Le complot climatique

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Dans ce polar climatique d'un genre nouveau, le lecteur n'est pas seulement captivé par une intrigue policière qui le fait voyager aux quatre coins du monde. Il découvre également les enjeux de la négociation internationale sur le climat et se trouve plongé dans les arcanes du monde universitaire. Deux univers sur lesquels l'auteur porte un regard à la fois critique et bienveillant.
Publié le : jeudi 2 octobre 2014
Lecture(s) : 74
EAN13 : 9782336357768
Nombre de pages : 358
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Christian de PerthuisLe complot climatique
À l’université Paris-Dauphine, c’est l’efervescence pour Aude, Ali,
Youlia et leurs camarades. L’année touche à sa fn et tous planchent dur
pour mieux comprendre les liens entre l’économie et le changement
climatique. Sans oublier les soirées de fête dans le bar de l’ami Michel, Leprès de la place Pigalle !
Un jour d’examen, leur camarade brésilienne disparaît sans laisser omplot la moindre trace. Un engrenage infernal se met alors en place.
Des experts du climat sont mystérieusement assassinés, pendant que
les attaques terroristes se multiplient sur le trafc maritime. Le prix Christian de PerthuisLe complot climatique
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À l’université Paris-Dauphine, c’est l’efervescence pour Aude, Ali, Minée par les rivalités, la négociation climatique patine et la planète
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pour mieux comprendre les liens entre l’économie et le changement échaufer .. Roman
Dans ce polar climatique d’un genre nouveau, le lecteur n’est pas climatique. Sans oublier les soirées de fête dans le bar de l’ami Michel, RRomanoman
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Des experts du climat sont mystérieusement assassinés, pendant que
Christian de Perthuis est professeur à l’université Paris-Dauphine où illes attaques terroristes se multiplient sur le trafc maritime. Le prix
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RomanCoup de chauffe
Dans ce polar climatique d’un genre nouveau, le lecteur n’est pas
seulement captivé par une intrigue policière qui le fait voyager Coup de chauffe
aux quatre coins du monde. Il découvre également les enjeux de la Coup de chauffeCoup de chauffe à la fac !négociation internationale sur le climat et se trouve plongé dans les
Photographie de couverture : à la fac !Photographie de couve : arcanes du monde universitaire. Deux univers sur lesquels l’auteur
Photographie de couverture : © Minerva Studio - Fotolia.com. Perture : © Minerva Studio - Fotolia.com. à la fac !à la fac !porte un regard à la fois critique et bienveillant.© Minerva Studio - Fotolia.com.
PP er ertur e : e :
© M iner va Sv tudio - Fotolia.com.ISBN : 978-2-343-04450-7 ISBN : 978-2-343-04450-7 ISBN : 978-2-343-04450-7 ISBN : 978-2-343-04450-7
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24 €24 €Christian de Perthuis est professeur à l’université Paris-Dauphine où il24 24 ee
a fondé la chaire de recherche sur l’économie du climat. Il a publié une
dizaine d’ouvrages dont le dernier, Le capital vert, sort aux États-Unis
au printemps 2015. Le complot climatique est son premier roman.
Coup de chauffe
à la fac !
Photographie de couverture : Photographie de couverture :
© Minerva Studio - Fotolia.com.© Minerva Studio - Fotolia.com.
ISBN : 978-2-343-04450-7 ISBN : 978-2-343-04450-7
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Christian de Perthuis
Le complot climatique
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Le complot climatique Christian de Perthuis Christian de Perthuis
Le complot climatiqueChristian de Perthuis
Le complot climatique Le complot climatique








Le complot climatique






























© L’Harmattan, 2014

5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

www.harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04450-7
EAN : 9782343044507 CHRISTIAN DE PERTHUIS





Le complot climatique

Roman






















Pour Adèle, Élise et Léonard

En souvenir d’Anne







PARTIE I

GWENAËLLE



1

Dauphine : salle B408
8h25, porte Dauphine. L’orage éclate. La chaussée
circulaire se transforme en une immense toile de tambour sur
laquelle rebondissent des milliers de gouttes, dans un
grondement assourdissant. Coincé entre le périphérique et
le boulevard des maréchaux, le bâtiment de l’université
disparaît derrière un rideau d’eau. Un piéton en perdition
se rue dans sa direction, vaguement protégé par un
cartable maintenu en équilibre sur le crâne. De nombreux
automobilistes se rangent sur les bas-côtés.
La silhouette d’un bus émerge sur la place. A l’intérieur,
les passagers replient leurs journaux et rangent leurs
smartphones. Le déchainement des éléments transforme
un banal déplacement quotidien en une aventure
collective. Les langues se délient et chacun y va de son
commentaire. Sur la plate-forme centrale, la femme brune
montée Porte de Champerret se hisse sur la pointe des
pieds pour mieux jauger la situation. Malgré les paquets
d’eau qui s’abattent sur la place, les véhicules continuent
de progresser en direction du boulevard. La passagère se
retourne pour rassurer un retraité assis sur la banquette,
inquiet à l’idée de rater sa visite de contrôle à l’hôpital
Ambroise Paré. Elle-même n’a plus aucune chance d’être
à l’heure à l’université ! Elle récupère le petit sac à dos
rouge bordeaux calé au pied de la barre centrale, saisit la
feuille pliée dans sa poche extérieure et se poste devant la
sortie.
10 Le bus atteint le boulevard. Le chauffeur accepte de
libérer les voyageurs qui piaffent d’impatience. Il actionne
les soufflets de la portière qui se replient. Un vent chargé
de pluie s’engouffre par l’ouverture. Les passagers reculent
instinctivement, attendent qu’un téméraire ose se lancer.
Le retraité se met à hurler qu’il est malade, que la porte
doit immédiatement être refermée, qu’il va porter plainte.
La femme brune consulte une dernière fois sa montre,
agrippe son sac et s’échappe du véhicule. Son pied droit
glisse sur le rebord du trottoir et elle manque de s’étaler
sur l’asphalte. Rétablissant in extremis son équilibre, elle
laisse échapper dans les débordements du caniveau la
feuille qu’elle serrait à l’instant précieusement dans la
main.

8h33, Gwenaëlle Le Penhoc’h, professeure agrégée
d’économie, franchit le porche de l’université
ParisDauphine. Dans sa hâte, elle ne reconnaît pas la silhouette
massive du président de l’honorable institution qu’elle
bouscule légèrement en se dirigeant vers le minuscule
guichet, à gauche de l’entrée :
– Bonjour. Je dois faire passer mon examen de master
et je viens de perdre la convocation avec le numéro de la
salle. Savez-vous où se déroulent les épreuves ?
– Moi, je suis de la société de gardiennage ! Je termine
juste mon service de nuit. Mais attendez, je demande au
collègue : Eric ! Pour les renseignements sur les salles
d’examen, il faut s’adresser où ?
– Au quatrième étage, au service des plannings qui
ouvre ses portes à neuf heures, répond une voix rauque
provenant du fond de la pièce. Avant, on peut consulter le
planning au bureau général des appariteurs, au
rez-dechaussée.
– Merci, j’y file.
La salle des appariteurs est bien ouverte, mais vide. Il y
a des jours où la poisse ne vous lâche pas, fulmine
intérieurement Gwenaëlle. La silhouette de Monsieur Diap
apparaît au fond du couloir. Le chef des appariteurs
11 avance avec précaution, un gobelet de café fumant à la
main. Son visage s’éclaire quand il reconnaît Gwenaëlle.
Peinant à reprendre son souffle, l’enseignante s’adresse à
lui :
– Bonjour Monsieur Diap. Pouvons-nous s’il vous plaît
consulter le planning ? C’est très urgent. Je dois surveiller
mon examen de master mais j’ai perdu le numéro de la
salle en sortant du bus.
– Mais oui ! Suivez-moi dans le bureau. Vous voyez,
c’est assez commode : les salles sont regroupées suivant les
ailes des bâtiments. Vous vous souvenez de l’aile où a lieu
votre épreuve ? Non ? Alors, on va commencer par l’aile
B. C’est généralement là que se tiennent les examens.
Rappelez-moi le numéro de votre master.
– Economie du climat.
– Ça je connais ! Au service des plannings, ils ne
reportent que le code de chaque master sur les tableaux, pas
leur intitulé. Il me faut le numéro.
Gwenaëlle n’a jamais été une grande spécialiste de la
chose administrative. Parfaitement rodée au maniement
des chiffres et des équations, elle peine déjà à retrouver son
numéro de sécurité sociale. Pour ce qui est du code de son
master, elle sèche totalement ! Monsieur Diap observe le
visage défait de l’enseignante qu’il voudrait bien tirer de ce
mauvais pas. S’il ouvre l’ordinateur pour faire une
recherche, il risque de perdre un temps fou avec le logiciel
maison qui est tout sauf convivial. Mais il y a le
récapitulatif hebdomadaire affiché dans le poste de sécurité, juste
de l’autre côté du couloir. Il y emmène Gwenaëlle qui,
résignée, lui emboîte le pas. Il décroche la liasse de papiers
punaisée au mur, retire la feuille datée du vendredi 13
avril 2012 et la tend à son interlocutrice :
– Vous avez toutes les informations là-dessus : gardez la
feuille ! J’irai en récupérer un autre exemplaire chez les
collègues de la scolarité, lorsqu’ils seront arrivés.
– Grand merci.
12 – Mais de rien. N’hésitez pas à nous solliciter. Vous
savez, nous, on est enchantés quand on a l’impression de
servir à quelque chose !
Gwenaëlle n’a pas entendu la réplique de l’appariteur.
Elle se hâte vers l’escalier central en parcourant la feuille.
Par chance, un seul examen est programmé à 8h30 : au
quatrième étage en salle B408. Elle grimpe les marches
quatre à quatre.

8h40, salle B408. Un certain brouhaha accompagne
l’entrée de Madame Le Penhoc’h dans la salle moite où
discutent une trentaine d’étudiants, goguenards.
L’enseignante rejoint rapidement le bureau situé sur l’estrade qui
fait face à la salle.
– Une Bretonne, ça devrait savoir résister à la tempête,
souffle à son voisin Martin, le play-boy de la promotion.
Regarde-moi ça : les cheveux en bataille, le mascara qui se
barre en compote, et ce chemisier défait qui dévoile ses
splendides nichons.
Aude qui n’a jamais accroché avec ce professeur lance
sur un ton mielleux :
– Madame, nous étions bien convoqués à huit heures et
demie ? Est-ce que l’horaire de l’examen a été décalé ?
Élodie, la déléguée de la promotion, se sent obligée
d’ajouter que le président de l’université est passé à deux
reprises dans la salle en demandant si l’enseignante était
arrivée, elle d’habitude si inflexible avec les horaires.
Gwenaëlle a la réputation de ne tolérer aucun
flottement durant ses cours. De taille moyenne, cette femme
n’en impose pas spécialement par son physique, mais une
incroyable force émane de son visage rond et basané. Ses
lèvres charnues et sensuelles expriment une sorte de moue
ironique, parfois un peu cassante. Ses yeux noisette, à l’iris
légèrement translucide, se posent sur ses interlocuteurs
pour ne plus les lâcher. Ils peuvent décocher de véritables
flèches paralysantes. Arrivée au centre de l’estrade,
Gwenaëlle s’appuie sur le rebord du bureau et fixe les
étudiants, le corps légèrement penché en avant. Elle
de13 meure silencieuse, inspire de longues goulées d’air pour
évacuer sa contrariété, attend que le brouhaha diminue
pour prendre la parole d’une voix calme et déterminée :
– L’examen dure deux heures. A 10h45, nous devons
libérer la salle. Martin, plutôt que de bavarder avec votre
voisin, venez distribuer les copies : une par étudiant.
Youlia, pourriez-vous, s’il vous plaît, entrouvrir les
fenêtres ? Cette salle est un bocal totalement irrespirable.
Je ne distribuerai le sujet que lorsque vous serez tous assis,
quatre par travée, et alignés. Je vous rappelle que l’examen
est strictement individuel et sans documents. Tout le temps
que vous prenez à vous installer est perdu pour votre
épreuve. Pour ma part, je suis prête à distribuer les sujets
dès que chacun sera en place et le silence revenu.
Les consignes, lancées sur un ton tranchant, claquent
comme autant de coups de fouet dans l’assistance qui
réagit rapidement. Ce sont maintenant les étudiants prêts qui
somment leurs camarades de prendre place pour que
l’épreuve puisse démarrer. Sans détourner son regard de
l’assistance, Gwenaëlle plonge la main dans son sac pour
saisir les sujets. Ses doigts en parcourent fiévreusement
tous les recoins sans rencontrer la moindre feuille de
papier. En quelques secondes elle déroule le film du
démarrage de sa journée : l’ordinateur, très tôt, pour relire
et imprimer l’énoncé préparé la veille ; l’arrivée
impromptue de Thomas, trois ans, rouge de fièvre et hurlant
à cause de son oreille ; les gouttes pour apaiser l’otite ; le
réveil des jumelles qu’il a fallu calmer ; Lucien
naturellement parti en mission à l’autre bout du monde… Soudain,
elle visualise exactement la pile des sujets, déposée à
dessein sur la table basse de l’entrée, en dessous du téléphone,
pour être sûre de ne pas l’oublier au moment de
partir ! Ne rien laisser paraître, et trouver vite un sujet de
substitution qui tienne en une phrase courte pouvant être
écrite au tableau. D’un ton assuré, l’enseignante reprend la
parole :
– Pour gagner du temps, je vais vous dicter l’énoncé.
Vous êtes conscients de la tension internationale avec ces
14 torpillages à répétition de navires marchands dans le
détroit de Malacca et en mer de Barents. Vous allez réfléchir
au risque de conflits pouvant résulter du réchauffement
climatique. Nous avons eu une excellente séance de travail
grâce à l’exposé d’Élodie et d’Ali sur l’ouvrage de Welzer :
Les guerres du climat. Un ouvrage qui tourne parfois au
catastrophisme. Le changement climatique risque d’attiser
les conflits à cause des migrations qu’il va provoquer, mais
il peut aussi favoriser la coopération entre pays. Ce matin,
vous allez prendre du recul par rapport aux bruits de
canon qui font la une des médias et tenter de répondre à la
question suivante : « Que faire aujourd’hui pour éviter
demain la guerre du climat ? »
L’enseignante s’interrompt un instant pour écrire le
sujet au tableau avant de poursuivre :
– Je vous demande de construire votre propre
démonstration. Ne cherchez pas à réciter le cours. Vous serez
notés sur votre aptitude à utiliser les notions étudiées
pendant l’année pour structurer un argumentaire personnel.
Et surtout, pas de remplissage inutile ni de tirade lyrique :
du concret, et uniquement sur la question posée. A vous de
jouer !
Le ton est maintenant serein, presque enjoué. Toute en
sourire, Gwenaëlle a retrouvé sa prestance. Elle glisse
d’une travée à l’autre pour rejoindre le fond de la salle,
vérifie au passage qu’aucun document ne traîne sur les
tables, ramasse un crayon qui vient de rouler par terre,
stoppe d’un léger claquement de doigts l’amorce d’un
chuchotement. Elle contourne la dernière rangée et remonte
lentement l’allée centrale vers le bureau du prof. Les
premiers crissements des stylos sur les copies rompent le
silence régnant dans la salle. Le groupe est désormais
fermement tenu en main. Cette marche silencieuse délasse
son corps, soudain parcouru d’une singulière volupté.
De son bureau légèrement surélevé, la silhouette de
Gwenaëlle domine la salle. L’enseignante s’assied et étend
ses jambes. Elle quitte ses chaussures trempées et tente de
réchauffer ses pieds en les frottant l’un contre l’autre. Sa
15 cheville droite l’élance : elle a dû légèrement se la fouler en
sautant du bus. Elle reboutonne discrètement le haut de
son corsage qui colle à sa peau, rabat en arrière une mèche
qui tombe sur sa joue, saisit un Kleenex pour s’essuyer le
visage. De vilaines traces noires apparaissent sur le
mouchoir. Probablement, le mascara qui a coulé.
L’enseignante sort discrètement un miroir de poche de son sac
rouge bordeaux, pour une rapide inspection. Ses cheveux
encore ruisselants partent un peu en bataille. Rien de
catastrophique : inutile de se repeigner devant les étudiants.
Avec un deuxième Kleenex, elle élimine les traces de ce
fichu mascara sur la joue gauche. Le chemisier humide est
devenu légèrement transparent et laisse apparaître les
marques du soutien-gorge. Elle tente de resserrer les plans
de sa veste qui ne se boutonne pas jusqu’en haut.
Quelqu’un n’a-t-il pas frappé ? L’enseignante glisse
furtivement le miroir sous le sac pour le soustraire à la vue du
Président qui entre dans la salle et s’approche du bureau.
– Bonjour Gwenaëlle. Pas facile, ce matin avec cet
orage dévastateur. Je ne sais pas comment tu t’y prends,
mais tes étudiants semblent incroyablement concentrés.
Bravo !
– C’est notre job : on est payés pour ça, non ? Pas très
bien au demeurant !
– Excuse mon intrusion, mais il faut absolument que je
te dise deux mots avant de disparaître à la conférence des
présidents d’université qui va me bloquer la journée
entière. Je n’ai que trois minutes.
– Ça tombe bien, moi aussi …
Gwenaëlle est mal à l’aise et voudrait pouvoir se lever
pour parler d’égal à égal avec son interlocuteur. Pour cela,
elle doit d’abord se rechausser. Ses pieds cherchent au jugé
la paire de souliers sous le bureau. Elle se contorsionne
légèrement, ce qui rend sa position encore plus
inconfortable. Le Président poursuit :
– J’ai reçu deux appels du directeur de cabinet du
Premier ministre. Il me dit qu’il tente de te joindre depuis
une semaine et que tu réponds aux abonnés absents.
16 – Il a laissé un message téléphonique mercredi soir et
un autre jeudi matin. Ça ne fait même pas deux jours
pleins : il faut leur apprendre à compter à Matignon ?
D’où il est, le président a une vue plongeante sur
l’échancrure du décolleté de Gwenaëlle. A chaque
mouvement de respiration de l’enseignante, ses seins à la chair
hâlée semblent vouloir s’échapper du corsage blanc. Gêné,
l’homme tripote nerveusement le revers de sa veste et
s’adresse à Gwenaëlle en détournant le regard :
– Le Premier ministre souhaite te confier une mission
de première importance pour débloquer la négociation
climatique internationale. Ça peut être important pour ta
carrière et pour la réputation de Dauphine. Si tu déclines
la proposition, le cabinet m’a fait comprendre qu’ils
allaient chercher un ponte de Sciences-Po ou un
universitaire étranger. Ce serait une déconvenue majeure pour
notre université. Veux-tu que je demande à ma secrétaire
de monter un rendez-vous téléphonique après ton
examen ?
– Pas besoin : j’ai laissé hier soir un message au cabinet
qui doit rappeler en début d’après-midi.
– Pardonne-moi, je ne savais pas. Autre point, tu viens
bien lundi au rendez-vous avec le Président de General
Electric ?
L’enseignante étire au maximum sa jambe gauche pour
tenter de récupérer sa chaussure qu’elle a maladroitement
repoussée du pied. En équilibre instable sur sa chaise, elle
bascule en arrière. En se rattrapant au bureau, elle déplace
involontairement son sac d’un geste de la main.
L’opération lui évite une chute malencontreuse, mais dévoile le
miroir qui n’a pas pu échapper à la vue du président.
Agacée par sa maladresse, elle répond sur un ton irrité :
– Mais je t’ai déjà répété que j’avais cours à l’Agro dans
le cadre de leur programme spécial sur la déforestation. Je
ne déplace jamais un cours. Qu’il s’agisse d’un président
de société ou d’un ministre ne change rien à l’affaire.
– Gwenaëlle, c’est très important. General Electric
pourrait rejoindre le premier cercle de nos sponsors. Son
17 président a demandé à te rencontrer après avoir lu ton
dernier ouvrage qui a été bien diffusé aux Etats-Unis. Tu
le sais : si nous voulons rester au taquet dans la
compétition internationale, il faut lever des fonds. C’est devenu le
nerf de la guerre. Lundi, tu peux faire la décision avec ta
puissance de conviction et… ton charme incomparable.
– Mon charme ? Mais tu vas bientôt me demander de
jouer les effeuilleuses devant tes grands patrons. Embauche
carrément une de ces professionnelles, à l’œuvre nuit et
jour, sous nos fenêtres dans le bois de Boulogne !
Le Président pique un fard et s’éponge le visage avec un
mouchoir. Face à la véhémence de Gwenaëlle, il fait
machine arrière :
– Tu es une prof et une chercheuse d’exception, mais ce
n’est pas toujours facile de dialoguer avec toi. Josiane au
secrétariat est à ta disposition si jamais tu changeais d’avis.
– C’est tout vu : je n’ai pas le don d’ubiquité.
Impossible d’être en même temps à l’Agro et à Dauphine ! La
prochaine fois, demande à l’une de tes deux secrétaires de
consulter mon agenda avant de prendre ton rendez-vous,
si tu tiens vraiment à ce que j’y assiste !
Le Président tente de masquer sa contrariété en
quittant la salle. Gwenaëlle laisse échapper un soupir de
soulagement. Quelques murmures dans l’assemblée
trahissent un certain relâchement. L’entrée impromptue du
Président ne pouvait laisser indifférent. Même si les deux
enseignants ont parlé à voix basse, la tension n’a pas
échappé aux étudiants. Gwenaëlle réagit immédiatement
pour couper court à toute velléité de dissipation. Elle
rappelle aux étudiants qu’il ne leur reste qu’une heure pour
composer et lance une remarque acérée à Youlia et Elena,
les deux étudiantes russes qu’elle surprend en train
d’échanger quelques signes.

10h45, les derniers étudiants quittent la salle. Comme à
l’accoutumée, Li s’incline légèrement devant son
professeur, en rendant sa copie qu’il tient des deux mains
comme on le fait en Chine pour remettre un présent. Il est
18 suivi d’Aude qui, de façon très inattendue, complimente
Gwenaëlle :
– Il faut reconnaître que vous avez un certain talent
pour sortir les questions d’actualité à point nommé,
indique la jeune fille blonde, avec un large sourire très
seizième arrondissement, avant de disparaître avec sa
démarche altière.
Ali dépose subrepticement sa copie et file en évitant les
regards extérieurs, la main gauche dissimulée au fond de la
poche de sa veste. Les deux étudiantes russes s’excusent au
passage pour leur dissipation. Arrive Élodie :
– Madame, je suis surprise par l’absence de Juliana.
Elle n’a pas manqué un seul cours de l’année et avait bien
pris soin de prévenir le jour où elle était arrivée en retard.
La visite du Président avait un lien avec elle ? Il avait l’air
terriblement contrarié en quittant la salle.
– Vous avez raison : Juliana n’était pas là ! Comme j’ai
oublié de faire signer la feuille d’émargement, je ne m’en
suis même pas rendu compte. Vous avez repéré d’autres
absents ?
– Non.
– Bon, je vais vérifier en comptant les copies et
informer l’administration. J’espère qu’il ne lui est rien arrivé.
Prévenez-moi dès que vous avez de ses nouvelles.
– Juliana n’a répondu à aucun de mes messages ce
matin. Ça ne lui ressemble pas du tout !
– Bizarre !
Martin, le play-boy de la promotion d’habitude si
prompt à quitter les salles d’examen pour parader dans les
couloirs, s’attarde à sa place. Il pose son stylo, prend tout
son temps pour ranger ses affaires, relève la tête :
– Drôle d’épreuve ce matin. Pourquoi avoir inventé ce
sujet sur la guerre climatique ?
– Pardon ? rétorque sèchement l’enseignante.
– Vous pouvez me montrer les sujets ? interroge
malicieusement le garçon, sans détourner son regard. Et
d’ajouter avec un grand sourire : on n’a pas été dupes ce
matin. On a bien remarqué votre panique quand vous ne
19 trouviez pas les énoncés, et encore plus quand vous avez
constaté l’état de votre maquillage.
Gwenaëlle lance un regard noir à l’étudiant et réplique
vertement qu’elle n’a pas de temps à perdre et que ce sera
un zéro si elle ne récupère pas immédiatement la copie.
Mais le ton sonne faux. Elle vient d’être désarçonnée par
le jeune homme qui s’approche avec un sourire narquois
en roulant les mécaniques. Elle tressaille, se sent un instant
paniquée, comme si une fibre secrète venait d’être atteinte.
Le garçon continue d’avancer en suivant le chemin qu’elle
parcourait tout à l’heure, alors maîtresse des cérémonies.
Lorsqu’il arrive à la hauteur du bureau, il dépose sa copie,
et déclare d’une voix faussement câline :
– Vous savez, en économie, moi, je ne m’y connais pas
trop. Mais en matière de femmes, j’ai une certaine
expérience. C’était si important les traces de maquillage ?
Martin termine sa phrase en bredouillant, puis quitte
précipitamment la salle en perdant soudain contenance.
Gwenaëlle est hors d’elle, furieuse d’avoir perdu pied
quelques secondes face à un individu aussi insignifiant que
Martin.

10h50, l’université se transforme en une immense
fourmilière pendant les intercours. Des cohortes
d’étudiants à la recherche de leur prochaine salle de cours se
croisent dans les couloirs. Dans le hall central, la file
s’allonge devant les machines à café. En salle B408, Raji
Ramansoa, professeur de mathématiques et codirecteur du
master Economie du climat rejoint Gwenaëlle en train de
ranger les copies dans son sac. Il perçoit immédiatement
une sorte de malaise chez sa collègue qu’il vient relayer :
– Salut Gwenaëlle ! Pour ton examen, tout s’est bien
passé ?
– Oui, sauf que Juliana était absente. Elle n’a pas
prévenu et semble avoir disparu. C’est intrigant de la part de
cette étudiante, si fiable jusqu’à présent.
– Où est le problème ? On a largement le temps
d’organiser une épreuve de rattrapage.
20 – Bien sûr ! Mais il y a quelque chose qui cloche dans
cette absence, insiste Gwenaëlle manifestement
préoccupée.
Raji acquiesce mais change de sujet. Il a vu le président
quitter la salle, fulminant de rage. On aurait dit que sa tête
allait se liquéfier. Il demande à Gwenaëlle ce qui a bien pu
se passer. Un peu embarrassée, l’enseignante tente de se
justifier :
– Je l’ai rembarré, assez stupidement je reconnais. Mais
comprends-moi : il débarque dans ma salle d’examen et
commence à m’expliquer comment je dois gérer mon
agenda. Moi ça fait trois semaines que je n’ai pas sorti la
tête de l’eau.
– Je sais. Et ça ne va pas s’arranger avec cette nouvelle
mission du Premier ministre que tu ne peux pas refuser.
Veillons quand même à ne pas trop l’indisposer : sans son
soutien, nous ne serions jamais parvenus à créer ce
master !
Gwenaëlle et Raji se sont heurtés à un certain nombre
d’obstacles lors du lancement de cette formation. Le
premier a été d’ordre administratif. L’université
ParisDauphine offre une constellation de masters délivrant des
diplômes Bac + 5, dans des matières allant de la recherche
pure en mathématiques à des domaines très appliqués.
L’administration a longtemps tergiversé pour décider dans
quelle case ranger ce nouveau master a priori inclassable.
D’autres obstacles, plus politiques, ont surgi par la suite.
Dans la concurrence prévalant entre formations, il se
forme parfois des chapelles, pire des baronnies qui
s’assoupissent sur leurs lauriers en veillant à bloquer
l’entrée de tout nouveau compétiteur. Cela n’a pas
manqué de se produire lors du lancement du master Economie
du climat : certains collègues ont raillé l’attelage contre
nature entre Raji, l’un des mathématiciens les plus doués de
l’université, et Gwenaëlle, une enseignante sémillante en
économie du développement. D’autres ont martelé que
l’écologie n’avait pas sa place à Dauphine. Les plus hostiles
21 ont même insinué que le climat n’était qu’un prétexte
futile utilisé à des fins de publicité personnelle.
– Après cinq ans d’existence, nos résultats sont là,
s’enflamme Gwenaëlle : nous faisons chaque année le plein
de candidats. Grâce à nos partenariats avec des universités
étrangères, le master est devenu le cœur d’un réseau où les
jeunes chercheurs peuvent préparer des thèses de grande
qualité.
– Certes ! Mais on ne peut pas se permettre de
totalement négliger les équilibres politiques à l’intérieur de
l’université : c’est important d’avoir le président à la
bonne !
Raji se rapproche de sa collègue qu’il domine d’une
bonne tête. Il laisse volontairement s’intercaler un moment
de silence. Effleurant légèrement son bras il reprend d’une
voix apaisante :
– Gwenaëlle, attention à ne pas trop tirer sur la ficelle !
Comme tu roules plus vite que la moyenne, tu mènes en
permanence l’échappée. Dans une course cycliste, le
leader doit attendre ses équipiers pour se ménager. Fais
davantage attention à toi. Sinon, tu risques de craquer un
jour et nous en pâtirons tous, sans parler de ta famille.
– Message reçu, réplique la jeune femme. Mais
toimême, es-tu le mieux placé pour donner ce genre de
conseil, avec l’association que tu viens de lancer ? Ça marche
au moins ?
Originaire de Madagascar, Raji a toujours vécu à Paris,
edans le 18 arrondissement. Il a renoué récemment avec
des cousins et retourne plus régulièrement au pays. Il a
aussi accepté de présider une association promouvant
l’enseignement des mathématiques en Afrique. Pour
l’instant, cela l’engage surtout à donner des conférences
pour lever des fonds. Avec quelques résultats, puisque cinq
projets pourront démarrer dès la rentrée prochaine.
Par l’entrebâillement de la porte, Gwenaëlle aperçoit
les premiers étudiants qui n’osent pas pénétrer dans la salle
où discutent les deux directeurs du master. Elle saisit
l’imperméable, encore humide, qu’elle a soigneusement
22 déployé sur le dossier d’une chaise et s’apprête à partir.
Elle doit assurer la présidence d’un jury de thèse à la
Sorbonne sur la valeur économique du capital naturel.
Ensuite, elle s’envole à Copenhague où elle est l’invitée
d’honneur du dîner annuel de la SESE : la Société
européenne de sciences économiques, une sorte de club de
préretraités ! D’une voix un peu lasse, elle prend congé de
Raji :
– J’aurais préféré rester à Paris pour la soirée de fin de
semestre organisée par les étudiants. Il y aura
certainement plus d’ambiance qu’avec les vieux chnoques de la
SESE ! Tu m’excuseras auprès de la promotion ?
– Pas de souci : nous trinquerons à ta santé ! réplique
Raji d’une voix enjouée.

Sur le perron de l’université, le vent a chassé l’orage.
Quelques rayons de soleil percent la couche nuageuse.
Monsieur Diap a posé son gobelet sur le rebord de
l’escalier. Il roule sa cigarette qui rappelle un tube de
papier, tant le tabac est économisé. Il humecte la feuille,
procède à son collage et allume avec difficulté l’engin. Il
surveille attentivement la sortie. La voilà :
– Vous ne les avez pas ratés vos étudiants, avec cet
examen sur la guerre climatique.
– Les nouvelles vont vite, réplique Gwenaëlle.
– Cela fait 27 ans que j’officie à Dauphine. J’ai eu le
temps de mettre au point mes réseaux de renseignement !
Et puis, les changements du climat me tarabustent. Cette
nuit, il a fait plus de 25° avant que l’orage n’éclate. Pas
normal en cette saison.
Monsieur Diap s’interrompt un instant avant de
poursuivre :
– Au pays, c’est encore pire : les saisons sèches sont
devenues caniculaires et n’en finissent plus. La pluie arrive
quand on ne l’attend plus, sans prévenir. Diluvienne, elle
met alors tout sens dessus dessous. Ceux qui en profitent,
ce sont les marabouts que vont consulter les villageois. Ils
23 s’enrichissent sur leurs dos en leur promettant que tout va
redevenir comme avant.
– Ils sont un peu comme les militants anti-climat chez
nous ?
Comme si Gwenaëlle n’avait rien dit, Monsieur Diap
poursuit son idée :
– Moi, je crois que votre guerre du climat, elle a déjà
commencé. Et elle va faire des victimes, bien plus
rapidement que vous ne l’imaginez. Vous avez vu ce nouveau
torpillage de bateau en mer du Japon ?
– Non. De quoi s’agit-il ?
– Tenez ! Li, votre étudiant chinois a imprimé ces
dépêches AFP diffusées sur Internet. Lisez attentivement :
c’est le réchauffement climatique qui est derrière tout ça.
Vous risquez de vous trouver entraînée dans ce tourbillon.
Il faudra faire bien attention à vous : la guerre du climat,
c’est autre chose que vos chamailleries d’intellectuels avec
vos histoires de laboratoires, de crédits de recherche et de
carrières. Là, il va pleuvoir des cadavres, si j’ose dire.
– Merci pour tout, Monsieur Diap. Bonne fin de
journée.
Un peu interloquée, Gwenaëlle se dirige vers la station
de RER en pressant le pas. Il ne faut pas prendre les
propos de Monsieur Diap à la lettre. Mais elle sait
d’expérience combien ses intuitions peuvent être
prémonitoires. « La perspicacité des vieux sages africains », pour
reprendre les termes du chef des appariteurs, n’est pas un
vain mot. Il vient soudain une pensée sinistre à
l’enseignante : et si la première victime de la guerre du
climat n’était autre que Juliana ?


24
2

Dépêches AFP du vendredi 13 avril 2012
Nouvel attentat à la torpille sur un navire de commerce en Corée
AFP – Vendredi 13 avril 2012, 2h43

Un cargo grec ancré à l’entrée du port d’Ulsan a été
endommagé par un tir de torpille un peu après minuit
(7h00 heure locale) et a coulé à 2h30 (9h30 heure locale).
D’après les autorités coréennes, l’attentat n’a pas fait de
victimes. Immatriculé au Pirée sous le nom d’Energy IV, le
navire était exploité par la compagnie Eliokadis, du nom
de l’armateur grec mystérieusement abattu l’été dernier.
En décembre 1997, l’Energy IV avait été arraisonné par
Greenpeace en mer du Japon, alors qu’il transportait du
charbon.
Après les attentats dans le détroit d’Ormuz, en mer de
Barents et dans le détroit de Malacca, cela porte à quatre
le nombre de navires de commerce détruits depuis le début
d’année. Non revendiqués, ces attentats sont
officieusement attribués à la mouvance d’Al-Qaida.

Flambée des cours du pétrole à la suite de l’attentat d’Ulsan
AFP – Vendredi 13 avril 2012, 9h19

A la suite de l’attentat d’Ulsan, le prix du pétrole s’est
envolé à 280 dollars le baril à l’ouverture du marché
londonien, entraînant la suspension des cotations. D’après les
analystes de la Deutsche Bank, le seuil de 300 dollars
pourrait être franchi à la reprise du marché.
25 Mystérieuse revendication de l’attentat d’Ulsan
AFP – Vendredi 13 avril 2012, 9h51

L’attentat d’Ulsan a été revendiqué par un message,
non signé, envoyé depuis une adresse piratée à l’ensemble
des agences de presse. Le message comporte une citation
extraite de La Tempête, la dernière pièce de Shakespeare,
suivie d’un commentaire lapidaire :

« LE BOSSEMAN—Amenez le mât de hune. Allons,
plus bas, plus bas. Mettez à la cape sous la grande voile
risée. (Un cri se fait entendre dans le corps du vaisseau.)
Maudits soient leurs hurlements ! Leur voix domine la
tempête et la manœuvre. (Entrent Sébastien, Antonio et
Gonzalo.)—Encore ! Que faites-vous ici ? Faut-il tout
laisser là et se noyer ? Avez-vous envie de couler bas ?
SÉBASTIEN—La peste soit de tes poumons, braillard,
blasphémateur, mauvais chien !
LE BOSSEMAN—Manœuvrez donc vous-même.
(Entrent des matelots mouillés.)
LES MATELOTS—Tout est perdu—En prières ! En
prières ! Tout est perdu.

C’est la tempête. Les puissants de ce monde ne
gouvernent pas plus la planète que les marins de Shakespeare ne
maîtrisent leur coquille de noix. Les attentats doivent
cesser et les gouvernements agir face au réchauffement
climatique ».


26
3

« The Sewing Machine »
Ce soir, The Sewing Machine est réquisitionné par les
étudiants du master Economie du climat : soirée festive, après le
dernier examen du semestre. Situé au coin de la rue
Victor-Massé et de la rue Frochot, l’établissement a été
ouvert il y a cinq ans par Michel. Il a pris la place de
l’atelier de réparation de machines à coudre de Monsieur
Bernard, une figure historique du quartier. L’histoire avait
commencé de façon quelque peu singulière : un soir qu’il
remontait sur Pigalle à pleins gaz, Michel perdit le
contrôle de son deux-roues pour terminer dans la devanture
de l’atelier. Sous le choc, la vitrine vola en éclats.
Monsieur Bernard réalisa vite que le jeune homme
circulait sans assurance, sur un engin d’origine douteuse.
Plutôt que d’alerter la police, il exigea du garçon qu’il
l’aide à confectionner une protection de fortune avec des
planches et qu’il monte la garde dans le magasin pendant
la nuit. Dix ans plus tard, Michel livrait toujours la
clientèle, trois fois par semaine et faisait la comptabilité de
l’entreprise. A son départ en retraite, Monsieur Bernard
lui vendit le local à prix d’ami, pour lui permettre de
réaliser son rêve : monter un bar à vins.
Au fil des promotions, l’établissement s’est imposé
comme l’épicentre de la vie sociale du master Economie du
climat : Michel est un ami d’enfance de Raji, codirecteur
du master avec Gwenaëlle. Sorti fumer une cigarette sur le
trottoir, il est en discussion animée avec Élodie, la
délé27 guée de promo, et Youlia, la Russe brune, grande assidue
du bar :
– Vous savez, je l’aime bien Raji. Ensemble, on a fait
les quatre cents coups dans ce quartier. Mais c’est devenu
un intellectuel. Avec ses théories sur le climat, il va finir
par tuer le petit commerce.
– Hé, c’est la première fois que je vous entends parler
comme ça ! répond stupéfaite Youlia. Qu’est-ce qui vous
arrive ?
– J’ai reçu ce matin ma quittance d’électricité avec les
nouveaux tarifs « écologiques » : 20 % d’augmentation !
Pour payer le CO , qu’ils disent … 2
Le gouvernement a récemment décidé d’ajouter une
composante carbone aux factures d’électricité et de gaz.
Soumis au système européen des quotas de CO , les four-2
nisseurs ont obtenu l’autorisation de répercuter le coût de
leurs quotas sur leurs clients. La mesure incitera les
consommateurs à réduire leurs émissions, disent les experts.
Mais Michel ne l’entend pas du tout de cette oreille :
– Les compagnies qui nous fournissent nous
pressurisent. Elles s’en mettent plein les fouilles tandis que nous,
les petits, on va crever. C’est ça que vous voulez ? Une
société où les gros vont manger tous les petits ! Et vous
l’organiserez où votre soirée de fin de semestre quand je
serai sur la paille ? Dans les salons des multinationales qui
financent vos programmes de recherche ?
Comme pour appuyer ses propos, Michel jette au sol
son mégot qu’il écrase avec acharnement, jusqu’à la totale
désintégration.
– Le but est de réduire les émissions de CO , intervient 2
Élodie. Les nouvelles règles mises en place sont loin d’être
parfaites. Mais on peut les améliorer. Et puis, vous le
connaissez mieux que nous, notre prof : on ne peut pas le
suspecter de prendre le parti des riches contre les pauvres.
Pas lui en tout cas !
– Au début, j’étais à fond pour le projet, rétorque avec
véhémence le cafetier. Quand l’Europe a mis en place son
système pour faire payer les rejets de CO , je n’y compre-2
28 nais pas grand-chose. Raji m’a expliqué qu’il s’agissait de
bloquer les émissions de ces gaz qui détraquent le climat
en faisant payer les pollueurs dès qu’ils dépassent leur
plafond. L’idée m’a bien plu : il ne faut pas plaisanter avec le
réchauffement de la planète. Mais le projet a été dévoyé.
Le gouvernement ferait mieux de commencer par relancer
l’économie. Ensuite, on pourrait passer au changement
climatique. Tiens, mais voilà notre grand intellectuel !
Raji arrive un peu essoufflé, mais souriant. Il éprouve
toujours un profond plaisir à retrouver son quartier de
jeunesse. Il perçoit immédiatement la contrariété de
Michel :
– Tu en fais une tête, Michel, pour une soirée de fête !
Tu t’es pris un redressement fiscal ?
– Pire que ça : j’ai reçu ma facture d’électricité. Avec
votre prix du CO à la con, vous allez tous nous mettre sur 2
le carreau.
– Hé ! Tu ne vas pas nous jouer la scène du petit patron
geignard, professionnel de la complainte. Les vrais
problèmes, on n’en manque pas : 900 millions de personnes
sur terre qui crèvent la faim ; les gosses des bidonvilles de
Calcutta, envoyés au turbin à 8 ans ; la multiplication des
sans-abri qui passent la nuit recroquevillés sous le métro
aérien. Je peux rallonger la liste. Pas la peine d’en rajouter
avec ta quittance. Et qu’en penserait Monsieur Bernard ?
Lui, personne ne l’a jamais entendu se plaindre dans le
quartier !
Le dernier argument fait mouche. Les deux compères
échangent un regard entendu. Raji s’adresse maintenant
aux étudiantes :
– Si j’ai bien compris, on n’a pas récupéré Juliana mais
elle a envoyé un message à l’ensemble de la promotion ?
– Elle a dû s’envoler hier en urgence pour le Brésil à
cause de la brusque dégradation de la santé de sa mère,
répond Élodie. Elle enverra plus de nouvelles dès que
possible.
– Hum… sinon votre fête a fait le plein ?
29 – Tous les étudiants sont là, sauf Ali qui ne devrait pas
tarder. Les promos précédentes sont bien représentées. La
majorité des profs a fait le déplacement : c’est super
sympa.
– Parfait ! Michel, la maison offre toujours la première
boisson, malgré le renchérissement des quotas de CO ? 2
interroge Raji dont le gosier semble desséché.
– Bien sûr !
Le groupe s’engouffre joyeusement par la petite porte,
sous l’enseigne lumineuse qui projette par intermittence
des éclats de lumière rose pâle. Deux antiques machines à
coudre encadrent l’entrée de la grande salle qui forme un
demi-cercle autour du comptoir en zinc. Une ouverture
dans le mur voûté en pierre conduit à la seconde salle, plus
petite, avec sa baie vitrée donnant sur la cour. Le
vénérable établi de Monsieur Bernard, installé à droite du
passage, fait office de table de mixage. Jack, l’étudiant
américain qui a conduit Dauphine en finale du
championnat de basket, est aux platines. Alors que s’égrènent les
dernières notes d’un blues de Miles Davis, il est en
discussion animée avec sa compatriote Jennifer Hight, professeur
d’anglais et benjamine du corps enseignant :
– Jack, j’ai toujours entendu dire qu’avec Coltrane,
Chambers et toute sa bande, Davis avait enregistré Kind of
Blue d’une traite, sans la moindre préparation. Le
chefd’œuvre du Jazz serait donc une géniale improvisation.
– Pas du tout : ils ont enregistré pendant une semaine !
Ce n’est pas parce que nous descendons des esclaves que
notre art doit être considéré comme un bricolage où il
suffit de réunir une bande de négros, de préférence alcoolos
et camés, avec leurs instruments. Il n’y a que dans les
écoles texanes réservées à l’élite blanche qu’on peut
véhiculer de tels clichés.
– Jack, ne mélangez pas tout ! s’indigne Madame
Hight, elle-même issue d’une famille prospère du Texas. Je
vous parle musique, pas politique.
Le ton a monté d’un cran. Jack s’en veut d’avoir
stupidement provoqué sa compatriote, avec son militantisme
30 d’un autre âge. Pour se racheter en beauté, il augmente le
son, se lève, entraîne Madame Hight au centre de la
pièce :
– Voici All Blues. C’est l’un de mes morceaux préférés,
très émouvant à danser quelles que soient nos racines
sociales ou notre couleur de peau.
La silhouette de Jack se met à onduler au son
mélancolique des premières mesures. La prof se met rapidement
dans le rythme. Le couple de danseurs se déplace
lentement, girant au rythme de la trompette. La mélodie
envahit les deux corps qui vibrent en symbiose avec les
accords musicaux. Captivée, l’assistance cesse toute
conversation. Le son des saxos se mêle à celui de la trompette.
Rebondissant sous la voûte, ils subjuguent le groupe. Les
tournoiements du couple de danseurs s’accélèrent. Aude
finirait par en oublier l’absence de standing de cet
établissement, en plus si mal localisé. Un sourire s’esquisse sur le
visage d’Ali qui vient de s’asseoir à droite de l’entrée,
cachant sa main meurtrie sous la table basse jouxtant son
siège. Les derniers sons s’égrènent, laissant planer un court
instant de silence avant un tonnerre d’applaudissements.
Jennifer Hight, tout essoufflée, est aux anges :
– Merci Jack. Davis est un géant et on se fiche
totalement de savoir combien d’heures il a fait répéter ses
musiciens.
– Bien d’accord avec vous ! réplique Jack. Martin,
narquois, ne peut retenir une réflexion insidieuse :
– Avec Jack, elle ne risque pas grand-chose, la prof.
– Tu veux répéter ? réplique Jack, jaugeant Martin
d’un regard mauvais.
L’Américain n’a jamais caché son orientation
homosexuelle, mais il déteste qu’on exhibe sa vie privée en
public. Élodie craint un instant le déclenchement d’un
pugilat. Pour détendre l’atmosphère, elle intervient
prestement en conviant l’assemblée à passer dans la petite salle
où est servie la sangria offerte par la maison. Professeurs et
étudiants jouent du coude pour s’approcher des deux
saladiers géants où les attend la sangria maison. Ayant
31 bien compris le sens de la diversion, Jack n’insiste pas et se
tourne vers Raji :
– Nous n’attendons pas Madame Le Penhoc’h pour le
pot d’accueil ?
– Gwenaëlle ne peut pas être des nôtres ce soir. Elle
donne en ce moment même une conférence au dîner
annuel de la SESE, la Société européenne des sciences
économiques.
– Vous devriez l’annoncer à l’ensemble de la
promotion, avant qu’on trinque.
Sans attendre la réponse du prof, Jack saisit une louche
sur la table qu’il utilise comme un goupillon contre le
saladier en verre pour ramener le silence. Il cède la parole à
Monsieur Ramansoa :
– Je dois excuser ma collègue Le Penhoc’h, désolée de
ne pouvoir partager ce moment avec nous. Gwenaëlle
donne en ce moment même une conférence à
Copenhague, devant un parterre d’économistes européens.
Elle m’a demandé de vous communiquer une autre
information : le Professeur Le Penhoc’h a accepté cet
aprèsmidi de présider le groupe des experts de haut niveau dans
le cadre d’une mission que lance le gouvernement français
sous l’égide des Nations Unies. Il s’agit de favoriser une
accélération de la négociation internationale sur le climat.
Notre master est désormais représenté dans les plus hautes
sphères !
– Vive Le Penhoc’h super star ! s’exclame Jack. Je lève
mon verre à sa santé, à celle de son codirecteur et à tout le
corps enseignant pour cette formidable année passée à
Paris !
– Bravo, aussi, à l’équipe de basket de Dauphine et à
son capitaine, ajoute Madame Hight, très applaudie.
– Pour le basket, les grands enjeux sont devant moi,
réplique Jack. J’ai été pris en stage au centre d’économie de
l’environnement de Duke University. Si je carbure bien, ils
vont me proposer un contrat de deux ans. Je suis très
motivé, car Duke abrite l’une des meilleures équipes des
32 États-Unis. Ils ont même remporté le championnat
universitaire en 2010.
– Une migration vers la Caroline du Nord ? Hé, Jack !
Ne vous rapprochez pas trop du Sud traditionnel : on dit
que les noirs sortis du lot s’y compromettent avec les élites
blanches ! laisse échapper Madame Hight, décidément très
en verve.
Elena reprend la parole :
– Je voudrais également porter un toast à Madame Le
Penhoc’h et au sujet de ce matin sur la guerre climatique.
Que le corps enseignant ne soit pas dupe : nous avons
parfaitement compris qu’elle avait oublié les sujets chez
elle. Mais comme question de substitution, c’était une
sacrée trouvaille !
– Et tu t’en es sortie comment ? glisse Jack.
– J’ai eu une stratégie un peu opportuniste. Tu connais
sa passion pour Spinoza. Je me suis vaguement souvenue
de mon cours de philo au lycée à Moscou où notre prof
était aussi un mordu du philosophe. Il y a une phrase de
Spinoza qui m’est revenue : « La paix, ce n’est pas
seulement l’absence de guerre ». J’ai démarré là-dessus et puis
j’ai brodé. Ça devrait lui plaire à Le Penhoc’h.
– Gonflée ! Et à quoi il va te servir, Spinoza, dans ta
salle de marchés de Gazprom à Londres ? réplique
l’Américain. Les traders de quotas de CO , ils s’en foutent 2
de la philosophie. Du reste, c’est curieux que ce géant du
gaz russe soit intéressé par le marché du carbone. Ils
veulent se refaire une virginité ou simplement amasser de la
galette sur le dos des « petits » comme dirait Michel ?
Ayant achevé leurs cours théoriques, les étudiants
doivent encore effectuer leurs stages de fin d’études pour
obtenir le diplôme du master. Ils s’apprêtent à se disperser
pour six mois dans les entreprises ou institutions qui vont
les accueillir.
– Tu es prise en stage dans la salle de marchés de
Gazprom ? intervient Aude. C’est un mastodonte
économique. Ils font combien de chiffre d’affaires ?
33 – Sûrement un énorme pactole qui se compte en
dizaines de milliards de dollars ! Le groupe contrôle plus des
trois quarts du gaz russe. Depuis que Gazprom est cotée à
Londres, ils développent une activité de trading sur les
contrats à terme pour leurs clients. Ils doivent aussi faire pas
mal de thunes en boursicotant pour leur propre compte :
les marchés du gaz n’ont aucun secret pour eux.
– Tu vas traiter du gaz ?
– Non, je rejoins l’équipe de trading de CO , toute petite 2
à l’échelle du groupe : moins de cinq personnes alors que
l’ensemble de la salle de marchés en compte plusieurs
centaines. Et toi, tu as dégotté ton stage de fin d’études ?
– Je pars pour New York, mais pas dans le négoce d’un
produit marginal comme le CO , répond Aude de son ton 2
suffisant. Je suis prise chez EOGT, le plus grand courtier
de Wall Street sur les produits dérivés énergétiques.
L’affaire a été développée par un ancien de la banque
d’affaires Goldman Sachs. Rien que sur le pétrole, elle
réalise plusieurs dizaines de milliards de dollars en vente
de contrats sur livraisons à terme. Crois-moi : on n’est pas
prêts de voir ça sur le marché croupion du carbone.
– Ah ! Tu rejoins l’establishment et le clan de pollueurs,
envoie perfidement Elena.
– Arrête ! C’est facile de rejeter l’establishment en le
caricaturant comme s’il s’agissait d’un vulgaire ramassis de
pollueurs, s’indigne Aude. Les bien-pensants écologistes
sont maintenant complètement intégrés au système : Le
Penhoc’h, elle passe sa vie dans les hôtels de luxe,
fréquente patrons et ministres, sans parler de ces grandes
messes à l’ONU où chaque année on est censés négocier
l’avenir du monde. Moi, au moins, je ne joue pas les
tartuffes. Je veux travailler dur, réussir dans la finance et
gagner plein d’argent.
– Hé, je plaisantais ! Je ne te fais aucun reproche.
Simplement, si on ne tient pas compte du réchauffement
climatique dans la vie économique, on court à la
catastrophe. Il faut donc au plus vite changer les règles du jeu
34

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