Le clan du sanglier (Chroniques de la cité d’Arenjun – Livre I)
170 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Le clan du sanglier (Chroniques de la cité d’Arenjun – Livre I)

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
170 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Dans la vieille cité d’Arenjun, deux personnages hauts en couleur – Kasim, le légendaire guerrier nain, et Serpent, l’Archimage maître de la Tour – se livrent à une compétition acharnée au travers des histoires qu’ils racontent dans une auberge.
Ce soir, c’est Kasim qui doit relever le défi et tenir son auditoire en haleine. Le nain va raconter l’histoire des tribus nomades de la lande d’Achenard et de leur grand rassemblement du printemps.
Chaque année, les tribus se rencontrent : elles vont commercer, renouer leurs alliances et procéder au passage à l’âge adulte de leurs jeunes au travers d’une quête qui leur sera donnée.
Mais cette année-là, rien ne se passa comme prévu : le peuple gnome prit les armes contre celui des tribus et la guerre éclata. Que fallait-il faire ? Aller au combat, au risque de mécontenter les esprits protecteurs en violant la coutume ? Ou respecter la mémoire des ancêtres et organiser le rassemblement ?
Tandis que le lecteur suit le déroulement de l’histoire racontée par le guerrier nain, la perplexité de l’Archimage ne cesse de croître : d’où Kasim tient-il son récit ? Il sort sans doute, et comme d’habitude, de son imagination, mais si les faits racontés se sont vraiment déroulés, alors il y a beaucoup plus urgent à faire que de rester assis dans une auberge à écouter des histoires !

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 17 avril 2017
Nombre de lectures 656
EAN13 9782370113191
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0034€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LE CLAN DU SANGLIER
Chroniques de la cité d’Arenjun – Livre I

Olivier Walter & Stéphane Lesieur



© Éditions Hélène Jacob, 2015. Collection Fantasy . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-319-1
Prologue


Nous sommes le premier Verlier. Et comme tous les premiers Verlier, l’Archimage maître de la tour du Serpent interrompt pour quelques heures ses recherches, quitte sa tour et se fond dans la foule. Il va écouter l’histoire de Kasim à l’auberge du Nain bleu.
Comme chaque fois qu’il doit entendre l’un des récits de Kasim, il a passé une partie de l’après-midi à se préparer mentalement, pour détacher son esprit de ses travaux magiques. Il est resté presque tout l’après-midi debout sur l’une des gargouilles qui se trouvent sur le plus haut point de sa tour, à regarder le désert qui s’étend autour de la ville.
À part ses pieds sur la pierre, il a l’impression de se sentir voler, sans effort, sans magie. Il assiste au coucher du soleil, loin dans la mer au-delà du port. Les derniers rayons flamboyants de l’astre sont pour lui comme un signal : il est temps de se rendre à l’auberge.
Comme d’habitude, car cela aussi fait partie de son rituel, il décide de soigner son entrée. Ses robes semblent soudain se mettre à flotter autour de lui, il met un pied dans le vide à côté de la gargouille et il entreprend sa descente, en flottant lentement vers le bas. Un discret sourire peut se deviner sur ses lèvres.
Il savoure la magie, la vue et le plaisir de descendre parmi le peuple.
De toute part, les regards respectueux et craintifs des habitants suivent sa lente descente. Majestueusement, le mage se pose au pied de la tour, remet ses robes noires en ordre et, sans un regard pour la foule, se dirige vers son lieu de destination. Il ne l’avouera pour rien au monde, car l’empressement sied mal à un Archimage, mais il lui arrive même d’attendre ce moment avec impatience : se promener, entendre les ragots, puis prendre une ou deux bières en fumant sa pipe. Cela lui permet de se ressourcer encore plus efficacement qu’à l’aide de ses sortilèges. Et puis, les histoires de Kasim, le nain bleu, forment une inépuisable source d’intérêt et d’inspiration. D’ailleurs à Arenjun, la joute à laquelle lui, Serpent, se livre avec Kasim au travers de leurs histoires est devenue un sujet de légende. Et les gens viennent nombreux à l’auberge du Nain bleu, pour regarder les deux amis s’affronter par l’intermédiaire de leurs récits. Tout cela pour le plus grand bénéfice de Kasim, heureux propriétaire de l’auberge, dont c’est aujourd’hui le tour de relever le gant et de raconter une histoire.
Kasim, le nain bleu ! Un personnage de légende : héros des guerres Keshites, Grand Commandeur des Invincibles, Fléau des Batailles, maître de l’Arène, plus de trois cents victoires en combat singulier, mais aussi propriétaire de l’auberge du Nain bleu. Cela en fait un des plus célèbres habitants de la ville. Bien sûr après Serpent, Archimage et maître de la tour du Serpent, le plus grand des magiciens de son temps. Cela va sans dire.
Il faut quand même le rappeler de temps en temps , pense Serpent dans un soupir, car Kasim soutient évidemment le contraire et prétend qu’être le maître de la tour du Serpent, un des plus grands mages de son temps, un des rares à maîtriser trois royaumes, le seul à les posséder pleinement, « tout cela ne vaut pas un bon coup de hache dans la tête de son meilleur ennemi ». Mais ainsi va leur amitié, faite d’une admiration réciproque et d’une incessante rivalité.
Serpent avance calmement dans les rues chaudes du soleil de la journée, la foule s’écartant avec respect de son chemin. Il voit enfin le célèbre bâtiment, s’en approche avec dignité, pousse la porte et, immédiatement, le silence se fait dans l’auberge. Sans en paraître le moins du monde incommodé, il marche vers sa table réservée, la seule sur la scène où Kasim viendra raconter son histoire. Le vin qu’il préfère est là, la bière fraîche arrivera plus tard. Il tire sa chaise, écarte ses robes d’un revers de la main et s’y installe. Alors seulement, il jette un coup d’œil à la salle, saluant les dignitaires présents, scrutant les inconnus, donnant des regards qu’il souhaite bienveillants à ceux qu’il connaît. Petit à petit, les conversations reprennent, mais sur un ton plus apaisé.
Serpent sort alors son nécessaire à pipe de sa manche, déroule la peau d’hippogriffe, en extrait un peu de tabac et entreprend de bourrer sa pipe. Puis il prend son verre pour regarder la salle au travers du liquide rouge qui se trouve dedans. Quand il a fini de jouer avec les reflets, il le porte à ses lèvres pour savourer le breuvage, tout en picorant dans les tranches de viande séchée posées devant lui ; il allume sa pipe de gris-nain, en tire une bonne bouffée, puis s’assied plus confortablement.
Dans l’auberge, la salle se remplit petit à petit en attendant le conteur ; les portes et les fenêtres restent grandes ouvertes pour que ceux qui ne pourraient pas entrer entendent quand même l’histoire et puissent commander à boire et à manger. On peut faire confiance à un nain, fut-il Grand Commandeur des Invincibles, pour ne pas perdre de vue ses intérêts.
C’est la clameur de la foule qui signale en premier l’arrivée de Kasim ; puis la marée humaine qui applaudit à tout rompre s’écarte, comme si un homme invisible s’y frayait un chemin en la fendant en deux. Le mage peut enfin voir son ami émerger de cette masse quand il arrive à hauteur de la scène ; il marche avec aisance et bondit sur celle-ci d’un mouvement souple et puissant. Le nain se retourne vers les spectateurs en levant les bras.
La cohue s’apaise et le silence se fait. Puis les vivats fusent de nouveau quand Kasim brandit sa hache à la vue de tous pour la planter dans le sol. Le bruit de l’assistance devient assourdissant et culmine quand Kasim attrape sa chemise pour la faire passer par-dessus sa tête : le héros va montrer ses trophées, on va voir ses tatouages !
Le haut de son corps, couvert de dessins et d’écritures d’un bleu profond, est mis en valeur par les poses de lutteur que prend le nain. Tous veulent toucher ses cicatrices porte-chance et on lui tend des nouveau-nés, qu’il attrape pour les présenter à la foule. Et chaque fois, la foule salue l’enfant.
Quel comédien ! pense le magicien. Leurs yeux se croisent et le sourire du nain indique que lui aussi est satisfait de son entrée en scène. Puis, le dernier enfant remis à ses parents, il tend les mains en geste de bénédiction et le silence se fait dans l’auberge.
Pour le dieu Ejiwesh, dieu des vents du ciel… et des voleurs !
La foule éclate de rire à cette dernière saillie, Ejiwesh étant un dieu très populaire, mais pas vraiment craint.
Que le silence se fasse !
Et l’assistance de reprendre après lui :
Que le silence se fasse !
Que même le vent écoute l’histoire !
Que même le vent écoute l’histoire !
Le nain prend une grande chope de bière qui est posée sur l’estrade et entame les bénédictions.
À la grande déesse du Nord, qui nous tient dans ses mains et vers qui tous nous reviendrons.
Et il jette généreusement de la bière hors du verre.
À la déesse de l’Est, notre mère nourricière, femme fertile, femme de sagesse et de bonté !
Le geste est ample et de nouveau la bière s’écoule largement de sa chope.
Puis, d’une voix sombre et douce :
À notre soleil du Sud, qui meurt chaque nuit et renaît chaque matin.
Le nain boit une longue rasade, imité par la foule.
À Ejiwesh, dieu des vents et du ciel.
Kasim renverse son verre… mais rien ne s’en écoule. Surpris et interloqué, il regarde vers la foule et, finalement, lève de nouveau sa chope avec une moue de résignation.
Et prince des voleurs !
Et la foule éclate de rire et répond :
À Ejiwesh ! À Ejiwesh !
Le nain passe alors sa chope à un serveur, qui lui tend un petit tambour noir. Serpent connaît bien ce tambour, compagnon du feu, des combats et des contes. Un tambour nain, le tambour du nain bleu !
Kasim le prend, le chauffe avec le brasero qui se trouve à la droite du mage. Nouvel échange de regards, nouveaux petits sourires.
Puis il se retourne, bras tendus ; sa main droite tient le tambour, les doigts de la main gauche vibrent sur la peau d’hippogriffe. Serpent touche son nécessaire à pipe, pour y retrouver la sensation que doit connaître son ami ; il s’agit du même animal. Cela aussi fait partie des liens qui les unissent, souvenirs d’un autre temps, souvenir d’un combat inégal que les deux amis avaient fini par remporter. Serpent pousse un soupir en sentant la nostalgie l’envahir, mais le son du tambour le ramène à l’instant présent.
La foule se tait, au fur et à mesure que les vagues de sons qui partent du tambour viennent s’échouer en elle.
Roulement rapide, rythme nain d’avant la bataille, choc de la main qui tombe. Silence. Puis, d’une voix grave, le tambour imitant le rythme de la course de nombreux hommes…
1 – Le rassemblement des tribus


Le garçon court aux côtés de son père, avec cette ample foulée tranquille qui caractérise le peuple du vent. Les corps longs et fins des nomades avancent avec fluidité, puissants et silencieux dans les grandes plaines d’Achenard. Ils courent vers le début du printemps, vers le temps des alliances, vers le grand rassemblement des cinq tribus.
Leur taille, la longueur de leurs cheveux, qui vont du châtain au noir, et la souplesse de leurs mouvements pourraient presque les faire passer pour des elfes. Sauf que celui qui verrait autant d’elfes ensemble ne pourrait sans doute pas le raconter, car ils n’aiment pas les mortels. Les chasseresses, protégées par les guerriers qui les entourent, courent au centre. Une formation de combat, car les femmes sont de redoutables lanceuses de bolas.
Pour la première fois, le garçon court avec les hommes. Son nom est Paliwesh. Il tient dans sa main gauche son boomerang sacré ; à son côté droit pend le coutelas de guerre ; dans son dos, l’arc des chasseurs rythme sa course.
Un grand honneur lui a été fait. Il représentera le peuple du vent à la quête du rassemblement des cinq tribus. Dans chacune d’elles, un adolescent a été désigné pour représenter les autres jeunes et entreprendre la quête. Paliwesh ne sait pas encore qui les autres tribus ont choisi pour être ses compagnons. Mais il sait que ces personnes vont être extrêmement importantes pour lui. Et lui pour elles.
Paliwesh court comme on le lui a toujours appris, avec le vent, avec le cœur. Bientôt, il verra les fumées du camp du rassemblement, là où les tribus se dirigent.
Sous les doigts de Kasim, le tambour change brusquement de rythme. Un rythme saccadé, violent, qui rappelle le choc des batailles et que le nain accompagne de hurlements d’animaux sauvages. L’ensemble fait frissonner l’assemblée, qui est déjà pendue aux lèvres de son héros.
Il avance, le peuple des loups blancs, il avance et les créatures de la forêt s’écartent avec crainte devant la horde guerrière ! Elles s’écartent devant le peuple des sorcières-matriarches, accompagnées de leurs fiers guerriers.
Les sorcières ont de longues robes brunes, des cornettes sur la tête et un grand bâton dans la main. Les guerriers, en armure de cuir, portent sur leurs épaules la toison du loup des neiges, la fourrure blanche qui leur a valu leur nom.
Un couple est visible au milieu d’eux. La jeune femme marche sereinement. Elle est fière et heureuse, car elle va représenter son peuple à la quête du printemps. Elle tient, par une corde qui lui enserre la taille, un jeune guerrier. C’est le signe qu’elle ne le maîtrise pas encore, ou qu’il est trop puissant pour elle. Ou peut-être n’a-t-elle pas encore atteint la plénitude de son pouvoir ; chez les loups blancs, les couples se forment en fonction de leur puissance, au sein du groupe les pouvoirs doivent s’équilibrer au mieux.
La meute avance avec efficacité, soudée comme les animaux dont elle porte le nom. La tribu des loups blancs est crainte parmi les peuples du Nord, la qualité de leurs guerriers et la puissance de leurs sorcières ne sont pas une légende.
Pourtant les matriarches sont inquiètes et hâtent encore plus le pas. Ces deux-là ne sont pas comme les autres et elles ont besoin de savoir.
Le jeune guerrier est grand, puissant et, malgré son jeune âge, ses mouvements sont assurés comme ceux d’un vieux combattant. Son regard respire le calme et la force. Aucun doute ne se lit dans ses yeux bleus et il n’a pas besoin d’en avoir, car il possède une autorité naturelle à laquelle peu de personnes peuvent résister. Tous le connaissent et admirent ses qualités, mais si nul n’y prêtait attention, c’est lui qui commanderait chaque action. Pour les matriarches de la tribu, la situation pourrait devenir grave et elles le surveillent constamment. Heureusement, sa compagne sera puissante en son art. Peut-être même un peu trop puissante, en fait, et cela aussi perturbe les sorcières. La jeune femme parle peu, obéit bien, mais n’entre jamais en conflit avec les autres femmes. Et c’est bien là que le bât blesse ; parmi les femmes de la meute, les disputes doivent être monnaie courante. Si les sorcières ne se querellent pas, comment peuvent-elles mesurer leur pouvoir, comment établir avec précision la place de chacune dans leur groupe ?
Mais Efka, la jeune sorcière, est différente. Sans jamais entrer en conflit avec personne, elle a réussi à se faire une place dans la horde. Une place de choix, même, car elle a été désignée pour participer à la quête. Quand il a fallu désigner un jeune, le nom d’Efka s’est imposé comme une évidence.
Les sorcières ont eu beau utiliser leurs talents de divination et interroger leurs oracles au sujet des deux jeunes, rien n’y a fait : les oracles sont restés compliqués ; les visions, brumeuses. Les matriarches ne le comprennent pas, ne se l’expliquent pas et cela les rend nerveuses. Ici tout est affaire de pouvoir, or Efka et Koem, son compagnon, en ont beaucoup, pour ne pas dire beaucoup trop. C’est la première fois qu’une telle situation se présente. Il faut que la cérémonie ait lieu, il faut que les sorcières puissent consulter les chamans des autres tribus. Il leur faut absolument un oracle clair, pour savoir à quoi s’en tenir et quelle place accorder aux deux jeunes dans la meute. Ou hors de la meute.
Le jeune couple est confiant ; Efka et Koem sentent l’inquiétude des mères, mais leur amour naissant les laisse indifférents au sérieux de la situation.
Le camp du rassemblement est proche, tous le sentent aux odeurs, tous l’entendent aux bruits. Bientôt, ils sortiront des sous-bois et ils le verront.
Kasim s’interrompt un instant pour boire une gorgée de bière.
« Bon début, mais je me demande où il veut nous emmener », se dit Serpent. Le nain lui a affirmé que cette histoire est réelle, mais comme tout conteur – et comme tous les nains –, il a une forte tendance à l’exagération. Quand il le souhaite, il peut même faire passer un combat de coqs pour la plus épique des sagas ; d’ailleurs, il l’a déjà fait. Sur ces entrefaites, la musique reprend, une musique lente, froide, rythmée.
Les montagnes enneigées se reflètent dans l’eau glacée du fjord, où l’on voit passer de temps à autre les ailerons des orques épaulards. Les pagaies tombent et ressortent de l’eau à l’unisson, sur un rythme soutenu ; la tribu des Saa a encore un long voyage à effectuer avant de rejoindre le point de débarquement. Mais bientôt, ils verront l’embouchure du grand fjord, où ils accosteront. Bientôt, ils sortiront les radeaux de chasse, ils tendront leurs filets et ils trouveront de la nourriture pour la suite du voyage. Les Saa sont de grands chasseurs, de très grands chasseurs et, même s’ils préfèrent les glaciers et les fjords, ils connaissent bien aussi la forêt qu’ils vont devoir ensuite traverser : elle fait partie de leur territoire de chasse.
Cette année, leur délégation est particulièrement nombreuse : vingt canoës longs, deux cents membres de la tribu ! Dans la première embarcation, un jeune chasseur imprime le rythme de cette migration. Le cœur de Sahale bat à l’unisson de sa pagaie. Il va représenter sa tribu à la quête du printemps ! Il a été choisi, car il est de très loin le meilleur parmi les jeunes. Sa lance-harpon est sûre, elle se plante droit, et sa faucille est rapide et tranchante.
Pendant que la flottille avance, Anpao, le chef de la tribu, discute avec le grand chaman dans le canoë du milieu. Dans le dernier, fermant cette procession, il y a la jeune Inouée. C’est le grand chaman qui a insisté pour emmener sa jeune apprentie. Dans une transe, son esprit lui a dit qu’il le fallait.
De nouveau, le rythme change. Une percussion lente et rassurante remplit la salle.
Comme chaque année, les membres de la tribu des marcheurs noirs sont arrivés les premiers et ont préparé le camp du rassemblement. Ils ont dressé au centre de la place le grand totem du printemps. Ils ont bâti la hutte des chefs de tribu, la hutte des visions et celle du recueillement. Puis ils ont déblayé la place du rassemblement, en prenant soin de laisser les herbes folles en un endroit, honorant ainsi la mémoire de la cinquième tribu.
Les marcheurs noirs auraient pu devenir un peuple puissant, ils auraient pu posséder un grand royaume, mais lorsque les Choix ont dû être faits, il y a longtemps, ils sont devenus une tribu nomade, pour conserver l’équilibre du monde. Leur place est d’être, sous couvert de commerce, les yeux et les oreilles des autres tribus. Ils ont développé le goût du voyage et leur magie est devenue une magie à part, un secret jalousement gardé qu’ils ne partagent pas.
Les marcheurs noirs aussi sont inquiets ; cette année, certains territoires leur ont été fermés et on leur a demandé de cesser d’espionner. Le vent leur a rapporté des bruits, des visions : beaucoup de groupes armés commenceraient à circuler dans les Terres Froides.
S’il le faut, la tribu ouvrira encore une fois les citadelles cachées, elle formera comme elle l’a fait il y a longtemps les chefs à la guerre. Les marcheurs noirs l’attendent même avec impatience, après tout ils sont formés pour cela. Mais aujourd’hui, il est temps d’unir de nouveau les tribus, si les anciens le veulent bien.
Wakynyan, le chef de la tribu, surveille d’un regard les préparatifs. Comme d’habitude, la tente des anciens a été montée la première. On peut même déjà voir de la fumée en sortir et le vent apporte le son des chants qui y résonnent. Les anciens ont commencé le rituel.
À l’intérieur, la fumée envahit l’espace de la yourte et Kalaman est assis au milieu des anciens. Il se sent honoré d’y être admis. Il écoute les chants destinés aux esprits, mais ne peut y participer, car il ne maîtrise pas la langue des esprits ; il n’a pas encore été initié. Sa guimbarde, l’instrument des élèves, reste sur ses genoux sans se joindre aux sons qui s’élèvent des autres instruments.
Ce soir, c’est son maître qui officie. À lui l’honneur, puisque cette année son apprenti va faire la quête du printemps. Les chamans poursuivent leurs chants, jusqu’à ce que chacun, protégé par son totem, entre dans une transe profonde et mystique.
Bientôt, les trois autres tribus vont les rejoindre dans le camp du printemps avec les autres apprentis, bientôt ce sera la quête !
Ils arrivent ! Ils arrivent !
Kasim fait vibrer son tambour de plus en plus vite et se met à danser. Le son est gai sous les doigts du nain. La joie et l’excitation se font sentir dans sa musique. On sent les odeurs des viandes qui grillent dans la cuisine et tout cela se mélange à l’histoire. Cela fait maintenant au moins dix minutes que Serpent n’a pas touché son verre. Le brusque changement de rythme du tambour le ramène à la réalité. Irrité d’avoir trop ostensiblement montré de l’intérêt, le mage se sert une gorgée de vin. Le liquide qui coule dans sa bouche rencontre sa langue pâteuse et sa gorge sèche. Puis une nouvelle gorgée, plus longue, succède à la première. Serpent reprend alors l’attitude d’indifférence polie qu’il affecte lorsque Kasim raconte ses histoires.
Ils arrivent ! Ils arrivent !
Dans la plaine, on entend les chants de marche des fils du vent. Ils courent, sveltes et rapides, puis se dirigent vers le totem du printemps où le marcheur noir les attend. Kalouga, le chef des fils du vent, se détache du reste du groupe et il échange avec son homologue les paroles rituelles :
Marcheur noir, la tribu des fils du vent vient occuper sa place. Elle est prête à participer au rassemblement des tribus.
Fils du vent, la tribu des marcheurs noirs vous accueille en fraternité. Vous pouvez occuper votre place, toute et entière. Soyez les bienvenus.
À ces mots, les autres fils du vent se dispersent, qui allant aider à monter les tentes, qui allant retrouver une vieille connaissance dans le camp.
Les deux chefs s’étreignent alors dans une accolade beaucoup moins rituelle.
Kalouga, mon ami, je suis heureux de te revoir ! Votre délégation est superbe !
Wakynyan, mon frère, je me réjouis aussi de voir ta tribu prospérer sous ta sage direction. Comme d’habitude, les marcheurs noirs ont bien fait les choses. Tout est parfait !
Tout est toujours parfait quand on reçoit ses frères et ses sœurs. Où est le jeune qui représentera les apprentis de la tribu des fils du vent à la quête ?
Kalouga indique d’un geste le jeune chasseur.
Paliwesh, l’un de nos meilleurs jeunes. Il est vif et rapide comme l’aigle et il court dans la plaine sans laisser de traces. Et qui la tribu des marcheurs noirs a-t-elle désigné ?
Kalaman, l’apprenti de notre chaman Meroch. Il est prometteur et ira loin dans son art.
Alors tout est bien. Les places sont occupées comme il se doit et nos deux jeunes nous feront honneur.
C’est alors que le son de puissants cors retentit dans la forêt voisine. La tribu des loups blancs arrive elle aussi.
Ils ont dans le regard une immense fierté, mais aussi un peu de dépit ; encore une fois, les fils du vent les ont précédés. Les loups blancs n’aiment pas les deuxièmes places.
Les guerriers des différentes tribus s’étreignent l’avant-bras en signe de respect mutuel, chacun recherchant un ami ou une connaissance. Puis les mères sorcières se détachent du reste de la meute pour venir à la rencontre des maîtres marchands et des coureurs des vents sous le totem. Sur leur passage, les autres guerriers s’écartent et leurs maris se rapprochent d’elles en signe d’allégeance. Seuls restent derrière les deux jeunes qui sourient à pleines dents. Les membres des autres tribus qui les découvrent secouent la tête avec assentiment ; la jeune sorcière sera une bonne candidate pour le passage.
Encore une fois, les paroles rituelles sont échangées, puis tous se retournent vers le nord, d’où ne tarderont pas à émerger les Saa. Alors les tribus seront réunies et la cérémonie de la quête pourra être entamée.
Kasim interrompt son récit. Il promène son regard sur l’assemblée. Le tambour repose sur ses genoux. Plus un son ne se fait entendre dans l’auberge. Puis lentement, très lentement, sa main se met à frapper le tambour. Comme de longs battements de cœur, le son du tambour se répand dans l’assistance, amplifié par la voix grave et lente du nain.
L’attaque est brusque et soudaine. Elle a lieu peu avant le crépuscule, alors que les chasseurs Saa viennent de débarquer de leurs canoës, à l’embouchure du large fjord. Anpao, le grand chasseur, ordonne aux jeunes de découvrir les radeaux de pêche et de les préparer. Ceux-ci s’éloignent, fiers de trouver pour la première fois leur place d’adulte dans la vie de la tribu.
C’est alors qu’une volée de flèches venue de nulle part s’abat sur les membres de la tribu qui sont restés, blessant ou tuant indistinctement chasseurs et femmes, jeunes et vieux. De féroces cris se font entendre et, de la lisière des bois voisins, apparaît un groupe de guerre gnome. Les guerriers sont montés sur des sangliers de guerre ; avec eux, ils forment des binômes redoutables et sanguinaires. En hurlant de toutes leurs forces, ils chargent les Saa désemparés.
Mais les Saa sont des chasseurs et des guerriers. Sans même qu’Anpao ait besoin de donner des ordres, les chasseurs se portent à la rencontre de l’ennemi. Les femmes se retirent derrière la protection que tentent de leur apporter leurs hommes. Igaluk, le chaman, rentre en transe afin d’apporter l’aide du totem séculaire des Saa aux siens.
La charge des gnomes est dévastatrice dans les rangs non préparés ; les Saa ont été totalement surpris et leurs pertes sont lourdes, mais, aidés de leur totem, ils parviennent à se reprendre. Et leurs réflexes reprennent le dessus. C’est un groupe d’élite, ils ne vont pas se laisser déborder comme cela. La rage, le courage les empêchent de fuir et, une fois la charge passée, c’est à leur tour d’agir. Les lances de chasse sont mises dans les propulseurs et les pointes d’os bardées de crochets transpercent le dos des cavaliers. Quand ceux-ci se retournent, surpris par la rapidité de la riposte, c’est pour se retrouver face à des faucilles rapides et sûres. Malgré sa férocité, le groupe de guerre gnome n’arrive pas à rompre le cercle des Saa qui se referme inexorablement sur lui. La fin du combat est rapide et sanglante. Quarante Saa ont perdu la vie.
Anpao le grand chasseur regarde autour de lui ; tout semble désolation. Il entend le râle des blessés, il voit les cadavres des siens ; ils devront être vengés. Il sent l’odeur du sang qui a été versé.
Le jeune Sahale a été blessé. Il est soigné par le chaman Igaluk. Anpao s’approche.
Comment vas-tu, Sahale ?
Ses blessures sont légères, grand chasseur, répondit Igaluk. Il pourra participer à la quête.
Participer à la quête ? Tu penses, vénérable chaman Igaluk, que lorsque les Saa sont attaqués, ils envoient leurs guerriers à la cérémonie de la quête ? Nous devons venger nos morts, voilà ce que nous devons faire, Igaluk !
Participer à la quête est un de nos devoirs sacrés, grand chasseur, lui répond le chaman. Nous devons passer de nouveaux accords et nous devons respecter nos traditions. Et puis, nous devons prévenir les autres tribus. Quand je suis entré dans le monde des esprits, je l’ai senti. Un puissant esprit combattait à côté des gnomes. Grand chasseur, cette attaque n’était pas qu’une simple embuscade. Et si la guerre est sur nous, nous devrons aussi avoir l’aide de nos totems. Il nous faut prendre notre place et respecter la tradition. Il nous faut participer à la quête !
Il a raison, se dit le grand chasseur. Ces gnomes étaient armés pour la guerre, ce n’était pas une rencontre fortuite. Les Saa se font attaquer et les autres tribus le seront sans doute bientôt. Elles doivent être prévenues.
Rapidement, Anpao donne ses ordres : la plupart des femmes et les blessés remonteront dans les canoës et retourneront vers le campement de la tribu. La guerre est sur les Saa et ils doivent se préparer.
Lui-même, les chamans et les guerriers valides continueront vers le rassemblement. Il faudra voyager légèrement, les gnomes peuvent avoir déjà investi les forêts qu’ils vont traverser.
Après avoir observé le départ des canoës, les chasseurs Saa se regardent en silence. Puis ils reprennent la route, sans même rendre un dernier hommage à leurs morts. Ils progressent telles des ombres dans la forêt.
À trois reprises, malgré leur discrétion, les Saa sont accrochés par des groupes de guerre gnomes. À trois reprises, ils les repoussent, mais chaque fois les gnomes reviennent ; leurs sangliers de guerre sont capables de sentir la piste des chasseurs Saa.
Servir de proie n’est pas dans le tempérament d’Anpao ; les Saa sont des chasseurs, pas du gibier, et il est temps que les gnomes l’apprennent. Anpao donne ses ordres. Une partie des guerriers se hâtent de creuser une tranchée ; pendant ce temps, d’autres taillent des pieux et, grâce à des cordes qu’ils portent sur eux, les relient en une sorte d’anneau dont les pointes sont dirigées vers l’intérieur, qu’ils enterrent ensuite dans la tranchée. Enfin, ils recouvrent le piège de feuilles et de terre afin de le dissimuler, sauf une partie de la corde qu’ils donnent à un guerrier embusqué.
Le travail a été fait rapidement, d’une main sûre. Il faut maintenant attirer les poursuivants, leur donner confiance. On installe les blessés bien en vue, Anpao semble là pour veiller sur eux. Les gnomes y verront les faibles, les abandonnés et ils se précipiteront pour le massacre. C’est cette insouciance que recherche Anpao. Les guerriers disparaissent dans la forêt et se fondent dans les arbres autour de leur chef.
L’attente n’est pas longue avant qu’Anpao aperçoive les premiers sangliers. Une vingtaine, qui sortent prudemment des bois et qui s’arrêtent à la vue des Saa blessés. Anpao aide ses hommes à se relever, comme si ceux-ci ne pouvaient pas le faire eux-mêmes, comme s’ils allaient devoir livrer leur dernier combat.
Les insultes fusent de part et d’autre, comme le veut la tradition. Mais il ne faut pas laisser aux gnomes le temps de se rendre compte du piège. Anpao tient son lanceur dissimulé, puis il agit en plein milieu d’une insulte. Le bras est puissant, fort, le geste précis, rapide et la sagaie pénètre la bouche du premier gnome pour s’enfoncer dans la gorge du combattant assis derrière lui. Les deux gnomes s’effondrent, liés l’un à l’autre par la mince tige de bois durcie. Un silence choqué s’installe chez les combattants gnomes, puis les cris de guerre fusent et, avant que leur chef n’ait pu donner un ordre, les cavaliers gnomes lancent leurs sangliers à la charge.
Attendre. Attendre qu’ils soient au bon endroit. Attendre le bon moment.
Maintenant !
L’ordre est donné d’une voix ferme, la corde est tirée et les bras de ses guerriers passent à l’action. La herse se lève, emprisonnant une bonne moitié des sangliers à l’intérieur, les cris des uns et des autres se mélangent. Les Saa ont bien calculé la hauteur de leur piège. Les cavaliers gnomes s’empalent sur les pointes, leur corps sur la selle emprisonnant sous eux les sangliers. Dans la herse, les vociférations des gnomes qui y sont bloqués se mêlent aux cris de douleur de ceux que les pieux ont transpercés. Et les sagaies commencent à pleuvoir sur eux, alors qu’ils sont sans défense.
Le combat est rapide et ressemble plus à une exécution. Il aura duré peu de temps. Les Saa vengent leurs morts, ils ne montrent aucune pitié ; seuls quelques sangliers sont relâchés vivants, afin qu’ils rejoignent l’armée ennemie. Les gnomes sauront ce qu’il en coûte de s’attaquer aux Saa.
Anpao et les siens ont maintenant le temps de fuir vers les tribus. Le chef est fier, les guerriers Saa ont montré leur honneur. Le jeune s’est distingué dans les combats, il sera un grand chasseur. S’il n’avait pas à faire la quête de printemps avec les tribus pour sceller les accords, le chef l’aurait fait guerrier tout de suite après et il aurait reçu son nom d’adulte. Mais pour l’instant, il faut fuir. Les Saa ont gagné du temps, mais ils ne sont plus qu’une vingtaine et ne résisteront pas à un prochain assaut.
Pendant quelques jours, ils continuent, comme des ombres, leur progression dans la forêt. Finalement, totalement épuisés, ils parviennent enfin à destination.
2 – Des temps intéressants


Le tambour ralentit son rythme, qui était devenu de plus en plus rapide durant le récit. Le nain s’arrête, mais ne dit rien, ne lance pas un regard vers la salle ni vers Serpent. Il s’empare de son verre de bière pour en boire une bonne rasade. Quand il recommence à parler, il le fait sans s’aider de son instrument, ce qui surprend Serpent. C’est d’une voix sombre et grave que Kasim poursuit son récit.
Déjà un murmure monte du camp du rassemblement et tous se retournent pour accueillir les Saa. Il y a de la consternation dans les voix, des questions.
Si peu ?
Qu’est-il arrivé ?
Les autres attendent plus loin ?
Mais la troupe compacte avance comme un groupe de chasse. On sent la tension toujours présente. Il s’est passé quelque chose de grave. Sans rien dire, uni derrière son chef Anpao, le groupe de chasseurs Saa poursuit sa marche. Pour que les accords soient conclus de manière valable, le rituel doit être respecté.
Lentement, le groupe s’approche près du totem central, où les chefs et les chamans des autres tribus arrivent en hâte. Presque tous les membres des autres clans entourent la troupe de Saa blessés. Anpao, d’une voix forte malgré l’épuisement que l’on devine en lui, prononce alors les paroles rituelles :
Marcheur noir, la tribu des Saa vient occuper sa place. Elle est prête à participer au rassemblement des tribus.
Wakynyan répond alors :
Saa, la tribu des marcheurs noirs vous accueille en fraternité. Vous pouvez occuper votre place, toute et entière. Soyez les bienvenus.
Tous les dignitaires se regroupent autour d’Anpao, pour finir l’accueil. Puis ils l’entraînent vers la plus longue hutte. Les autres Saa s’allongent à même le sol. Les guérisseurs s’approchent d’eux, les touchent, les soulagent et les discussions commencent doucement. Discrètement, les mères font signe aux sorcières de prendre en charge Inouée, la jeune chamane des Saa ; le pouvoir est fort en elle.
Alors, les guerriers commencent à raconter leur histoire, l’attaque, leurs pertes. Les noms des morts sont donnés pour honorer leur mémoire et, comme la liste est longue, chacun écoute avec respect.
Petit à petit, le silence se fait autour des conteurs, chacun se regarde avec consternation et incrédulité. Des gnomes ont attaqué les Saa ? Un groupe de guerre gnome ? Les gnomes ne font pas partie des cinq tribus, mais il n’y a jamais eu de véritable guerre entre eux et les tribus ! De temps en temps, quelques escarmouches, des vols, des combats pour l’honneur… mais d’un autre côté, les blessures des Saa ne montrent que trop la véracité du récit. Que va-t-on faire ?
Une voix s’élève alors :
Préparons la cérémonie !
Tous regardent qui a parlé. C’est le jeune guerrier loup blanc qui accompagne la sorcière choisie pour la quête.
Nous préparons la cérémonie. Car ainsi nous occupons notre place dans nos tribus. Les chefs de clan décideront de ce qu’il faut faire. Nous, nous préparons la cérémonie.
Koem parle calmement, sûrement. Aussitôt, et aussi étrange que cela soit, chacun lui obéit ; lentement, on retourne à ses occupations. Les retrouvailles reprennent, sans la joie qui les accompagne d’habitude. Chaque personne repart vers les zones claniques, seuls les jeunes restent devant le grand totem.
Chacun regarde l’autre et c’est le Saa qui s’approche en premier de la sorcière. L’air parfaitement remis de ses aventures, il lui prend les mains et y dépose sa tête en signe de respect. Efka lui répond d’une voix douce et posée.
Frère, tu ne me dois pas allégeance. Je ne suis pas encore femme et donc je ne suis pas encore sorcière.
Pour moi et ma vie future, tu seras toujours la femme de pouvoir de mon groupe.
En parlant de groupe, dit Koem, où est l’apprenti de la tribu des marcheurs noirs qui a été choisi pour faire la quête avec vous ? Il s’est perdu dans les fumées de sa yourte ?
Paliwesh, le fils du vent, sourit et tend son bras de guerre vers le loup blanc. Chacun enserrant l’avant-bras de l’autre, ils se donnent l’accolade des combattants. Puis ils se dirigent vers le Saa pour faire de même avec lui.
Les guérisseurs ont fait du bon travail, on ne voit déjà presque plus tes blessures, dit Paliwesh.
Il se tourne ensuite vers la sorcière :
Tu ne tiens pas ton loup ? lui dit-il avec un sourire amical en désignant la corde.
Crois-moi, fils des vents, il n’est pas né, le pouvoir qui tiendra ce loup !
Mais elle tient déjà mon cœur entre ses mains et, si elle ne le tenait pas, il tomberait là, dans la poussière, pour arrêter de battre, dit Koem.
Paliwesh et Sahale sourient. Ils comprennent le grand amour qui anime ces deux-là. Les jeunes se regardent et déjà une certaine complicité s’établit entre eux ; après tout, ils ont été choisis pour faire la quête et cela crée des liens.
Le vent semble être avec moi.
Le souffle du fils du vent s’est fait entendre le premier comme d’habitude. Un fils du vent est plus rapide en tout.
Nous avons tous de la chance, je pense.
C’est la sorcière qui a parlé. Sahale ne la quitte pas des yeux, comme s’il attendait quelque chose.
Qu’as-tu, mon ami, à regarder ma compagne avec ces yeux ? dit le loup blanc avec un sourire.
J’attends qu’elle me donne ma phrase. Les esprits me l’ont promis.
Ta phrase ? Et quels esprits ? répondit Efka.
Ne le gênez pas ! Ne le gênez pas ! Laissez-le passer !
Dans l’auberge, tous sursautent. Que se passe-t-il ? Kasim s’est soudainement interrompu et il s’est levé. Il regarde d’un air mécontent quelque chose au fond de la salle. De qui peut-il ainsi parler ? Peut-être un serveur qui lui apporte à boire ? Mais le nain bleu sourit et il reprend son histoire, le tambour battant maintenant à un rythme animal et furieux.
Ne le gênez pas ! Ne le gênez pas ! Laissez-le passer !
Alertés par ces cris, les quatre jeunes se tournent vers le tumulte qui s’échappe de la yourte des anciens. De la fumée en sort et toute une file de chamans la quitte précipitamment. Ils semblent suivre un animal furieux qui se précipite vers le totem.
N’y touchez pas ! Ne le gênez pas !
C’est un vieux chaman qui crie ainsi, et tous s’écartent du chemin de l’animal. La poussière qu’il soulève et la fumée qui s’accroche à lui rendent son observation difficile.
Le groupe s’est écarté, craignant d’attirer l’attention de ce qui doit être l’animal familier du vieux. Mais quand il arrive près d’eux, ils sont surpris : à travers la poussière, il y a un habit, des franges en daim, des perles.
Un chaman ! s’exclame la sorcière.
Kalaman, car c’est de lui qu’il s’agit, semble avoir perdu son aspect humain. Il gratte, tourne et ne reconnaît personne. Alors qu’il fait face au groupe, le vieux chaman, visiblement inquiet, renouvelle son ordre :
Ne le réveillez pas ! Ne le gênez pas !
Le vieux chaman entame alors un chant sacré et très vite sa transe le mène dans le monde des esprits. Il s’adresse à Kalaman dans un langage étrange et Kalaman lui répond dans cette même langue, faite de grognements et de sifflements. Les autres chamans se regardent, éberlués : ce n’est pas possible ! Kalaman n’a pas encore été initié, il n’a pas encore de totem, il ne peut pas connaître le langage des esprits !
Mais le vieux chaman, dans sa transe, a visiblement compris. Il cesse son chant et son air inquiet se change en surprise manifeste. Alors les questions fusent.
Qu’arrive-t-il à ce jeune apprenti, Meroch ? Aurait-il déjà participé à une initiation sans le dire, que les esprits prennent possession de lui ?
C’est Chahuru, le plus sage des chamans de la tribu des marcheurs noirs qui vient de parler.
Non, vénérable. L’esprit m’a fait part du fait qu’il était temps ! Cet esprit semble très… déterminé.
Chahuru s’avance vers Kalaman, se concentre quelques instants et se met à parler dans la langue des esprits avec autorité. Il se passe un temps où le jeune homme au sol paraît réfléchir, où la brume qui l’entoure se dissipe un peu. Puis la voix reprend tout en grognements et sifflements, la forme au sol se redresse sur ses quatre pattes et s’approche vivement vers le vieux qui recule avec un air horrifié.
Mais ? Mais ce n’est pas la règle !
Je n’ai pas à respecter les règles des hommes ! Les esprits ont des comptes à rendre à des êtres plus grands que toi, vénérable Chahuru !
Les chamans restés en retrait paraissent surpris par les paroles de la forme. Attirés par le bruit, plusieurs membres des différentes tribus se sont aussi approchés. Un grand cercle s’est formé.
C’est alors que reviennent les chefs de clans, eux aussi attirés par les cris. Encore troublés par le récit de l’attaque qu’Anpao, le grand chasseur des Saa, vient de leur faire, ils arrivent pour se rendre compte que la cause de cette agitation est… un apprenti qui se roule dans la poussière devant tout le monde ! Et devant des chamans qui le regardent sans rien faire !
La matriarche du clan des loups blancs réagit la première. Tout ce qu’elle vient d’apprendre l’a déjà passablement irritée et elle n’apprécie pas du tout que ce jeune idiot se ridiculise ainsi pendant le rassemblement des tribus. Mais pour qui se prend-il, cet apprenti ? C’est parce qu’il a été choisi pour la quête qu’il pense pouvoir faire le pitre ? Et ces vieux barbus de chamans qui le contemplent, les bras ballants ! Pas de doute, c’est une bénédiction que la tribu des loups blancs soit dirigée par ses femmes. Elle va remettre ce chiot à sa place et vite, personne n’a de temps à perdre avec ça.
Le visage défiguré par la colère, elle s’avance vers Kalaman. Chacun s’écarte de son chemin, on ne s’interpose pas devant une sorcière en colère sans en subir les conséquences.
Le rythme du tambour se fait inquiétant, le public est en apnée.
Elle vient, terrible, les bras levés, et la magie déborde de son être.
Que fais-tu, vieille femme ?
Le garçon s’est relevé. Sa voix paraît plus vieille qu’elle ne le devrait et, surtout, elle paraît venir d’ailleurs. Mais il en faut plus pour déconcerter la sorcière, surtout venant d’un jeune homme qui ose lui parler sur ce ton ! La magie des mâles est lente, moins puissante ! Si la mère en avait besoin, elle n’aurait qu’à puiser dans la réserve de son ventre et elle aurait plus de magie qu’aucun homme ne peut en rêver.
Elle lance son sort, avec toute sa colère ! Il va se tordre de douleur et demander pardon, ce jeune fou !
Derrière, elle entend les chamans retenir leur souffle. Ils viennent de comprendre ce qu’elle fait. Elle a aussi le temps d’entendre le vénérable Chahuru crier :
Non, sœur, ne fais pas ça !
Puis elle se retrouve au sol, étourdie, allongée dans la poussière. Que s’est-il passé ?
Elle secoue la tête pour recouvrer ses esprits. Elle se redresse d’un bond… et se retrouve de nouveau plaquée au sol !
Une patte griffue semble appuyer sur sa gorge. Une odeur animale, un corps poilu contre le sien. Pourtant elle ne voit rien. En tournant la tête, elle cherche à comprendre ce qui se passe, mais tout ce qu’elle voit, c’est le corps de l’apprenti qui se tord de douleur plus loin, sous les effets de son sort. Alors, elle étend les fils de sa magie et soudain elle le voit. Un esprit ! Un gros, un très puissant esprit !
Que nous veux-tu, esprit ?! Comment oses-tu t’en prendre à une matriarche des loups blancs ?!
Elle a crié. Son indignation et sa surprise ne sont pas feintes.
Comment j’ose ? Mais toi, sorcière ? Comment as-tu osé intervenir dans une affaire d’esprit ? Comment as-tu osé rompre le pacte ?
Elle tente de se libérer, mais rien n’y fait, l’esprit est trop puissant, elle ne peut pas se dégager. Ses yeux se brouillent, des couleurs envahissent ses yeux, pendant que ses oreilles se remplissent du tumulte autour d’elle ! Les chamans crient aux sorcières qui veulent se précipiter à son aide :
Non ! Non, sœurs, ne tentez rien ! Laissez-la ! Elle ne risque rien !
Le bruit, les bousculades, le frottement du tissu contre le tissu, puis de nouveau la voix de l’esprit résonne dans sa tête.
Les temps sont devenus intéressants, sorcière ! Et parfois les esprits ont le droit, le devoir de former un apprenti. Celui-ci est capable de recevoir notre enseignement.
La voix de la sorcière reprend dans un coassement.
Un enseignement direct ?
Oui !
Mais, cela n’est plus arrivé depuis…
Les temps sont devenus intéressants !
La sorcière se tait. Elle pense aux conséquences de ce qu’elle vient d’entendre. Enfin, elle retrouve le contrôle d’elle-même, esquisse même un sourire et écarte délicatement l’esprit, qui se laisse repousser. Celui-ci retourne à son travail et, pour lui simplifier la tâche, la sorcière lève son sort sur Kalaman. Ensuite, elle lance sur elle-même un puissant sort de protection. On ne sait jamais ; elle vient de faire preuve de faiblesse, sa place dans la meute pourrait bientôt être testée.
Kalaman continue de se rouler dans la poussière. C’est alors que Koem, le jeune loup blanc, s’avance vers l’apprenti chaman. Il se dirige droit sur l’adolescent et se penche vers lui.
Esprit ?
Oui ?
Mes camarades ont besoin de notre ami. Pourrais-tu, s’il te plaît, le leur laisser ? Tu trouveras certainement un autre moment pour lui dispenser ton enseignement.
Exceptionnel ! On m’a parlé de toi, Koem, et te sentir si proche est incroyable ! Sais-tu ce que tu fais en ce moment ?
Pas vraiment, esprit. Je sens des choses et j’agis en fonction. Le bon moment, le bon temps.
Oui.
Une forme sort du corps de l’apprenti chaman.
Tu es particulier, guerrier. Tout en toi sent le magicien et pourtant tu ne vois pas. Je trouverai du temps pour t’aider à comprendre ta magie. Que Kalaman retourne maintenant vers ses compagnons, eux aussi vont avoir besoin de mes enseignements.
La forme est noire avec une bande blanche qui sépare son corps en deux. Le guerrier le voit brièvement. C’est un blaireau, un esprit de la nature. La forme esquisse même un sourire.
Au revoir, jeune loup.
Au revoir, esprit.
Et l’esprit s’évapore, laissant juste derrière lui une odeur musquée et un apprenti surpris. Le jeune loup blanc ne se rend même pas compte du regard que lui lance le vénérable chaman des marcheurs noirs. Koem, un apprenti guerrier, est lui aussi capable de parler aux esprits ? C’est tout simplement impossible ! Chahuru, malgré toute son expérience, n’a jamais vu ni même entendu parler d’une telle chose. Pourtant il vient de voir ce jeune guerrier le faire, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde ! Si les sorcières ne sont qu’inquiètes à son sujet, alors elles sous-estiment sérieusement le problème qu’elles ont sur les bras ! Mais les esprits ont parlé et son cas n’est plus du ressort des sorcières, ni même des chamans, puisque l’esprit a décidé de s’occuper lui-même de l’apprentissage du jeune homme. Et il y a aussi et surtout ce que le totem a dit à la sorcière matriarche : « Les temps sont devenus intéressants ». La guerre est sur les tribus !
3 – Décisions


Le silence s’installe dans la taverne. Kasim a posé son instrument pour prendre une chope de bière. Chacun secoue sa tête pour chasser les brumes de l’histoire, boire un peu à son pichet ou à sa tasse de terre cuite. Les vendeurs ambulants passent de spectateur en spectateur, vendant ailes de volaille, pattes de grenouilles, dattes pimentées. On entend en bruit de fond les conversations des clients pendant qu’ils se restaurent. Le mage reste immobile, dubitatif. Ces événements ont l’air récents. Le nain a réussi à capter son attention ; Serpent fait tout pour ne pas le montrer, même s’il sait bien que Kasim ne va pas se laisser prendre à sa comédie. Le tambourin est de nouveau en action pour annoncer la reprise et le calme se fait à une vitesse surprenante. Kasim va et vient sur scène, alors que le rythme de l’instrument se fait mystérieux.
Le silence règne dans la hutte des chefs de tribu, où se sont rassemblés les dirigeants et les chamans. Tous se remémorent les événements de la veille, en commençant par l’attaque des Saa, l’enseignement direct du jeune Kalaman, puis un guerrier qui parle aux esprits comme s’il était un chaman expérimenté, et enfin l’annonce par l’esprit que la guerre est sur eux. Oui, il y a de quoi réfléchir avant de prendre la parole.
Wakynyan, le marcheur noir, commence la réunion par les paroles traditionnelles :
Chefs des tribus et vous, chamans, nous sommes réunis pour proclamer la quête du printemps. Quelqu’un demande-t-il la parole pour s’opposer à la tenue de la quête ?
Cette question est rituelle et, normalement, de pure forme. Mais le marcheur noir sait que cette année elle a une signification différente.
Arka, la matriarche du clan des loups blancs, fait signe qu’elle souhaite parler et, sur l’invitation du marcheur noir, se lève.
Frères et sœurs, les événements sont très exceptionnels. Devons-nous envoyer nos jeunes vers la quête ? Devons-nous immobiliser nos meilleurs guerriers ici, en attendant le retour de nos apprentis, alors que la guerre est sur nous ? Courons à l’ennemi ! Repoussons la quête, jusqu’à ce que ces chiens de gnomes soient renvoyés dans leurs terres pour ne plus en sortir !
Même quand nous avons traversé des épreuves, la cérémonie de la quête a eu lieu, lui répond Kalouga, le chef des fils du vent. Pour ce qui est de l’attaque, les fils du vent enverront aujourd’hui leurs meilleurs coureurs prévenir les tribus que la guerre est sur nous. Ainsi quand nous reviendrons, les nôtres seront prêts.
Souhaites-tu ajouter quelque chose, vénérable Chahuru ? demande Wakynyan à son chaman, lequel indique qu’il souhaite parler.
Oui, marcheur noir. La guerre est sur nous, mais la quête du printemps est une tâche sacrée pour nos tribus. Entamons la cérémonie, que les transes aient lieu, et écoutons ce que nous disent les esprits ; ils nous guideront. Alors nous saurons si nous devons entreprendre la quête ou partir pour la guerre.
Tes paroles sont sages et, si personne ne s’y oppose, je propose que nous les adoptions.
Le silence régnant dans la hutte, le marcheur noir déclare :
Qu’il en soit ainsi. Allons annoncer au peuple des tribus notre décision. Il ne nous restera plus ensuite qu’à désigner la personne qui dirigera la cérémonie. Oui, vénérable ?
Chahuru continue à s’agiter, indiquant qu’il demande de nouveau la parole.
Il y a encore autre chose, dit le chaman, visiblement mal à l’aise. L’esprit qui a enseigné Kalaman m’a aussi fait part d’une instruction.
Tous sont stupéfaits quand ils entendent le message des esprits et quand ils pensent à ses implications.
Et ils doivent se rendre à l’évidence : oui, les temps doivent être intéressants si les esprits prennent une telle décision. Les sages restent pensifs pendant que la pipe à herbe circule parmi eux, recréant par ce signe l’union des tribus. Quand la pipe sera finie, il sera temps de faire part de leur conclusion au peuple. La fumée monte dans la grande tente et, sous l’emprise de l’herbe, des chants discrets mais apaisants sont murmurés. Il va encore falloir, plus que jamais, que les tribus soient unies pour faire face à la menace et le rassemblement du printemps est un bon moyen de renforcer les liens. Tous, même les sorcières, si promptes à la querelle, le savent.
Peuple des tribus ! Peuple des tribus !
L’appel ancestral, celui qui sonne le début de la cérémonie, retentit dans le camp. Tout le monde se fige, puis accourt vers le totem central. Les chefs de clan sont là, avec le vénérable chaman Chahuru.
Peuple des tribus ! Peuple des tribus !
C’est le chaman qui parle.
L’esprit a parlé ! Il nous a dit que les temps devenaient intéressants. La guerre est sur nous !
Un murmure parcourt la foule à cette annonce. Un cri s’élève :
Pourquoi l’esprit s’en est-il pris à notre apprenti ? A-t-il trahi ?
Non ! Les esprits ont décidé qu’ils initieraient eux-mêmes notre jeune apprenti.
La stupeur fige un instant les gens, qui ont tout de suite compris le grand honneur qui est fait à Kalaman. Leur réaction est comme une vague qui prend de la force avant de s’écraser sur la plage.
Cela n’est pas arrivé depuis bien longtemps et vous comprendrez l’importance que cela a pour le peuple. L’honneur rejaillit sur nous tous et la nécessité doit être grande, pour que les esprits choisissent d’initier ainsi l’un d’entre nous. Mais les esprits ont parlé. Et pour la première fois depuis les Choix, ils ont décidé de modifier la décision des tribus. Cette année, la quête sera exceptionnelle. Approchez, jeunes apprentis qui avez été choisis ! Avancez, Sahale, Kalaman, Paliwesh, Efka. Et avance, Koem.
Un silence ébahi frappe l’assemblée. Puis :
Cinq ?! Cinq apprentis ?!
Cinq ? Le chiffre d’avant les Choix ? C’est impossible !
La situation est-elle si grave ?
Oui, cinq apprentis ont été choisis, reprend le vénérable chaman, cinq apprentis qui portent en eux l’espoir du peuple des tribus. Cinq ! Et que tous comprennent la portée de ce choix. Cinq ! Le chiffre sacré ! Le chiffre de l’homme. Et si nos jeunes sont cinq, c’est parce que des temps arrivent où de grandes choses seront faites et où d’autres seront défaites. Il est temps de créer de nouvelles légendes qui surpasseront les anciennes !
Tous les regards se portent vers le groupe d’adolescents, lesquels instinctivement se rapprochent les uns des autres.
Peuple des tribus, escorte nos jeunes jusqu’à la tente des retraites et monte une garde vigilante devant, que nul ne puisse déranger leur préparation. Nous les appellerons pour la cérémonie dans quatre jours.
À ces mots, le peuple explose de joie. La cérémonie va se dérouler normalement, tout rentrera dans l’ordre et il le faut, malgré le danger et la guerre qui les guettent. Il faut bien que la fête reprenne et que les accords soient passés.
Quand les jeunes rentrent dans la tente, ils sont assaillis par des odeurs d’encens, de composants de sorts, mais aussi de nourriture et de bière tiède. Paliwesh pense que le vent a attendu leur rencontre pour se mettre à souffler aussi fort. Il le sait, il sera l’éclaireur. Il s’est aussi tout de suite senti en profonde harmonie avec le reste du groupe. Alors qu’il se dirige vers les coussins pour s’y installer, il se remémore ce qu’il a pu découvrir de ses compagnons.
Il y a Kalaman, le chaman, dont tout le monde sait maintenant que son totem est le blaireau. Un garçon qui semble souriant, obstiné, intelligent et dont le regard est toujours perdu. Il y a Sahale le chasseur. C’est un conteur intarissable, il a passé des heures hier soir à leur faire vivre le chemin que les Saa ont parcouru depuis leur départ du village. Tous ont souffert avec lui, combattu, se sont cachés pour échapper aux groupes de guerre, ont connu la faim, la soif, la douleur. Il a uni le groupe dans l’adversité alors qu’ils ne se connaissaient même pas.
Et puis il y a Efka et Koem. Le couple de loups blancs est fascinant. Le guerrier est un chef né. Dès qu’il apparaît quelque part, tous et toutes cherchent à lui plaire. Koem écoute, donne des conseils et félicite les gens pour leur intelligence, leur bonté, leur ingéniosité. Quand il quitte un lieu, les visages sont souriants, comme pris dans un rêve. Cette magie opère même sur les sorcières, qui ne sont pourtant pas réputées pour leur gentillesse. Elles cherchent à lui résister, mais les sourires du garçon et son apparente obéissance parviennent à les désarmer.
Efka n’a rien de commun avec les autres sorcières de la tribu. Elle est toujours d’un grand calme, toujours discrète, toujours souriante. Jamais on ne la voit chercher querelle à l’une de ses consœurs, alors que ces femmes de pouvoir sont réputées pour leur constante propension à la dispute. Et pourtant on sent le pouvoir qui l’anime, ce pouvoir incroyable qui déborde de son être.
* * *
Trois jours ont passé depuis leur désignation. Trois jours à attendre patiemment. Trois jours de discussions et de disputes pour les anciens. Trois, le chiffre de la synthèse, celui du début de la création.
Traditionnellement, ces trois jours sont réservés à la formation des jeunes, mais comme les esprits les ont soustraits à l’autorité des hommes, personne n’est venu. On les a laissés seuls, sans tuteur. Alors le groupe a décidé de recréer des cérémonies qu’ils connaissent, auxquelles ils ont participé. Et à leur grande surprise, leurs transes ont été profondes, bouleversantes.
Ils se lèvent chaque matin riches de nouvelles expériences spirituelles. La journée se passe en discussions qui permettent avec peine de tout aborder, à défaut de tout pouvoir comprendre. La vie de ces jeunes adultes a radicalement changé et ces trois jours les ont transportés dans un nouveau monde de connaissances, d’idées, d’échanges et de vie. Quand on vient les chercher pour la grande fête du départ, ils ne sont déjà plus les mêmes.
Dans le camp d’été, ces trois jours ont clarifié bien des choses. Les tribus ont eu du mal à trouver un accord ; il y a eu des disputes entre les chamans du marcheur noir, ceux des Saa, les sorcières du loup blanc et les hommes et femmes médecine des fils du vent. Chacun cherche à imposer sa domination aux autres. Ils savent tous que pour la guerre, il faudra des chefs, aussi chaque tribu a voulu prendre l’ascendant sur les autres le plus vite possible.
À sa très grande surprise, Inouée, la jeune chamane des Saa, a été proposée par les fils du vent pour diriger la cérémonie. Ils ont fait ce choix pour plusieurs raisons : la première, pour honorer les combats et les morts des Saa ; la seconde, parce qu’ils ne souhaitent pas de discorde entre les Saa et eux ; la troisième, parce qu’ils ont appris à se méfier des autres tribus ; et enfin, parce qu’ils ont entendu le vent leur parler. Les anciens du marcheur noir, malgré leur désir de diriger ce moment où le peuple est uni, finissent par se ranger à cette suggestion. Ils le font aussi parce qu’ils ont compris que le choix d’Inouée est une manière de couper court à toute dispute ; comme c’est une femme, les sorcières des loups blancs auront du mal à refuser.
Les sorcières se sont battues bec et ongles pour le pouvoir et afin d’obtenir qu’une d’entre elles soit désignée. Mais elles aussi finissent par céder, parce que celle qui dirigera la cérémonie est une jeune femme combative, intelligente, subtile et surtout encore trop jeune pour prendre une place importante par la suite. Cependant, chez les sorcières, rien ne dure éternellement.
Le rythme du tambour ralentit, ses battements s’espacent, le calme revient. Dans l’auberge, les spectateurs sont pendus aux paroles du conteur. Kasim sait qu’il a réussi à entraîner la salle dans son histoire. Son œil glisse vers Serpent. Malgré sa pose d’apparente indifférence, le nain se rend compte qu’il a aussi capté son attention. Le tambour de guerre revit sous ses doigts, presque inconsciemment, le rythme revient et, presque comme par magie, le silence se fait dans la salle. Serpent se penche en avant, la pipe fumante entre les lèvres, le verre de vin laissé à l’abandon sur la table.
À l’aube du quatrième jour, un groupe vient chercher les apprentis. On leur met un foulard sur les yeux et des guerriers les emmènent, courant et hurlant, au travers du camp. Parfois, quelqu’un les entraîne, parfois ils ne sont pas guidés, mais jamais on ne les laisse longtemps seuls. Après un temps de bousculades et de bruits qui leur semble infini, une voix forte leur intime l’ordre de s’arrêter.
Halte ! Qui va là ?
Maîtresse, ce sont de jeunes apprentis qui se cachent parmi les adultes, cherchant à entendre leurs secrets !
S’ils nous sont inconnus, ils seront châtiés. Quelqu’un les connaît-il ?
Moi, maîtresse ! Je reconnais celui-ci !
Kalaman a reconnu la voix de son tuteur, il entend ses pas et sent sa main sur son épaule.
Moi, maîtresse ! Je reconnais ces deux-là !
C’est une voix de femme , se dit Kalaman. Et il croit reconnaître l’intonation d’une sorcière.
Moi, maîtresse ! Je reconnais celui-ci.
Une voix d’homme, forte et claire. L’apprenti chaman essaye de percevoir la magie, les esprits autour de lui, ainsi il aura confirmation de ce que ses oreilles entendent. Une sensation se fait en lui. Il se tend pour s’y accrocher, l’attirer à lui. Il est tellement concentré qu’il entend à peine la première voix dire :
Et moi je reconnais pour mien celui-ci !
D’autres voix se joignent alors à la cérémonie :
Maîtresse, qu’allons-nous faire de ces jeunes présomptueux ? Qu’allons-nous faire d’eux ?
Une nouvelle voix répond :
Maîtresse, malgré leur imprudence, ce sont des ouvriers consciencieux. Ils ont suivi les enseignements et sont proches des mystères !
La jeune chamane dit alors :
Leurs maîtres répondent d’eux et ils sont de notre sang. Montrons-leur nos secrets !
Les premières voix objectent :
Maîtresse, pourquoi donner des mystères à de si jeunes apprentis ? Ils n’ont réalisé aucun haut fait !
Alors la maîtresse, d’une voix lente :
S’il en est ainsi, donnons-leur une tâche, une quête, qui les rende dignes de nous.
Oui ! Oui ! Une quête ! Qu’ils trouvent une tâche digne de nous !
Que les esprits nous soient témoins !
À ce moment, on retire les bandeaux et les apprentis recouvrent la vue. Chacun cligne des yeux et essaye de distinguer ce qui l’entoure. Ils ont juste le temps de voir qu’on leur met une couverture multicolore sur les épaules et qu’on les fait asseoir. Ils font partie d’un grand cercle. Au centre, il y a la jeune chamane des Saa ; à ses côtés, Chahuru, le vénérable chaman des marcheurs noirs. Tous deux sont en tenue de cérémonie. Le vieux chaman entame un chant de sa voix profonde, rythmant ses paroles à l’aide de sa crécelle. Dès les premières notes, le cercle explose en chants, des tambours résonnent et des frissons parcourent le dos des apprentis. La force de la musique les emmène très haut et les appelle à la transe, à la vision qui doit guider le groupe.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents