Il avait 20 ans en 1940

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A travers son double littéraire, Gilbert Soussen se raconte... En 1940, il commence des études de médecine à Paris. Il est Français par toutes ses fibres, mais Juif d'origine algérienne. Menacé d'arrestation, il parvient à s'enfuir. Mobilisé avec l'armée française, il fait la campagne d'Italie comme médecin auxiliaire, puis devient agent de renseignement à Paris. A chaque étape de son parcours, une nouvelle figure de femme fait irruption dans sa vie.
Publié le : lundi 1 septembre 2008
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EAN13 : 9782336271620
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3£ ~ ,v~ ~ {JA'lt 1940Du même auteur
EssaiJean Cocteau à Milly la Forêt
Aux éditions7presse 1996 Prix Cesare Pavese
Aamatour Roman
Aux éditionsdel'Harmattan 1998 Prix Littré
Nouvelles nouvelles de la folie Essai
Aux éditionsdel'Harmattan 2001
Théâtre d'un Psy Recueil de pièces de théâtre
Aux éditionsdel'Harmattan 2006
Les Trois Passages Pièce de théâtre
Aux éditionsdel'Harmattan 2007
De soufre et de flammes Recueil de pièces de théâtre
Aux éditionsdel'Harmattan 2008~~~~
3£ aN--ait ~ ~ ~ 1940
~
£~(Ç)L'Harmattan, 2007
5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion. harmattan(0wanadoo. fr
harmattan 1@wanadoo. fr
ISBN: 978-2-296-06270-2
EAN : 9782296062702À mon épouse Marguerite
 tous ceux qui ont aimé ce texte et m'ont
accompagné dans la rédaction de ce récit.
Spécialement à Jeanne Raymond pour ses
conseils éclairés.9'~~
~I
La « drôle de guerre »
eçu! Il est reçu... Son nom, sur la liste, prend soudain du relief Il
sonne juste, il sonne clair, au milieu de tous les noms bien françaisR
des nouveaux bacheliers qui l'encadrent.
Quittant d'un pas léger la cour de la Sorbonne, Michel Bénaime descend
vers les quais par le boulevard Saint-Michel. Un air de valse tourne dans sa tête,
il est admis, accepté, coopté. L'avenir s'ouvre devant lui.
À mesure qu'il approche du Châtelet, son enthousiasme commence à
fléchir. Français... l'est-il vraiment? En ce mois de juin 1939, il n'en est plus
tellement sûr.
Une suite d'images défile dans son esprit: le cours de philo, au lycée
Chaptal, il y a environ trois mois. Le professeur, monsieur Leroy, parle debout
devant son bureau. C'est un homme très Vieille France, ses cheveux blancs sont
peignés si précieusement qu'ils ressemblent à une perruque; ses yeux, d'un bleu
délavé derrière des lunettes cerclées d'or, s'animent quand il parle de Bergson.
Patiemment, il essaye de faire saisir aux élèves les nuances fmes de sa pensée:
l'intuition, l'élan vital, la morale ouverte; son auditoire a du mal à comprendre
mais il est accroché. À ce moment, comme un diable sorti de sa boîte, Desbois
se lève. C'est un gaillard baraqué, au teint pâle, au visage boutonneux. En dehors
de la classe, il porte toujours un béret basque et nul n'ignore qu'il est inscrit au
groupe d'extrême droite des Camelots du roi. fi prend la parole pour révéler que
Bergson est Juif et que la France en a plus qu'assez de la pensée juive... Au lieu
de le mettre à la porte, le brave pro£: un humaniste bon teint, se met à discuter
avec lui, déroulant des arguments tels que:
- Vous simplifiez, vous êtes injuste, il y a autant de banquiers
protestants que de banquiers juifs... La culture française doit beaucoup aux
Juifs, Montaigne lui-même...Michel se sent paralysé, rivé à son banc. II voudrait apostropher le prof:
lui dire qu'il est inutile de discuter avec un fanatique. Ou encore mieux, aller se
mettre devant Desbois et lui crier: «Je suis Juif et aussi Français que toi, mon
père a fait la guerre, un de mes oncles y est resté. .. » Rien ne vient.
Toujours ce problème: il n'arrive pas à s'affinner... surtout quand il
s'agit de son origine, comme s'il avait à cacher un secret de famille!
La classe se tennine tranquillement. Le dénommé Desbois a lâché son
venin sans que personne n'ait fait allusion à la terreur antijuive qui se déroule en
Allemagne et qui jette des vagues de réfugiés sur le pavé parisien.
Tant qu'il faisait ses études secondaires au collège Arago, dont les élèves
venaient presque exclusivement des quartiers populaires, Michel était un pote
comme les autres. Mais dès son arrivée au lycée Chaptal, où il s'était fait
transférer pour préparer la seconde partie du bac en philo, il avait été repéré.
Il revoit un petit événement: peu après le début des cours, un de ses
condisciples l'arrête au milieu des marches d'un escalier pour lui demander sur
un ton de justicier:
Tu es Juif, toi?
Ah, c'était si simple de lui répondre:
- Oui, ça te gêne?
Mais ces mots là étaient restés dans sa gorge. Il avait lancé:
Je suis pire que Juif: je suis communiste.
Mais pourquoi avoir dit cela? Pourtant il le savait bien que ce fils de
bourgeois haïssait autant les communistes que les Juifs... Communiste? n ne
l'était pas vraiment, tout juste sympathisant. Alors que Juif: il l'était par son
père, sa mère et tous ses ancêtres. Sans doute préférait-il être rejeté pour un
choix politique plutôt que pour sa race.
Ah ! Ce mot race comme il le déteste! Un de ces mots contre lequel on
ne peut rien. On peut évoluer politiquement, sortir du communisme. On ne sort
pas de sa race.
Juif? Un vieux souvenir remonte en lui: il a environ cinq ans, il
inteIToge son père:
À la récréation, un copain m'a dit que j'étais Juif: papa. C'est
quoi être Juif?
Celui-ci se concentre avant de lui répondre:
Tu es Français d'abord, mon fils...
Alors je ne suis pas Juif
10Ton grand-père était un Juif algérien, un indigène... mais il a été
naturalisé Français et il disait naturalisé comme s'il avait dit anobli. Nous
sommes donc, toi et moi, Français de naissance.
Il en prend conscience maintenant: pour son père le mot Juif était
associé à un passé colonial dévalorisant.
Avoir été naturalisé, c'était une montée vers le haut.
Michel, né en 1920, vit en France depuis l'âge de 7 ans. Dans sa famille
on ne parle jamais de religion ou si rarement... Exactement deux fois dans
l'année, le jour de Pâques et au Grand Pardon. C'est à l'occasion de l'affaire
Stavisky, en 1933, que ce qui aurait pu être un simple détail était devenu un fait
crucial. Alexandre Stavisky, Sacha pour les intimes, chevalier d'industrie,
jouisseur et non pratiquant, était né Juif. Ce fut l'occasion, pour la presse de
droite, de lancer une campagne antisémite ravageuse, comparable à celle
déclenchée par l'affaire Dreyfus. Et puis, il y eut le Front Populaire avec Léon
Blum, un Juif, à sa tête. Il y eut la montée en puissance d'Adolf Hitler.
Depuis, il fallait s'y faire, le problème fuifétait dans tous les esprits.
Partout on parlait de la race juive et même si on la défendait on ne contestait
jamais qu'elle était une race à part.
Jusque là insensible au paysage, enfenné dans ses ruminations, le jeune
homme reprend terre rue de Rivoli, au croisement de la rue des Écouffes. L~
panni les passants ordinaires, apparaissent des hommes pâles, portant lévites,
chapeaux noirs et barbes épaisses. Il est en plein dans le quartier des Juifs...
Ceux d'Europe centrale. Il a pour eux la vague sympathie qu'on peut éprouver
pour des gens qui subissent les mêmes préjugés. Mais sont-ils de la même
race que ceux qu'il a connus en Algérie?
Son grand-père s'appelait Messaoud Ben Haïm, très proche des Arabes
musulmans, il portait burnous et turban.
En 1870, le décret Crémieux le transmua en citoyen français comme
tous les Juifs d'Algérie. L'employé de mairie barbichu qui l'inscrivit à l'état-civil
avait dû lui demander: Vous dites comment? Ben Haïm ? Très bien. Et il
francisa d'autorité Ben Haïm en Bénaime. Pourquoi n'alla-t-il pas jusqu'à
Bienaimé ? C'est, en tout cas, un pas que son père franchit tous les jours en
adoptant fièrement ce nom bien français sur son papier commercial à en-têtes.
Jacques Bienaimé au lieu de Jacob Ben Haïm, quel bond en avant!
Pourtant il n'alla pas jusqu'à demander une rectification d'état-civil.
IlDans la vie courante la famille se contente du patronyme de Bénaime, ce
n'est que dans les affaires que son père devient Bienaimé.
Pourquoi quitta-t-il son pays natal, sa communauté? Michel pense que
son père voulait, avant tout, être un Français à part entière.
Pendant les quatre ans qu'il passa sous les armes, de 1914 à 1918, quand
il partait en pennission à Paris il était un « poilu}} comme les autres; personne
ne lui faisait sentir sa différence. À la fm de la guelTe, à peine de retour en
Algérie il redevint un être à part. Un Juif naturalisé, c'est-à-dire un Français de
raccroc.
En 1923, il vint tenter sa chance dans la capitale, laissant sa femme et
ses quatre enfants à Blida, n'y revenant qu'épisodiquement. n galéra longtemps
et, finalement, le sort lui fut favorable: un camarade de régiment lui prêta des
capitaux pour acheter une boutique de vins au détail; c'est alors qu'il rameuta
toute sa famille auprès de lui, en 1927.
Tout en remuant ces pensées, Michel quitte la rue de Rivoli car l'envie
lui prend de faire un détour par le cœur du Marais. Ce n'est pas la rue des
Rosiers qui l'attire, ni le besoin de se ftotter à ses frères ashkénazes, non... Ce
qui le passionne c'est le parfum. vétuste des hôtels particuliers qui parsèment ce
quartier. il en prend conscience nettement, son seul centre d'intérêt c'est
l'Histoire de France. n est devenu le pur produit d'une éducation laïque et
républicaine. Ses grands prêtres s'appellent Voltaire, Rousseau, Victor Hugo...
Et pour une vague origine il devrait être exclu d'un peuple qu'il aime, d'une
culture qui s'est infiltrée jusque dans la moelle de ses os ?
C'est d'un pas plus léger qu'il aborde la Place de la Bastille, vaste
espace familier avec, en son centre, la Colonne de Juillet à la belle couleur
vertde-gris... Le génie ailé qui semble danser à son sommet n'a pas une allure
vraiment guerrière; Michel n'arrive pas à imaginer qu'il soit là pour
commémorer les Trois glorieuses de 1830 et leurs effusions sanglantes...
L'empreinte des révoltes populaires, c'est plutôt dans les rues
avoisinantes qu'il les trouve: sur les maisons ouvrières aux crépis écaillés, aux
toits gondolés. Elles évoquent cette misère qui précéda et justifia si souvent la
rébellion armée. Quand il les regarde il pense toujours aux dessins de l'incisif
Daumier, et particulièrement au Massacre de la rue Transnonain.
Il est maintenant dans cette rue du Faubourg Saint-Antoine qui lui est
particulièrement chère.
12C'est à l'ombre de ses murs gris, dans le halo de ses réverbères à la
tombée du soir, qu'il ressentit ses premières impressions poétiques.
C'est sur ses trottoirs, à l'écoute de musiciens ambulants, qu'il
s'imprégna des reftains populaires qui chantent toujours et encore dans sa
mémoire.
C'est dans l'auréole rouge du 14 Juillet, au carrefour de la rue
LedruRollin sous les lampions de la fête nationale, qu'il éprouva son premier coup de
cœur pour une môme aux yeux doux dont la voix se révéla si douce à un cœur
esseulé.
Continuant sa marche d'un pas lent, il arrive rue Crozatier, devant la
succursale de Félix Potin. Et là, d'autres souvenirs affluent en lui. C'est juste à
cet endroit qu'il assist~ il y a trois ans, au défilé du Front Populaire.
Il revoit les ouvriers, les employés, hommes et femmes mélangés en
rangs serrés, dansant et scandant leurs revendications; s'arrêtant sous les
fenêtres des patrons pour les interpeller. il était là, en pantalon de golfe et
casquette, s'intégrant dans les remous de cette foule bon enfant, se fondant dans
ces regards qui reflétaient ses propres rêves de justice et de fraternité...
Et le voilà enfm dans la rue d'Aligre, petit morceau de province en plein
milieu de Paris, c'est là qu'il se sent vraiment chez lui...
Il s'arrête devant les boutiques familières, chargées de réminiscences:
Au déballage Alexandre, le marchand de tissus. À la Petite Jeannette, le
marchand de chaussures.
Un peu plus haut, il aperçoit l'enseigne: À la Bonne Cave. C'était le
magasin de son père. Le propriétaire a changé mais le magasin est toujours là et
toujours le même.
TI revoit l'installation de la famille dans cet immeuble vétuste, les
escaliers gémissants, les odeurs de moisi. Le logement, proprement dit, était au
premier étage: une pièce unique avec un lit de milieu pour les parents et des
Iitscages pour chacun des quatre enfants. Estelle la sœur aînée, quatorze ans ;
luimême, sept ans ; Samuel, quatre ans et Yvonne, la cadette, six mois. Pour seul
équipement sanitaire: un lavabo dans un coin et des cabinets sur le palier. La
cuisine et la salle à manger se situaient dans l'arrière boutique; c'est là que les
Bénaime mangeaient, avec le personnel.
Rétrospectivement, c'était vraiment moche ce lieu de vie mais aucun
sentiment pénible ne subsiste en lui car la me d'Aligre était vivante et
conviviale. Tous les voisins se connaissaient; ils fraternisaient ou s'épiaient, cela
dépendait des circonstances mais ils ne s'ignoraient pas.
Les hommes se rencontraient régulièrement au bistro du coin.
13L'été, les dames sortaient une chaise sur le pas de leur porte, se
rejoignant entre voisines heureuses de se retrouver.
Pendant de longues heures elles restaient à papoter, entretenant la
chronique locale et recevant cordialement le fils du marchand de vins qui venait
souvent bavarder avec elles.
Trois matins par semaine, c'était le marché. Tout s'animait et
s'encombrait; la foule, canalisée par les étaIs des marchands de quatre saisons,
ruisselait au milieu de la rue. La campagne émergeait au milieu des maisons,
mélangeant ses odeurs et ses saveurs aux vocalises sonores des vendeurs à
l'accent parigot.
Michel remonte lentement la rue, ralentissant encore son pas au contact
de ce macadam familier... Un air d'accordéon surgit au moment où il arrive sur
la place d'Aligre autour de laquelle il pédala si souvent, s'imaginant au Vel
d' Riv. L'antique octroi, avec sa grande bascule est toujours là, ainsi que le
marché couvert... Que de jeux de billes contre ces murs, que de pétards allumés
au 14 Juillet
Mais tout cela, c'est un passé révolu.
Depuis la fm de 1936, Michel habite, avec sa famille, un appartement
correct dans un immeuble huppé du boulevard de Reuilly. ..
Il se hâte de prendre des raccourcis pour y arriver avant la nuit...
Le lendemain au réveil, au lieu de se propulser glorieusement dans les
rues comme il sied à un bachelier tout neut: libéré des études, il reste longtemps
lové au creux de son lit, plongé dans son cinéma intérieur.
C'est d'abord la scène de la veille qui s'impose à lui : son père recevant
l'annonce du succès au bac de son fils.
Pas d'explosion de joie, non. Monsieur Bénaime n'est pas démonstratif.
Un léger sourire et puis: «Tu devrais devenir médecin militaire, mon
fils. » Dans ses souvenirs de la guerre de 14-18, une scène l'a frappé: sa section
est épuisée, ses copains et lui sont affalés, les pieds en sang, sur le bord de la
route. Le commandant en chef survient et leur intime l'ordre de se porter en
avant... Un médecin-major se dresse alors devant lui, s'oppose à ses ordres et il a
gain de cause.
Depuis ce jour, la médecine militaire est parée à ses yeux d'un lustre
inégalable.
Médecin militaire, pourquoi pas ?
14Ce n'était pas le rêve de sa tante Félicie, la sœur aînée de son père; elle
le voyait ingénieur. TI aurait bien voulu réaliser ce souhait mais il n'était
vraiment pas doué pour les mathématiques. Médecin, ça devrait lui plaire. ..
Ah, sa tante... Il revoit son visage aimant, ses yeux rieurs... Elle l'a
gardé chez elle, de l'âge de trois ans jusqu'à l'âge de sept ans - quatre ans, un
siècle - pour soulager la charge de sa mère pendant que son père cherchait
fortune à Paris. Félicie était devenue veuve très jeune, et ne s'était jamais
remariée. N'ayant pas eu d'enfant, elle recélait au fond d'elle-même des nappes
immenses d'amour inemployé. Quand Michel lui fut confié, il devint tout pour
elle: le fils, l'ami, le compagnon, le confident.
Il éprouva pour elle un amour total.
Ils couchaient dans le même lit, s'endormaient ensemble, se réveillaient
ensemble en échangeant des sennents éternels. Dès qu'elle avait un moment
disponible, elle était avec lui, compagne de tous ses jeux. Elle savait mettre en
scène un tas de scénarios imaginaires qui se terminaient par de délicieuses
catastrophes; alors, tous les deux, se roulaient par teITe en proie à des fous rires
interminables. Après son veuvage, elle avait créé une maison de couture,
spécialisée dans les costumes traditionnels indigènes... Michel était admis de
plein droit dans l'atelier où se fabriquaient ces robes somptueuses; il Y régnait,
choyé par les ouvrières. Chaque jour, il y passait des heures, allongé sur un sol
jonché de paillettes dorées et de morceaux de velours ou de sa~ entouré par
des voix juvéniles et par des chants joyeux qui constituèrent, pour lui, la
première de toutes les symphonies.. .
Hélas, à l'âge de sept ans, il fallut quitter tout cela pour s'en aller vivre à
Paris dans la grisaille et dans la pluie. Et le déchirement fut pire encore quand il
fut placé en internat... Jamais il ne s'y adapta vraiment. Il y traîna comme une
âme en peine jusqu'au jour où il s'enfuit, avec deux autres pensionnaires, au
cours d'une promenade dans le bois de Vincennes.
Michel se retourne sur son lit :
Allons, il faut te lever, tu ne vas pas flâner jusqu'à
midi...Mais le cours de ses pensées le rive sur sa couche.
Pourquoi s'était-il sauvé de la pension? Pourquoi avait-il entraîné avec
lui ses deux meilleurs copains, des orphelins de guerre, pupilles de la nation?
Mais pour aller à Blida où, il en était persuadé, sa tante les accueillerait les bras
ouverts. ..
Il se revoit, avec ses camarades, traîner sur les bords de Seine.
Par jeu, ils montent dans une barque amarrée au quai, l'un des copains
s'amuse à défaire la chaîne, la barque se met à dériver.
15Ses deux amis ont le temps de regagner la rive, mais lui tarde, hésite...
quand il saute il n'a plus pied et il ne sait pas nager! Le voilà qui coule et
commence à étouffer.
Ce n'est pas douloureux, il est persuadé qu'il rêve......
Une minute après, il se retrouve allongé sur le quai, un promeneur l'a
repêché.
C'est la première fois qu'il s'en rend compte: inconsciemment, il
voulait mourir. ..
Mourir d'amour ?
L'esprit encore troublé, maussade, Michel se décide enfin à s'aventurer
hors de son lit. TIest tard, sa mère est partie faire des commissions, la maison est
vide; il en est de même de cette matinée qui risque de s'éterniser. TIfinit par
sortir. Dehors, un vent léger circule mais il n'est pas d'humeur à profiter du beau
temps. Une détermination mûrit en lui: se plonger dans le métro. C'est le seul
endroit qui puisse s'accorder à son état d'esprit.
Le métro? Oui. Pour aller où ? Il ne sait pas. Une fois installé, il vena.
Dans la soirée, il doit aller aider son père, dans son nouveau magasin ;
d'ici l~ il est libre, entièrement libre. Il se laisse donc happer par la première
station venue, imprégné dès l'entrée par cette odeur si particulière, mélange
d'encens et de désinfectant qui lui est devenue familière au fIl des ans.
Aspiré par les longs couloirs voûtés, aux murs de faïence unifotmément
blancs, il présente son billet au poinçonneur indifférent qui lui permet l'entrée
dans le sein d'un quai immense. Seul? Non. Par chance, une mignonne assise
sur un banc, laisse apercevoir des trésors précieux à travers une légère robe
d'été. Un Dieu clément trace une brèche dans le quotidien et ouvre à Michel une
échappée vers le ciel. Il s'assied à quelques pas d'elle, rêvant à un impossible
amour... Quand le train aITive, il monte dans le même wagon qu'elle, à distance
respectueuse, espérant un signe d'intérêt.
Elle descend, trois stations après, sans le moindre regard pour lui.
Planté devant la vitre, il voit les murs noirs du tunnel défiler devant ses
yeux et, en surimpression, son visage. Il ne s'aime pas: sa tête est trop petite. ..
Sa peau trop mate est encore assombrie par la faible luminosité. Mais il oublie
vite son mal-être car les vibrations sonores du wagon en marche se transfonnent
insensiblement en une symphonie grandiose dont il est à lui senIle compositeur,
le chef d'orchestre et l'auditeur. La mélodie du violon encadrée par tous les
instruments se développe, se détache, s'envole.
16Le public est séduit, des applaudissements vont fuser...
Et puis, le chuintement des freins à air comprimé arrête tout. Michel
reprend conscience du réel à la station Saint-MicheL..
C'est là qu'il se décide à descendre.
Il s'élance alors, franchissant sur des ailes les marches des escaliers, car
son désir ardent le conduit sur la place du Panthéon, à la bibliothèque
SainteGeneviève. Il s'en rend compte maintenant, c'est à elle qu'il pensait dès son
lever: source de toutes les ivresses, il en avait envie comme on peut avoir envie
d'une femme... Dès qu'il arrive dans la salle de lecture il se sent chez lui, plus
rien ne lui manque. La masse énonne de livres entreposés ne l'écrase pas ; les
employés en blouse dénichent sans faute la référence marquée sur un carton.
Quand l'ouvrage arrive, Michel renaît... La lecture, depuis qu'il est en âge de
lire, est devenue son unique intérêt. Dans la vie courante, il sommeille; il lui
faut l'intermédiaire d'un héros imaginaire pour le réveiller.
Aujourd'hui, il a demandé Les Thibault de Roger Martin du Gard, le
livre est devant lui.. . Avant d'en ouvrir les pages, il le couve des yeux, il le
hume. Le cuir de la reliure dégage un parfum particulier, propre à ce roman là et
à nul autre. Dès qu'il commence sa lecture, il quitte sa chétive personne et
devient Jacques Thibault, s'oppose à son père, milite dans un parti, rencontre
une jeune fille d'une beauté surprenante et il l'aime et elle l'aime...
II a souvent l'impression que rien n'est absolument neuf dans ce qu'il lit.
Les sensations, les situations décrites dans le roman seraient les pierres de
touche de ses réminiscences. Comme s'il avait déjà vécu cela dans des vies
antérieures.
Illusion? Ou empreinte de nos vies antérieures?
Quand Michel est dans une bibliothèque, il en oublie le boire et le
manger, il en oublie même la notion du temps.
Au moment où il pense à regarder sa montre... surprise! Elle marque
dix-sept heures et il va être en retard pour aider son père au magasin...
Il rend rapidement son dernier bouquin et le voilà dans le métro, en
direction de la station Villiers.
C'est une heure calme, il a un siège pour lui tout seul, pas de jolie fille à
l'horizon; ses pensées se tournent alors vers son père.
Que de sentiments contradictoires autour de cet homme massif: râblé,
compact. Il n'en impose pas par sa taille, non. Mais lui, il en ~ de la
personnalité. ..
17Une image fusionnelle remonte à son esprit: cela se passe, il y a treize
ans, dans la synagogue de la petite ville de Blida, en Algérie. Son frère et lui
sont debout, de part et d'autre de leur père, il les a enveloppés de son propre
tooth - le châle de prière des croyants - et posé ses mains chaudes sur leur tête.
C'est la fin de l'office religieux. Le rabbin, portant la Tora gainée de velours
rouge brodé d'or, circule parmi les fidèles qui viennent embrasser le texte
vénéré. L'enfant qu'il est éprouve une sensation de bien-être absolu, il se sent
protégé, partie intégrante d'une communauté soudée.
Cette scène ne signifie plus rien pour celui qu'il est devenu, elle est
pourtant restée gravée en lui. Son père était le trait d'union avec une tradition
millénaire; Of,le père est toujours là mais, de trait d'union, il n'yen a plus.
Monsieur « Jacques Bienaimé» se veut dans la peau d'un Français
moyen, sceptique et vaguement anticlérical. Il ne croit plus qu'en la réussite
matérielle.
Son modèle: Rothschild, le Juif parti de rien acquérant peu à peu par
son intelligence et son travail, le pouvoir exceptionnel de l'argent.
Faire fortune, c'est son grand but... et il a failli y réussir. Une première
fois, en 1933, quand il quitta sa boutique de la rue d'Aligre pour devenir
négociant en gros, possesseur d'un chai à Bercy, fournisseur de la Garde
républicaine... mais la crise économique mit un tenne à son ascension. Une
deuxième fois, en 1935, quand il participa à un projet d'électrification de
l'Albanie; contrat grandiose, voyage prometteur, paquet de fric à 1'horizon. ..
mais le projet tourna court en raison des événements internationaux.
Depuis ce dernier échec, il n'a plus de grand dessein; il est retourné à la
vente au détail, ouvrant magasin sur magasin. Aucun ne marche suffisamment,
la famille vivote. Mais il ne désespère pas ; un jour ou l'autre il saisira la chance
au vol, l'argent viendra. Et, quand il l'aura, il voudra en gagner plus...
Le sentiment qu'il a pour son père s'est nuancé au cours du temps: une
certaine distance s'est installée entre eux depuis le départ de Blida et surtout
depuis la pension Pointeau. il n'empêche qu'il est profondément attaché à lui.
Son attitude envers sa mère est plus complexe. Bien sûr qu'il l'aime,
c'est sa vraie mère mais c'est elle la responsable de la brisure. Le père aurait
accepté que son fils reste avec Félicie, elle le suppliait tellement de le lui
laisser... C'est Rébecca qui s'y est opposée obstinément et qui a fmi par
triompher. Le temps a passé, sa mère a repris sa place. Maintenant qu'elle ne
travaille plus à la boutique, elle est redevenue l'âme de la maison; c'est elle qui
réveille son monde chaque matin, veillant au départ de l'un puis de l'autre, pour
le collège, l'école ou l'atelier.
18Il n'a rien à lui reprocher mais jamais, jamais il n'a retrouvé avec elle
cette proximité amoureuse qu'il avait avec sa tante. Rébecca ne s'intéresse qu'à la
marche du ménage, alors que Félicie c'était les rires, les jeux, les contes, les
chansons jouées sur une petite mandoline, les airs de piano en guirlande, l'amour
exclusif toujours disponible.
Et le vert paradis des amours enfantines...
En descendant du métro, il pense enfin à consulter sa montre. Le retard
est important! Mais il ne craint pas de violents reproches: son père a une bonne
nature, bienveillante, affectueuse. Dommage qu'il soit si peu là. Le soir il rentre
trop tard, impossible de lui parler; le matin, au petit déjeuner il n'est pas encore
levé. TIn'y a que les dimanches... et encore ces temps derniers même pas le
dimanche. TIprétend qu'il a des rendez-vous d'affaires urgents, en réalité il a une
autre femme en tête. Tout le monde dans la famille la connaît, c'est une ancienne
voisine de la rue d'Aligre. Elle n'est pas terrible, sa principale qualité est d'être
nettement plus jeune que monsieur Bienaimé... et Française de souche, ce qui
comble probablement ses rêves d'intégration.
n n'y a aucune preuve de cette liaison, seulement des indices. Mais ils
sont suffisamment précis et répétés pour éveiller les soupçons de son épouse qui
lui demande souvent des comptes.
Il nie contre vents et marées et les scènes se multiplient!
Michel rejette ces pensées pénibles au moment où il voit son père
l'attendre gravement à la porte du magasin. Celui-ci le reçoit à sa manière
habituelle: tendre et taciturne. Pas un mot sur son retard...
Et il s'éclipse vite, le laissant derrière le comptoir.
C'est I'heure de la sortie des ateliers, les clients arrivent. TIsassaillent le
vendeur d'occasion qui se multiplie, vite fatigué par la monotonie des
commandes... mais que demander d'autre que du vin dans un magasin de vins?
Mécaniquement il met des bouteilles de rouge dans des paniers à provision noirs
et ça continue jusqu'à la tombée de la nuit.
Il n'aime pas ce travail, vraiment pas.
Comment peut-il être aussi différent de ses parents? De quel lointain
aïeul, rabbin érudit ou cabaliste, tient-il ce goût prononcé pour la vie de l'esprit?
Il le constate encore aujourd'hui: le va-et-vient du tiroir-caisse, l'afflux des
pièces sonnantes et trébuchantes, enfin tout ce qui excite tellement son père ne le
fait pas vibrer du tout.
Faire ça toute sa vie? Autant se flinguer.
19Une seule compensation, dans cette boutique: les jolies mômes.
Justement, il voit arriver sa préférée, une mignonne qui fait les courses pour une
famille assoiffée où le jus de la treille semble se perdre dans des gosiers
profonds.
Elle se plante devant lui, haute comme trois pommes, cambrée,
mousseuse et darde sur lui des yeux clairs qui ne refusent pas le dialogue.
C'est le beau temps aujourd'hui.
IlIa contemple... Ses seins pointés lui donnent une délicieuse impression
de fenneté et de souplesse. Le désir? TIle ressent en lui comme une cascade
bouillonnante qui se projette vers un lac attirant sans jamais l'atteindre.
Il voudrait tant lier connaissance avec cette petite, la revoir... Mais voilà,
dès qu'il se prépare à draguer, son cœur se tortille au milieu d'une poitrine
devenue trop étroite; le feu envahit ses joues, en même temps qu'un sentiment
de honte pénètTe son cœur. Il se sent devenir gauche, stupide...
Il reste muet devant elle comme un débile.
Elle ne bouge pas, souriante, comprenant ce qui se passe, attendant qu'il se
décide; mais aucune parole ne vient aux lèvres du jeune abruti qui voit partir la
jolie faubourienne déçue comme une étoile filante, sitôt regardée, sitôt disparue.
Juillet et août se sont écoulés, identiques...
Lecture, aide au magasin. Le reste du temps: ennui. Pas de vacances cette
année... En ce moment la situation monétaire n'est pas brillante. Michel se
contente d'attendre la rentrée universitaire pendant que la tension internationale
monte, monte... Chaque jour apporte une mauvaise nouvelle et il en est très
conscient car il dévore les journaux que son père rapporte à la maison.
Le 3 septembre 1939, dans la matinée, il se trouve devant la gare de
Lyon. Aucun rapport avec l'appel sous les drapeaux qui vient d'être proclamé...
n a simplement rendez-vous avec un copain de la communale qui vient de
commencer une carrière dans les chemins de fer. fi traverse le hall, arrive aux
renseignements. L'employé qu'il questionne lui répond en souriant
- Ah, t'es le pote à Simonin? Il nous a prévenus. Assieds-toi là, il
ne va pas tarder.
Michel s'assied et ses pensées le rejoignent.
La guerre? Pour l~ ce n'est pas pour tout de suite. Il est du dernier
quart de la classe 40, il ne sera mobilisable que dans un an. Mais pour les
autres. ..
20Il laisse eITer ses regards autour de lui et il les voit arriver, ces autres:
les réservistes en partance pour le front. Ils sont pâles, mornes, dociles;
semblant se rendre à I'hôpital pour y subir une grave intervention. Quelle
différence avec le délire patriotique de 1914 dont il a trop souvent lu la
description: les chansons, le pinard, les cris: « À Berlin! »
La vision de ces réservistes sinistrés plaque dans l'esprit du jeune
homme, comme une gifle, l'idée de la fatalité. Ces soldats se laissent emporter
par un destin qui leur échappe. En eux n'existe qu'une vaste obéissance, un
océan de résignation.
Ils savent pourtant ce que c'est que la guerre. ils en ont lu cent fois la
description dans des livres à gros tirage, ils l'ont vue dans des fthns célèbres: la
boue des tranchées, la vennine, la pourriture, les remblais peuplés de cadavres.
Le signal « En avant! » Hurlé par un officier automate consultant sa montre...
Les poilus tombant à terre, comme des loques molles, sur les pentes de la
taupinière qu'ils sont chargés de conquérir.
Mais que peuvent-ils faire d'autre que d'y aller?
Décidément, son copain se fait attendre. Michel sent le besoin de faire
quelques pas. Pendant qu'il se dirige vers les rues avoisinantes, une pensée le
saisit: et si Hitler gagnait la guerre, que deviendraient les Juifs?
L'antisémitisme, qu'est-ce que c'est?
Une image remonte en lui, elle est jaunie comme les photos que l'on
retrouve dans un album oublié. Sa tante Félicie, lui parlant avec humour du
problème racial et lui racontant, pour rire, l'histoire de l'arrivée de Drumont à
Alger en 1900...
Drumont, mon ftIs ! Toutes les Chrétiennes en étaient folles. Elles
sont allées l'attendre au bateau. Des jeunes, des vieilles, des élégantes, des
femmes en cheveux... Un vrai délire.
C'était qui, ce Drumont?
Un Français de France, élu député d'Alger parce qu'il n'y avait pas
plus antisémite que lui. Il n'était pourtant pas beau, il portait des binocles, il était
déjà vieux. Mais c'était leur dieu. Elles ont dételé les chevaux de sa calèche.
Elles l'ont tirée, elles-mêmes, jusqu'à l'hôtel Aletti en criant « À bas les juifs» !
Et ça ne te faisait pas de peine?
Non... ça me faisait rire. Je courais avec elles.
Et il se revoit, enfant, riant du bon tour joué par sa tante aux Françaises
dites de souche. .. Maintenant le rire prend un goût amer.
Pourquoi étaient-elles si haineuses, ces femmes, mais pourquoi?
21Elles les connaissaient pourtant bien, ces Juifs d'Alger, elles les
côtoyaient. .. Il se ravise: en effet elles les côtoyaient mais elles ne frayaient
jamais avec eux. Ces citoyens là, elles les mettaient à part dans le même panier
que les indigènes.. Bien sûr~ ils avaient été assez malins pour se faire naturaliser
par Crémieux, un Juif de la métropole, mais ils n'étaient que des usurpateurs...
Pourquoi l'antisémitisme, pourquoi le racisme? Question insoluble...
Ce n'est pas lui, Michel, qui pourrait résoudre ce problème...
Cependant, chaque fois qu'il y pense, une image lui revient en tête:
l'inscription «Mort aux Juifs!» bien en évidence dans les chiottes
publiques associée aux dessins pornos les plus brutaux... La bête humaine
n'enlève sa muselière que dans certains endroits.
Pendant qu'il flâne sur le boulevard Diderot, il avise une agence de
voyages... Au milieu de la vitrine une photographie attire son attention: le port
d'Alger. C'est de là qu'il partit, en 1927, c'est là qu'il dit adieu à sa tante... Pour
elle, une véritable tragédie! Il revoit l'embarquement. Les adieux le cœur serré,
et le mouchoir agité longuement jusqu'à l'extrême limite de vision.
Depuis cette séparation, a-t-il un jour cessé d'être seul ?
Ses pas le ramènent vers la gare. Jean Simonin est enfin l~ amical,
souriant. C'est un vrai pote, à la communale ils échangeaient des confidences
intimes. n est blond, il a un grand nez charnel flairant le vent.
- Eh bien, mon vieux Je~ on ne se doutait pas que notre
rendezvous tomberait ce jour là, hein ?
- T'as raison, qu'est-ce qu'on a comme boulot aujourd'hui. Mais
ça ne fait rien, on ne va pas s'en faire. Viens, je vais te faire voir où je travaille.
Et il emmène son copain sur les voies, dans les bureaux...
En chemin il entame le sujet qui l'a toujours intéressé: les filles. Depuis
l'âge de quinze ans il les collectionne. TIlui parle de celle qu'il fréquente en ce
moment, elle est potelée, blonde et rose, un vrai cadeau.
- Alors, tout va bien pour toi, demande Michel?
- Oui et non. Tu sais, on est très ennuyé dans ma famille en ce
moment à cause de ma sœur. Elle a fait connaissance d'un type... un vrai salaud.
Elle a couché avec lui, elle était sûre qu'il allait l'épouser et c'est fini, ilIa quitte;
elle est mal, très mal. Ce type, ça ne m'étonne pas de lui, c'est un Juif..
Une sonnerie d'alarme se déclenche en Michel. Il n'a jamais dit à son
copain qu'il était Juif Ce n'était pas la peine, ça comptait si peu pour lui.
- Dis donc, ce n'est pas parce qu'il est Juif qu'il l'a laissée tomber!
Combien il y en a des Chrétiens qui font ça ?
22- Ah, tu ne les connais pas, les Juifs... Je t'assure, ils sont pas
comme les autres, c'est roublard et compagnie. Ce type là, il a trompé son monde toute sa race le fait...
Michel quitte son copain brusquement fi se trouve une commission
urgente à faire et son au-revoir est lointain...
Dans les jours qui suivent, une ambiance de panique cultivée par les
journaux, s'installe sur Paris. Il n'est question que des risques d'attaques
aériennes massives, de bombes asphyxiantes. Le gouvernement prend cette
menace très au sérieux et commence par faire distribuer des masques à gaz. Un
peu plus tard, il incite les Parisiens qui ne sont pas retenus par leur travail à se
replier en province. Un plan est prévu, des trains sont en partance, il faut
s'inscrire.
Dans la famille de Michel, la question se pose avec acuité.
Partir? La mère n'y tient pas trop; mais le père prend sa voix des
grands jours pour la persuader qu'elle doit mettre ses enfants à l'abri, qu'elle
serait responsable de leur mort si elle ne le faisait pas... C'est lui qui l'emporte.
Le 10 septembre 1939, il les accompagne prendre le train, tout étonné de
la tendresse du sort qui lui accorde des jours tranquilles auprès de sa maîtresse,
loin des scènes de ménage et des récriminations.
Installé dans un wagon qui emmène les familles déplacées vers une
destination incertaine, Michel revoit le visage de son père essayant vainement de
rnhner la tristesse. Quel hypocrite! Mais il chasse vite cette image pour revenir à
lui-même. Au fond, cette échappée inattendue a un parfum d'aventure qu'il
devrait savourer. Sortir de son univers livresque, être enfin acteur de son destin,
c'est cela qui devrait l'intéresser. Il regarde ses compagnons de voyage. Surtout
les filles... Il y en a de fort mignonnes avec lesquelles il aurait bien aimé entrer
en contact, mais... toujours sa timidité!
Après un trajet assez long, entrecoupé de mises en voies de garages
successives pour laisser passer les convois militaires, le train les dépose dans un
petit bourg de la Nièvre: Billy sur Oisy. C'est une agglomération minuscule, une
simple rangée de maisons le long d'une route départementale.
Dès l'anivée, la famille est prise en charge par la commune qui la loge
dans une grande baraque inoccupée. C'est précaire, c'est sombre, c'est sale mais
chacun a sa chambre. Au fond, c'est presque une location de vacances.
Les jours passent et, à la surprise générale, les bombardements massifs,
tellement redoutés, n'ont pas lieu.
23L'affrontement militaire se déroule très loin, en Pologne. L'année
ftançaise, protégée par la ligne Maginot, ne bouge pas. Paris est calme. Pourtant,
personne ne parle de faire revenir la population déplacée.
À Billy sur Oisy, semaine après semain~ Michel goûte le plaisir de la
découverte. Cela fait très longtemps qu'il n'a pas eu de vacances d'été.
À l'arrière de la maison qui leur est allouée, après avoir franchi une
barrière de bois, il accède directement à un horizon sans limites. Il se laisse alors
absorber par l'immensité d'un ciel où se poursuivent d'étonnants nuages
changeant au gré du vent. Il découvre les effluves de l'humus dans les sous-bois,
les odeurs savoureuses des feuilles calcinées par le soleil brûlant et la caresse des
gouttes de pluie tamisant la lumière...
Plaisirs détruits par un crève-cœur: pour l'aide aux paysans, il n'est
vraiment pas à la hauteur. Comme tous les jeunes de cette population parisienne
déplacée il est censé travailler aux champs... À plusieurs reprises, il s'est mis à la
tâche, se jetant avec joie sur les pelles ou les bêches qu'on lui mettait dans les
mains.
Mais, chaque fois, il éprouve des lumbagos intolérables. Chaque fois, il
est obligé de s'arrêter et de s'asseoir entouré de l'indifférence ou du soupçon.
Non, il ne tire pas au flanc: un panier, plein de fruits, c'est atrocement lourd
pour lui... TIn'est pas fait pour cela, c'est simple!
Heureusement, il y a Géraldine.
Elle loge avec sa mère dans une maison voisine. Elle est étudiante et
dotée d'une belle chamure rousse, un peu trop opulente peut-être? Avec elle, il
ne fut jamais paralysé par l'émotion. Le déracinement l'aurait-il changé? Ou
bien ne lui plait-eUe pas assez pour l'intimider?
Pour entamer une discussion littéraire avec elle, aucun problème. En
revanche, pour autre chose, il lui a laissé faire le premier pas.
Il en revoit la scène avec la même intensité chaque fois qu'il y pense:
cela débute un beau ma~ ils partent en balade, seuls tous les deux.
L'air est léger, un petit vent soulève sa jupe; il la suit, sans aucune
arrière-pensée, la regardant cueillir des fruits sur les branches basses.
Brusquement, elle se retourne vers lui et le regarde avec une lueur naïve dans ses
yeux.
Tu devrais en goûter...
Pas envieH~
Et comme ça ?
Elle approche ses lèvres et, avec sa langue, lui fait passer le ftuit dans la
bouche. ..
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