Saisons de guerre

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Gabriel Balique (1891-1980) a participé à la totalité de la Première Guerre mondiale. Mobilisé comme simple soldat, promu caporal, sergent puis lieutenant, il a reçu la Croix de guerre et la Légion d'honneur. Ses notes de combattant, écrites sur le théâtre d'opérations, offrent un regard saisissant sur l'évolution du conflit et permettent de mieux comprendre comment plusieurs millions de combattants ont pu accepter l'inacceptable et accomplir, avec un courage inouï, leur devoir de patriote.
Publié le : lundi 1 octobre 2012
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EAN13 : 9782296985599
Nombre de pages : 206
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Gabriel SAISONS
DE GUERRE Mémoires Mémoires Balique
ee du XX siècledu XX siècle
Gabriel Balique (1891-1980), appelé de la Classe 11,
a participé comme fantassin à la totalité de la Première
Guerre mondiale. Mobilisé comme simple soldat, promu
successivement caporal, sergent puis lieutenant, il a été SAISONS DE GUERRE
décoré de la Croix de guerre et a reçu la Légion d’honneur
à titre militaire. Ses notes de combattant, écrites au jour
le jour sur le théâtre d’opérations, d’une valeur historique NOTES D’UN COMBATTANT indéniable, offrent un regard saisissant sur l’évolution
du confl it et permettent de mieux comprendre comment DE LA GRANDE GUERRE
plusieurs millions de combattants ont pu accepter
l’inacceptable et accomplir, avec un courage inouï, leur août 1914 - décembre 1918
devoir de patriote. Le manuscrit, inédit, est présenté par
le petit-fi ls de l’auteur, Nicolas Balique, journaliste, qui Documents présentés par Nicolas Balique
mène depuis plusieurs années des travaux en Histoire
contemporaine.
« Oh mon Dieu, quel spectacle que cette carrière !
Au milieu, une colline de macchabées avec, en bas, une
centaine de blessés et d’agonisants. En voulant nous
mettre à l’abri, nous sommes forcés de marcher sur les
corps raidis. Des sentiers ont dû être tracés à travers
cette colline humaine, cette Babel de cadavres arrosés
de chaux et en décomposition d’où s’exhale une odeur
épouvantable. De temps en temps sortent des râles et
des rires mêlés aux chansons d’agonisants en délire ».
De retour de Verdun septembre 1916…
Photo de couverture : Louis Frégier, peintre des armées.
ISBN : 978-2-336-00292-7
9 782336 002927Prix : 21 €
Gabriel Balique
SAISONS DE GUERRE  Notes d’un combattant de la Grande Guerre










Saisons de guerre
Notes d’un combattant de la Grande Guerre
août 1914 - décembre 1918
eMémoires du XX siècle


Déjà parus


Jean DUCLOS, Notes de campagne 1914 – 1916 suivies d’un
épilogue (1917 – 1925) et commentées par son fils, Louis-Jean
Duclos Collectif-Artois 1914/1915, 2012.
Odette ABADI, Terre de détresse. Birkenau – Bergen-Belsen,
nouvelle édition, 2012.
Sylvie DOUCHE, Correspondances inédites à des musiciens
français. 1914-1918, 2012.
Michel RIBON, Jours de colère, 2012.
François MARQUIS, Pour un pays d’orangers, Algérie 1959-
2012, 2012
Jacques RONGIER, Ma campagne d’Algérie tomes 1 et 2,
2012.
Michèle FELDMAN, Le Carnet noir, 2012.
Jean-Pierre CÔMES, Algérie, souvenirs d’ombre et de lumière,
2012.
Claude SOUBESTE, Une saison au Tchad, 2012.
Paul OLLIER, Algérie mon amour, 2012.
Anita NANDRIS-CUDLA, 20 ans en Sibérie. Souvenirs d’une
vie, 2011.
Gilbert BARBIER, Souvenirs d’Allemagne, journal d’un S.T.O,
2011.
Alexandre NICOLAS, Sous le casque de l’armée, 2011.
Dominique CAMUSSO, Cent jours au front en 1915. Un
sapeur du Quercy dans les tranchées de Champagne, 2011.
Michel FRATISSIER, Jean Moulin ou la Fabrique d’un héros,
2011.
Joseph PRUDHON, Journal d'un soldat, 1914-1918. Recueil
des misères de la Grande Guerre, 2010.
Arlette LIPSZYC-ATTALI, En quête de mon père, 2010.
Roland GAILLON, L’étoile et la croix, De l’enfant juif traqué à
l’adulte chrétien militant, 2010.
Jean GAVARD, Une jeunesse confisquée, 1940 – 1945, 2007.
Gabriel Balique








SAISONS DE GUERRE
Notes d’un combattant
de la Grande Guerre

août 1914 - décembre 1918





Documents présentés par Nicolas Balique








L’Harmattan




































© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-336-00292-7
EAN : 9782336002927
Gabriel Balique est un jeune étudiant en droit de 23 ans lorsque, dans les
lourdes chaleurs orageuses de l’été 1914, le premier conflit mondial éclate.
Originaire de Solre-le-Château (Nord), il est incorporé le 12 août à Avesnes
puis effectue ses classes en Dordogne où son statut de sursitaire lui permet
d’échapper aux combats extrêmement meurtriers des premiers mois de guerre.

Comme la plupart des soldats mobilisés, il pense que la guerre sera courte,
ème mais en raison des très lourdes pertes enregistrées, son régiment, le 417
d’infanterie, est jeté dans la mêlée sur le front de l’Aisne, entre Compiègne et
Soissons, dès la fin de l’année. Il le rejoindra en avril 1915.

Batailles de l’Aisne, Picardie, Verdun et Champagne, Chemin des Dames :
Gabriel Balique sera de tous les combats, ne quittant l’infanterie que pour une
brève et peu convaincante expérience d’aviateur au printemps 1918. Durant
plus de quatre ans, il partagera avec ses compagnons de tranchées, dont
1beaucoup disparaîtront, le rata , le quart de vin, la boue, les rats, les gaz et les
obus. Des années durant, leur sifflement si caractéristique avant l’impact
hantera ses nuits. Jamais il n’en parla.

Seuls témoins de cette jeunesse volée, huit petits carnets que Gabriel Balique
a pris soin de rédiger au jour le jour et qui ont peut-être suffi à exorciser de sa
mémoire le traumatisme vécu. Ironie de l’histoire peut-être, puisque Solre-le-
Château fut l’une des premières communes françaises où l’on vit surgir les
2Uhlans en août 1914, les manuscrits originaux ont été détruits au cours des
pillages qui suivirent une autre offensive allemande, celle de mai 1940. Fort
heureusement, leur auteur avait pris soin d’en rédiger, dès la fin de la Première
Guerre mondiale, une copie, précisément celle qui est livrée ici.

Inséparables compagnons de tranchées, témoins des courts moments de joie
comme des inconsolables peines, ces carnets, éclats des sombres saisons de
guerre, offrent un regard saisissant dont le contenu, d’une valeur historique
indéniable, permet aussi de mieux comprendre comment plusieurs millions
d’hommes ont pu accepter l’inacceptable et accomplir, avec un courage inouï,
leur devoir de patriote. On sent, tout au long de leur lecture, la fragilité, les
doutes, mais aussi la force d’un homme ordinaire plongé dans un enfer terrestre
dont il livre une version dantesque lors du récit de l’offensive du 6 septembre
1916 au bois Fumin, à Verdun. La foi de l’auteur en fut profondément
ébranlée. Elle en sortit renforcée.



1 Abréviation de ratatouille, le rata désignait pour le soldat un vague ragoût généralement servi
avec un morceau de viande et des haricots.
2 Eléments de la cavalerie légère allemande. Equipés de lance, ils étaient généralement utilisés
comme éclaireurs. Ils inspiraient la terreur dans les régions qui les avaient déjà connus en 1870.
7





































































L’auteur de ces mémoires, qui est si cher à ses enfants, livre, face à la mort qui le
guettait à chaque minute, les secrets de son cœur. Aussi convient-il de les lire avec une
grande délicatesse, et garder pour soi tout ce qu’il a ressenti et exprimé de plus
personnel. Ce qui peut être dit malgré tout, c’est l’expression de son espoir en Dieu et
ses convictions religieuses profondes malgré son éloignement de l’Eglise, sa mystérieuse
conviction qu’il s’en sortirait, son affection pour ses parents, pour son frère Francis.



Gabriel Balique, 1980


















PREMIERE PARTIE
Reverrons-nous le printemps ?
25 août 1914 – 14 septembre 1915






























REPERES CHRONOLOGIQUES


1914

28 juin : assassinat à Sarajevo de l’archiduc François-Ferdinand, héritier du
trône d’Autriche - Hongrie par un nationaliste serbe.
28 juillet : l’Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie.
30 juillet : mobilisation générale en Russie.
31 juillet : assassinat à Paris du leader socialiste français Jean Jaurès.
er1 août : l’Allemagne déclare la guerre à la Russie. Mobilisation générale en
France.
3 août : l’Are la guerre à la France.
4 août : entrée des troupes allemandes en Belgique. L’Angleterre déclare la
guerre à l’Allemagne.
7 août : première offensive française en Alsace.
19 août : offensive française en Lorraine.
23 août : Echec de l’offensive en Lorraine. Repli général français vers la
Seine.
26 août : formation du gouvernement « d’Union sacrée » de René Viviani.
29 août : défaite russe à Tannenberg.
2 septembre : le gouvernement français se replie à Bordeaux.
3 septembre : les troupes allemandes sont à moins de 50 kilomètres de Paris.
6-12 septembre : Bataille de la Marne. L’armée française repousse les
Allemands jusqu’à l’Aisne.
3 octobre - fin novembre : Course à la mer. Les deux adversaires tentent de
déborder par l’ouest afin de prendre le contrôle des ports. Après la bataille
de l’Yser, le front se stabilise de la mer du Nord à la frontière franco-suisse.
er1 novembre : Entrée en guerre de la Turquie aux côtés des Empires
centraux.
8 décembre : retour du gouvernement français à Paris.


1915

15 février : première offensive franco-britannique en Champagne.
19 février : expédition alliée dans les Dardanelles.
18 mars : échec de l’offensive en Champagne.
22 avril : première utilisation des gaz asphyxiant par les Allemands sur le
front occidental.
23 mai : l’Italie jusqu’alors neutre entre en guerre contre les Empires
centraux.



12
Chapitre 1
L’exil


Mardi 25 août 1914, de passage à Soissons (Aisne), 17 h : réveil en
sursaut, dans la nuit, vers 2 heures. Ca court et ça crie dans les étages. C’est
l’affolement général dans toute la caserne car on quitte Avesnes et le Nord
devant les Allemands. Un énorme convoi de camions automobiles est arrivé
3dans la cour, on nous a distribué à la hâte un fusil Gras , des cartouches,
quelques vivres, et en route…

4Un peu plus tôt dans la journée, une section d’alerte est partie pour une
destination inconnue, peut-être Seclin ou Lille. Des hommes ont aussi été
envoyés en patrouilles, un peu partout sur les routes avoisinantes, car des aéros
et des autos ennemis étaient signalés.

Départ en train, au matin à 8 heures, entassés pêle-mêle dans un wagon à
bestiaux non aménagé. Voyage pénible avec une diarrhée continuelle due à la
mauvaise nourriture des jours précédents et que les secousses continuelles du
convoi n’arrangent pas. Assis sur un tas de paille que nous partageons à trois
dans un coin sombre du wagon, j’ai réussi à récupérer l’un des carnets que j’ai
eu la bonne idée de prendre avec moi pour rédiger la première page de mon
aventure de soldat. Certains camarades dorment, d’autres ont improvisé une
partie de cartes, assis sur le sol. La plupart sont silencieux, inquiets de ce
changement qui en annonce certainement tant d’autres pour nous tous.

Je profite d’un nouvel arrêt en rase campagne pour reprendre mon crayon
car il est presque impossible d’écrire quand le convoi avance… En passant en
gare de Soissons, nous avons croisé des blessés venant de Dinant, Charleroi,
Mons, puis des évacués belges qui ont sauté avec avidité sur les quelques bouts
de pain que nous leur avons donnés. Déjà, à la sortie d’Avesnes, nous avions vu
passer des évacués de Solre, en voiture et à pied.

Avant-hier, les familles, que nous avions pu faire prévenir de notre prochain
départ, sont venues nous dire au revoir à la caserne. Des adieux de quelques
minutes à peine car monsieur Grand, qui accompagnait papa et Francis,
attendait devant les grilles avec son auto. Une heure plus tard, nous étions
rentrés et séparés de Solre comme jamais nous ne l’avions été auparavant. Entre
les difficultés d’habillement, le fait d’avoir à manger à même la gamelle, la

3 Modèle 1874 modifié en 1914, de calibre 8 mm. Du nom du capitaine Basile Gras.
4 Unité d’une compagnie comprenant de 50 à 65 hommes commandée par un lieutenant.
13 5chambrée et l’escouade , puis ce départ à la hâte, je dois dire que mes débuts de
soldat ont été bien pénibles.

Arrivés le 12 en compagnie de Léon Thieuleux avec en main notre ordre de
mobilisation, nous avons presque immédiatement été consignés pour 72 heures,
ce qui me fit passer le plus triste 15 août de mon existence. Je n’ai pu voir
personne les jours suivants car je me suis légèrement blessé à la main en
transportant une caisse de cartouches. Heureusement, nous étions encore en
pays de connaissance. On sentait son clocher tout proche et l’on respirait
toujours l’air natal. Cette grande consolation me manque déjà comme, j’en suis
sûr, elle me manquera terriblement par la suite, alors que nous nous éloignons
toujours, sans même savoir où l’on nous conduit. Pour combien de temps se
quitte-t-on ?

Vendredi 28 août 1914, Fauville (Eure), 21 h : Séjour pas trop
malheureux, même si nous avons dû passer d’une salle de spectacle, l’Eden
Concert, aux austères bâtiments d’une fonderie de cuivre. Evreux est une ville
moyenne de province dont les 18 000 habitants sont peu aimables, à la limite de
la défiance ; de vrais Normands en somme. Avec son style bariolé et sa dentelle
de pierre à son portail gauche, la cathédrale est fort belle, et sa tour de l’horloge
remarquable. J’ai grimpé là-haut, et ai pu admirer, tout autour de la ville, la verte
Normandie aux rivières lentes, traçant leur paisible chemin en courbes douces
entre les pommiers et les troupeaux. Un long moment, je n’ai pu m’empêcher
de porter mon regard vers l’est, dans l’espoir insensé de distinguer au loin un
signe du pays natal.

Depuis aujourd’hui, nous sommes logés par le curé de Saint-Taurin à qui j’ai
laissé mon sac à main ainsi que quelques effets personnels. Car vers 16 heures,
on nous a envoyés à Fauville, pays perdu et sans ressources, bien que situé à 6
kilomètres à peine du centre d’Evreux. Nous logeons pour la nuit dans une
grange du château, où nous avons été rejoints par une section d’alerte.
Initialement positionnée à Lille, elle a dû se replier, à marche forcée et sans
combattre jusqu’à Rouen, talonnée par les Allemands. Les hommes, qui ont dû
effectuer des étapes de 70 kilomètres par jour, sont épuisés.

Mardi 8 septembre 1914, Terrasson (Dordogne), 17 h : Nous voilà enfin
au bout d’un nouveau voyage, lui aussi interminable, puisque nous sommes
partis il y a plus de 4 jours d’Evreux, mais heureusement moins fatigant que le
précédent. Dreux, Chartres, Saumur, Tours, Châteauroux, Limoges, Brive :
autant de gares où le convoi est parfois resté à l’arrêt durant de longues heures.
Partout, nous avons rencontré des soldats qui vont au feu et, allant dans le
même sens que nous, des évacués venant de Belgique, et surtout de Paris.

5 Unité comprenant 15 hommes. Dirigée par un caporal, c’est la plus petite fraction de l’armée
française.
14 Notre logement n’est pas vilain, chez le sacristain et dans des familles,
pauvres gens au milieu desquels nous cuisinons pour ensuite manger à leur
table. Le pays est très pittoresque, fait de coteaux de vignobles, de noyers et de
pêchers. Au milieu coule la Vézère, belle et calme rivière très poissonneuse. Les
habitants sont aimables pour la plupart, et les femmes très jolies, brunes et
fortes. Ils ont ici un fort accent méridional mêlé d’un peu d’auvergnat. Avec le
visage carré des habitants, les monts à l’horizon, les châtaigniers et les quartiers
sales, on sent d’ailleurs l’Auvergne toute proche. Les températures sont douces,
avec des nuits très fraîches et des journées chaudes, entrecoupées de pluies
modérées. Il faut cela, car ici le raisin mûrit très tard, à la mi-octobre.

Enfin les premières nouvelles de chez moi ! J’ai en effet reçu un télégramme
de papa, envoyé d’Ambleteuse, villa Les Courlis, puis une très longue lettre de 17
pages dans laquelle il me relate les péripéties de leur voyage de Solre à
Boulogne-sur-Mer. Il me dit qu’ils ne reçoivent rien de moi. Je leur écris
pourtant presque chaque jour.

Mercredi 30 septembre 1914, 15 h : On vient de nous verser à quelques-
uns, avec des anciens, pour l’exercice. C’est que depuis hier, je suis élève
caporal. La théorie s’apprend facilement. Pour la pratique, en revanche, c’est
intensif. La santé est médiocre avec une diarrhée continuelle qui me fait pas mal
maigrir. Tout à l’heure, je me suis coupé au pouce gauche en fendant du bois.
Cela va m’empêcher de participer à l’exercice en armes et au tir pendant
plusieurs jours : voilà qui est bien ennuyeux. Le temps est toujours splendide.
On parle de notre prochain départ. Henri Lafitte, blessé par un éclat d’obus à
l’épaule gauche, a été évacué sur Brive.

Le temps passe encore relativement vite, mais il ne faudrait pas que chaque
mois de régiment, on termine le deuxième déjà, me coûte 2 à 3 kilos. Nous
venons de passer notre visite d’incorporation. Simple formalité. Lettre de
madame Waton qui offre très gentiment une maison à mes parents, à Boulogne.
ème Génie à Elle m’apprend que mes cousins, Albert et Henri, sont au 7
Avignon.

erJeudi 1 octobre 1914, 16 h 45 : Je reviens du tir, épreuve que je craignais
beaucoup. J’ai tiré machinalement, sans grande attention, obtenant tout de
même 8 balles et 12 points ce qui, me dit-on, est bon, surtout pour un début au
6Lebel, et même tout simplement au fusil. J’ai fait allègrement mes 15
kilomètres de marche et aurais volontiers continué quelques heures encore :
autant dire que la santé est maintenant tout à fait bonne. Heureusement, car au
début j’ai assez souffert. La semaine dernière encore, cette fichue diarrhée m’a
affaibli au point qu’hier, je ne pesais plus que 66 kilos. Je suis en ce moment en

6 Modèle 1886 modifié en 1893. Calibre 8 mm, chargeur 10 cartouches. Du nom du colonel
Nicolas Lebel. « Le » fusil français de la Grande Guerre.
15 corvée de lavage sur les bords de la Vézère. Il fait un beau soleil du Midi.
L’après-midi d’automne, comme le Nord n’en a pas de semblable, est
délicieuse. Nul doute que cette perpétuelle vie au grand air nous fortifiera. Il
faudrait seulement une nourriture en rapport. Les punitions commencent à
pleuvoir : c’est comme une pluie de balles à travers lesquelles il faut se faufiler,
mais à la différence des vraies balles, c’est encore possible, car certaines sont
moins aveugles que les autres. En tant qu’élève caporal, je dois faire
doublement attention, et maintenant que mon pouce est guéri, reprendre plus
activement encore l’entraînement.

La question est maintenant de savoir si l’on me mettra ou non dans le
7peloton des E.O.R. Je l’espère vivement car, si partir au feu ne m’inspire
aucune crainte, je préférerais y aller avec un léger galon. Je veux payer toute ma
8 èmedette à la patrie mais, s’il y a moyen, pas comme simple pioupiou de 2 classe.
Quoi qu’il arrive, je suis content, d’autant que j’ai retrouvé mon chapelet. Je
l’avais perdu ce matin et en étais très contrarié car je me suis beaucoup attaché
à ce souvenir de mon dernier pèlerinage à Lourdes, comme à plusieurs
9médailles du Saint-Sang de Bruges que j’ai prises avec moi. Je le garderai mieux
à l’avenir.

Mardi 6 octobre 1914, 21 h : Ce matin, entraînement intensif avec le
peloton des élèves caporaux. Le commandant nous a passés en revue avec les
brevetés. Il nous a donné plusieurs conseils dont je retiens celui-ci : « Vous serez
caporaux pour la guerre, c'est-à-dire qu’il s’agit très peu de théorie. Il faudra de la pratique,
de l’entraînement, de la manœuvre, et avant tout beaucoup d’énergie… Un caporal doit être
craint de ses hommes et les faire marcher coûte que coûte ». C’est sûr, il ne faut plus rire,
car il y aura sous peu la responsabilité de vies humaines. Je vais m’appliquer à
me bien préparer à ce rôle, en cultivant surtout l’énergie. Il faut faire bien tout
ce que l’on fait : voilà une bonne devise.

J’ai vu ce soir Pochon qui revient du combat. Blessé à Reims-Bétheny par
10, il a très mauvaise mine. Sûr de son effet, il raconte : « Un blessé un shrapnel
meurt en saisissant ma jambe dans une dernière étreinte… Je me baisse et appuie ma tête
contre sa poitrine… Me voilà rassuré car je crois entendre son cœur qui bat encore. Pourtant
il ne bouge plus… Ce n’était pas son cœur, le malheureux, mais le tic-tac de sa montre. ».
Pochon dramatise un peu son récit mais il en reste que la guerre est horrible.
On parle de charniers, de tranchées comblées par les cadavres, de villages pillés
et incendiés : le meurtre de tout ce qui vit. A la guerre, on mange et on dort

7 Elèves officiers de réserve. Un peloton, composé de deux sections, comprenait 120 hommes.
8
Terme en vogue à l’époque pour désigner un jeune soldat. On dirait aujourd’hui bidasse.
9 Selon la légende, une goutte de sang du Christ aurait été rapportée de Palestine en 1146. Donna
lieu ensuite à une procession annuelle.
10 Obus rempli de projectiles et équipé d’un minuteur libérant plusieurs dizaines de billes de
plomb ou de balles. Du nom de son inventeur, l’officier britannique Henry Shrapnel.
16 quand on peut, on se terre et on marche toujours. C’est inimaginable, c’est
horrible, mais cela présage aussi de la fin prochaine des hostilités ; car la
maladie, le froid, la peste et le tétanos achèveront l’œuvre des balles et des obus.
Peut-on s’en réjouir ?

Jeudi 8 octobre 1914, 20 h 30 : Ce matin, lors de l’exercice, j’ai pris le
commandement et, ma foi, n’ai pas fait trop mal. J’ai bien compris qu’on nous
faisait travailler à force pour en dégoûter quelques-uns, mais je veux y arriver et
rien ne me fera reculer. On va enfin nous habiller tous, ce qui signifie que le
terme approche et qu’il faudra partir au feu. Le froid commence à saisir de ses
rudes mâchoires les nuits, et l’on sent, de bien loin, ce que doit être une
campagne d’hiver. Car c’est ce qui nous attend et l’on sait qu’il faudra résister à
tout. Il est même probable que nous contribuerons à donner le grand choc :
tant mieux après tout !

Tant d’autres se sont fait tuer, notre tour viendra, mais à choisir, j’aime
mieux mourir dignement que de vivre indigne ou moins digne. J’aurai des
prières en masse, des grâces spéciales et l’estime de beaucoup de tous ceux qui
m’auront connu. Ou alors, s’il plaît à Dieu, une belle vie au prix d’un grand
sacrifice noblement offert à la patrie qui en restera éternellement
reconnaissante.

Samedi 10 octobre 1914, 17 h 30 : Une fois encore, on parle de notre
prochain départ... pour le camp de La Courtine. Il s’agit probablement là de
notre dernier voyage avant le feu. Je remercie Dieu de me permettre de
m’entraîner ainsi, peu à peu, et de ne pas m’avoir jeté du premier coup dans la
fournaise, comme tant de pauvres gars... A La Courtine, nous allons avoir à
travailler de toutes les façons : exercices fréquents et fatigants, théories d’élèves
caporaux, tirs de guerre, services en campagne, et nous enchaînerons
manœuvre sur manœuvre. Il faudra aussi supporter le froid, grand ennemi de
toute armée, puis la discipline, moins paternelle qu’ici, plus stricte même qu’au
combat. Bref, une vie différente, beaucoup plus dure que celle vécue depuis
deux mois mais qui sera bonne, car nécessaire aux combats futurs. Car après
tout, nous sommes en guerre même si, ici à Terrasson, il y a des heures où on
ne le dirait pas.

Dimanche 11 octobre 1914, 16 h 45 : Fin d’après-midi superbe. Dans le
lointain, les collines prennent peu à peu la teinte ocre, jaunâtre de l’automne. La
température est délicieusement douce et la Vézère semble couler en dormant…
A l’horizon montent les premières brumes du soir. Les feuilles mortes
commencent à tomber, lentement, faisant un bruit sec en touchant le sol. Les
reverrons-nous ? Reverrons nous le printemps ? C’est la terrible et angoissante
énigme, la question que chacun ici se pose.

17 Deux mois de combats à peine et déjà tant de veuves et d’orphelins, tant de
fiancées en deuil, de parents consternés. Et l’on est si bien ici, et l’on doit être si
mal là-bas. Ici on chante, on rit, on plaisante. Là-bas, c’est le fracas des armes,
la mort qui rode, qui tourne et qui frappe. Ici, un rayon de soleil suffit à dissiper
les soucis comme les nuages. Là bas, tout n’est que carnage, monceaux de
ruines et dévastation. C’est pourtant bien le même soleil qui éclaire les doux
vallons de Dordogne et les champs de bataille du Nord ? Et l’on est
profondément triste pour tous ceux qu’on a laissés, mais aussi soucieux, car ce
là-bas sera bientôt notre ici, et ici, c’est presque déjà là-bas.

Et ces lieux que nous avons quittés par une belle journée d’été, comment les
retrouverons-nous ? Les reverrons-nous jamais ? Personne que Dieu ne sait. A
tel jour, à telle minute, je suis peut-être déjà inscrit pour une blessure ou même
la mort. A moi de travailler, et de rendre l’une plus utile, l’autre plus glorieuse.
Dans tous les cas, si je reviens, je veux n’avoir rien fait pour cela et ne le devoir
qu’à la seule Providence. J’aurai sans doute à souffrir beaucoup, des souffrances
de toutes sortes. D’avance, je les offre à Dieu. Depuis deux mois, je n’ai pas eu
une épreuve sérieuse : je l’en remercie et m’abandonne à lui pour tout mon
avenir. Je ne pourrais me confier à de meilleures ni de plus douces mains.

Mercredi 14 octobre 1914, 11 h : Les nouvelles d’aujourd’hui sont
11mauvaises. Anvers est pris et les Allemands sont à Lille . J’imagine que les
communications sont coupées avec Boulogne. Pas de nouvelles précises du
reste du front mais ce qui importe, c’est que notre confiance ne soit pas
moindre. Notre patience devra en être que plus grande. Des hommes sont
encore partis ce matin : notre tour viendra et se rapproche chaque jour.

12Que va faire mon frère avec son examen ? Je dois dire que l’absence totale
de nouvelles depuis cinq jours m’inquiète quand même un peu. Fauchon lui,
reçoit constamment des lettres de Boulogne. J’espère qu’ils sont tous en bonne
santé, et qu’ils reçoivent mes cartes. Un jeune lieutenant, d’Assonville, a pris le
commandement des élèves caporaux. Il revient du front et nous fera, j’en suis
sûr, une préparation utile et pratique. Hier soir, j’ai fait un petit excès
gastronomique, et j’ai depuis l’estomac et les intestins délabrés. Pour ne rien
arranger, on nous annonce que la vaccination anti-typhus d’hier entraînera des
fièvres.

Mardi 20 octobre 1914, 21 h : Ce matin, inspection des E.0.R par le
colonel. Nous étions présentés par ordre de mérite et je me suis trouvé l’avant-
dernier. L’ordre est peut-être le vrai mais ce qui me gène le plus c’est d’être
distancé, et de beaucoup, par un brevet simple et un mineur n’ayant que son

11 Assiégée à partir du 28 septembre, Anvers capitule le 5 octobre 1914. Les Allemands entrent à
Lille une première fois le 2 octobre puis occupent la ville à partir du 11 octobre.
12 Il s’agit du baccalauréat.
18 certificat primaire. Pour l’aptitude au commandement, c’est autre chose, mais
puisqu’on nous envoie à un examen d’histoire, de géographie et de français, je
ne sais ce qu’il en résultera et si je serai choisi pour aller composer à Limoges. Si
je suis appelé, je ferai pour le mieux sinon, ce qui est probable, je demanderai à
partir avec le premier convoi pour le feu en travaillant pour le mieux d’ici là.

Il faudra aussi que je réprime mes nerfs car, certains jours, comme c’est le
cas aujourd’hui, j’enverrais tout au diable. J’avoue qu’il faut une dose de
patience, voire de résolution chrétienne, et une endurance de caractère qu’on ne
supposait pas dans la vie civile, pour supporter d’être traité comme un simple
valet par un caporal que je ne respecterais pas autant ailleurs, ou d’être
constamment attrapé par des supérieurs qui ont évidemment tort, ce qui les
rend d’autant plus arrogants. Le fait est que le régiment vous brise, et je
comprends que certains caractères ne puissent s’y plier. Mais je veux arriver, et
j’y arriverai : d’autres ont eu des débuts plus durs et ont fini par surmonter tous
les obstacles. Et puis, il y a pour me soutenir assez de hautes pensées, que
diable !

Non, ce qui me soucie plus qu’autre chose, c’est l’inquiétude de mes parents
à mon sujet. Je le constatais encore hier soir dans leur carte, enfin reçue de
Boulogne. Que d’émotion contenue, d’angoisse sous-entendue : jamais cela
n’avait transpiré aussi fort. Nous sommes si loin les uns des autres, tellement
séparés. Nous reverrons-nous seulement jamais ? Mon frère Francis va s’en
aller de son côté, loin de Boulogne, et ils seront encore plus seuls. Dans
quelques jours, je partirai au feu et il n’y aura alors plus de nouvelles, seulement
du danger : maladie, famine, blessure, mort. Et puis qui sait si Francis lui-même
n’ira pas au feu ?

Certains jours, comme aujourd’hui, une vague de neurasthénie incontrôlable
semble m’envahir. Est-ce la conséquence de la fatigue, d’un état légèrement
maladif, en raison de la dysenterie, de la lassitude consécutive au vaccin ? Les
trois à la fois peut-être ? Mais il y aussi, qui remonte, la nostalgie du pays, des
gens de chez moi, mon « Home» du Nord, de tout ce qui nous est arraché, pillé,
souillé. Alors, le dégoût du métier militaire s’impose et la situation devient
insupportable lorsque l’on songe que nous sommes traités moins bien que des
chevaux. Face aux mesures stupides et sans raison, à ces ordres indiscutables,
quoique contradictoires, à ces commandements absurdes, on en arrive au
classique « Je m’en fous ! ». Quel état que le nôtre entre abrutissement,
automatisme, animalisme, et que sais-je encore ?

Jeudi 22 octobre 1914, 17 h 45 : Aujourd’hui, cérémonie et prise d’armes
en présence de tout le régiment à l’occasion du départ au feu de 200 camarades,
pour la plupart anciens blessés. Le commandant de Lichtenberg a prononcé un
discours très émouvant qu’il a achevé les larmes aux yeux. Il a souhaité bon
courage aux gars du Nord : « Vous qui avez tant à venger, que vous soyez bleus ou
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