivée au Congo, Léopoldville avait vécu de tragiques journées d'émeute. Mais la haute administration continuait à y mener une politique d'immobilisme: elle aménageait le médiocre et recourait à l'improvisation. Il est vrai que, comme partout en Afrique, le jeu des forces collectives dominait et que la revendication nationaliste était un phénomène structurel profond: le mot dipanda (indépendance) avait acquis un pouvoir magique. Le malaise gagnait l'intérieur du pays! Après avoir consulté les dépôts d'archives de Léopoldville (Kinshasa) et de Stanleyville (Kisangani), je rejoignis en août 1959 le Nord-Est de la colonie belge où les chefs coutumiers zande, tant vongara que bandia, soutenus par une administration territoriale efficace, exerçaient encore d'importants pouvoirs politiques. Des enquêtes effectuées avec des informateurs africains aux alentours de Paulis (Isiro), Dungu, Buta, Aketi, Bondo et Ango me permirent de mieux cerner l'organisation traditionnelle politico-sociale et de relever que des abus de pouvoir compromettaient l'emprise de la hiérarchie en milieu coutumier. Je quittai le Congo quelques mois plus tard, marqué par des paysages inoubliables et des couchers de soleil éblouissants, séduit par la chaleur de l'accueil des populations et convaincu que leur émancipation était proche et inéluctable. Sur la route du retour, un bref séjour d'études à Khartoum et à Omdurman me permit de compléter ma documentation sur les sites concernant le sujet de ma thèse de doctorat. Après avoir présenté cette épreuve à l'Université libre de Bruxelles en mai 1961 sous la direction bienveillante et efficace du professeur Claire Préaux, j'accédai deux ans plus tard à l'enseignement universitaire. Devenu chargé de cours au Centre Universitaire de l'Etat à Anvers et collaborateur scientifique à l'Institut de Sociologie de l'Université libre de Bruxelles, je poursuivis ma formation

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africaine en donnant des conférences sur le racisme et l'histoire de l'Afrique à l'Administration Générale de la Coopération au Développement. En 1969, je retournai au Congo en tant que professeur à l'Université du Congo à Lubumbashi. A cette époque, en dépit de la nationalisation de l'Union Minière du Haut-Katanga, la Belgique s'efforçait de maintenir des liens étroits avec son ancienne colonie en menant une politique de coopération dans tous les domaines. A partir de 1971,je commençai à enseigner à la Faculté des Sciences sociales, politique et économiques de l'Université Libre de Bruxelles et, en ce qui concerne les travaux scientifiques et les enquêtes sur le terrain, à participer aux recherches du Centre d'Etudes Africaines de l'Institut de Sociologie dont je devais assumer par la suite la direction. Dès lors, les missions d'enseignement et de recherches vont se succéder en Afrique du Nord (Egypte, Tunisie, Maroc), en Afrique centrale (Congo, Rwanda, Burundi, Soudan), en Afrique australe (Zambie, Zimbabwe, Afrique du Sud) et en Afrique occidentale (Cameroun, Côte d'Ivoire, Sénégal, Niger, Nigeria, Burkina Faso, Togo, Bénin). Cette Nouvelle Introduction à I 'Histoire de l'Afrique se préoccupe surtout de l'Afrique au sud du Sahara. La couverture régionale - marquée par mes séjours en pays africain et fondée sur mon expérience personnelle - est donc inégale. Cependant, la méthode interdisciplinaire décrite ici est valable pour tout le continent africain. Elle veut montrer les voies qui permettront d'appréhender son passé et faire table rase de nombre d'idées reçues. Pour retracer le passé africain, il faut se plier aux arcanes d'une discipline exigeante souvent négligée au profit d'un journalisme hâtif ou d'une propagande intéressée. Ce travail se veut un recueil de réflexions critiques permettant de restituer aux faits leur dimension proprement africaine en récusant le relativisme culturel occidental. Il étudie d'abord les documents écrits de l'Antiquité à nos jours dans le respect intransigeant du vrai et sélectionne des extraits significatifs des voyageurs arabes et européens pour mettre le lecteur en contact direct avec les sources. Il y dénonce l'incompréhension culturelle due à la précarité de la communication orale et à la différence fondamentale des schémas mentaux. Il analyse

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ensuite les traditions orales en soulignant leurs aspects enrichissants tout en montrant l'importance de la critique dans leurs problèmes d'interprétation. Il dresse encore un rapide inventaire des témoignages archéologiques et des apports linguistiques. Les sources concernant l'Afrique sont rares et inégales du XVe-XVIe au XVllIe siècles et abondantes aux XIXe et XXe siècles. Il nous paraît en conséquence qu'il ne sera souvent pas possible de saisir l'ensemble de l'histoire de l'Afrique avant 1800 car les recherches n'aboutiront - vu les lacunes de la documentation - qu'à une reconstitution partielle et imparfaite. Nul n'ignore que l'historien doit, pour établir la seule interprétation concevable des faits recueillis, recourir à l'hypothèse. Mais il est des cas où, faute de jalons sûrs, I'hypothèse historique devient gratuite et illégitime. Le procèsverbal de carence, malgré son aspect négatif, offre l'avantage de respecter la critique historique. Rappelons aussi que l'on ne peut juger des situations du passé avec nos conceptions actuelles et qu'il est indispensable pour être intelligible de replacer les faits dans la morale du temps. Cet ouvrage est destiné non seulement aux historiens et aux anthropologues - étudiants et chercheurs -, mais aussi au grand public cultivé qui désire appréhender clairement les événements qui se déroulent sur le continent africain. L'élargissement de l'histoire vers le passé contemporain tend aujourd'hui à englober le présent en fournissant les antécédents et les données d'un grand nombre de problèmes actuels replacés dans leur contexte. Le débat récent entre histoire et mémoire passionne nos contemporains. Histoire et mémoire permettent de mesurer la dimension réelle des événements en donnant le sens de la continuité dans le temps. Les enquêtes mémorielles comme les investigations critiques s'efforcent de retrouver ce qui avait cessé d'exister, c'est-à-dire ce qui avait été oublié par la mémoire d'une société ou par l'Histoire érudite. La mémoire se fonde sur des lieux symboliques. C'est pourquoi les sociétés africaines utilisent, pour construire leur identité, les bois sacrés, les monuments, les cimetières, les mythes d'origine, les vies de

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saints et de marabouts, les emblèmes, les chansons, les peintures et les objets attachés à des représentations collectives. En revisitant leur passé, ces sociétés procèdent à sa relecture et à sa réinterprétation. Face à l'imagerie coloniale européenne se développe une nouvelle identité africaine fondée à la fois sur la réalité historique et sur l'imaginaire social. J'ai le devoir de m'acquitter de ma dette de reconnaissance envers les collègues qui n'ont cessé de me stimuler par leurs conseils et m'ont fait bénéficier de leur expérience. Je citerai les professeurs François Bontinck (Kinshasa), Amadou Camara (Dakar), Eric de Dampierre (Paris X), Simon-Pierre Ekanza (Abidjan), Babacar Fall (Dakar), Luc de Heusch (Bruxelles), Félix Iroko (Cotonou), Bogumil Jewsiewicki (Laval), JeanBaptiste Kiéthéga (Ouagadougou), Joseph Ki-Zerbo (Ouagadougou), Philippe Laburthe- Tolra (Paris V), JeanWilliam Lapierre (Nice), Georges Madiéga (Ouagadougou), Pierre de Maret (Bruxelles), Jean-Louis Miège (Aix-enProvence), Isidore Ndaywel è Nziem (Kinshasa), Tharcisse Nsabimana (Bujumbura), Romain Rainero (Milan), Jacob Sabakinu (Kinshasa), Michaël Singleton (Louvain), Abdoul Sow (Dakar), Jean Stengers (Bruxelles), Edward A. Thiryakian (Duke) et Jan Vansina (Wisconsin). Au cours d'enquêtes sur le terrain, plusieurs de mes doctorants, parmi lesquels Bilusa Baila Boingaoli à Kisangani, François Kabemba Assan au Kivu, Saley Maman dans la région de Zinder au Niger et Robert Nkili chez les lamibe du NordCameroun, ont enrichi considérablement mes connaissances concernant la sélection et l'interprétation des traditions orales. Je veux remercier spécialement mon fidèle ami et compagnon dans diverses missions scientifiques en Afrique centrale et occidentale, le professeur Henri Nicolai (Bruxelles) dont les riches commentaires et les savantes critiques ont contribué à l'amélioration de cet ouvrage. Les imperfections qu'il contient me sont totalement imputables. Ma gratitude s'adresse encore à Madame Firouzeh Nahavandi, Directeur de l'Institut de Sociologie de l'Université libre de Bruxelles, qui m'a apporté une aide particulièrement efficace. Je remercie aussi Mesdames Cathy Vanclève, Anne-

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France Mélant, Béatrice Vandenabeele, Muriel Dekeyser et Hendrika di Vincenzo qui se sont attachées à la dactylographie du manuscrit. Les recherches scientifiques montrent que l'Afrique offre, comme les autres continents, une contribution originale au développement de l'humanité. En ce début du XXIe siècle, ce continent se retrouve seul devant une croissance démographique désordonnée, résultat du progrès de l'hygiène et de la médecine, avec comme héritage politique le modèle de l'Etat-Nation unitaire et centralisé dans des frontières issues d'un découpage colonial arbitraire. La solidarité de l'Europe apparaît nécessaire pour résoudre le problème de la dette extérieure par des mesures de rééchelonnement et pour favoriser la croissance économique en mettant fin à la détérioration des termes de l'échange. Aujourd'hui un vent de changement secoue l'Afrique et réclame une mise en place de nouvelles institutions fondées sur le respect des droits de l'homme et le dynamisme des cultures négro-africaines.

INTRODUCTION
« Je me refuse à croire que la race noire ait été uniquement créée pour rester dans un éternel rang d'infériorité morale ou physique. Je crois qu'elle est appelée à jouer son rôle dans l'histoire et que ce rôle sera prochain et admirable ».
Félix THYES, Lettre à Eugène VAN BEMMEL, 9 juin 19531

« J'ai passé mon temps depuis six semaines à lire tous les voyages dans le centre de l'Afrique et je suis tout étonné quand je vois des gens à peau blanche ou à longs cheveux. Je vous assure que cette lecture m'a fort intéressé et j'ai vu en particulier que, dès qu'on s'éloigne des peuplades qui ont trop de rapports avec les Européens, on trouve de bonnes gens et plus de civilisation qu'on ne le croirait: imaginez que Caillié a pris à Tombouctou du thé de Chine dans de la porcelaine d'Europe! »
Augustin Pyramus de CANDOLLE, Lettre à Madame de CIRCOURT, la Perrière, octobre 18322

1 E. VAN BEMMEL, Introduction, dans F. THYES, Marc Bruno, profil d'artiste (Bruxelles, 1855), p. 2, cité par J. BARTIER, Le mouvement démocratique à l'Université Libre de Bruxelles au temps de ses fondateurs, dans Libéralisme et socialisme au XIX siècle, Etudes rassemblées et publiées par G. CAMBIER (Bruxelles, 1981), p. 45. - Ce texte me paraît constituer une des premières ripostes aux affirmations de G.W.F. HEGEL, qui, dans ses Leçons sur la philosophie de l'histoire (1837-1840), prétend que «L'Afrique n'est pas un continent historique; elle ne montre ni changement ni développement}) et que les peuples noirs « sont incapables de se développer et de recevoir une éducation. Tels nous les voyons aujourd'hui, tels ils ont toujours été}). Cité par J.D. FAGE, L'évolution de l 'historiographie de l'Afrique, dans Histoire générale de l'Afrique, vol. I, Méthodologie et préhistoire africaine, sous la direction de J. KI-ZERBO (Paris, 1990), p. 51.

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Durant la période coloniale, I'histoire des sociétés africaines était considérée comme un appendice de l'histoire des métropoles dite « histoire universelle» : elle était écrite par des voyageurs, des administrateurs et des missionnaires à la gloire des pionniers coloniaux, considérés comme des héros et des représentants de la civilisation apportée aux barbares africains3 ! Les historiens européens, après avoir tracé une frontière étanche entre une «Afrique blanche» et une «Afrique noire », pensaient généralement que, faute de documents écrits et d'archéologie monumentale, l'histoire de cette dernière était inexistante. Ils estimaient qu'il était impossible de considérer comme historiques des faits ne présentant pas toutes les propriétés d'une histoire à l'occidentale. Or cette discipline scientifique, fondée principalement sur la critique des textes, débutait de l'avis unanime avec les premiers documents écrits. Selon ces historiens positivistes, l'écriture stabilisait l'affirmation originale et en rendait la transmission exacte, alors que la tradition orale était par sa nature même une altération ininterrompue. En conséquence, ils considéraient les témoignages oraux comme un pur produit de l'imagination populaire. « Avant l'invention de l'écriture, écrit avec justesse Michèle Duchet, une société est forcément dans la non-histoire,

2

R. de CANDOLLE,L'Europe de 1830 vue à travers la correspondancede

Augustin Pyramus de Candolle et Madame de Circourt (Genève, 1866), pp. 36-37. 3 Cfr A nos héros coloniaux morts pour la civilisation (1876-1908) publié par la Ligue du Souvenir congolais (Bruxelles, 1931). Voir aussi J. STENGERS, Les malaises de I 'Histoire coloniale, dans Bulletin des Séances de l'Académie Royale des Sciences d'Outre-Mer, nouvelle série, 1.XXV, fasc. 4 (Bruxelles, 1979), p. 589: «La colonisation, ce n'est ni Auschwitz, ni Saint François d'Assise. Ce sont des hommes dans toute leur variété, et dans toute la variété de leurs activités. Nous ne supportons plus aujourd'hui le ton triomphaliste que certains chantres de la colonisation ont autrefois employé - nous ne supportons plus ces récits de la période dite 'héroïque' où tout militaire européen était automatiquement qualifiée de 'brave'. Nous avons raison. Mais le ton du réquisitoire est tout aussi hors de propos. Devant une humanité dans tout son foisonnement, l'historien n'a pas à chercher très loin le ton qui convient: c'est le ton classique de l'histoire, qui expose sans fards, sans voile, sans complaisance, sans louer ni condamner».

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elle est non-histoire. Ce manque devient à la limite sa seule définition historiquement correcte» 4. Encore vers la fin du XIXe siècle, on admettait généralement que les Noirs étaient les descendants de Cham, maudit par Noé. Cette interprétation aberrante d'un passage de la Genèse5 se rencontre même chez Mgr Daniele Comboni, l'apôtre de la Nigritie6 : « Une malédiction générale qui, dans certains cas, est infligée à tout un peuple. Les régions brûlées de chaleur de l'intérieur de l'Afrique éprouvent la force maligne de cette malédiction sous la forme d'un air plus dur à supporter. Et, en effet, bien que la Sainte mère Eglise, pour détourner cette malédiction, soit par la quantité des efforts, soit par l'ampleur des choses entreprises, n'ait rien laissé qui n'ait été tenté, la malheureuse Nigritie n'en demeure pas moins sous l'emprise horrible de Satan» 7. Les missionnaires protestants se considéraient de leur côté comme des soldats déterminés de Dieu, franchissant les obstacles dus au climat et aux « indigènes» - cette appellation générale cachant en fait l'ignorance de l'identité réelle des Africains - grâce à leur prééminence raciale, religieuse, morale et techniques. Ils souscrivaient à l'idée d'impérialisme, mais ils la percevaient d'une manière théologique comme une justification de la prophétie biblique. C'est ainsi que le
4

M. DUCHET, Les sociétés dites « sans histoire» devant I 'Histoire, dans Pour Léon Poliakov, Le racisme. Mythes et sciences sous la direction de M. OLENDER (Bruxelles, 1981), pp. 347-348. 5 Genèse, 9, 18-28. 6 Cfr F. BONTINCK, D. Comboni, apôtre de la Nigritie, dans Telema, n° 28 (Kinshasa, 1981), pp. 20-22. 7 Postulaturn pro Nigris Africae Centralis, Acta et Decreta Sacrorum Conciliorum recentium, Collatio Lucencis, éd. G. Schaemann, vol. VII p. 905, cité par 1. DEVISSE, Recherche sur l'Afrique: l'histoire, dans Etudes africaines en Europe. Bilan et inventaire, 1.I (Paris, 1981), p. 631. - Ce postulat, qui avait recueilli 70 signatures épiscopales et avait été approuvé par Pie IX en personne, ne put être présenté au Concile qui fut suspendu sine die, à la suite de l'entrée des troupes italiennes à Rome, le 20 septembre 1870. Cfr F. BONTINCK, op. cit., pp. 21-22. 8 Cfr D. CHANAIW A, Les traditions historiographiques de l'Afrique australe, dans L 'historiographie de l'Afrique australe, dans Histoire générale de l'Afrique. Etudes et documents, 4 (Paris, 1980), p. 27.

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Révérend François Coillard, dans son ouvrage intitulé On the threshold of Central Africa (Au seuil de l' Afrique centrale) estime que la British South Africa Company (BSAC) représente «la force, la civilisation et le christianisme ». Il reconnaît ensuite que dans ce gigantesque conflit européen pour le contrôle de l'Afrique centrale, l'Angleterre prend des dispositions efficaces pour s'assurer la part du lion. «Devonsnous la condamner? écrit-il. Faut-il s'en réjouir ou le déplorer? Qui peut déchiffrer l'avenir? L'important est de se rappeler que, au milieu des soubresauts des nations, c'est Dieu qui règne »9. En somme, l'infériorité du Noir lui paraît justifier l'entreprise coloniale britannique. A la fin du XIXe siècle et dans la première moitié du XXe siècle, les érudits européens continuent généralement à prôner la passivité historique et l'infériorité raciale des Africains. Edouard Dupont, Directeur du Musée Royal d'Histoire Naturelle de Bruxelles, après un voyage d'études en Afrique Equatoriale effectué en 1887, est frappé par deux éléments caractéristiques en ce qui concerne la capacité intellectuelle des Noirs du Congo. En premier lieu, il dénonce leur impuissance à l'abstraction et à la synthèse; en second lieu, il met l'accent sur leur inaptitude à des initiatives spontanées. Le premier trait de caractère explique leur état social embryonnaire, leur disposition en un nombre d'unités politiques égal au nombre de villages qui sont réunis seulement par une relation presque nominale, leur manque de principes élevés, leur fétichisme grossier, leur croyance aux mauvais sorts qui les régissent tout entiers et dont provient la désastreuse coutume des épreuves par la casque. On sait que cette écorce vénéneuse est mélangée à du manioc ou à du vin de palme et dosée de manière à en faire un simple vomitif ou un poison mortel. Pour Edouard Dupont cette ordalie constitue à la fois la base de l'état politique africain et le frein à tout progrès, dans la limite où les Noirs sont capables d'en concevoir. « Aucune trace, affirme-t-il qu'un législateur ait jamais apparu pour jeter parmi eux les premiers germes de
9

F. COILLARD, On the threshold of Central Africa (Londres, 1871), p. 381.
de D. CHANAIWA, op. cit., p. 28.

Traduction

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civilisation. Ils sont restés à l'état absolument patriarcal dans un empirisme moral et social tout primitif. De leur autre trait de caractère, dérive le misérable état des conditions de vie dans lequel ils ont persisté jusqu'aujourd'hui »10. Au début du siècle, E. Descamps considère que le fait d'étendre les bienfaits de la civilisation au continent africain est un des plus nobles desseins des races supérieures. Leur action n'aura pas pour conséquence - comme d'aucuns le prétendentla destruction des races inférieures, mais permettra au contraire à des peuples barbares de franchir les premières étapes du progrès civilisateur. « Au centre de l'Afrique, écrit E. Descamps, vivaient, depuis des siècles, des millions d'hommes dans un état social rudimentaire, dans une anarchie presque permanente, incapables de sortir par eux-mêmes des langes de la barbarie, sans aucun lien avec la grande famille humaine que l'odieuse et sanglante chaîne de la traite »ll. Aujourd'hui, l'action civilisatrice permettra à ces peuples déshérités d'entrer par la voie du travail régénérateur dans la modernité. Félicien Challaye dénie également aux populations de l'Afrique équatoriale une véritable culture artistique ou scientifique. Il affirme à tort que les pères ne transmettent à leurs enfants à peu près aucune tradition orale historique. « Ces races primitives, note F. Challaye, sans passé, appartiennent à la préhistoire: on pourrait les croire antérieures à toute civilisation» 12. En 1957 encore, un historien français, P. Gaxotte, convaincu de la supériorité de l'Occident, continue à prôner une vision colonialiste du milieu africain et n'hésite pas à affirmer: « Ces peuples (vous voyez de qui il s'agit ...), n'ont rien donné à
10

E. DUPONT, Lettres sur le Congo (Paris, 1889), pp. 698-699. - Edouard

Dupont a aussi relevé que la succession était matrilinéaire chez les Kongo sans en comprendre les véritables raisons: « L' héritier d'un chef n'est pas son propre fils. C'est généralement le fils de sa soeur. On est ainsi plus sûr du sang, ce qui donne une assez faible idée de la vertu des négresses» (E. DUPONT, op. cit., p. 96). Il E. DESCAMPS, L'Afrique Nouvelle (Paris, 1903), pp. 41-42. 12F. CHALLA YE, Le Congo Français (Paris, 1909), P. 156.

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l'humanité; et il faut bien que quelque chose en eux les en ait empêchés. Ils n'ont rien produit, ni Euclide, ni Aristote, ni Galilée, ni Lavoisier, ni Pasteur. Leurs épopées n'ont été chantées par aucun Homère» 13. A la même époque, en Europe de l'Est, le passé de }'Afrique est également considéré comme inexistant. C'est ainsi qu'un historien hongrois, Endre Sik, est d'avis que la majorité des peuples africains menaient, avant l'arrivée des Européens, une vie primitive et ne parvenaient pas à sortir de l'état de barbarie. Plusieurs de ces populations étaient totalement, ou en partie isolées: leurs rapports avec d'autres populations n'étaient le plus souvent que des contacts dus au hasard. La grande majorité des peuples africains n'avaient pas de classes et ne constituaient donc pas d'Etat dans le sens propre du mot. En fait, l'Etat et les classes sociales ne s'y rencontraient qu'à l'état embryonnaire. « C'est pourquoi on ne peut, en ce qui concerne ces peuples, selon E. Sik, parler de leur 'histoire' dans le sens scientifique de ce terme avant l'apparition des usurpateurs européens. Plus exactement, l'étude de cette période préhistorique des peuples africains appartient plutôt au domaine ethnographique qu'à celui de la science historique» 14. «Ces peuples (de l' Afrique centre-équatoriale) vivraient donc aujourd'hui, remarque Jan Vansina, comme ils ont toujours vécu depuis des siècles voire des millénaires et auraient ainsi 'conservé jusqu'à nos jours des civilisations dites préhistoriques' 15. Particulièrement apprécié par ceux qui écrivent sur les pygmées16, ce cliché est également infligé aux agriculteurs de la région. Autrement, dit, l'environnement détermine l'histoire et les peuples malchanceux qui nous
13

P. GAXOTTE, La Revue de Paris (Paris, octobre 1957), p. 12, cité par

J. KI-ZERBO, Histoire de l'Afrique noire (Paris, 1978), p. 10. Cfr aussi D. WESTERMANN, Geschichte Afrikas (Cologne, 1952), p. 447, qui estime que l'Africain n'a participé en rien à la culture matérielle et intellectuelle du monde. 14E. SIK, Histoire de l'Afrique Noire, vol. 1, 2e éd. (Budapest, 1962), p. 17. 15 Cfr R. CORNEVIN, Histoire de l'Afrique, 1. 1, Des origines au XV! siècle, 2e éd. (Paris, 1967), p. 29. 16 Cfr 1. CORNET, Art Pygmée, dans Sura Dji : visages et racines du Zaïre (Paris, 1982), pp. 97-99.

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occupent sont dépourvus d'histoire justement parce qu'ils n'ont jamais changé »17. Certes, comme l'enseignait Pierre Gourou, I'homme appartient à un milieu physique qui l'influence et qui est donc indispensable à l'étude de l'histoire. Les hommes ont, en effet, des réactions différentes dans des milieux différents. Mais le milieu physique n'a jamais une action impérative. Il offre à l'homme des possibilités que celui-ci exploite selon certaines techniques, d'où les grandes différences des paysages. Mais le choix des techniques peut être restreint ou très large pour s'adapter au milieu physique. Il n'y a pas de déterminisme géographique18. A l'exception d'une poignée d'érudits, comme l'Allemand Leo Frobenius, l'Italien Arturo Labriola, l'Anglais E.E. EvansPritchard et le Français Maurice Delafosse, qui avaient souligné dans leurs travaux l'exceptionnelle richesse du passé des sociétés africaines, I'histoire de l'Afrique était considérée en fait comme l'histoire des activités européennes en Afrique: elle visait à justifier l'entreprise coloniale et débutait toujours avec l'arrivée des explorateurs, des missionnaires et des commerçants occidentaux; même quand elle mentionnait par hasard telle ou telle population autochtone, c'était pour souligner l'importance de l'impact de l'Europe. Dans l'univers colonial, on ne trouvait jamais chez les « indigènes» de niveau autonome de la politique, de 1'histoire. Celle-ci, pour les autorités coloniales, se situait seulement dans les rapports, les heurts de la métropole avec l' « extérieur ». A l'intérieur des colonies, c'était la paix et la sécurité garanties par la gestion efficace de J'administration. «Même les révoltes, selon G. Leclerc, n'introduisent pas l'histoire à l'intérieur du

17 Cfr J. VANSINA, Sur les sentiers du passé en forêt. Les cheminements de la tradition politique ancienne de l'Afrique équatoriale, dans Enquêtes et documents d'histoire africaine, 9 (Louvain-la-Neuve, 1991), p. 3. 18 Cfr P. SALMON, L'influence du milieu dans le déroulement des faits historiques, dans Un géographe dans son siècle. Actualité de Pierre Gourou, sous la direction de H. NICOLAI, P. PELISSIER et J.-P. RAISON (Paris, 2000), p. 321.

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système; elles ne sont que troubles, rébellions traditionnalistes qui se traduisent plus tard en problèmes »19. Le mythe de la passivité historique des peuples africains, fondé à la fois sur une ignorance réelle et sur la tendance historique d'une école anthropologique qui entendait respecter les «faits» en sacrifiant le passé au présent, avait décidé les autorités à faire enseigner, en lieu et place d'une histoire de l'Afrique inexistante, l'histoire des métropoles (<< Nos ancêtres, les Gaulois... »). Non contente de présenter une histoire fragmentaire des sociétés coloniales en accordant peu d'importance aux populations colonisées, l'histoire coloniale, comme l'affirme J.-L. Vellut, «privilégiait le niveau politique et négligeait le contexte social de l'impérialisme »20. Après la seconde guerre mondiale, l'histoire coloniale, sous l'influence des historiens professionnels de formation universitaire, abandonne les préoccupations apologétiques pour se consacrer à la recherche de l'objectivité historique21. Elle s'intéresse notamment aux mouvements africains de résistance et de contestation à la domination européenne. Avec l'apparition des nationalismes africains et l'accession à l'indépendance, les historiens africains, soucieux de rechercher leur identité culturelle, se préoccupent de regrouper les faits historiques du passé. africain et d'en faire une analyse critique objective en vue d'en saisir les caractères originaux. Le devoir de I'historien africain, écrit M. Achufusi dans Présence africaine, est « de donner une image véridique de l'histoire image nécessaire à la prise de conscience historique des masses

19

G. LECLERC, Anthropologie et Colonialisme. Essai sur I'histoire de

l'africanisme (Paris, 1972), pp. 109-110. 20 J.-L. VELLUT, Pour une histoire sociale de l'Afrique centrale, dans Cultures et développement, vol. VI (Louvain, 1974), p. 63. 21 Cfr 1. STENGERS, Etudes historiques, dans Livre Blanc de l'Académie Royale des Sciences d'Outre-Mer, t. I (Bruxelles, 1962), pp. 119-127.

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dans leur lutte pour l'indépendance économique, sociale et culturelle »22. nationale, politique,

Les responsabilités de l'historien africain en ce qui concerne l'histoire sont comme l'affirme S. Biobaku, les mêmes que celles de n'importe quel autre historien. Il est contraint de contrôler ce qui est survenu réellement dans le passé de l'Afrique et d'en mettre les éléments en corrélation. Ses problèmes particuliers, toutefois, consistent dans le fait que le passé a déjà été altéré par un certain nombre de déformations découlant du préjugé racial, de l'état de dépendance d'une grande partie de l'Afrique et d'une ignorance réelle. S'il proclame que ce continent a eu sa propre culture, il est accueilli avec scepticisme par ceux qui estiment avoir seuls introduit la civilisation en Afrique et par ceux qui voient dans son affirmation une rationalisation du nationalisme africain. En réalité, l'historien relève le défi de ceux pour qui l'Afrique n'a pas eu d'histoire puisqu'elle n'a pas possédé de système d'écriture. Or, selon eux, toute histoire ne peut se fonder que sur des documents écrits. Une des responsabilités de I'historien africain est d'admettre la validité de la tradition orale, en s'efforçant d'élaborer une justification admissible à partir d'un ensemble hétéroclite de sources orales traditionnelles à travers lesquelles apparaissent des géants, des lutins et des héros surhumains. Il devra élaborer une méthode, non seulement pour recueillir les témoignages oraux, mais aussi pour contrôler et recouper ses matériaux, tout en les passant au crible de la critique historique. « L'histoire africaine doit, selon S. Biobaku, être considérée à travers des yeux africains intelligents; il incombe à l'historien africain d'assurer que l'image qui s'en dégage ne soit pas déformée à travers les miroirs d'un nationalisme irréfléchi »23. Toutefois, l'histoire de l'Afrique tend au début à être une histoire nationaliste, indigéniste et romantique, fondée sur le
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M. ACHUFUSI, Devoirs et responsabilitésdes historiens africains, dans

Présence africaine, n° 27-28, (Paris, 1959), pp. 81-82. 23 S. BIOBAKU, Les responsabilités de l 'historien africain en ce qui concerne l 'histoire et l'Afrique, dans Présence africaine, n° 27-28 (Paris, 1959), pp. 97-99.

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mythe de l'âge d'or de l'époque précoloniale: les Noirs y deviennent les principaux acteurs d'une histoire où l'on ne se soucie plus guère des Européens ce qui amène la substitution d'un ethnocentrisme à un autre24. Cette tendance à imaginer une Afrique ancestrale originelle recèle, comme le soutient justement Théophile Obenga, une double erreur. La première est un véritable mythe culturel. On ne trouve plus une Afrique ancestrale, encore vivante dans sa pureté initiale. Il est bien évident que la «culture africaine» produit d'une série de civilisations se succédant de la fin du quatrième millénaire à nos jours, n'est pas un élément fondamental immuable, ne connaissant ni mutation ni révolution. Les événements que la recherche historique fait accéder à notre connaissance en tant que «culture africaine» appartiennent à des formes politiques et sociales diverses, à des temps différents, à des générations d'hommes africains dont les comportements doivent être replacés dans le climat de leur époque si l'on ne veut pas sombrer dans l'anachronisme psychologique. La seconde erreur, qui tient elle aussi d'une incommensurable naïveté, n'est pas moins fréquente. Englober toutes les diverses civilisations africaines antérieures à la colonisation dans cet amalgame 1'« âge d'or de l'Afrique précoloniale », c'est interdire l'analyse des différents ensembles historiques apparus sur le continent africain, dans des temps également différents. «Le qualificatif « précolonial» ne doit pas, selon Théophile Obenga, devenir une catégorie fourre-tout, empêchant ainsi la conceptualisation diversifiée de l'histoire africaine. Il existe en fait plusieurs Afriques, dans le temps et dans l'espace, aujourd'hui comme hier, dans le présent comme dans le passé. L'unité culturelle profonde de l'Afrique est fondée sur la diversité enrichissante de toutes ces Afriques, de tous les grands moments historiques du passé africain. L'analyse historique part de cette réalité polymorphe et

24

Cfr J.-L. VELLUT, L'Afrique aux XVIf et XVIIf siècles: Connaissances. Idéologies. Perspectives, dans Revue belge de philologie et d'histoire, 1.LV (Bruxelles, 1977), pp. 1092-1095.

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dynamique pour aboutir à des construction globales, à une Afrique synthétique »25. Les civilisations anciennes de l'Afrique, comme le souligne Emile Mworoha, ne sont pas restées immobiles et figées des débuts de l'âge du fer à la période précédant immédiatement la conquête coloniale comme on le suppose trop souvent. Il est capital de se rendre compte que l'étude des traditions orales, vecteur essentiel du patrimoine culturel africain, n'implique pas une position traditionaliste. Mais, au rebours, les traditions, scrupuleusement recueillies et étudiées, ne révèlent pas un univers «traditionnel» comme le prétend généralement la littérature coloniale. Cette vision d'une « Afrique traditionnelle» qui n'aurait été suscitée que par l'impact colonial est une mystification d'autant plus hypothétique que cette «société traditionnelle» n'est en général examinée que sous les aspects qu'elle avait pris dans les années trente, dans l'ensemble organisé au point de vue administratif, économique et culturel par les autorités coloniales. «Que de 'chefs coutumiers', de 'vêtements traditionnels' ou de 'pratiques ancestrales', écrit Emile Mworoha, se révèlent forgés ou travestis à l'ombre de la colonisation! Il n'y a là rien d'étonnant. Toute société se modifie dans le temps. L'erreur est d'avoir laissé croire que la culture précoloniale était immuable, et précisément sous ce jour caricatural. N'a-t-on pas écrit que les Burundi ne savaient pas fondre le minerai de fer, simplement parce qu'ils avaient été détournés de le faire à partir des années trente» 26. Jean-Louis Miège attire justement l'attention sur l' importance de l' acculturation, c'est-à-dire de « la transformation d'une culture originelle sous l'impact d'une culture dominante »27.Dans la rencontre des deux dynamiques
25

Th. OBENGA,La dissertationhistorique en Afrique (Dakar-Paris, 1980),

p. 38. 26 E. MWOROHA, Préface, dans L'Arbre-mémoire, Traditions orales du Burundi, Etudes réunies et présentées par L. NDORICIMPA et CI. GUILLET (Paris, 1984), pp. 9-10. 27 J.-L. MIEGE, Histoire et acculturation. A propos de l'histoire africaine, dans L 'histoire et ses méthodes. Actes du Colloque franco-néerlandais de novembre 1980 à Amsterdam (Lille, 1981), pp. 187-188.

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d'évolution - endogène et exogène - cette dernière à tendance à prévaloir, d'une manière directe lors du choc des cultures, d'une manière indirecte par la détérioration ténue des forces endogènes. L'événement observé a souvent été profondément altéré dans la période précoloniale. On ne perçoit pas nettement la tradition et la novation. Il faut absolument condamner ici la conception de sociétés duelles. «Il n'y a pas dualisme fondamental entre culture indigène et culture coloniale, remarque Jean-Louis Miège, mais deux modèles plus ou moins compénétrés et imbriqués. Il n'existe pas un avant et un aprèscolonial. La colonisation est l'avatar nouveau d'un phénomène ancien, aussi ancien que le contact des sociétés et des cultures »28. A la veille de la colonisation, en effet, les influences européennes avaient déjà provoqué une altération profonde des sociétés précoloniales décrites par les sources écrites ou par les traditions orales. Les nouvelles structures coloniales, avec la mainmise sur le pouvoir politique, bouleversent également les institutions anciennes. Un exemple: les chefferies traditionnelles, en pleine transformation avant l'occupation européenne, sont figées et même revalorisées par les autorités coloniales. En outre, si les métropoles ont généralement occulté l'histoire locale, les nouveaux Etats africains s'efforcent au contraire de la sublimer. « Il s'établit, écrit Jean-Louis Miège, un lien entre la naissance de l'Histoire et la naissance - ou renaissance - de l'Etat-nation de type actuel »29. Le nouvel ethnocentrisme africain s'efforce de revaloriser systématiquement le passé pour établir la pérennité de l'Etatnation. Par ailleurs, certains africanistes marxistes rédigent des compilations de seconde main bourrées d'explications hypothétiques, partiales et conventionnelles. Un exemple:

28

l-L. MIEGE, op. cil., p. 188.
J.-L. MIEGE, op. ci!., p. 189.

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