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Qui êtes-vous, Merle ?

De
276 pages
Nom : Merle. Profession : commissaire. Signe particulier : sait voir dans les angles morts. Un clochard désespéré noyé au fond du canal. Une comtesse revêche empoisonnée durant son sommeil. Des jeunes femmes assassinées sur fond de berceuse de Brahms. Un représentant en vins sans histoires retrouvé mort dans sa chambre d'hôtel. Chaque victime cache un secret. Chaque victime cache un meurtrier. Le rôle du commissaire Merle : le trouver. Quatre nouvelles enquêtes pour renverser les apparences et que jaillisse la vérité.
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En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou
partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français
d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.

© De Borée, 2017
© Centre France Livres SAS, 2016
45, rue du Clos-Four - 63056 Clermont-Ferrand cedex 2






Toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé ne
saurait être que fortuite.






La Belle Marinière




Le ciel était gris.
L’automne s’était installé définitivement en cette fin octobre et depuis
plusieurs jours chacun espérait qu’une éclaircie viendrait égayer l’aurore,
amenant avec elle la résurrection d’une nature qui s’apprêtait à s’endormir
pour quelques mois.
La pluie tombait tantôt en cascade, tantôt par mince filet, et l’humidité
s’invitait partout, jusque dans les moindres recoins d’une cité qui perdait peu
à peu l’envie de vivre.
Pour Merle aussi, cette journée commençait comme toutes les autres. Il
avait rejoint son bureau tôt le matin, décidé à ne répondre à aucun appel
téléphonique, avec la ferme intention de mettre de l’ordre dans ses dossiers.
– Tu viendras m’aider, Lamoise ! avait-il lancé dans l’entrebâillement de la
porte séparant son bureau de celle des inspecteurs.
Celui-ci avait répondu par un grognement habituel, convaincu qu’une fois de
plus la réalité journalière aurait certainement le dessus sur les bonnes
intentions du commissaire.
Merle regarda par la fenêtre. Les employés de la ville balayaient les feuilles
tombées des tilleuls, créant un amas glissant qu’ils s’efforçaient de ramasser,
nonchalants, avec une pelle dans un tombereau. Au-dehors, l’agent en
faction piétinait le pavé avec le mince espoir de se réchauffer, tout en
regardant les passants presser le pas entre les étalages et les devantures de
boutiques annonçant la prochaine braderie.
– Un petit café, patron ?
C’était la tradition du matin, la courte pause avant le début d’une journée
dont personne ne connaissait l’issue ni la durée. Comme toujours, elle serait
ponctuée en fonction des événements et c’est avec plaisir que chacun se
prêtait à ce petit jeu. Ce matin, c’était Leclerc qui était de corvée.
Merle regarda avec attention le tableau d’amateur, encadré soigneusement
et accroché au mur près de la fenêtre ; des iris rouges. Lui seul connaissait le
secret de cette toile qui paraissait bien surprenante et enfantine.– Où est Gravier ce matin ? interrogea Merle.
L’inspecteur Lamoise lui répondit, soucieux :
– Il est en planque depuis hier devant l’Hôtel de Paris, l’affaire du trafic
d’œuvres d’art, vous savez, il ne devrait pas tarder d’ailleurs, c’est Leclerc qui
doit prendre la suite.
Merle était persuadé depuis le début de cette enquête qu’elle le mènerait au
démantèlement d’un vaste réseau, lequel depuis quelque temps pillait sans
vergogne les maisons et les châteaux inoccupés qui fleurissaient dans la
région. C’était pourquoi il y attachait autant d’importance.
– C’est pas malheureux d’être en planque toute la journée, alors que des
affaires bien plus graves nous attendent ! avait murmuré Gravier en enfilant
son pardessus.
– Si tu pouvais te douter du nombre d’affaires importantes qui ont pu être
élucidées grâce à des planques, comme tu dis… avait répondu Merle en
ouvrant la fenêtre.
Il regardait de l’autre côté de la rue et ses yeux balayaient l’immeuble d’en
face, s’arrêtant à la hauteur du troisième étage.
Au centre d’une fenêtre, entre deux voiles de rideaux de mousseline, un
chat assis contemplait le spectacle urbain, tout comme lui. Les oreilles
dressées, droit comme un sphinx, le félin semblait attacher une attention
particulière aux allées et venues qu’il distinguait dans les locaux de la police
judiciaire. Que pouvait-il bien penser ?…
Le téléphone sonna et l’inspecteur Lamoise désigna du regard l’étage
supérieur, signifiant à Merle que l’heure était venue de se rendre à l’entretien
journalier chez le divisionnaire Bertrand, en place depuis six mois.
– Oui, j’y vais ! dit Merle, tout en haussant les épaules.
Le directeur de la PJ était un petit homme aux cheveux rares et à la tenue
soignée. Sa voix fluette sifflait par intermittence et Merle aurait pu lui-même
poser les questions du jour, tant elles étaient répétitives.
– Alors, commissaire, où en êtes-vous dans vos dossiers ?
Merle se serait bien passé de ce point journalier récurrent et matinal,
d’autant plus qu’il n’avait rien de bien passionnant à apporter à celui effectué
la à veille.
Ce jour-là, c’est Lamoise qui devait écourter l’entrevue au grand
soulagement du commissaire, en pénétrant dans le bureau du directeur pourle prévenir qu’un corps avait été découvert au petit matin, à
Aubigny-surLoire, près du chemin de halage, à à deux pas du port de la Jonction.
Aubigny-sur-Loire était une bourgade de quelques milliers d’habitants,
située au sud du département et qui avait été autrefois un port important pour
le fret de matériaux et de denrées de toutes sortes, en provenance de
Saône-et-Loire principalement et destinés à approvisionner la capitale. La
ville était entourée d’eau. La Loire tout d’abord, grossie par les nombreux
affluents qu’elle avait rencontrés en amont, le Goûlatre et le Côgeon qui
venaient mourir dans un bras mort, devenu le paradis des pêcheurs, le tout
régulé par le canal latéral longeant le fleuve. Les péniches et autres
embarcations fluviales voguaient ainsi, venant aussi bien de Nevers que de
Digoin, et se retrouvaient au port de la Jonction.

L’inspecteur Marchand, un grand gaillard qui en imposait, avait pris le
volant. Merle se surprenait à rêver en contemplant le paysage sur la petite
route au bord du canal. Quelques prairies apparaissaient de temps à autre.
Au loin, quelques fermes isolées régnaient sur des troupeaux de charolais,
rassemblés au pied d’arbres orphelins, tournant le dos au sud et à la pluie.
Cela n’augurait rien de bien rassurant pour la météo des prochains jours.
Louchet, l’inspecteur local, s’était présenté le premier sur les lieux du
drame.
C’était un petit homme insignifiant, qui aurait pu devenir un grand flic s’il
n’avait épousé une femme du terroir, attachée à ses origines et à sa terre
natale, qui refusait la mobilité nécessaire à la profession de son mari. Il n’en
avait pas moins exercé son métier avec passion, intégrité et opiniâtreté.
Infatigable, il avait la réputation d’aller au fond des choses et de ne rien
concéder lors de ses enquêtes, ce qui dans un sens rassurait Merle.
Le véhicule venait de dépasser la pancarte indiquant la localité et le
paysage avait changé d’aspect brutalement. Les prés aux alentours s’étaient
soudain transformés en une véritable agglomération avec ses immeubles,
ses zones commerciales, son tout-béton, et sa ville haute, vestige d’un temps
révolu qui n’avait rien perdu de son charme. Les deux quartiers apprenaient à
vivre ensemble, tant bien que mal, malgré les contrastes importants relevant
d’un choix architectural d’assez mauvais goût. Après avoir franchi le pont
d’acier et de béton surplombant la Loire, le paysage était autre. La berline de
police emprunta une petite route longeant la rivière. Des terrains vagues
donnant sur des plages de sable renaissant à chaque crue bordaient la voie.
Une végétation variable apparaissait à présent, paradis des colverts et descygnes. À une centaine de mètres, une petite route au revêtement usé par
les intempéries et les inondations répétées séparait le fleuve des prairies
avoisinantes. Là, les chevaux et les ânes y faisaient bon ménage et
évoluaient dans cet espace verdoyant entouré de cabanes de maraîchers. La
voiture roulait maintenant plus doucement, croisant de tous côtés des
chemins de halage entourés de buissons et d’arbustes dont certains
descendaient en lacet pour s’abîmer jusqu’au fleuve.
À droite, un parking où déjà de nombreux riverains étaient rassemblés, dans
l’attente d’une information concernant l’identité de la victime. La présence de
la fourgonnette de l’hôpital et du véhicule du journal local L’Éclair du Centre
indiquait que l’événement s’était déjà emparé de la cité. Bientôt, l’information
serait sur toutes les lèvres, chacun se l’appropriant quelle que soit l’occasion.
Un périmètre de sécurité avait été installé le long du quai reliant la route à
l’accès de l’écluse n° 16 bis.
Merle, accompagné de Marchand, s’approcha d’un agent en faction, mais
déjà Louchet se précipitait vers le commissaire et d’un geste faisait signe au
planton de garde de laisser passer les deux hommes.
Rougeade, le journaliste et chef d’antenne de L’Éclair du Centre, tenta
quelques questions en direction de Merle mais celui-ci, lui ayant indiqué qu’il
le verrait plus tard, s’avança en direction de l’écluse.
– On l’a trouvé ce matin à l’aube.
L’homme avait été découvert flottant au bord du bassin par un promeneur
matinal. Les pompiers étaient encore sur place.
– Vous avez évalué l’heure de la mort ? avança Merle en direction de Caron
qui, penché sur le cadavre, inspectait les membres figés du noyé.
– À vue de nez, aux alentours de minuit, mais nous en saurons plus après
l’autopsie, précisa le légiste.
– Et la mort, noyade ? interrogea Merle.
– Pas de doute là-dessus, répondit Caron en ouvrant la bouche de la
victime, laissant apparaître une mousse blanche à l’intérieur de celle-ci, tout
en précisant : Mais ce sont ses mains qui m’intriguent, jugez par
vousmême…
Il souleva l’une des mains de l’homme et la montra au commissaire.
– Elles ont saigné, et les phalanges semblent écrasées, comme si…
– Comme s’il était tombé dans le bassin et qu’on l’avait empêché deremonter sur le quai, poursuivit Merle.
– Tout à fait, commissaire. J’ai déjà vu ce genre de choses dans ma
carrière.
– On connaît son identité ?
– Oui, dit Louchet en déployant un vieux portefeuille détrempé, il s’agit d’un
nommé Gobillard, Clovis Gobillard. Ce n’est pas un inconnu, toute la ville
l’appelle Pompon, un pauvre type, un clochard, un peu braconnier, qui
traînait toujours par monts et par vaux.
Merle regardait autour de lui et se demandait pourquoi on aurait voulu tuer
un tel individu, même braconnier, ici, à Aubigny-sur-Loire. À moins que le
pauvre homme ne se soit trouvé au mauvais endroit, au mauvais moment, et
qu’on se soit assuré de son silence en le faisant disparaître…
– Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? On communique à la presse ? interrogea
Louchet.
– Pas avant les résultats de l’autopsie, déclara Merle en s’éloignant vers
l’écluse.
Une grande agitation régnait sur le quai suite à la découverte du corps.
L’attroupement des riverains n’était contenu que par une cordée installée
par la police locale, délimitant un périmètre de sécurité établi. Chacun voulait
voir le visage de la victime et les pronostics allaient bon train, tant sur
l’identité du malheureux, sa face boursouflée le rendant méconnaissable, que
sur les circonstances de sa mort.
Merle alluma une Gitane avec difficulté. Le vent soufflait à présent sur le
port, lequel se situait à l’extrémité du bassin fluvial, à quelques mètres du
goulot où surgissaient les embarcations provenant de l’écluse n° 16 bis.
C’est là que les marins de toutes origines s’arrêtaient pour effectuer le plein
de provisions et d’eau potable. Certains choisissaient de se poser quelques
jours pour réparer leurs avaries, nettoyer le pont, faire quelques emplettes en
ville qu’ils gagnaient à vélo. Les professionnels se retrouvaient pour la plupart
à l’hôtel-restaurant de la Jonction dont les larges murs aux fenêtres
immenses encadraient la fosse où les embarcations s’engouffraient pour
rejoindre le fleuve.
Chaque bateau y trouvait sa place et s’amarrait au ponton perpendiculaire
au quai. Les voiliers d’un côté et les péniches de l’autre s’y côtoyaient.
Pourtant, mariniers et touristes ne se mêlaient pas les uns aux autres.
Certes, la solidarité était de mise, mais à terre on ne se mélangeait plus.Comme si l’eau était le symbole d’unité et de fraternité et que la terre ferme
était celui du rang et de la condition sociale.
– Tu vas faire une enquête de voisinage et, surtout, arrange-toi pour savoir
ce que tous ces gens faisaient aux alentours de minuit et s’ils n’auraient pas
entendu quelque chose sur le quai, dit-il s’adressant à Marchand. Tu me
rejoindras à L’Escale, le café de la Jonction.
La pluie redoublait et Merle remonta le col de son manteau sur sa nuque.
Sale temps pour se noyer, pensa-t-il, alors que l’ambulance, suivie du
véhicule des pompiers, quittait le quai en direction de l’hôpital.
L’eau du canal avait le reflet du ciel, en plus teinté, en plus sale, en plus
sombre, de quoi donner des idées noires à n’importe quel passant.
Merle contourna la fosse reliant le canal au bassin. Celle-ci était au plus bas
et ne devait, à ce titre, n’être qu’à deux mètres cinquante de profondeur.
Une buée opaque s’était déposée sur les vitres du café, dissimulant
l’intérieur de l’établissement de la vue des badauds.
Merle poussa la porte. Des hommes jouaient aux cartes, près de l’une des
fenêtres leur permettant de surveiller les embarcations et les nouveaux
arrivants. Le cafetier s’affairait derrière son comptoir, lavant, essuyant et
relavant avec automatisme le percolateur. Le brouhaha s’était tu subitement
avec l’entrée du commissaire, certains regards se dirigeaient vers lui,
d’autres semblaient l’ignorer volontairement.
S’approchant du zinc, Merle remarqua la une de L’Éclair du Centre.
L’éditorial revenait sur la récente découverte d’un trésor gallo-romain mis au
jour par des chercheurs dans la région d’Arleuf et sur la toute nouvelle
prouesse du coureur cycliste belge Eddy Merckx qui venait de battre le
record du monde de vitesse sur vélodrome.
– C’est pas ici que ça arriverait ! lança un habitué accoudé au bar.
– Dire que même en 1972 on trouve encore des trésors de cette époque…
lui répondit un marin agrippé à son verre comme à une bouée de sauvetage.
– Et pour vous, ce sera ? dit le patron du café ens’adressant à Merle.
– Une bière pression. On peut téléphoner ?
D’un signe de tête, l’homme indiqua à Merle la cabine près des toilettes.
– Allô, Lamoise, tu as des nouvelles de Leclerc ? Toujours en planque. Bon,
tu vas venir me rejoindre à Aubigny-sur-Loire, j’ai besoin de toi. Mais avant,
tu vas chercher tout ce qu’on peut trouver sur un certain Clovis Gobillard.Oui, Gobillard ! Je suis à la Jonction, j’y resterai quelques jours, tu pourras
me joindre à L’Escale, près de l’écluse Saint-Maurice. Passe voir Caron, le
légiste, avant de venir me rejoindre, j’ai bien l’impression qu’il a des choses à
nous raconter.
Lorsqu’il ouvrit la porte de la cabine, les regards qui tentaient de deviner le
contenu de la conversation se détournèrent encore.
– Belote ! s’esclaffa l’un des joueurs de cartes.
– Vous venez pour l’enquête ? interrogea le patron, en s’essuyant les mains
sur son tablier noir.
– Oui. Vous connaissiez la victime ?
Le tenancier interrogea :
– C’est Pompon ? C’est bien lui ?
– Oui, un dénommé Clovis Gobillard.
– Pour sûr que je le connais, d’ailleurs ici tout le monde connaissait Clovis. Il
faisait partie du patrimoine local, vous pensez, depuis le temps… Un gars
sympathique mais qui avait le vin triste… Un garçon sans histoires qui vivait
à l’écart de ce foutu monde de fous. Parfois, je me demande si ce n’était pas
lui qui avait raison !
– Tu penses, vivre dans une caravane ! lança un pêcheur accoudé au
comptoir près de Merle.
– Bon, c’est vrai, il avait l’ardoise, mais il payait toujours. Il faisait des petits
boulots à droite à gauche et il s’en tirait comme il le pouvait, bien que ces
derniers jours il divaguât complètement et prétendît qu’il serait bientôt riche,
même très riche… Pauvre Pompon, mourir noyé…
– Lui qui n’aimait pas l’eau ! poursuivit le pêcheur.
– Il avait de la famille ici ? interrogea Merle.
– Non, pas vraiment, de temps à autre il allait se réchauffer et se laver chez
les Godard, mais de la famille…
Parmi les hommes installés à table dans la salle, certains souriaient à
présent, semblant se moquer de la condition du défunt.
– Vous avez des chambres ? demanda Merle en s’adressant au patron de
l’établissement.
– Il m’en reste deux pour ce soir.
– Une suffira.Est-ce parce qu’il vivait seul dans un appartement devenu bien trop grand
pour lui ou qu’il aimait sentir les choses, respirer l’atmosphère de la mort qui
rôdait toujours près de lui, qu’il préférait rester sur les lieux à chaque fois que
l’occasion s’en présentait ? C’était pour lui un véritable rituel, un besoin
charnel, prendre possession d’un environnement que beaucoup auraient fui,
s’imprégner des odeurs, se fondre dans le paysage jusqu’à traverser le miroir
qui le séparait du roman à la réalité. Le crime n’était-il pas en fait qu’un
roman tragique dont les héros auraient mal tourné ?
Marchand entra dans le café, transi de froid, échappant à la pluie qui
redoublait de force. Il s’avança vers Merle et celui-ci lui désigna une table
libre.
– Un Viandox ! s’esclaffa Marchand s’adressant au patron.
Puis, sortant un vieux carnet de sa poche tout en ajustant ses lunettes,
Marchand se mit à faire à voix basse un compte rendu succinct de l’enquête
qu’il venait de mener.
– Quatre bateaux sont arrivés depuis quelques jours en provenance de
Nevers, et un de Digoin depuis ce matin. Ils sont restés à quai. Des touristes
essentiellement : un jeune couple venant de l’Yonne, les Baron ; les Smith et
Anderson, deux couples de retraités anglais qui visitent la France en canaux ;
Chazal, un type bizarre, un peu anar, qui vit sur son bateau toute l’année ; et
un Belge, Van Neuven, qui est également de passage dans la région.
– Tu les as vus ? interrogea Merle.
– Le jeune couple Baron, les autres étaient absents. Ces deux-là sont en
voyage de noces, ils sillonnent la région par les canaux. Ils m’ont tout l’air
d’être étrangers à l’affaire.
– Tu vas rentrer au bureau, essaie de voir si tu as quelque chose sur eux.
Moi, j’irai rendre visite à ton anar et au Belge.




Merle regardait par la fenêtre de sa chambre, un meublé qui était imprégné
par des odeurs de crasse et d’encaustique. Le papier peint n’était pas des
plus récents et les draps blancs tranchaient avec la couleur du parquet. Le
patron de L’Escale lui avait précisé qu’il pourrait dîner à partir de 20 heures
et Merle avait bien l’intention de profiter de ce laps de temps pour rendre
visite aux deux touristes qui étaient revenus sur leurs embarcations peu
avant la tombée de la nuit sur le port.
On accédait aux bateaux par un plateau flottant et Merle dut s’y reprendre à
deux fois pour descendre du quai et parvenir sur le ponton instable menant
au Vertigo II. Le voilier était modeste. Chazal était assis sous l’auvent près
de la cabine. Une caisse de bouteilles vides encombrait le passage.
Apercevant le commissaire, l’homme la repoussa du pied en grognant :
– C’est pour quoi ?
Merle sortit sa carte en guise de réponse.
– Police judiciaire. Vous êtes Hubert Chazal ?
– Qu’est-ce que vous y voulez à ce voilier ?
– À lui, pas grand-chose, mais j’aurais quelques questions à poser à son
propriétaire.
– Vous l’avez devant vous.
– Vous êtes à la Jonction depuis longtemps ?
– Ça dépend…
– Vous connaissiez Clovis Gobillard ?
– Je n’ai rien à vous dire !
Merle connaissait bien ce genre d’individu. Après un long silence, il déplia
une chaise en toile et vint s’asseoir près de lui. Son teint hâlé ne pouvait
masquer un vif penchant pour la bouteille.
– Vous voulez savoir si j’étais dans ma coque hier soir ?
– Par exemple, répliqua Merle.– Eh bien oui, j’étais là, tiens, assis où vous êtes en ce moment, et
j’écoutais la radio.
– Toute la nuit ?
– Non, bien sûr, après cinq ou six verres de prune, je suis allé me coucher.
– Et vous n’avez rien entendu ?
– Non, rien de rien, pas un bruit, pas un souffle, rien, je vous dis !
– Pourtant, la nuit, on entend tout ce qui se passe à quai…
Merle regardait en direction du bateau appartenant au jeune couple Baron,
amarré non loin de celui de Chazal.
– Si vous parlez des deux tourtereaux d’à côté, alors là, j’veux bien que j’ai
entendu des choses, dit-il en riant. Même que j’en ai vu, des choses, pas
besoin de télé…
Merle s’approcha de l’entrée de la cabine.
– Vous permettez ? demanda-t-il en descendant les trois marches l’amenant
vers l’intérieur du voilier, suivi de Chazal qui lui emboîta le pas.
– Et cette nuit ? Sur le quai ?
– Peut-être, mais je ne sais rien. Et puis je n’aime pas les flics !
Chazal était imposant de par sa stature, ses mains boudinées et sales
semblaient enflées, son visage bouffi par l’alcool. Une vieille guitare était
posée sur la couchette près de lui, en équilibre sur d’anciens livres.
– Et même si je savais… continua-t-il, laissant un silence avant de
poursuivre, je ne dirais rien. Ce ne sont pas mes affaires.
– Un homme est mort, noyé, cette nuit, répliqua Merle.
– Oui, je sais, ici tout se sait très vite. Et alors ?
– Vous connaissiez Pompon ?
– Comme tout le monde ici, il m’arrivait de boire un verre ou deux avec lui
lorsque je faisais halte à la Jonction, mais sans plus. Un sacré type, ce
Pompon !
– Il vous faisait des confidences ?
– Des confidences de poivrot… Tiens, pas plus tard qu’hier, il m’a assuré
qu’il en aurait bientôt fini avec la misère… Pauvre gars, il devait déjà avoir
pris la décision de quitter ce bas monde…
– Il avait de l’argent ?– Pensez donc ! Mais il m’avait remboursé ses deux ou trois dettes il y a
quelques jours, comme un vrai seigneur ! Ça m’avait étonné sur le coup, je
n’aime pas trop ce genre de comportement, c’est toujours louche. Il était
devenu hautain. Si j’avais su qu’il avait une méchante idée derrière la tête…
Chazal avait repris son air sombre. Il se resservit un plein verre de prune
avant d’ajouter, provocateur, en direction de Merle :
– Je ne vous en propose pas, vous êtes en service !
Puis, poursuivant :
– Rien d’autre, commissaire ?
– Je pense que nous nous reverrons bientôt.
– Ah si, rétorqua Chazal, moi je vous dis ça comme ça, mais la prochaine
fois vous enlèverez vos chaussures pour monter sur mon bateau, c’est une
vieille tradition de marins, chez nous !

Merle marchait sur le quai, regardant la Loire qui serpentait. Il n’avait pas
appris grand-chose, sinon que Gobillard, alias Pompon, avait réglé ses
dettes il y a peu, ce qui concordait avec ce que lui avait déclaré le patron de
L’Escale.
Le Nautile, la péniche aménagée de Van Neuven, était amarré à quelques
dizaines de mètres du bateau de Chazal. Un drapeau aux couleurs de la
Belgique flottait en haut d’un mât fixé au-dessus de la cabine de navigation.
Muni d’un balai-brosse, un homme frottait le pont énergiquement malgré la
pluie qui tombait sans discontinuer.
– Police judiciaire, pouvons-nous parler quelques instants ? Vous êtes bien
Jean Van Neuven ? demanda-t-il en s’engouffrant dans l’habitat.
L’autre répondit par un signe de tête affirmatif.
– Entrez, dit-il à Merle.
Sous son ciré bleu, Jean Van Neuven était vêtu d’un pantalon blanc et d’un
polo de jersey à rayures rouges. Coiffé d’une casquette de yachtman, il
dégageait une nonchalance mesurée et un charme qu’il avait dû
certainement utiliser bien souvent auprès des jeunes touristes au cours de
ses voyages. Les deux hommes, après avoir franchi le seuil de la cabine,
descendirent les quelques marches qui ouvraient sur une pièce assez
spacieuse et décorée avec goût.– Prenez place, proposa Van Neuven en désignant une banquette près d’un
hublot dont la vue donnait sur l’écluse.
– Vous êtes ici depuis combien de jours ?
– Trois jours.
– Vous venez de Belgique ?
– Oui, je suis en France depuis quelques semaines et je repars dès que ma
panne motrice sera résolue.
– Vous avez dormi ici cette nuit ?
– Oui, bien sûr.
– Et vous n’avez rien entendu ?
– Non, rien que je sache. C’est pour l’affaire ?
– Un homme est mort cette nuit, noyé près de l’écluse.
– Oui, je sais, les nouvelles vont vite ici, c’est comme par chez moi.
– Vous aviez rencontré la victime ?
– Pas que je sache.
Van Neuven montra une photo encadrée, accrochée entre deux hublots,
face à lui.
– Ça, c’est chez moi, dit-il.
La photo représentait une grande maison en brique entourée d’arbres
fruitiers et de parterres fleuris de tulipes multicolores. Une femme, encore
jolie, blonde, au teint de lait, se tenait assise dans le gazon fraîchement
tondu et posait, souriante, pour la circonstance.
– C’est votre femme ? demanda Merle.
– Oui, c’était ma femme. Elle a quitté ce monde il y a un mois à peine,
monsieur le commissaire. Un sale coup, je ne m’en remets pas, une
mauvaise maladie. J’avais pensé un moment fuir tous ces souvenirs, mais je
crois bien que c’est peine perdue. Je vais me résoudre à vivre avec, seul,
dans l’attente de la rejoindre…
Merle n’insista pas. Une fois de plus, il n’en avait guère appris sur la mort
de Clovis Gobillard.
Le trajet entre le quai et L’Escale, bien que distant de quelques dizaines de
mètres, lui parut interminable. La pluie s’était arrêtée subitement laissant
place à un paysage désolant dont les couleurs se mêlaient à celles du fleuve.Un banc abrité près de la réserve d’eau potable était à mi-parcours et Merle y
fit une halte, regardant la berge face à l’écluse où les cygnes s’étaient
rassemblés.
La Belle Marinière, une péniche bien connue, s’était engagée dans la fosse
entre canal et fleuve ; son moteur toussait et deux mariniers, revêtus de
cirés, s’affairaient à attacher solidement l’embarcation aux bittes d’amarrage
avec de longues et épaisses cordes, plus communément appelées bouts,
afin d’éviter la projection du navire sur les parois du caisson lors de la
montée des eaux. L’un des deux hommes hurla tout à coup, alors que l’un
des bouts s’enroulait autour de son mollet. En un rien de temps, son collègue
se précipita vers lui pour le libérer avant que le cordage ne se tende et jura
quelques obscénités inaudibles en direction de son coéquipier. Les
parebattages et autres vieux pneus destinés à protéger la coque contre les chocs
dus aux remous venaient déjà s’écraser sur les parois du sas.
Merle s’était rapproché de l’écluse et regardait à présent La Belle Marinière
s’enfoncer vers le fond de la fosse pour rejoindre le niveau du fleuve. Deux
marins étaient sortis de L’Escale, alertés par les cris du marinier en difficulté.
Merle s’adressa à eux :
– Ça arrive souvent ce genre d’accident ?
– Non, mais sur un bateau tout est dangereux. Une seconde d’inattention
peut être fatale, j’en ai connu qui ont fini estropiés.
Un jeune homme, âgé d’une vingtaine d’années tout au plus, se tenait à
l’écart de la scène. Merle l’avait déjà aperçu le matin, lors de son arrivée. Il
marmonna quelques mots puis enfourcha sa bicyclette et gagna la petite
route rejoignant le centre du bourg.
L’eau était arrivée à niveau du bassin et les deux portes, libérées de toute
pression, s’ouvraient à présent. L’un des deux matelots avait regagné la
1cabine de pilotage et manœuvrait avec le macaron en regardant autour de
lui, sans grande conviction. L’habitude devait être l’un des plus grands
dangers de cette navigation paisible. Les deux hommes sur le quai,
solidaires, détachèrent les cordes des boulards pour dégager la péniche et
celle-ci s’engagea dans le port pour y trouver une place convenable.
La pluie s’était remise à tomber et Merle se réfugia dans le bistrot, suivi de
près par les deux matelots du quai, occupés à commenter leurs expériences
mutuelles sur les dangers de la navigation.
L’inspecteur Marchand était au bar et s’approcha de Merle dès qu’ill’aperçut.
– Alors, patron ?
– Rien de bien précis. Tu avais raison. Chazal est un drôle de personnage
et je suis certain qu’il ne nous dit pas tout. Van Neuven a l’air d’un brave
type.
– Louchet s’occupe d’interroger les Anglais.
– As-tu des nouvelles du légiste ?
– Oui, Caron a confirmé la mort par noyade, toutefois il émet des réserves
quant à la thèse accidentelle. Après analyses, Gobillard aurait eu les
phalanges des doigts écrasées.
– Comme si on avait voulu l’empêcher de remonter sur le quai…
– C’est ça, patron.
– Un homicide, donc ?
– Cela ne fait aucun doute.
– Et le parquet ?
Merle commanda deux Viandox avant de poursuivre :
– Je vais appeler le juge Mornay, je pense qu’il appréciera.
Avec la nuit tombée, la pluie avait cessé et, de la fenêtre de sa chambre,
Merle pouvait apercevoir les embarcations alignées le long du quai. La
nature s’était endormie. Seule la porte d’entrée de L’Escale claquait de
temps à autre, annonçant les entrées et sorties des clients, faisant vibrer les
grandes vitres recouvertes d’annonces locales.
En sortant, il s’engagea dans le long couloir donnant sur l’étroit escalier en
colimaçon recouvert de moquette à fleurs beiges avant de gagner la salle
commune du café-restaurant. Albert, le maître des lieux, s’affairait derrière
ses fourneaux et une jeune barmaid s’amusait des regards insistants, tout en
feignant d’ignorer les plaisanteries douteuses des habitués en mal de
confidences.
Dans un coin de la salle, un groupe de mariniers s’était rassemblé devant
une télévision et commentait les informations du jour ; à eux s’étaient joints
les deux hommes d’équipage de La Belle Marinière qui venait de faire escale
au port.
Van Neuven était assis près du groupe d’hommes et dînait en compagnie
du jeune capitaine en charge du port de la Jonction. Lorsqu’il aperçut Merle,​


le Belge leva son verre d’un geste amical en sa direction tout en poursuivant
sa conversation. Le chef d’antenne de L’Éclair du Centre, l’inévitable
Rougeade, était accoudé au comptoir et s’approcha du commissaire dès qu’il
le vit s’installer à table.
– Je peux ? demanda-t-il à Merle, en s’asseyant en face de lui avant
d’enchaîner : Vous avancez ?
– On avance, gentiment, mais on avance. Vous connaissez ce fameux
Pompon ?
– Oui, bien sûr, un brave garçon, qui avait un sérieux penchant pour la
boisson, mais un type sympathique, qui donnait des coups de main à droite
et à gauche. Drôle de fin tout de même… Mais dites-moi, commissaire, ne
me faites pas croire que votre présence ici, ce soir, est motivée uniquement
par l’enquête sur un suicide ou une mort accidentelle ?
– Bien vu, Rougeade ! Il n’y a rien actuellement d’officiel, mais je pense que
dès demain le parquet communiquera sur l’avancement de l’affaire.
– Un meurtre ?
– Peut-être bien, répondit Merle, évasif.
– Vous pouvez m’en dire un peu plus, commissaire ?
Merle poursuivit, esquivant la question :
– On m’a parlé d’une famille Godard à Aubigny, vous connaissez ?
– Oui, ils habitent rue de la Ferronnerie, près de l’église, une vieille famille
d’Aubigny. Lui travaille à l’usine et elle fait des ménages. Des gens bien,
courageux, qui ont élevé leurs trois enfants ; deux sont partis d’ici, l’aîné est
dans le commerce, je crois, et la fille s’est mariée il y a deux ans avec un
agent du chemin de fer. Quant au dernier, le jeune Frédo, il s’était attaché à
Clovis et je crois savoir qu’ils devaient tous deux s’adonner à de petits trafics
sans grande importance, du style braconnage ou autre…
L’inspecteur Louchet entra dans la salle en secouant son imperméable et en
tapant ses chaussures sur la dalle d’entrée. Ce dernier et Rougeade ne
s’aimaient pas. Pourquoi ? Le savaient-ils eux-mêmes ?
Rougeade, prétextant devoir assister à une réunion de conseil municipal
pour en rendre compte dans la prochaine édition du quotidien, se leva après
avoir salué Merle et sortit de L’Escale.
– C’est pour dîner ? lança le patron à Louchet, excédé sans doute par les
allées et venues d’une nouvelle clientèle détonnant avec les fidèles del’établissement.
– Un café ! répondit Louchet en s’installant face au commissaire.
– Et une carafe de rosé ! ajouta Merle en grignotant quelques frites.
– Je me suis rendu à la caravane de Pompon, enfin de Clovis Gobillard, on
y retourne ensemble si vous voulez. La fouille n’a rien donné. J’ai laissé un
agent sur place au cas où, pour protéger les scellés.
– C’est loin d’ici ?
– Non, à quelques minutes à pied.
Louchet était tenace et Merle le savait plus qu’un autre pour avoir eu
l’occasion de travailler avec lui à plusieurs reprises.
– J’ai pu interroger les deux couples anglais, ce soir, avec bien du mal, alors
qu’ils regagnaient leur bateau, vous savez, ces estivants qui naviguent sur le
Lady Jane. Impossible d’en tirer quoi que ce soit. Ils parlent un français
épouvantable et n’auraient rien vu ni rien entendu la nuit dernière. Il faudrait
faire appel à un traducteur…
Merle écoutait Louchet, distrait, en regardant à l’extérieur du bâtiment.
Dehors, un homme jeune essuyait d’un revers de manche les vitres donnant
sur la salle, cherchant sans doute quelques-unes de ses connaissances.
C’était le même que Merle avait surpris à plusieurs reprises, semblant épier
les faits et gestes des enquêteurs.
– Vous connaissez ce type-là ? demanda-t-il à Louchet.
– Oui, c’est le fils Godard.
– Je me demande bien ce qu’il cherche…
L’heure tournait. Van Neuven sortit de L’Escale accompagné du capitaine
du port. Les deux hommes furent suivis dans la foulée par trois marins dont
l’un, titubant, était maintenu sous les aisselles par les deux autres.
Le jeune couple Baron revenait à vélo après avoir sillonné la campagne
environnante.
Il se faisait tard et Louchet prit congé de Merle. Les deux confrères se
donnèrent rendez-vous le lendemain, près du port, pour aller inspecter une
nouvelle fois l’habitation de Clovis Gobillard.


1 . Macaron : nom donné à la barre sur les péniches.




Merle avait passé une nuit agitée. Un bateau s’était sans doute amarré en
pleine nuit avant le passage de l’écluse et ses occupants étaient venus loger
dans une chambre près de la sienne, ignorant l’heure tardive et parlant à voix
forte, du moins assez pour le réveiller en sursaut.
Il avait eu beau se tourner et se retourner dans son lit, Merle n’avait pu
retrouver le sommeil et s’était installé dès 6 h 30 dans la salle commune pour
y prendre le premier café de la journée.
Albert, le patron de L’Escale, était déjà debout et dressait les tables dans
l’attente d’une clientèle matinale.
– Vous avez vu le journal, ce matin ? dit-il en montrant du doigt L’Éclair du
Centre.
– Non, répondit Merle, en tendant le bras.
– On y parle de Pompon et de sa chute dans le bassin.
Une photo de Clovis Gobillard était effectivement en deuxième page du
quotidien et un article interrogateur signé Rougeade posait les questions
essentielles, s’interrogeant sur cette mort dont il ne cachait pas le caractère
suspect.
– Il n’a pas perdu de temps… grommela Merle.
– Vous y croyez, vous, à cette noyade ? demanda Albert.
Merle ne répondit pas. Il n’en eut pas le temps d’ailleurs, car la porte
s’ouvrait sur Louchet et Marchand venus le chercher pour effectuer une visite
en règle de la caravane qui avait servi d’habitation au noyé.
L’habitacle de Clovis Gobillard était surélevé sur une multitude de
parpaings, certainement pour qu’il ne puisse s’enfoncer dans le sol, lui
donnant un semblant de stabilité destinée à faire face aux intempéries de
l’hiver.
Située sur une butte, du haut de laquelle on pouvait contempler la Loire, la
caravane régnait, seule, dans cette nature sauvage. C’était un autre monde,
une autre vie, loin des commodités devenues indispensables à chacun. Ici,pas d’électricité ni d’eau potable, juste une carcasse, partiellement abritée
par quelques saules, provoquant le temps. Celle-ci avait dû être blanche à
l’origine mais les moisissures et la rouille avaient pris l’ampleur du temps,
laissant à chacun la vue d’un spectacle édifiant de saleté dû à un manque
avéré d’entretien. Les trois hommes s’approchèrent de la porte après avoir
salué l’agent en faction et gravirent les deux parpaings leur permettant
d’accéder directement au petit espace servant de cuisine et au salon que le
propriétaire avait transformé en salle à coucher.
Un fouillis sans nom y régnait : papiers divers se mélangeant aux bouteilles
vides, boîtes de conserve ouvertes se superposant, sous-vêtements usagés
et sacs en plastique remplis d’habits froissés que le défunt propriétaire avait
empilés.
Machinalement, Merle ouvrit quelques tiroirs, avec difficulté, et fit un
inventaire succinct de leur contenu, sans y trouver le moindre indice pouvant
l’orienter sur une piste quelconque.
Rien n’échappait à la vue des trois hommes. Louchet ôta les draps
bouchonnés qu’il roula sur le sol pour mettre au jour un vieux matelas taché
dont les ressorts déformaient la toile rayée.
Dans le local étroit servant de cabinet de toilette, Clovis avait entassé
quelques cartons et sacs à ordures. Ce bric-à-brac devenait démoralisant.
Une odeur infecte était omniprésente et c’est en apnée que les trois hommes
ressortirent de l’habitacle de fortune en concluant que, décidément, il n’y
avait rien à conserver ni à protéger dans ce lieu et que l’agent en faction
pouvait vaquer à d’autres occupations.
L’inspecteur Marchand avait récupéré un vieil attaché-case dont la
fermeture avait rouillé et qui contenait des papiers administratifs relatant
l’itinéraire professionnel de Pompon. Un parcours bien maigre, quelques
lettres d’embauche, une attestation récente de non-imposition, une dizaine
de bulletins de salaires et quelques photos en noir et blanc aux contours
biseautés, souvenirs de jeunesse où l’on pouvait voir de jeunes gens posant
près de leurs vélos dans une rue pavée de la ville.
Le centre-ville d’Aubigny était situé à quelques centaines de mètres de la
Loire, non loin de l’endroit où Clovis Gobillard avait séjourné. Marchand et
Louchet avaient proposé à Merle de le déposer en voiture à L’Escale, mais
celui-ci avait souhaité marcher dans les rues de la cité.
– Tu m’attendras vers la poste, avait-il simplement demandé à Marchand.
Il gagna la place principale et entra dans un petit café face à l’agence​
postale. Il s’engouffra dans la cabine téléphonique au sous-sol après avoir
commandé un Viandox.
Le juge Mornay était de bonne humeur, c’est du moins ce qu’il ressortit de la
conversation qu’il eut avec lui. Les deux hommes, compte tenu des éléments
recueillis et du rapport du médecin légiste, ne pouvaient que conclure à un
homicide.
La pluie avait cessé.
Pompon faisait la une du journal local. Merle aperçut Rougeade accoudé à
la fenêtre du siège de la rédaction du quotidien. Les deux hommes se firent
un signe de tête et Merle poursuivit sa route jusqu’au croisement de la petite
place où s’installaient jadis les marchands de fromages et de volailles. La rue
de la Ferronnerie se situait sur la gauche, étroite et pavée. Combien de fois
Clovis l’avait-il empruntée pour rejoindre le foyer des Godard ? Un enfant
d’une dizaine d’années réparait une vieille bicyclette, selle contre terre, sur le
trottoir face à lui et faisait tourner sa roue avant.
– Bonjour gamin, la maison des Godard ? demanda Merle.
– C’est la troisième à droite, répondit l’enfant en reniflant. Ça fera un franc,
poursuivit-il tout en enfonçant sa casquette sur ses oreilles.
Merle sortit de sa poche son vieux porte-monnaie et fit virevolter une pièce
en direction du jeune poulbot.
– Tu t’achèteras des rustines !
– C’est tout ? lança l’autre en détalant.
Merle ne prêta aucune attention à la réflexion du gosse.
Un monceau de sacs-poubelles débordait de l’entrée de la cour où
plusieurs appartements en enfilade abritaient quelques foyers de familles
nombreuses. Des enfants, plus jeunes ceux-là, jouaient dans l’enceinte à
l’abri des regards curieux. Une femme posait du linge sur un fil tendu entre
deux piquets. À la vue de Merle, elle baissa les yeux.
– Mme Godard ?
– C’est au premier, la deuxième porte à gauche… répondit-elle, fébrile.
Merle monta les quelques marches en béton séparant la cour des étages.
Une femme d’une cinquantaine d’années l’attendait sur son paillasson.
Merle comprit alors qu’il se trouvait devant celle qu’il recherchait.
– Vous venez pour Clovis ?– Oui, madame Godard je pense ?
– Entrez, dit-elle, en s’écartant pour le laisser passer.
L’intérieur était propre, des photos d’enfants encadrées ornaient le grand
buffet ciré et des poupées de foire, de toutes tailles et de toutes origines,
étaient disposées un peu partout, sur chaque meuble. Le parquet grinçait à
chaque pas. Une odeur de cuisine venait de la pièce voisine, un plat mijotait
sur la cuisinière familiale, un ragoût de mouton… Ce fumet lui rappelait son
enfance chez sa grand-mère ; le même qui s’échappait de la cocotte en fonte
et se mêlait à l’odeur du café, très tôt le matin.
Alice Godard était de taille moyenne, ses joues rosées et sa peau blanche
lui donnaient un air angélique. Elle dégageait une certaine empathie mais le
sourire qu’elle s’efforçait d’afficher ne trompa pas Merle. Le journal du jour,
posé sur la table recouverte d’un napperon brodé, était ouvert à la page des
faits divers.
Avant que Merle n’ait le temps de s’adresser à elle, la femme ouvrit la
fenêtre, couverte d’une fine pellicule de buée et, tout en se penchant
audehors, s’écria :
– Ne vous écartez pas, les enfants ! Pas de bêtises !
Puis s’adressant au commissaire :
– J’ai fait du café, vous en prendrez bien un fond ?
Merle acquiesça.
Les tasses qu’Alice Godard sortit du bas du buffet n’avaient pas dû servir
beaucoup et elle prit soin de les essuyer, soucoupes comprises, avant de les
installer sur un plateau métallique qui, lui aussi, était recouvert d’un napperon
finement cousu.
– C’est vrai, ce qu’on raconte en ville ? questionna-t-elle comme pour se
persuader du contraire.
– Vous voulez parler de la mort de Clovis Gobillard ?
– Oui, on dit ici qu’il ne s’est pas noyé tout seul !
– Effectivement. Depuis combien de temps le connaissiez-vous ?
– On s’est toujours connus, je crois… L’école, les jeux, les bals…
– Quels rapports aviez-vous avec lui ?
– Clovis était un peu de la famille, un brave garçon, il était plus qu’un ami,
c’était comme un frère ou un oncle… dit-elle en regardant la photo d’un jeune