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LA FAILLE
Volume 1 : La quête d’Echo
M.I.A
© Éditions Hélène Jacob, 2013. CollectionScience-fiction. Tous droits réservés. ISBN : 979-10-91325-97-4
Prologue
Lorsque j’étais enfant, les histoires qu’on me racontait à propos du Grand Cataclysme me rendaient terriblement triste. J’imaginais les morts, les blessés et les disparus. Je percevais l’horreur d’un tel effondrement et l’ampleur gigantesque de la Reconstruction, mais sans vraiment comprendre de quoi il s’agissait. Je ressentais surtout le poids de la perte, de la résignation et de l’oubli. Mais mes élans de désespoir ne duraient jamais bien longtemps, seulement le temps du récit, avant d’être remplacés par une simple amertume impalpable qui me poursuivait souvent pendant des jours. Les légendes ont une puissance d’évocation particulière et peuvent vous marquer à jamais… paradoxalement sans doute parce qu’on veut croire qu’elles sont exagérées par nature et qu’on aime cultiver les émotions déplacées, les frissons qu’elles nous procurent. Nous n’y voyons que des contes qui nous renvoient un bout déformé de notre passé.
En grandissant, j’ai compris qu’elles sont pourtant quelquefois moins dures que la réalité et que leurs véritables racines sont progressivement gommées, dans un processus inconscient de lente érosion. Ainsi, elles deviennent plus acceptables par ceux qui les reçoivent et les transmettent à chaque nouvelle génération. Mais la légende principale qui a bercé toute ma jeunesse est un tissu de mensonges. Rien ne s’est produit comme cela est écrit dans nos bases de données. On nous cache la vérité depuis la nuit des temps et personne n’a jamais remis en cause l’histoire qu’on nous a racontée pendant des siècles pour justifier le mode d’existence qui est le nôtre aujourd’hui. Enfin… presque personne… Mais ils sont si peu nombreux à combattre la thèse officielle… L’ampleur de la dissimulation est telle que j’ai de la peine à y croire moi-même, alors que j’en ai toutes les preuves sous les yeux. Je comprends que la légende soit plus simple et moins douloureuse à accepter que la réalité nue, pour la majorité d’entre nous. Car aujourd’hui, je souffre de connaître la vérité. Et si c’était à refaire, je voudrais qu’ils confient ma mission à quelqu’un d’autre. Le savoir a un prix, un prix que les ignorants n’auront jamais à payer. Celui de la responsabilité. Je suis désormais responsable de cette découverte et ma décision peut tout changer. J’ai le poids de l’avenir sur les épaules et je ne me sens pas capable de faire le bon choix.
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Pourtant, il faut que je me décide vite, car il nous reste très peu de temps…
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Chapitre 1 – Echo
Sa chute fut violente et elle atterrit sur sa cheville droite, sans avoir le temps de se préparer correctement au choc. L’élancement se propagea immédiatement jusqu’au genou, avant de refluer et de se concentrer au-dessus du pied, en une suite de pulsations rapides et douloureuses. Elle s’affaissa sur l’herbe et palpa sa jambe à travers la botte pour constater l’étendue des dégâts. Rien de trop grave. Une simple entorse que sa combinaison intégrale mettrait moins de cinq minutes à soigner, si elle fonctionnait encore correctement. Elle se releva très vite et contrôla méthodiquement les emplacements stratégiques de son vêtement, afin de vérifier que le tir reçu quelques secondes plus tôt n’avait pas endommagé l’essentiel. Les capteurs digitaux du tissu marron métallisé réagirent normalement sur sa manche gauche et transmirent instantanément les informations requises à son écran rétinien. Température extérieure : 25 °C, qualité de l’air supérieure à la moyenne habituelle, taux d’humidité satisfaisant, fonctions vitales normales, mais pouls anormalement élevé. Elle se sentait effectivement essoufflée et luttait pour reprendre ses esprits. Tous les autres transmetteurs de gauche semblaient actifs et elle répéta l’opération sur sa manche droite. Un message d’erreur s’inscrivit en rouge et clignota devant sa rétine. Le système de camouflage semblait mort et le module de transfert était manifestement endommagé. Non, surtout pas ça ! Cette nouvelle la prit au dépourvu. Si la réparation automatique de sa combinaison refusait de se déclencher, elle resterait coincée et aurait fait tout cela pour rien. Tentant de lutter contre la panique, elle effleura encore une fois les capteurs et reçut une autre suite de messages négatifs, avant d’obtenir l’information que le système de recyclage de ses fluides corporels était de nouveau opérationnel. Cette fonction était pour le moment le cadet de ses soucis et elle eut un sourire amer. Si je ne peux pas rentrer, crever de soif n’a de toute façon pas grande importance… Elle fit quelques pas et testa l’état de sa cheville. Le système de guérison était bien actif et la douleur s’estompait déjà. Elle se raccrocha à ce point positif et tenta de mettre de l’ordre dans ses idées, en observant d’un œil vif l’endroit où elle était arrivée. La zone alentour était partiellement boisée et elle se trouvait dans une sorte de clairière mal
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délimitée. Ce fut seulement en contemplant les arbres qu’elle prit pleinement la mesure de la situation. Victor avait raison, ça a vraiment marché ! Tout est absolument différent ! Elle tourna sur elle-même, en espérant trouver quelques traces d’activité humaine, mais ne vit rien d’autre que la végétation chétive et un oiseau qui voletait timidement de branche en branche. Aucune trace de son passage n’était plus perceptible. Elle se sentit terriblement seule et abandonnée. Elle retira le sac qu’elle portait sur son dos et fouilla rapidement dedans pour vérifier que tout avait survécu au voyage. Le contenu n’était pas absolument essentiel à sa mission, mais un grand soulagement l’envahit lorsqu’elle constata que rien n’était endommagé. Ces quelques affaires étaient le seul lien qui la rattachait à son point d’origine. Elle n’aurait pas supporté d’en être privée. Cette vérification lui avait permis de recouvrer un semblant de calme et elle constata que son pouls était redevenu régulier. Elle étudia rapidement les données géographiques en sa possession afin de s’orienter. Il lui fallait s’éloigner de la zone du point de passage, c’était sa priorité. Elle opta pour le sud. Elle referma le sac et le remit en place, tandis que ses réflexes reprenaient le dessus. Elle n’aurait jamais dû perdre autant de temps dans ces circonstances. Plus de trente secondes s’étaient déjà écoulées depuis son arrivée. Tandis qu’elle se mettait en marche d’un pas soutenu, elle appuya légèrement sur sa tempe droite et attendit que l’écran rétinien apparaisse à nouveau. Elle fut rassurée de voir que le système d’enregistrement des rapports spéciaux répondait parfaitement. Tentant de mettre dans sa voix plus d’assurance qu’elle n’en éprouvait, elle se racla légèrement la gorge avant de parler d’une voix rapide. — Rapport spécial numéro 1, enregistré par l’agent-collecteur Echo. Je viens d’effectuer le transfert. D’après les indications de mon système, tout s’est passé correctement. Ma combinaison a subi des dommages et je suis pour l’instant dans l’impossibilité de me rouvrir un passage. La plupart des autres fonctions sont opérationnelles et j’espère que la réparation automatique va finir par s’activer. Le lieu que je suis en train de filmer est celui de mon arrivée et présente une végétation absente de mon point de départ, qui ne figure pas non plus dans ma base documentaire. Cette information confirme mon déplacement temporel. Je dois maintenant quitter la zone pour recueillir de nouvelles données, me mettre à l’abri et poursuivre ma mission. Fin du rapport spécial numéro 1. Echo appuya une seconde fois sur le capteur temporal et coupa l’enregistrement. Ce rapport
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alla se stocker immédiatement dans son centre nerveux, dans une zone distincte du système de sauvegarde permanent. Tout ce qu’elle voyait, entendait et percevait était automatiquement enregistré en temps réel, mais la procédure exigeait que des rapports particuliers soient parallèlement effectués, pour qu’elle puisse rendre compte des événements majeurs. Alors qu’elle n’avait parcouru que quelques mètres, elle perçut au loin sur sa droite un bref éclair qui illumina le sous-bois avant de disparaître brusquement. Mon Dieu, c’est déjà lui ! Il est beaucoup trop proche ! Victor avait donc échoué et n’avait pas pu lui faire gagner toute l’avance dont elle avait besoin. Le Traqueur ne mettrait que quelques instants à se remettre de son propre passage et il serait rapidement à sa poursuite. Elle devait à tout prix se dépêcher si elle voulait avoir une chance de lui filer entre les doigts, surtout en l’absence de système de camouflage. Changeant d’avis, de façon à mettre le plus de distance possible entre eux, elle prit la direction de l’est et s’élança au pas de course à travers la clairière. Ses bottes ne faisaient aucun bruit sur le sol herbeux et elle disparut rapidement parmi les arbres.
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Chapitre 2 – Romeo
Il tenait encore son arme brandie lorsqu’il roula sur les feuilles humides qui jonchaient le sous-bois. Il s’accroupit aussitôt en position de tir et chercha vainement sa cible du regard. La décharge électrique qu’avait reçue la Collecteuse avant de s’engouffrer dans le passage avait dû la sonner et mettre une partie de son équipement hors de service, au moins temporairement. Elle ne pouvait pas être très loin. Pourtant, plutôt que de lancer immédiatement une détection comme il était censé le faire, Romeo resta immobile quelques secondes afin d’observer le nouveau décor qui l’entourait. Ces foutus scientifiques avaient raison ! La faille n’est pas une invention et elle fonctionne vraiment… Dans quoi j’ai été embarqué ? L’homme se redressa et accomplit les vérifications matérielles obligatoires. Son équipement avait bien supporté le déplacement. En tout cas, mieux que lui, d’après les données que lui communiqua son système d’analyse corporelle. Il se sentait effectivement nauséeux et il dut s’appuyer à un tronc d’arbre le temps que son malaise se dissipe et que sa respiration redevienne régulière. L’odeur métallique du sang envahit ses narines et il se souvint subitement que l’homme qui avait tenté de couvrir la fille l’avait blessé au visage avant qu’il l’écarte brutalement de son
chemin. La lame avait entaillé sa joue gauche sous l’œil et la plaie semblait profonde au toucher. Le liquide avait coulé dans son cou et commençait à s’infiltrer sous ses vêtements. Forcément… la seule partie de mon corps non protégée et où la combinaison ne peut rien pour moi ! Je vais garder une sale marque pendant mon séjour ici… Le Traqueur savait que la balafre serait supprimée à son retour par les spécialistes du centre médical. Quelques minutes suffiraient à l’effacer. Mais pour le moment, il ne pouvait que stopper le saignement et éviter de se promener avec une plaie ouverte. Il sortit son nécessaire de secours d’une poche de sa veste et vaporisa une petite quantité d’un produit verdâtre sur sa joue mutilée, tout en observant son visage dans un miroir miniature. Les particules scellèrent sommairement les lèvres de la blessure en moins de vingt secondes et la douleur de la désinfection lui fit plisser les yeux. Il se passa rapidement un mouchoir sur la joue pour en retirer grossièrement le sang et rangea ses affaires. Ses soucis esthétiques attendraient… il était temps de se remettre en chasse.
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Mais, avant de reprendre le cours de sa mission, une formalité technique s’imposait. Ses employeurs tenaient à avoir un compte rendu précis du déroulement de ses missions et se montraient très pointilleux quant au respect du protocole. — Rapport spécial numéro 1, enregistré par l’agent-traqueur Romeo. J’ai suivi la cible comme convenu, mais elle a eu le temps d’accomplir son transfert. Les données de mon système et mes propres yeux, comme vous pouvez le voir, indiquent un déplacement temporel très surprenant et je préfère obtenir la confirmation de ces informations avant de les enregistrer définitivement. La Collecteuse a quelques minutes d’avance sur moi et je compte la retrouver avant la tombée de la nuit. Fin du rapport spécial numéro 1. C’était maintenant que la partie agréable de son travail allait commencer et Romeo sentit les picotements familiers du plaisir qui envahissaient son ventre. La traque était sa raison d’être et il n’avait encore jamais perdu une proie. La Collecteuse n’était pas loin, il le savait. Deux transferts accomplis de façon si rapprochée avec un paramétrage unique, même dans ces conditions inhabituelles, ne pouvaient pas donner lieu à plus de cinq cents mètres d’écart à l’arrivée. Il s’agissait de la première des règles scientifiques compliquées qui régissaient l’activité des points de passage. La fille n’était pas loin et elle n’était pas formée pour s’échapper. Mais lui était né pour retrouver ses cibles et les ramener. En prenant son temps, il procéda à une analyse très simple, consistant à détecter une source de chaleur spécifique dans un rayon de moins d’un kilomètre. L’ouverture d’un passage récent laissait des radiations particulières derrière elle et son capteur lui confirma cette deuxième règle universelle que tout agent devait connaître, même s’il n’en comprenait pas vraiment le fonctionnement. Son propre point d’arrivée apparut sur son écran rétinien, à quelques mètres dans son dos. Laissant le détecteur faire son travail, il patienta jusqu’à obtenir une seconde confirmation, à environ quatre cents mètres sur sa gauche. Il courut souplement dans la direction indiquée par le signal et s’arrêta lorsque l’indicateur passa au vert, au milieu d’une zone déboisée. Tu as donc atterri ici… Comme tu n’es pas idiote, tu n’as pas traîné et tu as vite déguerpi. Si tu m’as vu arriver, ce qui est probable, tu auras eu l’intelligence de t’éloigner le plus possible. Ne me déçois pas et prouve-moi que tu es un peu plus coriace que les autres… Il changea les réglages de ses capteurs et passa en mode olfactif. La fille avait forcément laissé une odeur encore perceptible par le système, surtout dans cette zone vide de toute autre présence humaine. Il obtint encore une fois satisfaction et sentit son cœur battre plus vite lorsque son écran lui renvoya un message positif. L’odeur était peut-être imperceptible pour son nez, mais pas pour
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son équipement. La trace moléculaire prenait bien la direction de l’est et datait de moins de cinq minutes. Merci de rendre ma chasse suffisamment intéressante. J’espère que tu cours vite ! Un large sourire sur le visage, Romeo se lança à la poursuite de sa cible, en espérant qu’elle durerait assez longtemps pour qu’il puisse au moins s’amuser un peu.
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