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Où en est la géographie historique ?

De
347 pages
Bien qu'elle soit présente dès les débuts de l'Ecole française de géographie comme partie intégrante de cette discipline, la géographie historique a longtemps souffert en France d'un certain déficit d'image. Depuis quelques années toutefois, l'évolution des sciences humaines semble donner une nouvelle vigueur à la géographie historique au sein de la recherche française. Cet ouvrage se propose donc de faire le point sur l'épistémologie , les problématiques et les méthodes de la géographie historique en France aujourd'hui.
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Où EN EST LA GÉOGRAPHIE HISTORIQUE ?

Photo de couverture: La danse (2003) @ Laurent Vermeersch (collection privée)

@ L'Hannattan, 2005 ISBN: 2-7475-8144-6 EAN 9782747581448

Sous la direction de

Philippe BOULANGER Jean-René TROCHET
avec la collaboration de Bernadette JOSEPH

Où EN EST LA GÉOGRAPHIE HISTORIQUE?

Série "Histoire et épistémologie de la géographie" Collection "Géographie et Cultures"

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10124 Torino ITALIE

COLLECTION "Géographie et Cultures" publication du Laboratoire "Espace et Culture"
Fondateur: Paul CLA VAL Comité de lecture et d'édition: Jean-Louis CHALEARD, Colette FONTANEL, Thierry SANJUAN, Jean-François STASZAK, Jean-René TROCHET
Série "Fondements de la géographie culturelle"

Cynthia Ghorra-Gobin (dir.), Penser la ville de demain, 1994,266 p. Paul Claval, Singaravélou (dir.), Ethnogéographies, 1995,370 p. Marc Brosseau, Des Romans-géographes. Essai, 1996,246 p. Françoise Péron, Jean Rieucau, La Maritimité aujourd'hui, 1996,236 p. Robert Dulau, Jean-Robert Piue, (dir.), Géographie des odeurs, 1998,231 p. Fabien Chaumard, Le commerce du livre en France. Emre économie et culture, 1998,221 p. Joël Bonnemaison, Luc Cambrézy, Laurence Quint y-Bourgeois (dir.), Les territoires de l'identité (Le territoire, lien ou frontière, t. I), 1999,317 p.; La nation et le territoire, (Le territoire, lien ou frontière, t. 2), 1999,266 p. Série "Histoire 1996,345 Jean-Pierre p. et épistémologie de la géographie" française

Paul Claval, André-Louis Sanguin (dir.), La Géographie Jean-François Staszak (dir.), Les Discours du géographe,
Augustin,

à l'époque

classique

(1918-1968),

1997,284 p.

Vincent Berdoulay, Modernité et tradition au Canada, 1997,220 p. Vincent Berdoulay, Paul Claval, Aux débuts de l'urbanisme français, 2001, 256 p. Philippe Boulanger, Jean-René Trochet, Où en est la géographie historique ?, 2004, 346 p. Série "Culture et politique"

André-Louis Sanguin (dir.), Les Minorités ethniques en Europe, 1993,369 p. Henri Goetschy, André-Louis Sanguin (dir.), Langues régionales et relations transfromalières en Europe, 1995,318 p. Georges Prévelakis (dir.), La Géographie des diasporas, 1996,444 p. Emmanuel Saadia, Systèmes électoraux et territorialité en Israël, 1997, 114 p. Anne Gaugue, Les Etats africains et leurs musées. La Mise en scène de la nation, 1997,230 p. Paul Claval, André-Louis Sanguin (dir.), Métropolisation et politique, 1997,316 p. André-Louis Sanguin (dir.), Vivre dans une île. Une géopolitique des insularités, 1997,390 p. Thomas Lothar Weiss, Migrants nigérians. La diaspora dans le Sud-Ouest du Cameroun, 1998,271 p. Jérôme Monnet (dir.), Ville et pouvoir en Amérique: les formes de l'autorité, 1999, 190 p. André-Louis Sanguin (dir.), Mare Nostrum, dynamiques et mutations géopolitiques de la Méditerranée, 2000, 320 p. Yann Richard, André-Louis Sanguin (dir.), L'Europe de l'Est quinze ans après la chute du mur. Des Etats baltes à l'ex-Yougoslavie, 2004, 330 p.

Série "Etudes culturelles et régionales"
Jean-Christophe Huet, Les Villages perchés des Dogon du Mali, 1994, 191 p. Béatrice Collignon, Les Inuit. Ce qu'ils savent du territoire, 1996, 254 p.
Thierry Sanjuan, A l'Ombre de Hong Kong. Le delta de la Rivière des Perles, 1997,313 p.

Laurent Vermeersch, La ville américaine et ses paysages portuaires. Entre fonction 206 p. Robert Dulau, Habiter en pays tamoul, 1999,300 p. Myriam Houssay-Holzschuch, Ville blanche, vies noires: Le Cap, ville Sud-Africaine, Federico Fernandez Christlieb, Mexico, ville néoclassique. Les espaces et les idées urbain (1783-I9II), 2002, 249 p.. Yann Richard, La Biélorussie. Une géographie historique, 2002, 310 p. Jacques-Guy Petit, André-Louis Sanguin, Les fleuves de la France atlamique. représentations, mémoires, 2003,221 p.

et symbole,

1998,

1999,276 p. de l'aménagement
Identités, espaces,

Hors série Jean-Robert Pitte, André-Louis Sanguin (dir.), Géographie Claval, 1999,758 p.
et liberté. Mélanges en hommage à Paul

SOMMAIRE
Introduction: Jean-René Trochet, Philippe Boulanger.. RÉEXPLORER ... .., 7

Première partie LES LIEUX ET LES TEMPS 19 33 43 63

Chapitre 1 : Repenser les relations espace-temps 1- Alan BAKER, Réflexions sur les relations entre l'histoire et la géographie 2- Christian GRATALOUP, Géographie historique et analyse spatiale: de l'ignorance à la fertilisation croisée 3- Paul CLAVAL, Géographie et temporalités 4- Yann RICHARD, Espace et temps. L'exemple de la Biélorussie et de l'Europe orientale post-soviétique Chapitre 2 : La géographie historique en France, vue d'ailleurs 5- Hugh CLOUT, Les influences françaises sur la géographie britannique. Les enseignements et les écrits de H.C. Darby 6- Caroline et Vincent MORINIAUX, Géographie, histoire, géographie historique, en France et en Allemagne Chapitre 3 : Nouveaux points de vue, nouvelles méthodes 7- Nicola Peter TODOROV, Le modèle administratif français de la Révolution et de l'Empire face aux contraintes de l'espace: l'exemple du royaume de Westphalie 8- Phillippe BOULANGER, De la géographie historique militaire 9- Gérard-François DUMONT, Géographie historique et démographie: la diversification des apports méthodologiques 10- Philippe BRILLET, Essai de géographie historique de la santé: la compréhension de la diffusion de la bilharzienne au Brésil Deuxième partie UNE DISCIPLINE OU UNE DÉMARCHE POST -INDUSTRIE, PATRIMOINE,

77 89

l01 .112 .127 .141

DANS LEUR TEMPS: CITOYENNETÉ

Chapitre 4 : De l'industrie au patrimoine 11- Michel VRAC, L'apport de la géographie historique à la géographie des transports: l'exemple du chemin de fer 12- Etienne AUPHAN, Un nouveau territoire de la géographie historique: la contraction des réseaux d'infrastructures de transport 13- Michel DESHAIES, Réaménagement ou préservation des paysages miniers? L'exemple de la région de Halle-Leipzig (Allemagne orientale)

159 171 ...179

Chapitre 5 : La géographie historique, discipline ou démarche citoyenne 14- Jean-Robert PITTE, La géographie historique au service des problèmes d'aujourd'hui.. ... ... ... '" ... ... ... .195 15- Jean-Pierre HUSSON, La géographie historique, une discipline citoyenne au service des actuels aménagements forestiers pleuronectiformes 203 16- Christine BOUISSET, L'apport de la géographie historique dans la connaissance des incendies de forêts et dans leur gestion en région
méditerranéenne. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 213

Troisième partie SI LE GRAIN NE MEURT: ANCIENS NOUVEAUX SILLONS

CHAMPS,

Chapitre 6 : De près et de loin: regards sur le paysage 17- Annie ANTOINE, Le paysage, un objet pour l'historien 18- Sylvaine BOULANGER, Le renouveau du vignoble alsacien (1950-2000) 19- Giuliana ANDREOTTI, Géographie historique et paysage Chapitre 7 : La forêt: un espace dans le temps long 20- Jean-Paul AMAT et Micheline HOTYAT, Tempêtes et forêts: de l'instantanéité de la catastrophe aux temps de la cicatrisation 21- Jean-Yves PUYO, La circulation des conceptions forestières entre la France et l'Allemagne, au XVIIIe et XIX" siècle 22- Xavier ROCHEL, Géographie historique et biogéographie: les apports des registres de martelages du XVIII" siècle. Application aux forêts vosgiennes Chapitre 8 : Le temps dans tous ses espaces: sociétés et civilisations 23- Brice GRUET, L'étude de la rue à Rome: enjeux et problèmes 24- Federico FERNANDEZ-CHRISTLIEB et Marcelo RAMIREZ-RUIZ, La géographie historique devant un espace biculturel: l'Altepetl mexicain 25- Jean-René TROCHET, Culture matérielle et civilisation paysanne en Europe: l'exemple de la maison-halle 26- Xavier DE PLANHOL, L'évolution de la grande faune dans le Proche-Orient et l'Afrique du Nord: une zoogéographie historique comparée

225 239 251

261 275 291

305 315 325 339

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INTRODUCTION Jean-René TROCHET
Laboratoire Université Paris IV-Sorbonne, Espace et Culture (UMR 8064 CNRS)

Philippe BOULANGER
Laboratoire Université Paris IV-Sorbonne, Espace et Culture (UMR 8064 CNRS)

La géographie historique:

discipline, démarche ou pratique

Cet ouvrage est issu d'un colloque qui s'est tenu en Sorbonne du 12 au 14 septembre 2002. L'intitulé "Où en est la géographie historique ?" répondait à la volonté de faire le point sur une orientation de la géographie qui nous semblait se situer à un tournant: un déficit d'image d'un côté, mais un regain d'intérêt depuis quelques années chez certains géographes de l'autre. La question s'adressait essentiellement à la situation de la géographie historique en France, mais les inévitables questions d'épistémologie générale dépassaient évidemment les frontières de l'hexagone, ce qui explique la signature de plusieurs collègues étrangers qui acceptèrent de répondre à notre invitation. Dans la première partie, Réexplorer les lieux et les temps, certains articles (ceux d'Alan Baker, de Christian Grataloup, de Paul Claval et de Yann Richard) s'attaquent aux fondements de la géographie historique (Repenser les relations espace-temps). Pour A. Baker, celle-ci fait intégralement partie de la géographie et chaque branche de celle-ci doit normalement produire les recherches historiques qui lui sont propres. De plus, l'auteur plaide pour un rapprochement entre l'histoire et la géographie. Le point de vue de C. Grataloup n'est pas opposé à celui de A. Baker, mais il accorde plus d'autonomie à la géographie historique. Il la définit comme "une approche strictement géographique, synchronique, d'une société", et "la seule chose qui la distingue d'une autre forme de géographie, c'est qu'elle s'attaque à des espaces révolus, situés dans le passé". Il sépare nettement la géographie historique de la géohistoire, qui "prend simultanément, mieux en interaction, les logiques spatiales et temporelles des sociétés". P. Claval aborde les définitions de la géographie historique au travers d'une histoire de celle-ci. Il montre que le temps des géographes n'est pas ou n'est plus celui des historiens. Ainsi, certains penseurs radicaux, dont l'œuvre arrive à maturité dans les années

1970-1980, délimitent temps à partir d'une brésilien Milton Santos de mode de production.

une conception proprement géographique du critique de la pensée marxiste. Le géographe substitue le concept de formation sociale à celui Il écrit :

"Toute formation sociale se compose d'une structure économique, d'une structure juridico-politique et d'une structure idéologique, comme le mode de production, mais elle s'en différencie par son caractère plus complexe: son développement est rarement synchronisé."

Cette conception assigne donc, notamment, à la géographie historique l'étude des décalages entre les trois structures au sein de chaque société, et l'on notera qu'elle se rapproche de la définition que C. Grataloup donne de la géohistoire. S'agit-il simplement d'une réélaboration de la pensée marxiste à partir d'une mise en avant de l'espace, négligé par celle-là, lui donnant le rôle d'un deus ex machina qui permettrait sans trop de frais de faire du neuf avec de l'ancien? Pour Milton Santos, la translation du mode de production à la formation sociale pivote en quelque sorte sur le problème des techniques et de leur diffusion dans l'espace: "c'est à l'échelle totale que se dessinent les possibilités que les nouvelles techniques font apparaître; elles ne deviennent réalité qu'en s'incarnant dans un lieu". Si réélaboration il y a. elle s'appuie en tout cas sur un axe lieux-techniques qui n'a guère été exploité par les chercheurs marxistes, sauf quelques cas de figure isolés comme Charles Parain, alors que les techniques, faut-il le rappeler, représentent l'un des éléments essentiels des infrastructures au sens marxiste du terme, conditionnant en premier lieu l'évolution des rapports sociaux de production. Plus généralement, la conception de Milton Santos permet à la fois une étude synchronique, dans le passé ou le présent, et une étude diachronique des sociétés "spatialisées", puisque l'évaluation des décalages entre les trois structures est nécessairement porteuse d'une dynamique historique. Dans ce cas, toute géographie est donc une géographie historique et réciproquement. Il s'agit d'une réponse possible et englobante à la question des échelles de temps et des échelles d'espace, posée en son temps par l'historien Bernard Lepetit, même si la coïncidence spatiale entre techniques, économie, structure juridico-politique et idéologie n'est sans doute pas observable en tous temps et en tous lieux de la même façon, et ne peut donc avoir partout la même signification. La question des échelles est justement reprise par Y. Richard à partir d'un exemple concret: celui de la Biélorussie contemporaine. La notion de "rupture" sur laquelle il termine son article - "moment où s'opère un changement d'articulation des logiques qui influent sur l'organisation de l'espace" -, en ce qu'elle suppose une dynamique historique fondée sur l'articulation de plusieurs éléments qui deviennent parfois contradictoires, se rapproche des décalages entre les structures de la formation sociale tels que les conçoit Milton Santos.

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Deux articles dressent ensuite les linéaments d'une histoire de la géographie historique dans notre pays en comparant la situation de la France à celle de deux autres pays d'Europe occidentale dans lesquels la géographie historique est implantée depuis longtemps à l'Université: la Grande-Bretagne (H. Clout), et l'Allemagne (C. ~t V. Moriniaux) (La géographie historique en France, vue d'ailleurs). A partir de l'évocation de la carrière d'Henry Clifford Darby (1909-1992), H. Clout synthétise les relations entre les géographes historiens anglais et les géographes français durant la plus grande partie du XXe siècle, et rappelle que la géographie historique de la France reste un terrain d'investigation privilégié de nos collègues anglais. R-H Baker et H. Clout lui-même, on le sait, en sont aujourd'hui les plus éminents représentants. Si pour certains, la longue éclipse de la géographie historique en France et la faiblesse de son épistémologie semblent s'expliquer par la position de la discipline, prise en tenaille entre l'histoire et la géographie, alors cette hypothèse se trouve confirmée par l'observation de la situation en Allemagne. Dans ce pays, les deux disciplines ne sont que rarement associées dans les enseignements secondaire et supérieur, mais la géographie historique y montre néanmoins une certaine vigueur: c'est aussi la preuve qu'elle constitue bien une "sensibilité" scientifique particulière, même si sa pratique varie assez sensiblement de part et d'autre du Rhin (C. et V. Moriniaux). Une autre preuve - particulière - du renouveau actuel de la géographie historique réside dans l'affirmation de nouveaux points de vue qui peuvent annoncer les voies et les formes d'un renouvellement (Nouveaux points de vue, nouvelles méthodes). Avec l'exemple de l'introduction des circonscriptions administratives françaises dans le royaume de Westphalie sous le premier Empire, N. P. Todorov est confronté à une double situation qui rappelle celle que Y. Richard souligne pour la Biélorussie contemporaine. L'administration française doit faire un pont entre deux structures spatiales différentes, celle de la seigneurie rentière à l'Ouest et celle de la seigneurie domaniale à l'Est, dont les origines plongent dans la période médiévale, et dont la plus archaïque se prête paradoxalement mieux que la plus évoluée, au plan strictement territorial, à recevoir les nouvelles divisions. Ph. Boulanger réfléchit aux conditions d'une géographie historique militaire, en montrant que la perspective historique s'insère dès la défaite de 18701871 dans les écrits des géographes portant l'uniforme. Avec de nombreux exemples à l'appui, G-F. Dumont montre que "la géographie historique des populations s'est considérablement diversifiée et enrichie grâce à la multiplication des méthodes permettant d'exploiter des sources écrites et non écrites". C'est d'une certaine façon à une application de ces méthodes que s'attache ensuite Ph. Brillet, au sujet de la diffusion de la bilharziose au Brésil. Pour les autorités fédérales, cette maladie portée initialement par les esclaves africains serait restée longtemps confinée dans le Nordeste, avant de s'étendre ensuite vers des "foyers isolés" situés plus au sud et plus à l'ouest. Or certains de ces derniers, analyse des

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conditions de la contamination à l'appui, semblent avoir existé dès le xvr siècle, et l'auteur dénonce une interprétation idéologique de la part des autorités sanitaires: elles "opposent un Brésil "moderne", où la lutte est supposée avoir suivi de peu la contamination, à un Nordeste explicitement associé au passé, jugé à la fois incapable de se défaire de ses fléaux et responsable de l'infestation de terres "innocentes". Le temps et l'espace de la Nation ne sont décidément pas ceux des formations qui l'ont précédée, et c'est une analyse épidémiologique, en l'espèce, qui le prouve. Une seconde partie, Une discipline ou une démarche dans leur temps: post-industrie, patrimoine, citoyenneté, est consacrée à la pratique de la géographie historique dans la géographie humaine contemporaine en France. Une première série d'articles (ceux de M. Vrac, d'E. Auphan et de M. Deshaies) montre dans quelle mesure l'obsolescence des réseaux et des lieux ou sites industriels invite les géographes qui se penchent sur ces problèmes à introduire une approche historique dans leur analyse (De l'industrie au patrimoine). Autrement dit, avec l'abandon ou la patrimonialisation, ces deux aspects souvent dialectiques de la transformation des lieux, sites et réseaux, nous touchons à l'une des raisons du regain d'intérêt latent pour la géographie historique. Et nous retrouvons aussi la définition que donne de cette dernière A. Baker: une démarche ou une pratique - et non plus véritablement une discipline coextensive à la géographie. Mais les problématiques adoptées peuvent aussi se rattacher aux autres points de vue épistémologiques évoqués dans la première partie, même si elles ne les revendiquent pas explicitement. M. Vrac montre ainsi que la réflexion sur la notion de réseau et sur le rapport réseau-territoire a conduit les géographes des transports à intégrer une démarche historique, en partie à partir de la critique de la notion de réseau qui n'apparaît au sens actuel qu'au début du XIXe siècle. La démarche inclut donc nécessairement la prise en compte d'échelles spatiales données à différentes périodes de l'histoire. Dans la même voie, E. Auphan évoque le problème contemporain de la contraction du réseau ferré européen et se demande si la durée de vie des lignes a été d'autant plus courte qu'elles ont été ouvertes plus récemment. La réponse, pour reprendre les termes de Milton ,Santos, est partiellement fonction de la structure juridico-politique des Etats: dirigisme en Allemagne et surtout en France, libéralisme en Grande-Bretagne. Dans la région de HalleLeipzig, en Allemagne orientale, M. Deshaies montre que les anciennes exploitations de lignite, associées au passé récent et rejeté de la RDA, sont transformées en aires de loisir autour d'espaces lacustres, tandis que les vestiges du bassin cuprifère, associés à un passé minier antérieur, sont patrimonialisés. Le temps de l'obsolescence n'a donc pas un espace objectif: les échelles de temps inscrites dans le paysage tendent à se transformer en échelles d'espace, mais par l'intermédiaire du regard porté par les habitants.

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Mais plus qu'un instrument d'analyse ou qu'une démarche d'étude désintéressée, d'autres géographes voient dans la géographie historique l'instrument "d'une démarche citoyenne". Mieux encore, pour J-R. Pitte, celle-là est condamnée à disparaître "si elle n'aboutit pas à un mieux-être pour l'humanité", et les géographes se doivent d'exhumer les expériences du passé pour préparer l'avenir. En ce sens, J-P. Husson indique un chemin concret, dans un domaine où l'espace est volontairement assigné depuis longtemps à des successions de temps planifiés: celui des forêts. Ici, la géographie historique peut aider le forestier, "pressé par les réponses attendues par le corps social" à se projeter dans l'avenir, notamment "afin de conçevoir des architectures de peuplement les plus cohérentes possibles". A propos des contrées méditerranéennes, C. Bouisset rappelle d'ailleurs que depuis plusieurs années les plans de prévention des risques d'incendies de forêts (PPRIF) intègrent systématiquement une analyse historique, même si celle-ci est souvent loin d'être exhaustive. Dans ce cas, la préoccupation est directement heuristique, car "c'est justement la contestation de l'évaluation des niveaux de risque (par les élus et la population) qui est le plus souvent à l'origine des contentieux sur l'établissement des PPR". Une dernière partie est une contribution à un état de la recherche dans les domaines où la démarche de la géographie historique s'est le plus affirmée au cours des décennies passées: les paysages ruraux et forestiers, et les phénomènes de civilisation (Si le grain ne meurt: anciens champs, nouveaux sillons). Que reste-t-il de la géographie agraire telle que l'avaient pratiquée en France André Meynier, Pierre Flatrès, André Juillard, Xavier de Planhol et bien d'autres, dans laquelle la dimension historique occupait une place si importante? Nous n'avions pas demandé aux participants de dresser un bilan sur un sujet qui eût pu être le thème d'un colloque à lui tout seul, mais nous savions qu'il serait abordé par certains collègues ruralistes, historiens ou géographes, chez lesquels les relations entre les deux disciplines occupent une importante place pratique dans leurs recherches (De près ou de loin: regards sur les paysages). En rappelant fort à propos que l'espace n'est pas le paysage, A. Antoine dresse un tableau suggestif de la façon dont les historiens, les géographes et plus tard les archéologues ont traité du second depuis la première moitié du XXe siècle, tout en présentant parallèlement les sources et l~s résultats de ses recherches sur les bocages dans l'Ouest de la France à l'Epoque moderne. Pour A. Antoine, il n'existe pas vraiment de rupture entre la façon dont les géographes et les historiens voient aujourd'hui le paysage. Il y a surtout des points de vue, et dans la mesure où la prise en compte de la subjectivité semble non seulement admise mais est devenue un sujet d'étude per se chez les géographes, l'historien a le droit de rappeler que le paysage "résulte du croisement d'un objet et d'un regard". Dans le détail, cette façon de voir se rapproche de la définition que C. Grataloup donne de la géohistoire. Si A. Antoine parvient à la redécouverte des paysages ruraux de l'Ouest aux Temps

Il

modernes par les textes, S. Boulanger essaye d'expliquer une situation actuelle - le renouveau du vignoble alsacien - à partir d'une situation qui remonte en partie aux Temps modernes. Elle suit l'évolution du vignoble alsacien vers la qualité depuis 1950, cheminement qui s'est accompagné d'un changement de lieux, de techniques, et d'une diversification des produits mais la recherche de la qualité est attestée depuis le XVI" siècle au moins. Annonçant la dernière sous-partie, G. Andreotti aborde le problème du paysage culturel, en rappelant que les monuments de Gizeh s'inspirent sans doute des formes paysagères dues à l'érosion, que les ancêtres nomades des constructeurs trouvèrent sur leur passage en se déplaçant de l'Ouest vers l'Est. Les articles ci-dessus de J-P. Husson et de C. Bouisset ont surtout envisagé les applications citoyennes - et donc prospectives - de la géographie historique des forêts. Une seconde série d'articles sur ce sujet montre diverses façons d'étudier les forêts dans l'histoire (La forêt: un espace dans le temps long). Jean-Paul Amat et Micheline Hotyat adoptent une démarche complémentaire: les tempêtes des 26 et 27 décembre 1999 sont-elles un événement exceptionnel, ou peuvent-elles se lire dans la continuité de l'histoire des tempêtes en France et en Europe occidentale sur le moyen ou le long terme? La réponse permet à la fois de relativiser la rareté de l'événement, et donne l'occasion aux auteurs d'exposer les méthodes qui permettent de reconstituer l'histoire des tempêtes durant les derniers siècles. Avec le lancement du programme "Grands vents et patrimoine arboré du XVIr au XXe siècle", dont le maître d'œuvre est le Groupe d'Histoire des Forêts Françaises, c'est l'événement inquiétant, lié aux préoccupations actuelles sur le changement climatique et marqué pour un temps dans l'espace et dans les mémoires, qui fait surgir le questionnement historique. Pour les temps heureusement plus ordinaires, la biogéographie historique des forêts part en général d'un point de vue différent: dans quelle mesure l'aménagement actuel des forêts reflète-t-il les choix sylvicoles du passé? J-Y. Puyo montre ainsi que le temps long de l'aménagement des forêts françaises contemporaines, qui remonte à la création de l'école de Nancy en 1824, trouve une grande partie de ses origines dans une conjoncture historique courte: le bref séjour de quelques forestiers français dans les forêts de la rive gauche du Rhin lors de l'occupation napoléonienne, qui importèrent en France les conceptions allemandes. J-Y. Puyo situe donc ses travaux dans l'optique d'A. Baker. Il en va autrement de ceux de X. Rochel qui sont délibérément situés dans le passé, mais en gardant ouverte une éclaircie vers des problématiques différentes: plus proprement historienne lorsqu'il s'agit de rapporter l'étude des registres de martelage des forêts vosgiennes au XVIII" siècle au fonctionnement de systèmes géographiques contemporains, ou davantage diachronique si l'on cherche à savoir quels sont les processus "qui ont pu conduire des paysages du XVIIIe siècle aux forêts actuelles". Dans une ultime série d'articles, plusieurs configurations de relations espace/temps sont exposées dans des contextes géographiques et historiques différents, pour montrer que la géographie historique est une

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démarche aux perspectives larges (Le temps dans tous ses espaces: sociétés et civilisations). Comme dans l'article précédent de X. Rochel, le problème de la traversée du temps dans le même espace est au centre de la recherche de B. Gruet sur la rue à Rome. Mais il s'agit ici d'un temps très long puisque B. Gruet commence ses recherches avec la fondation de Rome. L'un des objectifs principaux du travail est de montrer comment s'articulent sur le très long terme la logique sociale et la logique spatiale, confrontation qui se démultiplie en une série d'oppositions pérennité/rupture permettant dans une certaine mesure de nuancer l'approche historienne classique de la Ville éternelle. Nous nous rapprochons ici de la notion "d'événement spatial" évoquée par Y. Richard dans son article. Cette notion de pérennité/rupture est directement reprise par F. Fernandez-Christlieb et M. Ramirez-Ruiz, lorsqu'ils analysent la relation entre le groupement villageois indien et les agglomérations indigènes imposées par les Espagnols après la conquête du Mexique. Or c'est par des notions familières à la géographie culturelle que les deux auteurs parviennent à saisir la différence entre les deux espaces et les deux périodes: les paysages, la densité du peuplement, la signification symbolique de l'environnement. L'analyse de l'espace permet donc d'analyser au mieux le changement d'époque et de culture, mais aussi le passage d'une formation sociale à une autre, pour reprendre le concept de Milton Santos. Dans un domaine différent mais pas complètement distinct, J-R. Trochet revient sur un phénomène assez classique dans les sociétés traditionnelles européennes ou influencées par l'Europe: le décalage spatio-temporel entre l'apparition et la diffusion des modèles dans le domaine de la culture matérielle. Si l'on en reste au registre de la formation sociale, il apparaît que les relations entre le technique et l'idéologique sont assez complexes, et on les trouve sur des terrains où on ne les attend pas forcément a priori. Enfin, X. de Planhol donne un échantillon de son inépuisable érudition, en retraçant l'évolution de la grande faune dans le ProcheOrient et l'Afrique du Nord. Le destin de ces grands animaux, coupés de leurs foyers asiatique et africain d'origine par l'assèchement progressif du Sahara, évolua au gré de la pression que les sociétés humaines ambiantes firent peser sur eux, le processus ne s'achevant qu'au XX" siècle. Cet épisode peu connu des relations hommes-animaux-environnement sur le long terme amorce une réflexion passionnante sur les espaces ou les niches é~ologiques de la grande faune sauvage dans les sociétés évoluées. A la lecture de ce qui précède, l'on aura compris que deux grandes façons de concevoir la géographie historique sont apparues à l'occasion du colloque. Certains auteurs, ceux dont les contributions ont été rassemblées dans la première partie, la considèrent comme une discipline et s'interrogent en général sur ses fondements; d'autres, plus nombreux, la voient davantage comme une démarche coextensive à leur sujet d'étude, et ce point de vue est surtout présent dans la seconde et la troisième partie. La première démarche est récente et trouve ses fondements dans les remises en cause épistémologiques des années 1980.

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La seconde existe dès les origines de la géographie en France, comme l'a rappelé P. Claval, mais elle n'a pas toujours eu une claire conscience d'elle-même. Les contributions réunies dans ce volume montrent que cela est en train de changer, et ces deux conceptions ne sont pas - ou plus antagonistes, comme plusieurs articles l'ont montré. C'est le constat de cette convergence relative qui est en grande partie à l'origine de ce colloque. L'effet de tassement du temps, lié au développement des technologies modernes et à leur diffusion auprès d'un public chaque fois plus large, tend à banaliser le recours au passé plus ou moins lointain dans la pratique de la géographie, en même temps qu'il incite à une actualisation épistémologique qui doit s'efforcer d'éviter le lieu commun et la perte d'identité disciplinaire. La géographie historique est donc sans doute aujoud'hui à un carrefour, mais rien n'empêche qu'elle puisse y rester un certain temps en toute quiétude.

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Première partie

RÉEXPLORER LES LIEUX ET LES TEMPS?

Chapitre 1

REPENSER LES RELATIONS ESPACE-TEMPS

1- Alan BAKER, Reflexions sur les relations entre l'histoire et la géographie 2- Christian GRATALOUP, Géographie historique spatiale: de l'ignorance à lafertilisation croisée
3- Paul CLA VAL, Géographie et temporalités 4- Yann RICHARD, Espace et temps. L'exemple de la Biélorussie et de l'Europe orientale post-soviétique

et analyse

REFLEXIONS SUR LES RELATIONS ENTRE L'HISTOIRE ET LA GÉOGRAPHIE

Alan BAKER
Emmanuel College, Cambridge

Contexte Il Y a un peu plus de cent ans, H.B. George (1901) publiait un ouvrage intitulé The Relations of Geography and History. Historien, il partait du principe que "l'histoire ne peut se comprendre sans la géographie". Pour ma part, je me lance dans cet article en tant que géographe et pars du principe que la géographie ne peut se comprendre sans l'histoire. L'ouvrage que j'ai écrit récemment (Baker, 2003) s'intéresse à l'interdépendance des deux disciplines. Certes, depuis 190 l, beaucoup de choses ont été écrites sur la relation entre histoire et géographie; toutefois aucun ouvrage n'a traité la question de manière globale. L'ouvrage de Lucien Febvre La terre et l'évolution humaine: introduction géographique à l'histoire (1922) n'en était pourtant pas loin, de même que, plus récemment, l'édition posthume de certaines conférences de H.C. Darby (redécouvertes 40 ans après leur écriture) qui, malgré leur titre, concernent davantage la nature de la géographie historique que les relations entre l'histoire et la géographie. L'absence de successeur à l'ouvrage de George est peut-être liée à l'étendue ou à la multitude de controverses que soulève ce sujet, décrit par un historien sensible au lieu comme la "grande division" entre l'histoire et la géographie (Marshall 1985, p. 22). J'aborde pour ma part cette frontière entre histoire et géographie non pas comme une ligne de démarcation, mais comme une zone de contact et d'inclusion. Mon but est d'encourager une réconciliation entre histoire et géographie et, ce faisant, de résorber certaines tensions entre géographie historique et géographie en général. Mon ouvrage n'est pas un manuel de géographie historique: ce n'est pas un mode d'emploi pour ceux qui voudraient pratiquer la géographie historique. Ce n'est pas non plus une sorte de guide Michelin de la géographie historique, pas plus qu'une liste, ni une évaluation de tout ou partie des problèmes spécifiques et des sources, des méthodes et des techniques de la géographie historique. Il s'agirait plutôt d'une historiographie des relations entre l'histoire et la géographie qui explore les territoires de la géographie historique et de l'histoire géographique. La pratique de la géographie historique n'a pas seulement évolué dans le temps, mais également dans l'espace (Baker, 1996); ainsi, mon approche critique et historiographique n'a pas seulement une dimension temporelle

(en s'intéressant aux idées sur les liens entre histoire et géographie qui ont été exprimées durant ces 200 dernières années), elle a également une dimension culturelle (en s'intéressant à l'expression de ces idées en Chine, au Japon, en Australie, dans certains pays européens, ainsi qu'en Amérique du Nord et en Grande-Bretagne). Approche De nombreux ouvrages ont traité de la géographie historique de certains lieux, de certaines périodes ou de certains sujets, mais peu ont été entièrement consacrés à la géographie historique en tant que sujet d'étude. Depuis le XVIr siècle, nombreux sont les livres qui arborent le titre "géographie historique" (Butlin, 1993), mais peu d'entre eux ont vraiment traité de géographie historique proprement dite. Mon ouvrage commence par un examen des différentes approches qui ont été adoptées dans les ouvrages qui ont directement questionné la nature de la géographie historique; il examine notamment ce que disent ces ouvrages sur les liens entre histoire et géographie (Mitchell, 1954; Jager, 1969 ; Kikuchi, 1977; Ren-Zhi, 1979; Norton, 1984; Butlin, 1993 ; Courville, 1995; Trochet, 1998; Xiaofeng, 2000; Que, 2001). Bien sûr, ces 10 ouvrages sont bien moins nombreux que la pléthore d'articles - qu'il serait trop long de répertorier ici - qui ont été écrits sur les liens entre l'histoire et la géographie et sur la nature de la géographie historique, qu'un critique du Tableau de la géographie de la France de Paul Vidal de la Blache (1903) désigne sous le terme de progéniture intellectuelle "bâtarde" (Auerbach, 1903). Ce que j'essaie de montrer - et qui ne peut être que résumé ici - c'est que la géographie historique n'a pas nécessairement besoin de jalonner son propre territoire ou de chercher à le justifier logiquement. Aucun thème ou domaine de recherche n'appartient exclusivement à la géographie historique; au contraire, elle aurait plutôt tendance à partager ses méthodes de recherche avec les études historiques et ses problématiques de recherche avec les études géographiques. La géographie historique ne peut pas et ne doit pas être séparée de la géographie, comme elle ne peut et ne doit pas être trop éloignée de l'histoire. L'histoire et la géographie sont des perspectives; ce sont des moyens différents, mais complémentaires d'appréhender le monde. Mon but est donc de renforcer leurs liens. Un tel défi peut être relevé en examinant tout d'abord les apports de la géographie historique vis-à-vis de chacune des quatre grandes traditions de la géographie puis en les rapprochant aux travaux similaires en histoire: premièrement, la tradition de la localisation en géographie englobe à la fois l'étude des distributions géographiques dans l'espace et leur diffusion dans le temps et parallèlement les études en histoire spatiale et en histoire des localisations ainsi que l'histoire géographique et la géohistoire. Deuxièmement, la tradition environnementale en géographie encadre non seulement les études sur la réhabilitation des environnements

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passés, sur les modifications par l'homme des environnements naturels à travers le temps mais également celles sur l'histoire des perceptions culturelles vis-à-vis de l'environnement ou encore sur l'histoire environnement ale et sur l'écologie historique. Troisièmement, la tradition du paysage en géographie comprend à la fois les travaux des géographes en géographie historique sur la fabrication des paysages et sur leur signification et est également étroitement liée aux travaux des historiens des paysages, ainsi qu'à ceux des anthropologues, des romanciers, des poètes, des artistes et des photographes. Quatrièmement, la tradition régionale en géographie questionne les concepts de personnalité géographique, d'aires culturelles et de géographie historique régionale tout en étant reliée aux travaux en histoire locale, régionale, nationale et mondiale. Dans cette tradition, les atlas historiques peuvent être considérés comme des synthèses des histoires et des géographies des lieux. Ces quatre traditions géographiques sont toutes représentées dans cet ouvrage. La tradition de la localisation est représentée entre autre dans les articles sur la diffusion de la bilharziose au Brésil, sur la réorganisation territoriale des états post-soviétiques et sur les contraintes spatiales du modèle d'administration politique français. La tradition environnementale est quant à elle présente dans les articles concernant entre autres les forêts de hêtres des Vosges au XVIII" siècle, l'impact des guerres sur les forêts et l'évolution historique des grands mammifères au Proche-Orient et en Afrique du Nord. La tradition paysagère étaye les articles sur les paysages viticoles alsaciens et sur les paysages industriels de Lorraine. La tradition régionale est présente dans l'article sur l'intégration de l'espace et du temps dans les rues de Rome et dans celui sur la géographie culturelle de Mexico. Cet ouvrage démontre clairement la force de la géographie historique et son aptitude à inclure une grande diversité d'approches et de questionnements (qui présentent un intérêt intrinsèque ou une pertinence particulière dans le monde actuel) orientés vers un objectif commun, l'étude de la géographie du passé. L'étude du patrimoine, qui lui est directement liée et que l'on pourrait appeler "géographie historique appliquée", est également devenue une préoccupation majeure pour de nombreux géographes spécialisés en géographie historique. Planning the Past: Historical Landscape Resources and Recreation" de Robert Newcomb (1979) fut un des ouvrages pionnier de ce champ d'études. Newcomb qui se basait essentiellement sur les expériences européennes et nord-américaines, passait en revue toutes les questions affectant l'utilisation récréative et la planification de ce qu'il appelait le "passé visible". Son étude approfondie prenait en compte à la fois le côté attractif des paysages historiques et la planification de la préservation du passé, un passé ainsi conçu tant du point de vue du divertissement que de la préservation. Newcomb met l'accent sur le fait que les musées, qu'ils soient couverts ou en plein air, peuvent être utilisés pour promouvoir des interprétations particulières de l'histoire. Ils peuvent être notamment utilisés comme des expressions symboliques d'une idéologie nationale: tout en offrant de l'information

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et de l'instruction, ce sont des lieux de pélerinage patriotiques. Il souligne que de multiples cadres juridiques, particulièrement complexes, ont été mis en place dans de nombreux pays pour assurer la préservation du passé dans le présent; il examine également de nombreux problèmes liés à l'utilisation récréative, souvent multiple et intensive, du passé. De nombreux géographes spécialistes de la géographie historique contribuent aujourd'hui de manière significative aux débats sur la préservation et la représentation du patrimoine, ce qui témoigne de leurs liens étroits avec l'histoire et avec le présent, et ce qui a amené un certain chercheur à faire référence à l'étude du patrimoine en parlant de "géographie historique du présent". Leurs études concernent notamment la mise en scène d'une mémoire publique, collective, la création de paysages symboliques et la (re)présentation du passé à travers le tourisme culturel (Johnson, 2000). B. Graham, G.I. Ashworth, et J.E. Tunbridge (2000), dans leur récente analyse collective de la géographie du patrimoine, ont étudié ces relations entre patrimoine, histoire, mémoire et paysage. Ils définissent le patrimoine comme "l'utilisation contemporaine du passé" : ils se focalisent sur le patrimoine en tant qu'élément du présent. Toutefois, leur but n'est pas de montrer qu'une certaine représentation du passé serait historiquement plus correcte, plus authentique, ou plus valable qu'une autre. Ils considèrent que c'est le présent qui crée le patrimoine dont il a besoin et qu'il le gère en poursuivant certains desseins, bons ou mauvais, au bénéfice (ou aux dépends) d'une minorité ou du plus grand nombre. Leur ouvrage aborde trois thèmes principaux: premièrement, la pluralité de l'utilisation et de la consommation du patrimoine en tant que ressource culturelle et économique; deuxièmement, les conflits et les tensions qui surgissent de ces interprétations multiples du patrimoine, et notamment des combats pour la propriété du patrimoine; troisièmement les relations entre patrimoine et identité à des échelles géographiques variées, de l'échelle locale aux échelles nationales, continentales et globales. Les relations théoriques et pratiques entre patrimoine, mémoire et paysage, sont de plus en plus souvent étudiées au sein de cette zone de contact où se rencontrent l'histoire et la géographie (Lowenthal, 1985 et 1996; Nora, 1984-1992). Cet ouvrage témoigne de cette rencontre, notamment grâce aux articles sur la dimension civique de la géographie historique, capable de contribuer aux questions sur la gestion du patrimoine et des forêts.
Conclusion

L'histoire et la géographie ont une expérience commune sur de nombreuses questions. Elles abordent souvent des problèmes similaires, voire identiques et utilisent pratiquement les mêmes sources. Leurs thèmes de recherche et leurs façons de présenter les choses sont quasi identiques; elles font le grand écart, non sans difficulté, entre les connaissances et les interprétations à la fois des sciences naturelles et des

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sciences sociales, tout en étant elles-mêmes partie intégrante du large panel des sciences humaines et historiques. Toutefois, étant donné les différentes positions épistémologiques de l'histoire et de la géographie, elles apportent des perspectives différentes vis-à-vis du passé. Chaque objet, chaque phénomène ou chaque idée - comme le sucre, le chant ou la sorcellerie - a sa propre histoire et sa propre géographie comme il a sa propre forme structurelle et ses fonctions associées. Prendre en compte cette trilogie - de champ d'action, d'histoire et de géographie - comme trois ensembles qui se chevauchent, permet de mettre en valeur le rôle central de la géographie historique et de l'histoire géographique, en équilibre à l'intersection de ces trois ensembles. De ce point de vue, on peut considérer que la géographie historique s'intéresse à la dimension historique de la géographie, comme l'histoire géographique s'intéresse à la dimension géographique de l'histoire. L'histoire et la géographie sont deux façons différentes d'appréhender le monde; plus encore, chacune d'elles offre non seulement un certain point de vue sur le monde, mais également des perspectives multiples sur les caractéristiques des peuples, des lieux et des époques. Toutefois opposer l'histoire et la géographie comme si elles avaient respectivement comme objet d'étude les peuples et les lieux (comme il est parfois mentionné), est à mon avis une représentation déformée de leurs intérêts. Il me semble plus juste de dire que la différence entre elles réside dans le fait que l'histoire se focalise davantage sur les époques et la géographie sur les lieux, tout en reconnaissant pleinement que les époques, comme les lieux étaient (et sont) peuplés. Les géographes en géographie historique, racontent des histoires à propos des lieux et de la manière dont ils ont été créés dans le passé à l'image d'un peuple, tandis que les historiens racontent des histoires à propos d'époques et de la manière dont elles ont été créées dans le passé à l'image d'un peuple. Si la différence entre ces deux perspectives est significative, il ne faudrait toutefois pas l'exagérer. Il existe en effet un chevauchement substantiel des centres d'intérêts de l'histoire et de la géographie. Si époque, lieu et peuple sont représentés comme trois ensembles se chevauchant, cette zone de chevauchement peut être à la fois définie comme" géographie historique" et comme "histoire géographique" et les différenciations dans la pratique de l'une et de l'autre ne sont que le témoin du bagage intellectuel distinct et des préférences personnelles des chercheurs. Nous ne posons pas tous - et nous n'avons pas besoin de poser tous - les mêmes questions: il existe différentes manières de voyager sur la même destination; il en est de même pour les "géographies passées", comme le démontre le récent recueil Essays in Historical Geography (Black and Budin, 2001). Les historiens, comme les géographes, ont largement étendu leur champ de recherche. Ils abordent non seulement tous les aspects possibles et imaginables de l'activité humaine, mais également de nombreuses caractéristiques du monde naturel: des canaux et de la criminalité, au coton et au climat; des mines et de la musique, aux marécages et à la

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malaria; des fabriques et des frayeurs, aux forêts et aux fourrures. Plus encore, les histoires et les géographies qui, non seulement, englobent les actions et les attitudes des individus et des groupes, prennent en compte le développement et l'expérience des peuple vis-à-vis de l'histoire et de la géographie, développement et expérience qui diffèrent par exemple selon les classes sociales, l'ethnicité, le sexe, l'âge, la richesse ou l'éducation. Il faut à mon avis se réjouir de cette prise en considération des multiples voix du passé, et des multiples perspectives vis-à-vis de lui. Toutefois, au sein de cette diversité de pratiques, certaines structures apportent une cohésion à la géographie historique. J'ai déjà proposé certains principes de géographie historique (Baker, 1995), dont celui, à mon sens le plus important, que la géographie historique, comme l'histoire, pose des questions sur le passé, que ces questions concernent des évolutions géographiques et qu'elle est fondamentalement concernée par la reconstruction de l'histoire des lieux. En outre, je montre que la géographie historique n'est pas une branche de la géographie - comme la biogéographie ou la géographie urbaine - et que par conséquent, la fausse dichotomie entre géographie historique et géographie contemporaine doit laisser place aux études historiques dans les multiples branches de la géographie - avec par exemple les études en biogéographie historique et en géographie urbaine historique. J'avais déjà insisté sur cet aspect il y a trente ans (Baker, 1972), mais je tiens encore aujourd'hui à le souligner.
Perspectives

Paradoxalement, c'est le futur qui est le plus important dans la pratique de la géographie historique. Je ne tenterai pas de faire des prédictions sur le futur de la géographie historique; ce serait de toute façon impossible. Les études historiques sont peu efficaces dès lors qu'il s'agit de prédire la forme future d'une discipline. Tout ce que l'on peut dire sans trop se tromper c'est que la géographie historique qui sera pratiquée par la génération suivante sera certainement très différente de celle pratiquée jusqu'à aujourd'hui. Néanmoins, je crois en la continuité de certains principes de base dont l'identification permettra de réconcilier des historiens ayant des positions différentes à la fois sur des questions méthodologiques et des questions de fond. J'ai pour espoir qu'une meilleure appréciation des structures de la géographie historique et des moyens qui lui ont permis de se développer et de se diversifier mènera à une plus grande tolérance intellectuelle. Elle devrait tout au moins nous prémunir de présenter une certaine approche comme nécessairement supérieure aux autres. La nature de la géographie historique telle que je l'ai décrite nécessite des perspectives inter- et intra- disciplinaires et se nourrit de tolérance intellectuelle. Je maintiens que la géographie historique est au centre de l'ensemble de la géographie, et non à la périphérie. La géographie a toujours été enracinée dans l'histoire. Les

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géographes en géographie historique, tentent de décrire, expliquer et comprendre les évolutions qui ont eu "historiquement" lieu dans les localités, les régions, les pays et les continents du monde. Parallèlement, l'intérêt des géographes en géographie humaine contemporaine vis-à-vis de l'évolution des concepts géographiques les a amenés à adopter une perspective historique dans leurs recherches sur le monde actuel. Cette conception n'est pas très éloignée de celle de nombreux spécialistes français de géographie historique, et notamment Roger Dion, qui considéraient que la géographie historique pouvait être assimilée à la "géographie humaine rétrospective". Dion (1949) souligne que les paysages culturels actuels peuvent être considérés comme le reflet de leur histoire et que la géographie humaine d'un pays doit nécessairement être une géographie historique. Il écrit également que la géographie historique était au fond une géographie humaine rétrospective et qu'elle explorait le passé dans la mesure où celui-ci permettait d'expliquer la géographie du présent, et qu'il s'agissait davantage de géographie que d'histoire puisque le but était avant tout d'expliquer le présent (Dion 1957). Ces deux affirmations méthodologiques que souligne Dion donnent à la géographie historique française un domaine cohérent mais toutefois restreint. La géographie historique, en tant que géographie humaine rétrospective, attribue un rôle limité non pas à l'histoire, comme l'ont vu certains historiens, mais à la géographie. Si elle avait le mérite de ne pas séparer géographie historique et géographie humaine contemporaine, la relation entre les deux n'était limitée qu'à une proximité temporelle et explicative, et n'était pas fondée sur une série de concepts géographiques communs, appliqués dans certains cas au "présent" et dans d'autres au passé. La géographie historique est bien plus qu'une géographie humaine rétrospective: elle étudie de manière générale les géographies passées et ne conçoit la géographie "du temps présent" que comme l'une des géographies parmi d'autres. Après tout, comme Pierre George (1992) l'avait souligné, la géographie "du présent" est éphémère et rapidement éclipsée par l'histoire. Le fait de mettre de la distance entre la géographie historique et la géographie en général a souvent été dénoncé, quand bien même cette dénonciation était le plus souvent ignorée. Ça n'a pourtant pas toujours été le cas. John Langton (1986) a montré que ceux qui ont guidé l' "école" de géographie historique d'Aberystwyth - H.I. Fleure, Daryll Forde et Emrys Bowen n'ont pas tenté de définir la géographie historique séparément du reste de la géographie, si ce n'est quant au temps auquel elle se réfère. Un grand spécialiste américain de géographie historique, A.H. Clark (1960) a souligné que toutes les branches de la géographie, telle la géopolitique ou la climatologie, pouvaient et devaient être étudiées de manière historique: ainsi, la géographie historique n'est pas en elle-même une "branche" de la géographie. Dans mon essai Rethinking Historical Geography (1972), je plaide pour une relation plus étroite entre la géographie historique et le reste de la géographie:

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"La dichotomie entre géographie historique et géographie pourrait être éliminée et remplacée par les études historiques à l'intérieur des différentes branches de la géographie. Ainsi, les études en "géographie historique agricole", "géographie historique urbaine" et "géographie historique économique" semblent offrir des possibilités de développement fondamental, notamment pour acquérir une meilleure compréhension des processus qui régissent l'évolution géographique dans le temps. Une telle organisation de la discipline considérerait la géographie historique davantage comme un moyen permettant d'aller vers une fin, qu'une fin en elle-même."

(Baker, 1972,p. 28) Langton (1988, p. 17), qui choisit une autre voie pour toutefois atteindre le même objectif, soutient qu'aucun fondement, ni dans la tradition intellectuelle, ni dans la pratique de tous ceux qui ont travaillé sur la géographie humaine du passé, ne justifie la séparation entre la géographie historique et le reste de la géographie humaine. Peter Haggett (1990, p. 118) note avec regret que la géographie historique est parfois perçue comme une entité séparée de la géographie dans son ensemble, parce que d'après lui, le rôle du temps est essentiel - qu'il s'agisse de géographie physique, humaine ou régionale -, un temps qu'il préfère considérer "comme une dynamique essentielle de toutes nos études". Haggett avait une profonde estime pour la géographie historique, et tout particulièrement pour les travaux du style de ceux de H.C. Darby. Langton (1988, p. 22), plus tranché sur la question, affirme que nous devons renoncer à l'idée d'une discipline distincte que serait la géographie historique et notamment en défendant l'idée que:
"Dans la mesure où les relations décrites dans le présent ou dans le passé ne peuvent être comprises ou rendues intelligibles qu'en référence à la façon dont elles se sont développées à travers le temps, toute géographie humaine doit être historique, comme toute histoire est géographique puisqu'elle s'écrit en référence à un lieu; la distinction est donc une tautologie qui n'a pas lieu d'être."

Felix Driver plaide en faveur de l'historicité de la géographie humaine et affirme que:
"Puisque la géographie humaine est profondément historique (et bien plus qu'on ne veut le reconnaître habituellement), penser historiquement n'est pas un luxe; au contraire c'est une part essentielle de la pratique de la géographie humaine. (Driver, 1988, p. 504)

Les arguments de Langton et de Driver sont tout à fait cohérents; toutefois ils passent sous silence le simple - et non moins pragmatique fait que certains géographes s'enthousiasment pour l'étude des

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géographies du présent et d'autres pour celles du passé. Par commodité, je me réfère aux premiers en tant que géographes de la géographie humaine contemporaine et aux seconds en tant que géographes de la géographie historique: ils se différencient par le temps sur lequel ils focalisent leurs recherches. De telles étiquettes ne servent toutefois qu'à signaler les objectifs de ceux qui les endossent. Les lieux ont leur géographie "actuelle", mais chaque lieu a également eu de multiples géographies dans le passé et l'étude de chacune d'entre elles est totalement justifiée et digne d'être poursuivie. Je ne prétends pas que toute géographie historique doive être une géographie humaine rétrospective, focalisée sur le présent "éphémère" mais je conçois totalement que la géographie historique ne doive pas être isolée de la géographie contemporaine plus large. Avec l'expérience, il devient aujourd'hui évident que la tentative acharnée - menée particulièrement par H.C. Darby (1979, 1987) qui en avait fait un projet personnel d'établir dans le monde anglophone une discipline en tant que telle appelée "géographie historique" n'était pas intellectuellement viable sur le long terme. Paradoxalement, les tentatives de Darby qui visaient à donner à la géographie historique une existence séparée, n'ont été que trop réussies: en Grande-Bretagne, la géographie historique s'est longtemps épanouie sous son influence, mais séparément de la géographie humaine contemporaine et des disciplines apparentée (exceptée l'histoire économique), la frustrant ainsi d'apports qui auraient pu la faire perdurer (Baker, 1982). Durant la dernière décennie, les spécialistes de géographie historique et de géographie humaine contemporaine, ont à nouveau travaillé ensemble sur les recherches concernant la modernité (Ogborn, 2000), l'identité (Graham, 2000), ou encore le patrimoine et la mémoire (Johnson, 2000). Aujourd'hui, alors que la géographie humaine contemporaine rejette les modes d'interprétation fonctionnalistes trop fortement basés sur le présent, et qu'elle reconnaît la nécessité d'un mode d'explication historique, il existe un nouvel élan vers un rapprochement entre géographie historique et géographie humaine contemporaine. Pour comprendre la géographie actuelle d'un lieu, il est nécessaire de prendre en compte son passé, de situer ses géographies dans l'histoire. Même ce qu'on appelle la "nouvelle géographie culturelle" (qui insiste sur la théorie sociale) et qui s'est développée durant ces dix dernières années en Grande-Bretagne et en Amérique du Nord, en partie en réaction contre la "géographie historique passée" (qui insiste sur les données empiriques), insiste de plus en plus sur le fait que la culture est produite, qu'elle est fabriquée de manière active, et qu'elle doit donc être comprise dans son contexte historique (Mitchell, 2001). Cole Harris reconnaît que le climat intellectuel a changé "depuis que la géographie historique est apparue en tant que sous-champ substantiel de la géographie" et pense qu'un dialogue entre la géographie historique et la théorie sociale (particulièrement les sections qui abordent les concepts de pouvoir et de modernité) ne peut qu'enrichir l'une et l'autre tout en rapprochant la géographie historique du reste de la géographie humaine. Au sein de la

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révolution intellectuelle post-positiviste, Harris observe "le rapprochement par imbrication" (Harris, 1991, p. 671) entre la géographie historique et le reste de la géographie humaine. John Agnew (1996), un éminent spécialiste de géopolitique, soutient que tous les géographes font aujourd'hui de la géographie historique. Nicholas Entrikin observe un parallèle entre ce rapprochement de la géographie historique vers la géographie humaine et une tendance plus large qui vise à diminuer les distances entre les sciences sociales et les sciences humaines. Ce processus peut être considéré partie intégrante du "tournant historique" dans les sciences humaines (McDonald, 1996). Donald Meinig affirme que nous sommes à un moment stratégique où la géographie historique et la géographie humaine se rassemblent de manière effective. Il base son argument sur ce qu'il appelle "le chœur montant de voix" qui appelle les géographes à tourner leur attention vers l'étude des lieux et des régions et de leurs interconnections (Meinig, 1999, p. 82). Richard Stein parle de re-mettre le passé au sein de la géographie tout en observant l'attraction et l'importance grandissantes, à la fois de la place du passé dans la compréhension de la géographie et des lieux passés eux-mêmes. Il y a dans ce qu'on pourrait appeler "l'histoire des lieux" une base commune aux spécialistes de géographie humaine contemporaine et à ceux de géographie historique. J'expose dans mon ouvrage ce que je crois être les bénéfices d'une relation la plus étroite possible entre l'histoire et la géographie. Certains considéreront que cette relation se fait aux dépens de la géographie historique puisque je plaide en faveur d'une assimilation de celle-ci au sein de la géographie dans son ensemble. Certains y verront une démarche suicidaire et le début de la "fin de la géographie historique". Au contraire, il pourrait s'agir d'un renouveau dans ce mariage entre histoire et géographie, il pourrait s'agir d'un nouveau départ, d'un élargissement des horizons géographiques des historiens et un approfon~issement de la compréhension historique pour les géographes. A mon sens, le mariage de l'histoire et de la géographie ne produit pas un enfant "bâtard" mais un hybride solide et totalement légitime dont la force réside dans ses diverses approches qui convergent vers un objectif commun, l'étude des géographies passées. H.C. Darby (1962), un des pionniers de la géographie historique anglo-saxonne, affirmait que les "géographies du passé" n'étaient qu'une des quatre formes de géographie historique, les autres étant "l'évolution des paysages", "le passé dans le présent" et "l'histoire géographique" . J'affirmerai au contraire que les géographies passées constitueraient ellesmêmes la géographie historique et qu'au sein des géographies passées, on peut identifier, comme je l'ai montré, quatre approches principales: la géographie historique des distributions et des diffusions, la géographie historique environnementale, la géographie historique des paysages et la géographie historique régionale. Je crois qu'au sein de celles-ci apparaissent les principaux membres de la famille de la géographie historique. Mais certains de ces membres ont porté des noms différents à différentes époques et différents lieux et certains semblent avoir produit

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leurs propres descendants. J'ai eu l'occasion de souligner ailleurs la place de la géohistoire et de la géographie historique au sein de cette grande famille de l'histoire et de la géographie (Baker, 2002). Ces dernières années, l'histoire et les sciences sociales ont été de plus en plus attentives aux questions de la géographie dans tous ses états et particulièrement à la spatialité de l'activité sociale. On pourrait même parler de "tournant géographique" au sein de l'histoire (Benko, 1995). Plus encore, la géographie humaine contemporaine mais également les sciences humaines au sens large ont été récemment témoins d'un "tournant historique", d'une (re)connaissance; ainsi les questions d'histoire et les perspectives historiques éclairent davantage notre connaissance et notre compréhension du monde moderne (McDonald, 1966). D'un certain point de vue, ceci témoigne au sein du monde anglo-saxon d'une plus grande acceptation de la géographie humaine contemporaine comme l'ont longtemps pratiquée les collègues français sous le terme de géographie humaine rétrospective. Mais je considère que les études géographiques du présent qui s'appuient sur l'histoire sont complémentaires et non en compétition avec les études du passé qui s'appuient sur la géographie. Les unes comme les autres sont non seulement légitimes d'un point de vue intellectuel, mais plus encore, elles s'enrichissent mutuellement. Passer outre la "grande division" entre géographie et histoire met en valeur la connaissance et la compréhension que chacune d'elles apporte individuellement; à mon sens, plus le pont entre les deux sera court et large, plus le volume de trafic y sera intense, plus on y gagnera. Ainsi, le défi pour la géographie historique est de renforcer ses relations avec l'histoire et avec la géographie (et par le fait
avec les disciplines associées), tout en préservant sa propre identité.
Note de l'auteur. Cet article se base et développe des idées qui ont été présentées dans d'autres publications (Baker, 2002).

Bibliographie
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GÉOGRAPHIE HISTORIQUE ET ANALYSE SPATIALE: DE L'IGNORANCE À LA FERTILISATION CROISÉE Christian GRATALOUP
Université Paris VII-Denis Diderot

Introduction:

Passer de la convergence

à la fertilisation

Parler de convergence, aujourd'hui, au terme d'un siècle de divergence, entre la modélisation géographique et la géographie historique, relève du constat. Aller jusqu'à évoquer leurs interactions réciproques, positives si possible, tient plus du propos militant. C'est pourquoi cette intervention prend d'abord la forme d'un bilan, avant de s'aventurer vers des pistes neuves et des espoirs. Pour cela, on prendra soin de ne pas considérer "géographie historique" et "géohistoire" comme deux expressions synonymes. La géographie historique définit ici une approche strictement géographique, synchronique, d'une société; la seule chose qui la distingue d'une autre forme de géographie, c'est qu'elle s'attaque à des espaces révolus, situés dans le passé: décalage essentiel de l'angle de vue qui oblige à modifier, à adapter tous nos outils, y compris ceux de l'analyse spatiale. La géohistoire, en revanche, prend simultanément, mieux en interaction, les logiques spatiales et temporelles des sociétés. Elle oblige à penser temporalités et spatialités les unes en fonction des autres. En géographie historique, lorsque le "moment" du temps historique est choisi, par exemple l'Empire romain au ne siècle de notre ère ou le "carrefour javanais" à la veille de l'arrivée des Portugais, plus rien ne complique l'approche géographique; on peut traquer les relations au milieu naturel, les logiques spatiales, les identités territoriales. Reste bien sûr, ce qui n'est pas rien, le rapport historien au terrain; celui-ci n'existe que sous forme de traces, d'indices, d'héritages - ce qui n'est pas forcément un inconvénient puisque tout sentiment de donnée immédiate, d'appréhension de l'objet sans intermédiaire devient impossible. En géographie historique, le terrain apparaît pour ce qu'il est: un construit intellectuel. En géohistoire, en revanche, le temps est aussi un terrain à construire. De ce fait, les explications produites rendent tout autant compte de l'organisation du temps que de celle de l'espace en liant les deux démarches; en particulier, des logiques géographiques mises en évidence, on peut faire découler les permanences et les changements des sociétés étudiées, leur événementialité - et réciproquement, comme aimait à dire Braudel.

Pour préciser l'autre élément de la communication, l'analyse spatiale, on peut se contenter de reprendre la définition proposée par Thérèse Saint-Julien dans le récent dictionnaire chez Belin: "étude formalisée de la configuration et des propriétés de l'espace des sociétés". La formalisation en est l'idée essentielle, sinon la définition pourrait-être celle de toute la géographie. L'analyse spatiale produit des explications formalisées, des modèles. Or, les cheminements de la géographie historique et de la modélisation ont longtemps divergé, avant de donner plus récemment des signes de convergence. Divergences et convergences En terme de polyphonie braudélienne, on peut opposer un temps long, séculaire, celui de l'opposition entre une géographie historique française marginalisée et d'une analyse spatiale montant en puissance d'une part, et un temps plus court, les deux dernières décennies, où des signes de rapprochements se dessinent. Du déficit d'image à l'anti-modélisation
Temps long de la marginalisation de la géographie historique en France

Le texte de présentation du colloque parle, à juste titre, du "déficit d'image" de la géographie historique en France. C'est un état de fait dont on peut rapidement analyser la logique. Cette approche est mal identifiée à l'université: peu d'enseignements, de thèses... Le jour n'est pas encore venu où l'agrégation de géographie pourra proposer une question de géographie historique stricto sensu, qu'elle soit générale (thématique) ou régionale (territoriale). Les facteurs de discrétion de la géographie historique sont analysés dans d'autres communications, en particulier celle de JeanRobert Pitte, et j'y souscris totalement. Je prends juste le risque d'en esquisser une version plus dans le style de Pierre Bourdieu, en termes de "champ" social et scientifique. La construction d'une discipline universitaire nouvelle suppose, pour qu'elle soit identifiable, qu'elle se distingue de celles qui sont en place, tout en s'articulant, se reliant à elles pour entrer en synergie, former système, et ainsi se légitimer. L'opération vidalienne de distinction s'est ainsi réalisée sur un double registre: - elle s'est opposée à la seule géographie existant précédemment à l'université, la géographie historique de Longnon ; - tout en se distinguant, au sein du couple d'origine scolaire, de l'autre élément, l'histoire, par un double partage: territoire passé/présent, d'une part, et culture/nature, d'autre part.

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