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Transe

De
498 pages
Vous vous réveillez, le corps couvert de sang et l’esprit confus, dans un bâtiment abandonné, aux fenêtres condamnées et aux issues verrouillées.
Pourquoi vous trouvez-vous ici, quel est cet endroit et comment vous en échapper ?
Un ennemi invisible, qui semble rôder à proximité, vous laisse des messages et des indices mystérieux, en rapport avec votre passé. Pour survivre et comprendre les raisons de votre enlèvement, vous devez franchir les nombreuses zones qui vous séparent de la sortie, tout en élucidant les énigmes placées sur votre chemin.
À la frontière du roman et du jeu de rôle, « Transe » est un thriller où vos décisions influencent le déroulement de l’histoire et sa conclusion.
Parviendrez-vous à atteindre la dernière porte ?
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TRANSE

M.I.A



© Éditions Hélène Jacob, 2017. Collection Thrillers. Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-570-6 Note des auteurs


Le livre que vous découvrez est notre dixième publication et ne ressemble pas aux neuf
précédentes. Enfin, pas tout à fait…
Si nos thèmes et ambiances de prédilection y sont bien présents, la nature même de ce thriller
est particulière.
Cette fois-ci, après notre trilogie fantasy Les Affligés, nous avons souhaité marier notre envie
de suspense avec la passion d’Hélène pour le jeu de rôle et les « livres dont vous êtes le héros »,
tout en préservant la noirceur présente dans notre univers littéraire.
Transe est donc un titre à la frontière du roman et du jeu, avec un récit qui n’est pas linéaire :
en fonction de vos décisions, vous allez influencer le déroulement de l’histoire et sa conclusion.
Le livre peut être relu plusieurs fois, afin de tester divers choix et accéder à chacune des douze
fins possibles.
Si vous avez déjà eu l’occasion de pratiquer les « livres dont vous êtes le héros » tels qu’ils
étaient généralement écrits pour les adolescents des années 80-90, sachez que l’expérience que
nous vous proposons ne requiert pas l’utilisation de dés ou la création d’une fiche de personnage.
Nous vous recommandons néanmoins de garder un papier et un crayon à portée de main, car ils
vous rendront service, de temps en temps.
Dans un livre comme celui-ci, notez que la notion de « page » ou de « chapitre » est à oublier,
car elle est remplacée par celle de « section » : vous allez naviguer d’une section numérotée à une
autre, dans un désordre complet et volontaire ayant pour objectif de préserver l’aspect « jeu » du
roman.
Chaque fois qu’une partie se conclut par « rendez-vous en… », cliquez sur le lien
correspondant.
Enfin, nous vous invitons à jouer le jeu jusqu’au bout et à ne jamais revenir sur un choix en
cours de route, afin de préserver votre plaisir de lecture.
Bienvenue dans Transe ! – 1 –
Le bruit insistant de la pluie vous sort d’un cauchemar sans fin, dépourvu de sens. C’est en
poussant un cri plaintif, un peu enfantin, que vous vous redressez brutalement, l’esprit envahi par
une peur incontrôlable qui étouffe la moindre de vos pensées rationnelles.
Quelque chose en vous, plus puissant que votre conscience, vous affirme que vous n’avez rien
à faire là, que votre place est ailleurs. Pourtant, vos yeux sont encore fermés et vous ne savez
même pas ce que « là » et « ailleurs » signifient véritablement.
Dans l’air, une odeur étrange, nauséabonde, qui ne vous évoque rien de familier. Ou peut-être
celle d’un grenier, poussiéreux et mal ventilé, qu’on aurait rempli de détritus. Sous vos mains, la
dureté du sol et la piqûre de dizaines de gravillons, presque incrustés dans la chair de vos paumes.
Le silence règne, à l’exception du son rythmé de l’averse toute proche, qui tombe dru et vous
semble crépiter.
Votre corps oscille, comme privé de stabilité, malgré vos efforts pour conserver l’équilibre.
Vous vous faites la réflexion que rester en position assise ne devrait pas être aussi compliqué,
aussi douloureux. À peine esquissée, cette pensée vous paraît stupide. Pourquoi se soucier d’un
détail pareil, quand on ne sait même pas où l’on est ?
Vous inspirez bruyamment, à la manière d’un nageur resté trop longtemps en apnée, et décidez
d’ouvrir enfin les yeux. Ce simple mouvement des paupières déclenche instantanément une
migraine qui vous fait gémir. Pourtant, la lumière n’est pas coupable. La pénombre vous entoure
et seuls quelques rais blanchâtres marquent timidement le sol. Il vous faut plusieurs secondes
pour parvenir à mieux distinguer le décor, à lui donner un sens.
La chambre – car c’en est une, si l’on se fie à la présence du vieux lit contre le mur, juste
derrière vous – mesure à peine dix mètres carrés. Une armoire bancale et un fauteuil à bascule –
dont la silhouette caractéristique est facilement reconnaissable, malgré le faible éclairage – sont
les seuls autres meubles de la pièce.
Vos yeux cherchent rapidement de nouveaux points de repère. Des raisons de repousser la
panique qui s’insinue en vous.
Les planches obstruant la fenêtre bloquent presque toute la lumière du jour, elle-même
obscurcie par le temps pluvieux. Les murs sont sales, couverts de taches et messages divers que
vous ne pouvez que deviner, faute d’éclairage suffisant. Il vous semble reconnaître les lettres
« BH » à plusieurs endroits, tracées par une main malhabile, trop étirées verticalement. Mais

4 peut-être que vos yeux vous jouent des tours. Ou peut-être pas. Vous avez tellement mal au crâne
que réfléchir vous épuise.
Un chiffon blanc, posé en évidence sur le matelas défoncé, attire votre regard. Son état de
propreté relative, au milieu de cette pièce grise et abandonnée, vous surprend. Lui non plus n’a
rien à faire là. Sa présence n’est pas logique.
Par réflexe, vous ramassez le bout de tissu, sans trop comprendre pourquoi. En le voyant se
teinter d’une couleur plus sombre, vous le lâchez brusquement et examinez vos mains comme si
vous veniez de découvrir leur existence, en écarquillant les yeux.
Pas de doute, elles sont pleines de sang. Un sang qui sèche déjà, apparemment. Vous aimeriez
croire qu’il s’agit de peinture – bien que cette explication soit, d’une certaine façon, encore moins
crédible –, mais un examen plus approfondi vous indique que vos vêtements sont, eux aussi,
largement tachés de rouge sombre. Sur les bras, les jambes, le ventre. Seul un enfant pourrait se
salir autant. Quoi qu’il en soit, vous détestez peindre et vous n’aimez pas particulièrement cette
couleur. Trop violente, trop agressive. L’hypothèse d’une blessure s’impose, bien plus
logiquement que toute autre, même si votre peau a l’air intacte. D’où vient ce sang, si tant est
qu’il s’agisse de cela ? Élaborer le plus petit raisonnement susceptible de répondre à cette
question vous semble impossible. Trop fatigant, trop insurmontable. Votre migraine est telle que
les murs crasseux vous paraissent onduler et deviennent flous.
Vous ramassez le chiffon, frottez vos mains dessus sans trop de conviction, afin de vous sentir
un peu moins sale, et décidez de vous lever. Il vous faut de l’eau, une bouffée d’air frais,
n’importe quoi qui pourrait vous sortir de cette torpeur insensée.
Car vous le savez : la réaction la plus naturelle d’une personne dans votre situation serait de
courir, appeler à l’aide ou, éventuellement, céder à la panique et se mettre à pleurer. Pourtant, rien
de tout cela ne se produit, ce qui est absurde. Vous avez peur, oui. Mais l’émotion ne se traduit
que par un grand vide en retour. Une envie irrépressible de dormir. Un détachement anormal que
rien ne justifie. Pourquoi chaque mouvement est-il si difficile ?
Rester dans cette pièce ne vous aidera en rien, c’est une certitude. En titubant à moitié, vous
vous dirigez vers la porte, grande ouverte. Vous constatez qu’elle est, en partie, sortie de ses
gonds et a presque été arrachée au chambranle, malgré son épaisseur et son poids évident.
Quelqu’un a manifestement passé ses nerfs dessus, ce qui vous laisse imaginer une rage
incontrôlable.
Quel est donc cet endroit ? Qu’est-ce qui explique votre présence ici ? Vos derniers souvenirs
sont si… flous.
Vous franchissez l’ouverture d’un pas flageolant.

5 Rendez-vous en 41.

6 – 2 –
Vous relisez plusieurs fois les chiffres.
« 4-3-4-9-32-? »
On vous demande de trouver la fin de l’expression, c’est à peu près certain. Vous éliminez
d’emblée les dates et numéros de téléphone. Le format ne conviendrait pas.
Maintenant que votre état s’est un peu amélioré – vous avez toujours aussi soif, mais vos idées
sont redevenues plus claires –, vous commencez à mieux comprendre la psychologie de « la
voix ». Vous ne savez pas ce qu’elle vous veut, vous ne savez pas non plus comment elle vous
surveille, mais vous êtes à peu près certaine qu’elle apprécie l’espèce de partie qu’elle s’imagine
jouer avec vous. Pour qu’elle s’amuse, elle doit obtenir un minimum de satisfaction. Elle n’a
donc aucun intérêt à vous voir échouer et préfère sans doute que vous finissiez par trouver la
bonne réponse, chaque fois qu’elle vous teste. Dans le cas contraire, vous baisseriez les bras trop
rapidement et elle se retrouverait sans « partenaire ».
Ce qui signifie que ses énigmes doivent être d’un niveau de difficulté équilibré et faire appel à
des connaissances générales, pas à des informations personnelles ou complexes qu’elle serait
seule à détenir. Vous éliminez donc aussi d’autres hypothèses, comme les coordonnées
géographiques, les plaques d’immatriculation ou les numéros de comptes bancaires. Avec des
nombres, vous ne voyez finalement qu’une possibilité : il doit s’agir d’une suite logique.
Ce genre d’exercice n’est pas votre favori, mais vous aimez assez les casse-tête pour vous
laisser prendre au jeu. Celui-ci n’a pas l’air bien dur, car les valeurs sont petites. Vous devez
simplement chercher la formule qui permet de passer d’un élément à un autre. En murmurant,
vous vous mettez à compter.
Après quelques tests infructueux, vous poussez un léger cri de joie. Ça y est, vous avez
compris quelles opérations s’enchaînent et trouvé la solution ! Vous vous demandez ce que
signifie le nombre obtenu, mais vous vous doutez que « la voix » lui a prévu une fonction
ultérieure quelconque. Inutile de spéculer sur ses intentions, pour le moment.
Vous pliez le papier pour le ranger. Votre poche vous semble soudain bien vide et vous vous
inquiétez d’avoir perdu un objet important. Puis vous vous souvenez que vous avez laissé la clef
de l’appartement dans la serrure de la porte. Auriez-vous dû la récupérer ? Il y a peu de chances
qu’elle vous serve une seconde fois et retourner là-bas ne vous enthousiasme pas. Tant pis. Vous
préférez avancer.

7 Rendez-vous en 110.

8 – 3 –
Le plafond des douches est haut. Pas loin de quatre mètres, approximativement. Devoir gravir
les cinq marches de cet escabeau probablement branlant pour voir la pluie de plus près ne vous
enthousiasme guère, à la réflexion. De plus, la coupole au verre sale semble ne pas appartenir au
reste du bâtiment. Cette anomalie architecturale amplifie votre sentiment de malaise et vous
pousse à quitter la pièce au plus vite. Vous allez peut-être rater quelque chose d’intéressant, mais
vous en doutez. Et tant pis. Dans votre état, il serait idiot de prendre des risques inutiles, de toute
façon. Stress et manque d’équilibre ne font pas bon ménage. Mieux vaut éviter de vous casser le
cou pour rien.
Tout en luttant contre un vague sentiment de lâcheté un peu agaçant, vous tournez les talons
pour continuer d’explorer les lieux. Vous avez vraiment soif. Le bruit de l’averse qui tombe
toujours – nettement moins fort, depuis quelques minutes – amplifie votre envie de boire et
n’améliore pas votre humeur.
Rendez-vous en 181.

9 – 4 –
Vous traversez maintenant une zone hérissée d’antennes et parcourue de câbles qui filent
ensuite vers d’autres bâtiments. Ce toit servait apparemment de relais en tout genre : télévision,
radio, téléphone et électricité. Vous découvrez même un énorme groupe climatiseur, installé sur
une section plate, entre deux pentes. Ne sachant pas quelle mauvaise surprise Dorian a pu vous
réserver, vous restez à distance prudente des boîtiers de raccordement et autres systèmes dont
vous ne connaissez pas l’utilité.
— Arrête d’être aussi stressée, Lindsay…
Dorian semble très amusé de vous voir faire des détours.
— Cinq cadavres ont tendance à me rendre nerveuse, j’imagine que tu peux le comprendre…
— Ah… Mais n’oublie pas que l’un d’entre eux te doit sa triste fin…
Le souvenir des ciseaux et des plaies de l’homme ligoté dans le couloir en travaux vous serre
le cœur.
Ne réagis pas en criant, ne le traite pas de pervers et tiens-t’en aux faits… Rien que les faits…
— Que reprochais-tu à cet homme ? Je n’ai toujours pas compris son rôle dans cette histoire !
— Arthur Davis ? Oh, c’est assez simple… Il a accepté l’argent de Preston et encouragé – le
mot est faible – Hodgins à retirer sa plainte, pour qu’il ne reste que celle du gosse schizophrène.
C’est-à-dire pas grand-chose… Davis était un flic pourri, voilà tout… S’il avait fait son travail
au lieu de saboter et enterrer la procédure, le déballage de tout ce joli linge sale aurait
commencé dès le mois de juillet… et pas en septembre.
Vous essayez d’ordonner tous les éléments que vous avez découverts durant la journée. De les
assembler en une chronologie logique, allant de mai 1996 à la fermeture de Rashmoor, au
printemps suivant. Un ensemble encore flou prend forme, peu à peu. Mais il vous manque
beaucoup trop d’informations pour en tirer une conclusion claire et complète.
— Et Scarlett ? Pourquoi ? Et comment tu as pu lui trancher la gorge alors que je marchais
vingt mètres derrière toi ?
— Intéressant, c’est la seule que tu as appelée par son prénom… Je suppose que tu l’aimais
bien et que tu te sens coupable de sa mort. « Ah, si j’avais quitté le réfectoire plus vite, j’aurais
pu la sauver ! » Rassure-toi, ça n’aurait rien changé, le poison aurait agi de la même façon. Elle
agonisait déjà quand nous avons traversé les cuisines… L’art du minutage est essentiel…
— Le poison ?

10 — Oui, je sais que ça t’étonne, à cause de tout ce sang qui coulait de sa gorge… Mais tu n’as
jamais vu la plaie… Tout n’est que mise en scène, Lindsay… J’avoue être assez fier de la
mienne !
Vous tentez de vous remémorer les événements. Vous étiez perturbée par le regard de Scarlett.
Par l’idée que « la voix » venait de l’égorger, quelques instants plus tôt, et devait donc se trouver
à proximité. Et par tant d’autres choses… Votre répulsion pour la saleté et les germes, votre esprit
obnubilé par l’appel téléphonique reçu dans le réfectoire, le souvenir des deux cadavres
précédents, les messages et les énigmes… Sans compter la position de Dorian, penché sur le
corps, une main pressée sur la gorge de votre ancienne collègue… Non, vous n’avez pas vu la
plaie. Vérifier la cause de la mort était le cadet de vos soucis, à ce moment-là.
Depuis qu’il vous a révélé son vrai visage, vous n’avez jamais pris le temps de vous demander
comment Dorian s’est débrouillé pour être partout à la fois, organiser cinq meurtres, procéder à
votre enlèvement, remettre en route l’électricité, vous surveiller à distance ou transformer
Rashmoor en théâtre géant. Obnubilée par le « pourquoi », vous en avez oublié le « comment ».
Tant de détails à comprendre restent en suspens.
Trop d’informations, trop d’interrogations. Votre cerveau est complètement saturé et tourne en
boucle entre deux nausées, ce qui vous exaspère. Vous vous raccrochez à la discussion en cours,
pour ne pas vous perdre dans vos propres raisonnements.
— Tu n’as pas répondu à ma première question. Pourquoi as-tu décidé de la tuer ?
— Ça, je ne peux pas te l’expliquer sans te raconter le reste… Il va donc falloir que tu
patientes encore un peu…
Le grésillement du haut-parleur le plus proche s’arrête. Vous n’obtiendrez rien d’autre pour le
moment.
Le bâtiment d’entrée est presque visible. Un dernier changement de toit et vous arriverez sur
un édifice qui en est peu éloigné. L’ancienne laverie de l’hôpital. À partir de là, plus de mur
mitoyen. Vous devrez descendre et traverser la cour pour atteindre l’une des sorties de secours.
Vous vous rappelez bien le plan de cette zone où vous avez passé le plus clair de votre temps,
durant votre internat. À chaque pause, les employés qui travaillaient à l’accueil venaient fumer et
boire un thé ou un café, près de cette porte.
Tandis que vous avancez, l’envie de vomir devient plus forte. Vous avez beau essayer de lutter
contre cette idée fixe, tout vous ramène à votre état nauséeux. Encore. Il vous aura obsédée
pendant une grande partie de la journée, de plus en plus souvent. Sueurs froides, impression
d’étouffer, jambes qui vous portent à peine, mémoire défaillante… Que vous a fait Dorian, la nuit
dernière, pendant que vous dormiez ?

11 Vous demeurez immobile sur le toit et contemplez le crépuscule naissant. La porte du bâtiment
d’accueil se trouve là-bas, de l’autre côté de la cour. Un rectangle de lumière se découpe
nettement sur la façade et vous montre le chemin. Il ne vous reste plus qu’à descendre, si possible
sans tomber.
Rendez-vous en 205.

12 – 5 –
Vous aviez raison. La fine ligne verticale qui se découpait dans la pénombre, et qui vous guide
maintenant jusqu’au bout du couloir, marquait bien l’entrebâillement d’une porte. Celle-ci ne
laisse passer qu’une faible lumière. Dorian vous précède pour pousser le battant et vous constatez
que l’éclairage provient d’une lucarne rectangulaire. Les briques de verre dépoli insérées dans le
mur extérieur sont sales et un peu obscurcies par des dépôts noirâtres d’apparence gluante. Vous
les considérez avec dégoût et détournez le regard. La petite pièce de stockage est vide et triste,
elle n’a rien de notable à vous offrir. Presque rien.
Vous vous attendiez à tout – un nouveau cadavre, une nouvelle énigme ou une nouvelle
impasse –, mais pas à une trappe ouverte devant vos pieds ni à une échelle métallique plongeant
dans les profondeurs du sous-sol. Vous ne saviez même pas qu’il existait un niveau souterrain à
Rashmoor.
— Ne me dites pas qu’on va devoir descendre là-dedans…
— La seule autre solution, c’est de revenir en arrière, Lindsay. Mais si c’est pour se retrouver
à l’entrée du jardin, ça vaut pas le coup…
— Nous n’avons pas tout fouillé. Il y a peut-être des portes qu’on a ratées.
— On n’y voit rien, vous voulez faire ça en aveugle ?
Vous agitez la torche sous son nez, comme si la réponse était évidente. Dorian secoue la tête.
— Vous savez très bien qu’on va faire quinze mètres avec et c’est tout. Cette lampe peut
lâcher à n’importe quel moment.
— Et vous croyez que là, ce sera mieux ? Regardez ça, on ne voit pas plus loin que les cinq
premiers barreaux !
Il se penche au-dessus de la trappe.
— J’ai l’impression qu’il y a comme une flaque d’eau, en bas. Il doit y avoir un peu de
lumière. Un genre de soupirail.
Vous croisez les bras, en résistant à l’envie de frotter vos mains contre votre pull. Le sous-sol
doit être cent fois pire que tous les couloirs arpentés jusqu’ici. Humide, crasseux, lugubre.
— Lindsay, vous allez pas craquer maintenant ? Vous êtes claustro ou quoi ?
— Pas particulièrement, non.
— Ben alors, venez ! C’est pas en restant ici qu’on trouvera une sortie ou que vous y verrez
plus clair. Il faut qu’on arrive à changer de bâtiment.

13 — Et vous pensez que ce trou mène vraiment ailleurs ?
— C’est courant, dans ce genre d’endroit. Il doit y avoir d’autres trappes. Une espèce de
réseau de tunnels. Pour la maintenance et le stockage, ils font souvent ça. Si ça se trouve, celle-là
est une entrée secondaire. Peut-être qu’on va tomber sur un vrai escalier qui remonte quelque
part.
— Quelque part… C’est motivant…
Vous savez que votre réticence est pénible pour Dorian, mais vous imaginez le sous-sol
comme une véritable souricière. Une fois que vous serez dedans, qu’est-ce qui empêche « la
voix » de fermer derrière vous la seule issue et de vous laisser mourir dans l’obscurité ?
— Allez, Lindsay ! On va quand même pas se cacher et prendre racine ici ? Si on bouge pas,
ça va être pire. Vous voulez finir pareil que la femme du débarras ?
— Comment ça ?
— Ben oui, le premier cadavre… Terminer dans un placard, c’est un peu nul…
Une impression de malaise vous envahit. Quelque chose cloche, mais il vous faut remonter le
fil de la journée, si pleine de confusion, pour mettre le doigt dessus. Une conversation, un détail
qui n’est pas à sa place.
Dorian vous fixe avec attention. On croirait presque qu’il perçoit et analyse votre
raisonnement.
Vous parlez lentement, en énonçant la question tandis qu’elle se forme dans votre esprit. Les
mots qui sortent de votre bouche vous font horreur. Ils contiennent un doute effrayant, que vous
aimeriez repousser avec force, mais qui s’impose malgré tout.
— Comment… comment savez-vous qu’il s’agissait d’une femme ?
— Ben, c’est vous qui me l’avez dit, au tout début.
— Non. Quand je vous ai rencontré, je vous ai résumé ce qui s’était passé au premier étage et
j’ai juste parlé de « cadavre », sans entrer dans les détails.
— C’était après, alors…
— Non plus… J’ai mentionné quelques médecins de Rashmoor, nous avons évoqué certains
noms… mais je n’ai jamais dit que le docteur Minsk était une femme. Jamais.
Dorian ouvre la bouche pour protester, puis se ravise, comme s’il se rendait compte que nier
l’évidence ne le mènera nulle part. Il vous contemple avec une drôle d’expression. Une forme de
déception contredite par son regard, inhabituellement malicieux. Un peu cruel, aussi.
— Ah, j’aurais mieux fait de me taire. Quel dommage… On s’amusait bien, pourtant !
J’espérais qu’on allait faire encore un bout de chemin ensemble. Tant pis…
Son accent populaire a disparu, remplacé par une intonation plus neutre. Presque distinguée.

14 Une posture légèrement différente. Des épaules qui se redressent. Des gestes plus sûrs, où toute
trace de souffrance s’est volatilisée. La métamorphose s’opère devant vous, subtile et
impressionnante à la fois.
— Il te reste encore tellement de choses à comprendre, Lindsay… Et plus beaucoup de temps
pour y parvenir… Si tu veux survivre à Rashmoor, attrape-moi !
Il vous pousse violemment en arrière et vous tombez sur le dos en vous cognant la tête au
battant de la porte laissée entrouverte.
Dorian a disparu dans le trou lorsque vous vous redressez.
En bas, déjà lointaine, sa voix résonne :
— Lind… say !
Rendez-vous en 222.

15 – 6 –
Les barreaux métalliques de l’échelle sont rouillés et humides. Des particules collantes
adhèrent à vos doigts. En temps normal, cette sensation vous obséderait. Désormais, elle vous
indiffère presque.
Si vous deviez trouver un seul avantage à votre situation, c’est que Rashmoor paraît avoir
résolu en une petite journée un problème que des années de thérapie intensive n’ont jamais réglé.
Sous le poids des événements, supplantée par des angoisses supérieures, votre phobie est en train
de disparaître. La simplicité du phénomène vous étonne. Aucune théorie complexe ne pourrait
parfaitement expliquer les déblocages qui s’opèrent dans les méandres de votre cerveau. Vous
n’avez pas envie de les comprendre, d’ailleurs. Vous trouvez juste curieux que franchir ce cap
vous ait semblé si compliqué auparavant.
Vous descendez lentement, la torche coincée entre vos dents, en vous demandant si Dorian
vous attend en bas, tapi dans l’ombre. Sa voix, étouffée par la distance qui vous sépare, répond à
votre question muette.
— Par ici, Lindsay !
Par où ? Vous avez posé le pied à une intersection de tunnels et les sons résonnent dans toutes
les directions.
Vous regardez autour de vous et notez que des puits de lumière éclairent le sol en pierre à
intervalles réguliers. Ce sont de petites ouvertures grillagées – placées au pied des bâtiments en
surface, dont vous apercevez les briques rouges –, qui servent certainement à drainer les eaux de
pluie, ce qui expliquerait l’humidité du sous-sol. Celui-ci doit les diriger ensuite vers un réseau
d’égouts situé plus bas encore. Ou peut-être pas. Les souterrains ont l’air très anciens, plus que
les constructions victoriennes de Rashmoor. Leur utilité première n’a peut-être aucun rapport
avec la pluie, s’ils ont été creusés à une autre époque.
C’est Dorian qui vous fournit l’explication, en prenant le ton d’un guide touristique un peu
moqueur :
— Tu savais que l’hôpital a été créé sur les ruines d’une abbaye ? Les moines avaient
transformé tout le sous-sol en zone de stockage, entre autres usages. Idéal pour conserver leur vin.
Pratique, aussi, pour s’échapper en cas de révolte paysanne… Quand les premiers bâtiments de
Rashmoor ont été construits, on a décidé de garder tout le réseau souterrain et de l’adapter aux
besoins dits « modernes ». Ah, si ces vieux murs pouvaient parler ! Je te parie qu’il s’est passé

16 des choses étranges et souvent honteuses, dans ces tunnels…
Tout en l’écoutant monologuer, vous essayez d’identifier la bonne direction à prendre pour
vous rapprocher de lui et choisissez l’un des quatre chemins qui s’offrent à vous. Vous marchez
doucement, pour étouffer le bruit de vos pas, espérant découvrir Dorian au détour d’un virage.
Vous vous sentez assez forte et déterminée pour l’attaquer. Sa maigreur vous laisse penser que
vous pourriez avoir le dessus, si vous profitiez d’un effet de surprise. Malheureusement, vous
avez beau avancer, le volume de sa voix ne semble pas changer. Lui aussi se déplace.
— Ce qui est bien, avec ce sous-sol, c’est qu’on peut rapidement visiter tous les bâtiments…
Je n’ai pas le temps de tout te montrer, bien sûr, mais si j’avais évité ma gaffe malencontreuse,
nous aurions fait un petit détour pour voir la pièce où les moines se retiraient en pénitence. Un
endroit vraiment sordide, si tu veux mon avis… Hasard ou ironie bien trouvée, elle donne accès
au secteur où l’on enfermait les patients les plus dangereux. Tu dois savoir de quelle zone je
parle… L’aile ouest du quartier de haute sécurité. J’ai lu quelque part que, là-dedans, on gardait
certaines personnes attachées pendant des semaines, pour ne pas prendre de risques et éviter de se
compliquer la vie… Il faut croire qu’en prison, ces gens auraient été mieux traités. De quoi
regretter d’avoir plaidé la folie pendant leur procès, non ?
Vous le laissez parler, encore et encore. Ne pas l’interrompre, ne pas lui donner l’occasion de
comprendre votre intention. Sa remarque suivante ruine vos espoirs de le surprendre.
— C’est bien, Lindsay, tu es sur le bon chemin… Reste près de la lumière, cherche l’escalier
et retrouve-moi en haut… Si tu te dépêches, peut-être que je te récompenserai… Un peu d’eau te
ferait plaisir ?
Il parvient à surveiller votre progression dans le tunnel. Vous ne savez pas de quelle manière,
mais il vous voit. Comment espérer prendre l’avantage, avec un tel handicap ?
La colère vous gagne et vous renoncez à toute discrétion, en n’ayant plus qu’une envie : courir
et vous jeter sur lui.
Dans le clair-obscur du souterrain, les ombres se confondent. En tournant trop vite après une
nouvelle intersection, vous butez dans un enchevêtrement de vieux meubles placés en plein centre
du tunnel et vous chutez lourdement sur le sol pavé, en vous blessant les coudes et les genoux.
Un ricanement lointain vous parvient. Cette réponse vous fait enrager.
— Tu ne me fais pas peur et je finirai par te trouver !
— Mais j’espère bien, Lindsay, j’espère bien…
Rendez-vous en 95.

17 – 7 –
Vous mettez plus de dix minutes à escalader le tuyau. Vous étiez déjà peu douée à l’école,
quand vous deviez grimper à la corde pendant vos cours d’éducation physique, et vous n’avez pas
progressé depuis. Au contraire.
Tout en maudissant Rashmoor, Dorian, vos hallucinations visuelles et les difficultés qui en
découlent, vous remerciez silencieusement l’ancienne direction de ne jamais avoir remplacé le
système de gouttières en acier par une installation plus moderne et moins solide. Si vous deviez
escalader ainsi la façade de votre maison, vous n’êtes pas certaine que les descentes en cuivre et
PVC supporteraient votre poids sans plier.
Vous vous écorchez les mains à plusieurs reprises, en essayant de trouver des points d’appui
sur les colliers de fixation. Les pièces ont été façonnées assez grossièrement, avec des angles
aigus et des arêtes tranchantes qui dépassent ici et là.
Péniblement, vous atteignez le bord du toit supérieur. Vous continuez de grimper, en plaçant
vos jambes plus haut sur le tuyau d’écoulement, de manière à pouvoir passer par-dessus la
gouttière et ramper sur les premières tuiles, en direction du faîte. L’opération est laborieuse et
sans doute un peu ridicule, d’un point de vue extérieur. Vous parvenez toutefois à agripper la base
d’une petite cheminée, qui vous aide à terminer le parcours. Vos pieds franchissent le chéneau, à
leur tour. Vous avez réussi.
Essoufflée, couverte de minuscules coupures qui vous font grimacer à chaque mouvement,
vous vous remettez debout, puis gravissez encore quelques mètres pour rejoindre une zone plus
sûre, entre deux souches. Là, adossée aux vieilles pierres noircies, vous faites une pause, le temps
que le paysage reprenne une apparence plus normale.
— Pas mal, Lindsay, la technique de la tortue ! Ça manque un peu de style, mais c’est le
résultat qui compte, après tout…
S’il n’était pas terriblement dangereux et instable, Dorian vous ferait presque sourire. Depuis
que vous avez atteint les toits, il se comporte comme si vous étiez à nouveau compagnons
d’infortune. Ses commentaires moqueurs ne sont plus aussi mordants, aussi menaçants. Certes,
votre objectif principal est de maintenir un lien avec lui, mais qu’il s’agisse d’une stratégie
volontaire ou pas de sa part, le jeune homme vous pousse également à relâcher votre vigilance.
N’oublie pas qu’il a tué cinq personnes et que tu es sur sa liste…
— Alors, la suite de ton histoire ?

18 — Tu es trop pressée, Lindsay… Tu bouscules tes patients comme ça, quand ils ne te déballent
pas leur vie assez vite ?
— Eux me payent ! Et je peux boire du thé, pendant que j’attends.
Votre réponse le fait éclater de rire. Apparemment, il la juge très drôle.
— D’accord, tu as mérité une petite récompense… Alors, parlons de… Minsk ? Elle, tu la
connaissais bien.
— Pas tant que ça, elle était toujours débordée, souvent absente !
— Forcément… Preston lui refilait une grande partie de son propre travail. Il fallait bien
qu’il trouve le temps de rendre visite à toutes ses victimes…
L’accusation, une nouvelle fois, vous étonne. Le directeur, un violeur récidiviste ? Dubitative,
vous admettez néanmoins cette théorie, afin d’inciter Dorian à se confier.
— Minsk était au courant ?
— Bien sûr qu’elle était au courant ! Il la faisait chanter, pour qu’elle se taise. « Je ne dirai à
personne que tu as détourné l’argent de l’hôpital pour payer tes dettes personnelles, si tu ne dis à
personne que je me balade dans les couloirs avec mon trousseau de clefs… »
Les coulisses de Rashmoor vous paraissent de plus en plus étranges. Ces affirmations
sontelles vraiment fondées ? Quel rapport avec Dorian lui-même ? Et avec vous ? Vous ne comprenez
toujours pas comment les bribes d’informations éparses recueillies jusqu’à maintenant sont
imbriquées dans un ensemble cohérent.
Le ciel s’assombrit visiblement, vous devez vous dépêcher d’atteindre le bâtiment d’entrée.
Traverser les toits après le crépuscule est impensable. Ce serait l’épreuve de trop. Vous vous
remettez en route, les jambes flageolantes.
— Donc, Minsk protégeait le secret de Preston ?
— Entre autres choses, oui !
— Et Hodgins, alors ? C’était une gentille fille, pour ce que j’ai pu voir…
— Tellement gentille qu’elle s’est rétractée après avoir porté plainte contre Preston. Si elle
n’avait pas été aussi lâche, l’enquête aurait commencé deux mois plus tôt. À temps pour la
sauver…
— Sauver Hodgins ?
Vous savez très bien qu’il parle de quelqu’un d’autre. Vous espérez simplement qu’il va vous
corriger et révéler qui est cette femme anonyme si souvent évoquée. Dorian rit pour la seconde
fois. Raté.
— Pas encore, Lindsay, pas encore ! Je te donnerai son nom si tu te montres digne d’elle et
que tu termines son parcours, pas avant…

19 Vous regardez autour de vous. Les toits, si nombreux. Le clocher historique de Rashmoor, au
centre du site, dont la grosse horloge ne fonctionnait déjà plus en 1996. L’horizon voilé par la
bruine, où toutes les teintes de gris s’associent pour former un tableau désespérant, mais non
dépourvu de beauté. Le vert végétal qui se mêle au rouge des façades en briques. Les grillages,
les allées vides. Partout, le même silence.
L’étendue de votre solitude vous saute de nouveau au visage, plus pesante que jamais. Parler
avec Dorian en devient presque réconfortant. Vous relancez la discussion.
— Comment fais-tu pour m’entendre ? Les caméras de Rashmoor n’avaient pas de micros,
j’en suis certaine !
— Une longue préparation technique, Lindsay… J’ai eu le temps de penser à tous les détails,
tu vois… Dépêche-toi d’arriver et tu en sauras plus. Encore un bâtiment entre toi et moi…
Vous accélérez le pas.
Rendez-vous en 127.

20 – 8 –
Aucune autre porte n’est ouverte dans le couloir et vous commencez à désespérer, en vous
demandant comment vous allez quitter ce bâtiment. Depuis des heures, vous suivez un chemin
tracé pour vous, sans aucune échappatoire, et vous refusez de croire que vous avez pu rater une
éventuelle bifurcation, car la simple idée de faire demi-tour pour la chercher vous décourage.
Vous refaites votre trajet en pensée : chambres, douches, pièce commune et zone du personnel,
dans le premier bâtiment ; puis cuisines, réfectoire, jardin, secteur médical, sous-sol et quartier de
haute sécurité… Dorian a organisé pour vous une véritable visite guidée, en sélectionnant des
lieux précis et en mettant soigneusement en scène chaque étape de votre parcours. Vous
n’imaginez pas qu’il vous a menée jusqu’ici sans avoir un plan pour la suite. L’une des pièces
doit donner accès à un escalier, à un autre passage. Si ce n’est pas le cas, qu’êtes-vous censée
faire ?
Alors que vous recommencez à actionner la poignée de chaque porte, pour en avoir le cœur
net, vous remarquez un renfoncement au bout du corridor. Une espèce d’alcôve étroite qui
demeure invisible tant qu’on ne dépasse pas les dernières pièces verrouillées, en raison de
l’éclairage inégal du couloir. Elle est encombrée de vieilles armoires qui bloquent la lumière
provenant de son unique fenêtre. Une grande fenêtre ouverte… et sans barreaux.
Fébrile, vous vous glissez entre les meubles. Qui a eu l’idée de les placer ici, dans cette niche
exiguë transformée en débarras de fortune ? L’architecte de ce bâtiment ne devait pas avoir toute
sa tête, quand il a dessiné le plan de l’étage. Le renfoncement ressemble à une erreur de
conception, à une surface inexploitée qu’on aurait ensuite équipée d’une ouverture pour lui
donner une vague utilité.
À l’origine, cette fenêtre comportait évidemment des barreaux, comme l’exigent les normes de
sécurité. Dorian – qui d’autre ? – les a sciés pour dégager le passage et vous pouvez encore voir
des bouts de métal scellés dans la maçonnerie. Certains dépassent du cadre, comme autant de
dents inégales et coupantes.
En plaçant vos mains avec précaution, vous enjambez le rebord et restez ainsi, en équilibre
précaire, le temps de décider comment vous allez vous y prendre ensuite. Vous vous trouvez au
deuxième étage, mais l’édifice le plus proche, construit sur un seul niveau, est collé au bâtiment
de haute sécurité. Tous deux partagent quelques mètres de mur. Vous pouvez atteindre son toit,
en vous laissant tomber. Votre chute sera un peu brutale, mais pas dangereuse. C’est en tout cas

21 ce que vous espérez. Car vous savez très bien que votre état ne se prête pas vraiment à ce genre
d’acrobatie : la déshydratation engourdit vos muscles, rend vos gestes moins précis.
Pas d’autre choix, de toute façon…
Vous finissez de franchir l’ouverture en vous retournant, agrippez le rebord des deux mains
pour descendre le plus bas possible, le long de la façade, puis lâchez prise.
Rendez-vous en 233.

22 – 9 –
Vous choisissez de ne pas vous attarder dans cette pièce. Ses couleurs vous changent du gris
permanent et son ambiance est évidemment plus agréable que tout ce que vous avez vu depuis
votre réveil – à l’exception du jardin, peut-être. Néanmoins, elle ne doit pas vous détourner de
l’essentiel : trouver Dorian avec le crépuscule.
D’un pas trébuchant, vous continuez d’avancer dans le couloir.
Rendez-vous en 165.

23 – 10 –
Vous allumez la torche, essayez de diriger le maigre faisceau de lumière tremblotante vers le
verrou et composez le code à toute vitesse.
Les molettes bougent difficilement, le mécanisme aurait besoin d’être huilé. Vos mains, elles,
sont fébriles et manquent de précision. Votre vue est toujours un peu brouillée. Les secondes vous
paraissent beaucoup trop longues.
Au moment où vous alignez le dernier « 6 » avec les autres chiffres, la lampe se met à
clignoter. Une fois, deux fois. Elle s’éteint.
— Lindsay, il te reste trente secondes !
Le cadenas produit un petit déclic, ce code était bien le bon.
Vous poussez un cri de victoire, jetez la torche devenue inutile et soulevez le couvercle de la
caisse, sans réfléchir. Si un piège est placé à l’intérieur, tant pis. Vous n’avez plus le temps de
mesurer les risques.
Dedans, vos doigts trouvent une simple feuille de papier posée à la verticale, bien en évidence.
Vous la récupérez d’un geste précipité, puis partez en courant vers l’escalier.
Dans la pénombre, vous butez contre plusieurs obstacles, heurtez les étagères et manquez
tomber à trois reprises. L’ombre envahit la salle, de plus en plus vite. Vous accélérez.
Tandis que vous grimpez, vous posez inconsciemment les yeux sur le message. Trois mots
seulement, tracés en lettres si grandes et épaisses que vous parvenez à les lire sans difficulté.
« L’ISOLEMENT TUE ».
S’agit-il d’une plaisanterie ? Toute cette épreuve pour obtenir une espèce de maxime en
échange ? Vous lâchez le papier, déçue et énervée.
En haut des marches, les rais de lumières rétrécissent. Vous voyez la porte se refermer
lentement. Quelque chose vous dit que vous ne pourrez jamais la rouvrir si vous n’arrivez pas à
temps.
Rendez-vous en 194.

24 – 11 –
Aucune autre porte n’est ouverte dans le couloir et vous commencez à désespérer, en vous
demandant comment vous allez quitter ce bâtiment. Depuis des heures, vous suivez un chemin
tracé pour vous, sans aucune échappatoire, et vous refusez de croire que vous avez pu rater une
éventuelle bifurcation, car la simple idée de faire demi-tour pour la chercher vous décourage.
Vous refaites votre trajet en pensée : chambres, douches, pièce commune et zone du personnel,
dans le premier bâtiment ; puis cuisines, réfectoire, jardin, secteur médical, sous-sol et quartier de
haute sécurité… Dorian a organisé pour vous une véritable visite guidée, en sélectionnant des
lieux précis et en mettant soigneusement en scène chaque étape de votre parcours. Vous
n’imaginez pas qu’il vous a menée jusqu’ici sans avoir un plan pour la suite. L’une des pièces
doit donner accès à un escalier, à un autre passage. Si ce n’est pas le cas, qu’êtes-vous censée
faire ?
Alors que vous recommencez à actionner la poignée de chaque porte, pour en avoir le cœur
net, vous remarquez un renfoncement au bout du corridor. Une espèce d’alcôve étroite qui
demeure invisible tant qu’on ne dépasse pas les dernières pièces verrouillées, en raison de
l’éclairage inégal du couloir. Elle est encombrée de vieilles armoires qui bloquent la lumière
provenant de son unique fenêtre. Une grande fenêtre ouverte… et sans barreaux.
Fébrile, vous vous glissez entre les meubles. Qui a eu l’idée de les placer ici, dans cette niche
exiguë transformée en débarras de fortune ? L’architecte de ce bâtiment ne devait pas avoir toute
sa tête, quand il a dessiné le plan de l’étage. Le renfoncement ressemble à une erreur de
conception, à une surface inexploitée qu’on aurait ensuite équipée d’une ouverture pour lui
donner une vague utilité.
À l’origine, cette fenêtre comportait évidemment des barreaux, comme l’exigent les normes de
sécurité. Dorian – qui d’autre ? – les a sciés pour dégager le passage et vous pouvez encore voir
des bouts de métal scellés dans la maçonnerie. Certains dépassent du cadre, comme autant de
dents inégales et coupantes.
En plaçant vos mains avec précaution, vous enjambez le rebord et restez ainsi, en équilibre
précaire, le temps de décider comment vous allez vous y prendre ensuite. Vous vous trouvez au
deuxième étage, mais l’édifice le plus proche, construit sur un seul niveau, est collé au bâtiment
de haute sécurité. Tous deux partagent quelques mètres de mur. Vous pouvez atteindre son toit,
en vous laissant tomber. Votre chute sera un peu brutale, mais pas dangereuse. C’est en tout cas

25 ce que vous espérez. Car vous savez très bien que votre état ne se prête pas vraiment à ce genre
d’acrobatie : la nausée vous donne des vertiges et vous fait vaciller.
Pas d’autre choix, de toute façon…
Vous finissez de franchir l’ouverture en vous retournant, agrippez le rebord des deux mains
pour descendre le plus bas possible, le long de la façade, puis lâchez prise.
Rendez-vous en 135.

26 – 12 –
Vous vous rangez à l’avis de Dorian : la lampe vous sauvera peut-être la vie, dans le bâtiment
suivant. Autant économiser les quelques secondes de lumière qu’elle contient encore.
Toutefois, vous ne voulez pas quitter la remise sans essayer de décrypter au moins une partie
du message laissé sur la porte. Vous repoussez celle-ci aux trois quarts, assez pour que son angle
d’ouverture permette d’en observer presque toute la largeur, mais pas trop non plus, afin de
conserver un peu d’éclairage extérieur.
Comme prévu, le rai de lumière terne qui entre dans la remise ne suffit malheureusement pas
pour distinguer ce qui est écrit sur le bois. Vous ne voyez qu’une suite de traces
incompréhensibles. Marron sale et rouge sombre, sur le battant à contre-jour, se confondent. Sans
l’aide de la torche, c’est peine perdue.
En replaçant la porte dans sa position d’origine, vous soupirez. Tant pis, vous devez avancer.
Au téléphone, « La voix » a dit « Trouve les trois coupables qui manquent encore et je
t’offrirai la vérité. Mais fais vite, tout finira avant ce soir… » Vous ne savez pas quelle heure il
est, car vous avez perdu toute notion du temps. Une chose est néanmoins certaine, si vous
regardez dehors : les ombres des arbres se sont nettement allongées, depuis que vous avez franchi
le portillon du jardin.
Rendez-vous en 123.

27 – 13 –
Vous refermez doucement le portillon derrière vous, comme si de votre discrétion dépendait la
suite des événements. Ce qui n’est sans doute pas le cas.
Dorian place un doigt sur ses lèvres et vous fait signe de rester derrière lui. Son initiative vous
touche. Il ne connaît pas le secteur, est blessé alors que vous avez été épargnée, mais décide
quand même de marcher devant. Est-ce sa manière de vous montrer qu’il désire vous protéger ?
Son intention vous paraît un peu vaine, dans ce contexte étrange, mais vous lui souriez pour
indiquer que vous appréciez le geste.
Il emprunte le seul chemin gravillonné encore vaguement reconnaissable. L’invasion des
mauvaises herbes, au fil des années, a transformé toute l’apparence du jardin. De ce côté, on
trouvait surtout des massifs de fleurs. Un coin plutôt réservé aux femmes, d’après vos souvenirs.
Les hommes préféraient s’occuper du potager, un peu plus loin, après la resserre à outils. Mais
cette distinction n’a plus grande importance, car tout est désormais recouvert par une végétation
anonyme qui rampe et grimpe partout où elle en a la possibilité.
— Je continue par là ?
Dorian chuchote inutilement, selon vous. Qu’elle vous entende ou pas, « la voix » sait très bien
que vous vous trouvez dans les parages, puisqu’elle a fait en sorte de vous mener jusqu’ici. Et si
elle s’est cachée pour vous surprendre – ce qui n’aurait aucun sens, compte tenu de ses objectifs
et de sa façon de procéder –, elle n’a pu choisir qu’un endroit : la remise. Car même si les herbes
sont hautes, la pluie les a presque couchées. Personne ne pourrait s’y dissimuler.
Vous répondez d’une voix normale :
— Si elle est ouverte, la seule autre sortie se trouve en face, là-bas. On entrera dans un
bâtiment qui était une zone de traitement médical.
— Dedans, il y a quoi ?
— Je ne sais pas exactement, je n’ai vu que les plans et je n’y ai jamais mis les pieds. On y
pratiquait certains actes chirurgicaux. Les prélèvements sanguins, les vaccins, les soins courants,
ce genre de choses, aussi…
— Je déteste les seringues…
Il poursuit son chemin en direction de la resserre à outils, sans rien ajouter. De votre côté, vous
n’avez pas envie de parler. Votre migraine a atteint une telle intensité que chaque pas en devient
douloureux. Le décor, lui, s’est remis à onduler légèrement et semble changer de couleur quand

28 vous tournez trop vite le regard.
Quelle est la cause de cette rechute étrange ? Si l’air était pollué, vous n’auriez constaté
aucune amélioration de votre état durant votre visite du premier bâtiment. L’eau que vous avez
bue ? « La voix » vous a fourni une bouteille neuve, vous avez pu le vérifier. Et Dorian s’en est
également assuré.
Si ce n’est ni l’un ni l’autre, vous ne pouvez que revenir à vos premières hypothèses : une
maladie quelconque qui se manifeste par intermittence ou les séquelles d’un traumatisme qui s’est
produit pendant que vous étiez inconsciente. Pas un coup sur le crâne, puisque vous n’avez pas la
moindre bosse. Une drogue aux effets secondaires capricieux, alors… Mais pourquoi vous
infliger cela ? Dans quel but ?
Vous devriez demander son avis à Dorian, pour mettre un terme à ce monologue intérieur. Il
n’est pas psychiatre, mais jusqu’à maintenant, ses remarques pleines de bon sens semblent valoir
largement tous vos diplômes.
Rendez-vous en 239.

29 – 14 –
Accroupie en bordure du toit, vous saisissez deux tiges épaisses, puis pivotez sur vous-même
pour vous retrouver dos au vide. Vous vous mettez à genoux, puis à plat ventre, en essayant de
reproduire, dans l’ordre opposé, les gestes accomplis un peu plus tôt pour escalader le tuyau de
descente et la gouttière.
Vos mouvements manquent de souplesse et de précision, mais vous parvenez à entortiller vos
bras dans la végétation et à ramper lentement vers l’arrière. Vos jambes franchissent la limite de
la toiture et vous les repliez contre la façade, dans l’épaisseur du lierre, afin de trouver d’autres
points de suspension et répartir correctement votre poids.
Vous descendez graduellement et évitez de penser aux douleurs qui se manifestent dans tous
vos membres. Le saut que vous avez effectué entre deux des bâtiments a laissé des séquelles :
chacune de vos articulations proteste, plus ou moins intensément.
Bassin, ventre, poitrine… Votre corps franchit l’arête, peu à peu, et le soulagement vous gagne
quand vous perdez enfin de vue les tuiles couvertes de mousse. Vous êtes passée. Le plus difficile
est fait. Ne reste plus qu’à vous laisser glisser le long des lianes, sans gestes brusques.
Au moment où vous vous autorisez à respirer normalement, l’une d’entre elles casse. Des deux
mains, vous vous raccrochez à la seconde, prise de panique. Celle-ci montre rapidement des
signes de faiblesse. Vite, vous devez en saisir d’autres, une seule ne suffira pas…
Dans la précipitation, vous choisissez des tiges trop fines, pas assez solides. Elles se détachent
du mur ou craquent subitement. Vous auriez dû mieux observer la façade, avant de descendre. De
ce côté, le lierre grimpant a jauni par endroits et il paraît malade. Il est même sans doute en train
de mourir.
Incapable de trouver une bonne prise, vous dégringolez le long du mur et essayez de freiner
votre chute pour limiter la force de l’impact. Vous y parvenez à peine, en attrapant à tour de rôle
quelques-unes des lianes accessibles. Le choc final est violent et vous coupe le souffle.
Recroquevillée sur le béton et les mauvaises herbes, vous bougez vos orteils et vos doigts, un à
un, en priant pour que votre dos ne soit pas brisé. Les gestes sont douloureux, mais vous n’avez
rien de cassé. Une entorse à la cheville droite, peut-être. Et sans doute un poignet foulé.
Quelle conne… J’aurais pu me tuer…
Vous vous relevez avec des mouvements raides et saccadés. Jamais vous n’avez eu aussi mal
de votre vie. Si Dorian vous menace physiquement, comment allez-vous l’affronter ?

30 En boitant lourdement, vous vous dirigez vers la porte de service ouverte et regardez le ciel
une dernière fois avant d’entrer.
Rendez-vous en 157.

31 – 15 –
Avec une certaine réticence, vous abandonnez le papier et continuez d’avancer dans le couloir.
Vous dépassez une première chambre, apparemment vide de tout mobilier, puis passez devant
celle qui est mieux éclairée que les autres, en y jetant un coup d’œil, malgré vous. Un instant, la
tentation de retourner chercher le message mystérieux vous pousse à faire demi-tour. C’était une
idée stupide de renoncer aussi facilement à en découvrir la signification.
Mais la photographie que vous apercevez par terre, près du vieux lit rouillé et étroit qui occupe
la pièce, vous stoppe dans votre élan.
Rendez-vous en 72.

32 – 16 –
Votre phobie vous coûte peut-être une information précieuse, car aucun autre outil n’est
visible dans les cuisines, pas même une fourchette oubliée au fond d’un évier. On a abandonné
l’équipement lourd, mais les meubles laissés vides ne contiennent que de la poussière. Vous
tentez de donner quelques coups de pied au tiroir fermé, mais n’obtenez aucun résultat. Dorian
vous attrape par le bras, au moment où vous levez la jambe pour la cinquième fois.
— Je pense pas qu’il s’ouvrira comme ça, Lindsay. C’est le genre de serrure qui est pas très
costaude, mais il faut au moins un truc pointu pour la casser. Ou un bon marteau.
— Ou un pied-de-biche !
Il ne répond rien, alors qu’il pourrait vous demander pourquoi vous n’avez pas ramassé l’outil
quand vous le pouviez. Ce serait légitime. Après tout, vous lui en avez un peu voulu lorsqu’il a
cassé la poignée de la chambre froide et qu’il s’est contenté de plaisanter devant sa maladresse. Il
aurait le droit de réagir plus vivement encore. Car si le pied-de-biche est maintenant
irrécupérable, c’est d’abord votre faute.
— Je suis désolée, j’aurais dû le ramasser…
— Vous avez peur du sang ?
Sa voix est devenue tout à fait sérieuse. Presque… professionnelle. Est-ce de cette façon que
vous parlez à vos patients, lorsqu’ils vous confient leurs faiblesses et leurs regrets ?
Vous comprenez que son intention est plutôt bienveillante, mais n’avez pas envie d’évoquer la
nature réelle de votre phobie. Pas encore.
— Oui, plus ou moins…
— Pourtant, vous avez pas hésité à vous approcher de moi, quand vous m’avez trouvé.
Sa remarque vous déstabilise pendant un court instant. Vous n’aviez pas pensé à cela.
— C’est différent. J’avais peur que vous soyez gravement blessé et je n’ai pas réfléchi. Mais
là… le corps, l’odeur… Et il y avait vraiment beaucoup de sang.
Votre explication paraît le satisfaire, car il se met à sourire.
— Y’a pas de honte, vous savez. J’aurais pu le ramasser aussi et je l’ai pas fait. C’est
seulement dans les films que les gens comme nous ont pas l’air stressés quand ils doivent
s’approcher d’un cadavre…
— Les gens comme nous ?
— Ben, ceux qui sont ni toubibs, ni flics, ni croque-morts, quoi…

33 Vous êtes sur le point de lui faire remarquer qu’un psychiatre est un médecin, mais la bêtise
d’une telle réponse vous arrête. Quelle importance a votre diplôme, en cet instant ?
De plus, si soigner les esprits est aussi utile que réparer les corps, vous comprenez bien ce que
Dorian veut dire, à sa façon. Il parle de ceux qui côtoient la mort, de près et au quotidien. Or,
dans votre profession, rien n’est tangible. Vous échappez au spectacle de la dégradation physique.
Votre phobie complique un peu plus vos réactions, mais la plupart de vos collègues n’en
mèneraient pas large, eux non plus, devant un cadavre en décomposition. À l’exception de ceux
qui se sont spécialisés en médecine légale, éventuellement. Votre dernier contact réel avec la
maladie corporelle remonte à l’époque lointaine de votre deuxième cycle d’études, durant vos
stages pratiques hospitaliers.
Vous n’êtes pas plus habituée au spectacle cru et sale de la mort qu’un comptable ou un
boulanger, en somme. Aux yeux de Dorian, même si vous lui expliquiez votre parcours
universitaire, vous ne seriez pas un vrai médecin, au sens où il vient d’utiliser le mot.
Vous avancez de quelques pas, agacée de ne pas pouvoir accéder au contenu du tiroir.
— Vous êtes sûr qu’on ne peut pas réparer la poignée, pour rouvrir la chambre froide ?
— Non, il faudrait la souder. Mais c’est pas si grave, vous bilez pas pour ça… On devrait
continuer de chercher ailleurs. Vous avez pas dit que ce bâtiment donne aussi de l’autre côté ?
Alors que vous êtes sur le point de lui répondre, vous découvrez une suite de chiffres tracée
sur la porte d’un four.
Rendez-vous en 247.

34 – 17 –
Vous ramassez la clef et la faites tourner dans votre main. Elle est accrochée à un anneau qui
porte également une petite étiquette plastifiée, sur laquelle on a écrit « Directeur » au feutre noir.
D’apparence plutôt banale, elle ne présente pas les traces de rouille ou d’usure qui marquent la
plupart des surfaces en métal que vous avez vues jusqu’à maintenant. On l’a fait fabriquer
récemment ou elle a été mieux préservée que le reste du bâtiment abandonné. Dans les deux cas,
la question est la même : par qui ? Et, encore une fois, pourquoi ?
D’après sa taille, vous estimez qu’elle doit ouvrir une porte d’entrée. Elle vous paraît trop
grande pour pouvoir appartenir à une armoire ou un casier quelconque, et elle vous rappelle la
clef principale de votre ancien appartement. Il est également possible qu’elle ne soit qu’un leurre
complètement inutile. On vous invite peut-être à la ramasser dans un seul but : le simple plaisir de
se moquer de vous, un peu plus tard, quand vous tenterez vainement de l’introduire dans la
première serrure venue.
— Ou on s’attend à ce que tu te dises ça et que tu la laisses, pour montrer que tu n’es pas
dupe… alors que tu vas justement en avoir besoin ensuite…
Votre propre voix vous fait sursauter. Vous n’aviez pas l’intention de penser tout haut.
Ces jeux mentaux sans queue ni tête vous fatiguent et entretiennent la migraine intense qui ne
vous quitte pas. Tant pis si la clef ne sert à rien et que vous passez pour une naïve, si tant est que
vos actions soient vraiment surveillées et jugées par un œil invisible. Autant faire le choix de la
simplicité et ne pas vous poser trop de questions. Pas dans l’immédiat, en tout cas.
Pour le moment, vous devez quitter cette zone et vous préoccuper du plus urgent : chercher
une issue et trouver de l’eau. Le message laissé sur le mur vous a détournée pendant quelques
minutes de votre objectif initial, mais la soif est toujours là, intense. Et la pluie, désormais à peine
audible, tourmente votre imagination. Vous donneriez n’importe quoi pour la sentir couler sur
votre visage, chasser la saleté et calmer la brûlure de votre langue. Même votre peur des germes
ne pourrait vous empêcher d’ouvrir la bouche, que l’eau soit polluée ou pas.
La clef rejoint la photographie dans votre poche. Vous êtes résolue à ne plus y penser pour le
moment. Alors que vous quittez la zone des douches pour revenir à l’escalier verrouillé, un son
étrange et distant vous fige littéralement sur place. L’accord de piano – dissonant, puissant et
prolongé – résonne dans le couloir vide avant de s’éteindre brutalement, comme s’il n’avait
jamais existé.

35 Rendez-vous en 71.

36 – 18 –
— Qu’est-ce que tu racontes ? J’essayais juste de te rejoindre ! Tu ne m’as pas vraiment laissé
le choix !
— Ah, mais ce sont les subtilités du montage et de l’absence de son qui peuvent faire toute la
différence, Lindsay… Il y a tellement de manières d’interpréter les choses. Regarde derrière toi,
sur le comptoir…
Vous n’avez pas vu le téléphone portable, en arrivant. Posé au milieu de vieilles brochures, il
ne vous saute aux yeux que maintenant. C’est un grand modèle moderne. L’opposé du vôtre, une
antiquité bien suffisante pour vos besoins.
— Appuie sur le bouton en bas, puis clique sur « play ».
Vous suivez les consignes de Dorian, sans protester ni poser de questions. Votre volonté vous
paraît soudain enfouie sous une énorme couche de résignation apathique. Qu’il soit content et
qu’on en finisse…
Sur l’écran, vous vous voyez avancer d’un pas rapide dans les tunnels. Le plan change. Dorian
apparaît dans le champ, à bonne distance de la caméra. Il s’approche en boitant et se retourne
régulièrement, comme s’il se savait poursuivi. Il sort du cadre. Un instant après, vous arrivez à
votre tour, tournez la tête dans plusieurs directions, puis suivez la même direction que lui.
Nouvelle séquence. Vous marchez dans le couloir en travaux, au milieu des bâches qui
pendent du plafond. L’image est un peu granuleuse, en noir et blanc. Le corridor paraît encore
plus inquiétant dans cette vidéo qu’il ne l’était en réalité. Votre visage est parfaitement
reconnaissable, malgré les jeux d’ombre et de lumière. Vêtements couverts de taches sombres,
cheveux en broussaille, expression hallucinée et pas mesurés… On dirait que vous allez sauter sur
la première personne qui osera passer devant vous.
Le meurtre de Davis est impeccablement filmé, en gros plan. Vous avez du mal à admettre que
la créature enragée qui s’acharne sur son corps, puis contourne le rideau et apparaît à l’image est
bien vous. La scène est digne de Psychose. Elle se termine par votre cri muet, celui que vous vous
souvenez avoir poussé, quand Dorian vous a provoquée en se moquant de vous. Votre visage est
déformé par la colère et la haine. Vous n’imaginiez pas pouvoir devenir aussi effrayante.
Changement de couloir. On voit Dorian qui court, l’air paniqué, devant les chambres
d’isolement. Vous apparaissez quelques secondes plus tard à l’entrée de cette zone. Votre corps
respire la menace et la violence. L’image se coupe.

37 Vous restez figée pendant un court instant, incapable de comprendre pourquoi la vidéo ne
reflète pas du tout ce qui vous est arrivé. Une nausée soudaine vous tord le ventre et vous
empêche de parler.
— Ne fais pas cette tête, Lindsay…
— Tu as… Tu veux qu’on croie que j’ai tué tous les autres ?
— À partir du moment où tu en as massacré un, pourquoi pas ? J’ai préparé ce petit montage
pendant que tu escaladais les toits. C’est vraiment impressionnant, ce qu’on peut faire, avec
l’informatique. Quelques coupes, quelques accélérations… En cinq minutes, c’est prêt ! Bon, la
salle de surveillance est malheureusement hors service, à présent… Et les films originaux
n’existent plus, bien sûr. Mais au cas où tu t’interrogerais, cette vidéo se trouve déjà en ligne, là
où elle finira par attirer l’attention de certaines personnes. Je me demande combien de temps elles
mettront pour arriver ici, avec les indications que j’ai laissées… Tu savais qu’il y a du réseau 4G,
dans ce coin paumé ? C’est pour encourager les citadins à venir s’installer dans les villages de la
région. Il paraît que ça manque de jeunes… Désolé, je m’égare…
Vous reposez le téléphone sur le comptoir, trop choquée pour lui répondre. Dorian en profite
pour ajouter :
— Une psy qui pète les plombs, revient au premier endroit où elle a pratiqué et s’en prend à
d’anciens collègues, ce n’est pas plus fou qu’une autre théorie. Certains disent que tu es
légèrement déprimée, depuis que ton mari t’a quittée, non ? Que tu n’arrives pas à remonter la
pente, que tu es très solitaire. Et que tu regrettes d’avoir tout plaqué pour lui. Quand j’ai mené
mon enquête à ton sujet, tous ceux qui m’ont répondu avaient l’air vraiment inquiets pour toi…
Sa remarque ironique vous rend un peu d’énergie.
— Personne ne te croira ! Je peux expliquer tout ce qui s’est passé ici !
— Ah bon ? Tu peux expliquer pourquoi et comment le sang de six personnes a fini sur tes
mains et tes vêtements ? Pourquoi tu me poursuis dans les tunnels ? Pourquoi tu assassines un
homme incapable de se défendre ? Les gens ont tendance à ne voir que ce qui se trouve sous leur
nez, Lindsay… Bonne chance avec ton histoire à dormir debout ! Je te l’ai dit, j’ai eu un an pour
me préparer. J’ai eu largement le temps de penser au moindre détail. Mon puzzle est parfait, avec
une place pour chaque pièce…
Il vous sourit doucement en secouant la tête, comme pour vous signifier que votre refus de voir
la réalité en face est puéril.
— Minsk a reçu une invitation de ta part pour un déjeuner, il y a deux semaines. C’est la
première que tu as amenée ici pour la tuer. Preston, la semaine dernière. Les trois autres, à
quelques jours d’intervalle. Même un médecin légiste médiocre saura vite remettre tous ces décès

38 dans le bon ordre…
— Je pourrai prouver que je n’ai rien fait !
— Peut-être… Mais comment tu expliqueras ma mort à moi ?
— Quoi ?
Rendez-vous en 106.

39 – 19 –
L’observation rapide du paysage vous incite à ne pas quitter le toit. Autour de vous, les cours
grillagées sont toutes fermées, en apparence : prendre le risque de descendre pour aller vérifier les
portillons vous condamnerait probablement à rester bloquée en bas, sans pouvoir regrimper.
Pour le moment, demeurer en hauteur est la meilleure stratégie. Il vous suffit d’avancer
lentement, de ne pas placer vos pieds n’importe où, de…
Merde !
Les plaques de mousse humide accrochées aux tuiles sont glissantes et la forme de la toiture,
relativement inclinée, ne vous aide pas à conserver votre équilibre. Vous décidez de monter plus
haut encore, en rejoignant l’édifice adjacent qui est un peu difficile d’accès, mais plat. Presque à
genoux, vous escaladez la pente, passez de rebord en rebord et évitez de regarder en bas.
Au moment où vous atteignez une zone plus sûre, le bruit strident d’un haut-parleur qui se
déclenche vous fait sursauter. Amplifiée, légèrement déformée, la voix de Dorian résonne partout
autour de vous.
— Lind… say ! Ça va, tu t’en sors ? Toujours pas d’éléphants roses à signaler ?
Pendant une fraction de seconde, vous doutez de votre santé mentale. Puis vous remarquez,
fixée en face de vous, une caméra de surveillance, près de laquelle un autre appareil ayant la
forme d’un double mégaphone est installé.
Le système d’alarme de Rashmoor. Dorian a trouvé un moyen de l’utiliser, en le détournant de
sa fonction première. Vous vous souvenez des exercices de sécurité hebdomadaires, chaque lundi
matin, durant lesquels tous les haut-parleurs de l’hôpital étaient testés pendant quinze secondes.
Trois coups de sirène brefs, stridents. Simultanément, douze relais situés dans les plus proches
villages étaient, eux aussi, vérifiés de la même manière. Le dispositif a fonctionné ainsi pendant
plus de quarante ans, rassurant la population locale : elle serait immédiatement alertée en cas
d’évasion, jusqu’à dix kilomètres à la ronde.
— Je dois dire que tu m’impressionnes ! Ce n’est certainement pas Preston qui aurait eu le
courage de grimper sur les toits. Bon, à part Davis, il faut dire qu’aucun d’eux n’a atteint le
quartier de haute sécurité… Mais toi, tu es tenace, ça me plaît de voir que tu veux aller au bout…
Malgré quelques parasites, le son de sa voix est clair. Sans avoir la certitude qu’il entendra
votre réponse, vous criez :
— Où es-tu, Dorian ? Dis-moi où te rejoindre !

40 — Tu sais déjà où tu dois te rendre… À l’endroit où tout a commencé, dans le bâtiment
d’entrée.
Vous pouvez donc communiquer. Très bien. Le pousser à parler est une de vos priorités.
— Pourquoi toutes ces complications, alors ? Tu aurais pu m’amener directement là-bas !
— Et t’épargner tout ce qu’elle a dû supporter, elle ? Non, il fallait bien que tu comprennes.
Et dis-toi que je t’ai simplement donné un aperçu de sa dernière nuit ici… Tu imagines ? Tout ton
parcours, elle l’a fait dans le noir, juste avec un briquet…
— Mais de qui tu parles ? Une femme qui a essayé de s’évader ?
— Réfléchis, Lindsay, réfléchis… Et regarde où tu marches. Ce serait dommage de te casser
le cou si près du but.
Il se tait et vous préférez reporter votre attention sur vos mouvements. Un autre changement de
toit, un rebord élevé à franchir. De nouvelles tuiles. La hauteur devient vraiment inquiétante.
L’équivalent de deux étages, maintenant. Le soleil descend lentement vers l’horizon. Déjà !
Tandis que vous calculez péniblement chacun de vos pas, vous sentez une goutte de pluie qui
vous coule dans le cou.
Rendez-vous en 211.

41 – 20 –
Vous traversez maintenant une zone hérissée d’antennes et parcourue de câbles qui filent
ensuite vers d’autres bâtiments. Ce toit servait apparemment de relais en tout genre : télévision,
radio, téléphone et électricité. Vous découvrez même un énorme groupe climatiseur, installé sur
une section plate, entre deux pentes. Ne sachant pas quelle mauvaise surprise Dorian a pu vous
réserver, vous restez à distance prudente des boîtiers de raccordement et autres systèmes dont
vous ne connaissez pas l’utilité.
— Arrête d’être aussi stressée, Lindsay…
Dorian semble très amusé de vous voir faire des détours.
— Cinq cadavres ont tendance à me rendre nerveuse, j’imagine que tu peux le comprendre…
— Ah… Mais n’oublie pas que l’un d’entre eux te doit sa triste fin…
Le souvenir des ciseaux et des plaies de l’homme ligoté dans le couloir en travaux vous serre
le cœur.
Ne réagis pas en criant, ne le traite pas de pervers et tiens-t’en aux faits… Rien que les faits…
— Que reprochais-tu à cet homme ? Je n’ai toujours pas compris son rôle dans cette histoire !
— Arthur Davis ? Oh, c’est assez simple… Il a accepté l’argent de Preston et encouragé – le
mot est faible – Hodgins à retirer sa plainte, pour qu’il ne reste que celle du gosse schizophrène.
C’est-à-dire pas grand-chose… Davis était un flic pourri, voilà tout… S’il avait fait son travail
au lieu de saboter et enterrer la procédure, le déballage de tout ce joli linge sale aurait
commencé dès le mois de juillet… et pas en septembre.
Vous essayez d’ordonner tous les éléments que vous avez découverts durant la journée. De les
assembler en une chronologie logique, allant de mai 1996 à la fermeture de Rashmoor, au
printemps suivant. Un ensemble encore flou prend forme, peu à peu. Mais il vous manque
beaucoup trop d’informations pour en tirer une conclusion claire et complète.
— Et Scarlett ? Pourquoi ? Et comment tu as pu lui trancher la gorge alors que je marchais
vingt mètres derrière toi ?
— Intéressant, c’est la seule que tu as appelée par son prénom… Je suppose que tu l’aimais
bien et que tu te sens coupable de sa mort. « Ah, si j’avais quitté le réfectoire plus vite, j’aurais
pu la sauver ! » Rassure-toi, ça n’aurait rien changé, le poison aurait agi de la même façon. Elle
agonisait déjà quand nous avons traversé les cuisines… L’art du minutage est essentiel…
— Le poison ?

42 — Oui, je sais que ça t’étonne, à cause de tout ce sang qui coulait de sa gorge… Mais tu n’as
jamais vu la plaie… Tout n’est que mise en scène, Lindsay… J’avoue être assez fier de la
mienne !
Vous tentez de vous remémorer les événements. Vous étiez perturbée par le regard de Scarlett.
Par l’idée que « la voix » venait de l’égorger, quelques instants plus tôt, et devait donc se trouver
à proximité. Et par tant d’autres choses… Votre répulsion pour la saleté et les germes, votre esprit
obnubilé par l’appel téléphonique reçu dans le réfectoire, le souvenir des deux cadavres
précédents, les messages et les énigmes… Sans compter la position de Dorian, penché sur le
corps, une main pressée sur la gorge de votre ancienne collègue… Non, vous n’avez pas vu la
plaie. Vérifier la cause de la mort était le cadet de vos soucis, à ce moment-là.
Depuis qu’il vous a révélé son vrai visage, vous n’avez jamais pris le temps de vous demander
comment Dorian s’est débrouillé pour être partout à la fois, organiser cinq meurtres, procéder à
votre enlèvement, remettre en route l’électricité, vous surveiller à distance ou transformer
Rashmoor en théâtre géant. Obnubilée par le « pourquoi », vous en avez oublié le « comment ».
Tant de détails à comprendre restent en suspens.
Trop d’informations, trop d’interrogations. Votre cerveau est complètement saturé et tourne en
boucle, ce qui vous exaspère. Vous vous raccrochez à la discussion en cours, pour ne pas vous
perdre dans vos propres raisonnements.
— Tu n’as pas répondu à ma première question. Pourquoi as-tu décidé de la tuer ?
— Ça, je ne peux pas te l’expliquer sans te raconter le reste… Il va donc falloir que tu
patientes encore un peu…
Le grésillement du haut-parleur le plus proche s’arrête. Vous n’obtiendrez rien d’autre pour le
moment.
Le bâtiment d’entrée est presque visible. Un dernier changement de toit et vous arriverez sur
un édifice qui en est peu éloigné. L’ancienne laverie de l’hôpital. À partir de là, plus de mur
mitoyen. Vous devrez descendre et traverser la cour pour atteindre l’une des sorties de secours.
Vous vous rappelez bien le plan de cette zone où vous avez passé le plus clair de votre temps,
durant votre internat. À chaque pause, les employés qui travaillaient à l’accueil venaient fumer et
boire un thé ou un café, près de cette porte.
Tandis que vous avancez, le souvenir des gobelets remplis vous tord le ventre. Vous avez beau
essayer de lutter contre cette idée fixe, tout vous ramène à l’eau. Encore. Elle aura hanté vos
pensées durant la journée entière. Même vos articulations vous paraissent sèches, difficiles à
plier. Les yeux vous brûlent. Votre langue et toutes vos autres muqueuses sont douloureuses, y
compris les plus intimes. Que vous a fait Dorian, la nuit dernière, pendant que vous dormiez ?

43 Vous demeurez immobile sur le toit et contemplez le crépuscule naissant. La porte du bâtiment
d’accueil se trouve là-bas, de l’autre côté de la cour. Un rectangle de lumière se découpe
nettement sur la façade et vous montre le chemin. Il ne vous reste plus qu’à descendre, si possible
sans tomber.
Rendez-vous en 153.

44 – 21 –
— Je crois que j’ai trouvé à quoi cette lampe est censée servir… Regardez.
Dorian s’approche de vous et se baisse vers la poignée pour observer ce que vous lui montrez.
— On voit pas grand-chose… On dirait un début de « C », mais à moitié barré. Peut-être que
ça n’a aucun rapport avec « la voix »… Des squatters ont pu faire ça…
— Sur une vieille porte, de ce côté-là, dans une cabane sans lumière et qui tombe en
morceaux ? Non, ce ne serait pas logique. Toute la remise, voire toute la zone, serait taguée. Et ça
me rappelle trop la couleur des empreintes de main que j’ai trouvées dans les douches… Nous
allons fermer la porte pour l’éclairer, juste le temps de voir ce que c’est.
— Et si vous tuez ce qui reste de batterie ? Peut-être que cette lampe est là pour nous éviter…
Je sais pas, moi… Un trou… Un piège dans le bâtiment d’après ? Un truc vraiment dangereux ?
— Cinq secondes, pas plus, promis.
— Je vous dis que c’est pas une bonne idée… Vous en faites qu’à votre tête et ensuite vous
vous plaignez que les choses tournent mal… Venez pas geindre quand ça arrivera, je vous aurai
prévenue.
Sa remarque vous pique au vif. Oui, si vous aviez bu l’eau de la bouteille, vous ne seriez pas
en train de prier pour un retour rapide de l’averse. Oui, si vous n’aviez pas perdu de temps pour
sortir du réfectoire, Scarlett serait sans doute encore en vie. Et oui, vous avez tendance à ruminer
vos regrets une fois qu’il est trop tard. Mais cela ne signifie pas que vous ayez systématiquement
tort.
Toutefois, « la voix » a peut-être mis Dorian sur votre route pour qu’il joue, plus ou moins, un
rôle de conseiller. Vous savez maintenant qu’elle vous juge coupable de quelque chose. De quoi,
cela reste à comprendre, mais pourquoi pas d’arrogance ou d’entêtement ? L’histoire de
vengeance qu’elle s’est inventée pour justifier ses actes paraît si compliquée que tout est
envisageable. Il est possible qu’elle veuille vous donner une leçon d’humilité, à sa façon.
Votre intuition vous souffle que le message écrit derrière la porte a une grande importance.
Mais l’avis de votre compagnon compte aussi, car il a déjà prouvé qu’il pouvait se montrer plus
pragmatique et sensé que vous. Les quelques secondes de lumière que vous allez gaspiller sont
peut-être les seules que « la voix » vous a laissées, dans le but de vous tester.
Instinct ou raison ? Vous devez vite faire votre choix.
Si vous voulez examiner la porte à l’aide de la lampe, rendez-vous en 102.

45 Si vous préférez préserver les piles et quitter la remise, rendez-vous en 12.

46 – 22 –
Vous êtes comme hypnotisée. Vous fixez les pouces de Dorian, levés au-dessus de deux
touches rondes, à moins d’un centimètre du boîtier. Se peut-il vraiment que votre destin dépende
de cet espace insignifiant ? Une pression vers le bas… et plus rien ?
L’appareil est légèrement incliné dans la direction du jeune homme et vous ne pouvez pas voir
le témoin de charge. Combien de temps encore ? Vingt secondes, quinze ? Vous aimeriez hurler,
mais votre gorge est anesthésiée.
Dorian vous observe. Il s’est approché et deux mètres à peine vous séparent. Il vous regarde au
fond des yeux. Entre vos pieds, le pistolet gît dans la poussière. Vous ne le ramasserez pas.
Tuer quelqu’un dans ces conditions vous rend malade. Le meurtre de Davis vous hante déjà,
alors qu’il s’agit d’une horrible méprise, dans un contexte exceptionnel où vous n’étiez pas
vousmême. Vous ne supporterez pas d’exécuter un homme. Si vous le faites, vous franchirez une porte
qui se fermera pour toujours derrière vous.
La silhouette en face de vous se dédouble. Votre migraine est insoutenable et vous avez
l’impression que votre crâne va se fendre en deux.
— Dix secondes, Lindsay. Tu es sûre de ton choix ?
Non, vous n’êtes sûre de rien. Une voix crie au fond de vous, se rebelle contre votre absence
de réaction, tente de combattre les effets hypnotiques de la drogue. Mais fais quelque chose !
La sirène de police, lointaine et à peine audible, ne vous sort pas de votre torpeur. Le datura et
l’épuisement vous ont retiré toute envie de vous battre. Pour quoi faire ? Même si vous réussissez
à prouver que Dorian vous a piégée dans Rashmoor, qu’il a tué Minsk, Preston, James et
Hodgins, vous êtes coupable de la mort de Davis. Toi aussi, ils diront que tu étais folle…
Mais surtout, Barbara Harris a connu un destin terrible à cause de vous.
Et puis vous ne manquerez à personne. Gregory a refait sa vie, il est heureux. Vous n’êtes
qu’une femme qui s’accroche à son alliance sans trop savoir pourquoi. Rashmoor vous a guérie
de votre phobie, mais cela ne vous réconforte pas. Au contraire. C’est la preuve que vous avez
gâché votre existence pour rien. Vous auriez pu sauver votre mariage, avec un peu plus de
détermination.
Vous sentez votre raison se fractionner, sous les effets pervers du datura. Votre organisme est
saturé par la drogue, votre cœur bat beaucoup trop vite et la douleur causée par la migraine est
insupportable. Dorian vous a prévenue : « Si tu en prends trop, tu peux perdre la boule pour de

47 bon. » La mort est préférable à la folie.
— Adieu, Lindsay.
Une dernière image retient votre attention. Celle de l’immense panneau abîmé qui orne le mur
principal du hall, sur votre droite. On y lit, en grandes lettres blanches sur fond bleu :
« Les valeurs de Rashmoor

L’entraide
La responsabilité
Le soin
L’excellence »
Vous fermez les yeux.
Vous n’avez pas survécu à Rashmoor et vous n’avez pas trouvé la meilleure des douze fins
possibles de Transe.
Si vous voulez reprendre l’histoire depuis le début et tester d’autres choix, rendez-vous en 1.
Pour terminer ce livre, rendez-vous à la fin, dans « Un dernier mot… »

48 – 23 –
Au moment où vous prenez appui sur votre pied droit, des dizaines de pensées vous
envahissent l’esprit, dans un désordre total.
Tu es complètement folle… Tu n’y arriveras jamais, tu vas t’écraser en bas… Et si je devais
rester paralysée, au lieu de mourir… ? Qu’est-ce que je fiche ici… ? Non, je vais y arriver…
L’atterrissage va faire mal… Je vais m’étaler sur le…
Vous terminez votre saut bien au-delà du garde-fou qui borde le toit plat et roulez
maladroitement sur vous-même pour amortir votre chute. L’impact est brutal, bien que vous ayez
tout fait pour vous y préparer. Vos épaules et votre bassin encaissent ce premier choc, puis la
douleur se propage dans tout votre dos.
Durant quelques secondes, vous restez allongée sur l’esplanade, visage tourné vers le ciel. Hier
à la même heure, vous étiez en train d’écouter une adolescente anorexique en plein conflit avec
ses parents. Cabinet bien décoré, fauteuil confortable, plantes vertes et ambiance feutrée. Que
s’est-il passé pour que vous finissiez ici, couchée sur le toit d’un bâtiment désaffecté, priant pour
une véritable averse dans le simple but de pouvoir boire ?
— Lindsay, tu comptes prendre racine ?
Vous vous relevez en maugréant. Votre corps entier est source de souffrance.
— Je suis passée… Maintenant, dis-moi de quoi tu parles !
— Pas si vite… Tu n’es pas encore arrivée. Mais je peux te confier une anecdote au sujet de…
voyons… de Preston. Tu savais que ce cher directeur n’était même pas médecin et qu’il a réussi à
prendre la tête de Rashmoor sur un gros malentendu ? Une histoire de fous… et sans jeu de
mots !
— Non, je ne le savais pas. Je ne l’ai jamais rencontré.
— Eh bien, tu as eu de la chance, car ce type devait déjà avoir plus de cent viols à son actif,
quand tu as travaillé ici. Lui n’avait pas besoin de diplôme pour jouer au docteur…
— Impossible, quelqu’un l’aurait dénoncé !
— Ah, mais quelqu’un a essayé, Lindsay… Plusieurs personnes, même. Mais ça n’a pas suffi.
Car c’est là que les autres lui ont sauvé la mise… Tout ça est très compliqué… Je te le dis, c’est
une histoire de fous !
Vous avez repris la direction du bâtiment d’accueil en boitillant. Vos genoux commencent
aussi à protester.

49

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