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Le clan du sanglier (Chroniques de la cité d’Arenjun – Livre I)

De
170 pages
Dans la vieille cité d’Arenjun, deux personnages hauts en couleur – Kasim, le légendaire guerrier nain, et Serpent, l’Archimage maître de la Tour – se livrent à une compétition acharnée au travers des histoires qu’ils racontent dans une auberge.
Ce soir, c’est Kasim qui doit relever le défi et tenir son auditoire en haleine. Le nain va raconter l’histoire des tribus nomades de la lande d’Achenard et de leur grand rassemblement du printemps.
Chaque année, les tribus se rencontrent : elles vont commercer, renouer leurs alliances et procéder au passage à l’âge adulte de leurs jeunes au travers d’une quête qui leur sera donnée.
Mais cette année-là, rien ne se passa comme prévu : le peuple gnome prit les armes contre celui des tribus et la guerre éclata. Que fallait-il faire ? Aller au combat, au risque de mécontenter les esprits protecteurs en violant la coutume ? Ou respecter la mémoire des ancêtres et organiser le rassemblement ?
Tandis que le lecteur suit le déroulement de l’histoire racontée par le guerrier nain, la perplexité de l’Archimage ne cesse de croître : d’où Kasim tient-il son récit ? Il sort sans doute, et comme d’habitude, de son imagination, mais si les faits racontés se sont vraiment déroulés, alors il y a beaucoup plus urgent à faire que de rester assis dans une auberge à écouter des histoires !
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LE CLAN DU SANGLIER
Chroniques de la cité d ’Arenjun – Livre I

Olivier Walter & Stéphane Lesieur



© Éditions Hélène Jacob, 2015. Collection Fantasy. Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-320-7 Prologue


Nous sommes le premier Verlier. Et comme tous les premiers Verlier, l’Archimage maître
de la tour du Serpent interrompt pour quelques heures ses recherches, quitte sa tour et se fond
dans la foule. Il va écouter l’histoire de Kasim à l’auberge du Nain bleu.
Comme chaque fois qu’il doit entendre l’un des récits de Kasim, il a passé une partie de
l’après-midi à se préparer mentalement, pour détacher son esprit de ses travaux magiques. Il
est resté presque tout l’après-midi debout sur l’une des gargouilles qui se trouvent sur le plus
haut point de sa tour, à regarder le désert qui s’étend autour de la ville.
À part ses pieds sur la pierre, il a l’impression de se sentir voler, sans effort, sans magie. Il
assiste au coucher du soleil, loin dans la mer au-delà du port. Les derniers rayons flamboyants
de l’astre sont pour lui comme un signal : il est temps de se rendre à l’auberge.
Comme d’habitude, car cela aussi fait partie de son rituel, il décide de soigner son entrée.
Ses robes semblent soudain se mettre à flotter autour de lui, il met un pied dans le vide à côté
de la gargouille et il entreprend sa descente, en flottant lentement vers le bas. Un discret
sourire peut se deviner sur ses lèvres.
Il savoure la magie, la vue et le plaisir de descendre parmi le peuple.
De toute part, les regards respectueux et craintifs des habitants suivent sa lente descente.
Majestueusement, le mage se pose au pied de la tour, remet ses robes noires en ordre et, sans
un regard pour la foule, se dirige vers son lieu de destination. Il ne l’avouera pour rien au
monde, car l’empressement sied mal à un Archimage, mais il lui arrive même d’attendre ce
moment avec impatience : se promener, entendre les ragots, puis prendre une ou deux bières
en fumant sa pipe. Cela lui permet de se ressourcer encore plus efficacement qu’à l’aide de
ses sortilèges. Et puis, les histoires de Kasim, le nain bleu, forment une inépuisable source
d’intérêt et d’inspiration. D’ailleurs à Arenjun, la joute à laquelle lui, Serpent, se livre avec
Kasim au travers de leurs histoires est devenue un sujet de légende. Et les gens viennent
nombreux à l’auberge du Nain bleu, pour regarder les deux amis s’affronter par
l’intermédiaire de leurs récits. Tout cela pour le plus grand bénéfice de Kasim, heureux
propriétaire de l’auberge, dont c’est aujourd’hui le tour de relever le gant et de raconter une
histoire.
Kasim, le nain bleu ! Un personnage de légende : héros des guerres Keshites, Grand

3 Commandeur des Invincibles, Fléau des Batailles, maître de l’Arène, plus de trois cents
victoires en combat singulier, mais aussi propriétaire de l’auberge du Nain bleu. Cela en fait
un des plus célèbres habitants de la ville. Bien sûr après Serpent, Archimage et maître de la
tour du Serpent, le plus grand des magiciens de son temps. Cela va sans dire.
Il faut quand même le rappeler de temps en temps, pense Serpent dans un soupir, car
Kasim soutient évidemment le contraire et prétend qu’être le maître de la tour du Serpent, un
des plus grands mages de son temps, un des rares à maîtriser trois royaumes, le seul à les
posséder pleinement, « tout cela ne vaut pas un bon coup de hache dans la tête de son meilleur
ennemi ». Mais ainsi va leur amitié, faite d’une admiration réciproque et d’une incessante
rivalité.
Serpent avance calmement dans les rues chaudes du soleil de la journée, la foule s’écartant
avec respect de son chemin. Il voit enfin le célèbre bâtiment, s’en approche avec dignité,
pousse la porte et, immédiatement, le silence se fait dans l’auberge. Sans en paraître le moins
du monde incommodé, il marche vers sa table réservée, la seule sur la scène où Kasim viendra
raconter son histoire. Le vin qu’il préfère est là, la bière fraîche arrivera plus tard. Il tire sa
chaise, écarte ses robes d’un revers de la main et s’y installe. Alors seulement, il jette un coup
d’œil à la salle, saluant les dignitaires présents, scrutant les inconnus, donnant des regards
qu’il souhaite bienveillants à ceux qu’il connaît. Petit à petit, les conversations reprennent,
mais sur un ton plus apaisé.
Serpent sort alors son nécessaire à pipe de sa manche, déroule la peau d’hippogriffe, en
extrait un peu de tabac et entreprend de bourrer sa pipe. Puis il prend son verre pour regarder
la salle au travers du liquide rouge qui se trouve dedans. Quand il a fini de jouer avec les
reflets, il le porte à ses lèvres pour savourer le breuvage, tout en picorant dans les tranches de
viande séchée posées devant lui ; il allume sa pipe de gris-nain, en tire une bonne bouffée,
puis s’assied plus confortablement.
Dans l’auberge, la salle se remplit petit à petit en attendant le conteur ; les portes et les
fenêtres restent grandes ouvertes pour que ceux qui ne pourraient pas entrer entendent quand
même l’histoire et puissent commander à boire et à manger. On peut faire confiance à un nain,
fut-il Grand Commandeur des Invincibles, pour ne pas perdre de vue ses intérêts.
C’est la clameur de la foule qui signale en premier l’arrivée de Kasim ; puis la marée
humaine qui applaudit à tout rompre s’écarte, comme si un homme invisible s’y frayait un
chemin en la fendant en deux. Le mage peut enfin voir son ami émerger de cette masse quand
il arrive à hauteur de la scène ; il marche avec aisance et bondit sur celle-ci d’un mouvement
souple et puissant. Le nain se retourne vers les spectateurs en levant les bras.

4 La cohue s’apaise et le silence se fait. Puis les vivats fusent de nouveau quand Kasim
brandit sa hache à la vue de tous pour la planter dans le sol. Le bruit de l’assistance devient
assourdissant et culmine quand Kasim attrape sa chemise pour la faire passer par-dessus sa
tête : le héros va montrer ses trophées, on va voir ses tatouages !
Le haut de son corps, couvert de dessins et d’écritures d’un bleu profond, est mis en valeur
par les poses de lutteur que prend le nain. Tous veulent toucher ses cicatrices porte-chance et
on lui tend des nouveau-nés, qu’il attrape pour les présenter à la foule. Et chaque fois, la foule
salue l’enfant.
Quel comédien ! pense le magicien. Leurs yeux se croisent et le sourire du nain indique
que lui aussi est satisfait de son entrée en scène. Puis, le dernier enfant remis à ses parents, il
tend les mains en geste de bénédiction et le silence se fait dans l’auberge.
— Pour le dieu Ejiwesh, dieu des vents du ciel… et des voleurs !
La foule éclate de rire à cette dernière saillie, Ejiwesh étant un dieu très populaire, mais pas
vraiment craint.
— Que le silence se fasse !
Et l’assistance de reprendre après lui :
— Que le silence se fasse !
— Que même le vent écoute l’histoire !
— Que même le vent écoute l’histoire !
Le nain prend une grande chope de bière qui est posée sur l’estrade et entame les
bénédictions.
— À la grande déesse du Nord, qui nous tient dans ses mains et vers qui tous nous
reviendrons.
Et il jette généreusement de la bière hors du verre.
— À la déesse de l’Est, notre mère nourricière, femme fertile, femme de sagesse et de
bonté !
Le geste est ample et de nouveau la bière s’écoule largement de sa chope.
Puis, d’une voix sombre et douce :
— À notre soleil du Sud, qui meurt chaque nuit et renaît chaque matin.
Le nain boit une longue rasade, imité par la foule.
— À Ejiwesh, dieu des vents et du ciel.
Kasim renverse son verre… mais rien ne s’en écoule. Surpris et interloqué, il regarde vers
la foule et, finalement, lève de nouveau sa chope avec une moue de résignation.
— Et prince des voleurs !

5 Et la foule éclate de rire et répond :
— À Ejiwesh ! À Ejiwesh !
Le nain passe alors sa chope à un serveur, qui lui tend un petit tambour noir. Serpent
connaît bien ce tambour, compagnon du feu, des combats et des contes. Un tambour nain, le
tambour du nain bleu !
Kasim le prend, le chauffe avec le brasero qui se trouve à la droite du mage. Nouvel
échange de regards, nouveaux petits sourires.
Puis il se retourne, bras tendus ; sa main droite tient le tambour, les doigts de la main
gauche vibrent sur la peau d’hippogriffe. Serpent touche son nécessaire à pipe, pour y
retrouver la sensation que doit connaître son ami ; il s’agit du même animal. Cela aussi fait
partie des liens qui les unissent, souvenirs d’un autre temps, souvenir d’un combat inégal que
les deux amis avaient fini par remporter. Serpent pousse un soupir en sentant la nostalgie
l’envahir, mais le son du tambour le ramène à l’instant présent.
La foule se tait, au fur et à mesure que les vagues de sons qui partent du tambour viennent
s’échouer en elle.
Roulement rapide, rythme nain d’avant la bataille, choc de la main qui tombe. Silence.
Puis, d’une voix grave, le tambour imitant le rythme de la course de nombreux hommes…

6 1 – Le rassemblement des tribus


Le garçon court aux côtés de son père, avec cette ample foulée tranquille qui caractérise le
peuple du vent. Les corps longs et fins des nomades avancent avec fluidité, puissants et
silencieux dans les grandes plaines d’Achenard. Ils courent vers le début du printemps, vers le
temps des alliances, vers le grand rassemblement des cinq tribus.
Leur taille, la longueur de leurs cheveux, qui vont du châtain au noir, et la souplesse de
leurs mouvements pourraient presque les faire passer pour des elfes. Sauf que celui qui verrait
autant d’elfes ensemble ne pourrait sans doute pas le raconter, car ils n’aiment pas les mortels.
Les chasseresses, protégées par les guerriers qui les entourent, courent au centre. Une
formation de combat, car les femmes sont de redoutables lanceuses de bolas.
Pour la première fois, le garçon court avec les hommes. Son nom est Paliwesh. Il tient dans
sa main gauche son boomerang sacré ; à son côté droit pend le coutelas de guerre ; dans son
dos, l’arc des chasseurs rythme sa course.
Un grand honneur lui a été fait. Il représentera le peuple du vent à la quête du
rassemblement des cinq tribus. Dans chacune d’elles, un adolescent a été désigné pour
représenter les autres jeunes et entreprendre la quête. Paliwesh ne sait pas encore qui les
autres tribus ont choisi pour être ses compagnons. Mais il sait que ces personnes vont être
extrêmement importantes pour lui. Et lui pour elles.
Paliwesh court comme on le lui a toujours appris, avec le vent, avec le cœur. Bientôt, il
verra les fumées du camp du rassemblement, là où les tribus se dirigent.
Sous les doigts de Kasim, le tambour change brusquement de rythme. Un rythme saccadé,
violent, qui rappelle le choc des batailles et que le nain accompagne de hurlements
d’animaux sauvages. L’ensemble fait frissonner l’assemblée, qui est déjà pendue aux lèvres
de son héros.
Il avance, le peuple des loups blancs, il avance et les créatures de la forêt s’écartent avec
crainte devant la horde guerrière ! Elles s’écartent devant le peuple des sorcières-matriarches,
accompagnées de leurs fiers guerriers.
Les sorcières ont de longues robes brunes, des cornettes sur la tête et un grand bâton dans
la main. Les guerriers, en armure de cuir, portent sur leurs épaules la toison du loup des
neiges, la fourrure blanche qui leur a valu leur nom.

7 Un couple est visible au milieu d’eux. La jeune femme marche sereinement. Elle est fière
et heureuse, car elle va représenter son peuple à la quête du printemps. Elle tient, par une
corde qui lui enserre la taille, un jeune guerrier. C’est le signe qu’elle ne le maîtrise pas
encore, ou qu’il est trop puissant pour elle. Ou peut-être n’a-t-elle pas encore atteint la
plénitude de son pouvoir ; chez les loups blancs, les couples se forment en fonction de leur
puissance, au sein du groupe les pouvoirs doivent s’équilibrer au mieux.
La meute avance avec efficacité, soudée comme les animaux dont elle porte le nom. La
tribu des loups blancs est crainte parmi les peuples du Nord, la qualité de leurs guerriers et la
puissance de leurs sorcières ne sont pas une légende.
Pourtant les matriarches sont inquiètes et hâtent encore plus le pas. Ces deux-là ne sont pas
comme les autres et elles ont besoin de savoir.
Le jeune guerrier est grand, puissant et, malgré son jeune âge, ses mouvements sont
assurés comme ceux d’un vieux combattant. Son regard respire le calme et la force. Aucun
doute ne se lit dans ses yeux bleus et il n’a pas besoin d’en avoir, car il possède une autorité
naturelle à laquelle peu de personnes peuvent résister. Tous le connaissent et admirent ses
qualités, mais si nul n’y prêtait attention, c’est lui qui commanderait chaque action. Pour les
matriarches de la tribu, la situation pourrait devenir grave et elles le surveillent constamment.
Heureusement, sa compagne sera puissante en son art. Peut-être même un peu trop puissante,
en fait, et cela aussi perturbe les sorcières. La jeune femme parle peu, obéit bien, mais n’entre
jamais en conflit avec les autres femmes. Et c’est bien là que le bât blesse ; parmi les femmes
de la meute, les disputes doivent être monnaie courante. Si les sorcières ne se querellent pas,
comment peuvent-elles mesurer leur pouvoir, comment établir avec précision la place de
chacune dans leur groupe ?
Mais Efka, la jeune sorcière, est différente. Sans jamais entrer en conflit avec personne,
elle a réussi à se faire une place dans la horde. Une place de choix, même, car elle a été
désignée pour participer à la quête. Quand il a fallu désigner un jeune, le nom d’Efka s’est
imposé comme une évidence.
Les sorcières ont eu beau utiliser leurs talents de divination et interroger leurs oracles au
sujet des deux jeunes, rien n’y a fait : les oracles sont restés compliqués ; les visions,
brumeuses. Les matriarches ne le comprennent pas, ne se l’expliquent pas et cela les rend
nerveuses. Ici tout est affaire de pouvoir, or Efka et Koem, son compagnon, en ont beaucoup,
pour ne pas dire beaucoup trop. C’est la première fois qu’une telle situation se présente. Il faut
que la cérémonie ait lieu, il faut que les sorcières puissent consulter les chamans des autres
tribus. Il leur faut absolument un oracle clair, pour savoir à quoi s’en tenir et quelle place

8 accorder aux deux jeunes dans la meute. Ou hors de la meute.
Le jeune couple est confiant ; Efka et Koem sentent l’inquiétude des mères, mais leur
amour naissant les laisse indifférents au sérieux de la situation.
Le camp du rassemblement est proche, tous le sentent aux odeurs, tous l’entendent aux
bruits. Bientôt, ils sortiront des sous-bois et ils le verront.
Kasim s’interrompt un instant pour boire une gorgée de bière.
« Bon début, mais je me demande où il veut nous emmener », se dit Serpent. Le nain lui a
affirmé que cette histoire est réelle, mais comme tout conteur – et comme tous les nains –, il a
une forte tendance à l’exagération. Quand il le souhaite, il peut même faire passer un combat
de coqs pour la plus épique des sagas ; d’ailleurs, il l’a déjà fait. Sur ces entrefaites, la
musique reprend, une musique lente, froide, rythmée.
Les montagnes enneigées se reflètent dans l’eau glacée du fjord, où l’on voit passer de
temps à autre les ailerons des orques épaulards. Les pagaies tombent et ressortent de l’eau à
l’unisson, sur un rythme soutenu ; la tribu des Saa a encore un long voyage à effectuer avant
de rejoindre le point de débarquement. Mais bientôt, ils verront l’embouchure du grand fjord,
où ils accosteront. Bientôt, ils sortiront les radeaux de chasse, ils tendront leurs filets et ils
trouveront de la nourriture pour la suite du voyage. Les Saa sont de grands chasseurs, de très
grands chasseurs et, même s’ils préfèrent les glaciers et les fjords, ils connaissent bien aussi la
forêt qu’ils vont devoir ensuite traverser : elle fait partie de leur territoire de chasse.
Cette année, leur délégation est particulièrement nombreuse : vingt canoës longs, deux
cents membres de la tribu ! Dans la première embarcation, un jeune chasseur imprime le
rythme de cette migration. Le cœur de Sahale bat à l’unisson de sa pagaie. Il va représenter sa
tribu à la quête du printemps ! Il a été choisi, car il est de très loin le meilleur parmi les
jeunes. Sa lance-harpon est sûre, elle se plante droit, et sa faucille est rapide et tranchante.
Pendant que la flottille avance, Anpao, le chef de la tribu, discute avec le grand chaman
dans le canoë du milieu. Dans le dernier, fermant cette procession, il y a la jeune Inouée. C’est
le grand chaman qui a insisté pour emmener sa jeune apprentie. Dans une transe, son esprit lui
a dit qu’il le fallait.
De nouveau, le rythme change. Une percussion lente et rassurante remplit la salle.
Comme chaque année, les membres de la tribu des marcheurs noirs sont arrivés les
premiers et ont préparé le camp du rassemblement. Ils ont dressé au centre de la place le
grand totem du printemps. Ils ont bâti la hutte des chefs de tribu, la hutte des visions et celle
du recueillement. Puis ils ont déblayé la place du rassemblement, en prenant soin de laisser
les herbes folles en un endroit, honorant ainsi la mémoire de la cinquième tribu.

9 Les marcheurs noirs auraient pu devenir un peuple puissant, ils auraient pu posséder un
grand royaume, mais lorsque les Choix ont dû être faits, il y a longtemps, ils sont devenus une
tribu nomade, pour conserver l’équilibre du monde. Leur place est d’être, sous couvert de
commerce, les yeux et les oreilles des autres tribus. Ils ont développé le goût du voyage et
leur magie est devenue une magie à part, un secret jalousement gardé qu’ils ne partagent pas.
Les marcheurs noirs aussi sont inquiets ; cette année, certains territoires leur ont été fermés
et on leur a demandé de cesser d’espionner. Le vent leur a rapporté des bruits, des visions :
beaucoup de groupes armés commenceraient à circuler dans les Terres Froides.
S’il le faut, la tribu ouvrira encore une fois les citadelles cachées, elle formera comme elle
l’a fait il y a longtemps les chefs à la guerre. Les marcheurs noirs l’attendent même avec
impatience, après tout ils sont formés pour cela. Mais aujourd’hui, il est temps d’unir de
nouveau les tribus, si les anciens le veulent bien.
Wakynyan, le chef de la tribu, surveille d’un regard les préparatifs. Comme d’habitude, la
tente des anciens a été montée la première. On peut même déjà voir de la fumée en sortir et le
vent apporte le son des chants qui y résonnent. Les anciens ont commencé le rituel.
À l’intérieur, la fumée envahit l’espace de la yourte et Kalaman est assis au milieu des
anciens. Il se sent honoré d’y être admis. Il écoute les chants destinés aux esprits, mais ne peut
y participer, car il ne maîtrise pas la langue des esprits ; il n’a pas encore été initié. Sa
guimbarde, l’instrument des élèves, reste sur ses genoux sans se joindre aux sons qui s’élèvent
des autres instruments.
Ce soir, c’est son maître qui officie. À lui l’honneur, puisque cette année son apprenti va
faire la quête du printemps. Les chamans poursuivent leurs chants, jusqu’à ce que chacun,
protégé par son totem, entre dans une transe profonde et mystique.
Bientôt, les trois autres tribus vont les rejoindre dans le camp du printemps avec les autres
apprentis, bientôt ce sera la quête !
Ils arrivent ! Ils arrivent !
Kasim fait vibrer son tambour de plus en plus vite et se met à danser. Le son est gai sous
les doigts du nain. La joie et l’excitation se font sentir dans sa musique. On sent les odeurs
des viandes qui grillent dans la cuisine et tout cela se mélange à l’histoire. Cela fait
maintenant au moins dix minutes que Serpent n’a pas touché son verre. Le brusque
changement de rythme du tambour le ramène à la réalité. Irrité d’avoir trop ostensiblement
montré de l’intérêt, le mage se sert une gorgée de vin. Le liquide qui coule dans sa bouche
rencontre sa langue pâteuse et sa gorge sèche. Puis une nouvelle gorgée, plus longue,
succède à la première. Serpent reprend alors l’attitude d’indifférence polie qu’il affecte

10 lorsque Kasim raconte ses histoires.
Ils arrivent ! Ils arrivent !
Dans la plaine, on entend les chants de marche des fils du vent. Ils courent, sveltes et
rapides, puis se dirigent vers le totem du printemps où le marcheur noir les attend. Kalouga, le
chef des fils du vent, se détache du reste du groupe et il échange avec son homologue les
paroles rituelles :
— Marcheur noir, la tribu des fils du vent vient occuper sa place. Elle est prête à participer
au rassemblement des tribus.
— Fils du vent, la tribu des marcheurs noirs vous accueille en fraternité. Vous pouvez
occuper votre place, toute et entière. Soyez les bienvenus.
À ces mots, les autres fils du vent se dispersent, qui allant aider à monter les tentes, qui
allant retrouver une vieille connaissance dans le camp.
Les deux chefs s’étreignent alors dans une accolade beaucoup moins rituelle.
— Kalouga, mon ami, je suis heureux de te revoir ! Votre délégation est superbe !
— Wakynyan, mon frère, je me réjouis aussi de voir ta tribu prospérer sous ta sage
direction. Comme d’habitude, les marcheurs noirs ont bien fait les choses. Tout est parfait !
— Tout est toujours parfait quand on reçoit ses frères et ses sœurs. Où est le jeune qui
représentera les apprentis de la tribu des fils du vent à la quête ?
Kalouga indique d’un geste le jeune chasseur.
— Paliwesh, l’un de nos meilleurs jeunes. Il est vif et rapide comme l’aigle et il court dans
la plaine sans laisser de traces. Et qui la tribu des marcheurs noirs a-t-elle désigné ?
— Kalaman, l’apprenti de notre chaman Meroch. Il est prometteur et ira loin dans son art.
— Alors tout est bien. Les places sont occupées comme il se doit et nos deux jeunes nous
feront honneur.
C’est alors que le son de puissants cors retentit dans la forêt voisine. La tribu des loups
blancs arrive elle aussi.
Ils ont dans le regard une immense fierté, mais aussi un peu de dépit ; encore une fois, les
fils du vent les ont précédés. Les loups blancs n’aiment pas les deuxièmes places.
Les guerriers des différentes tribus s’étreignent l’avant-bras en signe de respect mutuel,
chacun recherchant un ami ou une connaissance. Puis les mères sorcières se détachent du reste
de la meute pour venir à la rencontre des maîtres marchands et des coureurs des vents sous le
totem. Sur leur passage, les autres guerriers s’écartent et leurs maris se rapprochent d’elles en
signe d’allégeance. Seuls restent derrière les deux jeunes qui sourient à pleines dents. Les
membres des autres tribus qui les découvrent secouent la tête avec assentiment ; la jeune

11 sorcière sera une bonne candidate pour le passage.
Encore une fois, les paroles rituelles sont échangées, puis tous se retournent vers le nord,
d’où ne tarderont pas à émerger les Saa. Alors les tribus seront réunies et la cérémonie de la
quête pourra être entamée.
Kasim interrompt son récit. Il promène son regard sur l’assemblée. Le tambour repose sur
ses genoux. Plus un son ne se fait entendre dans l’auberge. Puis lentement, très lentement, sa
main se met à frapper le tambour. Comme de longs battements de cœur, le son du tambour se
répand dans l’assistance, amplifié par la voix grave et lente du nain.
L’attaque est brusque et soudaine. Elle a lieu peu avant le crépuscule, alors que les
chasseurs Saa viennent de débarquer de leurs canoës, à l’embouchure du large fjord. Anpao,
le grand chasseur, ordonne aux jeunes de découvrir les radeaux de pêche et de les préparer.
Ceux-ci s’éloignent, fiers de trouver pour la première fois leur place d’adulte dans la vie de la
tribu.
C’est alors qu’une volée de flèches venue de nulle part s’abat sur les membres de la tribu
qui sont restés, blessant ou tuant indistinctement chasseurs et femmes, jeunes et vieux. De
féroces cris se font entendre et, de la lisière des bois voisins, apparaît un groupe de guerre
gnome. Les guerriers sont montés sur des sangliers de guerre ; avec eux, ils forment des
binômes redoutables et sanguinaires. En hurlant de toutes leurs forces, ils chargent les Saa
désemparés.
Mais les Saa sont des chasseurs et des guerriers. Sans même qu’Anpao ait besoin de
donner des ordres, les chasseurs se portent à la rencontre de l’ennemi. Les femmes se retirent
derrière la protection que tentent de leur apporter leurs hommes. Igaluk, le chaman, rentre en
transe afin d’apporter l’aide du totem séculaire des Saa aux siens.
La charge des gnomes est dévastatrice dans les rangs non préparés ; les Saa ont été
totalement surpris et leurs pertes sont lourdes, mais, aidés de leur totem, ils parviennent à se
reprendre. Et leurs réflexes reprennent le dessus. C’est un groupe d’élite, ils ne vont pas se
laisser déborder comme cela. La rage, le courage les empêchent de fuir et, une fois la charge
passée, c’est à leur tour d’agir. Les lances de chasse sont mises dans les propulseurs et les
pointes d’os bardées de crochets transpercent le dos des cavaliers. Quand ceux-ci se
retournent, surpris par la rapidité de la riposte, c’est pour se retrouver face à des faucilles
rapides et sûres. Malgré sa férocité, le groupe de guerre gnome n’arrive pas à rompre le cercle
des Saa qui se referme inexorablement sur lui. La fin du combat est rapide et sanglante.
Quarante Saa ont perdu la vie.
Anpao le grand chasseur regarde autour de lui ; tout semble désolation. Il entend le râle des

12 blessés, il voit les cadavres des siens ; ils devront être vengés. Il sent l’odeur du sang qui a été
versé.
Le jeune Sahale a été blessé. Il est soigné par le chaman Igaluk. Anpao s’approche.
— Comment vas-tu, Sahale ?
— Ses blessures sont légères, grand chasseur, répondit Igaluk. Il pourra participer à la
quête.
— Participer à la quête ? Tu penses, vénérable chaman Igaluk, que lorsque les Saa sont
attaqués, ils envoient leurs guerriers à la cérémonie de la quête ? Nous devons venger nos
morts, voilà ce que nous devons faire, Igaluk !
— Participer à la quête est un de nos devoirs sacrés, grand chasseur, lui répond le chaman.
Nous devons passer de nouveaux accords et nous devons respecter nos traditions. Et puis,
nous devons prévenir les autres tribus. Quand je suis entré dans le monde des esprits, je l’ai
senti. Un puissant esprit combattait à côté des gnomes. Grand chasseur, cette attaque n’était
pas qu’une simple embuscade. Et si la guerre est sur nous, nous devrons aussi avoir l’aide de
nos totems. Il nous faut prendre notre place et respecter la tradition. Il nous faut participer à la
quête !
Il a raison, se dit le grand chasseur. Ces gnomes étaient armés pour la guerre, ce n’était pas
une rencontre fortuite. Les Saa se font attaquer et les autres tribus le seront sans doute bientôt.
Elles doivent être prévenues.
Rapidement, Anpao donne ses ordres : la plupart des femmes et les blessés remonteront
dans les canoës et retourneront vers le campement de la tribu. La guerre est sur les Saa et ils
doivent se préparer.
Lui-même, les chamans et les guerriers valides continueront vers le rassemblement. Il
faudra voyager légèrement, les gnomes peuvent avoir déjà investi les forêts qu’ils vont
traverser.
Après avoir observé le départ des canoës, les chasseurs Saa se regardent en silence. Puis ils
reprennent la route, sans même rendre un dernier hommage à leurs morts. Ils progressent
telles des ombres dans la forêt.
À trois reprises, malgré leur discrétion, les Saa sont accrochés par des groupes de guerre
gnomes. À trois reprises, ils les repoussent, mais chaque fois les gnomes reviennent ; leurs
sangliers de guerre sont capables de sentir la piste des chasseurs Saa.
Servir de proie n’est pas dans le tempérament d’Anpao ; les Saa sont des chasseurs, pas du
gibier, et il est temps que les gnomes l’apprennent. Anpao donne ses ordres. Une partie des
guerriers se hâtent de creuser une tranchée ; pendant ce temps, d’autres taillent des pieux et,

13 grâce à des cordes qu’ils portent sur eux, les relient en une sorte d’anneau dont les pointes
sont dirigées vers l’intérieur, qu’ils enterrent ensuite dans la tranchée. Enfin, ils recouvrent le
piège de feuilles et de terre afin de le dissimuler, sauf une partie de la corde qu’ils donnent à
un guerrier embusqué.
Le travail a été fait rapidement, d’une main sûre. Il faut maintenant attirer les poursuivants,
leur donner confiance. On installe les blessés bien en vue, Anpao semble là pour veiller sur
eux. Les gnomes y verront les faibles, les abandonnés et ils se précipiteront pour le massacre.
C’est cette insouciance que recherche Anpao. Les guerriers disparaissent dans la forêt et se
fondent dans les arbres autour de leur chef.
L’attente n’est pas longue avant qu’Anpao aperçoive les premiers sangliers. Une vingtaine,
qui sortent prudemment des bois et qui s’arrêtent à la vue des Saa blessés. Anpao aide ses
hommes à se relever, comme si ceux-ci ne pouvaient pas le faire eux-mêmes, comme s’ils
allaient devoir livrer leur dernier combat.
Les insultes fusent de part et d’autre, comme le veut la tradition. Mais il ne faut pas laisser
aux gnomes le temps de se rendre compte du piège. Anpao tient son lanceur dissimulé, puis il
agit en plein milieu d’une insulte. Le bras est puissant, fort, le geste précis, rapide et la sagaie
pénètre la bouche du premier gnome pour s’enfoncer dans la gorge du combattant assis
derrière lui. Les deux gnomes s’effondrent, liés l’un à l’autre par la mince tige de bois durcie.
Un silence choqué s’installe chez les combattants gnomes, puis les cris de guerre fusent et,
avant que leur chef n’ait pu donner un ordre, les cavaliers gnomes lancent leurs sangliers à la
charge.
Attendre. Attendre qu’ils soient au bon endroit. Attendre le bon moment.
— Maintenant !
L’ordre est donné d’une voix ferme, la corde est tirée et les bras de ses guerriers passent à
l’action. La herse se lève, emprisonnant une bonne moitié des sangliers à l’intérieur, les cris
des uns et des autres se mélangent. Les Saa ont bien calculé la hauteur de leur piège. Les
cavaliers gnomes s’empalent sur les pointes, leur corps sur la selle emprisonnant sous eux les
sangliers. Dans la herse, les vociférations des gnomes qui y sont bloqués se mêlent aux cris de
douleur de ceux que les pieux ont transpercés. Et les sagaies commencent à pleuvoir sur eux,
alors qu’ils sont sans défense.
Le combat est rapide et ressemble plus à une exécution. Il aura duré peu de temps. Les Saa
vengent leurs morts, ils ne montrent aucune pitié ; seuls quelques sangliers sont relâchés
vivants, afin qu’ils rejoignent l’armée ennemie. Les gnomes sauront ce qu’il en coûte de
s’attaquer aux Saa.

14 Anpao et les siens ont maintenant le temps de fuir vers les tribus. Le chef est fier, les
guerriers Saa ont montré leur honneur. Le jeune s’est distingué dans les combats, il sera un
grand chasseur. S’il n’avait pas à faire la quête de printemps avec les tribus pour sceller les
accords, le chef l’aurait fait guerrier tout de suite après et il aurait reçu son nom d’adulte.
Mais pour l’instant, il faut fuir. Les Saa ont gagné du temps, mais ils ne sont plus qu’une
vingtaine et ne résisteront pas à un prochain assaut.
Pendant quelques jours, ils continuent, comme des ombres, leur progression dans la forêt.
Finalement, totalement épuisés, ils parviennent enfin à destination.

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